Séminaire 13: L’OBJET DE LA PSYCHANALYSE (1) | LACAN, J.

| sábado, 19 de março de 2011
L’objet de la psychanalyse peut normaliser cette position naturelle de combien il ne l'a pas. Pour revenir à l'article de Stein, si le progrès du patient tend vers l'interminable, dans ce balan-cement entre le progrès apparent dans le monde et l'exigence du statu quo dans la position du masochisme mettant le transfert sous le signe de l'incertitude, peut-être pourrait-on voir là une manifestation justement de la névrose de transfert aboutissant à un point mort. Cette incertitude inhérente à l'analyse est, comme l'a si bien dit Stein, celle que Freud voit dans la crainte de perdre ou l'en¬vie d'avoir un attribut sans prix. Jacques Lacan
Séminaire
1965-1966

Publication hors commerce.
Document interne à l'Association freudienne internationale et destiné à ses membres.


Avertissement, p. 7
Début, p. 9

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Avertissement au lecteur
Pour l'établissement de ce séminaire, les correcteurs disposaient de plusieurs documents, deux d'assez bonne qualité, d'autres qui présentaient de nom¬breuses omissions et erreurs dans le texte même. Il s'agissait vraisemblablement de notes personnelles et non pas de transcriptions.
De même en ce qui concerne les dessins et les schémas exécutés par Lacan au tableau, certains font totalement défaut dans les diverses versions, d'autres sont illisibles ou ininterprétables. Ces derniers seront insérés dans le texte avec la mention conjectural entre crochet [conject.]. Enfin dans le passage où Lacan évoque les fondateurs de la perspective et où aucun dessin ne figure dans les documents, alors qu'ils s'avèrent indispensables pour la compréhension de l'abord de la question et du commentaire de Lacan, nous avons pris le parti de reproduire les croquis fondamentaux d'Alberti sur la construction de la pers¬pective. A ce propos, il convient de se souvenir que Lacan prenait parfois des libertés avec ses références pour des raisons d'exposé et par conséquent le cro¬quis d'origine n'était pas forcément respecté point par point selon son commen¬taire.
Comme dans les autres séminaires tout mot ajouté ou incertain se trouve mis entre crochets [...]. Bien entendu tout apport de texte ou schémas et croquis permettant de restaurer les documents déficients sera bienvenu.
Jean-Paul Hiltenbrand -7-

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Leçon I, 1er décembre 1965

Mesdames, Messieurs, Monsieur le Directeur de l'École Normale Supérieure qui avez bien voulu, dans cette enceinte de l'École Normale où je ne suis qu'un hôte, me faire l'honneur de votre présence aujourd'hui.
Le statut du sujet dans la psychanalyse, dirons-nous que l'année dernière nous l'ayons fondé ? Nous avons abouti à établir une structure qui rend comp¬te de l'état de refente, de Spaltung où le psychanalyste le repère dans sa praxis
Cette refente, il la repère de façon en quelque sorte quotidienne. Il l'admet à la base, puisque la seule reconnaissance de l'inconscient suffit à la motiver, et qu'aussi bien elle le submerge, si je puis dire, de sa constante manifestation.
Mais pour qu'il sache ce qu'il en est de sa praxis ou seulement qu'il la diri¬ge conformément à ce qui lui est accessible, il ne suffit pas que cette division soit pour lui un fait empirique, ni même que le fait empirique se soit formé en para¬doxe. Il faut une certaine réduction parfois longue à s'accomplir, mais toujours décisive à la naissance d'une science; réduction qui constitue proprement son objet. C'est ce que l'épistémologie se propose de définir en chaque cas comme en tous, sans s'être montrée, à nos yeux au moins, égale à sa tâche.
Car je ne sache pas qu'elle ait pleinement rendu compte par ce moyen de cette mutation décisive qui par la voie de la physique a fondé La Science au sens moderne, sens qui se pose comme absolu. Cette position de la science se justifie d'un changement de style radical dans le tempo de son progrès, de la forme galopante de son immixtion dans notre monde, des réactions en chaî¬ne qui caractérisent ce qu'on peut appeler les expansions de son énergétique. A tout cela, nous paraît être radicale une modification dans notre position de
1 - Ce texte rédigé avant la leçon a été publié dans le premier numéro des Cahiers pour l'analyse, en janvier 1966. -9-

L'objet de la psychanalyse
sujet au double sens : qu'elle y est inaugurale et que la science la renforce tou¬jours plus.
Koyré ici est notre guide et l'on sait qu'il est encore méconnu.
je n'ai donc pas franchi à l'instant le pas concernant la vocation de science de la psychanalyse. Mais on a pu remarquer que j'ai pris pour fil conducteur l'an¬née dernière un certain moment du sujet que je tiens pour être un corrélât essen¬tiel de la science : un moment historiquement défini dont peut-être nous avons à savoir s'il est strictement répétable dans l'expérience, celui que Descartes inau¬gure et qui s'appelle le cogito.
Ce corrélât, comme moment, est le défilé d'un rejet de tout savoir, mais pour autant prétend fonder pour le sujet un certain amarrage dans l'être, dont nous tenons qu'il constitue le sujet de la science, dans sa définition, ce terme à prendre au sens de porte étroite.
Ce fil ne nous a pas guidé en vain, puisqu'il nous a mené à formuler en fin d'année notre division expérimentée du sujet, comme division entre le savoir et la vérité, l'accompagnant d'un modèle topologique, la bande de Moebius qui fait entendre que ce n'est pas d'une distinction d'origine que doit provenir la divi¬sion où ces deux termes viennent se conjoindre.
Celui qui se fie sur Freud à la technique de lecture qu'il m'a fallu imposer quand il s'agit simplement de replacer chacun de ses termes dans leur synchro¬nie, celui-là saura remonter de l'Ichspaltung sur quoi la mort abat sa main, aux articles sur le fétichisme (de 1927) et sur la perte de la réalité (de 1924), pour y constater que le remaniement doctrinal dit de la seconde topique n'introduit sous les termes de l'Ich, de l'Überich, voire du Es nulle certification d'appareils, mais une reprise de l'expérience selon une dialectique qui se définit au mieux comme ce que le structuralisme, depuis, permet d'élaborer logiquement : à savoir le sujet, et le sujet pris dans une division constituante.
Après quoi le principe de réalité perd la discordance qui le marquerait dans Freud s'il devait, d'une juxtaposition de textes, se partager entre une notion de la réalité qui inclut la réalité psychique et une autre qui en fait le corrélât du sys¬tème perception-conscience.
Il doit être lu comme il se désigne en fait : à savoir la ligne d'expérience que sanctionne le sujet de la science.
Et il suffit d'y penser pour qu'aussitôt prennent leur champ ces réflexions qu'on s'interdit comme trop évidentes.
Par exemple : qu'il est impensable que la psychanalyse comme pratique, que l'inconscient, celui de Freud, comme découverte, aient pris leur place avant la naissance au siècle qu'on a appelé le siècle du génie, le XVIIe, de la science, à prendre au sens absolu, à l'instant indiqué, sens qui n'efface pas sans doute ce -10-

Leçon du 1 er décembre 1965
qui s'est institué sous ce même nom auparavant, mais qui plutôt qu'il n'y trou¬ve son archaïsme, en tire le fil à lui d'une façon qui montre mieux sa différence de tout autre.
Une chose est sûre: si le sujet est bien là, au nœud de la différence, toute réfé¬rence humaniste y devient superflue, car c'est à elle qu'il coupe court.
Nous ne visons pas, ce disant de la psychanalyse et de la découverte de Freud, cet accident que ce soit parce que ses patients sont venus à lui au nom de la science et du prestige qu'elle confère à la fin du XIXe siècle à ses servants, même de grade inférieur, que Freud a réussi à fonder la psychanalyse, en découvrant l'inconscient.
Nous disons, contrairement à ce qui se brode d'une prétendue rupture de Freud avec le scientisme de son temps, que c'est ce scientisme même si on veut bien le désigner dans son allégeance aux idéaux d'un Brücke, eux-mêmes trans¬mis du pacte où un Helmholtz et un Du Bois-Reymond s'étaient voués de faire rentrer la physiologie et les fonctions de la pensée considérées comme y incluses, dans les termes mathématiquement déterminés de la thermodynamique parve¬nue à son presque achèvement en leur temps, qui a conduit Freud, comme ses écrits nous le démontrent, à ouvrir la voie qui porte à jamais son nom.
Nous disons que cette voie ne s'est jamais détachée des idéaux de ce scientis¬me, puisqu'on l'appelle ainsi, et que la marque qu'elle en porte, n'est pas contin¬gente mais lui reste essentielle.
Que c'est de cette marque qu'elle conserve son crédit, malgré les déviations auxquelles elle a prêté, et ceci en tant que Freud s'est opposé à ces déviations, et toujours avec une sûreté sans retard et une rigueur inflexible.
Témoin sa rupture avec son adepte le plus prestigieux, Jung nommément, dès qu'il a glissé dans quelque chose dont la fonction ne peut être définie autrement que de tenter d'y restaurer un sujet doué de profondeurs, ce dernier terme au pluriel, ce qui veut dire un sujet composé d'un rapport au savoir, rapport dit archétypique, qui ne fût pas réduit à celui que lui permet la science moderne à l'exclusion de tout autre, lequel n'est rien que le rapport que nous avons défini l'année dernière comme ponctuel et évanouissant, ce rapport au savoir qui de son moment historiquement inaugural garde le nom de cogito.
C'est à cet origine indubitable, patente en tout le travail de Freud, à la leçon qu'il nous laisse comme chef d'école, que l'on doit que le marxisme soit sans portée- et je ne sache pas qu'aucun marxiste y ait montré quelque insistance ¬à mettre en cause sa pensée au nom de ses appartenances historiques.
Je veux dire nommément : à la société de la double monarchie, pour les bornes judaïsantes où Freud reste confiné dans ses aversions spirituelles; à l'ordre capitaliste qui conditionne son agnosticisme politique (qui d'entre vous -11-

L'objet de la psychanalyse
nous écrira un essai, digne de Lamennais, sur l'indifférence en matière de poli¬tique ?); j'ajouterai : à l'éthique bourgeoise, pour laquelle la dignité de sa vie vient à nous inspirer un respect qui fait fonction d'inhibition à ce que son oeuvre ait, autrement que dans le malentendu et la confusion, réalisé le point de concours des seuls hommes de la vérité qui nous restent, l'agitateur révolution¬naire, l'écrivain qui de son style marque la langue, je sais à qui je pense, et cette pensée rénovant l'être dont nous avons le précurseur.
On sent ma hâte d'émerger de tant de précautions prises à reporter les psy-chanalystes à leurs certitudes les moins discutables.
Il me faut pourtant y repasser encore, fût-ce au prix de quelques lourdeurs. Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science, peut passer pour paradoxe. C'est pourtant là que doit être prise une démarcation, faute de quoi tout se mêle et commence une malhonnê¬teté qu'on appelle ailleurs objective : mais c'est manque d'audace et manque d'avoir repéré l'objet qui foire. De notre position de sujet nous sommes tou¬jours responsables. Qu'on appelle cela où l'on veut, du terrorisme. J'ai le droit de sourire car ce n'est pas dans un milieu où la doctrine est ouvertement matiè¬re à tractations, que je craindrais d'offusquer personne en formulant que l'er¬reur de bonne foi est de toute la plus impardonnable.
La position du psychanalyste ne laisse pas d'échappatoire, puisqu'elle exclut la tendresse de la belle âme. Si c'est un paradoxe encore que de le dire, c'est peut-être aussi bien le même.
Quoi qu'il en soit, je pose que toute tentative, voire tentation où la théorie courante ne cesse d'être relapse, d'incarner plus avant le sujet, est errance, - toujours féconde en erreur, et comme telle fautive. Ainsi de l'incarner dans l'homme, lequel y revient à l'enfant.
Car cet homme y sera le primitif, ce qui faussera tout du processus primaire, de même que l'enfant y jouera le sous-développé, ce qui masquera la vérité de ce qui se passe, lors de l'enfance, d'originel. Bref, ce que Claude Lévi-Strauss a dénoncé comme l'illusion archaïque est inévitable dans la psychanalyse, si l'on ne s'y tient pas ferme en théorie sur le principe que nous avons à l'instant énon¬cé : qu'un seul sujet y est reçu comme tel, celui qui peut la faire scientifique.
C'est dire assez que nous ne tenons pas que la psychanalyse démontre ici nul privilège.
Il n'y a pas de science de l'homme, ce qu'il nous faut entendre au même ton qu'il n'y a pas de petites économies. Il n'y a pas de science de l'homme, parce que l'homme de la science n'existe pas, mais seulement son sujet.
On sait ma répugnance de toujours pour l'appellation de sciences humaines, qui me semble être l'appel même de la servitude. -12-

Leçon du 1 er décembre 1965
C'est aussi bien que le terme est faux, la psychologie mise à part qui a décou¬vert les moyens de se survivre dans les offices qu'elle offre à la technocratie; voire, comme conclut d'un humour vraiment swiftien un article sensationnel de Canguilhem : dans une glissade de toboggan du Panthéon à la Préfecture de Police. Aussi bien est-ce au niveau de la sélection du créateur de la science, du recrutement de la recherche et de son entretien, que la psychologie rencontrera son échec.
Pour toutes les autres sciences de cette classe, on verra facilement qu'elles ne font pas une anthropologie. Qu'on examine Lévy-Bruhl ou Piaget. Leurs concepts, mentalité dite prélogique, pensée ou discours prétendument égocen¬trique, n'ont de référence qu'à la mentalité supposée, à la pensée présumée, au discours effectif du sujet de la science, nous ne disons pas de l'homme de la science. De sorte que trop savent que les bornes : mentales certainement, la fai¬blesse de pensée: présumable, le discours effectif: un peu coton de l'homme de science (ce qui est encore différent) viennent à lester ces constructions, non dépourvues sans doute d'objectivité, mais qui n'intéressent la science que pour autant qu'elles n'apportent : rien sur le magicien par exemple et peu sur la magie, si quelque chose sur leurs traces, encore ces traces sont-elles de l'un ou de l'autre, puisque ce n'est pas Lévy-Bruhl qui les a tracées, - alors que le bilan dans l'autre cas est plus sévère : il ne nous apporte rien sur l'enfant, peu sur son développement, puisqu'il y manque l'essentiel, et de la logique qu'il démontre, j'entends l'enfant de Piaget, dans sa réponse à des énoncés dont la série consti¬tue l'épreuve, rien d'autre que celle qui a présidé à leur énonciation aux fins d'épreuve, c'est-à-dire celle de l'homme de science, où le logicien, je ne le nie pas, dans l'occasion garde son prix.
Dans des sciences autrement valables, même si leur titre est à revoir, nous constatons que de s'interdire l'illusion archaïque que nous pouvons généraliser dans le terme de psychologisation du sujet, n'en entrave nullement la fécondité.
La théorie des jeux, mieux dite stratégie, en est l'exemple, où l'on profite du caractère entièrement calculable d'un sujet strictement réduit à la formule d'une matrice de combinaisons signifiantes.
Le cas de la linguistique est plus subtil, puisqu'elle doit intégrer la différence de l'énoncé à l'énonciation, ce qui est bien l'incidence cette fois du sujet qui parle, en tant que tel, (et non pas du sujet de la science).
C'est pourquoi elle va se centrer sur autre chose, à savoir la batterie du signi¬fiant, dont il s'agit d'assurer la prévalence sur ces effets de signification. C'est bien aussi de ce côté qu'apparaissent les antinomies, à doser selon l'extrémisme de la position adoptée dans la sélection de l'objet. Ce qu'on peut dire, c'est qu'on va très loin dans l'élaboration des effets du langage, puisqu'on peut y -13-

L'objet de la psychanalyse
construire une poétique qui ne doit rien à la référence à l'esprit du poète, non plus qu'à son incarnation.
C'est du côté de la logique qu'apparaissent les indices de réfraction divers de la théorie par rapport au sujet de la science. Ils sont différents pour le lexique, pour le morphème syntaxique et pour la syntaxe de la phrase.
D'où les différences théoriques entre un Jakobson, un Hjemslev et un Chomsky.
C'est la logique qui fait ici office d'ombilic du sujet, et la logique en tant qu'elle n'est nullement logique liée aux contingences d'une grammaire.
Il faut littéralement que la formalisation de la grammaire contourne cette logique pour s'établir avec succès, mais le mouvement de ce contour est inscrit dans cet établissement.
Nous indiquerons plus tard comment se situe la logique moderne (troisième exemple). Elle est incontestablement la conséquence strictement déterminée d'une tentative de suturer le sujet de la science, et le dernier théorème de Gödel montre qu'elle y échoue, ce qui veut dire que le sujet en question reste le corré¬lât de la science, mais un corrélât antinomique puisque la science s'avère définie par la non-issue de l'effort pour le suturer. Qu'on saisisse là la marque à ne pas manquer du structuralisme. Il introduit dans toute « science humaine », entre guillemets, qu'il conquiert, un mode très spécial du sujet, celui pour lequel nous ne trouvons d'indice que topologique, mettons le signe générateur de la bande de Moebius, que nous appelons le huit intérieur.
Le sujet est, si l'on peut dire, en exclusion interne à son objet.
L'allégeance que l'œuvre de Claude Lévi-Strauss manifeste à un tel structu¬ralisme ne sera ici portée au compte de notre thèse qu'à nous contenter pour l'instant de sa périphérie. Néanmoins il est clair que l'auteur met d'autant mieux en valeur la portée de la classification naturelle que le sauvage introduit dans le monde, spécialement pour une connaissance de la faune et de la flore dont il souligne qu'elle nous dépasse, qu'il peut arguer d'une certaine récupération, qui s'annonce dans la chimie, d'une physique des qualités sapides et odorantes, autrement dit d'une corrélation des valeurs perceptives à une architecture de molécules à laquelle nous sommes parvenus par la voie de l'analyse combina¬toire, autrement dit par la mathématique du signifiant, comme en toute science jusqu ici.
Le savoir est donc bien ici séparé du sujet selon la ligne correcte, qui ne fait nulle hypothèse sur l'insuffisance de son développement, laquelle au reste on serait bien en peine de démontrer.
Il y a plus : Claude Lévi-Strauss, quand après avoir extrait la combinatoire latente dans les structures élémentaires de la parenté, il nous témoigne que tel -14-

Leçon du 1 er décembre 1965
informateur, pour emprunter le terme des ethnologues, est tout à fait capable d'en tracer lui-même le graphe lévi-straussien, que nous dit-il, sinon qu'il extra¬it là aussi le sujet de la combinatoire en question, celui qui sur son graphe n'a pas d'autre existence que la dénotation ego ?
A démontrer la puissance de l'appareil que constitue le mythème pour ana¬lyser les transformations mythogènes, qui à cette étape paraissent s'instituer dans une synchronie qui se simplifie de leur réversibilité, Cl. Lévi-Strauss ne prétend pas nous livrer la nature du mythant.
Il sait seulement ici que son informateur, s'il est capable d'écrire le cru et le cuit, au génie près qui y met sa marque, ne peut aussi le faire sans laisser au vestiaire, c'est-à-dire au Musée de l'Homme, à la fois un certain nombre d'instruments opératoires, autrement dit rituels, qui consacrent son existen¬ce de sujet en tant que mythant, et qu'avec ce dépôt soit rejeté hors du champ de la structure ce que dans une autre grammaire on appellerait son assenti¬ment. (La grammaire de l'assentiment de Newman, ce n'est pas sans force, quoique forgé à d'exécrables fins, - et j'aurai peut-être à en faire mention de nouveau.)
L'objet de la mythogénie n'est donc lié à nul développement, non plus qu'arrêt, du sujet responsable. Ce n'est pas à ce sujet-là qu'il se relate, mais au sujet de la science. Et le relevé s'en fera d'autant plus correctement que l'informateur lui-même sera plus proche d'y réduire sa présence à celle du sujet de la science.
je crois seulement que Cl. Lévi-Strauss fera des réserves sur l'introduction, dans le recueil des documents, d'un questionnement inspiré de la psychanalyse, d'une collecte suivie des rêves par exemple, avec tout ce qu'il va entretenir de relation transférentielle. Pourquoi, si je lui affirme que notre praxis loin d'al¬térer le sujet de la science duquel seulement il peut et veut connaître, n'apporte en droit nulle intervention qui ne tende à ce qu'il se réalise de façon satisfaisan¬te, précisément dans le champ qui l'intéresse ?
Est-ce donc à dire qu'un sujet non saturé, mais calculable, ferait l'objet sub¬sumant, selon les formes de l'épistémologie classique, le corps des sciences qu'on appellerait conjecturales, ce que moi-même j'ai opposé au terme de sciences humaines ?
je le crois d'autant moins indiqué que ce sujet fait partie de la conjecture qui fait la science en son ensemble.
L'opposition des sciences exactes aux sciences conjecturales ne peut plus se soutenir à partir du moment où la conjecture est susceptible d'un calcul exact (probabilité) et où l'exactitude ne se fonde que dans un formalisme séparant axiomes et lois de groupement des symboles. -15-

L'objet de la psychanalyse
Nous ne saurions pourtant nous contenter de constater qu'un formalisme réussit plus ou moins, quand il s'agit au dernier terme d'en motiver l'apprêt qui n'a pas surgi par miracle, mais qui se renouvelle suivant des crises si efficaces, depuis qu'un certain droit fil semble y avoir été pris.
Répétons qu'il y a quelque chose dans le statut de l'objet de la science, qui ne nous paraît pas élucidé depuis que la science est née.
Et rappelons que, si certes poser maintenant la question de l'objet de la psy-chanalyse, c'est reprendre la question que nous avons introduite à partir de notre venue à cette tribune, de la position de la psychanalyse dans ou hors la science, nous avons indiqué aussi que cette question ne saurait être résolue sans que sans doute s'y modifie la question de l'objet dans la science comme telle.
L'objet de la psychanalyse (j'annonce ma couleur et vous la voyez venir avec lui), n'est autre que ce que j'ai déjà avancé de la fonction qu'y joue l'objet a. Le savoir sur l'objet a serait alors la science de la psychanalyse ?
C'est très précisément la formule qu'il s'agit d'éviter, puisque cet objet a est à insérer, nous le savons déjà, dans la division du sujet par où se structure très spécialement, c'est de là qu'aujourd'hui nous sommes repartis, le champ psy¬chanalytique.
C'est pourquoi il était important de promouvoir d'abord, et comme un fait à distinguer de la question de savoir si la psychanalyse est une science, si son champ est scientifique, - ce fait précisément que sa praxis n'implique d'autre sujet que celui de la science.
Il faut réduire à ce degré ce que vous me permettrez d'induire par une image comme l'ouverture du sujet dans la psychanalyse, pour saisir ce qu'il y reçoit de la vérité.
Cette démarche, on le sent, comporte une sinuosité qui tient de l'apprivoi¬sement. Cet objet a n'est pas tranquille, ou plutôt faut-il dire, se pourrait-il qu'il ne vous laisse pas tranquilles ? et le moins ceux qui avec lui ont le plus à faire : les psychanalystes, qui seraient alors ceux que d'une façon élective j'es¬saierais de fixer par mon discours. C'est vrai. Le point où je vous ai donné aujourd'hui rendez-vous, pour être celui où je vous ai laissé l'an passé: celui de la division du sujet entre vérité et savoir, est pour eux un point familier. C'est celui où Freud les convie sous l'appel du Wo es war, soll Ich werden que je retraduis, une fois de plus, à l'accentuer ici, là où c'était, là comme sujet dois-¬je advenir.
Or ce point, je leur en montre l'étrangeté à le prendre à revers, ce qui consis¬te ici plutôt à les ramener à son front. Comment ce qui était à m'attendre depuis toujours d'un être obscur, viendrait-il se totaliser d'un trait qui ne se tire qu'à le diviser plus nettement de ce que j'en peux savoir? -16-

Leçon du 1 er décembre 1965
Ce n'est pas seulement dans la théorie que se pose la question de la double inscription, pour avoir provoqué la perplexité où mes élèves Laplanche et Leclaire auraient pu lire dans leur propre scission dans l'abord du problème, sa solution. Elle n'est pas en tout cas du type gestaltiste, ni à chercher dans l'as¬siette où la tête de Napoléon s'inscrit dans l'arbre. Elle est tout simplement dans le fait que l'inscription ne mord pas du même côté du parchemin, venant de la planche à imprimer de la vérité ou de celle du savoir.
Que ces inscriptions se mêlent était simplement à résoudre dans la topologie une surface où l'endroit et l'envers sont en état de se joindre partout, était à por¬tée de main.
C'est bien plus loin pourtant, qu'en un schème intuitif, c'est d'enserrer, si je puis dire, l'analyste en son être que cette topologie peut le saisir.
C'est pourquoi s'il la déplace ailleurs, ce ne peut être qu'en un morcellement de puzzle qui nécessite en tout cas d'être ramené à cette base.
Pour quoi il n'est pas vain de redire qu'à l'épreuve d'écrire : je pense : « donc je suis », avec des guillemets autour de la seconde clausule, se lit que la pensée ne fonde l'être qu'à se nouer dans la parole où toute opération touche à l'essence du langage.
Si cogito sum nous est fourni quelque part par Heidegger à ses fins, il faut en remarquer qu'il algébrise la phrase, et nous sommes en droit d'en faire relief à son reste : cogito ergo, où apparaît que rien ne se parle qu'à s'appuyer sur la cause.
Or cette cause, c'est ce que recouvre le soll Ich, le dois-je de la formule freu¬dienne, qui, d'en renverser le sens, fait jaillir le paradoxe d'un impératif qui me presse d'assumer ma propre causalité.
Je ne suis pas pourtant cause de moi, et ce non pas d'être la créature. Du Créateur, il en est tout autant. Je vous renvoie là-dessus à Augustin et à son De Trinitate, au prologue.
La cause de soi spinozienne peut emprunter le nom de Dieu. Elle est Autre Chose. Mais laissons cela à ces deux mots que nous ne ferons jouer qu'à épin¬gler qu'elle est aussi Chose autre que le Tout, et que ce Dieu, d'être autre ainsi, n'est pas pour autant le Dieu du panthéisme.
Il faut saisir dans cet ego que Descartes accentue de la superfluité de sa fonc¬tion dans certains de ses textes en latin, sujet d'exégèse que je laisse ici aux spé¬cialistes, le point où il reste être ce qu'il se donne pour être: dépendant du Dieu de la religion. Curieuse chute de l'ergo, l'ego est solidaire de ce Dieu. Singulièrement Descartes suit la démarche de le préserver du Dieu trompeur, en quoi c'est son partenaire qu'il préserve au point de le pousser au privilège exor¬bitant de ne garantir les vérités éternelles qu'à en être le créateur.
Cette communauté de sort entre l'ego et Dieu, ici marquée, est la même que -17-

L'objet de la psychanalyse
profère de façon déchirante le contemporain de Descartes, Angelus Silesius, en ses adjurations mystiques, et qui leur impose la forme du distique.
On se souviendrait avec avantage, parmi ceux qui me suivent, de l'appui que j'ai pris sur ces jaculations, celles du Pèlerin chérubinique, à les reprendre dans la trace même de l'introduction au narcissisme que le poursuivais alors selon mon mode, l'année de mon «Commentaire sur le Président Schreber».
C'est qu'on peut boiter en ce point, c'est le pas de la beauté, mais il faut y boi¬ter juste.
Et d'abord, se dire que les deux côtés ne s'y emboîtent pas.
C'est pourquoi je me permettrai de le délaisser un moment, pour repartir d'une audace qui fut la mienne, et que je ne répéterai qu'à la rappeler. Car ce serait la répéter deux fois, bis repetita pourrait-elle être dite au sens juste où ce terme ne veut pas dire la simple répétition.
Il s'agit de la Chose freudienne, discours dont le texte est celui d'un discours second, d'être de la fois où je l'avais répété. Prononcé la première fois - puisse cette insistance vous faire sentir, en sa trivialité le contre-pied temporel qu'en¬gendre la répétition,- il le fut pour une Vienne où mon biographe repérera ma première rencontre avec ce qu'il faut bien appeler le fond le plus bas du monde psy-chanalytique. Spécialement avec un personnage dont le niveau de culture et de res-ponsabilité répondait à celui qu'on exige d'un garde du corps', mais peu m'impor¬tait, je parlais dans l'air. J'avais seulement voulu que ce fût là pour le centenaire de la naissance de Freud, ma voix se fit entendre en hommage. Ceci non pour marquer la place d'un lieu déserté, mais cette autre que cerne maintenant mon discours.
Que la voie ouverte par Freud n'ait pas d'autre sens que celui que je reprends : l'inconscient est langage, ce qui en est maintenant acquis l'était déjà pour moi, on le sait. Ainsi dans un mouvement, peut-être joueur à se faire écho du défi de Saint-Just haussant au ciel de l'enchâsser d'un public d'assemblée, l'aveu de n'être rien de plus que ce qui va à la poussière, dit-il, « et qui vous parle », - me vint-il l'inspiration qu'à voir dans la voie de Freud s'animer étran¬gement une figure allégorique et frissonner d'une peau neuve la nudité dont s'habille celle qui sort du puits, j'allais lui prêter voix.
«Moi, la Vérité, je parle...» et la prosopopée continue. Pensez à la chose innommable qui, de pouvoir prononcer ces mots, irait à l'être du langage, pour les entendre comme ils doivent être prononcés, dans l'horreur.

1 - Exécutant plus tard dans l'opération de destruction de notre enseignement dont la menée, connue de l'auditoire présent, ne concerne le lecteur que par la disparition de la revue La Psychanalyse et par notre promotion à la tribune d'où cette leçon est émise.
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Leçon du 1er décembre 1965
Mais ce dévoilement, chacun y met ce qu'il y peut mettre. Mettons à son cré¬dit le dramatique assourdi, quoique pas moins dérisoire pour autant, du tempo sur quoi se termine ce texte que vous trouverez dans le numéro 1 de 1956 de L'évolution psychiatrique, sous le titre «La Chose freudienne».
je ne crois pas que ce soit à cette horreur éprouvée que j'ai dû l'accueil plu¬tôt frais que fit mon auditoire à l'émission répétée de ce discours, laquelle ce texte reproduit. S'il voulut bien en réaliser la valeur à son gré oblative, sa surdi¬té s'y avéra particulière.
Ce n'est pas que la chose, la Chose qui est dans le titre, l'ait choqué, cet auditoire, - pas autant que tels de mes compagnons de barre, à l'époque, j'entends de barre sur un radeau, où par leur truchement, j'ai patiemment concubiné dix ans durant, pour la pitance narcissique de nos compagnons de naufrage, avec la compréhension jaspersienne et le personnalisme à la manque, avec toutes les peines du monde à nous épargner à tous d'être peints au coaltar de l'âme-à-âme libéral. La chose, ce mot n'est pas joli, m'a-t-on dit textuellement, est-ce qu'il ne nous la gâche pas tout simplement, cette aven¬ture des fins du fin de l'unité de la psychologie, où bien entendu l'on ne songe pas à chosifier, fi! à qui se fier? Nous vous croyions à l'avant-garde du pro¬grès, camarade.
On ne se voit pas comme on est, et encore moins à s'aborder sous les masques philosophiques.
Mais laissons. Pour mesurer le malentendu là où il importe, au niveau de mon auditoire d'alors, je prendrai un propos qui s'y fit jour à peu près à ce moment, et qu'on pourrait trouver touchant de l'enthousiasme qu'il suppose « Pourquoi, colporta quelqu'un, et ce thème court encore, pourquoi ne dit-il pas le vrai sur le vrai ? »
Ceci prouve combien vains étaient tout ensemble mon apologue et sa proso¬popée.
Prêter ma voix à supporter ces mots intolérables «Moi, la vérité, je parle... » passe l'allégorie. Cela veut dire tout simplement, tout ce qu'il y a à dire de la vérité, de la seule, à savoir qu'il n'y a pas de métalangage, affirmation faite pour situer tout le logico-positivisme que nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai, puisque la vérité se fonde de ce qu'elle parle, et qu'elle n'a pas d'autre moyen pour ce faire.
C'est même pourquoi l'inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage, et pourquoi, moi, quand j'enseigne cela, je dis le vrai sur Freud qui a su laisser, sous le nom d'inconscient, la vérité parler.
Ce manque du vrai sur le vrai, qui nécessite toutes les chutes que constitue le métalangage en ce qu'il a de faux-semblant, et de logique, c'est là proprement la -19-

L'objet de la psychanalyse
place de l'Urverdrängung, du refoulement originaire attirant à lui tous les autres, - sans compter d'autres effets de rhétorique, pour lesquels reconnaître, nous ne disposons que du sujet de la science.
C'est bien pour cela que pour en venir à bout, nous employons d'autres moyens. Mais il y est crucial que ces moyens ne sachent pas élargir ce sujet. Leur bénéfice touche sans doute à ce qui lui est caché. Mais il n'y a pas d'autre vrai sur le vrai à couvrir ce point vif que des noms propres, celui de Freud ou bien le mien, - ou alors des berquinades de nourrices dont on ravale un témoigna¬ge désormais ineffaçable : à savoir une vérité dont il est du sort de tous de refu¬ser l'horrible, si pas plutôt de l'écraser quand il est irrefusable, c'est-à-dire quand on est psychanalyste, sous cette meule de moulin dont j'ai pris à l'occa¬sion la métaphore, pour rappeler d'une autre bouche que les pierres, quand il faut, savent crier aussi.
Peut-être m'y verra-t-on justifié de n'avoir pas trouvé touchante la question me concernant, « Pourquoi ne dit-il pas... ? », venant de quelqu'un dont la place de ménage dans les bureaux d'une agence de vérité rendait la naïveté douteuse, et dès lors d'avoir préféré me passer des services où il s'employait dans la mien¬ne, laquelle n'a pas besoin de chantres à y rêver de sacristie...
Faut-il dire que nous avons à connaître d'autres savoirs que celui de la scien¬ce, quand nous avons à traiter de la pulsion épistémologique?
Et revenir encore sur ce dont il s'agit : c'est d'admettre qu'il nous faille renoncer dans la psychanalyse à ce qu'à chaque vérité réponde son savoir? Cela est le point de rupture par où nous dépendons de l'avènement de la science. Nous n'avons plus pour les conjoindre que ce sujet de la science.
Encore nous le permet-il, et j'entre plus avant dans son comment, - laissant ma Chose s'expliquer toute seule avec le noumène, ce qui me semble être bien¬tôt fait : puisqu'une vérité qui parle a peu de chose en commun avec un nou¬mène qui, de mémoire de raison pure, la ferme.
Ce rappel n'est pas sans pertinence puisque le médium qui va nous servir en ce point, vous m'avez vu l'amener tout à l'heure. C'est la cause : la cause non pas catégorique de la logique, mais en causant tout l'effet. La vérité comme cause, allez-vous, psychanalystes, refuser d'en assumer la question, quand c'est de là que s'est levée votre carrière ? S'il est des praticiens pour qui la vérité comme telle est supposée agir, n'est-ce pas vous ?
N'en doutez pas, en tout cas, c'est parce que ce point est voilé dans la scien¬ce, que vous gardez cette place étonnamment préservée dans ce qui fait office d'espoir en cette conscience vagabonde à accompagner collectif les révolutions de la pensée.
Que Lénine ait écrit : « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu'elle -20-

Leçon du 1 er décembre 1965
est vraie », il laisse vide l'énormité de la question qu'ouvre sa parole : pourquoi, à supposer muette la vérité du matérialisme sous ses deux faces qui n'en sont qu'une : dialectique et histoire, pourquoi d'en faire la théorie accroîtrait-il sa puissance ? Répondre par la conscience prolétarienne et par l'action du politique marxiste, ne nous paraît pas suffisant.
Du moins la séparation de pouvoirs s'y annonce-t-elle, de la vérité comme cause au savoir mis en exercice.
Une science économique inspirée du Capital ne conduit pas nécessairement à en user comme pouvoir de révolution, et l'histoire semble exiger d'autre secours qu'une dialectique prédicative. Outre ce point singulier que je ne déve¬lopperai pas ici, c'est que la science, si l'on y regarde de près, n'a pas de mémoi¬re. Elle oublie les péripéties dont elle est née, quand elle est constituée, autre¬ment dit une dimension de la vérité que la psychanalyse met là hautement en exercice.
Il me faut pourtant préciser. On sait que la théorie physique ou mathéma¬tique, après chaque crise qui se résout dans la forme pourquoi le terme de: théo¬rie généralisée ne saurait nullement être pris pour vouloir dire: passage au géné¬ral, conserve souvent à son rang ce qu'elle généralise, dans sa structure prece¬dente. Ce n'est pas cela que nous disons. C'est le drame, le drame subjectif que coûte chacune de ses crises. Ce drame est le drame du savant. Il a ses victimes dont rien ne dit que leur destin s'inscrit dans le mythe de l'Œdipe. Disons que la question n'est pas très étudiée. J. R. Mayer, Cantor, je ne vais pas dresser un palmarès de ces drames allant parfois à la folie où des noms de vivants vien¬draient bientôt : où je considère que le drame de ce qui se passe dans la psycha¬nalyse est exemplaire. Et je pose qu'il ne saurait ici s'inclure lui-même dans l'Œdipe, sauf à le mettre en cause.
Vous voyez le programme qui ici se dessine. Il n'est pas prêt d'être couvert. Je le vois même plutôt bloqué.
Je m'y engage avec prudence, et pour aujourd'hui vous prie de vous recon¬naître dans des lumières réfléchies d'un tel abord.
C'est-à-dire que nous allons les porter sur d'autres champs que le psychana¬lytique à se réclamer de la vérité.
Magie et religion, les deux positions de cet ordre qui se distinguent de la science, au point qu'on a pu les situer par rapport à la science, comme fausse ou moindre science pour la magie, comme outrepassant ses limites, voire en conflit de vérité avec la science pour la seconde : il faut le dire pour le sujet de la scien¬ce, l'une et l'autre ne sont qu'ombres, mais non pour le sujet souffrant auquel nous avons affaire.
Va-t-on dire ici : « Il y vient. Qu'est-ce que ce sujet souffrant si-non celui -21-

L'objet de la psychanalyse
d'où nous tirons nos privilèges, et quels droits vous donnent sur lui vos intel-lectualisations ? »
Je partirai pour répondre de ce que je rencontre d'un philosophe, couronné récemment de tous les honneurs facultaires. Il écrit: « La vérité de la douleur est la douleur elle-même ». Ce propos que je laisse aujourd'hui au domaine qu'il explore, j'y reviendrai pour dire comment la phénoménologie vient en prétexte à la contre-vérité et le statut de celle-ci.
Je ne m'en empare que pour vous poser la question, à vous analystes : oui ou non, ce que vous faites, a-t-il le sens d'affirmer que la vérité de la souffrance névrotique, c'est d'avoir la vérité comme cause?
Je propose :
Sur la magie, je pars de cette vue qui ne laisse pas de flou sur mon obédience scientifique, mais qui se contente d'une définition structuraliste. Elle suppose le signifiant répondant comme tel au signifiant. Le signifiant dans la nature est appelé par le signifiant de l'incantation. Il est mobilisé métaphoriquement. La Chose en tant qu'elle parle, répond à nos objurgations.
C'est pourquoi cet ordre de classification naturelle que j'ai invoqué des études de Claude Lévi-Strauss, laisse dans sa définition structurale entrevoir le pont de correspondances par lequel l'opération efficace est concevable, sous le même mode où elle a été conçue.
C'est pourtant là une réduction qui y néglige le sujet. Chacun sait que la mise en état du sujet, du sujet chamanisant, y est essentielle. Observons que le cha¬man, disons en chair et en os, fait partie de la nature, et que le sujet corrélatif de l'opération a à se recouper dans ce support corporel. C'est ce mode de recou¬pement qui est exclu du sujet de la science. Seuls ses corrélatifs structuraux dans l'opération lui sont repérables, mais exactement.
C'est bien sous le mode de signifiant qu'apparaît ce qui est à mobiliser dans la nature : tonnerre et pluie, météores et miracles.
Tout est ici à ordonner selon les relations antinomiques où se structure le langage.
L'effet de la demande dès lors y est à interroger par nous dans l'idée d'éprou¬ver si l'on y retrouve la relation définie par notre graphe avec le désir.
Par cette voie, seulement, à plus loin décrire, d'un abord qui ne soit pas d'un recours grossier à l'analogie, le psychanalyste peut se qualifier d'une compéten¬ce à dire son mot sur la magie.
La remarque qu'elle soit toujours magie sexuelle a ici son prix, mais ne suffit pas à l'y autoriser.
Je conclus sur deux points à retenir votre écoute : la magie, c'est la vérité comme cause sous son aspect de cause efficiente. -22-

Leçon du 1 er décembre 1965
Le savoir s'y caractérise non pas seulement de rester voilé pour le sujet de la science, mais de se dissimuler comme tel, tant dans la tradition opératoire que dans son acte. C'est une condition de la magie.
Il ne s'agit sur ce que je vais dire de la religion que d'indiquer le même abord structural; et aussi sommairement, c'est dans l'opposition de traits de structure que cette esquisse prend son fondement.
Peut-on espérer que la religion prenne dans la science un statut un peu plus franc ? Car depuis quelque temps, il est d'étranges philosophes à y donner de leurs rapports la définition la plus molle, foncièrement à les tenir pour se déployant dans le même monde, où la religion dès lors a la position enveloppante.
Pour nous, sur ce point délicat, où certains entendraient nous prémunir de la neutralité analytique, nous faisons prévaloir ce principe que d'être ami de tout le monde ne suffit pas à préserver la place d'où l'on a à opérer.
Dans la religion, le mise en jeu précédente, celle de la vérité comme cause, par le sujet, le sujet religieux s'entend, est prise dans une opération complètement différente. L'analyse à partir du sujet de la science conduit nécessairement à y faire apparaître les mécanismes que nous connaissons de la névrose obsession¬nelle. Freud les a aperçus dans une fulgurance qui leur donne une portée dépas¬sant toute critique traditionnelle. Prétendre y calibrer la religion, ne saurait être inadéquat.
Si l'on ne peut partir de remarques comme celle-ci: que la fonction qu'y joue la révélation se traduit comme une dénégation de la vérité comme cause, à savoir qu'elle dénie ce qui fonde le sujet à s'y tenir pour partie prenante, - alors il y a peu de chance de donner à ce qu'on appelle l'histoire des religions des limites quelconques, c'est-à-dire quelque rigueur.
Disons que le religieux laisse à Dieu la charge de la cause, mais qu'il coupe là son propre accès à la vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir, ce qui est proprement l'objet du sacrifice. Sa demande est soumise au désir supposé d'un Dieu qu'il faut dès lors séduire. Le jeu de l'amour entre par là.
Le religieux installe ainsi la vérité en un statut de culpabilité.
Il en résulte une méfiance à l'endroit du savoir, d'autant plus sensible dans les Pères de l'Église, qu'ils se démontrent plus dominants en matière de raison.
La vérité y est renvoyée à des fins qu'on appelle eschatologiques, c'est-à-dire qu'elle n'apparaît que comme cause finale, au sens où elle est reportée à un jugement de fin du monde.
D'où le relent obscurantiste qui s'en reporte sur tout usage scientifique de la finalité.
J'ai marqué au passage combien nous avons à apprendre sur la structure de la
relation du sujet à la vérité comme cause dans la littérature des Pères, voire dans -23-

L'objet de la psychanalyse
les premières décisions conciliaires. Le rationalisme qui organise la pensée théo-logique n'est nullement, comme la platitude se l'imagine, affaire de fantaisie. S'il y a fantasme, c'est au sens le plus rigoureux d'institution d'un réel qui couvre la vérité.
Il ne nous semble pas du tout inaccessible à un traitement scientifique que la vérité chrétienne ait dû en passer par l'intenable de la formulation d'un Dieu Trois et Un. La puissance ecclésiale ici s'accommode fort bien d'un certain découragement de la pensée.
Avant d'accentuer les impasses d'un tel mystère, c'est la nécessité de son arti¬culation qui pour la pensée est salubre et à laquelle elle doit se mesurer.
Les questions doivent être prises au niveau où le dogme achoppe en hérésies, - et la question du Filioque me paraît pouvoir être traitée en termes topologiques. L'appréhension structurale doit y être première et permet seule une appré¬ciation exacte de la fonction des images. Le De Trinitate ici a tous les caractères d'un ouvrage de théorie et il peut être pris par nous comme un modèle.
S'il n'en était pas ainsi, je conseillerais à mes élèves d'aller s'exposer à la rencontre d'une tapisserie du XVIe siècle qu'ils verront s'imposer à leur regard dans l'entrée du Mobilier National où elle les attend, déployée pour un ou deux mois encore.
Les Trois Personnes représentées dans une identité de forme absolue à s'en¬tretenir entre elles avec une aisance parfaite aux rives fraîches de la Création, sont tout simplement angoissantes.
Et ce que recèle une machine aussi bien faite, quand elle se trouve affronter le couple d'Adam et d'Eve en la fleur de son péché, est bien de nature à être pro¬posé en exercice à une imagination de la relation humaine qui ne dépasse pas ordinairement la dualité.
Mais que mes auditeurs s'arment d'abord d'Augustin...
Ainsi semblé-je n'avoir défini que des caractéristiques des religions de la tra¬dition juive. Sans doute sont-elles faites pour nous en démontrer l'intérêt, et je ne me console pas d'avoir dû renoncer à rapporter à l'étude de la Bible la fonc¬tion du Nom-du-Père2.
Il reste que la clé est d'une définition de la relation du sujet à la vérité.
Je crois pouvoir dire que c'est dans la mesure où Cl. Lévi-Strauss conçoit le bouddhisme comme une religion du sujet généralisé, c'est-à-dire comme com¬portant une diaphragmatisation de la vérité comme cause, indéfiniment variable, 2 -Nous avons mis en réserve le séminaire que nous avions annoncé pour 1963-1964 sur
le Nom-du-Père, après avoir clos sa leçon d'ouverture (novembre 1963) sur notre démission de la place de Sainte-Anne où nos séminaires depuis dix ans se tenaient. -24-

Leçon du 1 er décembre 1965
qu'il flatte cette utopie de la voir s'accorder avec le règne universel du marxis¬me dans la société.
Peut-être est-ce là faire trop peu de cas des exigences du sujet de la science, et trop de confiance à l'émergence dans la théorie d'une doctrine de la trans¬cendance de la matière.
L’œcuménisme ne nous paraît avoir ses chances, qu'à se fonder dans l'appel aux pauvres d'esprit.
Pour ce qui est de la science, ce n'est pas aujourd'hui que je puis dire ce qui me paraît la structure de ses relations à la vérité comme cause, puisque notre progrès cette année doit y contribuer.
je l'aborderai par la remarque étrange que la fécondité prodigieuse de notre science est à interroger dans sa relation à cet aspect dont la science se soutien¬drait : que la vérité comme cause, elle n'en voudrait - rien - savoir.
On reconnaît là la formule que je donne de la Verwerfung ou forclusion - laquelle viendrait ici s'adjoindre en une série fermée à la Verdrängung, refoule¬ment, à la Verneinung, dénégation, dont vous avez reconnu au passage la fonc¬tion dans la magie et la religion.
Sans doute ce que nous avons dit des relations de la Verwerfung avec la psy¬chose, spécialement comme Verwerfung du Nom-du-Père, vient-il là en appa¬rence s'opposer à cette tentative de repérage structural.
Pourtant si l'on aperçoit qu'une paranoïa réussie apparaîtrait aussi bien être la clôture de la science, si c'était la psychanalyse qui était appelée à représenter cette fonction, - si d'autre part on reconnaît que la psychanalyse est essentiel¬lement ce qui réintroduit dans la considération scientifique le Nom-du-Père, on retrouve là la même impasse apparente, mais on a le sentiment que de cette impasse même on progresse, et qu'on peut voir se dénouer quelque part le chiasme qui semble y faire obstacle.
Peut-être le point actuel où en est le drame de la naissance de la psychanaly¬se, et la ruse qui s'y cache à se jouer de la ruse consciente des auteurs, sont-ils ici à prendre en considération, car ce n'est pas moi qui ait introduit la formule de la paranoïa réussie.
Certes me faudra-t-il indiquer que l'incidence de la vérité comme cause dans la science est à reconnaître sous l'aspect de la cause formelle.
Mais ce sera pour en éclairer que la psychanalyse par contre en accentue l'as¬pect de cause matérielle. Telle est à qualifier son originalité dans la science. Cette cause matérielle est proprement la forme d'incidence du signifiant que j'y définis. -25-

L'objet de la psychanalyse
Par la psychanalyse, le signifiant se définit comme agissant d'abord comme séparé de sa signification. C'est là le trait de caractère littéral qui spécifie le signifiant copulatoire, le phallus, quand surgissant hors des limites de la matu¬ration biologique du sujet, il s'imprime effectivement, sans pouvoir être le signe à représenter le sexe étant du partenaire, c'est-à-dire son signe biologique; qu'on se souvienne de nos formules différenciant le signifiant et le signe.
C'est assez dire au passage que dans la psychanalyse, l'histoire est une autre dimension que celle du développement, - et que c'est aberration que d'essayer de l'y résoudre. L'histoire ne se poursuit qu'en contre-temps du développe¬ment. Point dont l'histoire comme science a peut-être à faire son profit, si elle veut échapper à l'emprise toujours présente d'une conception providentielle de son cours.
Bref nous retrouvons ici le sujet du signifiant tel que nous l'avons articulé l'année dernière. Véhiculé par le signifiant dans son rapport à l'autre signifiant, il est à distinguer sévèrement tant de l'individu biologique que de toute évolu¬tion psychologique subsumable comme sujet de la compréhension.
C'est, en termes minimaux, la fonction que j'accorde au langage dans la théo¬rie. Elle me semble compatible avec un matérialisme historique qui laisse là un vide. Peut-être la théorie de l'objet a y trouvera-t-elle sa place aussi bien.
Cette théorie de l'objet a est nécessaire, nous le verrons, à une intégration correcte de la fonction, au regard du savoir et du sujet, de la vérité comme cause. Vous avez pu reconnaître au passage dans les quatre modes de sa réfraction qui viennent ici d'être recensés, le même nombre et une analogie d'épinglage nominal, qui sont à retrouver dans la physique d'Aristote.
Ce n'est pas hasard, puisque cette physique ne manque pas d'être marquée d'un logicisme, qui garde encore la saveur et la sapience d'un grammatisme originel. Tausota ton arithmon to dia merieilephen.
Nous restera-t-il valable que la cause soit pour nous exactement autant à se polymériser?
Cette exploration n'a pas pour seul but de vous donner l'avantage d'une prise élégante sur des cadres qui échappent en eux-mêmes à notre juridiction. Entendez magie, religion, voire science.
Mais plutôt pour vous rappeler qu'en tant que sujets de la science psychana¬lytique, c'est à la sollicitation de chacun de ces modes de la relation à la vérité comme cause que vous avez à résister.
Mais ce n'est pas dans le sens où vous l'entendrez d'abord.
La magie n'est pour nous tentation qu'à ce que vous fassiez de ses caractères la projection sur le sujet à quoi vous avez à faire, - pour le psychologiser, c'est¬-à-dire le méconnaître. -26-

Leçon du 1 er décembre 1965
La prétendue pensée magique, qui est toujours celle de l'autre, n'est pas un stigmate dont vous puissiez épingler l'autre. Elle est aussi valable chez votre prochain qu'en vous-même dans les limites les plus communes; car elle est au principe du moindre effet de commandement.
Pour tout dire, le recours à la pensée magique n'explique rien. Ce qu'il s'agit d'expliquer, c'est son efficience.
Pour la religion, elle doit bien plutôt nous servir de modèle à ne pas suivre, dans l'institution d'une hiérarchie sociale où se conserve la tradition d'un cer¬tain rapport à la vérité comme cause.
La simulation de l'Église catholique, qui se reproduit chaque fois que la rela¬tion à la vérité comme cause vient au social, est particulièrement grotesque dans une certaine Internationale psychanalytique pour la condition qu'elle impose à la communication.
Ai-je besoin de dire que dans la science, à l'opposé de la magie et de la reli¬gion, le savoir se communique?
Mais il faut insister que ce n'est pas seulement parce que c'est l'usage, mais que la forme logique donnée à ce savoir inclut le mode de la communication comme suturant le sujet qu'il implique.
Tel est le problème premier que soulève la communication en psychanalyse. Le premier obstacle à sa valeur scientifique est que la relation à la vérité comme cause, sous ses aspects matériels, est restée négligée dans le cercle de son travail.
Conclurai-je à rejoindre le point d'où je suis parti aujourd'hui : division du sujet? Ce point est un nœud.
Rappelons-nous où Freud le déroule, sur ce manque du pénis de la mère où se révèle la nature du phallus. Le sujet se divise ici, nous dit Freud à l'endroit de la réalité, voyant à la fois s'y ouvrir le gouffre contre lequel il se rempardera d'une phobie, et d'autre part le recouvrant de cette surface où il érigera le fétiche, c'est-à-dire l'existence du pénis comme maintenue, quoique déplacée.
D'un côté, extrayons le pas-de du pas-de-pénis, à mettre entre parenthèses, pour le transférer au pas-de-savoir, qui est le pas-hésitation de la névrose.
De l'autre, reconnaissons l'efficace du sujet dans ce gnomon qu'il érige à lui désigner à toute heure le point de vérité.
Révélant du phallus lui-même qu'il n'est rien d'autre que ce point de manque qu'il indique dans le sujet.
Cet index est aussi celui qui nous pointe le chemin où nous voulons aller cette année, c'est-à-dire, là où vous-mêmes reculez d'être en ce manque, comme psychanalystes, suscités. -27-


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Leçon II, 8 décembre 1965


La dernière fois, vous avez entendu, de moi, une sorte de leçon qui ne res¬semblait pas aux autres parce qu'il se trouve qu'elle était entièrement écrite aux fins d'être donnée au plus vite à une sorte d'impression qu'on appelle ronéoty¬pie et que vous puissiez l'avoir comme repère, eu égard à mon enseignement. Certains en ont émis un certain regret, disons, une déception.
La chose vaut qu'on s'y arrête. Pour y mettre un peu d'humour, je dirai que la façon dont cette déception s'exprimait était quelque chose autour de ceci - je force un peu - c'est qu'on préférait cette sorte de bagarre, paraît-¬il, que représente le fait d'assister - j'ose à peine le dire - à la naissance de ma pensée.
Vous pensez si ma pensée naît quand je suis là, en train de me colleter avec quelque chose qui est loin d'être tout à fait ça. Comme tout le monde, c'est avec ma parole, bien sûr, que je m'explique. Cela prouve, bien entendu, qu'elle s'est formée ailleurs. D'ailleurs, vous avez peut-être pu entendre que mon cogito à moi, ce qui ne veut pas dire qu'il est en quoi que ce soit en contradiction avec le cogito de Descartes, ce serait peut-être plutôt : « je pense donc je cesse d'être ». Alors, comme je ne cesse pas d'être, comme vous le voyez bien, ça prouve que ma pensée, j'ai moins de raison que d'autres d'y croire.
Néanmoins, il est bien certain que c'est à cela que nous avons affaire. C'est ce qui ne rend pas les rapports plus faciles avec ceux à qui elle s'adresse plus spé¬cialement, c'est-à-dire, les psychanalystes. Et le fait que les remarques de tout à l'heure me soient venues, je le répète avec une pointe d'humour, tout spéciale¬ment de leur côté, prouve bien, ce qui se confirme, à savoir que c'est aussi de leur côté qu'on préfère ce que j'appellerai le côté « numéro » de cette exhibition. Ça ne facilite pas les rapports et c'est bien aussi de ce point de vue qu'il faut entendre le fait que j'ai cru, à plusieurs reprises dans mon dernier exposé, devoir faire allusion à ce qui constitue un certain temps de mes rapports avec les psy¬-29-

L'objet de la psychanalyse
chanalystes et, par exemple, quand j'ai parlé de l'accueil fait à ce que j'appelle la Chose freudienne ou tel ou tel autre point analogue.
Il ne s'agit pas là de ce que j'ai pu entendre qualifier de vains rappels d'un passé, ce qui est bien curieux pour des analystes puisqu'aussi bien, ce passé fait à proprement parler partie d'une histoire au titre de ce que j'ai essayé la derniè¬re fois de préciser de ce qu'il en est pour nous de l'histoire, de ce que nous y apportons de contribution essentielle en montrant ce qu'il en est de la fracture, du traumatisme, de quelque chose qui se spécifie dans les temps du signifiant. Ce serait vraiment tout à fait méconnaître la fonction que je donne à la parole telle que je l'ai, la dernière fois, tout spécialement affirmée, si je ne tentais pas, de quelque façon, d'inclure dans ce que j'enseigne, ce que j'enregistre et consta¬te des effets de la mienne et tout spécialement concernant ce qu'il en advient de ceux à qui elle s'adresse.
C'est pour cela que, dans toute la mesure où nous nous avançons cette année autour d'un point plus radical, il ne peut se faire que ceci n'aboutisse pas à mettre en relief quelque chose qui doit donner la clé du passage ou non de mon enseignement là où il doit porter. Il doit y avoir quelque rapport étroit entre ce que nous pourrons appeler ces failles, ces difficultés pour appeler les choses par leur nom et ce que précisément j'ai pu dire et avancer concernant le sujet pour autant qu'il se divise entre vérité et savoir.
La dernière fois je n'ai pas pourtant intitulé ce discours : « Courtois débat entre vérité et savoir ». J'ai parlé du sujet de la science et non pas du savoir. C'est bien là que gît quelque chose dont j'ai dit aussi qu'il y a quelque chose qui boite, autrement dit qui ne s'abouche pas d'une façon tout à fait adéquate ni aisée. C'est bien pour cela d'ailleurs que cette leçon, cet exposé a pour véritable titre, le sujet de la science, mais comme il doit être mis en vente, la loi d'un objet ven¬dable c'est que l'étiquette couvre, ce que j'appellerai la marchandise et comme il s'agit de la science et de la vérité, à condition que vous mettiez le « et » dans la parenthèse qu'il mérite, à savoir que c'est un terme qui n'a pas du tout un sens univoque, qu'il peut aussi bien inclure la dissymétrie, l'oddité dont je parlais tout à l'heure, « la science et la vérité » sera le titre de cet exposé. Ou bien si vous voulez, «,la science, la vérité».
Ce qu'il y a dans cet exposé est aussi important par ce que cela laisse en blanc que par ce que cela contient. Dans l'énumération des diverses phases, des divers temps de la vérité comme cause, vous verrez que s'y sont produites les phases dites causes efficientes et causes finales. J'ai laissé dans le discret suspens de ce qui va alors être appelé débat entre psychanalyse et science, le jeu des rapports des causes matérielles et formelles. C'est de ceci que nous allons avoir aujour¬d'hui à nous approcher. -30-

Leçon du 8 décembre 1965
Dans ce qui s'obtient comme effet de ce que j'enseigne, dans la pratique de ceux qui le reçoivent, je puis constater une certaine tendance, un certain versant qui est celui, curieuse conséquence de la forme singulièrement stricte que je tente de donner au terme de sujet et qui aboutit à une singulière laxité, propre¬ment celle qu'on pourrait qualifier au dehors et selon l'usage ordinaire de ces termes, de subjectivisme. C'est à savoir que chacun à tour de rôle, et aussi bien suivant je ne sais quel up-to-date de mode, - il peut être à la mode, par exemple, d'être un petit peu à la traîne sur la mode -, on en a usé comme repè¬re dans la position qu'il prend dans l'activité analytique : successivement de l'être et de l'avoir, du désir et de la demande, - je ne les dis pas dans l'ordre où je les ai sortis - voire alors au dernier terme, le savoir et la vérité.
Voilà une des formes d'échappatoire, si je puis dire, - j'espère qu'elle n'est que mythique, approximative, je ne désigne et ne pointe là qu'une tendance. Voilà bien une des formes d'échappatoire les plus radicales à ce que je peux ten¬ter d'obtenir, puisque, quel sens aurait-elle cette formulation que je donne de la fonction du sujet comme coupure, laissant peut-être une certaine indétermina¬tion, dans son choix à l'origine, s'il ne s'agissait pas, fait absolument détermi¬nant, précisément d'obtenir une certaine accommodation de la position de l'analyste à cette coupure fondamentale qui s'appelle le sujet. Ici seulement, comme identique à cette coupure, la position de l'analyste est rigoureuse. Bien sûr, elle n'est pas tenable. Ce n'est pas moi qui l'ai dit le premier, c'est Freud qui n'en doutait pas. C'est bien pour cela que pour tenir leur place, les analystes ne la tiennent pas.
A ceci, il n'y a pas à proprement parler à remédier mais il y a à le savoir, ce qui peut être une façon de le contourner. Ici se décèle la différence qu'il y a entre la Wirklichkeit à savoir la réalisation possible de mes relations avec les psycha¬nalystes pour autant qu'ils me laissent à la place où je suis et où j'essaie d'insé¬rer un certain type de formules, et la Realität qui est au-delà en tant que comme impossible, elle est ce qui détermine notre commun échec.
C'est en quoi tout échec n'est pas comme on l'a enseigné et comme on conti¬nue à le croire, au niveau le plus rampant de la pensée analytique, tout échec n'est pas forcément un signe négatif. L'échec peut précisément être le signe de fracture où se marque le rapport le plus étroit avec la réalité.
Ceci motive et justifie, je vais le dire en deux mots, ce pourquoi, il me faut, la moitié de ces mercredis, les fermer. Qu'est-ce que ça veut dire? Et pourquoi ai¬ je pris cette année le parti de faire moi-même le choix des personnes qui seront invitées à y participer? C'est pour cette raison très simple qu'au niveau de l'étu¬de de cette Wirklichkeit il y a un côté dessiné d'échanges directs, un côté de balle passée de la parole qui ne peut se réaliser que dans certaines conditions de choix, -31-

L'objet de la psychanalyse
de dosage entre les différents types de participants, ceux qui ont, de ma parole, à faire un usage analytique et ceux qui me démontrent qu'on peut très bien la suivre dans toute sa cohérence et sa rigueur. Comme de bien entendu, il faut s'y attendre, si la praxis analytique mérite ce nom de praxis elle s'insère dans une structure qui vaut, même au dehors de sa pratique actuelle.
Il faut donc que s'établisse une possibilité d'échanges à ce niveau de connais¬sance commune, pour que puissent être étudiés ces termes qui faciliteraient l'usage de certains termes essentiels pour cette partie de notre praxis qui s'ap¬pelle théorie et par exemple que quelque chose, je n'ai aucune idée préconçue, puisse être mis là, à l'ordre du jour. Par exemple, cela nous montre ce qu'ont pu déjà approcher de notre vérité les Stoïciens, qui se trouvent, d'une part nous apporter au niveau de la logique des références essentielles, qui ont cet intérêt pour nous d'être branche commune pour l'usage le plus moderne qui est fait de la logique et d'autre part, ce qui va apparaître dans mes leçons de cette année, et qui n'est pas une nouveauté pour l'analyste à ceci près que ce n'est point ainsi qu'il le formule avec ce qui est impliqué de corporel dans cette logique.
Car il ne suffit pas de se souvenir que nous parlons dans l'analyse d'image du corps. Image de quoi? Image flottante, baudruche, ballon qu'on attrape ou qu'on n'attrape pas. justement, l'image du corps ne fonctionne analytiquement que de façon partielle, c'est-à-dire impliquée, découpée dans la coupure logique. Alors cela peut-être intéressant de savoir que pour les Stoïciens, Dieu, l'âme humaine et aussi bien tout dans le monde, y compris les déterminations de qua¬lité, tout, à part quelques points d'exception dont il ne sera pas sans intérêt de relever la carte, tout était corporel. Voilà des logiciens pour qui tout est corps. je ne vous dis pas que ce soit une étude à laquelle on ne pourrait pas en préfé¬rer quelque autre meilleure, on pourrait aussi étudier pourquoi Aristote a tout à fait loupé la question de la cause matérielle. Pourquoi la matière, en fin de compte, chez lui, n'est pas cause du tout puisqu'elle est un élément purement passif. On peut prendre les choses où on veut. Si on a une praxis comme la nôtre, on doit toujours retomber sur les points vifs. Seulement ce choix ne peut se faire qu'en commun puisque c'est un choix très spécial et je ne peux pas lais¬ser se répandre - ce qui ne manquerait pas d'arriver, avec le goût des étiquettes - que je vous prêche une psychanalyse stoïcienne.
Nous tâcherons donc de mettre au point ces choses d'un choix commun pour un travail efficace. je crois que le meilleur système est d'aboutir à un travail en sorte qu'il peut être communiqué à l'ensemble de ceux qui, ici, me feront l'hon¬neur, je l'espère, de poursuivre leur assiduité aux deux premiers mercredis.
Ces remarques étant closes, qui d'ailleurs ne sont pas sans intérêt pour les points qui l'ont fait émerger dans mon discours, ce rappel de certaines questions -32-

Leçon du 8 décembre 1965
sur la cause ou sur ce qu'il faut entendre par la matière,) e reprends encore ceci si mon enseignement a un sens et s'il est cohérent avec le structuralisme qu'il met en valeur, s'il a pu se poursuivre et s'édifier d'année en année, il me semble qu'il est assez normal de considérer qu'il a trouvé faveur dans ceci que la for¬mulation structuraliste se fonde dans sa référence à un monde topologique.

Rappelez-vous, ceux qui le peuvent, mon premier graphe échafaudé pendant toute une année, patiemment, rappelez-vous ce premier graphe, ce rapport en réseau des fonctions déterminantes de la structure du langage et du champ de la parole. Si cette structure en réseau par exemple a un avantage, c'est précisé¬ment d'appartenir à ce que j'appellerai au premier monde près, - mais je l'em¬ploie vite pour me faire entendre - à un monde topologique, ce qui veut dire où les connections ne se perdent pas parce que le fond est déformable, souple, élastique. Ce n'est pas nouveau cela. Même les gens les plus rebelles ont très bien compris de quoi il s'agissait. De sorte que c'est ce qui permet que l'édifi¬ce ne s'effondre pas, ne s'écroule pas, ne se déchire pas en raison des modifica¬tions de proportion de la métrique de l'ensemble quand j'apporte de nouveaux termes. -33-

L'objet de la psychanalyse
Comme tout à l'heure je l'évoquais, après l'être et l'avoir, je parle du désir et de la demande. Il s'agit d'apercevoir où la structure les branche ces quatre termes l'un sur l'autre. Il ne me semble pas que ce soit, à proprement parler, impossible. Il y a là le rappel de quatre de ces réseaux structuraux : le trou, qui désigne ce dont je vais parler aujourd'hui, le graphe de deux étages et la fonc¬tion de la parole pour autant que s'y différencie l'énonciation de l'énoncé.
Puis ici, quelque chose comme un lambeau carré, un champ où ceux, pas tel¬lement rares, qui me lisent, encore que je n'en apprenne jamais rien, ont pu le relever au début d'un article qui s'appelle : « D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ».

Il est vraiment très frappant que depuis le temps, il y a déjà quatre ans, que j'ai inscrit au tableau, pour mon auditoire psychanalytique précisément l'année de mon séminaire sur l'Identification, j'ai inscrit au tableau, vectorisé, le sché¬ma topologique de ce qu'on appelle le plan projectif de ce que j'ai introduit sous le terme de cross-cap, à ce moment de mon enseignement, il est très frappant qu'il ne soit jamais venu à l'idée de personne de s'apercevoir que la bande de Moebius, en tant qu'elle est découpable dans ce plan projectif avec un reste, - nous dirons lequel - que la bande de Moebius est là inscrite qui vous attendait depuis longtemps, il faut le dire, mais enfin, on ne saurait reprocher à quiconque ne l'avoir pas deviné. Néanmoins les lettres que j'avais inscrites : M i m 1, ce n'est pas uniquement pour le plaisir de faire mimi que je les ai mises là. Elles pouvaient peut-être faire soupçonner quelque chose, à savoir cette fonction d'application que je donne à la bande de Moebius pour vous faire saisir ce qu'il en est de la coupure constituante de la fonction du sujet.
Il y a, tout en bas, je vous signale en passant, pour ceux à qui cela chantera de le relever aujourd'hui, un nouveau petit graphe que je vous donne comme objet de réflexion qui est à proprement parler utile pour saisir les rapports de ce que j'ai appelé et continue de faire fonctionner comme le signifiant avec ce qui nous sera tout spécialement utile de considérer cette année : le fonction¬-34-

Leçon du 8 décembre 1965
nement du signifiant dans ce qui est non pas seulement le langage, dont je vous ai dit la dernière fois qu'il n'y a pas de métalangage, mais aussi ce qui implique, ce qui se présente comme tel, la logique. Qu'est-ce que la logique ? Sinon justement une tentative de métalangage ? La logique n'est qu'une chute et elle ne se conçoit et se prend qu'à la considérer comme telle. C'est pour¬quoi dans ce schéma d'en bas, vous avez à la pointe de droite, quelque chose que j'ai écrit phone, ou phonème, l'élément proprement phonématique du signifiant. Il est formé par quelque chose qui apparaît aux deux pôles supé¬rieur et inférieur comme symbole indicatif que je puis avancer maintenant puisque l'année dernière, j'ai pu vous montrer ce qu'il en est, de sa fonction centrale, de cette fonction d'indication. Le type en est le shifter. Ce qui est essentiellement indiqué, c'est toujours plus ou moins le trou du sujet, du sujet de l'énonciation.
Au pôle inférieur, le symbole, - mais peut-être le terme va-t-il vous sur¬prendre, et c'est précisément que je ne peux l'introduire dans toute sa crudité qu'en ce point de l'élaboration, parce qu'alors, il ne domine pas tout, il n'em¬porte pas tout - le symbole imitatif. Voilà ce qui concourt dans le phonème et le phonème vous renvoie au pôle de la combinaison logique qui est à saisir au bout de la ligne horizontale sur la droite.
La relation de ce résultat logique avec les index et les termes lexicaux dont je puis, à partir de là, fort bien admettre qu'ils admettent des éléments d'imitation. Leur relation c'est toute l'affaire de la logique en tant qu'une logique est consti¬tutive de la science. Cela ne change rien au fait qu'il n'y a pas de métalangage. Le petit schéma d'en haut est pour vous rappeler qu'à l'entrée d'un article qui s'appelle La lettre volée, vous avez un certain nombre de concaténations concernant la chaîne signifiante qui peut-être s'éclaireront un peu plus, mais dont je ne peux pas dire que, jusqu'à présent, elles aient eu une grande vertu -35-


L'objet de la psychanalyse
d'illumination, qui s'éclaireront un petit peu plus de ce dans quoi nous allons nous avancer tout à l'heure.
Et alors ? Il s'agit de partir du sujet, du sujet de la science tel que nous avons cru pouvoir le pointer en cette expérience de Descartes, signe d'un point d'éva-nouissement, mais aussi bien dans l'effort logique de Frege par où il nous désigne où le un doit surgir si nous voulons en donner le fondement purement logique, c'est-à-dire proprement au niveau de l'objet zéro.
Ces deux rappels de l'année dernière ne suffisent-ils pas à rendre étonnant et significatif de l'écoute que je rencontre que tel, et des meilleurs, se soit montré lui-même surpris de l'accent que j'ai mis, lors de mon dernier exposé, sur le sujet de la science? Ce ne sont pas là remarques vaines à étudier ce qu'il en est de cer¬taine surdité, momentanée d'ailleurs, justement parce que freudiens, nous ne nous satisfaisons absolument pas du terme de scotomisation, à savoir que pour nous, le trou, et pour les meilleures raisons, ne peut pas être dans la perception, c'est à proprement parler une connerie sur laquelle, d'ailleurs, on a édifié beau¬coup.
Toute la psychiatrie anglaise, pendant plusieurs années, n'a parlé que d'hallu-cinations négatives. C'est autrement structuré et il suffit pour cela de lire l'ar¬ticle « Fetichismus » que Freud a fait tout expressément pour montrer en quoi consiste la Spaltung, la division de la réalité elle-même dans le sujet dit pervers à l'occasion. C'est bien pour cela qu'il est intéressant de pointer de telles remarques, de tels accidents en tant que j'ai le bonheur, après tout ce qui ne paraissait pas un bonheur à mon cher et défunt ami, Maurice Merleau-Ponty, de recueillir l'après-midi même du jour où j'avais à Sainte-Anne alors à m'expri¬mer, les désarrois divers de mes propres auditeurs. J'y vois, quant à moi, au contraire, pour eux comme pour moi, beaucoup d'avantages.
Alors, repartons maintenant du trou. Le trou, il y a longtemps, très long¬temps que je lui donne, quant au fonctionnement d'ordre symbolique, la fonc¬tion essentielle. Ai-je besoin de rappeler un certain meeting, congrès, attroupe¬ment, comme vous voudrez qui se passait à Royaumont et où, ayant fait un rap¬port sur La direction de la cure et tout ce qui s'ensuit, les principes de son pou¬voir, je ne leur ai parlé, parce qu'il fallait bien changer de disque puisque le dis¬cours était déjà imprimé, je ne leur ai parlé, à la stupéfaction d'un journaliste qui est entré là on ne sait pas par quelle porte, je ne leur ai parlé que du pot de mou¬tarde en partant de ce fait d'expérience qui s'était une fois de plus confirmé au déjeuner, que le pot de moutarde est toujours vide. Il n'y a pas d'exemple qu'on ouvre un pot de moutarde et qu'on trouve de la moutarde dedans. Ce pot de moutarde, c'est la création symbolique par excellence et tout le monde le sait depuis longtemps. S'il n'y avait pas d'être qui parle, il y aurait peut-être des -36-

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creux dans le monde, des flaques, des dépressions, des choses qui retiennent, il n'y aurait pas de vase.
On aurait tort de croire que ce soit pour rien que cela fasse partie pour nous des premiers et essentiels reliefs à retrouver de la civilisation. Les céramiques, puis les vases en bronze, la quantité prodigieuse de ces choses que nous trouvons et qu'il nous reste, cela devrait quand même un peu nous tirer l'oreille, et bien d'autres choses encore. Enfin, il ne suffit pas de tirer l'oreille pour le faire entendre, il faut croire. Évidemment, il y avait d'autres choses avant. Les pre¬miers gisements historiques, cela porte un joli nom en danois mais je suis inca¬pable de le prononcer, ce sont des amas de détritus, alors, là nous avons l'objet a.
Et le vase n'est pas un objet a. Cela a servi depuis très longtemps à exprimer quelque chose. Quoi? Est-ce que c'est une leçon de théologie? Vous savez, Dieu, le grand ouvrier : « De même nous dit-on au catéchisme, qu'il faut un potier pour faire un pot, de même... ». Que n'en avons-nous mieux profité! Car cela ne dit pas du tout ce dont ça cherche à nous convaincre. Cela nous dit quoi ? «Deus creavit mundum ex nihilo ». Qu'est-ce que ça veut dire? Cela veut dire que le vase, il le fait autour du trou. Que ce qui est essentiel, c'est le trou. Et parce que c'est essentiel que ce soit le trou, l'énoncé juif que Dieu a fait le monde de rien est à proprement parler, Koyré le pensait, l'enseignait et l'a écrit, ce qui a frayé la voie de l'objet de la science.
On est empêtré, on reste collé à toutes les qualités quelles qu'elles soient, depuis la force, l'impulsion, la couleur, tout ce que vous voudrez, à la percep¬tion, bref au morceau de craie auquel la progéniture socratique reste collée, comme les mouches sur le papier à mouche depuis deux mille ans. Lagneau et aussi bien Alain, là, ont spéculé sur l'apparence. Alors cette apparence ? Eh bien, il faut que nous arrivions à voir comment elle est aussi la réalité. C'est avec cela que la philosophie et la science, l'une par rapport à l'autre, ont pris une solide tangente. Alors ? Je pense être en mesure de vous le dire tout de suite. Le bout de craie devient objet de science à partir du moment et dès le moment où vous partez de ce point qui consiste à le considérer comme manquant. C'est ce que je vais essayer de vous faire sentir tout de suite.
Mais dès maintenant, je ne veux pas perdre l'occasion d'agrafer au passage ce que signifie la cause matérielle parce que si vous êtes philosophes, je vous dirai que la matière, c'est la moutarde, c'est-à-dire ce qui remplit le vide. Aristote qui était pourtant si bien orienté dans sa conception de l'espace, est fort loin de cette étendue terriblement glissante qui est un véritable problème à toujours reposer dans notre progrès dans les sciences mathématico-physiques. Il avait très bien vu que le lieu était ce qui permettait de donner de l'espace une conception qui ne s'étendrait pas indéfiniment, qui ne nous mettrait pas à la question de ce faux -37-

L'objet de la psychanalyse
infini. Seulement voilà, après être si bien parti que d'avoir défini le lieu comme le dernier contenant, le dernier étant celui qui est non mu, eh bien voilà, parce qu'il était grec et qu'il n'avait pas lu la Bible, il n'a pas pu admettre qu'il y ait un vide séparé des objets. Alors, il a rempli le pot de moutarde et c'est à cause de cela qu'on y est resté pendant un certain nombre de siècles.
Est-ce à dire que la cause matérielle c'est le pot, création incontestablement divine comme toute création de la parole et à quoi se réduit strictement ce qui est dit dans le texte de la Genèse ? Mais non. Et c'est là la remarque que je vou¬drais pointer en passant. Des pots, nous en trouverons des tas, je vous l'ai dit tout à l'heure et dans les tombes, partout où règnent ce que l'on appelle les cul¬tures primitives. A des desseins tout à fait précis, à savoir que les collectionneurs futurs ne puissent pas les donner comme pot de fleurs à leur petite amie, moyennant quoi, depuis longtemps tous les pots seraient détruits, à seule fin que ces pots se conservent, les gens qui les déposent dans les sépultures font un trou au centre. Ce qui vous prouve que c'est bien du côté du trou qu'il vous faut chercher la cause matérielle. Voilà quelque chose qui cause quelque chose, un trou dans le vase. Voilà le modèle.
Si vous prenez le sommet de l'élaboration scientifique qui en est, en même temps la clé de voûte et la cheville essentielle, vous obtenez quoi ? Vous obtenez ce qu'on appelle l'énergétique. L'énergétique n'est pas ce que croit un auteur qui l'oppose, comme un complément, à ma théorie structurale de la psychanalyse. Il s'imagine que l'énergétique, sans doute, c'est ce qui pousse. Voilà la culture chez les philosophes!
L'énergétique, si vous vous rapportez par exemple à quelqu'un d'aussi auto¬risé quand même que Feynman, dont je n'ai pas attendu qu'il ait le prix Nobel, je vous prie de le croire, pour l'ouvrir, dans un traité en deux volumes qui s'ap¬pelle Lectures on physics et qui, pour ceux qui ont le temps, enfin, je ne saurais leur recommander une meilleure lecture car c'est un cours en deux ans, absolu¬ment exhaustif. Il est tout à fait possible de couvrir tout le champ de la physique à son niveau le plus élevé en un certain nombre de leçons qui, finalement, ne pèsent pas plus qu'un kilogramme et demi.
Dans le troisième chapitre ou le quatrième, je ne sais pas, il met le lecteur ou l'auditeur, je ne sais pas, au parfum de ce que c'est que l'énergétique. Ce n'est pas moi, donc, qui ai inventé cela pour servir mes thèses. Je me suis souvenu que j'avais lu ça quand j'ai eu le volume, c'est-à-dire il y a un an et demi. Prière de consulter le premier paragraphe du chapitre IV : « Conservation of energy ».
Qu'est-ce qu'il trouve de mieux pour en donner l'idée à des auditeurs sup¬posés relativement vierges de ce qu'il en est de la physique puisque, jusque-là, ils n'auront eu d'enseignement que d'incompétents ? Il suppose un petit mor¬-38-

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veux qu'il appelle Denis the menace, Denis le danger public. On lui donne vingt-huit petits blocs mais comme c'est une brute, ils sont en platine, indes¬tructibles, insécables, indéformables. Il s'agit de savoir ce que va faire la maman chaque fois que, discrète comme il convient, c'est-à-dire pas maman américai¬ne, elle rentre dans la chambre du bébé et que tantôt elle ne trouve que vingt ¬trois blocs, tantôt vingt-deux. Il est clair que ces blocs se retrouveront toujours, soit sur le sol du jardin parce qu'ils auront passé par la fenêtre, soit dans une dif¬férence de poids qu'on pourra constater d'une boîte que bien entendu, on n'ou¬vrira pas; soit parce que l'eau de la baignoire aura légèrement monté mais comme l'eau de la baignoire est trop sale pour qu'on voit le fond, c'est par cette légère élévation de niveau qu'on saura où sont passé les blocs. Je ne vous lis pas tout le passage. Le temps me manque. Il est sublime.
L'auteur pointe qu'on retrouvera toujours le même nombre constant de blocs à l'aide d'une série d'opérations qui consisteront à additionner un certain nombre d'éléments par exemple la hauteur de l'eau divisée par la largeur de la baignoire, à additionner cette division curieuse à quelque chose d'autre qui sera, par exemple, le nombre total de blocs restants. Vous suivez, j'espère. Personne ne grimace. C'est-à-dire à faire cette chose qui, je vous le dis en passant, est incluse dans la moindre formule scientifique, qui est que non seulement on additionne mais qu'on soustrait, qu'on divise, qu'on opère de toutes les façons avec quoi? Avec des nombres grâce à quoi on additionne, faute de quoi il n'y aurait pas de science possible, on additionne communément des torchons avec des serviettes, des poires avec des poireaux, n'est-ce pas ?
Or qu'est-ce que qu'on apprend aux enfants quand ils commencent à entrer, - j'espère qu'il n'en est plus ainsi maintenant mais je ne suis pas rassuré - jus¬tement pour leur expliquer des choses, on leur dit le contraire, à savoir qu'on n'additionne pas les torchons avec les serviettes, ni les poires avec les poireaux moyennant quoi, naturellement, ils sont définitivement barrés aux mathéma¬tiques.
Revenons à notre Feynman. Cette parenthèse ne peut que vous égarer. Feynman conclut :
« Voilà l'exemple. Un chiffre va toujours sortir constant : vingt-huit blocs. L'énergétique, dit-il, c'est cela. Seulement, il n'y a pas de bloc. »
Ceci veut dire que le chiffre constant qui assure le principe fondamental de la conservation de l'énergie, - je dis non seulement fondamental mais dont le seul frémissement à la base suffit à mettre tout physicien dans la panique absolue, ce principe doit être conservé à tout prix, donc il le sera forcément puisqu'il le sera à tout prix, c'est la condition même de la pensée scientifique.
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L'objet de la psychanalyse
Mais qu'est-ce que cela veut dire la constante, c'est-à-dire qu'on retrouve toujours le même chiffre? Car tout est là. Il ne s'agit que d'un chiffre. Cela veut dire que quelque chose qui est manque, comme tel, - il n'y a pas de bloc - est à retrouver ailleurs, dans un autre mode de manque. L'objet scientifique est pas¬sage, réponse, métabolisme (métonymie si vous voulez mais attention) de l'ob¬jet comme manque. Et à partir de là, beaucoup de choses s'éclairent. Nous nous reporterons à ce que l'année dernière, nous avons pu mettre en évidence de la fonction du Un.
Est-ce qu'il ne vous apparaît pas que le premier surgissement du Un concer¬nant l'objet, c'est celui de l'homme des cavernes, - pour vous faire plaisir, si vous vous plaisez encore à ces sortes d'images, - qui rentre chez lui où il y a un petit peu de provision ou beaucoup, pourquoi pas, et qui dit: « il en manque un ». C'est cela l'origine du trait unaire : un trou. Bien sûr, on peut pousser les choses un peu plus loin et même, nous n'y manquerons pas. Remarquez que ceci prouve que notre homme des cavernes est déjà au dernier point des mathé¬matiques. Il connaît la théorie des ensembles. Il connote : il en manque un. Et sa collection est déjà faite. Le véritable point intéressant, c'est évidemment le Un qui dénote. Là, il faut le référent. Et les Stoïciens nous serviront.
Il est évident que la dénotation, là, est quoi ? Sa parole c'est-à-dire la vérité qui nous ouvre, elle, sur le trou, à savoir : pourquoi Un? Car cet Un, ce qu'il désigne, c'est toujours l'objet comme manquant. Et où serait donc la fécondité de ce qu'on nous dit être caractéristique de l'objet de la science à savoir qu'il peut toujours être quantifié? Est-ce que c'est seulement, que par un parti pris qui serait véritablement incroyable, nous choisissons de toutes les qualités de l'objet, seulement celle-ci : la grandeur, à quoi ensuite nous appliquerions la mesure dont on se demande, dès lors, d'où elle nous vient? Du ciel, bien enten¬du. Chacun sait que le nombre, c'était tout du moins ainsi que Kronecker s'ex¬primait, si mon souvenir est bon :
« le nombre entier est un cadeau de Dieu. »
Les mathématiciens peuvent se permettre des opinions aussi humoristiques. Mais la question n'est pas là. C'est justement de rester collé à cette notion - que la quantité c'est une propriété de l'objet et qu'on la mesure -, qu'on perd le fil, qu'on perd le secret de ce qui constitue l'objet scientifique. Ce qui se mesure à l'aune de quelque chose qui est toujours quelque chose d'autre, dans les dimensions, et elles peuvent être multiples, de l'objet comme manque.
Et la chose est si peu simple que, ce dont nous aurons à nous apercevoir, c'est que la véritable expérience qu'on fait, dans l'occasion, est celle-ci, à savoir que le nombre en soi, n'est pas du tout un appareil de mesure et la preuve en a été -40-

Leçon du 8 décembre 1965
donnée au lendemain même des inspirations pythagoriciennes; on a vu que le nombre ne pouvait pas mesurer ce qu'il permet lui-même de construire, à savoir qu'il n'est même pas foutu de donner un nombre, un nombre qui d'aucune façon s'exprime d'une façon commensurable, de la diagonale du carré qui n'existerait pas sans le nombre.
Je n'évoque ceci ici que par ce que cela a d'intéressant : si le nombre pour nous est à concevoir comme fonction du manque, cette simple remarque que j'ai faite à propos de la diagonale incommensurable nous indique quelle richesse nous est offerte à partir de là.
Car, le nombre nous fournit, si je puis dire, plusieurs registres de manque. Je précise, pour ceux qui ne se sont pas spécialement intéressés à cette question un nombre dit irrationnel, qui est pourtant, au moins depuis Dedekind, à consi¬dérer comme un nombre réel, n'est pas un nombre qui consiste en quelque chose qui peut s'approcher indéfiniment. Il n'est plongeable dans la série des nombres réels, précisément, qu'à faire intervenir une fonction dont ce n'est pas par hasard qu'on l'a appelée la coupure. Cela n'a rien à faire avec un but qui se recule comme quand vous écrivez 0,333333 qui est un nombre, lui, parfaitement commensurable. C'est un tiers de un. Pour la diagonale, on sait depuis les Grecs pourquoi elle est strictement incommensurable à savoir que pas un de ses chiffres n'est prévisible jusqu'à la fin des fins.
Ceci n'a d'intérêt que de vous faire envisager que peut-être les nombres nous fourniront quelque chose de très utile pour essayer de structurer ce dont il s'agit pour nous, à savoir la fonction du manque. Nous voici donc devant la position suivante: le sujet ne peut fonctionner qu'à être défini comme une coupure, l'ob¬jet comme un manque. Je parle de l'objet de la science, autrement dit, un trou, les choses allant si loin que je pense vous avoir fait sentir que seul le trou, en fin de compte, peut passer pour ceci qui, effectivement nous importe, c'est-à-dire la fonction de cause matérielle. Voici les termes entre lesquels nous avons à ser¬rer un certain nœud.
Puisque, je n'ai pu aujourd'hui avancer mon propos aussi loin que je l'espé¬rais en conséquence du fait que les choses n'étaient point écrites et puisqu'aus¬si bien, je ne peux pas espérer en huit jours, faire à ma discrétion le choix néces¬saire, je ferai, ce troisième mercredi de ce mois par exception, le même séminai¬re ouvert où vous êtes donc tous conviés.
Pour ponctuer, pointer ce dont il va s'agir je ferai l'opposition suivante : quel rapport concevoir de l'objet a dans la psychanalyse avec cet objet de la science tel que je viens d'essayer de vous le présentifier? Il ne suffit pas de parler du trou, alors que pourtant bien sûr il me semble au moins pour les plus vifs, que la solution doit déjà vous apparaître pointée, c'est le cas de le dire, à notre hori¬-41-

L'objet de la psychanalyse
zon. La fonction du manque, - je n'ai pas dit l'idée, faites attention, cette idée, nous savons comment elle a attrapée Platon par la cheville et qu'il ne s'en est point dépêtré - la fonction du manque, nous la voyons surgir, subir la fuite nécessaire par la chute de l'objet a et c'est ce que ces dessins que j'ai amenés aujourd'hui, que je ramènerai la prochaine fois, sont faits pour vous faire tou¬cher du doigt.
Quelle structure est nécessaire pour qu'une coupure détermine le champ, d'une part du sujet tel qu'il est nécessité comme sujet de la science et d'autre part le trou où s'origine un certain mode d'objet, le seul à retenir, celui qui s'ap¬pelle objet de la science, et qui comme tel, peut être cette sorte de cause sur laquelle j'ai laissé la dernière fois le point d'interrogation, et qui est tel qu'il apparaît seulement sous la forme des lois ? Ou bien où s'accroche-t-elle cette face, manifestement matérialiste par laquelle peut être justement désignée la science ? C'est bien en ce nœud de la fonction du manque que gît et qu'est recé¬lé ici le point tournant de ce qui est en question. Et qu'allons-nous avoir en ce point qui est un point de béance? Nous l'avons vu l'année dernière à propos de la genèse fregeienne du nombre un. C'est pour sauver la vérité qu'il faut que cela fonctionne. Sauver la vérité, ce qui veut dire, ne rien vouloir en savoir.
Il y a une autre position qui est de jouir de la vérité. Cela c'est la pulsion épis-témologique. Le savoir comme jouissance avec l'opacité qu'il entraîne dans l'abord scientifique de l'objet, voilà l'autre terme de l'antinomie. C'est entre ces deux termes que nous avons à saisir ce qu'il en est du sujet de la science. C'est là que je compte le reprendre pour vous emmener plus loin. Entendez bien, pour parler de cette fonction radicale, je n'ai rien fait encore surgir de ce qu'il en est de l'objet a mais vous devez bien sentir que le même schéma, justement, que je n'ai pas là reproduit, le schéma des deux cercles au temps où je vous ai dépeint la fonction de l'aliénation comme telle, rappelez-vous l'exemple : «la bourse ou la vie ? », « la liberté ou la mort ? ». je vous ai expliqué le schéma de l'aliénation: est-ce là un choix qui n'en est pas un en ce sens qu'on y perd tou¬jours quelque chose ? Ou bien le tout, vous jouissez de la vérité mais qui jouit puisque vous n'en savez rien? Ou bien vous avez, non pas le savoir mais la science et cet objet d'intersection qui est l'objet a vous échappe. Là est le trou. Vous avez ce savoir amputé. Tel est le point sur lequel je m'arrêterai aujour¬d'hui. -42-

Leçon III 15 décembre 1965

Les figures, les coupures ne vous sont pas ménagées aujourd'hui. Pour être strict même, j'ai pris soin de mettre au tableau, en haut et à gauche, celles qui correspondent au rappel que j'ai fait la dernière fois de ce que j'avais donné à la fin de ma première année ici comme schéma de l'aliénation.
Disons que l'aliénation consiste en ce choix, qui n'en est pas un et qui nous force de deux termes à accepter ou la disparition des deux ou un seul mutilé. jouir de la vérité, disais-je, voilà qui est la visée véritable de la pulsion épisté¬mophilique en quoi fuit et s'évanouit à la fois tout savoir et la vérité elle-même. Sauver la vérité et, pour ceci, ne rien vouloir en savoir, voilà ce qui est la posi¬tion fondamentale de la science et c'est pourquoi elle est science, c'est-à-dire savoir au milieu duquel s'étale le trou du manque de l'objet a, ici marqué par appui sur une convention eulérienne comme représentant le champ d'intersec¬tion de la vérité et du savoir. Il est clair qu'à ces cercles d'Euler, j'ai élevé plus d'une objection sur le plan de leur utilisation strictement logique et qu'aussi bien leur usage, ici, est en quelque sorte métaphorique. Ce sont des précautions à prendre. N'allez pas penser que je pense qu'il y ait un champ de la vérité et un champ du savoir. Le terme champ a un sens précis que nous aurons peut-être l'occasion de retoucher aujourd'hui.


L'objet de la psychanalyse
Donc cet usage des cercles eulériens est à prendre avec réserve. Je le note parce que, à la différence de cette réserve que je viens de faire, vous allez me voir aujourd'hui prendre appui sur ceci : dire certaines formes, ce n'est pas dire ce que c'est; coupure, c'est plus près; signifiant, c'est ce dont il s'agit; écriture, pourquoi pas ? Donc, j'avance, je vous prie de remarquer que leur portée déci¬sive est à prendre en un bien autre sens qu'un sens de signification comme ce que représente le cercle, au sens eulérien ici qui, en somme, est destiné à nous montrer comment s'inclut une certaine conceptualisation extensive et compré¬hensive dans ce que je vous montre au centre de ces figures que j'ai apportées pour vous aujourd'hui, à savoir quelque chose qui a été tracé par un moine bouddhiste qui s'appelle du nom que j'ai mis là au tableau dans sa phonétisation japonaise puisque japonais il était Jiun Sonja.

Jiun Sonja, comme un de mes fidèles amis qui est ici aujourd'hui a eu la bonté de me l'apprendre1, Jiun Sonia a vécu de 1714 à 1804. Entré dans les ordres - si j'ose dire - bouddhistes à 15 ans, vous voyez qu'il y est resté jusqu'à un âge avan¬cé. Son oeuvre est considérable et je ne vous dirai pas les fondations originales qui portent encore sa marque. Vous donner une idée par exemple de son activité, sera

1 - Lacan évoque très probablement ici un moine japonais de la secte Shingon (littéralement La
parole vraie), nommé communément Jiun Sonia (litt : le vénérable Jiun), et Onkô de son nom posthume, qui vécut de 1715 (ou 1718, date incertaine) à 1804, fonda son propre courant dans l'école Shingon, et consacra une importante partie de sa vie à l'étude du sanscrit. Parmi ses Oeuvres sont particulièrement célèbres mille volumes intitulés Règles de l'étude du sanscrit. Jiun n'était pas un moine zen, mais il avait étudié la méditation auprès d'un maître. Il avait étudié les principales doctrines du bouddhisme. Le texte que cite Lacan (dont la présente version est assez probable) est écrit en chinois, ce qui n'est pas étonnant de la part d'un moine qui devait lire les sûtra dans leur traduction chinoise. Enfin les représentations d'un cercle à l'encre noire accom¬pagnées d'un poème ou d'un commentaire étaient fréquentes dans la tradition bouddhiste chi¬noise et japonaise. Nous remercions M. Pierre Nakimovitch, Docteur en études extrême-orien¬tales, agrégé de philosophie et spécialiste de Dôgen, pour les précisions qu'il a bien voulu nous apporter concernant Jiun ainsi que le texte cité par Lacan. -44-

Leçon du 15 décembre 1965
vous évoquer par exemple qu'un manuel d'étude sanscrite actuellement considéré comme fondamental est de sa source, sinon tout entier de sa main et qu'il n'a pas moins de mille volumes. C'est dire que ce n'était pas un homme fainéant.
Mais ce que vous voyez ici est typiquement la trace de ce quelque chose qui, dirais-je, se fait en quelque point sommet d'une méditation et n'est pas sans rapport au moins de semblance avec ce qui s'obtient de certains de ces exer¬cices ou plutôt de ces rencontres qui s'échelonnent sur le chemin de ce qu'on appelle le Zen j'aurai scrupule à avancer ce nom même ici, à savoir devant un auditoire dont une partie est pour moi trop peu sûre quant à la façon dont je peux être entendu pour avancer sans aucune précaution une référence à quelque chose qui n'est certes pas un secret, qui traîne les rues et dont on entend parler partout. Le Zen ne représente pas quelque chose qui peut aller jusqu'à l'abus de confiance, à vrai dire, je ne saurais trop vous conseiller de vous méfier de toutes les sottises qui s'empilent sous ce registre, mais après tout pas plus que sur la psychanalyse elle-même.

Je suis forcé tout de même de dire que ceci tracé d'un coup de pinceau dont, sans doute, il n'est pas sûr que nous puissions apprécier la vigueur particulière qui est pourtant, pour un oeil exercé, assez frappante, ce coup de pinceau, c'est lui qui va m'importer, c'est sur lui que je vais fixer votre attention pour sup¬porter ce que j'ai aujourd'hui à avancer dans le chemin que nous avons à faire. Il n'est pas douteux qu'il est là dans la position propre qui est celle que je défi¬nis pour être celle du signifiant : qu'il représente le sujet pour un autre signi¬fiant. Ceci est assez assuré par le contenu de l'écriture qui, ici, s'aligne et se lit comme écriture chinoise qu'elle est, ceci est écrit en caractère chinois2; je vous

2 - Il semble que Lacan épelle en japonais les trois derniers caractères chinois, ce qui donnerait ki, nin, chi, prononciation japonaise du chinois (en pinyin) ji, ren (ou djen), zhi (ou che), le sens étant : combien d'hommes sauront. -45-

L'objet de la psychanalyse
le prononcerai, non pas en chinois mais en japonais, ce qui veut dire : «dans trois mille ans, combien d'hommes sauront? »
Sauront quoi ? Sauront qui a fait ce cercle. Quel était cet homme dont j'ai cru devoir d'abord vous indiquer l'empan entre le plus extrême, le plus pyramidal de la science et un mode d'exercice dont nous ne pouvons pas ne pas tenir compte ici comme fond de ce qu'il nous laisse ici d'écrit.

« Dans trois mille ans, combien d'hommes sauront » ce qu'il y a au niveau de ce cercle tracé ? je me suis permis, dans ma propre calligraphie, de répondre « Dans trois mille ans, bien avant, les hommes sauront ». « Bien avant trois mille ans, et après tout, ça peut commencer aujourd'hui, les hommes sauront, ils se souviendront peut-être que le sens de cette trace mérite de s'inscrire ainsi ».
Malgré la différence apparente, c'est topologiquement la même chose. Supposez que ceci soit rond, que ce que j'ai appelé cercle soit un disque. Ce qu'ici, j'ai tracé de ma main, est aussi un disque bien que sous la forme de deux lobes dont l'un recouvre l'autre, la surface est d'un seul tenant, elle est limitée par un bord qui, par déformation continue peut se développer de façon à ce que l'un des bords recouvre l'autre, l'homéomorphie topologique est évidente. Que signifie alors que je l'ai tracé d'une façon différente et que ce soit là-dessus que j'aie maintenant à attirer votre attention ? Un tracé que j'ai appelé un cercle et non pas un disque laisse en suspens la question de ce qu'il limite. Pour voir les choses là où elles sont tracées sur un plan, ce qu'il limite, c'est peut-être ce qui était dedans, c'est peut-être aussi ce qui est au dehors.
A la vérité, c'est là qu'il nous faut considérer ce qu'il peut y avoir d'originel dans la fonction de l'écrit. Quittons un instant ce que nous avons ici sous les yeux et que je propose plutôt assurément à un experimentum mentis, à un exer¬cice de l'esprit qu'à une adhésion intuitive. Car si je vous emmène dans le champ de la topologie, c'est pour vous introduire à une sorte d'assouplissement -46-

Leçon du 15 décembre 1965
(mentis), une sorte d'exercice mental concernant des figures qui ne sont pas sans doute sans pouvoir être appréhendées de quelque façon intuitive mais dont il vous suffira d'essayer, au moins pour ce qui est des moins prévenus, de me suivre pour, disons, percevoir les effets que j'essaierai de vous y démontrer par le tracé de certaines coupures.
Vous verrez tout de suite que vous aurez assez de peine pour ces choses excessivement simples qui sont là, s'étageant, à votre usage dans ce que je vous ai, pour aujourd'hui, préparé, pour vous apercevoir que ce n'est sans doute pas pour rien que ces constructions, qui s'appellent - je les ai déjà toutes intro¬duites et j'en ai déjà même assez usé et abusé, mais non sans que j'ai aujourd'hui besoin de rassembler ce qui les regarde - ces figures appelées : bouteille de Klein, plan projectif. Le tore se trouve par rapport à ce qui est la structure des coordonnées habituelles de notre intuition dans une position si déroutante qu'il faut vraiment s'y exercer, s'y appliquer, pour s'y retrouver aisément.
Je m'excuse, auprès de ce que je peux avoir dans mon auditoire de mathéma¬ticiens, de devoir expliquer les choses par des oppositions, en quelque sorte massives et qui laissent échapper une part de la rigueur de ce qui serait la pré¬sentation actuelle de ce qu'il en est, par exemple de ce chapitre où apparaissent ces figures dans un livre moderne de topologie. Mais après tout, je n'ai pas non plus trop à m'en excuser, car si ces difficultés qu'on qualifie de difficultés intui¬tives concernant le champ de la topologie ont été, en quelque sorte, radicale¬ment éliminées de l'exposé à proprement parler mathématique de ces choses, si elles n'y pèsent même pas un instant vu les formules combinatoires très assurées dans leurs prémisses, dans leurs axiomes originels, dans leurs lois qui sont avan¬cées. Il n'en reste pas moins que quelque chose garde sa valeur dans la difficul¬té même qu'ont présenté ces choses à être décantées, à finir par trouver leur sta¬tut logico-mathématique, et que c'est trop aisé de s'en débarrasser en disant qu'il y avait là des restes d'impuretés intuitionnistes, que tout serait dans le fait, par exemple, qu'on s'est laissé trop longtemps encombrer par une vue en quelque sorte liée à l'expérience d'un espace à trois dimensions, qu'il fallait en arriver à pouvoir le penser, à le construire, à partir de ces données de l'expé¬rience en variant, en échafaudant, en édifiant une combinatoire généralisée.
On se contente, de cette critique et de cette référence, mais je pense qu'on manque là quelque chose. Le nombre négatif, pour nous en tenir à une des apo¬ries historiques qui vraiment maintenant nous paraissent les plus grossièrement élémentaires : qui est-ce qui se tourmente à propos de l'existence du nombre négatif ? Cette tranquillité où nous sommes à propos du nombre négatif, outre d'ailleurs qu'elle ne recouvre rien de bon, elle est tout de même néanmoins bien utile, pour ce qui est de ne pas se poser de questions inutiles. -47-

L'objet de la psychanalyse
Cette tranquillité à l'égard du nombre négatif ne date pas de plus d'un siècle. Je parlais encore tout récemment avec un mathématicien fort érudit qui connaît admirablement son histoire des mathématiciens. Encore au temps de Descartes, le nombre négatif, cette grandeur au-dessous du zéro, ça les tourmente. Ils ne sont pas tranquilles. Les nombres, ça croît, ça décroît aussi. Et quand ça dépasse la limite en dessous, le fond du fond, où est-ce que ça va? Après tout, c'est assez légitime, s'ils prenaient les choses en ces termes, qu'ils en soient tourmentés.
J'évoque cet exemple simple, vous pensez bien qu'il me serait facile d'en évoquer d'autres, le nombre irrationnel, le nombre qu'on appelle imaginaire, la fameuse -1. Là encore, les mathématiciens oublient un petit peu aisément que ce nombre imaginaire a été pendant des siècles, cinq ou six siècles environ, - vous savez qu'il est apparu à propos d'une racine en dehors du champ du concevable de la très simple équation du second degré, depuis ce temps-là jus¬qu'au début du XIXe siècle, ça en fait quelques-uns, - le nombre imaginaire, on ne savait qu'en faire, qu'en faire conceptuellement. Et si maintenant les choses sont assurées, à partir du fondement du nombre complexe, l'extension des ensembles numériques auxquels on a fini par donner son statut, il n'en reste pas moins qu'il est assez aisé et trop aisé aux mathématiciens de ne pas remar¬quer que, bien entendu, le terme d'imaginaire lui reste attaché mais que c'est un nombre aussi bon qu'un autre, que cette notion que je viens de faire intervenir d'ensemble numérique suffit à la couvrir et qu'il n'est pas plus imaginaire qu'un autre.
Eh bien, c'est sur ce point que j'avancerai une objection. Car il me semble que tout ce qui a constitué ainsi point d'arrêt, point de scansion, dans la pro¬gressive maîtrise des conquêtes de certaines structures que j'ai évoquées à l'ins¬tant sous le terme d'ensembles numériques, l'obstacle n'est pas à mettre sous le registre de l'intuition, de ce voile, de cette fermeture qui résulterait de ce que ne peut être visualisé quelque support de ce dont il s'agit dans la combinatoire. Je tiens au contraire que nous sommes portés à quelque chose de plus primitif qui n'est rien d'autre que ce que nous essayons de saisir comme la structure, comme la constitution, de par le signifiant, du sujet.
C'est en tant que ces diverses formes de l'expression numérique se trouvent reproduites à divers temps de scansion, je dis reproduites temporellement mais nous ne sommes même pas sûrs que c'est du même manque toujours qu'il s'agit dans cette reproduction : il faut y aller voir. En d'autres termes, il y a peut-être des formes structurales de ce manque constitutif du sujet qui diffèrent les unes des autres, et peut-être que ce n'est pas le même manque qui s'exprime dans ce nombre négatif, à propos duquel il faut bien dire que l'introduction par Kant de ce nombre dans le champ de la philosophie est vraiment, quand on y retourne, -48-

Leçon du 15 décembre 1965
du caractère le plus navrant. Peut-être est-ce un grand mérite que Kant ait tenté cette introduction. Le résultat est un incroyable pataugeage.
Donc, ce n'est pas le même moment du manque structural du sujet peut-être qui se supporte, je ne dis pas là se symbolise, ici le symbole est identique à ce qu'il cause, c'est-à-dire le manque du sujet. J'y reviendrai. Il y a à introduire au niveau du manque la dimension subjective du manque et je suis étonné que per¬sonne n'ait remarqué dans l'article de Freud sur le fétichisme l'usage du verbe vermissen, dont on peut voir que, dans ses trois emplois dans cet article, il désigne le manque au sens subjectif, au sens où le sujet manque son affaire. Nous voici donc portés sur cette fonction du manque au sens où elle est liée à ce quelque chose d'originel qui, s'appelant la coupure, se situe en un point où c'est l'écrit qui détermine le champ du langage.
Si j'ai pris soin, j'entends, d'écrire Fonction et champ de la parole et du lan¬gage c'est que fonction se rapporte à parole et champ à langage. Un champ, ça a une définition mathématique tout à fait précise. La question a été posée dans la première partie d'un article paru, je crois cette semaine en tout cas, c'est cette semaine que j'en ai reçu la livraison par quelqu'un qui est très proche de certains de mes auditeurs et qui introduit avec une vivacité, un accent, une verdeur qui donne vraiment une portée inaugurale à cette question de la fonction de l'écri¬ture dans le langage. Il pointe d'une façon, je dois dire, définitive, irréfutable, que faire de l'écriture un instrument de ce qui serait, vivrait dans la parole est absolument méconnaître sa véritable fonction. Qu'il faille la reconnaître ailleurs est structural au langage même d'une chose que j'ai assez indiqué moi-même et ne serait-ce que dans la prévalence donnée à la fonction du trait unaire au niveau de l'identification pour que je n'aie pas là-dessus à le souligner encore.
Ceux qui ont assisté à mes anciens séminaires, s'ils se souviennent encore de quelque chose de ce que j'y ai dit, pourront se souvenir de la valeur donnée à ceci, quelque chose d'en apparence aussi caduc et ininterprétable que la trou¬vaille faite par Sir Flinders Petrie sur les tessons prédynastiques, à savoir bien antérieurs à la fondation de l'alphabet phénicien, précisément des signes de cet alphabet prétendu phonétique qui étaient là bien évidemment comme marque de fabrique. Et j'ai là-dessus accentué ceci qu'il nous faut au moins admettre même quand il s'agirait prétendument d'écriture phonétique que les signes sont venus de quelque part, certainement pas du besoin de signaler, de coder des phonèmes. Alors que chacun sait que même dans une écriture phonétique, ils ne codent rien du tout.
Par contre, ils expriment remarquablement la relation fondamentale que nous mettons au centre de l'opposition phonématique en tant qu'elle se dis¬tingue de l'opposition phonétique. Ce sont là choses grossières, je dirai tout à -49-

L'objet de la psychanalyse
fait en retard, au regard de la précision avec laquelle la question est posée dans l'article que je vous ai dit. C'est toujours bien dangereux d'ailleurs d'indiquer des références. Il faut savoir à qui. Bien sûr ceux qui liront ceci y verront mises en question certaines oppositions telles que celle du signifié et du signifiant, ça va jusque là, et y verront peut-être quelque discordance là où il n'y en a aucu¬ne. D'autre part, qui sait, ça les incitera à lire tel article avant ou après. Il y a tou¬jours quelque chose de bien délicat dans cette référence toujours fondamentale qu'un signifiant renvoie à un autre signifiant.
Écrire et publier ce n'est pas la même chose. Que j'écrive même quand je parle n'est pas douteux. Alors pourquoi ne publiez-vous pas plus ? justement à cause de ce que je viens de dire. On publie quelque part. La conjonction fortui¬te inattendue de ce quelque chose qui est l'écrit et qui a ainsi d'étroits rapports avec l'objet a, donne à toute conjonction non concertée d'écrit l'aspect de la poubelle. Croyez-moi, à l'heure matinale où il m'arrive de rentrer chez moi, j'ai une grande expérience de la poubelle et de ceux qui la fréquentent. Rien de plus fascinant que ces êtres nocturnes qui y chopent je ne sais quoi dont il est impos¬sible de comprendre l'utilité. je me suis longuement demandé pourquoi un ustensile aussi essentiel avait si aisément gardé le nom d'un préfet, auquel on avait déjà donné un nom de rue, ce qui aurait bien suffi à sa célébration. je crois que si le mot poubelle est venu si exactement se colloquer avec cet ustensile, c'est justement à cause de sa parenté avec la poubellication.
Pour revenir à nos Chinois, vous savez, je ne sais pas si c'est vrai mais c'est édifiant, qu'on n'y met jamais à la poubelle un papier sur lequel a été tracé un caractère. Des gens pieux, vieillards dit-on, parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire, les collectent pour les brûler sur un petit autel ad hoc. C'est vrai. Si non e vero, e bello. Il est tout à fait essentiel de délimiter cette sorte de frappe d'extériorité que j'essaie de définir au regard de la fonction de la poubelle dans ses rapports avec l'écrit. Ceci n'implique pas l'exclusion de toute hiérarchie. Disons que parmi les revues dont nous sommes dotés il y a des poubelles plus ou moins dis¬tinguées. Mais à bien prendre les choses je n'ai pas vu d'avantages sensibles aux poubelles de la rue de Lille par rapport à celles de quartier plus circonvoisins.
Donc, reprenons notre trou. Chacun sait qu'un exercice Zen, ça a tout de même quelque rapport, encore qu'on ne sache pas bien ce que ça veut dire, avec la réalisation subjective d'un vide. Et nous ne forçons rien en admettant que pour quiconque, le contemplateur moyen, verra cette figure, il se dira qu'il y a quelque chose comme une sorte de moment sommet qui doit avoir rapport avec le vide mental qu'il s'agit d'obtenir et qui serait obtenu, ce moment singulier, brusquerie succédant à l'attente qui se réalise parfois par un mot, une phrase, une jaculation, voire une grossièreté, un pied de nez, un coup de pied au cul. Il -50-

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est bien certain que ces sortes de pantalonnades ou clowneries n'ont de sens qu'au regard d'une longue préparation subjective.
Mais encore. Au point où nous en sommes venus, si vide il y a, si le cercle est à considérer pour nous comme définissant sa valeur trouante, si, y trouvant faveur à figurer ce que nous avons approché par toutes sortes de convergences, de ce qu'il en est de l'objet a, que l'objet a soit lié en tant que chute, à l'émer¬gence, à la structuration du sujet comme divisé c'est là ce qui représente, je dois dire, le point de la mise en question : qu'est-ce qu'il en est du sujet dans notre champ ? Est-ce que ce trou, cette chute, cette ptôse, pour employer ici un terme stoïcien dont il me semble que la difficulté, certes tout à fait insoluble, qu'il fait au commentateur, pour être affronté avec le seul categoreme et ceci à propos d'un lekton autre terme mystérieux. Traduisons-le sous toutes réserves et de la façon la plus grossière, certainement inexacte, par signification, signification incomplète, en d'autres termes : fragment de pensée.
L'une de ces possibilités de fragment de pensée, c'est la doxa l'eudokein. Et les commentateurs, bien sûr, tenus par l'incohérence du système ne loupent pas tellement le rapport en le traduisant par sujet, sujet logique, comme il s'agit de logique à ce niveau de la doctrine stoïcienne, ils n'ont pas tort. Mais que nous puissions y reconnaître à la trace cette articulation de quelque chose qui choit avec la constitution du sujet, voilà ce dont je crois nous aurions tort de ne pas nous sentir confortés.
Alors, allons-nous, de ce trou, nous contenter? Un trou dans le réel, voilà le sujet. Un peu facile. Nous sommes encore là au niveau de la métaphore. Nous trouverions là pourtant, à nous y arrêter un instant, une indication précieuse, notamment quelque chose de tout à fait indiqué par notre expérience qui pour¬rait s'appeler l'inversion de la fonction du cercle eulérien, nous serions encore dans le champ de l'opération de l'attribution. Nous rejoindrions là le chemin nécessaire à ce que Freud définit comme la Bejahung d'abord et seule rendant concevable la Verneinung. Il y a la Bejahung et la Bejahung est un jugement d'attribution. Elle ne préjuge pas de l'existence, elle ne dit pas le vrai sur le vrai. Elle donne le départ du vrai, à savoir quelque chose qui se développera: poios, la qualification, la quiddité ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait pareil.
Nous en avons un exemple dans l'expérience psychanalytique. Il est premier pour notre objet d'aujourd'hui, c'est le phallus. Le phallus à un certain niveau de l'expérience qui est à proprement parler celle qui est analysée dans le cas du Petit Hans, le phallus est l'attribut de ce que Freud appelle les êtres animés. Laissons de côté, si nous n'avons pas une désignation meilleure. Mais observez que si ceci est vrai, ce qui veut dire que tout ce qui se développe dans le registre de l'animisme aura eu pour départ un attribut qui ne fonctionne qu'à être placé -51-

L'objet de la psychanalyse
au centre, à structurer le champ à l'extérieur et à commencer à être fécond à par¬tir du moment où il tombe, c'est-à-dire où il ne peut plus être vrai que le phal¬lus est l'attribut de tous les êtres animés. je le répète. Si j'ai avancé ce schéma, je ne l'ai fait qu'entre parenthèses. Soit dit en passant, si mon discours se déroule de la parenthèse, du suspens et de sa clôture puis de sa reprise très souvent embarrassée, reconnaissez-y une fois de plus la structure de l'écriture.
Est-ce donc là, serait-ce donc là un de ces rappels sommaires où se limiterait l'exhaustion que nous tentons de faire? Assurément pas. Car il ne s'agit pas, pour nous, de savoir au point où nous portons la question, comment le signi¬fiant peinturlure le réel. Qu'on puisse colorier n'importe quelle carte sur un plan avec quatre couleurs et que ça suffise; encore que ce théorème soit à cette date comme toujours invérifié, encore indémontré, ce n'est pas ce qui nous inté¬resse aujourd'hui. Il ne s'agit pas du signifiant comme trou dans le réel. Il s'agit du signifiant comme déterminant la division du sujet. Qu'est-ce qui peut nous en donner la structure ?
Aucun vide, aucune chute de l'objet a, qu'une angoisse primordiale suscep¬tible d'en rendre compte et je vais essayer de vous le faire sentir par des consi¬dérations topologiques. Si le procède ainsi, c'est parce qu'il y a un fait tout à fait frappant c'est que, de mémoire de griffonneur, et Dieu sait que ça date, même si on croit que l'écriture est une invention récente, il n'y a pas d'exemple que tout ce qui est de l'ordre du sujet et du savoir, du même coup, ne puisse toujours s'inscrire sur une feuille de papier. je considère que c'est là un fait d'expérience plus fondamental que celui que nous avons, que nous aurions, que nous croyons avoir des trois dimensions. Car nous avons appris, ces trois dimen¬sions, à les faire vaciller un petit peu, il suffit qu'elles vacillent un petit peu pour qu'elles vacillent beaucoup.
Au lieu que, peut-être, on écrive toujours sur une feuille de papier et qu'on n'ait pas besoin de le remplacer par des cubes, ça n'a pas encore vacillé. Il doit donc y avoir là quelque chose dont je ne suis pas en train de dire qu'il faille en conclure que le réel n'est que de deux dimensions. je pense assurément que les fondements de l'esthétique transcendentale sont à reprendre, que la mise en jeu, ne serait-ce qu'à titre probatoire, d'une topologie à deux dimensions pour ce qui concerne le sujet, aurait en tout cas déjà cet avantage rassurant, si nous conti¬nuons à croire dur comme fer à nos trois dimensions. En effet nous avons bien des raisons de leur marquer de l'attachement à ces trois dimensions parce que c'est là que nous respirons.
Cela aurait au moins l'avantage rassurant de nous expliquer en quoi ce qui concerne le sujet est de la catégorie de l'impossible. Et que tout ce qui nous par¬ vient par lui, du réel, s'inscrit d'abord au registre de l'impossible, de l'impos- ¬-52-

Leçon du 15 décembre 1965
sible réalisé. Le réel dans lequel se taille le patron de la coupure subjective, c'est ce réel que nous connaissons bien parce que nous le retrouvons à l'envers, en quelque sorte, de notre langage, chaque fois que nous voulons vraiment serrer ce qu'il en est du réel, le réel c'est toujours l'impossible.
Reprenons donc notre feuille de papier. Notre feuille de papier, nous ne savons pas ce que c'est. Nous savons ce que c'est que la coupure et que, cette coupure, celui qui l'a tracée, est suspendu à son effet : « Dans trois mille ans, combien d'hommes sauront? » Il faudrait savoir quelle condition doit remplir une feuille de papier, ce qu'on appelle en topologie une surface, là où nous avons fait le trou, pour que ce trou soit une cause, à savoir ait changé quelque chose.
Observez que pour ce que nous essayons de saisir de ce qu'il en est du trou, nous n'allons pas nous mettre à en supposer un autre. Celui-là nous suffit. Si ce trou a eu pour effet de faire tomber un lambeau, il faut que ce qui reste ne soit pas la même chose, parce que si c'est la même chose, c'est exactement ce qu'on appelle un coup d'épée dans l'eau.
Eh bien, si nous nous fions au support intuitif le plus accessible, le plus fami¬lier, le plus fondamental et dont il ne s'agit d'ailleurs pas de déprécier bien sûr, ni l'intérêt historique, ni l'importance réelle, à savoir une sphère. je demande ici pardon aux mathématiciens, c'est à l'intuition qu'ici je fais appel puisque nous n'avons qu'une surface dans laquelle on tranche et que je n'ai pas à faire appel à quelque chose qui est plongé justement dans l'espace à trois dimensions.
A savoir, ce que je veux simplement dire en vous demandant d'évoquer une sphère, c'est de penser que ce qui reste autour du cercle n'a pas d'autre bord. Vous ne pouvez intuitionner ça dans l'état actuel des choses que sous la forme d'une sphère, une sphère avec un trou. Si vous réfléchissez à ce que c'est qu'une sphère avec un trou, c'est exactement la même chose que le couvercle que vous venez de faire tomber. La sphère a la même structure.
La chute dont il s'agit dans ce tracé fondamental n'a pas d'autre effet que de faire ressurgir à la même place ce qui vient d'être ablationné. Ça ne nous permet en aucun cas de concevoir quelque chose qui, au regard du sujet qui nous inté¬resse, soit structural. Comme il faut bien que j'avance, je ne ferai qu'une allu¬sion rapide au fait que M. Brouwer, personnage considérable dans le dévelop¬pement moderne des mathématiques, a démontré ce théorème topologique, qui topologiquement est le seul à nous donner le vrai fondement de la notion de centre, une homologie topologique.
Ce sont deux figures, quelles qu'elles soient en tant que pourvues d'un bord, qui peuvent être, par déformation de ce bord, démontrées homéomorphiques. En d'autres termes, vous prenez un carré, c'est topologiquement la même chose que ce cercle, car vous n'avez qu'à souffler, si je puis m'exprimer ainsi, à l’inté- ¬-53-

L'objet de la psychanalyse
rieur du carré, il se gonflera en cercle. Et inversement, vous donnez des coups de marteau sur le cercle, sur ce cercle à deux dimensions, vous donnez un coup de marteau à deux dimensions également et il fera un carré. Il est démontré que cette transformation, de quelque façon qu'elle soit faite, laisse au moins un point fixe ou, chose plus astucieuse et moins facile à voir immédiatement, enco¬re que déjà la première chose ne soit pas si facile, ou un nombre impair de points fixes. Je ne m'étendrai pas là-dessus.
Je veux simplement vous dire que, à ce niveau de structure de la surface, la structure est, si l'on peut dire, concentrique. Même si c'est par l'extérieur que nous passons, je veux dire intuitivement, pour percevoir ce qui se rejoint, au niveau de ce bord il s'agit d'une structure concentrique. Il y a très longtemps que j'ai dit et que je suis encore plus porté à le dire, mais je ne le dirai pas pour¬tant : que Pascal était un très mauvais métaphysicien. Ce monde des deux infi¬nis, ce morceau littéraire qui nous casse les pieds depuis quasi notre naissance, me parait être la chose la plus désuète qui se puisse imaginer. Cet autre topos anti-aristotélicien où « le centre est partout et la circonférence nulle part », me parait bien être la chose la plus à côté qui soit, si ce n'est que j'en ferai aisément sortir toute la théorie de l'angoisse de Pascal.
Je le ferai d'autant plus aisément qu'à la vérité, si j'en crois des remarques sty-listiques qui m'ont été apportées par ce grand lecteur en matière de mathéma¬tiques qui m'a prié de me référer au texte de Desargues, lequel était un autre¬ment grand styliste que Pascal, pour s'apercevoir, ce que nous savons très fer¬mement par ailleurs, de l'importance que les références de Desargues pouvaient avoir pour Pascal, ce qui changerait tout le sens de son oeuvre.
Quoi qu'il en soit, il est clair que sur cette structure concentrique, sphérique, si le cercle peut être partout, assurément le centre n'est nulle part. Autrement dit, il saute aux yeux de n'importe qui qu'il n'y a pas de centre à la surface d'une sphère. Là est l'incohérence de l'intuition pascalienne.
Et maintenant, le problème, pour nous, se pose de savoir s'il ne peut pas y avoir, pour nous expliquer en termes, non pas d'images mais peut-être d'idées, et qui vous donnent l'idée d'où je vous guide si, à l'extérieur de ce que j'ai appe-


Leçon du 15 décembre 1965
lé le cercle très intentionnellement et pas circonférence, le cercle veut dire ce que vous appelez ordinairement en géométrie circonférence, ce qu'on appelle d'ha¬bitude cercle, je l'appellerai disque ou lambeau, comme toute à l'heure.
Qu'est-ce qu'il faut qu'il y ait au dehors pour structurer le sujet, autrement dit pour que la coupure, d'où résulte la chute de l'objet a, fasse apparaître, sur quelque chose qui était tout à fait fermé jusque là et où donc rien ne pouvait apparaître, pour faire apparaître une structure qui satisfasse à ce que nous exi¬geons de la constitution du sujet, le sujet comme fondamentalement divisé? Ceci est facile à faire apparaître car il suffit que vous regardiez la façon dont est disposé ce cercle dans la façon dont je l'ai retracé, pour vous apercevoir que si ce tracé vous le concevez vide - comme je vous ai appris à lire vide celui-ci - il devient très simplement, et cela saute aux yeux, je pense tout de même vous avoir assez parlé jusqu'ici de la bande de Moebius pour que vous la reconnais¬siez, il est la monture, l'armature, ce qui vous permet de voir soutenu et immé¬diatement intuitionnable une bande de Moebius.

Vous la voyez ici. Joignez, si je puis dire, d'une trame chacun de ses bords. Vous la voyez se renverser et venir se coudre au niveau de son envers à ce qui était d'abord son endroit. La bande de Moebius a de nombreuses propriétés. Il y en a une majeure, capitale, que je vous ai suffisamment, je pense, représentée dans les années précédentes avec une paire de ciseaux, ici, moi-même, je vous l'ai démontrée, à savoir qu'une bande de Moebius, ça n'a aucune surface. Que c'est un pur bord. Non seulement il n'y a qu'un bord à cette surface de la bande de Moebius mais si je la refends par le milieu, il n'y a plus de bande de Moebius. Car c'est mon trait de coupure, la propriété de la division qui institue la bande de Moebius. Vous pouvez retirer de la bande de Moebius, autant de petits morceaux que vous voudrez, il y aura toujours une bande de Moebius tant qu'il restera quelque chose de la bande, mais ce ne sera toujours pas la bande que vous tien¬drez. La bande de Moebius, c'est une surface telle que la coupure qui est tracée en son milieu, soit elle, la bande de Moebius. -55-

L'objet de la psychanalyse
La bande de Moebius dans son essence, c'est la coupure même. Voilà en quoi la bande de Moebius peut être pour nous le support structural de la constitution du sujet comme division. Je vais ici avancer quelque chose, dont je vous signale au niveau topologique strict l'inexactitude. Néanmoins, ce n'est pas cela qui sera pour nous gêner car que je sois pris entre vous expliquer quelque chose d'une façon inexacte ou ne pas vous l'expliquer du tout, voilà un de ces exemples tan¬gibles de ces impasses subjectives qui sont précisément ce sur quoi nous nous fondons.
Donc, je m'avance en vous ayant suffisamment avertis qu'en stricte doctrine topologique ceci est inexact. Vous pouvez remarquer que ma bande de Moebius - je parle de celle qui se dessine sur la monture de cet objet a, - cette montu¬re, je vous l'ai dit, c'est exactement un lambeau sphérique qui ne se distingue en rien de ce que je vous ai démontré tout à l'heure à propos du trou de Jiun Son) a. Pour qu'il puisse servir de monture à une bande de Moebius c'est bien que la bande de Moebius change radicalement sa nature de lambeau ou de portioncule en se soudant à lui.
Ce dont il s'agit, c'est d'un texte, tissu, cohérence d'une étoffe, de quelque chose de tel que, y étant passée la trace d'une certaine coupure, deux éléments distincts, hétérogènes apparaissent : l'un est une bande de Moebius et l'autre est ce lambeau équivalent à tout autre lambeau sphérique. Cette bande de Moebius, fomentez-là par l'imagination, elle viendra en cette ligne nécessairement - si la chose est plongée dans trois dimensions, c'est là qu'est son inexactitude - mais c'est une inexactitude qui ne suffit pas à écarter le problème de ce fait que quelque chose qui est indiqué dans les trois dimensions par un recroisement, un recoupement qui donne finalement à la figure totale de ce qu'on appelle com¬munément une sphère coiffée d'un chapeau croisé ou cross-cap, qui donne ce qui est ici dessiné en rouge, à savoir ce que vous pouvez imaginer toujours, d'une façon bien sûr inexacte et plongée dans la troisième dimension, comme ayant dans le bas, et au niveau de cette base, de cette chiasmatique, de ce recroisement, ayant cette coupe.

Toute coupure qui passe au niveau de ce qui, schématiquement est représenté comme cette trace de recroisement, toute coupure fermée qui passe par ce -56-

Leçon du 15 décembre 1965
recroisement est quelque chose qui dissipe, si je puis dire, instantanément toute la structure du cross-cap, chapeau croisé ou encore plan projectif. A la différen¬ce d'une sphère qui ne quitte pas sa structure fondamentale, concentrique, à propos de n'importe quelle coupure ou bord fermé que vous pouvez décrire sur sa surface, ici la coupure introduit un changement essentiel à savoir l'apparition d'une bande de Moebius et d'autre part ce lambeau ou portioncule.
Et pourtant, ce que je viens de vous dire, c'est que le trait ici dessiné en noir qui est un trait simple, un bord fermé, du même type que celui du dessin de Jiun Sonia, là réduit, vous ai-je dit, tout entier à cette portioncule. Alors, où est la devinette? Je pense que vous vous souvenez encore de ce que je vous ai dit tout à l'heure, à savoir que la coupure elle-même est une bande de Moebius. Comme vous pouvez le voir à ce second tracé que j'ai fait sur la même figure, à côté, figure qui se schématise dans quelque chose, baudruche où j'essaie de vous faire intuitionner ce qu'il en est du plan projectif, si vous écartez les bords, si je puis dire, qui résultent de la coupure ici tracée en noir, vous obtenez une béance qui est faite comme une bande de Moebius.
La coupure elle-même a la structure de la surface appelée bande de Moebius. Ici vous la voyez figurée par un double trait de ciseaux que vous pourriez éga¬lement faire et où vous découperiez effectivement la figure totale du plan pro¬jectif ou chapeau croisé comme je l'ai appelé, en deux parts : une bande de Moebius d'une part, ici elle est censée être découpée, à elle toute seule et un reste d'autre part, qui est ce qui joue la même fonction du trou dans sa forme primi¬tive, à savoir du trou qu'on obtient sur une surface sphérique.
Ceci est fondamental à considérer et il faut que vous en voyiez une autre figure sous la forme schématisée et plus proprement topologique qui est celle-ci dont j'ai inscrit le complément sur ce tableau où je pense que vous le voyez.


L'objet de la psychanalyse
Alors que la façon dont se suture le premier trou, le trou sphérique, celui que j'ai appelé concentrique, la topologie nous révèle que rien n'est moins concen¬trique que cette forme de centre attenant à la fonction du premier lambeau. Car pour fermer le trou sur la sphère, une simple couture est bonne qui rapproche les deux morceaux d'une façon simple dont une couturière vous fera n'importe quelle reprise. La couture instaurée, si vous prenez la chose en sens inverse par la bande de Moebius cela implique un ordre et c'est réellement là qu'est notre troisième dimension ce qui nous justifie tout à l'heure, d'en avoir introduit une troisième fausse pour vous faire sentir le poids de ces figures.
Cette dimension d'ordre, autrement dit, représentant une certaine assise tem¬porelle, implique que pour réaliser ce trou, le trou second dont je suis en train de vous expliquer les propriétés topologiques, un ordre est nécessaire qui est un ordre diamétral, c'est-à-dire apparemment spatial, fondé selon le trait médian, qui vous donne le support figuré où proprement se lit que cette sorte de cou¬pure est justement celle que nous attendions, c'est-à-dire qui ne se réalise qu'à devoir du même coup se diviser.
Autrement dit, si c'est non pas d'une façon intuitive et visuelle, mais d'une façon mentale que vous essayer de réaliser ce dont il s'agit, à partir du moment où vous pensez que le point A sur ce cercle est identique au point A diamétra¬lement opposé, ce qui est la définition même de ce qui fut introduit dans un tout autre contexte, dans la géométrie métrique par Desargues, autrement dit, le plan projectif, et Dieu sait que Desargues, en l'écrivant, lui-même a souligné ce qu'avait de paradoxal, d'ahurissant, d'affolant enfin une telle conception. Ce qui prouve bien que les mathématiciens sont fort capables de concevoir eux-mêmes les points de transgression, de franchissement, qui sont les leurs à propos de l'instauration de telle ou telle catégorie structurale. S'ils l'oubliaient d'ailleurs, il y aurait toujours leurs confrères pour le leur rappeler en leur disant qu'on ne comprend rien à ce qu'ils disent, ce qui arrive à chaque coup, et spécialement ce qui est arrivé à Desargues où les murs de Lyon se sont couverts de libelles où on s'insultait à propos de choses, vous le voyez, passionnantes. Heureux temps! Merveilleuse époque!
Qu'est-ce que ça veut dire si ce n'est que, même si nous considérons ceci comme le trou, la conjonction des bords ne saurait se faire qu'à venir passer dans le mouvement, si l'on peut dire, de la conjonction de ce trou. Nous trou¬vons donc là le modèle de ce qu'il en est du sujet en tant que déterminé par une coupure. Il doit nécessairement se présenter comme divisé dans la structure même.
je n'ai, bien entendu, pas pu aujourd'hui pousser plus loin le point où je dési¬rais vous faire arriver. Sachez seulement qu'en nous référant à deux autres struc- ¬-58-

Leçon du 15 décembre 1965
tures topologiques qui sont respectivement la bouteille de Klein en tant que, je vous l'ai déjà montré, elle est faite, composée de la couture ensemble de deux bandes de Moebius, (vous le verrez, ceci ne suffit pas du tout à ce que nous en déduisions, par simple addition ses propriétés), et d'autre part le tore qui est encore une autre structure. Nous pouvons à partir de ces définitions premières concernant le sujet concevoir à quoi peuvent nous servir ces deux autres struc¬tures de la bouteille de Klein et du tore pour établir des relations fondamentales qui nous permettront de situer avec une rigueur qui n'est jamais obtenue jus¬qu'ici avec le langage ordinaire, pour autant que le langage ordinaire aboutit à une entification du sujet qui est le véritable nœud et clé du problème.
Chaque fois que nous parlons de quelque chose qui s'appelle le sujet, nous en faisons un Un. Or ce qu'il s'agit de concevoir, c'est justement ceci, c'est que le nom du sujet manque l'Un pour le désigner. Qu'est-ce qui le remplace? Qu'est-¬ce qui vient faire fonction de cet Un? Assurément plusieurs choses. Mais si on ne voit pas que plusieurs choses très différentes: l'objet a d'un côté par exemple, le nom propre de l'autre remplissent la même fonction, il est bien clair qu'on ne peut rien comprendre ni à leur distinction - car quand on s'aperçoit qu'ils rem¬plissent la même fonction on croit que c'est la même chose, - ni au fait même qu'ils remplissent la même fonction.
Il s'agit de savoir où se situe, où s'articule ce sujet divisé en tant que tel. Le tore, figure si exemplaire déjà abordé dans l'année de mon séminaire sur l'Identification où, sauf les oreilles fraîches que j'avais cette année-là, personne n'écoutait ce que j'étais en train de dire. On avait d'autres soucis. Dans mon séminaire sur l'Identification, j'ai montré la valeur exemplaire que pouvait avoir le tore pour lier d'une façon structuralement dogmatisable la fonction de la demande et celle du désir à proprement parler au niveau de la découverte freu¬dienne, à savoir du névrosé et de l'inconscient. Vous en verrez le fonctionne¬ment exemplaire.


L'objet de la psychanalyse
Ce qui peut s'en structurer du sujet est tout entier lié structuralement à la possibilité de la transformation du passage de la structure du tore à celle de la bande de Moebius, non pas la vraie du sujet, mais la bande de Moebius en tant que divisée, en tant qu'une fois coupée par le milieu elle n'est plus une bande de Moebius. Elle est une chose qui a deux faces, un endroit et un envers, qui s'en¬roule sur soi-même d'une drôle de façon mais qui, comme je vous ai apporté aujourd'hui le modèle pour que vous le voyez d'une façon sensible, devient applicable sur ceci qu'on appelle couramment un anneau et qui est un tore. Cette connexion structurale permet d'articuler d'une façon particulièrement claire et évidente certaines relations qui doivent être fondamentales pour la définition des rapports du sujet de la demande et du désir.
De même au niveau de la bouteille de Klein seulement pourra se définir le rapport originel tel qu'il s'instaure à partir du moment où dans le langage entrent en fonction la parole et la dimension de la vérité. La conjonction non symétrique du sujet et du lieu de l'Autre est ce que nous pourrons, grâce à la bouteille de Klein, illustrer. Sur ces indications simples, je vous laisse en vous donnant rendez-vous au premier mercredi de janvier.
Pour le quatrième mercredi de ce mois, je prie instamment quiconque dans cette assemblée, qui soit d'une façon quelle qu'elle soit intéressé à la progression de ce que j'essaie ici de faire avancer, de bien vouloir, - quel que soit le sort que je réserverai à la feuille d'information qu'il aura remplie, c'est-à-dire que je l'in¬vite ou non au quatrième mercredi, - considérer que ce n'est pas en raison de ses mérites ou de ses démérites qu'il est ou non invité.
Ils sont ou non invités pour des raisons qui sont les mêmes que celle que Platon définit à la fonction de politique, c'est-à-dire qui n'a rien à faire avec la politique mais de celle qui est bien plutôt à considérer comme celle du tapissier. S'il me faut quelques fils d'une couleur et d'autres fils d'une autre couleur pour faire ce jour-là une certaine trame, laissez-moi choisir mes fils. Que je fasse ça cette année à titre d'expérience, à chacun des quatrièmes mercredis, est une chose que l'ensemble de mes auditeurs et d'autant plus qu'ils me sont plus fidèles, et d'autant plus qu'ils peuvent être vraiment intéressés par ce que je dis, doivent en quelque sorte laisser à ma discrétion.
Vous me laisserez donc, pour le prochain quatrième mercredi, inviter qui il me semblera bon pour que le sujet, le sujet donné de discussion, de dialogue, qui fonctionnera ce jour-là se fasse dans les conditions les meilleures, c'est-à-dire avec des interlocuteurs par moi expressément choisis. Ceux qui ne feront pas partie, ce mercredi-là de ceux-là, n'ont nullement à s'en formaliser.
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Leçon IV 22 décembre 1965 Séminaire fermé


je remercie très vivement Green 1 de cet admirable exposé qu'il vient de nous faire sur sa position à l'endroit de ce que j'ai, comme il l'a rappelé, patiemment amené, construit, produit et que je n'ai pas fini de produire concernant l'objet a. Il a vraiment très remarquablement montré toutes les connexions que cette notion comporte. je dirai même qu'il a laissé encore en marge quelque chose qu'il aurait pu pousser plus loin, je le sais et nommément quant à l'organisation des divers types de cure et à ce qui constitue, à proprement parler, la fonction de l'objet a quant à la cure.
je le remercie d'avoir fait cette clarification qui est bien plus qu'un résumé, qui est une véritable animation, un rappel excellent des différentes étapes, je le répète, dans lesquelles on peut préciser là-dessus ma recherche ou mes trou¬vailles. je ne lui répondrai pas maintenant parce que nous avons un programme. je pense qu'il voudra bien collaborer de la façon la plus étroite avec ce qui vient d'être recueilli pour que le texte de ce qu'il a donné aujourd'hui et qui fait date et qui peut nous servir de référence à ce qui sera développé et, je l'espère, com¬plété ou accru cette année; je pense que c'est une excellente base de travail pour ceux qui feront spécialement partie de ce séminaire fermé.
Merci beaucoup Green. Vous avez rempli votre heure avec une exactitude que je ne saurais trop complimenter. Alors, le donne la parole à Conté qui va vous proposer certain exposé de ce qu'il en est des articles de Stein qui vont être aujourd'hui interrogés.
Néanmoins, le profite de l'intervalle pour vous faire part de ceci, c'est qu'un cercle d'étude et de travail qui s'appelle le cercle d'épistémologie et qui appar¬

1 - « L'objet a de Lacan, sa logique et la théorie freudienne » par André Green (publié en Mai 1966 dans les Cahiers pour l'analyse, n° 3). -61-

L'objet de la psychanalyse
tient à cette école dont nous sommes les hôtes ici, ce cercle d'épistémologie s'est constitué au cours du cartel, théorie du discours de l'École freudienne et il va publier des Cahiers pour l'analyse. Le titre même de ces Cahiers ne se com¬mente pas plus. Mais je vous en donne quand même la direction et l'ouverture, la possibilité d'accueil. Ces Cahiers seront mis à votre disposition bien sûr ici à l'entrée du séminaire mais aussi à l'École Normale d'une façon permanente et également à la Sorbonne dans un endroit qu'on vous désignera ultérieurement. J'ai donné à ces Cahiers qui m'apparaissent animés de l'esprit le plus fécond et ceci depuis longtemps, je veux dire que le cercle qui va les éditer me parait méri¬ter toute notre attention à tous, j'ai donné ma première conférence de cette année qui, comme vous l'avez constaté était écrite, pour qu'elle soit publiée dans le premier numéro. Il y aura d'autres choses. Vous verrez alors.
Docteur Cl. Conté -je vais parler de deux articles de Stein, en laissant de côté le troisième plus récent, sa conférence sur le jugement des psychanalystes qui m'a paru poser des problèmes à un niveau différent. Donc, ici deux articles qui se font suite et qui sont consacrés simultanément à fournir un certain repérage de la situation analytique et à élaborer une théorie du poids de la parole de l'ana¬lyste en séance. Le premier article accentue surtout la référence au narcissisme primaire; le second introduisant l'opposition du narcissisme au masochisme est essentiel à la conception du transfert.
Je vais tout d'abord donner un compte rendu rapide, trop rapide sûrement, de ce qui m'a paru constituer la contribution théorique essentielle de ce travail. On me pardonnera, j'espère, de passer peut-être un peu vite sur certaines arti¬culations et surtout de priver ces écrits de leur référence à des cas cliniques pré¬cis qui leur donnent toute leur valeur de réflexion sur une expérience psycha¬nalytique. Stein voudra bien tout au moins me reprendre pour le cas où j'aurai trahi ou mal traduit sa pensée. Je donnerai ensuite un certain nombre de remarques critiques qui n'ont pas d'autre but que de tenter de saisir dans l'éla¬boration originale qui est la sienne les points de divergence avec l'enseignement de Lacan et, par là, d'ouvrir un débat.
Le premier article est donc: « La situation analytique: remarque sur la régres¬sion vers le narcissisme primaire dans la séance et le poids de la parole dans l'ana¬lyse ». Il a paru dans la Revue française de Psychanalyse 1964 n° 2. Le propos de Stein vise à élucider le mode d'action de l'interprétation mais, je le cite ici :
« Pour pouvoir aborder utilement la question, il faut se demander aupa-ravant en quoi réside le pouvoir de la parole au cours de la séance quel que soit le choix du contenu de l'interprétation, ce qui débouche sur le problème du pouvoir de la parole en général. » -62-

Leçon du 22 décembre 1965
Ce problème, Stein va l'aborder à partir de certains moments privilégiés de l'analyse. Telle est en effet la conséquence de la règle fondamentale : prié de se mettre dans un état d'attention flottante, le patient écoute en dedans et parle dans un seul et même mouvement. La perception et l'émission de sa parole sont confondues. Il ne parle pas. Ça parle. L'analyste, de son côté, en état, lui aussi, d'attention flottante écoute le « ça parle ». Il n'écoute pas en personne. Ça écou¬te mais la parole et l'écoute ne font pas deux. Le patient et l'analyste tendent à être tous les deux en un, en lequel est contenu tout.
La situation analytique, idéalement réalisée, ressemblerait tout à fait au som¬meil et le discours qui s'y ferait entendre serait un rêve. Ce qui est en jeu dans la situation analytique est donc bien une régression topique comportant l'abo¬lition des limites entre le monde extérieur et le monde intérieur, aussi bien du côté du patient que de l'analyste. Cette régression topique est une régression vers le narcissisme primaire s'exprimant dans une certaine manière de bien-être qui mériterait, nous dit Stein, d'être appelé le sentiment d'expansion narcissique ou encore dans l'illusion d'avoir l'objet du désir, - c'est ce qu'il dit à propos d'un exemple clinique - ou dans le syndrome de béatitude accompagnant le début de certaines analyses.
Or, de tels moments de l'analyse manquent rarement de susciter en séance l'évocation du passé. La régression topique dans la situation analytique est à proprement parler la condition de la régression temporelle et c'est dans la régression topique que s'actualise un conflit paraissant répétitif du passé. Je cite encore :
« Ce qui se passe à l'occasion de cette actualisation est analogue à ce qui se produit lorsqu'au moment du réveil, le rêveur formule le texte de son rêve ».
Ici le patient sort de son état de libre association pour adresser la parole à l'analyste. Ça ne parle plus. Il parle. Il réfléchit sur lui-même et corrélativement, s'adresse à l'analyste comme à l'objet de son discours. C'est en ce point précis, nous dit encore Stein, qu'émerge l'agressivité, car l'agressivité, comme nous dit Freud, naît avec l'objet.
La suite de l'article enrichit cette articulation d'un certain nombre de préci¬sions. Il peut en particulier y avoir, au cours de la cure, défense contre la régres¬sion narcissique en tant qu'elle peut favoriser la réapparition de conflits incons¬cients et d'angoisse. Au parler facile, caractéristique de l'état d'attention flot¬tante ou au silence de style fusionnel, s'oppose ainsi le parler sans discontinuer ou le silence vigile qui exprime toujours la défense contre la régression narcis¬sique, la parole de l'analyste étant en pareil cas souhaitée comme protection -63-

L'objet de la psychanalyse
contre la régression mais en même temps redoutée en tant qu'elle prive le patient d'une satisfaction substitutive de l'expansion narcissique, à savoir de l'exercice de la toute puissance.
La double incidence de la parole de l'analyste se trouve ainsi repérée. Prononcée en personne, elle rompt l'expansion narcissique alors que, se faisant entendre comme participant du ça parle, elle favorise cette régression. L'intonation ou le choix du moment de parler peuvent rendre compte de l'un ou l'autre de ces effets qui sont en fait habituellement présents simultanément mais en proportion variable.
J'ai signalé que le premier article introduisait donc une position de l'analysé qui, par rapport au narcissisme a valeur d'une situation de compromis. Craignant la régression, le patient tente de réduire l'analyste au silence, d'échap¬per à la fluctuation en s'en faisant l'ordonnateur, d'en conserver la maîtrise et par là une jouissance substitutive de la régression narcissique.
Le deuxième article élabore cette position en opposant cette fois au narcis¬sisme, le masochisme du patient dans la cure. Il s'agit d'une conférence intitu¬lée : «Transfert et contre-transfert ou le masochisme dans l'économie de la situation analytique», prononcée en octobre 1964 et que je remercie Stein d'avoir bien voulu mettre à notre disposition.
L'expansion narcissique au cours de la séance est toujours menacée par l'éventualité de l'intervention de l'analyste en tant que celle-ci implique deux personnes séparées, donc une coupure entre le patient et ce qui n'est pas lui, une faille par où s'introduit un pouvoir hétérogène c'est-à-dire quelque chose qui est à mettre en rapport avec le principe de réalité. Or, à ce niveau se réalise une fausse liaison constitutive du transfert. Dans la situation analytique se pro¬duit un phénomène de confusion, de coalescence entre la représentation de l'intervention de l'analyste et la reconnaissance de la réalité du fait qu'il peut parler.
L'analyste apparaît comme l'origine de la réalité de l'existence, comme l'ori¬gine du pouvoir défaillant; le psychanalyste apparaît comme frustrant le patient de son plaisir de par sa propre volonté alors qu'il n'est point maître de la frus¬tration que le patient éprouve dans sa coupure d'avec ce qui n'est point lui. Ce phénomène, nous dit Stein, nous est connu sous le nom de transfert.
L'intervention de l'analyste passe dès lors pour un abus de pouvoir. Le trans¬fert a pour corrélatif le masochisme. Mais, en conférant à son analyste un tel pouvoir absolu, le sujet vise en fait à se rendre maître de ce même pouvoir qui manque à son accomplissement narcissique. Se présentant comme bouffon, il fait du psychanalyste son roi. Il va souffrir pour le plaisir, c'est-à-dire tenter de nier la réalité de l'existence tout en la reconnaissant puisque l'accomplissement -64-

Leçon du 22 décembre 1965
narcissique est différé. Plus fondamentalement encore, il vise à mentir au psy-chanalyste, à entretenir indéfiniment son désir en ne le satisfaisant point. Il s'agit pour lui d'être l'objet manquant, objet dont la complétude figure en somme l'accomplissement du narcissisme qui ne saurait être. Par cette réalisa¬tion substitutive il simule la possibilité que la frustration puisse ne plus être.
Ceci nous fait alors accéder au pas suivant qui est la reconnaissance de la visée sadique impliquée dans le masochisme du sujet, à savoir l'appel au contre-trans¬fert car le psychanalyste qui subit le lot commun de ne pouvoir échapper à la frustration, peut à la limite se laisser tromper et se croire en effet maître de la frustration. Restant frustré dans la réalité de son existence, il serait dès lors tenté d'attribuer le non-accomplissement de son propre narcissisme à l'unique man¬quement de son patient ainsi devenu l'objet qui lui manque. C'est ainsi que le transfert s'établit dans la visée illusoire de la restauration d'un accomplissement narcissique supposé perdu sous le signe de l'incertitude. La terminaison de l'analyse, à l'inverse, implique l'accès à un certain ordre de certitude dans l'exis¬tence ou de savoir dans la frustration.
A partir de ce très bref résumé des deux travaux de Stein, je vais proposer un certain nombre de remarques critiques qui vont s'ordonner en trois groupes. Le premier groupe concerne le premier article surtout et l'opposition ou l'alter¬nance, introduite par Stein, et destinée à rendre compte à ce niveau du dyna¬misme de la cure. Je rappelle qu'il situe d'une part, la règle de libre association qui tend à induire chez le patient un mouvement de régression vers le narcissis¬me primaire caractérisé comme fusion avec l'analyste et d'autre part la régres¬sion topique vers le narcissisme conditionne une régression temporelle à savoir la réémergence des conflits anciens ou la répétition des conflits en quoi consis¬te à proprement parler le transfert. La compulsion de répétition apparaît comme la négation de la compulsion à la régression topique où, je cite encore une autre formule :

« Toute l'analyse est dans cette opposition ».

Voici à ce propos toutes les questions que j'aimerais poser concernant la situation fusionnelle, je rappelle deux formules. Il y a un unique Ça parlant et écoutant ou encore le patient et l'analyste tendent à être tous deux en un, en lequel est contenu tout. Eh bien, les moments où semblent se confondre la per¬ception et l'émission de la parole dans une immédiateté où s'abolirait tout écran et tout intermédiaire, s'ils évoquent effectivement certaines situations cliniques, semblent assez exceptionnels dans l'ensemble et posent donc d'emblée le pro¬blème de leur signification dans la cure et tout particulièrement par rapport au transfert. -65-

L'objet de la psychanalyse
Certes, c'est bien là ce que Stein élabore dans son travail mais au niveau, pour ainsi dire, d'une expérience clinique globale. Nous serions tentés de lui deman¬der ce qui l'a conduit à choisir de privilégier des situations relativement rares pour en faire l'un des repères fondamentaux de la cure. Ou encore, pour rester à ce niveau clinique, nous aimerions peut-être savoir s'il tendrait à rapporter de tels faits à une structure névrotique déterminée, par exemple, ou bien comment il les situerait par rapport à l'ensemble de la cure et par rapport à ses différents temps.
Dans un registre maintenant plus théorique le problème se poserait de savoir comment Stein conçoit la régression topique dans la cure et dans quelle mesure elle lui paraît impliquer une situation de style fusionnel alors qu'elle paraîtrait avoir à première vue rapport avec quelque chose qui serait au contraire de l'ordre d'un dévoilement du grand Autre pour se référer ici à l'enseignement de Lacan.
Ou encore, y a-t-il lieu de faire converger l'état de libre association et l'acti¬vité du rêve d'une part, la réémergence du conflit et le récit du rêve conçu comme réflexion sur le rêve d'autre part. Nous savons par exemple qu'un doute portant sur un des éléments du rêve, au moment de son récit, énoncé dans le récit, doit être considéré comme faisant partie du texte du rêve et que le sujet reste impliqué dans le texte du rêve précisément. Parallèlement, à propos de l'unique Ça parlant et écoutant, nous lui demandons ce qu'il en est de l'analys¬te dans les moments narcissiques de la cure. Son mode d'être est-il à rapprocher de l'activité du rêve ? Autrement dit, est-il lui aussi soumis à la régression topique ou s'agit-il plutôt d'un fantasme de fusion de l'analysé ?
A propos maintenant du narcissisme primaire, il est présenté essentiellement comme une situation limite référée à une identification primaire fusionnelle ou à un état de satisfaction hallucinatoire du désir supposant une situation régie par le principe de plaisir. Une note met la fusion en rapport avec la mise en suspens de la parole séparatrice et paraît impliquer la référence à un état antéverbal ou préverbal. Certes, il nous est souligné que la régression en séance n'atteint jamais tout à fait le narcissisme primaire, bien entendu, il y a seulement mouve¬ment vers. Cependant, un certain nombre de passages du texte paraissent pro¬poser le narcissisme comme quelque chose qui serait un des pas primordiaux ou un premier temps du développement. Le deuxième article, par contre, introduit un autre aspect. Le patient, pour figurer l'accomplissement du narcissisme impossible est conduit à tenter de se poser comme l'objet manquant, à la limite l'objet comblant de son analyste. Il semble ainsi viser la restauration du narcis¬sisme de l'autre et ce narcissisme se présenterait alors comme le mythe ou le fan¬tasme de la complétude du désir de l'Autre. -66-

Leçon du 22 décembre 1965
Nous nous étions demandés lequel de ces deux aspects semblait à Stein le plus décisif, le plus essentiel ou encore comment il les articulait entre eux. Depuis lors, Stein, dans sa conférence sur le jugement du psychanalyste, a apporté sur ce sujet un certain nombre d'articulations précises et je pense que c'est dans cette direction qu'il serait conduit à nous répondre. Je maintiens cependant cette interrogation dans la mesure où le problème restait posé au niveau de ces deux premiers articles.
A propos maintenant du deuxième article plus spécialement, j'aimerais interroger le texte de Stein sur les rapports de ces repères théoriques avec cer¬taines catégories lacaniennes, notamment le grand Autre, le petit autre et l'ob¬jet a. Je dois dire à ce propos que c'est la catégorie de l'autre imaginaire qui me paraîtrait le plus souvent primée, au point que son travail m'a paru tendre, à différents moments, à présenter la situation analytique comme une situation duelle, par exemple lorsqu'il met l'accent sur la dialectique de la frustration dans l'analyse.
De même, dans le premier article, il nous est dit qu'au moment de la réac¬tualisation du conflit, l'agressivité naissant avec l'objet, le patient sort de la fusion pour s'adresser en personne à l'analyste lui aussi repersonnalisé comme objet de son discours. N'est-ce point là situer l'analyste essentiellement comme l'autre imaginaire de la rivalité agressive ? Certes, Stein introduit aussi le grand Autre qui se trouve également, certainement impliqué par ce que je viens de dire, ou également lorsque l'analyste se trouve désigné comme maître de la frus¬tration ou source du pouvoir hétérogène, mais il m'a paru néanmoins difficile de différencier dans son texte le grand Autre de l'autre de la relation imaginai¬re. Enfin, Stein introduit quelque chose qui semblerait proche de la catégorie de l'objet a en particulier dans le deuxième article : l'analysé tentant de se situer comme objet manquant de son analyste.
Sans vouloir reprendre ici l'apport de Lacan concernant l'objet a et l'articu¬lation du désir sadique et du désir masochiste, je fais la remarque que Stein paraît à ce moment s'engager dans une description de la situation analytique en terme de désir. Nous retrouvons alors la question : comment articule-t-il ce niveau avec celui du narcissisme? En particulier avons-nous à situer l'objet a comme ce dont la possession, à la limite, serait restauration de la complétude perdue? Ou encore, si le narcissisme est synonyme de la disparition des limites entre le moi et le non-moi, est-il vraiment à rapprocher de ce qui peut se conduire au cours de la cure de l'ordre d'une évocation fantasmatique de l'ob¬jet qui me paraissait impliquer une structure articulée plutôt qu'une indistinc¬tion fusionnelle ?
Enfin, troisième groupe de remarques; je voudrais pour terminer, reprendre -67-

L'objet de la psychanalyse
les choses au niveau de ce qui fait l'axe du travail de Stein et lui donne toute sa valeur pour nous, à savoir la mise en place du repérage du choix de la parole de l'analyste comme tel ou encore du pouvoir de la parole. Ce qui semble d'abord devoir être remarqué c'est que Stein paraît amené à devoir orienter sa recherche par rapport à une série de positions à deux termes. Par exemple l'alternance régression narcissique/réémergence des conflits, ou bien l'opposition narcissis¬me/masochisme, ceci recouvrant les dualités freudiennes principe de plaisir, principe de réalité, processus primaire, processus secondaire. S'agit-il là d'un modèle conceptuel que nous devrions considérer comme nécessairement impli¬qué comme cadrage de la situation analytique?
Stein voit bien sûr le terme de ces propos : c'est en somme une interrogation sur l'impression que son texte donne, qui est axé finalement essentiellement sur l'opposition réel/imaginaire en faisant passer au deuxième plan la dimension propre du symbolique. Certes mon impression tient probablement au fait que Stein dans ce texte n'expose qu'un des niveaux de son articulation, mais à ce niveau même, la question méritait peut-être cependant d'être posée. Par exemple, dans le premier article, la parole de l'analyste prend son poids de ce qu'elle va dans le sens de la régression ou introduit au contraire une rupture res¬tituant alors la dualité des personnes. La parole est là pour renforcer l'unité ou souligner la dualité. Cette dernière éventualité paraît plus essentielle puisque Stein soutient son point de vue en situant la parole comme ce qui intervient pour rompre le narcissisme en séparant le moi de ses objets. La parole est cou¬pure. Elle est cette coupure qui introduit la double polarité sujet/objet.
J'avoue ici ne pas très bien savoir s'il y a lieu d'introduire essentiellement la parole comme coupure engendrant une dualité, et ne pas saisir non plus exacte¬ment comment cette présentation s'accorde avec ce qui est dit des moments nar¬cissiques de la cure, où le sujet écoute en dedans et parle dans un seul et même mouvement, où ça parle, la parole semblant épouser le flux psychique sans faille ni coupure.
Dans le deuxième article, la parole s'oppose au narcissisme comme le princi¬pe de réalité au principe de plaisir; elle est ce qui oblige le patient à constater qu'il y a réalité de l'impossibilité de son accomplissement narcissique. Il y a là aussi une dualité sous la parole supportée et imposée au sujet. La parole est située du côté du réel représenté par l'analyste comme maître de la frustration. Ceci serait-il à mettre au compte de l'erreur transférentielle ? Il me semble cependant que l'articulation de la parole et du réel comme tel gagnerait à être précisée.
C'est la même question qui se poserait enfin à propos de la fin de la cure comme savoir sur la frustration. -68-

Leçon du 22 décembre 1965
« Ce n'est pas l'analyste, nous dit Stein, qui frustre le sujet de sa toute puissance. Mais la frustration est la réalité même de l'existence. Le psy-chanalyste aurait-il alors à jouer les représentants de la réalité dans le but d'y ramener ses patients ? »

Je force ici le texte et c'est seulement dans le but d'interroger Stein sur le rôle décisif qu'il accorde à la frustration. Il me semble que la catégorie plus radicale du manque peut se révéler plus maniable aux différents niveaux de la structure, en permettant, par exemple, de situer la castration par rapport à la frustration, et d'articuler plus précisément le symbolique par rapport au réel et à l'imagi¬naire.
Je clos ici ces remarques qui visaient seulement à introduire une discussion.

Docteur Jacques Lacan - Sans m'attarder à tout ce que j'ai fait dire à Conté, je crois que, m'adressant à Stein, il ne peut que reconnaître qu'il y a là l'exposé le plus strict, le plus articulé, le plus honnête, et j'ajouterai, le plus sympathique qu'on puisse donner de ce que nous connaissons actuellement de sa pensée, dans un effort qui n'a pas manqué de le frapper, pour autant qu'incontestablement ce sont des avenues, si je puis dire, qui nous ont déjà servis au moins pour une grande part et qu'il était même de votre fin de les intégrer, de mettre l'accent sur ce en quoi, mon dieu, elles vous servent et rendent compte d'une authentique expérience.
Ce n'est pas maintenant que, moi, je vais mettre en valeur tout ce qui m'ap¬paraît, dans la position qui est la vôtre, pour garder la marque d'une sorte de retenue, de tension, de freinage liée à d'autres catégories qui sont celles, je dois dire, plus courantes dans la théorie commune qui est donnée actuellement de l'expérience analytique et dont les deux termes sont très très bien marqués aux deux pôles dans ce que vous avez exposé. D'une part la notion si discutable, et dont ce n'est pas pour rien que je ne l'ai pas discutée jusqu'à présent, à savoir celle du narcissisme primaire.
J'ai considéré que, au point du vue de mon élaboration, elle n'était jusqu'à présent, pour personne de ceux qui me suivent au moins, abordable. Vous ver¬rez que, avec les dernières notations topologiques que je vous ai données, il va paraître tout à fait clair que la différence de ce que j'ai amené comme articula¬tion avec ce qui est jusqu'ici reçu dans cet ordre et montré en même temps, ce qui est toujours nécessaire, comment la confusion a pu se produire, que c'est là un nœud, qu'avant de l'aborder, on en approche, ce n'est pas maintenant que je vais le marquer. Peut-être même pas aujourd'hui du tout quoique... je peux peut-être à la fin de la séance en donner une indication. -69-

L'objet de la psychanalyse
D'autre part, le centrage tout à fait articulé et précis que vous donnez du schéma de la psychanalyse comme restant sur la frustration, puisque, dites¬vous, c'est autour de la frustration que se situe et même, comme vous le dites, que c'est là ce qu'on appelle, à proprement parler le transfert, à savoir que l'ana¬lyste est, au départ, le représentant pour le sujet du pouvoir, de la toute-puis¬sance qui s'exerce sur lui sous la forme de la frustration et que, à la fin, la ter¬minaison aboutira à ce savoir sur le fait que la frustration est l'essence divine de l'existence.
Je pense que, là aussi, ce que j'ai fait et amené consiste proprement à dire qu'il n'y a pas que cet axe et que, en tout cas, la définition que vous donnez à la page 3 ou 4 de l'article sur transfert et contre-transfert que ce qu'il en est, quand vous dites que ceci est à proprement parler le transfert, c'est très précisément pour dire le contraire que j'ai introduit le transfert par cette formule-clé, pour obte¬nir ce point de fixation mental à la direction que j'indique, c'est à savoir que le transfert est essentiellement fondé en ceci que, pour celui qui entre dans l'ana¬lyse, l'analyste est le sujet supposé savoir. Ce qui est strictement d'un autre ordre, comme vous le voyez, à ce que je développe actuellement.
C'est cette distinction de la demande et du transfert qui reste, au départ, dans l'analyse autour de cette Entzweiung de la situation analytique elle-même par quoi tout peut s'ordonner d'une façon correcte c'est-à-dire d'une façon qui fasse, en quelque sorte, aboutir l'analyse à un terme, une terminaison à propre¬ment parler, qui est d'une nature essentiellement différente de ce savoir sur la frustration. Ceci n'est pas la fin de l'analyse.
Je dis cela pour axer en quelque sorte, je ne dis pas qu'avec ça je clos le débat, au contraire, je l'ouvre. Je montre que les lignes de fuite sont complètement dif¬férentes de ce que j'appellerai en abrégé votre systématique qu'après tout je n'ai pas de raison de considérer comme close. Peut-être que vous la rouvrirez. C'est votre systématique conçue, fermée, avec ce que nous avons actuellement, qui présente déjà un certain corps.
Je regrette assurément que Conté, dans un dessein qu'on peut dire, de rigueur, voyant qu'il n'arrivait pas tout à fait à voir le virage, la transformation qui se produit dans votre troisième article, qui contient également des choses, à mes yeux, extrêmement discutables, nommément l'accent que vous mettez sur la communication. Il s'agit évidemment toujours du sens qu'a la parole de l'analyste.
Je souligne d'ailleurs, au point où nous en sommes de l'avancement des choses, que je ne considère pas que nous allons liquider tout ce débat aujour¬d'hui. Le quatrième mercredi de janvier nous permettra de donner... Au point où nous en sommes du temps, est-ce que vous verriez déjà, vous, des choses qui -70-

Leçon du 22 décembre 1965
vous paraîtraient bonnes à dire ou voulez-vous, par exemple laisser Melman qui a aussi quelque chose à dire, Melman avancer ce qu'il a apporté?

Conrad Stein -je crois qu'il vaut mieux que je laisse d'abord parler les autres.

Docteur Jacques Lacan - Mais oui, parce qu'après tout, même si aujourd'hui vous n'avez pas tout votre temps de réponse, nous sommes réduits à un nombre limité justement pour ça, pour que nous considérions. pour que l'enregistre¬ment de ce qui a été reçu puisse d'ici là mûrir. D'autres peut-être voudront intervenir. je donne la parole à Melman.

Conrad Stein - je voudrais quand même, avant que Melman ne parle, dire combien j'ai apprécié l'exposé de Conté.

Docteur Charles Melman -je reprendrai les choses au point même où Conté les a fait partir. Du fait de ces travaux de Stein, on peut penser qu'ils méritent une attention d'autant plus sympathique et soucieuse, qu'ils semblent consti¬tuer une sorte de réflexion sur une théorie générale de la cure psychanalytique, et que Stein fait carrément partir, réflexion qu'il fait partir du pouvoir de la parole de l'analyste, ce qui, dit Stein, débouche sur le problème du pouvoir de la parole en général et qui culmine à la fin de ce premier article paru dans la Revue Française de psychanalyse, Mars-Avril 1964, dans cette formule :

« Considérer le contenu des paroles prononcées, ne suffit jamais à rendre compte du changement produit par la parole en celui qui l'entend. Envisager, comme je l'ai fait ici, contrairement à la coutume, le discours analytique, autrement que du strict point de vue du contenu des paroles prononcées, me paraît être un pas à la suite duquel l'intelligence du dit contenu se trouvera fondée sur celle du pouvoir de la parole. Car, c'est bien en apparence sur l'intelligence du contenu que se fonde pour l'essen¬tiel l'action consciente du psychanalyste dans le progrès de la clinique ».

Le petit point que l'on pourrait remarquer, c'est que passer du pouvoir de la parole de l'analyste au pouvoir de la parole en général constitue un franchisse¬ment, constitue un pas, bien entendu, à mes yeux tout à fait souhaitable, mais qui implique néanmoins que nous avons affaire dans l'analyse au langage. Et cette deuxième proposition, qu'il s'agit de considérer, le contenu des paroles prononcées, paraît une illustration saisissante de ce qu'elle veut dire, que l'on pourrait aller chercher sa valeur, son poids, non seulement au niveau de son contenu mais également de son contenant, pour y remarquer par exemple que, au niveau de son contenant, il manque certains termes qui sont, ceux, tous simples, que je me permets de réintroduire ici pour la clarté de ce que je veux dire, qui sont les termes de signifiant et de signifié et dont je pense que leur introduction met mieux sur les rails de ce que Stein veut dire. -71-

L'objet de la psychanalyse
En effet, que dit l'auteur? je reprends ici un petit point développé par Conté. C'est que la parole dans la cure aurait deux faces; l'une, celle du patient qui est ordonnée par l'association libre et qui oriente irrésistiblement le patient dans la régression, vers une expansion narcissique, narcissisme pri¬maire et dont le bien-être extrême, ultime, hypothétique, est lié au sentiment de fusion avec l'analyste, la dite fusion pouvant figurer la retrouvaille avec l'objet perdu, mythique, premier du désir. L'autre face de la parole est celle de l'analyste dont celui-ci dispose et dont il peut se servir, soit pour favoriser cette régression vers cette expansion narcissique de type primaire, soit intro¬duire une inévitable coupure, celle de la réalité dont, à tort, le patient, le ferait agent. On ne peut que marquer déjà ici la position assez particulière accordée par Stein à la parole de l'analyste et qui, semble-t-il s'éclaire encore mieux dans ce dernier travail fait tout récemment aux lundis de Piera Aulagnier à Sainte-Anne, dernier travail qui porte pour titre « le jugement du psychana¬lyste » et où l'auteur dit ceci :

« La parole exceptionnelle du psychanalyste qui vient combler l'attente du patient est effectivement reçue avec plaisir. Elle neutralise une tension dans un sentiment d'adéquation et de soulagement, même si tout de suite après, elle doit susciter la colère, l'opposition ou la dénégation. De là sa comparaison fréquente à une substance, nourriture, sperme, ou enfant qui viendrait remplir le ventre du patient jusque, parfois, à ce qu'il en ait la nausée. »

Ayant reçu une interprétation vers la fin de la séance, une patiente répond « Vous m'avez fait plaisir, je voudrais partir là-dessus », qu'à la séance suivante elle évoque « Le plaisir que j'ai quand vous me parlez, le côté inattendu de vos paroles et pourtant, c'est comme un miracle mais cette comparaison ne me plaît pas car dans le miracle, ajoute la patiente, il y a quelque chose de passif » et que la patiente a du mal à expliciter son « et pourtant » qui se réfère à la peur que le plaisir ne dure pas et à son impression de ne pas pouvoir saisir tout ce que son psychanalyste lui dit. Et cela se termine ainsi :

« Et l'on ne sera pas surpris de voir dans la suite qu'elle avait reçu l'in¬terprétation comme un enfant que son psychanalyste lui aurait donné, satisfaction coupable».

Et il me semble que c'est au niveau d'une formulation ici devenue tout à fait claire que se précise mieux sans doute ce que voulait dire Stein quand il disait que le contenu n'épuisait pas la parole de l'analyste.
Et en effet, ce contenu tel qu'il est appelé, semble évoquer, -72-

Leçon du 22 décembre 1965
« nul signifié qui appellerait par là-même quelque articulation signi¬fiante »

ici, mais semble essentiellement évoquer la place d'où la parole de l'analyste prendrait cette brillance si singulière.
Je ne crois par forcer ici la pensée de Stein en citant par exemple cette phra¬se, toujours dans ce dernier travail lorsqu'il dit que :
« La parole du psychanalyste est toujours attendue comme la répétition d'une parole déjà prononcée »; j'aurai tendance bien entendu à dire comme l'évocation d'une place déjà là de toujours. Je continue Stein «parole mythique, parole fondatrice qui l'établit à la fois (qui établit le patient à la fois) car ces deux effets sont inséparables en tant qu'objets du désir de l'Autre et en tant que sujet d'une faute originelle ».

Et il me semble que, toujours en accordant à ces éléments leur place qui, à mes yeux paraît très importante dans le travail de Stein et dans les effets qu'il fournit, je dirai que supposer que la parole de l'analyste s'exerce à cette place dont j'essayais tout à l'heure d'évoquer la brillance si particulière, suppose bien entendu que l'analyste accepte ou entérine, pose, tout simplement que sa paro¬le vienne de ce lieu. Il me semble que tout un certain nombre d'articulations présentes dans le texte pourraient éventuellement s'ordonner autour de cette position supposée de la parole de l'analyste dans la cure. Par exemple, lorsqu'il est dit que par ces libres associations l'analysé,
« dans le parfait accomplissement de son don » (c'est une citation),

cherche à réaliser sa parole vers cette même place qui est celle visée de l'analys¬te, on peut penser donc, que, si par ce don, l'analysé cherche à rejoindre ici ce qui peut lui sembler la place ou la parole de l'analyste, il est susceptible éven¬tuellement d'inscrire, disons un vécu pour simplifier, en terme de fusion mythique, voire même dans quelque chose qui peut, à ce moment-là, prendre le terme de cette extension narcissique si particulière susceptible d'aboutir à ces effets extrêmes, c'est-à-dire à celui d'une fusion avec l'analyste.
J'ai l'impression que je n'ai pas dit cela tout à fait clairement mais ce que je veux dire c'est qu'à partir du repérage de cette place on peut se demander si effectivement à partir de ce moment-là, le mouvement de l'analysé dans la cure n'est pas une tentative de rejoindre un lieu à partir duquel effectivement une fusion mythique peut toujours être supposée, et peut-être évidemment dans ce mouvement situer quelque chose qui est ce bien-être ineffable inscrit sous le terme de : expansion narcissique primaire. -73-

L'objet de la psychanalyse
On pourrait également se demander si situer la chose ainsi, je veux dire la parole de l'analyste à cette place, - cette parole qui peut, soit combler cette régression narcissique soit introduire la coupure -, si voir les choses ainsi ne vient pas rappeler cette bivalence courante et fréquente qui rappelle une spécu¬lation fréquente qui a sans doute sa valeur, sur le bon et sur le mauvais objet.
On pourrait se demander également si situer les choses ainsi n'est pas quelque chose qui permette de comprendre - car à mes yeux, je dois dire cela a paru comme assez surprenant, - le fait que si le sujet vient à manquer à la règle fondamentale dans la cure, il puisse immédiatement se sentir coupable de masturbation ou coupable de quelque satisfaction auto-érotique originelle.
On peut donc dire que là aussi en situant les choses ainsi, on pourrait donc se demander si le refus du patient lorsqu'il vient à manquer à la règle fonda¬mentale, de perdre quelque chose, en obéissant à cette règle imposée par l'ana¬lyse, si ce refus du patient n'est pas quelque chose qui prend ce caractère éven¬tuellement auto-érotique ou masturbateur parce qu'il pourrait signifier la crain¬te ou le refus de se perdre, lui, le patient, en quelque objet à préciser qui serait, lui, détenu précisément, au pouvoir et aux mains de l'analyste.
Que, par exemple, dans le dialogue de la cure puissent intervenir des éléments qui fassent intervenir le corps, le somatique, au niveau d'un malaise que la paro¬le de l'analyste serait susceptible de lever. Il faut que je cite là encore ces quelques phrases qui me paraissent tout à fait claires et tout à fait intéressantes dans le propos, dans le texte de Stein. Il dit par exemple ceci : « levant l'incerti¬tude, cette parole de l'analyste supprime du même coup le malaise. Mais cette incertitude, le patient l'avait déjà partiellement levée, en traduisant son malaise en une affection plus ou moins déterminée de son corps, phénomène très voisin de celui de la complaisance somatique que Freud étudie à propos de l'hystérie de Dora. A un certain malaise dans l'attente de la parole du psychanalyste, le patient avait substitué une souffrance qui invitait à la représentation assez pré¬cise de la substance ou de l'agent physique nécessaire à sa suppression. Cela lui permettrait au moins de savoir de quoi il manquait. Il lui avait suffi de prendre modèle sur une souffrance autrefois ressentie en raison de l'action, facteur natu¬rel, et ainsi s'explique le fait que la parole de l'analyste puisse agir comme si elle était une substance ou un agent physique ».
Stein dit ailleurs parfaitement que cette parole de l'analyste est également la même qui... enfin c'est encore beaucoup mieux imagé lorsque par exemple Stein la compare à la nourriture :
« Cette parole qui a pour effet d'entraîner une modification corporelle tout comme la nourriture calme la faim, ou comme les rayons du soleil suppriment la sensation du froid. J'ai déjà souligné, dit Stein, que la -74-

Leçon du 22 décembre 1965
parole pouvait à l'occasion faire disparaître une rage de dents ou un mal de tête. Il n'est pas rare non plus qu'elle calme une sensation de faim ou qu'elle réchauffe. Une telle identité des faits pourrait donner à penser qu'elle est le substitut d'une substance ou l'agent d'une action physique, ou qu'elle est de même nature ».

Enfin, j'aurai tendance à voir également dans cette position, dans cette place particulière accordée à la parole de l'analyste, quelque chose qui ferait que peut-¬être la démarche logique de l'auteur se trouve engagée dans un système parfai¬tement binaire, - Conté a dit duel tout à l'heure, - un système binaire soute¬nu par un modèle fondamental et que j'aurai tendance à voir comme ceci, non pas quelque chose qui serait sous la formule être ou ne pas être, mais quelque chose qui serait peut-être plutôt être ceci ou être cela.
Enfin, je me demandais aussi si ce n'est pas à partir de cette place, de ce lieu accordée à la parole de l'analyste, que se trouve forcément posé le problème de la fin de la cure, dans cette situation close, ou effectivement comme le fait Stein, ils ne peuvent être inscrits, ils ne peuvent être traduits qu'en termes d'artifices techniques. je dois dire que, bien entendu, Stein ne va pas, dans ses propos, dans les textes que nous avons étudiés ne va pas au-delà de cette introduction mais en tout cas, c'est néanmoins ainsi, je veux dire en termes d'artifices techniques, que cette fin de cure est évoquée et effectivement, bien sûr, on peut se demander comment dans cette situation duelle, relativement immobile et situant en ce lieu la parole de l'analyste les choses pourraient être tellement différentes.
Enfin, pour terminer, l'auteur pose le problème de la vérité.
« Comment, dit Stein, l'analyste pourrait-il faire de sa parole la garantie de vérité alors que le patient dans le transfert lui attribue un pouvoir qu'il n'a pas ? ».

Ce qui débouche, bien entendu, sur des formules qui font de l'analyste un trompeur, tout simplement lui-même trompé. Et je dirais que c'est pour ma part effectivement ce que je serais amené éventuellement à situer, je veux dire dans une telle articulation, bien qu'après tout, je vois mal effectivement comment il pourrait, là, en être autrement si l'analyste n'était amené peut-être, n'était conduit à amener autre chose à la place du leurre.
Stein ajoute encore :
« Il n'y aurait pas de psychanalyse si le psychanalyste prétendait se poser à tout instant en fidèle serviteur de la vérité. -je relis bien cette phra¬se : - il n'y aurait pas psychanalyse si le psychanalyste prétendait à tout instant se poser en fidèle serviteur de la vérité ». -75-

L'objet de la psychanalyse
je dois dire que, pour ma part, je ne suis pas du tout d'accord, bien entendu, avec cette conclusion, je pense, bien au contraire, - je termine de façon abrup¬te et un petit peu rapide, - que l'analyse a au contraire ce rapport fondamental à la vérité et que si le psychanalyste ne pouvait effectivement en être constam¬ment le garant, on risquerait de se retrouver dans ces positions de leurre, dans ces positions de trompeur/trompé avec les conséquences que cela peut avoir sur le déroulement de la cure, que j'ai essayé peut-être de manière un petit peu dif¬ficile ou pas toujours très claire, de retracer dans mon propos.

Docteur Jacques Lacan - Il est deux heures deux. je vous demande encore deux minutes. je ne pense pas que Stein répondra aujourd'hui. Le temps manque tout à fait, et je pense que les choses doivent être reprises.
Une part, une part seulement de la difficulté du texte de Melman vient certai¬nement de ceci que cet article sur le jugement psychanalytique de Stein n'a pas été suffisamment présenté. je pense qu'il n'échappe pas à Stein, lui-même, ceci que je vais éclairer tout de suite, qu'en somme Melman s'est livré à une lecture d'un article essentiellement fondé sur la fonction de prédication de l'analyste.
C'est en quelque sorte pour autant que cette prédication, dites-vous, est attendue que vous notez, au niveau de quatre ressorts, quels sont ses effets. Pour expliquer ces effets même, Melman suppose de votre part une appréhension plus centrale de cette fonction de la parole de l'analyste. En somme il l'a lu, il ose le dire, au-delà de ce que vous osez vous-même voir. Chacun a tout de même pu suivre cette place qu'il désigne, et c'est une interrogation. Ce n'est pas une prise de position. C'est bien pour ça qu'il ne l'a pas nommément désignée, précisément en fin de compte la place de l'objet a. Vous l'avez senti tout au long de l'exposé de Melman, et ceci encore pose des problèmes puisqu'aussi bien ce serait de nature à réformer toute la chaîne de votre conception, sinon la nôtre depuis dix ans, du rapport du patient à la parole de l'analyste qui n'irait presque à rien de moins qu'à être une position constituée non pas du tout là, il ne s'agit pas du masochisme, nous avons laissé complètement de côté aujourd'hui notre conception du masochisme parce qu'elle pose trop de problèmes. Mais une conception en quelque sorte hypochondriaque de la fonction de la parole de l'analyste.
Naturellement, tout aboutit, il l'a fait admirablement aboutir, à cette difficul¬té que vous avez soulevée : l'analyste doit-il être le fidèle serviteur de la vérité ? C'est ce que j'ai apporté récemment en disant qu'il n'y a pas de vrai sur le vrai; est-ce que ce n'est pas là ce qui vous permettrait de corriger ce qu'à, en quelque sorte, de simple approximation, cette notion, bien sûr, que le psychanalyste ne peut pas être le fidèle serviteur de la vérité pour la raison qu'il ne s'agit pas de la servir ? -76-

Leçon du 22 décembre 1965
En d'autres termes, on ne peut pas la servir. Elle se sert toute seule. Si l'ana¬lyste a une position à définir, c'est bien ailleurs que dans celle d'une Bejahung qui n'est en effet jamais que la répétition d'une Bejahung primitive. C'est bien plutôt justement que ce qui a été introduit lors de débat interne à notre École, à quoi Green, qui en avait eu quelque écho, faisait allusion tout à l'heure. Si jus¬tement l'analyste est dans une certaine position, c'est bien plutôt dans celle qui n'est pas encore, pas encore du tout élucidée, c'est la Verneinung précisément.
Je vous donne ça comme dernière suggestion. Si vous voulez c'est à partir de là que nous pourrons reprendre le quatrième mercredi de janvier ce débat donc simplement ouvert.
Je pense que tout de même, s'il s'agit de Stein, vous en avez eu aujourd'hui pour votre faim. Inutile d'ajouter que ce qui est amorcé et que je pose comme une dernière question : est-ce qu'il n'y a pas une profonde confusion dans cette espèce de valeur prévalente, de valeur toujours de point d'aspiration qu'a la pul¬sion orale dans toutes nos théorisations de l'analyse, est-ce que ça ne vient pas d'une méconnaissance fondamentale de ce que peut avoir d'orientant, de direc¬teur dans un tel point de fuite, le fait qu'on oublie que la demande se prononce, quelle qu'elle soit, avec la bouche? -77-


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Leçon V, 5 janvier 1966

Je vous souhaite une bonne année, vœu affectueux, vœu qui dans ma bouche prend sa portée de pouvoir, au moins sur un point si réduit soit-il de votre inté¬rêt, y apporter moi-même quelque chose.
Nous allons poursuivre ce que nous avons à dire cette année de l'objet a. Si vous me permettez, à la faveur de cette coupure et de ces vœux, d'y mettre l'ac¬cent sur une certaine solennité, c'est le cas de le dire, nous dirons que cet objet a, objet de déchet, vous en avez eu déjà assez d'approches pour sentir la perti¬nence de ce terme, objet dans une certaine perspective et dans un certain sens rejeté, oui. Ne dirons-nous pas de lui que, comme il est prédit, pierre de rebut il doit devenir la pierre d'angle.
Il est présent partout dans la pratique de l'analyse. Encore, en fin de comp¬te peut-on dire que personne, disons, ne sait le voir. Ceci n'est pas surprenant s'il a la situation, les propriétés que nous lui donnons, l'articulation que nous allons essayer une fois de plus de faire avancer aujourd'hui. Que personne ne sache le voir est lié, nous l'avons déjà indiqué, à la structure même de ce monde en tant qu'il paraît être coextensif au monde de la vision, illusion fon¬damentale que depuis le départ de notre discours nous nous attachons à ébranler, à réfuter en fin de compte. Mais que personne ne sache le voir, au sens où sache c'est « puisse » le voir, n'excuse pas que personne encore n'ait su le concevoir.
Quand, comme je l'ai dit, son aperception est constante dans la pratique de l'analyse, tant et si bien, tant et tellement qu'après tout, l'on en parle, de cet objet dit prégénital dont on se gargarise pour essayer autour, de typifier cette appréhension injuste, imparfaite, d'une réalité dont la prise, dont la forme serait liée au seul effet d'une maturation dont assurément les piliers sont fermes dans l'analyse, à savoir le lien qu'il y a entre cette maturation et quelque chose qu'il -79-

L'objet de la psychanalyse
faut bien appeler par son nom, une vérité. Cette vérité, c'est que cette matura¬tion est liée au sexe.
Encore tout ceci dût-il paraître noyé dans une confusion du sexe et d'une cer¬taine morale sexuelle qui sans doute n'est pas sans être intimement liée au sexe puisque la morale en sort qui, faute d'une délinéation suffisante, fait de cet objet prégénital la fonction d'un mythe où tout se perd, où l'essentiel de ce qu'il peut et doit nous apporter quant à la fonction plus radicale de la structure du sujet tel qu'il sort de l'analyse est qu'il abolit à jamais une certaine conception de la connaissance.
On en parle donc beaucoup et non pas seulement au sens qui, je l'ai dit est bien excusable : à savoir le voir. Car nous verrons quelles sont les conditions pour qu'une chose soit vue et sans savoir même le sens de ce qu'on en dit, puisque cette position de ne pas savoir ce qu'on dit est proprement ce qui doit être tourné dans l'analyse, ce qui doit être forcé dans l'analyse, ce qui fait que l'analyse ouvre un nouveau chemin au progrès du savoir. On peut dire que l'analyste fait défaut à sa mission en ne progressant pas justement là où est le point vif, où doit s'attacher son effort.
Je suis venu de loin pour accrocher ce point central et l'une des utilités de l'emploi de cette algèbre qui fait que cet objet je l'épingle de cette lettre a, une des fonctions de cet emploi de la notation algébrique c'est qu'il est permis d'en suivre le fil, comme un fil d'or depuis les premiers pas de cette démarche qu'est mon discours et que, m'attachant d'abord à accrocher le point vif, le point de partage de ce que c'est que l'analyse et de ce qui ne l'est pas. Ayant commencé par le stade du miroir et la fonction du narcissisme, si dès l'abord j'ai appelé cette image aliénante autour de quoi se fonde cette méconnaissance fondamen¬tale qui s'appelle le moi, et ne l'ai pas appelé i (S) par exemple l'image du self, ce qui aurait bien suffi, ça n'en aurait été qu'une image, ce dont il y avait à démon¬trer que ce n'était qu'imaginaire était déjà suffisamment indiqué. J'ai appelé ça dès le départ i (a), ce qui est en somme superflu, redouble l'indication qu'il y a dans l'identification de l'aliénation fondamentale. Nous nous méconnaissons d'être moi, a est dans la parenthèse, au cœur de cette notation, si bien que déjà, c'est là qu'est indiqué qu'il y a quelque chose d'autre, le a précisément au cœur de cette capture et qui est sa véritable raison.
Il y a donc une double erreur, erreur du mirage de l'identification et mécon¬naissance de ce qu'il y a au cœur de ce mirage qui le soutient réellement. Je l'in¬dique aujourd'hui pour la première fois, je crois. Vous allez le voir revenir aujourd'hui dans la suite de ce discours, a, repère, simple indication, je le dis, je n'en donne pas ici la raison, mais vous allez le voir surgir, a est de l'ordre du réel. J'ai eu, lors de mon séminaire fermé, la satisfaction de voir par quelqu'un ras- ¬-80-

Leçon du 5 janvier 1966
sembler jusqu'à la date de ce jour, couvrir, dirais-je, à peu près tout le champ de ce que j'ai articulé sur le a et oser ouvrir les questions que ce rassemblement lais¬se ouvertes.
J'indique au passage, pour tout ceux dont je ne puis, pour des raisons, pour des raisons de rapport de masse, de rapport entre la quantité et la qualité, comme on dit ailleurs, ce qui fait que la qualité d'un auditoire change du fait qu'il soit trop ample et trop touffu. Je m'excuse auprès de ceux que je ne convoque pas à ces travaux dont j'espère qu'ils prendront le ton d'un échange, d'un travail d'équipe. Celui dont je parle, dû à M. André Green, assurément n'a pas encore amorcé le dialogue si ce n'est avec moi puisqu'il s'agissait de dire ce que j'avais dit jusqu'ici de l'objet a pour m'interroger et la pertinence ici suffit pour m'imposer d'avance l'adéquation, sans ça à quoi bon m'interroger. La per¬tinence des questions est de celles auxquelles j'espère pouvoir cette année don¬ner satisfaction. Aussi bien que tout ceux qui n'assistent pas à ces séminaires sachent qu'ici la solution est simple au problème de la communication. Il suffit que cette sorte de petit rapport soit diffusé pour qu'aussi bien il serve à tous pour repérer ce que je pourrais y insérer de réponses par la suite. Dans d'autres cas où le dialogue sera de débat, d'articulations permettant d'être résumées en un protocole, de même ce sera simplement une question de délai, ce qui peut-être articulé comme linéament, réseau obtenu de cette discussion sera commu¬niqué de même. Il ne s'agit donc nullement dans le séminaire dit fermé d'ésoté¬risme, de quelque chose qui ne soit pas à la disposition de tous.
Je suis donc parti aujourd'hui de ces deux termes rappelés dans le discours auquel je fais allusion, à savoir que c'est dès l'origine de mon sillon critique dans l'articulation de l'analyse que nous voyons pointer, apparaître ce qui aboutit maintenant à l'articulation de l'objet a, le moi fonction de méconnaissance. Il importe de voir jusqu'où s'étend, par rapport à ce qui s'est appelé avant Freud, - prenons Janet comme repère, - la fonction du réel, l'importance de souli¬gner cette tare constitutive du moi. Contrairement à ce qu'on affirme, le moi dans Freud n'est pas la fonction du réel, même s'il joue un rôle dans l'affirma¬tion du principe de réalité, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Le moi est l'appareil de la perception-conscience Warnehmung-Bewusst¬sein. Or, si depuis toujours le problème de la connaissance tourne et vire autour de la critique de la perception, est-ce que de notre place d'analyste, pré¬cisément, nous ne pouvons pas entrevoir ceci qui se trahit dans le discours philosophique lui-même? Car toujours en fin de compte, dans le discours traînent les clés de ce qu'il réfute et le discours insensé des analystes sur l'ob¬jet prégénital laisse aussi saillir de-ci de-là les articulations qui permettraient de le situer correctement. -81-

L'objet de la psychanalyse
C'est bien là ce que nous devons prévoir de quelque chose d'éclatant, qu'il devrait être depuis longtemps de notre patrimoine d'avoir mis à la disposition de tous, qui ne sait combien est courte l'intelligence de l'homme et au premier plan ceux, justement qui guidés par le progrès du contexte scientifique, se sont mis à étudier l'intelligence là où elle doit être prise : au niveau des animaux et que nous sommes déjà récompensés quand nous savons déterminer le niveau d'intelligence par la conduite du détour. je vous le demande, pour ce qui est de l'intelligence, où est le degré de plus que l'homme atteint?
Il y a un degré de plus. Il y a ce qu'on trouve au niveau de la première arti¬culation thalésienne, de Thalès, à savoir que quelque chose, une mesure, se détermine par rapport à autre chose d'être, à cette autre chose, dans la même proportion qu'une troisième à une quatrième. Et c'est là strictement la limite de l'intelligence humaine. Car c'est là seul ce qu'elle saisit avec ses mains, tout le reste de ce que nous plaçons dans le domaine de l'intelligence et nommément ce qui a abouti à notre science est l'effet de ce rapport, de cette prise dans quelque chose que j'appelle le signifiant dont la portée, dont la fonction, dont la combi¬naison dépasse dans ses résultats, ce que le sujet qui le manie peut en prévoir. Car contrairement à ce qu'on dit, ce n'est pas l'expérience qui fait progresser le savoir, ce sont les impasses où le sujet est mis, d'être déterminé par la mâchoire, dirais-je, du signifiant. Si la proportion, la mesure, nous la saisissons au point de croire et sans doute à juste titre que cette notion de mesure c'est l'homme même, l'homme s'est fait, dit le présocratique, le monde est fait à la mesure de l'homme. Bien sûr puisque l'homme c'est déjà la mesure et ce n'est que ça.
Le signifiant, j'ai essayé de l'articuler pour vous lors de ces dernières leçons, ce n'est pas la mesure, c'est précisément ce quelque chose qui, à entrer dans le réel, y introduit le hors de mesure, ce que certains ont appelé et appellent enco¬re l'infini actuel. Mais reprenons. Que signifie ce que je veux dire quand je répè¬te après l'avoir tellement dit, que ce qui fausse la perception, si je puis dire, c'est la conscience ? A quoi peut tenir cette étrange falsification ? Si de toujours j'ai attaché tant d'importance à le saisir dans le registre psychologique au niveau du stade du miroir, c'est que c'est le chercher à sa place mais cette place va loin. Le miroir ne se définit, n'existe que de cette surface qui divise pour le redoubler dans un espace à trois dimensions, espace que nous tenons pour réel et qui l'est sans doute.
je n'ai pas ici à le contester. je me déplace comme vous et n'ai pas le moindre petit pied à l'étrier du voyage taoïste, chevauchant quelque dragon à travers le monde. Mais justement. Qu'est-ce à dire? Sinon que l'image spéculaire n'aurait pas cette valeur d'erreur et de méconnaissance, si déjà, une symétrie qu'on appelle bilatérale, par un plan sagittal ne caractérisait en tout cas l'être qui est -82-


Leçon du 5 janvier 1966
intéressé. On a une droite et une gauche qui ne sont évidemment pas semblables mais qui font office de semblables, en gros deux oreilles, deux yeux, une mèche sans doute de travers mais en tout cas, on peut faire la raie au milieu. On a deux jambes, on a des organes par paires pour un grand nombre d'entre eux, pas tous, et quand on y regarde de plus près, à savoir quand on ouvre, à l'intérieur, c'est un tant soit peu tordu, mais ça ne se voit pas au dehors. L'homme, tout comme une libellule, a l'air symétrique. C'est à un accident de cette espèce, accident d'apparence comme disent les philosophes que quelque chose est dû tout d'abord à cette capture dite du stade du miroir.
Est-ce qu'il n'y a pas, c'est la question qu'ici nous pouvons nous poser, une raison plus profonde de ce qui paraît cet accident au fait de cette capture ? C'est là, bien sûr, qu'une vue un peu plus pénétrante, attentive des formes pourrait nous mettre sur la trace, car d'abord, tous les êtres vivants ne sont pas marqués de cette symétrie bilatérale. En plus nous non plus, car il suffit de nous ouvrir le ventre pour s'en apercevoir. En plus, il nous est arrivé de nous intéresser aux formes en cours, à l'embryologie et là, plus nous avançons, plus nous remar¬quons que ce que j'appelais tout à l'heure, que je désignais du terme de torsion ou encore de disparité ou encore, - je voudrais me servir du mot anglais si excellent - oddité, domine toujours dans ce qui constitue la transformation, le passage d'un stade à l'autre.
Dans l'année où j'ai tracé au tableau les premières utilisations de ces formes auxquelles le vais venir maintenant en topologie et où j'essayais d'inscrire pour l'édification de mes auditeurs et leur indiquer ce qu'il y avait à en tirer de réso¬nance, comme analogie, pour les introduire à ce qu'il faut enfin maintenant que je leur montre pour être proprement la structure de la réalité et non pas seule¬ment la figure. Combien de fois ceux-ci n'ont-ils pas été frappés, quand pour eux, cette baudruche de quelque tore et de quelque cross-cap, je la montrais éventrée, de voir en quelque sorte surgir au tableau une figure qui aurait pu pas¬ser au premier coup d’œil pour une coupe de cerveau par exemple avec des formes involuées si frappantes jusque dans la macroscopie, ou au contraire une étape de l'embryon; après tout, ouvrez un livre d'embryologie, le premier venu, voyez les choses au niveau où un neuf déjà à un stade assez avancé de division, nous présente ce qu'on appelle la ligne primitive et puis ce petit point qui s'ap¬pelle le nœud de Hensen, enfin, c'est quand même assez frappant, que ça res¬semble tout à fait exactement à ce que je vous ai maintes fois dessiné sous le nom abrégé d'un chapeau croisé, d'un cross-cap.
Je ne vais pas même un instant glisser dans cette philosophie de la nature. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit de toute façon, nous ne pouvons là trouver qu'un indice de quelque chose qui indique que peut-être dans les formes de la vie il y -83-

L'objet de la psychanalyse
a comme une espèce d'obligation de simulation de quelque structure plus fon-damentale. Mais ce que ceci simplement nous indique et qui doit être retenu, c'est qu'il n'est pas légitime de réduire le corps au sens propre de ce terme, à savoir ce que nous sommes et rien d'autre, nous sommes des corps, de réduire les dimensions du corps à celle de ce qu'au dernier terme de la réflexion philo¬sophique Descartes a appelé l'étendue.
Cette étendue, dans la théorie de la connaissance, elle est là depuis toujours. Elle est là depuis Aristote. Elle est là au départ de la pensée qu'on appelle du nom, - j'ai horreur de ces foutaises - occidentale.
C'est celle d'un espace métrique à trois dimensions homogène et au départ ce que ceci implique, c'est une sphère sans limite sans doute, mais constituée quand même comme une sphère. Je vais tout à l'heure, j'espère, pouvoir préci¬ser ce que veut dire cette appréhension correcte d'un espace à trois dimensions homogène et comment il s'identifie à la sphère, toujours limite même si elle peut toujours s'étendre. C'est autour de cette appréhension de l'étendue que la pen¬sée du réel, celle de l'étant, comme dit M. Heidegger, s'est organisée. Cette sphè¬re était le suprême et le dernier étant : le moteur immobile.
Rien n'est changé avec l'espace cartésien. Cette étendue est simplement pous¬sée par lui à ses dernières conséquences, c'est à savoir que lui appartient de droit tout ce qui est corps et connaissances du corps. Et c'est pourquoi la physique des Passions de l'âme est manquée chez Descartes parce que nulle passion ne peut-être qu'un affect de l'étendue.
Sans doute, y a-t-il là quelque chose de très séduisant depuis toujours. Nous allons le voir, la structure de cet espace sphérique, c'est là l'origine de cette fonc¬tion du miroir mise au principe de la relation de connaissance. Celui qui est au centre de la sphère, se voit monstrueusement reflété dans ses parois, microcos¬me répondant aux macrocosme. Ainsi la conception de la connaissance comme adéquation de ce point central mystérieux qu'est le sujet à cette périphérie de l'objet est-elle, une fois pour toutes instaurée comme une immense tromperie au sens du problème. Descartes ne s'est pas assez méfié du dieu malin. Il pense pouvoir l'apprivoiser au niveau du «je pense». C'est au niveau de l'étendue qu'il y succombe.
Mais aussi bien, cette tromperie n'est-elle pas forcément une tromperie, c'est aussi bien une limite, une limite imposée par Dieu précisément. En tout cas, dans la Genèse, à peu près vers le cinquième verset, - je n'ai pas eu le temps de le vérifier avant de venir - du Berechit bara Elohim, il y a un terme qui est là, éclatant depuis le fond des âges et qui, bien sûr, n'a pas échappé aux commen¬taires rabbiniques. C'est celui que Saint Jérôme a traduit par firmamentum ce qui n'est pas si mal. Le firmament du monde, cela au-delà de quoi Dieu a dit: « tu -84-

Leçon du S janvier 1966
ne passeras pas ». Car n'oubliez pas que jusqu'à une époque récente, la voûte céleste c'était ce qu'il y avait de plus ferme. Cela n'a pas changé, ce n'est pas du tout parce qu'on conçoit qu'on peut voguer toujours plus loin qu'elle est moins ferme.
Il s'agit d'une limite autre dans la pensée de celui qui articule ça en caractères hébraïques : Rakia. Rakia sépare les eaux supérieures des eaux inférieures. Il était entendu pour les eaux supérieures que l'accès était interdit. Ce n'est pas que nous nous baladions dans l'espace avec, - point que, incidemment J'ap¬précie, je ne réduis pas à néant - que nous nous baladions dans l'espace avec de charmants satellites qui est l'important, c'est qu'à l'aide de ce quelque chose qui est le signifiant et sa combinatoire, nous soyons en possession de possibilités qui sont celles qui vont au-delà de cet aspect métrique. C'est du jour où nous sommes capables de concevoir comme possible, je ne dis pas comme réel, des mondes à six, sept, huit, autant que vous voudrez, dimensions que nous avons crevé Rakia, le firmament.
Et ne croyez pas que ce sont des blagues, enfin des choses dans lesquelles on peut faire ce qu'on veut sous prétexte que c'est irréel. On croit, comme ça, qu'on peut extrapoler. On a étudié la sphère à quatre puis à cinq puis à six dimensions. Alors on se dit c'est bien. On découvre une petite loi comme ça qui a l'air de suivre. Alors on pense que la complexité va aller toujours en s'ajoutant en quelque sorte à elle-même et qu'on peut traiter ça comme on traiterait une série. Pas du tout. Arrivé aux sept dimensions - Dieu sait pourquoi, c'est le cas de le dire, lui seul sait sans doute encore actuellement car les mathématiciens ne le savent pas, - il y a un os, la sphère à sept dimensions fait des difficultés incroyables.
Ce ne sont pas des choses auxquelles nous aurons l'espace de nous arrêter ici. Mais c'est pour vous signaler, en retour, en retrait, le sens de ce que je dis quand je dis : le réel c'est l'impossible. Ça veut précisément dire ce qui reste d'affirmé dans le firmamentum, ce qui fait que, spéculant de la façon la plus valable, la plus réelle... car votre sphère à sept dimensions, elle est réelle, elle vous résiste, elle ne fait pas ce que vous voulez, vous mathématiciens. De même qu'aux pre¬miers pas de Pythagore le nombre qu'il n'avait pas la naïveté de croire un pro¬duit de l'esprit humain lui a fait difficulté simplement à faire la chose minimale, à commencer par s'en servir pour mesurer quelque chose, faire un carré. Tout de suite le nombre surgit dans son effet irrationnel. En quoi c'est ça qui démontre qu'il est réel. C'est l'impossible. C'est qu'on n'en fait pas ce qu'on veut. J'ai tiré autant d'enseignement de cette première expérience que de celle de la sphère à sept dimensions qui n'est là que pour vous amuser et pas pour faire « planète ». -85-

L'objet de la psychanalyse
Alors la question est de savoir comment nous pouvons rendre compte de ceci qui est depuis toujours à la portée de la main, de quelque chose qui est tout de même aussi dans le réel, mais qui n'est pas du tout comme le dépeint la théorie de la connaissance, à savoir ce point central, ce point de convergence, ce point de réunion, de fusion, d'harmonie, dont on se demanderait alors pourquoi tant de péripéties, d'avatars, de vicissitudes depuis le temps qu'il serait là, à recueillir le macrocosme, ce sujet dont la première chose que nous voyons, et on n'a pas pour ça attendu Freud, c'est qu'il est, où qu'il aille, où qu'il fasse acte de sujet de lui-même divisé, comment peut-il s'inscrire dans un monde à topologie sphé¬rique ?
Notre seule faveur c'est d'être au moment où peut-être d'avoir crevé Rakia, firmamentum, avant tout dans les spéculations des mathématiciens, nous pou¬vons donner à l'espace, à l'étendue du réel une autre structure que celle de la sphère à trois dimensions.
Bien sûr, il fut un temps où je vous fis faire, dans un certain rapport de Rome, les premiers pas qui consistent à bien marquer la différence de ce moi, qui se croit moi, à ce qu'il exige de nous, fascinés par ce point secret d'évanouissement qui est le vrai point de perspective au-delà de l'image spéculaire qui fascine celui qui, là, se reconnaît, se regarde, la différence qu'il y a entre cela et le je de la parole et du discours, de la parole pleine, comme j'ai dit, celle qui s'engage dans ce voeu que j'ose à peine répéter sans rire, « je suis ta femme » ou bien « ton homme» ou bien «ton élève». Pour moi, je n'ai jamais fait allusion à cette dimension que sous la forme du tu. Comme bien entendu toute personne qui n'est pas absolument insensée, sait que cette sorte de message, on ne le reçoit jamais que de l'Autre et sous une forme inversée, c'est ce sur quoi j'ai insisté tout d'abord. Au niveau de mon séminaire sur le Président Schreber j'ai lon¬guement, à propos de ce que j'ai appelé le pouvoir de perforation de l'affirma¬tion consacrante, longuement balancé autour de : « tu es celui qui me suivra (s) » qui, bienfait des dieux en français, bénéficie de l'amphibologie de la deuxième et de la troisième personne du futur, on ne sait pas s'il faut écrire - vras ou - vra.
Cela, on peut le dire, mais quant à celui qui dit: « je suis celui qui te suivras ». Pauvre imbécile! Jusqu'où est-ce que tu me suivras ? Jusqu'au point où tu per¬dras ma trace, ou celui où tu auras envie de me donner un grand coup de «t'abuses» sur la tête. La légèreté de cette parole fondatrice est celle dont les humains font usage pour tenter d'exister. C'est quelque chose dont nous ne pouvons commencer à parler avec quelque sérieux que parce que nous savons que ce je énonçant, c'est lui qui est vraiment divisé, à savoir que dans tout dis¬cours, le je qui énonce, le je qui parle, va au-delà de ce qui est dit. La parole dite pleine, premier élément de mon initiation, n'est ici que figure dérisoire de ceci, -86-

Leçon du 5 janvier 1966
c'est qu'au-delà de tout ce qui s'articule quelque chose parle que nous avons restauré dans ses droits de vérité.
« Moi, la vérité je parle » dans votre discours trébuchant, dans vos engage¬ments titubants et qui ne voient pas plus loin que le bout de votre nez, le sujet, le je, celui-là ne sait pas du tout qui il est. Le sujet du je parle, parle quelque part en un lieu que j'ai appelé le lieu de l'Autre et là est ce qui à jamais nous oblige de rendre compte d'une figure, structure qui soit autre que punctiforme et qui organise l'articulation du sujet. C'est cela qui nous amène à considérer d'aussi près que possible ce qui doit être repris de cette trace, de cette coupure, de ce quelque chose que notre présence dans le monde introduit comme un sillon, comme un graphisme, comme une écriture au sens où elle est plus originelle que tout ce qui va sortir au sens où une écriture existe déjà avant de servir l'écriture de la parole.
C'est là que, pour prendre notre saut, nous reculons d'un pas. Nous n'espé¬rons pas crever Rakia dans les trois dimensions. Peut-être à nous contenter de deux, ces deux qui nous servent toujours après tout et puisque depuis le temps que nous nous battons avec ce problème de ce que c'est, de ce que ça veut dire qu'il y ait au monde des êtres qui se croient pensants, que ce soit sur du papier de parchemin, de l'étoffe ou du papier à cabinet que nous l'écrivions. Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça veut dire qu'il y ait au monde des êtres qui se croient pensants ?
Alors, nous allons prendre une fonction déjà illustrée par un titre donné à l'un de ces recueils par un des esprits curieux de ce temps, Raymond Queneau pour le nommer, a appelé un des ses volumes Bords. Puisqu'il s'agit de frontiè¬re, puisqu'il s'agit de limites et ça ne veut rien dire autre chose, bord, c'est limi¬te ou frontière, essayons de saisir la frontière comme ce qui est vraiment l'es¬sence de notre affaire.
Au niveau des deux dimensions, une feuille de papier, voilà la forme la plus simple du bord. C'est celle dont on se sert depuis toujours mais à laquelle on n'a jamais, jusqu'avant un certain Henri Poincaré, fait véritablement attention. Déjà un nommé Popilius et bien d'autres encore...


L'objet de la psychanalyse
Et si on fait ça [figure V - 2] ? Est-ce que c'est un bord? Justement pas mais ça ne veut pas dire que ça n'ait pas de bord. Ça, ce trait, ça a deux bords ou plus exactement, par convention, nous appellerons son bord les deux points qui le lient. C'est précisément dans la mesure où ce que vous voyez là, qui s'appelle aussi une coupure fermée, n'a pas de bord justement, qu'elle est un bord entre ce qui est là et ce qui est là.
Ce qui est là, puisque nous nous sommes limités aux deux dimensions, nous allons l'appeler ce que ça est. Nous allons l'appeler un trou, un trou dans quoi ? Dans une surface à deux dimensions. Nous allons voir ce qu'il advient d'une surface à deux dimensions qui, à partir de ce que nous avons dit tout à l'heure et qui est là depuis toujours une sphère - je n'ai pas dis un globe, une sphère - ce qu'il résulte dans cette surface de l'instauration de ce trou.

Pour le voir, ce trou étant, lui, stable dès le départ de l'expérience, faisons-en d'autres. Il est facile de s'apercevoir que ces autres trous sur lesquels nous nous donnons la liberté du mouvement, la liberté d'expérimenter, ce qui va résulter de ce qu'il y a un trou pour les autres trous. Tous les autres trous peuvent se réduire à être ce point sujet dont je parlais tout à l'heure. Tous. Car supposez que je fasse ceci. C'est la même chose. Si grande que soit la sphère ce trou je peux l'élargir infiniment pour qu'il aille au pôle opposé se réduire à un simple point. Ceci veut dire que sur une surface déterminée par ce bord que nous appe¬lons le bord d'un disque, que cette surface est une surface en réalité, tous ces trous que nous pouvons pratiquer sont infiniment réductibles à un point et en plus, ils sont tous concentriques, je veux dire que, même celui-là que je fais en dehors de la première coupure en apparence, il peut, par translation régulière, être amené à la position de celui-ci. Il suffit pour ça de passer par ce que j'ai appelé tout à l'heure le pôle opposé de la sphère.
Et pourtant, quelque chose est changé depuis que nous avons fait deux trous. C'est qu'à partir de maintenant, si nous continuons à faire des trous, supposez que nous en fassions un comme ça, ici, c'est un trou réductible, réductible à un -88-

Leçon du 5 janvier 1966
point. Mais si nous en faisons un concentrique au premier trou et concentrique également au second, là, ce trou-là, n'a aucune chance d'évasion qui lui permet¬te de se réduire à un point. Il est irréductible, qu'on le rétrécisse ou qu'on l'élar¬gisse, il rencontrera la limite du bord constitué par deux trous. je le répète, je dis bord au singulier pour dire que, à une étape suivante de l'expérience dans la sphère, j'ai défini deux trous et c'est ça que j'appelle le bord. Ce qui veut dire quoi ? C'est qu'une surface qui est ici dessinée, qu'il vous est facile de recon¬naître même si ça vous semble - puisqu'on peut l'appeler un disque - troué voir quelque chose comme un jade chinois, vous pouvez voir qu'elle est exacte¬ment équivalente ici à ce qu'on appelle un cylindre.
Avec le cylindre, nous entrons déjà dans une toute autre espèce surfacielle car je vous présente ici ma sphère à deux trous. je vous ai dit tout à l'heure que c'était tout à fait équivalent que ces trous aient l'air ou n'aient pas l'air de se concentriser, si je puis dire, l'un l'autre, c'est exactement le même tabac, d'ailleurs vous le voyez, cette espèce d'estomac que j'ai dessiné là est un cylindre, il suffit que j'en abouche autant à savoir un cylindre, à deux trous aux deux trous précédents ce qui en fait quatre et il suffit que je les couse pour faire sortir la figure qui s'appelle tout simplement dans le langage des demoiselles, un anneau. Il faut bien entendu conserver en image comme étant un creux pour voir de quelle sorte de surface il s'agit.
Depuis longtemps, je me suis servi de ce tore pour articuler bien des choses et vous en retrouverez la trace dans la dernière phase du rapport de Rome. Ce tore, à lui tout seul et je dirai presque intuitivement, introduit quelque chose d'essentiel à nous per-mettre de sortir de l'image sphérique de l'espace et de l'étendue. Car, bien sûr,
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L'objet de la psychanalyse
ne nous imaginons pas que nous ayons dessiné là le vrai tore à trois dimensions. Ce tore à deux dimensions, lui, assurément est un bord, à savoir que dans la mesure où nous avons supprimé les bords du cylindre, c'est un sans bord et comme surface, il devient bord de quelque chose qui est son intérieur et son extérieur.
Mais c'est une figure simple et qui ne doit nous donner l'idée qu'analogique de ce qu'il peut advenir de l'espace, de l'espace sphérique, si nous le supposons dans son ampleur, dans son épaisseur d'espace, dirais-je, - pour me faire entendre d'un auditoire pas forcément rompu à l'usage des formules mathéma¬tiques, - qu'il soit sur lui-même tordu d'une façon torique.
Quoi qu'il en soit, à le prendre, ce qui nous suffit, comme modèle au niveau des deux dimensions, nous nous apercevons qu'ici il y a, concernant ce que nous pouvons dessiner de bord à une dimension, de coupure, une différence d'espè¬ce de la nature la plus claire entre les cercles qui peuvent se réduire à n'être qu'un point et ceux qui vont se trouver, en quelque sorte bouclés, entravés, du fait d'être un cercle, par exemple tracé comme ceci tout le long du tore ou même, ici, de le boucler dans ce que nous appellerons, si vous voulez, son épais¬seur d'anneau. Ceux-là sont irréductibles.

Je vous montrerai, j'en reprendrai ceci que j'ai déjà articulé l'année du Séminaire sur l'Identification que le tore nous donne un modèle particulière¬ment exemplaire à figurer le nœud, le lien qui existe de la demande au désir. Il suffit pour cela de déclarer, convention, mais convention dont vous verrez la motivation profonde quand je serai revenu des figures suivantes, que la deman¬de doit à la fois boucler sa boucle autour de l'intérieur, l'intérieur d'anneau, de cet anneau qu'est le tore et venir se reboucler sur elle-même sans s'être croisée. Voici à peu près la figure que vous obtenez. De quelque façon que vous la dépouilliez c'est une figure comme ceci : le vide central de l'anneau étant ici.
Vous pouvez alors facilement constater qu'à dessiner une telle boucle, vous êtes dans l'obligation de faire au moins deux boucles, je dirai, sur le vide inté¬rieur de l'anneau, et pour que ces boucles se rejoignent de faire un tour autour -90-

Leçon du 5 janvier 1966
de l'autre vide, c'est-à-dire deux D au moins plus un d ou inversement deux d plus un grand D. Autrement dit, un désir suppose toujours au moins deux demandes et une demande suppose toujours au moins deux désirs. C'est là ce que j'ai articulé dans un temps et que je reprendrai; je ne le rappelle ici que pour pointer l'élément sur lequel nous allons pouvoir revenir d'une façon qui ôte à cette figure son opacité.

Il est important d'aller plus loin avant que je vous quitte. C'est à savoir à vous montrer ce qui constitue à proprement parler la découverte de cette topologie qui est absolument essentielle pour nous permettre à nous de concevoir le lien qui existe entre ce sillon du sujet et tout ce que nous pouvons y accrocher d'opératoire et nommément le mirage que constitue ceci qui est resté au fond du culot de la psychanalyse comme un reste de la vieille théorie de la connaissance et rien d'autre, l'idée de la fusion auto-érotique, de la primordiale unité suppo¬sée de l'être pensant - puisque de penser il s'agit dans l'inconscient, - avec celle qui le porte.
Comme s'il n'était pas suffisant que l'embryologie nous montre que c'est de l’œuf lui-même que surgissent ces enveloppes qui ne font qu'un, qui sont conti¬guës avec les tissus de l'embryon, qui sont faits de la même matière originelle, comme si depuis les premiers tracés de Freud, ceux-là même dont il semble que nous n'ayons jamais pu les dépasser. Il n'était pas évident au niveau de l'Homme aux loups, rappelez-vous, l'Homme aux loups qui était né coiffé. Est-ce que ceci n'a pas une importance capitale dans la structure tellement spéciale du sujet que ce fait qu'il traîne mais jusqu'après les pas franchis, les derniers pas de l'analyse de Freud, cette sorte de débris qui serait l'enveloppe, cette obnubilation, ce voile, ce quelque chose dont il se sent comme séparé de la réalité. Est-ce que tout ne porte pas la trace que dans la situation primitive de l'être ce dont il s'agit, c'est bien de son enfermement, de son enveloppement, de sa fermeture à l'inté¬rieur de lui-même, même s'il se trouve, par rapport à un autre organisme dans une position que les physiologistes n'ont absolument pas méconnue qui n'est pas de symbiose mais de parasitisme, et que ce dont il s'agit dans la prétendue -91-

L'objet de la psychanalyse
fusion primitive, c'est au contraire ce quelque chose qui est pour le sujet un idéal toujours cherché de la récupération de ce qui constituait sa fermeture et non pas son ouverture primitive.
C'est une première étape de la confusion mais ce n'est pas dire, bien sûr, que nous devions nous en arrêter là et croire comme Leibniz à la monade, car en effet, si ce complément nous demeure toujours à chercher comme une répara¬tion jamais atteinte, ce dont nous avons effectivement dans la clinique les traces, reste néanmoins que le sujet est ouvert et que ce qu'il s'agit de trouver, c'est pré¬cisément une limite, un bord, un bord tel qu'il n'en soit pas un, c'est-à-dire un bord qui nous permette sur sa surface de tracer quelque chose qui soit consti¬tué en bord mais qui soi-même ne soit pas un bord.
Vous pouvez, vous l'avez vu déjà se retracer la figure en huit inversé sur le tore. Elle coupe le tore et l'ouvre d'une certaine façon tordue qui le laisse en un seul morceau. Et ce tore reconstitué est un bord. Il y a un intérieur et un exté¬rieur. Nous pouvons donc tirer modèle et enseignement d'une certaine fonction de bord qui s'inscrit sur quelque chose qui est un bord. Nous avons besoin d'une fonction de bord déterminant des effets analogues à ceux que j'ai décrits sur la surface d'une différence, d'une différenciation entre les bords qui pour¬ront être tracés par la suite. Nous avons besoin de cela sur quelque chose qui ne soit pas le vrai bord, à savoir qui ne détermine ni intérieur ni extérieur. C'est précisément ce que nous donne la figure que j'ai appelée tout à l'heure sur une feuille cette sorte de bonnet croisé ou cross-cap.
Cette figure, je dirais, est trop en avant par rapport à ce que nous avons à dire. Ce que je veux aujourd'hui souligner avant de vous quitter c'est ceci : c'est que, une des deux surfaces qui se produisent quand sur cette surface faussement fer¬mée, faussement ouverte, c'est ce que j'ai appelé le cross-cap, nous traçons le même bord en huit inversé que j'ai décrit tout à l'heure, nous obtenons deux surfaces mais deux surfaces qui premièrement sont distinctes l'une de l'autre, à savoir l'une est un disque, l'autre est une bande de Moebius. Or, ce que ceci va nous permettre d'obtenir, c'est ensuite des bords d'une structure différente. Tout bord qui sera tracé sur la bande de Moebius donnera des qualités absolu¬ment distinctes de ceux qui sont tracés sur le disque, je vous dirai lesquelles la prochaine fois. Et pourtant ce disque se trouve le corrélatif irréductible, dès lors que nous avons affaire au monde du réel à trois dimensions, au monde marqué de ce signe de l'impossible au regard de nos structures topologique, ce disque occupe une fonction déterminante à l'endroit de ce qui est le plus original, la bande de Moebius.
Qu'est-ce que représente dans cette figuration la bande de Moebius ? C'est ce que nous pourrons illustrer la prochaine fois en montrant ce qu'elle est, c'est-ଠ-92-

Leçon du 5 janvier 1966
dire pure et simple coupure, support nécessaire à ce que nous ayons une struc-turation exacte de la fonction du sujet, du sujet en tant que cette présence oscu-latrice, cette prise du signifiant sur lui-même qui fait le sujet nécessairement divisé et qui nécessite que tout recoupement à l'intérieur de lui-même ne fasse rien d'autre, même poussé à son plus extrême, que reproduire de plus en plus cachée, sa propre structure. Mais l'existence de ce disque est déterminée par sa fonction dans la troisième dimension ou plus exactement dans le réel où elle existe. Le disque, je vous le démontrerai, se trouve en position de traverser nécessairement, lui comme réel, cette figure qui est celle de la bande de Moebius en tant qu'elle nous rend possible le sujet.
Cette traversée de la bande sans endroit ni envers nous permet de donner une figuration suffisante du sujet comme divisé, cette traversée, c'est précisément la division du sujet lui-même. Au centre, au cœur du sujet, il y a ce point qui n'est pas un point, qui n'est pas sans laisser un objet central, soulignez ce pas sans qui est le même que celui dont je me suis servi pour la genèse de l'angoisse.
Cet objet, sa fonction par rapport au monde des objets, nous la désignerons la prochaine fois. Elle a un nom, elle s'appelle la valeur. Rien dans le monde des objets ne pourrait être retenu comme valeur s'il n'y avait ce quelque chose de plus originel qui est qu'il est un certain objet qui s'appelle l'objet a et dont la valeur a un nom : valeur de vérité. -93-


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Leçon VI 12 janvier 1966

je veux saluer la parution des Cahiers pour l'analyse; à l'intention des audi¬teurs de l'École Normale Supérieure, je ne puis dire assez combien je les remer¬cie de cette collaboration, de cette présence qui est pour moi un grand soutien.
Contrairement à ce que j'ai pu entendre, fût-ce à l'état d'écho, pour avoir été émis très proche de moi, je veux dire parmi ceux qui sont mes élèves, la théorie, la théorie telle que je la construis ici, la théorie ne saurait aucunement être mise au rang du mythe.
La théorie, pour autant qu'elle est théorie scientifique, se prétend et se prou¬ve n'être pas un mythe. Elle se présente dans la bouche de celui qui parle et qui l'énonce selon le registre qu'on ne saurait que réintégrer dans toute théorie de la parole, de la dimension au-delà de l'énoncé, de l'énonciation.
C'est pourquoi à l'origine de la théorie il n'est pas vain de savoir au nom de qui l'on parle; ce n'est pas par accident que je parle au nom de Freud et que d'autres ont à parler au nom de celui qui porte mon nom. Quand je dénonce, par exemple, comme non-vérité ce qui s'énonce au nom d'une certaine phéno¬ménologie, qu'il n'y a pas d'autre vérité de la souffrance que la souffrance elle-même, je dis que ceci est une non-vérité tant qu'on n'a pas prouvé que ce qui s'est dit au nom de Freud, que la vérité de la souffrance n'a pas d'autre vérité que la souffrance elle-même, est controuvé.

Ceci dit, la naissance de la science ne reste pas éternellement suspendue au nom de celui qui l'instaure parce que la science ne se prétend pas seulement n'être pas de la structure du mythe; elle se prouve ne l'être pas. Elle se prouve en ceci qu'elle se démontre être d'une autre structure et c'est ce que signifie l'in¬vestigation topologique que je poursuis ici, que je reprends aujourd'hui. La der¬nière fois, je l'ai arrêtée sur la structure du tore en tant que construit par la jonc¬tion entre les deux trous sur la surface dite topologiquement sphère. je pense -95-

L'objet de la psychanalyse
que vous ne confondez pas la sphère avec la baudruche des enfants, encore qu'elle ait, bien entendu, les plus grands rapports avec elle, qu'elle soit ou non gonflée. Même réduite dans votre poche à l'état de petit mouchoir, c'est tou¬jours une sphère.
J'ai terminé, avec quelque hâte sans doute, limité par la coupure du temps qui gouverne comme pour tous les sujets nos rapports. J'en suis resté à la coupure sur la surface du tore, d'un bord, d'un bord fermé, celui qui y instaure la répéti¬tion minimale. Un tour ne suffit pas à nous livrer l'essence de la structure du tore; un tour fait réapparaître la béance des deux trous, sur lesquels il est construit. Il restitue, avec ces deux trous, l'ouverture de ce que nous avons défi¬ni d'abord comme la bande cylindrique, à savoir que, je pense n'avoir pas à y revenir aujourd'hui et que tous ceux qui sont là étaient là la dernière fois, pour les autres, mon dieu tant pis, qu'ils s'informent, j'ai dit que deux trous, quels qu'ils soient sur la sphère, sont toujours concentriques même s'ils apparaissent, à une première vue, être ce qu'on appelle extérieurs. Ils sont toujours concen¬triques et créent ceci que je dessine ici, que nous appellerons par convention ici pour nous en servir, la bande cylindrique. Topologiquement que ce soit, je vous l'ai dit la dernière fois, un jade plat et perforé, tout ça parce que c'est une figure sous laquelle cette bande peut apparaître et apparaît effectivement et non sans raison dans l'art ou dans ce qu'on appelle l'art, ce peut donc être à la fois cette forme plate perforée au centre ou un cylindre: topologiquement c'est équivalent.

Un tour, donc sur le tore, coupure, ainsi faite par exemple, ou aussi bien ainsi faite, a simplement pour effet de le renvoyer à la structure de la bande cylin¬drique et n'en révèle nullement, disons, la propriété. Il en faut deux. Bien com¬mode, pour supporter pour nous la nécessité de la répétition, pour ce que va représenter le tore. Mais alors, pour que cette coupure se ferme, il faut que s'y ajoute, disons, le tour fait autour du second trou; puisque, ce qui définit la structure du tore, je veux dire intuitivement, je suis moi-même gêné de devoir poursuivre ce discours en des termes qui font appel à votre oeil, à votre intui¬tion, c'est cet anneau creux, le tore. Mais profitons de ce support de l'intuition -96-


et après tout, il répond au fondement de la structure : pour que la coupure se ferme en ayant fait deux tours autour du trou, si vous voulez appelons-le circu¬laire, il est nécessaire qu'elle fasse aussi, cette coupure, un tour autour du trou, appelons-le (le nom n'est peut-être pas le meilleur, mais qu'ici il fasse pour vous image, figure) le trou central.

Conventionnellement, nous allons représenter, je dis représenter au sens du terme de représentant, si ce représentant mérite d'être appelé représentation, nous le verrons après, - représentant a l'avantage de dire ici tenant lieu, ce qui veut dire que rien n'est tranché sur le sujet de la fonction de représentation et qu'aussi bien, peut-être, ce qui, ici, se définit, se découpe, s'affirme comme cou¬pure peut bien, jusqu'à nouvel ordre, être pris à la lettre d'être réellement ce dont il s'agit. C'est pourquoi le terme représentant pour l'instant nous suffit. Voilà donc ce qui va se produire : chaque fois que la répétition de ce tour que par convention nous allons assimiler aux tours de la demande, 2 D, ne saurait aller sans que, pour que la courbe soit fermée, le tour aussi soit fait autour du trou central: 2 D ne va pas sans d; si vous faites la coupure autrement, ce qui est aussi -97-

L'objet de la psychanalyse
concevable, je pense, - il faut que je fasse les choses un peu plus rigoureusement pour que je ne sois pas tout à fait... - ce qui est aussi concevable, c'est qu'un D (une demande) pour que la coupure soit fermée, implique deux tours autour du trou central que nous appellerons l'équivalent de deux d (deux désirs).
La demande et le désir, c'est ce qu'au cours de notre construction dès long¬temps préparée, et quand nous avons introduit au plus près de l'expérience ana¬lytique les termes dans Fonction et champ de la parole et du langage, c'est ce à quoi nous avons donné la part qui est l'essentiel de l'expérience analytique, non pas seulement son truchement, son instrument, son moyen, mais assurément, il faut tenir compte qu'il n'y a pas, au dernier terme, d'autre support de l'expé¬rience analytique que cette parole et ce langage. Dire, si je puis dire, que sa sub¬stance est parole et langage, c'est là la donnée sur laquelle nous avons édifié cette première restauration du sens de Freud. Mais bien sûr, ceci n'est pas là pour nous tout dire. Ce que finalement la topologie du tore vient à supporter, c'est en nous imageant, en nous permettant d'intuitionner cette divergence qui se produit de l'énoncé de la demande à la structure qui la divise et qui s'appelle le désir, c'est une façon pour nous de supporter ce que nous donne une expérien¬ce dont les présupposés subjectifs sont à approfondir.
L'expérience psychanalytique à cette étape de structure que nous faisons ici supporter par le tore est, disais-je, le premier temps que j'ai donné à ma recons-truction de l'expérience freudienne. En un sens, Fonction et champ de la parole et du langage, c'est assurer sur le fondement du pur symbolique l'essentiel de l'expérience analytique.
Et si le tore ne suffit pas pour rendre compte de la dialectique de la psycha¬nalyse elle-même, si après tout, sur le tore, nous pouvons nous croire obligés à tourner éternellement dans le cycle des deux termes, l'un dédoublé, l'autre mas¬qué, de la demande et du désir, s'il faut que nous en fassions quelque chose, si je puis dire, de cette coupure, et s'il faut que nous voyions où elle nous mène, à savoir comment, de ce cercle, de ce bord, qui, selon la formule propre à tout bord est un sans bord, c'est-à-dire tournera toujours et sans fin sur lui-même, qu'est-ce qu'on peut reconstruire avec l'utilisation de la coupure, de ce bord ?
Un instant, arrêtons-nous donc avant de nous quitter avec cette structure,
- vous m'avez vu hésiter parce que j'allais dire cette forme et en effet, pour autant que nous allons la quitter pour passer à une autre structure, elle se détache comme une forme au moment où elle tombe
- arrêtons-nous y un instant pour envisager comment même il a été possible que nous retienne, que nous retienne nécessairement car ce n'est pas vain détour mais passage obligé dans notre construction de la théorie, si nous avons dû repartir de Fonction et champ de la parole et du langage comme du point initial. -98-

Leçon du 12 janvier 1966
Ce pur symbolique s'inscrit dans les conditions qui font le névrosé, je dirais, le névrosé moderne : mode de manifestation du sujet non pas mythiquement mais historiquement daté, entré dans la réalité de l'histoire, sûrement à une cer¬taine date, même si elle n'est pas datable, nous n'allons pas nous égarer sur ce qu'était les obsessionnels au temps des Stoïciens. Faute de documents, nous serions imprudents à en faire éventuellement quelque reconstruction structura¬lement modifiée.
Ce n'est pas cela qui nous importe. Car ce névrosé moderne, il n'est pas sans corrélation avec l'émergence de quelque chose d'un déplacement du mode de la raison dans l'appréhension de la certitude, qui est ce que nous avons cherché à cerner autour du moment historique du cogito cartésien. Ce moment est insé¬parable aussi de cette autre émergence qui s'appelle la fondation de la science, et du même coup de l'intrusion de la science dans ce domaine qu'elle bouleverse, qu'elle force, dirais-je, qui est un domaine qui a un nom parfaitement articulable qui s'appelle celui du rapport à la vérité.
Les limites, les liens aux entournures, si je puis dire, de la fonction du sujet en tant qu'elle est ainsi introduite dans ce rapport à la vérité, ont un statut que j'ai essayé seulement d'esquisser pour vous autant qu'à notre propos il est utile car sans lui il est impossible de concevoir ni l'existence comme telle, ni la struc¬ture du névrosé moderne qui, même qu'il ne le sache pas, est co-extensif de cette présence du sujet de la science; outre que, pour autant que son statut clinique et thérapeutique lui est donné par la psychanalyse, si paradoxal que cela vous paraisse, j'affirme qu'il n'existe, - si singulier que cela vous paraisse - qu'il n'existe, je dirais, complété que de l'instance de la clinique et de la thérapeutique psychanalytique.
A quoi vous allez légitimement, puisque j'ai dit complété, déduire que la praxis psychanalytique est littéralement le complément du symptôme. Et pourquoi pas ? Puisque aussi bien c'est de la tension d'une certaine perspective et d'une certaine façon d'interroger la souffrance névrotique, qu'effectivement se complète dans la cure la symptomatologie; Freud l'a souligné à juste titre. Le fait qu'elle puisse également se compléter ailleurs, à savoir même avant que Freud ait complété son expérience - il y avait eu certaine manière pour le névrosé de compléter ses symptômes avec Monsieur Janet, - ne va pas contre. Il s'agit seulement de savoir ce que nous pouvons retenir de la structure jane¬tienne pour la constitution du névrosé comme tel.
Mais après tout, je vous le dis tout de suite, ne vacillez pas pour autant. Cette espèce, je ne dirai pas, d'idéalisme mais de relativisme du malade à son médecin, vous ferez bien de ne pas vous y précipiter parce que ce n'est pas du tout ça que je dis, bien que ce soit ça qui ait été entendu; parce qu'un petit peu prématuré¬-99-

L'objet de la psychanalyse
ment j'ai introduit cette fonction de la clinique psychanalytique aux réunions de mon École où j'ai, bien entendu, instantanément recueilli cette interprétation de la complémentation du névrosé par le clinicien. A la vérité, j'espérais mieux de ceux qui m'entendent. C'est peut-être aussi pour moi un peu excessif que d'en attendre tant puisqu'aussi bien j'ai été forcé, à titre d'exposé, de passer par ce terme de compléter dont vous verrez comme il pourra être corrigé quand juste¬ment j'aurai pu passer par une autre structure. C'est une complémentation peut-être, mais qui n'est pas d'ordre homogène.
C'est ce que va nous livrer la structure suivante. C'est ici que je vais réintro¬duire la bande de Moebius. Quoi qu'il en soit, marquons bien déjà, ce qu'il y a là de disparité fondamentale. C'est déjà ce qui est sensible, inscrit, vivant et qui a fait l'immense retentissement de la psychanalyse même sous les formes imbé¬ciles où elle s'est d'abord présentée.
Quand je dis que l'entrée du mode du sujet qu'instaure la science bouleverse et force le domaine du rapport à la vérité, observez que, dans la parole donnée dans la psychanalyse au névrosé comme tel, ce qu'il représente, pour employer mon terme de tout à l'heure, c'est sans doute quelque chose qui appelle, qui se manifeste au premier plan comme demande de savoir et en tant que cette demande est adressée à la science. Ce qui s'introduit avec la psychanalyse déci¬dément du côté de celui qui s'autorise et se supporte d'être ici sujet de la scien¬ce, qu'il sache ou non en quoi pour autant il engage comme responsabilité, il faut bien le dire, il n'a pas l'air toujours de le savoir, quoi qu'il s'en targue, mais ce qui est original c'est que la parole est donnée à celui que j'ai appelé le névro¬sé, comme représentant de la vérité. Le névrosé, pour que la psychanalyse s'ins¬taure et ait ce que nous appellerons au sens large où j'emploie ce terme, un sens, c'est et ce n'est rien d'autre que la vérité qui parle, ce que j'ai appelé la vérité quand je l'ai fait dire, parlant en son nom: «Moi, la vérité, je parle ». C'est là sur quoi il nous est demandé de nous arrêter et au plus près car celui que nous écou¬tons la représente.
Telle est la dimension nouvelle, dont l'originalité tient dans cette disparité que ce crédit absolument insensé qui est fait à une manifestation de parole et de langage, se fait dans la science en tant précisément que la science, dans ce dépla¬cement fondamental qui l'instaure comme tel, l'exclut pour le sujet de la scien¬ce dont il ne s'agit que de suturer les béances, les ouvertures, les trous par où, comme tel, va entrer en jeu ce domaine ambigu, insaisissable, bien repéré depuis toujours pour être le domaine de la tromperie qui est celui où, comme telle, la vérité parle. C'est à cette jonction, à cet abouchement étrange qu'il s'agit de donner son statut, le le répète. Sans doute, ai-je eu trop l'occasion de m'aperce¬voir combien il est nécessaire pour se faire entendre, d'insister. -100-

Leçon du 12 janvier 1966
La vérité comme telle est incitée, est convoquée, non plus à être prise dans l'émergence du statut de la science comme problématique, mais à venir, si je puis dire, plaider sa cause elle-même à la barre, elle-même à poser le problème de son énigme. Dans le domaine de la science, ce rapport à la vérité ne saurait être éludé. Ce n'est pas pour rien que nous avons une logique qu'on appelle moder¬ne, logique dite propositionnelle, ébauchée par les Stoïciens, on peut même dire et croire qu'il faut aussi faire crédit tellement nous avons peu de documents. Elle repose, cette logique dont vous auriez tort de minimiser l'importance des manifestations car, même si tardive dans la construction de la science, ceci occu¬pe dans nos préoccupations présentes cette place extraordinaire, qui n'en fait pas moins révéler une problématique qui sans doute résolue dans les premiers temps de la science en marche, ne nous rejoint pas par hasard au rendez-vous où nous la trouvons maintenant.
Sans pouvoir même en dire quoi que ce soit qui rappelle à ceux qui savent la complexité, la richesse et les déchirements, les antinomies qu'elle instaure, je rappellerai simplement comme point de référence ce à quoi, si je puis dire, elle réduit la fonction de la vérité. C'est l'alétheia cette figure ambiguë de ce qui ne saurait révéler sans occulter, c'est cette alétheia dont un Heidegger nous rap¬pelle dans la pensée qui est la nôtre la fonction inaugurale, et nous appelle à y retourner, je dois dire non sans une étrange maladresse de philosophe car au point où nous en sommes, j'ose dire que nous, psychanalystes, nous avons plus à en dire, oui, plus à en dire, que ce que Heidegger dit du Sein, même barré dans son rapport au Wesen.
Laissons cela de côté un instant et disons qu'à l'alétheia, c'est pour cela que je l'ai réintroduit, depuis les Stoïciens, s'oppose l'alethés, le vrai au neutre, attri¬but. Qu'est-ce que peut vouloir dire l'alethés, détaché de l'alétheia ? Naturellement, ce n'est tout de même pas moi qui ai introduit pour la premiè¬re fois cette question. Disons que toute la logique, la logique moderne proposi¬tionnelle, que vous pouvez voir en ouvrant n'importe quel manuel, qu'on l'ap¬pelle symbolique ou non, vous verrez se constituer le jeu de ce qu'on appelle les opérations logiques, conjonction, disjonction, implication, implication réci¬proque, exclusion. Nulle part vous n'y trouverez, je vous le dis en passant, la fonction logique que j'ai introduite pourtant l'année dernière sous le nom de l'aliénation. J'y reviendrai.
Ces opérations se fondent, se définissent d'une façon qu'on appelle purement formelle, à partir de la possibilité de qualifier un énoncé d'alethés - vrai ou faux, - en d'autres termes de lui donner une valeur de vérité. La logique la plus commune qui dure depuis toujours et qui a peut-être quelque titre à faire durer, c'est une logique bivalente : un énoncé est vrai ou faux. -101-

L'objet de la psychanalyse
Il y a de fortes raisons de présumer que cette façon de prendre les choses est tout à fait insuffisante. D'ailleurs, il faut le reconnaître, les logiciens modernes s'en sont aperçus, d'où leur tentative d'édifier une logique multivalente. Ce n'est pas commode vous savez. Et d'ailleurs, je dirai, provisoirement, que cela ne nous intéresse pas. L'intéressant est de savoir simplement qu'on construit une logique sur le fondement bivalent de l'alethés, vrai ou pas, et qu'on peut construire quelque chose qui ne se limite pas du tout à la tautologie, le vrai est vrai, le faux est faux, qui peut s'étendre sur des pages et des pages et qui, bien sûr, tout en prenant fortement référence à la tautologie, n'en construit pas moins quelque chose où l'on gagne du terrain. C'est exactement le même problème que pose la mathématique qui est tautologique d'un certain point de vue de logi¬cien mais il n'en reste pas moins que c'est une conquête, un édifice justement fécond et dont les faites, les apogées, les développements, appelez ça comme vous voudrez, sont tout à fait substantiels, existants; au regard des prémisses, on a effectivement construit quelque chose, on a gagné un savoir.
Le rapport à la vérité est en d'autres termes ici suturé par la pure et simple référence à la valeur. Qu'on en demande plus quand on demande ce que c'est que d'être vrai, bien sûr, la pensée dite positiviste ou néo-positiviste aura là recours à la référence; mais ce recours à la référence en tant que ça serait l'expérience ou quoi que ce soit de l'offre d'une objectalité expérientielle sera toujours insuffi¬sant, comme il est facile de le démontrer chaque fois que cette voie est prise. Car on ne saurait, avec cette seule référence, expliquer ni le ressort, ni les parties, ni le développement, ni les crises de toute la construction scientifique.
Il nous faut nous rappeler, pour avoir seulement une saine logique, que nous ne pouvons complètement éliminer le simple rapport à l'être au sens aristotéli¬cien, lequel dit que le vrai est de dire de ce qui est, qu'il est ou n'est pas là, exis¬te; que le faux est de dire que ce qui est n'est pas, ou qu'il n'est pas qu'il est. On tente une issue à cette référence à l'être, alors là il y a l'issue russellienne, celle à l'événement qui est tout autre chose que l'objet. La gageure est tenue par Russell dont la seule référence événementielle, à savoir du recoupement spatio-temporel est quelque chose que nous pouvons appeler une rencontre : dès lors, on définira le vrai comme la probabilité d'un événement certain, le faux comme la probabilité d'un événement impossible.
Il n'y a qu'une faiblesse à cette théorie, à ce registre, c'est qu'il y a, - et c'est ici que nous remettons en jeu nous autres analystes une sorte de rencontre qui est celle dont je vous ai parlé la première année où j'ai parlé ici tout de suite après la répétition, - c'est précisément la rencontre avec la vérité. Impossible donc d'éliminer cette dimension que je décris comme celle du lieu de l'Autre où tout ce qui s'articule comme parole, se pose comme vrai même et y compris le -102-

Leçon du 12 janvier 1966
mensonge; la dimension du mensonge, contrairement à celle de la feinte, étant justement d'avoir le pouvoir de s'affirmer comme vérité.
Dans la dimension de la vérité, c'est-à-dire la totalité de ce qui entre dans notre champ comme fait symbolique, la vérité avant d'être vraie ou fausse, selon des critères qui, je vous l'ai indiqué, ne sont pas simples à définir puisque, tou¬jours, ils font entrer d'un côté, la question de l'être, et de l'autre, celui de la ren¬contre justement avec ce qui est en question avec la vérité. Et la vérité entre en jeu, s'instaure et s'articule comme primitive fiction autour de quoi va avoir à surgir un certain ordre de coordonnées dont il s'agit de ne pas oublier la struc¬ture, avant que quoi que ce soit puisse se poursuivre valablement de sa dialec¬tique, c'est cela qui est en question.
C'est ici que devient fascinant ce qui se poursuit comme oeuvre, comme étreinte, comme trame, sur ce point que j'ai appelé le point d'abouchement de la vérité et du savoir. Si l'année dernière nous avons ici fait si long, si grand état des thèmes de Frege, c'est qu'il tente une solution - une parmi les autres mais celle-là spécialement révélatrice pour nous, d'aller dans un sens radical - de ce que nous avons vu ou entrevu; grâce à certains de ceux qui veulent bien ici me répondre, ce que nous avons vu, c'est qu'au niveau de la conception du concept, tout est tiré du côté où ce qui va avoir à prendre valeur ou non de vérité, est marqué d'une certaine sollicitation, réduction, limitation qui est proprement celle du fait qu'il a pu en tirer la théorie du nombre qui est la sienne. Si l'on y regarde de près, le concept fregeien est entièrement centré sur ce à quoi peut être donné un nom propre. En quoi pour nous, avec la critique que j'en avais fait l'année dernière, - ici je demande pardon à ceux qui n'y étaient pas partici¬pants, - en quoi se révèle le caractère spécifiquement subjectif au sens de la structure que nous donnons au terme de sujet, de ce qui, pour un Frege, en tant que logicien de la science, est ce qui caractérise comme tel le sujet de la science. Je sais qu'ici je ne fais qu'approcher un point qui demanderait développement. Si développement il y a sur cette question, si question il peut y avoir là-dessus, ça ne pourra être posé qu'à mon séminaire fermé.
Mais j'en ai indiqué assez pour rejoindre ce sur quoi j'ai terminé la dernière fois, à savoir qu'il y a problème autour de cette fonction fregeienne précisément de la Bedeutungswert qui est Wahrheitswert, et que cette valeur de vérité, s'il y a problème, c'est là, peut-être, que vous verrez en fait que nous pouvons appor¬ter quelque chose qui en donne, qui en désigne, d'une façon rénovée par notre expérience, le véritable secret : il est de l'ordre de l'objet a.
C'est au niveau de l'objet a en tant qu'objet qui choit, dans l'appréhension d'un savoir, que nous sommes, comme hommes de la science, rejoints par la question de la vérité. Ceci est caché parce que l'objet a ne se voit même pas dans -103-

L'objet de la psychanalyse
la structure du sujet telle qu'elle est édifiée dans la logique moderne, et que c'est proprement ce que notre expérience nous force d'y restaurer là où la théorie précisément, non seulement se prétend mais se prouve être supérieure au mythe, et que c'est seulement à partir de là que peut être donné son statut, un statut dont on rende compte et non pas seulement qu'on constate, comme le fait d'être divisé, son statut au sujet précisément dont le sens ne saurait échapper à cette division.
C'est ici que s'introduit la structure du plan projectif pour autant que la sur¬face en est autre et nous permet de répondre autrement de ce qui se découpe comme sujet et comme objet. Cette bande de Moebius, je vous l'ai déjà montrée au cours des années passées, j'ai donné déjà les indications qui vous mettent sur la voie de son utilisation pour nous dans la structure. La bande de Moebius, je l'ai déjà une fois construite devant vous, vous savez comment ça se fait. On prend une bande du type de celles que j'appelle bande cylindrique et la retour¬nant d'un demi-tour, on la colle à elle-même, on fait ainsi cette bande de Moebius qui n'a qu'une surface, qui n'a pas d'endroit et d'envers. Et déjà, la pre¬mière fois que je l'ai introduite, j'ai fait allusion à ceci : comment cette surface peut-elle être, comme on dit d'un habit la doublure, comment peut-elle ou non être doublée? Eh bien, observez ici quelque chose d'essentiel à la structure de la sphère : cette structure de la sphère, sur laquelle vit toute la pensée, au moins celle qui est émergente jusqu'à l'entrée en jeu de la science, autrement dit la pen¬sée cosmologique qui, bien entendu, continue de faire valoir ses droits même dans la science, auprès de ceux qui ne savent pas ce qu'ils disent.
Il ne suffit pas d'avoir en matière sociale des prétentions révolutionnaires pour échapper à certaines impasses concernant précisément ce qui est pourtant à la racine de l'entrée en jeu d'une révolution quelconque, à savoir le sujet. Je n'évoquerai pas ici un dialogue que, peut-être, j'ai déjà évoqué avec un de mes confrères soviétiques. J'ai pu m'apercevoir et me faire confirmer depuis par une information qui, je vous prie de le croire, est abondante, que dans l'Union des Républiques Socialistes, on est encore aristotélicien, c'est-à-dire que la cosmo¬logie n'en est pas différente, c'est-à-dire que le monde est une sphère, que la sphère peut se doubler à l'intérieur d'une autre sphère et ainsi de suite en maniè¬re de pelures d'oignons. Tout rapport du sujet à l'objet est le rapport d'une de ces petites sphères à une sphère qui l'entoure et la nécessité d'une dernière sphè¬re, encore qu'elle ne soit pas formulée, est tout de même là implicite dans tout le mode de pensée, comme réalité.
Or, quoi qu'on en pense, c'est là quelque chose qui peut bien se peindre en couleurs et qu'on appelle ridiculement, - j'ai encore il n'y a pas longtemps entendu employer le terme, - réaliste, pour désigner le mythe de la réalité. En -104-

Leçon du 12 janvier 1966
effet, c'est bien d'une réalité mythique qu'il s'agit, mais appeler ça réaliste a quelque chose d'hallucinant comme l'histoire de la philosophie nous comman¬de d'appeler réaliste tout autre chose. C'est une affaire de querelle des univer¬saux. Quant à savoir si Freud tombait ou non dans le travers de prendre la réa¬lité pour la dernière, ou l'avant-dernière ou l'une quelconque de ces pelures, à savoir pour croire qu'il y a un monde dont la dernière sphère, si l'on peut dire, soit immobile, qu'elle soit motrice ou non, je pense que c'est là avancer quelque chose de tout à fait abusif; car s'il en était ainsi, Freud n'aurait pas opposé le principe du plaisir et le principe de réalité.
Mais c'est encore un fait dont personne n'est arrivé jusqu'à présent à prendre conscience des conséquences, à savoir de ce que cela suppose quant à la struc¬ture. Je répète qu'on voit combien ce fait est solidaire à la fois de l'idéalisme et d'un certain faux réalisme, qui est le réalisme - je ne dirai pas de ce qu'on appelle le sens commun, car le sens commun est insondable -, du sens des gens précisément qui se croient être un moi, un moi qui connaît et qui font une théo¬rie de la connaissance. Tant que la structure est faite de ces sphères qui s'enve¬loppent l'une l'autre, quel que soit l'ordre dans lequel elles s'étagent, nous nous trouvons justement devant cette figure : sphère subjective et toute sphère inter¬médiaire - il y aura toujours une certaine quantité de sphères intermédiaires, - idée, idée d'idée, représentation, représentation de représentation, idée de représentation, et qu'au-delà même de la dernière sphère, disons que c'est la sphère du phénomène, nous pourrions peut-être admettre l'existence d'une chose en soi, c'est-à-dire d'un au-delà de la dernière sphère. C'est autour de cela qu'on tourne depuis toujours et c'est l'impasse de la théorie de la connaissance.
La différence entre cette structure de la sphère et celle de la bande de Moebius, que je vous présente, est que si nous nous mettons à faire la doublure de cette bande de Moebius, qui est celle-là que je tiens là dans la main droite, quand nous aurons fait un tour, c'est ce que je vous ai dit quand je vous l'ai pré¬sentée, nous serons de l'autre côté de la bande; il semblerait donc qu'il faille la traverser comme je vous l'ai dit la première fois, pour lui faire sa doublure, mais c'est à condition de vouloir lui faire une doublure comme la doublure de ce manteau ou la doublure de la sphère de tout à l'heure, une doublure qui se ferme en un tour; mais si vous en faites deux, de tours, vous l'enveloppez complète¬ment, à savoir que vous n'avez plus besoin d'en faire d'autre. La bande de Moebius est complètement doublée avec cet élément qui, en plus, lui est enchaî¬né. Concaténation, terme essentiel à donner sa valeur non pas métaphorique mais concrète à la chaîne signifiante. Seulement, ce qui la double, cette bande de Moebius, c'est une surface qui n'a pas du tout les mêmes propriétés. C'est une surface qui si je la défais de cette bande de Moebius qui était bouclée avec elle – -105-

L'objet de la psychanalyse
je crois que nous n'avons pour l'instant plus rien à en faire - nous avons une surface qui a pour propriété de pouvoir, si je puis dire, en se doublant elle-même, en accolant une de ses faces, appelons-la la face bleue pour ne pas dire l'endroit et l'envers; elle n'a pas d'endroit ni d'envers, elle n'a un endroit et un envers qu'une fois qu'on a choisi, la face bleue est collée à elle-même et la face rouge est tout entière dans ce qui se voit à l'extérieur.
Voilà donc une surface qui a pour propriété la bande de Moebius primitive dans laquelle ces deux-là ont été faites, c'est une bande de Moebius que vous prenez, construisez de façon ordinaire en la retournant ainsi, si vous la décou¬pez, d'une façon équidistante à son bord, si vous y faites une coupure, vous aurez deux tours, vous aurez alors au centre une autre surface de Moebius et à la périphérie, une bande qui, elle, n'est pas une bande de Moebius, ni une bande cylindrique. C'est une bande avec deux faces. Mais ce n'est pas une bande cylin¬drique car, vous voyez, elle a quand même une forme un petit peu bizarre; cette forme, je vous la montre, elle est très simple à trouver, elle fait ici deux tours. Bon, faites la vérification. Cette bande est une bande applicable à la surface du tore. Voilà, je vous l'envoie pour que vous la regardiez.
Alors, qu'est-ce que nous avons ? Nous avons une bande de Moebius qui est telle que, subissant une coupure, une coupure typique, d'une façon régulière équidistante à son bord, on aboutit à quelque chose qui est la bande de Moebius qui reste toujours là et a quelque chose qui l'enveloppe complètement en faisant un double tour: ce n'est pas une bande de Moebius, c'est quelque chose qui enve¬loppe la bande de Moebius d'où ce quelque chose est issu, dans la mesure où cette bande résulte d'une division de la bande de Moebius. Cette bande, en tant qu'à la fois enchaînée à la bande de Moebius mais tout en en étant isolée, est applicable sur le tore; cette bande, c'est ce qui, pour nous, structuralement, s'applique le mieux à ce que je vous définis pour être le sujet, en tant que le sujet est barré.
Le sujet en tant qu'il est, d'une part quelque chose qui s'enveloppe lui-même ou encore ce quelque chose qui peut suffire à se manifester dans ce simple


Leçon du 12 janvier 1966
redoublement, car nul besoin même que la bande de Moebius reste isolée au centre, enchaînée puisque vous savez que cette bande, à la faire se redoubler, je peux refaire la structure d'une bande de Moebius.
Ceci va nous servir d'appui pour définir la fonction du sujet : quelque chose qui aura cette propriété essentielle à définir la conjonction de l'identité et de la différence. Voilà ce qui nous paraît le plus approprié à supporter pour nous structuralement la fonction du sujet. Vous y verrez des détails, des finesses qu'à mesure que je poursuivrai, vous y pourrez voir d'une façon plus intime ce rap¬port de la fonction du sujet à celle du signifiant et la distance qui sépare dans un cas et dans l'autre ce rapport à la conjonction de l'identité et de la différence.
Et maintenant, je vous indique que si la bande de Moebius est elle-même l'ef¬fet d'une coupure dans un autre mode de surface que pour vous faciliter les choses je n'ai pas introduite autrement, et que j'ai appelé tout à l'heure le plan projectif, c'est au prix d'y laisser le résidu d'une chute, elle, discale que je prends comme support de l'objet a, en tant que c'est de sa chute que dépend l'avène¬ment de la bande de Moebius, et que sa réintégration le modifie dans sa nature de chute discale, c'est-à-dire le rend sans endroit ni envers, et c'est là que nous retrouvons la définition de l'objet a comme non spéculaire.
C'est en tant que, vous le voyez, il se resuture, il se recolloque à sa place par rapport au sujet dans la bande de Moebius qu'il a pour propriété de devenir ce quelque chose d'autre dont les lois sont radicalement différentes de celles de n'importe quel trou fait sur la sphère qui aussi bien définit sujet ou objet. C'est un objet tout à fait spécial. Et hier soir, - je regrette que la personne qui a intro¬duit ce terme soit actuellement partie, vu l'heure - on nous a parlé de retour¬nement. Aucun emploi d'un terme tel que celui-là ne saurait être tenu pour légi¬time sauf à être proprement gâché s'il ne ressortit pas à cette référence structu¬rale, c'est à savoir que sont d'une portée toute différente selon les structures, ce qui peut se qualifier de retournement. A quoi bon ai-je martelé depuis des années la différence du réel, de l'imaginaire, du symbolique que vous voyez maintenant s'incarner, je pense que vous le sentez, que tout à l'heure, dans ses successives sphères, vous avez bien vu comment là, l'imaginaire trouve sa place, l'imaginaire c'est toujours la sphère intermédiaire entre une sphère et l'autre. L'imaginaire n'a-t-il que ce sens ou peut-il en avoir un autre ? Comment parler d'une façon univoque de retournement, comment le faire sentir?
Un gant, prenons la plus vieille façon de présenter les choses, elle est déjà dans Kant. Un gant retourné et un gant dans le miroir, ce n'est pas la même chose. Un gant retourné c'est dans le réel, un gant dans le miroir c'est de l'ima¬ginaire pour autant que vous prenez l'image du gant dans le miroir pour l'ima¬ge du gant qui est dedans. A partir de là, vous pouvez bien voir, que pour nos -107-

L'objet de la psychanalyse
formes, celles que je peux vous dessiner au tableau, il en est de même, parce qu'elles ont un endroit et un envers et parce qu'elles ont un axe de symétrie. Mais pour le plan projectif et pour la bande de Moebius, qui n'ont pas d'en¬droit ni d'envers ni de plan de symétrie, quoi qu'ils se divisent en deux, ce que vous aurez dans le miroir est sérieusement à questionner. Quant à ce que vous avez dans le réel, essayez toujours de retourner une bande de Moebius, vous la retournerez tant que vous voudrez, elle aura toujours la même torsion car en effet cette bande de Moebius a une torsion qui lui est propre et c'est à ce titre qu'on peut croire qu'elle est spéculaire : elle tourne ou à droite ou à gauche. C'est justement en quoi je ne dis pas que la bande de Moebius n'est pas spécu¬laire, nous définirons le statut de sa spécularité propre, nous verrons que cela nous mènera à certaines conséquences.
Ce qui est important, c'est cette fausse complémentarité qui fait que nous avons d'une part, une bande de Moebius qui pour nous est support et structure du sujet en tant que nous la divisons, si nous la divisons par le milieu nous n'au¬rons plus ce résidu de la bande de Moebius enchaîné que je vous ai montré tout à l'heure, mais nous l'aurons encore sous la forme précisément de cette coupu¬re, et qu'importe, l'essentiel sera obtenu, à savoir la bande que nous appellerons torique, applicable sur le tore, et qui est capable de restituer, en s'appliquant sur elle-même, la bande de Moebius. Ceci, pour nous structure le sujet.
Quelque chose se conjoint à cet $, que nous appelons a, qui est un objet non spéculaire; d'une part, en tant qu'il se ressoude, il est considéré comme support de ce $, du sujet; d'autre part, en étant chu, il perd tout privilège et littéralement laisse le sujet seul, sans recours de ce support, ce support est oublié et disparu. C'est là que j'ai voulu vous mener aujourd'hui. je m'excuse de n'avoir pas pu pousser plus loin cet exposé mais j'ai pensé depuis longtemps qu'à ne pas mâcher littéralement les pas, je risquais de prêter à la rechute toujours dans la pensée psycho-cosmologique qui est précisément celle à laquelle notre expé¬rience va mettre un terme. -108-

Leçon VII 19 janvier 1966 Séminaire fermé

Aujourd'hui va être employé à une sorte d'épreuve dont je voudrais vous dire d'abord le dessein. C'est d'abord une espèce d'échantillon de méthode. On va vous parler - pas moi, la personne que j'en ai chargée, - on va vous parler d'un éclairage apporté sur un point particulier de La Divine Comédie de Dante par quelqu'un qui, manifestement y a été guidé par les suggestions qu'il a reçues de la connaissance de mon stade du miroir.
Bien sûr, ce n'est pas ça qui lui a donné la connaissance de Dante. Monsieur Dragonetti, auteur de l'article dont on va vous rendre compte, est un éminent romaniste dont la connaissance très ample de Dante est justement ce qui donne la valeur au repérage qu'il a fait de la fonction du miroir dans un style tel que cela lui permette d'apporter sur la conscience, sa fonction fondamentale, des notations, on peut dire, tout à fait sans rapport avec ce qui circule de son temps. C'est cela qu'on va vous présenter.
Quel en est l'intérêt ? C'est d'indiquer le sens dans lequel pourrait être fait cet échantillonnage de structure qui permettrait de donner un ordre, un ordre autre que reposant sur des préconceptions d'évolution linéaire, d'évolution histo¬rique ou plus exactement de cette introduction dans l'histoire de cette notion d'évolution qui la fausse complètement.
Bref, c'est là une espèce de premier modèle, modèle emprunté à ce qui se produit effectivement dans la réalité, mais qui est en quelque sorte confiné à des travaux de spécialistes, un modèle, si l'on peut dire, si vous voulez, de méthode historique telle qu'elle pourrait être guidée par les considérations structuralistes qui, ici, nous guident, en tant qu'elles seraient employées avec les références psychanalytiques. Ce sera une occasion de les rappeler.
Cela me mettra, du même coup, en posture de vous rappeler certains acquis de mon enseignement antérieur pour autant que j'aurai à les remettre très prochaine¬ment en communication avec ce que je continue de vous développer des struc- ¬- 109-

L'objet de la psychanalyse
tures topologiques fondamentales pour autant qu'elles sont pour nous des structures-guides.
je vous parlerai d'autre chose dont je vous laisse la surprise mais dont je vous indique dès maintenant que tout en étant une analyse structurale, d'un autre point du donné de l'acquis culturel - vous verrez tout à l'heure ce que c'est que j'ai choisi - à quelques siècles de distance de Dante, je me trouverai amené ici à un de ces points tournants d'introduction, de mise en évidence, de saillie d'une donnée structurale qui nous sera spécialement, pour nous psychanalystes, de la plus grande utilité comme fondement, pour essayer d'ordonner ce qui se dit de complètement confus parce que collabé, parce qu'écrasé, si l'on peut dire, par les différents plans que ça invoque au sujet du masochisme.
Alors, je donne la parole à Madame le Docteur Parisot qui va vous rendre compte de cet article sur un point particulier de la Divine Comédie, à savoir cette présence de la spécularité, de ce que Dante en pense.

Docteur Th. Parisot - Le travail de Dragonetti est un travail qu'il a publié dans la Revue des Études Italiennes n° 102, septembre 1965. Il a donné pour titre à son travail : «Dante et Narcisse, ou les faux monnayeurs de l'image».
Dans La Divine Comédie il y a deux allusions, et deux seulement au mythe de Narcisse. La première en Enfer, où le nom de Narcisse est mentionné; la deuxième au Paradis, où il est traité seulement sous la forme d'une périphrase. Le propos de Roger Dragonetti c'est, par le biais du commentaire de ces deux passages, d'avancer que la substance de ce mythe est sans cesse présente dans la Divine Comédie, et qu'elle fut le monstre intime de Dante.
La première allusion, celle de l'Enfer, on la trouve dans le Chant XXX; cette allusion elle-même est au vers 128. Elle figure au cours de l'épisode des faux monnayeurs. L'épisode, le voici: Dante aperçoit un hydropique au ventre pro¬éminent et aux membres disproportionnés : c'est Maître Adam. L'image obsé¬dante des ruisseaux de Casentin ne fait qu'augmenter la soif qui le dévore. Accolées à lui, deux ombres : l'une c'est la femme de Putiphar, l'autre c'est Sinon, le Grec de Troie.
Maître Adam et Sinon échangent des coups dans une rixe provoquée par le premier, qui a traité le Grec de fourbe. Le texte, le voilà, traduit naturellement
« Et que te châtie, dit le Grec, la soif qui te crevasse la langue ainsi que l'eau pourrie qui fait que ton ventre te fait une clôture devant les yeux. »
A quoi le faux monnayeur répond
« Comme d'habitude ta bouche ne se démantibule que pour son mal car -110-



Leçon du 19 janvier 1966
si j'ai soif et si l'humeur me farcit, tu as la fièvre et la tête te fait mal et pour lécher le miroir de Narcisse, il ne te faudrait pas de longues paroles d'invitation. »

Premier point : le miroir de Narcisse. Ce miroir de Narcisse, on ne peut pas le prendre pour une simple métaphore, pour désigner l'eau fraîche. Ce n'est pas l'eau fraîche, désignée en termes plus beaux. D'ailleurs ce serait tout à fait contraire à l'idée que Dante a de la poésie. C'est donc là une métaphore, mais c'est la métamorphose de cette eau, la métamorphose de cette eau en miroir de Narcisse. Dante ne parle donc pas seulement de l'eau mais d'une surface réflé¬chissante, comme durcie, qui renvoie l'image d'un Narcisse épris de son ombre. Ainsi l'eau fraîche est effectivement cette eau, mais une eau transmuée en miroir, une eau changée en image de l'eau. A partir de quoi la riposte de Maître Adam prend son sens. On peut traduire comme ça :
« Ta fièvre te donne tellement soif que tu ne te ferais pas beaucoup prier pour lécher une image de l'eau. »

Le deuxième point, c'est le sens allégorique qui concorde avec la lecture lit¬térale de ces vers. Il faut donc chercher le sens symbolique de la faute de Maître Adam et le sens symbolique de cette difformité qu'est l'hydropisie. Maître Adam est un faux monnayeur mais dont la faute apparaît d'une singulière gra¬vité étant donné l'endroit où il est : dans l'Enfer. Ce qu'il a fait : à l'instigation des Comtes de Romena, il a fabriqué des florins. Ces florins étaient bons de poids mais ils comportaient un alliage. Le florin était en principe une monnaie d'or pur. Ceux-là ne sont pas d'or pur. Ils comportent trois carats de métal. Avant d'approfondir le sens de cette faute, il convient de la situer dans ce qu'on peut appeler l'ordonnance morale de l'Enfer qui est exposée dans le Chant XI, exposée par la bouche de Virgile. Il est dit que la fraude, d'une part présuppose la malice et d'autre part, il est dit que la fraude est le mal propre à l'homme.
Le premier point : la fraude, la falsification présuppose la malice. La malice se manifeste dans le choix délibéré du mal que l'on poursuit. Elle falsifie le prin¬cipe lui-même qui fonde toute vertu sur le bien en se dissimulant sous l'appa¬rence d'un bien. Elle atteint Dieu dans ce qu'il y a de plus proche de son essen¬ce, à savoir la raison. Si la raison rend l'homme semblable à Dieu, c'est aussi par elle que cette similitude, dans l'analyse, s'adultère en son reflet, celui d'un Autre absolu, une semblance de l'absolu. La raison, captive de sa propre image du bien, séduite à son reflet, se rend semblable à son reflet, en se choisissant comme telle, sens absolu de métamorphose. Et ce sens, qui attire en son creux l'être de toute chose, en tire un double ressemblant, où rien jamais ne se présente, ne se - 111 -

L'objet de la psychanalyse
dérobe, sous la semblance d'un absolu. C'est donc par sa latence que la malice est redoutable, et le propre de la malice c'est qu'elle n'apparaît jamais. Ce n'est aucune interprétation, c'est dans le texte, ça. En fait c'est dans le Chant XI.
La deuxième chose qui est dite dans ce Chant, c'est que la fraude est le mal propre à l'homme. C'est Virgile qui l'exprime dans un raccourci tout à fait sai¬sissant en un seul vers, le vers 52 de ce chant XI :
« La fraude dont toute conscience sent le remords ».

En d'autres termes, toute conscience comme telle est mordue par la fraude. Il y a chez tout homme quelque chose de fondamentalement faussé dont la conscience porte les marques. Il s'agirait de la faute première, la faute première c'est la séparation, c'est la morsure. Et dans la faute de toute conscience dans le remords, il y a ce « mor » de la morsure. Et c'est la morsure d'Adam qui a pro¬voqué cette séparation, cette brisure, cette brisure de la raison. Donc toute conscience est toujours déjà en rupture, entamée qu'elle est par la falsification originelle. Le faux monnayeur s'appelle Adam. Naturellement le nom de ce per¬sonnage rappelle celui du premier homme et précédant le texte que j'ai lu au début, le texte de l'allusion à Narcisse, tous les thèmes de la faute originelle sont présents.
Maintenant, en tenant compte de ce rapprochement symbolique et dans le même registre d'interprétation, on va voir en quel sens la fausse monnaie est une image de la faute originelle. Ce florin, je vous l'ai dit, était un florin d'or pur, la nature restant toujours à cette époque la référence. Ce florin d'or pur se recon¬naît comme monnaie pure au nom et à l'effigie, nom et effigie qui sont signes de vérité. Mais ce pouvoir de signifier appartient naturellement à celui qui a auto¬rité pour authentifier le signe, c'est-à-dire le prince. Le prince se rend coupable s'il corrompt le signe. Le florin d'or est marqué à l'effigie de Jean-Baptiste. Cette effigie comme signe est donc le rappel d'un ordre divin à sauvegarder. Lorsque la monnaie est falsifiée, le rapport authentique du signe et de la matiè¬re est détruit. Le symbole perverti en fiction crée une image d'intégrité sous laquelle s'imbriquent tous les abus de la fraude. La fraude falsifie donc la vérité de la monnaie et du même coup elle falsifie la monnaie de la vérité. La monnaie de la vérité c'est une chose sainte. Elle adultère donc l'ordre divin; elle adultère le rapport à Dieu, le rapport à la source qui fonde l'ordre naturel des valeurs.
Quant au sens symbolique maintenant de la difformité de Maître Adam, on peut toujours dans le même registre la prouver. La chose publique, de tout temps, a été comparée à un corps, le corps social qu'on emploie même mainte¬nant et les effets que provoque sur ce corps le gonflement démesuré des richesses abusives du prince conduit à des images de difformité. Le prince est un -112-

Leçon du 19 janvier 1966
membre de ce corps. Il devient une sorte de monstre, démesurément gonflé, gonflé au détriment du reste du corps, c'est-à-dire de la communauté. Il en résulte une disproportion monstrueuse de cette communauté, et la difformité de Maître Adam, cette hydropisie, une hydropisie telle qu'il a un énorme corps, une énorme panse. Cette panse monte devant ses yeux, donc elle fait un écran devant ses yeux, elle l'aveugle, cette panse est pleine d'une eau qui est stagnan¬te des richesses du prince. Stagnante, elle se corrompt. Stagnante, elle ne peut plus circuler dans le reste du corps de Maître Adam et elle entraîne donc cette sécheresse de la bouche où les lèvres sont figées. Elle entraîne cette soif constan¬te et également cette maigreur des membres inférieurs qui ne peuvent plus sou¬tenir Maître Adam, cette énorme panse aveugle...
En tenant compte de ces remarques, on peut se demander dans ce que repré¬sente Maître Adam, et que représente Sinon, que représente cette rixe, c'est-à-¬dire quel est le rapport entre Maître Adam et Sinon qui se termine par cette mer¬veilleuse allusion?
Tout d'abord Maître Adam : la scène se déroule donc dans la perspective de la malice latente d'où est sorti l'art frauduleux du premier homme. Ce mal propre à l'homme, l'hydropisie le symbolise. C'est une maladie de l'eau, une perversion de l'homme à la source, et c'est une maladie pesante qui immobilise Adam dans une position grotesque. Là est la marque de son impuissance radi¬cale. L'image des ruisseaux de Casentin, le Casentin est un lieu proche de Romena et Romena est le lieu de la faute : c'est là qu'Adam a falsifié sa mon¬naie. Cette image de cette source anéantie dans son reflet tourmente Adam et il y a le fait que, pourtant, il est prêt à sacrifier cette image pour voir ses instiga¬teurs. Il est prêt à sacrifier ce reflet pour voir le prince, c'est-à-dire celui qui est la cause de sa destruction spirituelle, c'est-à-dire la malice elle-même. Et le désir de la vue de la malice n'a d'égal que l'impuissance radicale d'Adam à voir cette ombre puisqu'il ne veut pas s'émouvoir.
Si on rappelle que le propre de la malice est sa latence, on comprend bien que ce qu'Adam poursuit, le principe du mal, préférable à la source qui désaltère, se dérobe, et que ce n'est rien d'autre que le refus d'être, donc la dérobade radica¬le. Et Maître Adam le porte en lui. Il le porte en lui comme un vide gonflé en rêve d'absolu. Et ce que son désir poursuit, ce n'est rien d'autre, en fin de comp¬te, que Maître Adam lui-même, au regard duquel échappe pour toujours le prin¬cipe du mal comme l'Autre de l'absolu.
En sacrifiant la monnaie, chose sainte, la faute a donc provoqué la perversion du signe, métamorphosé en fiction le symbole, souillé la source de justice, falsi¬fié le lien d'amour entre les hommes tel qu'il est voulu par Dieu. Il y a donc eu un choix. Mais ce choix néanmoins, c'est quand même un amour mais un autre -113-

L'objet de la psychanalyse
amour, c'est celui que l'homme reporte entièrement sur soi par le détour d'une image, image qui feint l'amour pour autrui. C'est une doublure de l'absolu qui manque par un absolu fictif. Voilà pour Maître Adam.
Maintenant qu'en est-il de Sinon ? En falsifiant l'indicateur du principe divin, Maître Adam engage toute la communauté dans une aventure de l'être et de l'apparence. C'est ce qui ressort des paroles de Sinon. Sinon dit ceci : « et si je parlais faussement, eh bien toi, tu faussas la frappe et je suis ici pour un seul crime, et toi pour plus de crimes qu'aucun autre, fût-il démon ». Sinon entre en scène alors que la monnaie, parole de la vérité est déjà falsifiée. C'est du produit de Maître Adam qu'il va faire usage. Dans la falsification de la parole de vérité, Sinon, lui, il n'y est pour rien. Il entre en jeu au niveau des effets de l'acte de Maître Adam. La parole pervertie a entraîné une falsification illimitée du langa¬ge et c'est du langage que Sinon abuse.
Le crime de Sinon c'est de s'être donné pour un déserteur du camp grec et d'avoir décidé les Troyens à faire rentrer le cheval de bois dans leur ville. En principe c'est ça. Ce qui le présente donc comme un fourbe par tactique. Mais son crime est double. C'est donc la fourberie par tactique, mais il est également impliqué, à l'instar du crime de judas, comme parjure dans un délit de notorié¬té universelle. Il est le simulateur, qui feint d'être ce qu'il n'est pas, et un parju¬re, parce que le langage dont il abuse est une offense envers les dieux.
Le rapport, maintenant entre Maître Adam et Sinon: Sinon occupe une posi¬tion très particulière dans cette scène. Il est accolé d'une manière très étroite à l'hydropique et il semble même faire corps avec lui. Maître Adam ne peut l'apercevoir et Maître Adam ignore même l'origine d'un tel voisinage. Tout se passe comme si, une fois mise en circulation, la fausse parole, tout comme la fausse monnaie, ressemble tellement à l'authentique que la vraie devient mécon¬naissable et invisible. Le signe qui porte garantie, efface dans sa légalité appa¬rente les traces de son origine suspecte, tant et si bien que le faux monnayeur lui-même n'est pas capable d'identifier les produits de son artifice.
Et la rixe éclate au moment où Sinon s'entend présenter par Maître Adam sous le qualificatif de fourbe. Maître Adam dit
« Le fourbe, Sinon, le grec de Troie ».

Il s'entend, donc, d'une part, dénoncé aux yeux du monde, et d'autre part, il s'entend dénoncé dans l'attitude de sa latence. Et dans l'altercation au rythme extraordinairement rapide, tour à tour les deux simulateurs se placent en postu¬re d'accusé et d'accusateur ne reconnaissant nullement dans la malice de l'autre leur propre simulation et même jouant le jeu de la vérité. Le mot vérité revient par trois fois dans la bouche d'Adam.
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Tout ceci semble symboliser deux phases du mouvement d'auto-fascination de la conscience frauduleuse. D'une part Maître Adam, bien que rivé à une image d'eau, image qui n'a pas pour lui de pouvoir autonome puisqu'il préfère à ce reflet la vision du principe du mal et d'autre part, Sinon, que le principe du mal ne peut intéresser puisqu'il ne se sent pas responsable de cette perversion. Lui, Sinon, il n'a donc rien à préférer à une image d'eau. La source, anéantie dans le langage qu'il a feint, fait si bien recette sur cette fiction qu'elle acquiert un pouvoir autonome pour Sinon. Pour Sinon, la vraie source est devenue cette eau en image dont la conscience qui rêve est capable de s'abreuver. D'où la réflexion de Maître Adam à Sinon, que pour lécher le miroir de Narcisse, il ne faudrait pas pour l'y inviter beaucoup de paroles.
Sinon représente dans le mouvement de la fraude, le point culminant, la per¬version radicale où la malice enferme le falsificateur dans son image devenue pour lui la vérité même. Image de rien. On peut probablement dire que c'est à l'absolu de cette image que le pervers est fixé. Ce qu'il en est de Dante dans cette histoire, Dante le raconte lui-même. Il est fasciné par le spectacle de l'alterca¬tion; il est fasciné par les images de l'enfer. Et pour rompre l'adhésion de son regard à l'erreur, il faut l'intervention de la voix de Virgile. Virgile dit :
« Or donc, prends garde ».

De ces images, Dante a à se détourner, ne pas prendre ces images pour la réa¬lité et apprendre à se détourner, tel est le sens que Virgile donne au chemin que Dante parcourt avec lui. Prendre garde à ce danger de capture, c'est veiller à la vérité.
Dante en effet s'éveille mais il lui faudra plus qu'une mise en garde pour s'éveiller vraiment. Voilà le texte dans la traduction de Madame A. Masseron. C'est Dante qui parle :
« Je me tournai vers lui plein d'une honte telle qu'elle vit encore en ma mémoire et pareil à celui qui rêve son dommage, et rêvant souhaite rêver, si bien qu'il désire ardemment ce qui est, comme si cela n'était point, tel je me vis ne pouvant pas parler car j'eusse souhaité m'excuser et je m'excusais en vérité tout en ne croyant point le faire ».

La voix de Virgile amène Dante à la vérité et ce, dans la honte. Mais cet éveil est bref. Né à la vérité dans la honte, Dante s'arrête. Il s'arrête pour réfléchir la honte en voulant l'exprimer. En voulant parler pour s'excuser, Dante cesse de voir la réalité qui parle par elle-même dans le silence de la honte. Et son désir d'expression fait qu'il méconnaît cette vérité même au moment où elle s'accom¬plit. Il tombe à nouveau dans la réflexion brisée qu'il assimile à un sommeil. -115-

L'objet de la psychanalyse
Cette comparaison fixe en quelque sorte l'impuissance radicale de la raison à jamais retrouver par elle-même la vérité. Dante, le dormeur, désire ce qui est comme si cela n'était pas. Le fait réel, à savoir la vérité parlant par elle-même à travers la honte, est transmuée en irréel, l'impossibilité de parler. La réalité est prise pour l'irréel.
Virgile intervient à toute vitesse à ce moment-là et il dit :
« Moins de honte efface un manquement plus grave que ne l'a été le tien. C'est pourquoi, de toute tristesse, allège-toi».

De tristesse il s'agit. Et là, Virgile met l'accent sur ce qui, par delà la honte, pèse sur Dante, un résidu de pesanteur, un résidu de mauvais désir. Cette deuxième intervention semble avoir plus que la valeur de mise en garde de la première. On pourrait peut-être le dire, l'assimiler à une intervention. En tout cas, il en apparaît que la conscience originellement mordue est incapable, livrée à elle-même, de réagir contre le mauvais désir, la basse envie. Dante clôt ce chant XXX par ces paroles de Virgile. Il pose Virgile en quelque sorte comme mémoire de présence. Virgile dit
« Et dis toi bien que je suis toujours à ton côté s'il arrive encore que le hasard te mène en quelque lieu où se trouvent des gens de semblable liti¬ge. Vouloir ouir de telles choses est une basse envie ».

Peut-être peut-on rapprocher la place qu'occupe Virgile de celle de l'analys¬te.
La deuxième allusion au mythe de Narcisse est celle-ci dans le Paradis au Chant 111. La scène se passe dans le ciel de la lune. Béatrice vient de détruire l'opinion erronée de Dante sur les taches lunaires. Dante se dispose, à ce moment-là, à confesser son redressement et sa nouvelle conviction. Voilà ce que Dante dit
« Et moi, pour confesser que corrigé et persuadé je l'étais bien, autant que me le permit ma révérence, je levai haut la tête afin de mieux parler. Mais une vision apparut qui retint à elle mon attention si étroitement par son aspect que de ma confession je ne me souvins plus. Tel d'un cristal transparent et limpide ou de la surface des eaux pures et tranquilles non assez profondes pour que les fonds en soient obscurcis, nous reviennent les traits de notre visage si affadis qu'une perle sur un fond blanc n'arri¬ve point brûlante à nos prunelles, telles je vis plusieurs figures prêtes à parler, ce qui fut cause que je courus à l'erreur contraire à celle qui fit naître l'amour entre l'homme et la fontaine. Aussitôt, dans l'instant que 1.e m'aperçus de leur présence, estimant que c'était là le reflet de visages -116-

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vus en miroir, pour voir à qui ils appartenaient, je tournai mes yeux en arrière. Mais je ne vis rien. Et je les reportai devant moi, droit aux yeux de mon doux guide qui, souriant, avait une flamme en son saint regard».

Dante se disposait à confesser son redressement mais cependant, il n'a pas parlé. Le geste de porter le visage en avant change d'intention, devant une vision qui s'impose avec tant de force que Dante en oublie sa confession. Dante aper¬çoit plusieurs visages qui, comme lui, sont prêts à parler. Croyant apercevoir des images de miroir, il tourne la tête en arrière pour voir de qui elles proviennent, et ne voyant rien, il reporte les yeux en avant, droit dans le regard de Béatrice.
Dans le Chant II qui précède, Béatrice avait donc expliqué à Dante ce que c'était que les taches lunaires, et elle avait dit à Dante que ce qui, sur la lune, lui apparaît comme ombre, se révèle en vérité être aussi lumière, mais lumière qui se différencie de la partie proprement lumineuse de la lune par un degré de réceptivité, ou plutôt de transparence, je crois que le terme de transparence convient mieux, un degré de transparence moindre. Alors, ombre, comprise comme lumière et toujours présentée comme lumière apparaissant sur un fond lumineux, ce fond étant la mesure qui rend sensible leur différence et possible leur apparition. Les ombres, les âmes du paradis sont, bien entendu, comprises aussi comme lumière et c'est à la lumière divine qu'elles s'allument et laissent passer les rayons sans les arrêter.
Dante symboliserait Dieu par un miroir où se reflètent les âmes du Paradis. Enfin c'est la conviction de Dragonetti. Non pas par un miroir étamé, mais un miroir dont le fond demeure entièrement lumière. Les ombres, les images trans¬parentes apparaissent dans le royaume de la lumière et là, la réflexion est consi¬dérée de manière différente de la réflexion terrestre. La réflexion est conçue comme action de rayonnement direct de la lumière divine à travers la transpa¬rence des corps célestes, et non pas comme réflexion des rayons produits par des corps dont l'opacité fait écran à cette lumière. Dante précise bien que la surface plus ou moins spéculaire sur laquelle apparaît sa vision est semblable à celle d'un cristal ou à celle d'eaux dont le fond n'est pas obscur, dont le fond n'est pas dérobé. Fond obscur et fond dérobé, c'est le tain du miroir de Narcisse. Ici le fond est lumière. Ce n'est même pas qu'il n'y a pas de fond. Le fond est quelque chose et il est lumière. Il ne s'agit donc pas de miroir sur le modèle terrestre; il s'agit de transparence pure, de miroir sur le mode céleste.
De plus, il y a deux sortes d'images qui sont apparues, il y a les figures prêtes à parler, il y a les figures mirées. Et ces images jouent l'une dans l'autre, de manière à donner l'impression que les figures mirées, les visages des spectateurs, se mêlent aux visages prêts à parler.
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Dante se retourne pour rompre le sortilège du miroir et il révèle du même coup, dit Dragonetti, à quel degré il est conscient de l'erreur qui pervertit pareil rapport aux images. Dante a porté sur la vision un regard captif de son reflet, et tel qu'il a changé la transparence en spectacle. Ce que Dante dénoncerait comme «l'erreur contraire à celle qui enflamma d'amour l'homme pour la fontaine» c'est dans le refus de la raison sur elle-même d'avoir fait disparaître la réalité dans une image.
A l'appel de la vision, Dante répond par le redressement spontané du regard en direction des yeux de Béatrice. Pour Dragonetti, Béatrice serait la vérité révé¬lée qui détourne Dante de la fascination d'une raison trop rassurée sur sa droi¬ture. Et au regard de Dante sur la transparence, le devenir transparent de ce regard lui-même.
Dragonetti dit que voir serait intérioriser la raison dans la foi. Le danger qui guette Dante est que sa raison face à la transparence, soit tentée de la représen¬ter au lieu de s'y présenter. La raison qui veut réduire la foi à une image de la réflexion terrestre ne mériterait plus alors ce nom, parce que non seulement elle transforme son objet qui est essentiellement lumière en ombre mais que, coupée de la vraie lumière cette raison qui devrait être transparente, devient alors elle-même ombre projetée sur les choses. Dans cela, je pense que Dragonetti voit un Dante dont le monstre s'incline sous le mythe de Narcisse.
Mais à cette interprétation de Dragonetti, peut-être peut-on ajouter ceci que, au sein de la transparence du Paradis il n'est nulle possibilité d'être partie pre¬nante. Remettre à Dieu la cause de son désir est la seule voie possible. Peut-être est-ce là le fantasme de Dante : la transparence de son regard face à la lumière de Dieu.
Enfin au Paradis, il y a Dieu. Tout est lumière et la lumière vient de Dieu. La lumière c'est le regard de Dieu. Et, entre Dieu et Dante, il y a Béatrice qui n'est pas Dieu, qui n'est pas non plus je crois la vérité révélée de Dragonetti, mais Béatrice qui porte la marque de Dieu. Puis il y a, toujours entre Dieu et Dante la vision de Dante, sur laquelle il a collé des figures mirées. C'est de ces figures mirées dont il a rompu le sortilège en se retournant, ce n'est pas de la vision elle-même, la vision elle-même préexistait à ces figures mirées. Cette vision, ce n'est pas la vision de n'importe quoi, c'est la vision d'âmes qui par contrainte man¬quèrent à leurs vœux de chasteté. C'est la vision de créatures de Dieu. Puis il y a Dante. Or, au Paradis la réflexion est conçue comme action de rayonnement direct de la lumière divine à travers la transparence des corps célestes. En face de Dieu, dans le champ du regard de Dieu, la seule présence qui ne soit pas transparente c'est Dante, peut-être la terre, un fond obscur. Alors, plutôt que du narcissisme de Dante, ne s'agirait-il pas également du narcissisme de Dieu? -118-

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Docteur Jacques Lacan - Vous avez eu un compte rendu très fidèle de cet article de Dragonetti. Pour ceux qui, peut-être, se seraient perdus à travers la fidélité même des détours que suit à cette occasion Dragonetti, je vais essayer de reprendre, une fois de plus, et résumer ce dont il s'agit. En même temps que, comme je l'ai annoncé, je montrerai l'intérêt qu'a pour nous une pareille réfé¬rence.
Notre départ de cette année a été de rendre cohérent ce que nous avons à énoncer de la fonction de l'objet a dans la position de la psychanalyse en tant qu'elle s'origine de la science, et de la science dans son rapport très particulier à la vérité, la science étant entendue comme la science moderne née au XVIIe siècle qu'on a appelé, en raison de cette mutation de la position du savoir, le siècle du génie. Vous verrez que nous allons venir tout à l'heure à une des autres faces de cette apparition de la position scientifique en tant qu'elle a été éminemment incarnée par un autre que Descartes. Vous verrez tout à l'heure lequel, si vous ne le devinez déjà.
Il y a donc là une transformation profonde de quelque chose qui n'est pas éternel, qui répond à un autre champ, à un autre intervalle de l'histoire à savoir le rapport, antérieur à l'origine de la science, à ce qui s'inscrit sous la forme que je ne qualifierai pas de plus générale et que j'ai qualifiée d'antérieure, des rap¬ports du savoir et de la vérité. Ces rapports du savoir et de la vérité, c'est toute la tradition que nous allons appeler, pour une plus grande commodité, philoso¬phique. C'est dans ce cadre topologique que se situe la position d'un Dante. N'allons pas trop vite. Je ne dis pas que Dante soit un philosophe, encore que son rapport à la philosophie soit tel qu'il ait pu être suivi, isolé, dans tout un ouvrage, par exemple celui de Monsieur Etienne Gilson qui a pour titre préci¬sément, Dante et la Philosophie et qui tient sa promesse en nous en montrant l'instance scandant la vie et l’œuvre de Dante.
Notre topologie, ici, au sens où je l'entends, où je la manie, où je vous y introduis, n'a pas d'autre fonction que de permettre de repérer ces transforma¬tions des rapports du savoir et de la vérité. Si Dante est ici choisi par nous aujourd'hui, pour vous être présenté, à l'intérieur de sa création poétique la plus éminente, celle de La Divine Comédie, c'est pour une raison qui nous le déter¬mine en deux temps, si l'on peut dire, ce choix.
Premièrement il y introduit la présence de la construction religieuse chré¬tienne et la thèse latente, disons dans ce choix, est celle-ci qu'à l'origine de la tra¬dition religieuse chrétienne, il y a cette introduction dans le champ des rapports du savoir et de la vérité d'un certain Dieu auquel nous arriverons tout à l'heu¬re, pour le définir dans son origine, dans son origine juive en tant que sa pré¬sence est le point de cristallisation de cette mue fondamentale pour nous, inau¬ - 119 -

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gurale, qui est celle même de l'introduction de la science. Je dis, je l'ai déjà suf-fisamment indiqué, je le répète ici avec plus de force, et je vais le motiver tout à l'heure, l'introduction de ce Dieu des juifs est le point pivot qui, quoique resté pendant des siècles en quelque sorte enrobé dans un certain maintien philoso¬phique du rapport de la vérité et du savoir, finit par émerger, par venir au jour, par la conséquence surprenante que la position de la science s'instaure du tra¬vail même que cette fonction du Dieu des juifs a instauré à l'intérieur de ces rap¬ports du savoir et de la vérité.
Deuxièmement ceci ne suffirait pas à nous faire choisir Dante puisqu'aussi bien tout théologien de l'ère médiévale eût pu nous servir de même d'exemple pour situer ce qu'il en est dans la tradition philosophique des rapports du savoir et de la vérité. Dante est en outre un poète, et je vais essayer de vous dire com¬ment c'est en tant que poète qu'il manifeste d'une façon non seulement émi¬nente mais choisie, l'émergence, le point analytique où dans ce qu'il énonce se manifeste plus qu'il n'en sait et où il témoigne d'une certaine façon que je vais maintenant situer; je veux dire donner les raisons pour lesquelles il peut en témoigner où il témoigne, d'une façon en quelque sorte anticipée pour nous, de la présence dans ces rapports du savoir et de la vérité, de ce qui, proprement de cette année, est par moi promu, comme la fonction de l'objet a. C'est l'intérêt en effet de ces deux passages en tant qu'ils sont choisis, signalés, critiqués chez Dragonetti, qu'ils sont signalés par la présence du miroir, qui nous permet à nous d'y repérer la désignation manifeste et comme telle de l'objet a qui a nom ici de regard.
Reprenons. Dante, bien entendu, loin d'échapper, tombe tout à fait, vous en savez assez même si vous ne l'avez presque jamais ouvert, vous en savez assez sur La Divine Comédie pour savoir que cette oeuvre s'inscrit dans ce que j'ap¬pelle le modèle cosmologique. C'est une cosmologie de l'au-delà, mais ce n'en est pas moins une cosmologie, et qui emprunte ses cadres à la cosmologie éta¬blie, disons, à partir des premiers philosophes grecs, portée à son premier mode¬lage par Aristote et transmise comme une forme, comme un cadre à la pensée des physiciens du temps. Le système ptolémaïque, par exemple, tout limité qu'il soit à l'observation du fonctionnement du monde réel tel qu'il se présente, c'est-¬à-dire pour rendre compte des rapports du mouvement des astres et l'instituer comme cohérent avec l'existence de ce monde qui est celui du monde terrestre, s'ordonne, vous le savez, en fonction de cette topologie de la sphère, d'une série de sphères s'incluant les unes les autres qui sont les diverses sphères planétaires avant d'arriver à la sphère supérieure, les étoiles fixes; il s'agit de rendre comp¬te de leur fonctionnement. Tel est le départ de la physique antique et c'est là¬-dessus que nous pouvons en somme qualifier d'introduction à une science -120-

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comme telle dans la connaissance humaine, c'est là-dessus que nous pouvons qualifier les Anciens comme ayant fait les premiers pas historiquement rece¬vables, transmissibles et qui ont servi de première matière à la révolution qui a été appelée la révolution copernicienne, introduction elle-même toute différen¬te de celle de la révolution newtonienne.
Ce monde cosmologique qui inclut aussi des coordinations des diverses par¬ties de l'enseignement, disons de l'universitas, c'est là le point de référence fon¬damental, le cadre dans lequel s'est développé ce qui a été enseignement jusqu'à une certaine date, la cosmologie donc avec ses coordonnées, psychologie, théo¬logie, voire ontologie, c'est dans ce cadre que se situe la pensée de Dante. Qu'est-elle, sinon de nous présenter un premier clivage de la vérité et du savoir? Et c'est bien en effet ceci que toute la pensée médiévale qui, loin d'être une pen¬sée négligeable, a en quelque sorte rejeté. Quelque radicale que je vous présen¬te la coupure instaurée par la naissance de la science moderne, ceci est pour nous éclairant de cette topologie dont il faut que nous tenions compte dans la situa¬tion qui se réinstaure du fait de la question posée par l'expérience analytique, cette thématique d'opposition pesée entre vérité et savoir est inscrite pendant tout le développement de la pensée médiévale, dans ce qu'on a appelé la doctri¬ne de la double vérité. Nul penseur, nul enseignant de cette époque n'a échappé à la question de la double vérité.
C'est le véritable fondement de ce clivage qui devait être fait nécessairement par les enseigneurs de cette époque entre le champ de la raison et celui de la révélation. Ce n'est pas autre chose que ceci, qu'il y a un champ prétendu du savoir dans l'idéal constructible déductivement, concernant la structure du monde; et puis autre chose que nous ne connaissons que de source surnatu¬relle et de par la parole de cet Autre qu'est Dieu. Cette distinction est si fon¬damentale dans la structure de tout ce qui s'est énoncé à cette époque que nous devons rendre hommage à l'éminente rationalité de la pensée de ceux que j'appelle ces enseigneurs pour ne pas les appeler de ce nom déprécié des sco¬lastiques. Admirons la fermeté de la raison de ces gens qui, soi-disant pris dans les suggestions qui ne sont plus pour nous qu'obscurantistes qui nous vien¬nent de la religion, ne les ont pas empêché de maintenir les droits de la stricte raison.
Ai-je besoin de rappeler que Saint Thomas, si mon souvenir est bon, encore après - je n'en suis pas sûr mais peu importe - en référence, c'est là le point de référence pour nous, à la condamnation de 1277 émanant de la Sorbonne de l'évêque Tempier qui le condamne, précisément d'avoir soutenu, aux dires des autorités ecclésiastiques, plus loin qu'il ne convient à la conscience chrétienne, la distinction de ces deux domaines, se trouve assimilé dans la même condam- ¬- 121 -

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nation aux averroistes et à l'enseignement par exemple d'un Siger de Brabant, dont pourtant il se distinguait par toutes sortes de modalités. Néanmoins ceci n'a pas empêché Saint Thomas d'écrire ceci dont vous connaissez au moins le titre : «De aeternitate mundi contra murmurantes» c'est-à-dire ce qui déjà devait provoquer sa condamnation à savoir de maintenir que du point de vue de la stricte raison le monde devait être éternel et que seule la révélation nous indique qu'il n'en est rien.
Cette distinction de la vérité et du savoir n'est-elle pas ici pour nous rappe¬ler que déjà toute l'organisation du savoir, du savoir en tant que supporté par ce corps qui jusqu'à l'inauguration de la position de la science moderne s'impose comme celui qui peut être dit du savoir, à savoir le corps cosmologique, théolo¬gique, psychologique, ontologique, que ce corps se pose comme ce mode d'ap¬proche ambigu qui est en même temps foncier éloignement de ce qu'il en est de la vérité. je dirai presque que le savoir pendant des siècles est poursuivi comme défense contre la vérité.
La vérité, si vous le voulez, pour vous le faire sentir, étant ici à repérer, à registrer comme la question sur le rapport le plus essentiel au sujet, à savoir son rapport à la naissance et à la mort en tant que tout ce qu'il en est de lui est dans leur intervalle. Ceci est la question de la vérité, au sens où je définis la vérité comme celle qui dit : « moi la vérité je parle ». C'est de ceci, c'est de nos fins der¬nières que la vérité a à nous dire quelque chose. Observez qu'ici l'énoncé du terme même d'intervalle est la métaphore, même poétique, du sombre bord, qui est là pour nous rappeler le terme même topologique, à proprement parler celui que je désigne comme la fonction du bord. Tout se passe comme si, pour prendre notre référence, qui n'est pas une métaphore, dans l'opposition de la logique moderne entre l'ensemble ouvert et l'ensemble fermé; à savoir que pen¬dant des siècles on avait gardé, et bien gardé, la trace de choisir uniquement la part de l'ensemble ouvert. Vous savez ce que c'est qu'un ensemble fermé, c'est ce qui est conçu comme unissant l'ensemble ouvert avec sa limite, en tant que topologiquement elle en est distinguée.
Limite, frontière, bord, tels sont les termes dont il s'agit. La part de la vérité est celle de notre limite entre la naissance et la mort, limite en tant que sujet, et tout ce qui est du savoir, c'est l'ensemble ouvert qui est compris dans l'interval¬le. C'est en ceci que le poète, quoi qu'il en sache, et même s'il ne le sait pas, réin¬troduit dès lors que ce qu'il sait et manipule c'est la structure du langage et non pas simplement la parole. Il la réintroduit, quoi qu'il en ait, cette topologie du bord et l'articulation de la structure.
C'est ce par quoi Dante, ici, va au-delà de ce qu'il emprunte à la structure du savoir de son temps et justement dans la mesure de cette ambiguïté introduite -122-

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du fait qu'il projette les formes cosmologiques du savoir de son temps dans le champ de ce que j'appelle les fins dernières. C'est d'avoir fait de la cosmologie de son temps ce qu'il entend chanter, qu'il vient à faire saillir l'au-delà du savoir, le champ propre de la vérité. Il vient à faire saillir ce qu'un commentateur sans doute guidé, éclairé d'être situé dans l'époque moderne, ce qu'un commentateur nous permet de repérer et ce en deux points choisis par lui : l'un de l'Enfer, l'autre du Paradis, des constellations que je qualifierai de typiques qui sont pro¬prement celles du rapport qui lie la parole en tant que se situant au champ de l'Autre comme support de la vérité et l'émergence nécessaire coordonnée de l'objet a; au même point, point dont on ne vous a pas tout à l'heure signalé assez précisément la profondeur, même au point le plus profond de l'Enfer se trou¬vent conjoints celui qui a fait de la parole le support d'une tromperie et celui qui a fait la fausse monnaie.
Quelle étrange conjonction, quelle nécessité singulière pour lesquelles il nous faut invoquer la double vue poétique? C'est que Dante dont assurément la seule lecture de ce poème marqué de tant d'étrangetés, nous impose l'idée qu'il sait ce qu'il dit, si étranges que nous paraissent à tout instant ses excès au regard de notre sens commun.
Ce n'est pas pour rien, ce n'est pas par hasard que sont conjoints pour dialo¬guer, dans cette sorte de singulière étreinte, celui qui fondamentalement a menti et non pas de n'importe quelle façon - il n'a pas simplement menti, simplement fraudé, on vous l'a dit tout à l'heure mais il a fraudé en trompant la confiance de l'autre, - il y a cette conjonction du mensonge comme atteinte à la foi avec le fait de la référence de ce quelque chose qui est non pas vérité mais valeur de vérité, cette chose dont il est si nécessaire d'introduire la référence quand il s'agit de la vérité que quand Heidegger nous propose le von Wesen der Wahrheit, c'est de la pièce de monnaie que lui aussi parle.
Qu'est-ce que veut dire une pièce de monnaie fausse ? Est-ce que la fausse pièce de monnaie n'est pas aussi quelque chose qui est? Elle est ce qu'elle est. Elle n'est pas fausse. Elle n'est fausse qu'au regard de cette fonction qui conjoint à la vérité la valeur. C'est bien pourquoi ce dont il s'agit autour de l'objet a, c'est cette fonction de la valeur de vérité.
C'est ici qu'il est frappant, singulier de voir que Dante dans cette dispute de charretiers qui s'établit entre les deux damnés, fait surgir de la bouche de l'un, précisément du faux-monnayeur s'adressant au traître, qu'il serait encore bien content d'accéder à cette forme de méconnaissance qui serait de lécher le miroir de Narcisse, c'est-à-dire de se croire au moins être lui-même, alors que ce dont il s'agit, c'est précisément, comme on vous l'a articulé fort bien tout à l'heure, que jusqu'à cette essence de lui-même qui est d'être menteur, il l'a per¬- -123-

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due et qu'il ne peut plus retrouver aucune forme de son être qu'à désirer pas-sionnément retrouver en face de lui celui qui l'a entraîné dans son foncier men-songe.
De même, arrivant au Paradis, ce que Dante appelle l'erreur contraire à celle de Narcisse c'est, s'appréhendant à quelque chose qui se présente pour lui comme un apparaître, de ne pas pouvoir faire autrement que de se retourner pour voir de quoi ce qu'il voit est l'image. Ainsi lui-même, Dante, nous livre ceci qui se produit à la limite où il entre dans le champ de Dieu, nous propose des objets qui sont à proprement parler ce que je désigne comme des objets a. Dans le champ de Dieu, en tant que c'est de lui qu'émanent les substances, rien de ce qui est objet ne se présente que comme opacification relative en quelque sorte d'un pur regard, une transparence sur fond de transparence et que cette apparition ne peut être reconnaissable pour la pensée de la réflexion comme on dit, qu'à chercher, se retournant derrière soi, où peut bien être l'ori¬ginal.
Il m'est arrivé dans un temps d'écrire ces phrases :
« Quand l'homme cherchant le vide de la pensée s'avance dans la lueur sans ombre de l'espace imaginaire en s'abstenant même d'attendre ce qui va en surgir, un miroir sans éclat lui montre une surface où ne se reflète rien ».

Le piège de cette phrase qui conclut l'un des chapitres du Discours sur la cau¬salité psychique c'est que cela à l'air de vous dire qu'il n'y a pas d'image, alors que cela veut dire que l'image ne reflète rien, désignant là déjà ceci que le texte de Dante accentue et qui est proprement ce que je vous dis que le a n'est pas spéculaire. En effet, quand il apparaît sur le fond transparent de l'être, c'est jus¬tement à la fois d'apparaître comme une image et une image de rien. C'est ce que Dante accentue dans cette seconde apparition de la référence du miroir, à savoir que là où il croit qu'il y a fonction du miroir ce n'est que pour s'apercevoir que quand le a apparaît, s'il y a miroir, il n'y a rien qui s'y mire.
Telles sont les structures que la construction poétique de Dante met au jour et s'il le peut, c'est parce qu'il est poète et que, étant poète, ce qu'il rejoint, ce n'est pas tant notre science que ce que nous sommes en train de construire pour l'instant et que j'appelle la théorie. Le privilège de cette construction poétique par rapport à la théorie, la théorie psychanalytique si vous voulez, pour nous la théorie tout court, tient à ceci d'une relation privilégiée qui est construite à tra¬vers une certaine forme d'ascèse du sujet à l'autre. Cette structure privilégiée, je l'ai définie l'année où j'ai fait mon séminaire sur l'Éthique. C'est celui de l'amour courtois en tant que nous pouvons y repérer d'une façon éminente les -124-

Leçon du 19 janvier 1966
termes (1) Idéal du moi, a l'objet a, i (a) image du a le fondement du moi et $. Cette structure privilégiée, - je ne puis ici que renvoyer à mon séminaire sur l'Éthique ceux qui y ont assisté - est liée à ce quelque chose qui est l'amour courtois et qui est tellement important pour nous pour révéler les structures de la sublimation.
Le centre de la vie de Dante et de son oeuvre c'est, comme le souligne forte¬ment une tête aussi rassise que Monsieur Etienne Gilson, son choix de Béatrice et l'existence, l'existence réelle de la personne désignée dans son oeuvre sous ce nom. C'est dans la mesure où Dante, comme la seule suite de son oeuvre le désigne et son origine dans la Vita Nuova, est un poète lié à la technique de l'amour courtois qu'il trouve, qu'il structure, ce lieu élu où se désigne un cer¬tain rapport à l'Autre, comme tel suspendu à cette limite du champ de la jouis¬sance, que j'ai appelé la limite de la brillance ou de la beauté.
C'est en tant que la jouissance, - je ne dis pas le plaisir - est soustraite au champ de l'amour courtois qu'une certaine configuration s'instaure où est per¬mis un certain équilibre de la vérité et du savoir. C'est proprement ce qu'on a appelé, sachant ce qu'on faisait, le gai savoir. Et dans mille termes de ce champ ainsi défini où les érudits se perdent faute de pouvoir y apporter la moindre orientation philosophique, là, nous trouvons mille termes qui désignent les réfé¬rences topologiques. Un terme très éminent, par exemple, est celui-ci qui est employé pour référer à la fonction de l'Autre et de l'autre aimé, que la femme choisie est celle - ce qui nous parait paradoxal, et c'est dans le Guillaume IX d'Aquitaine - le bon voisin. Ce bon voisin, pour moi, si j'avais le temps je pourrais y insister, est là aussi proche que possible de ce qui, dans la théorie mathématique la plus moderne s'appelle la fonction du voisinage. Ce point absolument fondamental à instaurer, cette dimension que j'ai introduite tout à l'heure de l'ensemble ouvert et de l'ensemble fermé.
Dans le développement que j'aurai à poursuivre sur le sujet de la structure, celle que je ramènerai, après l'avoir introduite l'année dernière sous la forme qu'elle a pour l'instant - c'est un fait, ça s'appelle comme ça -, c'est la bou¬teille de Klein, permettra de structurer d'une façon décisive, ce que j'entends ici par ce rapport du sujet à l'Autre. C'est en tant que Dante, poète courtois le rejoint, qu'il peut faire les rencontres que je viens maintenant, je pense, il est trop tard en tous cas, pour savoir si je l'ai atteint cette année, car la suite me le prouverait, si j'ai suffisamment repéré ce dont il s'agit.

Nous arrivons à l'heure de deux heures et par conséquent ce que je n'ai pas pu faire autrement, tout à l'heure que de vous annoncer ce dont je me réjouis maintenant de ne vous avoir pas dit plus, comme cela vous n'aurez pas trop le -125-

L'objet de la psychanalyse
sentiment d'être frustrés, ce dont je voulais parler comme second temps aujour¬d'hui, je n'ai pas le temps de le faire, je le ferai donc à mon prochain séminaire et à ce titre, les gens qui sont invités au troisième séminaire, seront donc invités cette fois-ci, du même coup au quatrième séminaire. -126-

Leçon VIII 26 janvier 1966 Séminaire fermé

Mes chers amis, la question est de l'existence et du fonctionnement de ce séminaire fermé. Ce qui m'a décidé à le faire c'est que j'entends que s'y produi¬se ce qu'on appelle plus ou moins proprement un dialogue. Ce terme est vague et on en abuse beaucoup. Le dialogue tel qu'il peut se produire dans le cadre que j'essaie de fonder de ce séminaire fermé n'a rien de privilégié au regard de tout dialogue.

Tout récemment par exemple quelqu'un est venu me demander quelque chose; ce quelque chose était en soi quelque chose de si exorbitant et impossible à accorder que je n'ai même pas cru un instant que c'était ça qu'on me deman¬dait. Le résultat c'est que, concédant quelque chose que je pouvais tout à fait accorder, la personne qui était en face de moi a été convaincue que je lui accor¬dais ce qui était selon son désir et qui, je vous le répète, était tellement hors de toutes les limites de la possibilité que je ne pouvais même pas penser que c'était ça qu'on me demandait.
Tel est l'exemple facile à rapprocher d'une foule de vos expériences de ce que c'est qu'un dialogue. Il est évident que tout dialogue repose sur un foncier mal¬entendu. Ce n'est tout de même pas une raison pour qu'on ne le provoque pas ne serait-ce que pour en faire ensuite le bilan et en démontrer le mécanisme.
J'ai assuré, je pense la transition. La dernière fois, vous avez entendu un tra¬vail fort sérieux et fort honnête qui a fort plu; à la suite de quoi j'ai fait des déve¬loppements trop brefs sans doute au regard de tout ce que j'aurais pu apporter sur ce sujet énorme, qui revient en somme à dire ce qu'est la fonction du désir dans La Divine Comédie. Cette comédie, divine ou pas, je ne la recommencerai pas aujourd'hui. Je veux qu'aujourd'hui la séance soit remplie par les réponses, si courtes soient-elles, que pourra évoquer chez chacun de vous ce que vous allez entendre.
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L'objet de la psychanalyse
Vous allez entendre quelque chose certainement de très soigné. Tous ceux qui sont ici étaient, je pense, déjà le dernier mercredi de Décembre, à ce séminaire. Vous avez entendu un exposé très remarquable de Green sur ce qui est actuel¬lement issu de ma définition de l'objet a. Ce travail paraîtra. Et à partir de sa parution, c'est-à-dire des textes que vous pourrez tous avoir en main, sera repris à un des futures séminaires fermés. C'est du travail de Green que je parle.
D'autre part, vous avez eu une présentation de mon élève Conté, un certain nombre de questions posées par mon élève Melman. Ces trois travaux, qui ont été très préparés, ont suffi à remplir le quatrième mercredi auquel je fais allu¬sion, celui du mois de décembre.
Il est dans la ligne des choses et de ce fait promis, que vous entendriez aujour¬d'hui une réponse de Stein. J'ai appris hier soir de lui avec plaisir qu'il me demandait de parler plus d'une demi-heure; qu'il parle tout le temps qu'il vou¬dra à condition de laisser la moitié de la séance pour les réponses qui, j'espère, se manifesteront.
Je m'excuse donc auprès de lui si je m'engage comme je le fais à ne pas prendre la parole aujourd'hui. Puisqu'il s'avère pour certains que c'est la pré¬sence même de cette parole qui les met dans une position à ne pas vouloir, je résume, c'est bien plus complexe, s'exposer à je ne sais quelle comparaison dont la référence à une occasion semblable me paraît absolument à la limite de l'ana¬lysable, n'est-ce pas, j'obtiendrai ou je n'obtiendrai pas - mais il ne s'agit pas pour moi du tout de la valeur du travail que j'ai fait pour vous ici, - J'obtien¬drai donc ou je n'obtiendrai pas qu'on intervienne. Je vous prie donc mainte¬nant de prêter votre attention à ce que va vous dire Stein à qui je passe immé¬diatement la parole.

Docteur C. Stein - Je prendrai pour point de départ de mes réponses les remarques très précises et très pertinentes que Conté a faites la dernière fois et du même coup je serai amené à répondre à un certain nombre de questions de Melman pour ensuite relever un problème qui concerne tout particulièrement l'exposé de Melman.
Je crois qu'au centre de la préoccupation de Conté, à propos des deux articles de moi qu'il a analysés, se trouvait cette notion de situation fusionnelle. C'est sur ce que Conté relève, ainsi qu'il insiste au départ, et il cite deux phrases de moi, deux phrases qui figurent dans le premier article. L'une :
« Il y a un unique ça parlant et écoutant... et la deuxième : le patient et l'analyste tendent à être tous deux en un, en lequel est tout., »

A partir de là Conté note que de tels états sont rares. Il est ainsi conduit à me -128-

Leçon du 26 janvier 1966
demander : premièrement, si je rapporte ces états à une structure névrotique déterminée; deuxièmement, comment je situe ces états par rapport à l'ensemble de la cure.
Arrêtons-nous donc à cette première question de Conté. La réponse que J'es¬père pouvoir vous fournir servira dans une grande mesure de clé pour toutes les autres questions et pour toutes les autres objections qui m'ont été faites.
Ma réponse pourrait être la suivante: il est vrai que je rapporte ces états à une structure névrotique déterminée, mais cette structure déterminée concerne tous les patients, l'ensemble de tous les patients capables de transfert. Je dirai enco¬re : Oui, je rapporte tous ces états à une structure commune qui définit cette catégorie, que j'essaierai d'élucider un peu tout à l'heure. Je répondrai: non, s'il fallait prendre la structure, la structure névrotique, au sens strict du terme, c'est-¬à-dire ce qui distingue une forme de névrose d'une autre. Je ne pense pas que ces états ne se rencontrent que dans l'une des formes de névroses que l'on peut distinguer.
Quant à l'ensemble de la cure, je dois dire que la question est un peu plus dif¬ficile étant donné que dans ces travaux, dans les travaux que j'ai donnés jusqu'à maintenant, l'ensemble de la cure n'est pas encore pris en considération en ce qui la diffère dans ses phases successives. Ce n'est pas de ça que j'ai traité pour l'ins¬tant. Par contre il s'agit bien de choses, de phénomènes qui se rencontrent d'un bout à l'autre de la cure, c'est-à-dire que dans ce premier stade, j'ai pris en consi¬dération quelque chose qui est commun, qui concerne non pas la cure mais qui concerne la séance analytique quelle qu'elle soit, c'est-à-dire que j'essaie, pour mon usage personnel en premier lieu d'ailleurs, de trouver des repères qui soient valables pour la première séance aussi bien que pour la dernière d'une cure.
Les réponses que je viens de donner ainsi à Conté sont en contradiction avec la notion que je privilégie, selon Conté, des états rares. Je pourrais objecter à cela : peu importe que ces états soient rares s'ils sont exemplaires. Je pourrais aussi objecter à cela : moi je les rencontre très fréquemment. Vous ne manque¬rez pas de trouver que l'une ou l'autre réponse serait trop subjective pour ser¬vir de base à une discussion. Et ce caractère subjectif de ma réponse serait enco¬re accru si je vous rappelais qu'il s'agit là d'états limites qui ne sauraient être réalisés; ce qu'on peut percevoir ce sont seulement des états qui peuvent, c'est ce que j'ai fait, être décrits comme tendant plus ou moins vers cette limite.
Pour abandonner ce registre par trop subjectif, nous devons considérer que les cas-limites en question, et qui ne sauraient être réalisés, sont par définition même imaginaires. Nous sommes donc amenés à définir cet état imaginaire, ce qui revient plus précisément à définir le sens de la proposition : « ça parle ». C'est à propos de la définition du sens de cette proposition que je vais être -129-

L'objet de la psychanalyse
amené à vous exposer un argument qui est peut-être un peu nouveau et qui devrait nous servir de clé pour les principales questions qui ont été soulevées. Je suis donc obligé de vous demander une attention particulièrement soutenue pendant quelques instants puisque je suis obligé de vous énoncer un certain nombre de propositions sous une forme assez aride.
Il s'agit donc d'élucider le sens de la proposition: « ça parle ». Nommons pré¬dication toute proposition qui désigne un sujet par le moyen de son prédicat. Ce sujet, appelons-le sujet du prédicat. Quant à celui qui est à l'origine ou celui qui est l'agent de la prédication, celui qui, réellement, prononce les paroles et qui n'est pas habituellement représenté par un terme de la proposition, celui qui pourrait faire précéder la proposition d'un « je dis », appelons-le sujet prédicant. Il n'est pas grammatical, c'est un sujet supposé. Vous noterez qu'il est nécessai¬rement toujours à la première personne.
Maintenant, convenons que dans toute proposition, le sujet du prédicat est le terme qui désigne un patient déterminé une fois pour toutes. Dans la situation analytique, il s'agit de celui que l'on appelle habituellement le patient, et si l'on voulait examiner avec cette méthode le contenu d'un dialogue quelconque, celui dont vous parlait Lacan tout à l'heure, eh bien, le patient pourrait être choisi arbitrairement mais il devrait rester toujours le même. Le patient doit rester toujours le même qu'il soit parlé de lui, qu'il soit parlé à lui ou qu'il parle lui-même.
Je vous donne un exemple pour bien préciser les choses. Le patient, disons dans la situation analytique puisque, en fait, ce n'est que celle-là que nous aurons en vue aujourd'hui et que je n'irai pas jusqu'à l'extrapolation qui concer¬ne tout dialogue, le patient dit à son psychanalyste : « Vous ne répondez pas à mon attente ». Le sujet du prédicat, contrairement aux apparences, est contenu dans mon. Ce qui veut dire que cette phrase, pour éclairer les choses, pourrait être transposée : « J'attends en vain votre réponse ». Là le sujet du prédicat serait bien je. Je prédicat attend en vain votre réponse.
A ceci, vous objecterez que les deux phrases n'ont pas le même sens. Je vous répondrai que cela nous montre qu'il n'est pas indifférent que le sujet du prédi¬cat y figure d'une manière ou d'une autre. Notre proposition à nous : « ça parle en la séance » est une prédication au deuxième degré, ne l'oublions pas. Nous n'avons pas à étudier spécialement ces prédications au deuxième degré mais nous avons bien à savoir que lorsque nous parlons, nous parlons de paroles qui se disent dans la séance. Il faut distinguer ce que nous disons des paroles qui se sont dites. Ça ne veux rien dire d'autre. « Ça parle en la séance », c'est notre dis¬cours sur la parole qui dans la séance était prononcée. Nous avons donc à nous demander : « Qui parlait ? qui parle ? » -130-

Leçon du 26 janvier 1966
De toute évidence, dans le cas considéré, « ça parle en la séance », c'était, c'est le patient qui parle. Cependant, nous disons bien : « ça parle » et non pas « il parle » ; pourquoi? Parce que, il ne parle pas, il ne parle pas à son psychanalys¬te dans le cas imaginaire que nous avons à considérer.
Pour bien éclairer les choses, envisageons d'abord le cas où il parlerait à son psychanalyste, le cas, à la limite, de loin le plus habituel. Dans le cas où il parle à son psychanalyste, sa parole pourrait être précédée d'un : « je dis » ce qui implique que l'on doit être deux dans l'écoute : je parlant et écoutant qui désigne le patient, du même ordre, en tant qu'il est je, que le je de l'autre, le psy¬chanalyste écoutant.
Pouvons-nous considérer un autre cas, où c'est le patient qui parle, dont nous pouvons dire : « il parle » ? Le patient peut prononcer des paroles qu'il suppose adressées à lui-même par son double ou par un tiers par exemple par son psy-chanalyste. Cette supposition qui est la sienne c'est que sa parole pourrait être encore précédée d'un : « je dis », je semblable au je de celui dont la parole est supposée. Tel n'est toujours pas le cas imaginaire que nous considérons.
Faisons d'abord quelques remarques ayant trait à cet ordre formel qui est celui du : « il parle » et que nous envisageons pour l'instant. Première remarque je, sujet prédicant, est toujours du même ordre qu'un autre je, sujet prédicant. Deuxième remarque: Lorsque c'est le patient qui parle, le sujet prédicant est par définition le même que le sujet du prédicat. Je dis je. Troisième remarque Lorsque le sujet prédicant est le même que le sujet du prédicat, ce dernier est toujours à la première personne. Parlant de moi-même, je ne peux pas me dési¬gner autrement que par je. Pour parler de soi, on dit je. Mais, dans le deuxième cas que nous avons considéré, pour faire parler un autre de soi, on dit à son psy¬chanalyste, « vous me direz bien que... ». Pour faire parler un autre de soi, on ne dit pas je, on dit moi. « Vous me dites ». A propos de cette forme réfléchie de la première personne, moi, nous devons noter, c'est très important, qu'elle implique la référence à une prédication à la deuxième personne. «Vous me dites ». Me contient le sujet du prédicat. Il n'en reste pas moins que la référence impliquée à la deuxième personne est celle du tu : « vous me dites tu ». Il y a donc dans la forme réfléchie de la première personne, moi, un certain degré de contamination du je, première personne à proprement parler par une référence à la deuxième personne, tu. Si je vous fais remarquer ce degré de contamination qui existe dans cette forme réfléchie c'est parce qu'il nous amène aisément par transition au cas imaginaire que nous avons à considérer où il n'y a plus conta¬mination du je par la référence à un tu, je et tu désignant toujours le même sujet, le sujet du prédicat, mais où il y a confusion des deux.
Qu'en est-il donc du cas imaginaire que nous devons maintenant considérer, -131 -

L'objet de la psychanalyse
celui-là à propos duquel notre commentaire est : « ça parle » ? Eh bien, nous avons vu que dans l'ordre formel où l'on peut dire: « il parle », il désigne je, sujet du prédicat, qui suppose toujours un autre je, sujet prédicant. L'ordre imaginai¬re est celui où « ça parle ». Ça, désigne, comme émetteur de la parole, une per¬sonne unique, il y a toujours deux je, il n'y a qu'un ça; une personne unique et une personne innominée au sens qu'elle ne se nomme pas. D'ailleurs, lorsque nous disons : « il parle » nous nous référons à celui qui dit je et lorsque nous disons : « ça parle » nous n'avons pas de nom pour désigner ce qui est à l'origi¬ne de la parole prononcée, nous n'avons pas de nom pour désigner le sujet pré¬dicant pour la bonne raison que ce sujet prédicant perd, là, son statut de sujet.
Le cas imaginaire est précisément celui où, contrairement à la loi que je vous ai présentée sous forme de remarque tout à l'heure, où contrairement à la loi, le sujet du prédicat est à la deuxième personne alors que le sujet prédicant est le même que le sujet du prédicat. Autrement dit, où la première et la deuxième personne ne font qu'une.
Exemple: Comment peut-on donner l'exemple d'un cas imaginaire? On ne peut le donner que d'une manière très approximative évidemment; exemple: le patient parlant par la bouche de son psychanalyste. J'entends bien, non pas au sens figuré de la formule parler par la bouche de quelqu'un d'autre, mais le patient parlant par la bouche de son psychanalyste, disons réellement puisqu'il n'y a rien d'aussi réel, au sens où il s'agit de la réalité psychique, que l'imagi¬naire. Le patient parlant par la bouche de son psychanalyste c'est quelque chose, si on prend le terme dans son sens propre et non pas figuré, évidemment d'im¬possible dans tout domaine autre que celui de la réalité psychique, que Freud assigne à la réalité psychique. Alors, qu'est-ce qui se passe dans ce cas imaginai¬re? Dans sa prédication, il se désignerait lui-même comme le sujet à la deuxiè¬me personne se disant tu. Si une telle parole était précédée d'un « je dis », cela donnerait je et tu étant le même : « je dis tu es je ».
Or, il ne peut pas dire « tu es je », c'est pourquoi nous disons : « ça dit tu es je ». La personne imaginaire qui est à la fois première et deuxième, nous la dési¬gnons dans notre discours sur son discours comme étant « ça ». « Ça » est une personne imaginaire. Ça parle et le discours qui se fait entendre, semblable à une prédication, n'en a pas le statut en raison du caractère ubiquitaire du sujet qui s'y désigne. Je vous ai dit tout à l'heure qu'il n'avait pas le statut d'un sujet.
Maintenant, il est peut-être bon de noter que nous avons distingué deux registres de la parole : le registre formel du « il parle » et le registre imaginaire du « ça parle ». Nous devons ajouter que ces registres admettent des subdivisions, des subdivisions très nombreuses, mais cela n'est pas notre propos d'aujour¬d'hui d'examiner toutes les subdivisions possibles de ces registres, ce qui serait -132-

Leçon du 26 janvier 1966
d'ailleurs un propos fort intéressant à faire. Je voudrais simplement mentionner trois registres qui constituent des subdivisions du registre formel : « il parle » ; trois registres parce qu'ils nous seront d'une utilité immédiate. Ces registres-là sont d'ailleurs les plus simples.
Premièrement, celui de la désignation du sujet du prédicat à la deuxième per¬sonne. La parole dans ce cas est évidemment le fait de l'autre, celui qui dit tu. Ce registre est, dans une approximation très grossière, dans une toute première approximation, celui qui est privilégiée dans l'interprétation du psychanalyste qui dit à son patient tu.
Deuxièmement, désignation du sujet du prédicat à la première personne réfléchie, registre que nous avons déjà rencontré comme exemple. Là c'est bien le patient qui parle de lui-même se désignant au moyen du propos supposé de son psychanalyste qui constitue le prédicat. Ce registre de la désignation du sujet à la première personne réfléchie, du sujet du prédicat, est celui de l'inter¬prétation supposée du psychanalyste, c'est le registre, qui d'une manière enco¬re très approximative, est d'une manière privilégiée, celui du transfert.
Maintenant, me direz-vous, il existe quand même un registre extrêmement simple et dont nous avons déjà parlé tout à l'heure, dont il faut bien tenir comp¬te, c'est celui de la désignation du sujet du prédicat à la première personne; dans le cas de la psychanalyse, celui où le patient parle disant je. Qu'en est-il de ce registre-là? Eh bien, je vous demande un instant. Nous y reviendrons tout à l'heure. Car je vous propose de préciser tout cela en répondant à un certain nombre de questions de Conté. Je présentai, dit Conté, la parole comme intro¬duisant une coupure. Je présentai encore la parole, dit-il, comme épuisant le flux psychique sans faille ni coupure. L'expression est de Conté. Il y a là un paradoxe apparent qui amène Conté à poser la question :
« Mais à mon avis, qu'est-ce qui est primordial ? ».

Voici ma réponse. La fonction primordiale de la prédication me parait résider dans le registre que j'ai désigné tout à l'heure comme étant celui de la désigna¬tion du sujet du prédicat à la deuxième personne, registre qui, d'une manière privilégiée serait celui de l'interprétation du psychanalyste. Je vous signale que tout cela demande à être beaucoup plus fouillé que je ne l'ai fait dans ce premier projet.
Voilà donc ce qui est primordial. J'ajouterai que la fonction de cette pré¬dication a quelque rapport, et je dirais même un rapport très intime, à ce que nous pouvons désigner comme étant la fonction paternelle, qu'elle est constitu¬tive de l'appareil de l'âme, comme l'appelle Freud, ou appareil psychique, dans sa dimension topique aussi bien que dans sa structure, c'est-à-dire dans sa réfé¬rence à ces trois personnes néo-grammaticales qui constituent ce qu'on appelle -133-

L'objet de la psychanalyse
d'un terme impropre, la deuxième topique freudienne, par conséquent consti¬tutive du registre imaginaire dont nous disons : « ça parle ». Autrement dit, constitutive de ce que, dans le langage habituel on appelle le « ça », tout aussi bien que constitutive du moi et du surmoi.
Ajoutons maintenant que dans ce registre imaginaire, « ça parle », la fonction de prédication de la parole est en quelque sorte aliénée. Notons maintenant qu'il y a incompatibilité entre « ça parle» et la prédication, que vis à vis du registre narcissique « ça parle », la prédication a, ou bien un effet de coupure restituant le patient dans l'un des modes de registre où il parle ou bien n'a pas d'effet du tout. Dans ce cas-là, cette fonction de prédication, cette prédication est en quelque sorte forclose, pour reprendre le terme de Lacan, dans l'exercice de sa fonction et je pense que cette manière de voir les choses doit se recouvrir assez exactement avec ce que Lacan appelle la forclusion du Nom-du-père.
Autrement dit, lorsque « ça parle » et que, en quelque sorte les choses sont fixées dans ce registre, que la prédication reste sans effet, nous devons considé¬rer qu'il n'y a pas de transfert, simplement au sens où l'intervention de la pré¬dication, - la prédication qui désigne le sujet du prédicat à la deuxième per¬sonne - ne rompt nullement le « ça parle » et ne fait pas accéder le patient, en particulier, au registre de la désignation du sujet à la première personne réflé¬chie. Dans ce cas de forclusion nous avons affaire en pratique à des patients pour qui l'interprétation ne représente rien en tant que telle et qui n'accèdent pas au registre où ils se désignent eux-mêmes au moyen de l'interprétation sup¬posée du psychanalyste. Voilà la forclusion, voilà ce qui est de la forclusion du Nom-du-père, comme dit Lacan, et voilà très précisément la définition de la névrose narcissique telle que l'a distinguée Freud.
Vous savez, le fais ici une incidente destinée à montrer que tout cela a aussi un intérêt pour la psychanalyse. Vous savez que depuis que les psychanalystes ont commencé à s'occuper de gens qui étaient fous, à s'occuper d'aliénés, ils ont noté que ces gens-là éprouvaient vis à vis d'eux des sentiments très vifs, ce qui leur a fait croire que la folie n'excluait pas la possibilité du transfert. Eh bien, c'est une erreur. Si on veut maintenir le cadre des névroses narcissiques, ce qui me paraît nécessaire, il faut prendre le transfert dans un sens plus restrictif que celui du sentiment porté à quelqu'un, dans un sens strict qui est celui que je vous propose par exemple, car il y a beaucoup d'autres formulations possibles comme étant, par exemple, cette capacité de se désigner au moyen de l'interpré¬tation supposée du psychanalyste. Eh bien! la folie, dans la mesure où le patient est fou car on n'est jamais entièrement fou et c'est pour ça qu'on peut quand même traiter les fous, et dans la mesure où le patient est fou, cette possibilité n'existe pas en raison de la forclusion dont il vient d'être question. -134-

Leçon du 26 janvier 1966
Or, toujours dans cette incidente puisque là je ne réponds plus aux questions de Conté, il faut noter, il faut en revenir à ce registre dont je ne vous ai rien dit tout à l'heure, registre de la désignation du sujet à la première personne, le patient parlant de lui-même et disant je. Eh bien, à cet autre extrême, pourrait-¬on dire, la fonction de prédication de la parole est non pas aliénée, comme dans le registre imaginaire du « ça parle », mais elle est prétendument entièrement assumée.
Ce registre pourrait être défini comme étant celui du narcissisme secondaire. Vis à vis de ce registre la prédication, ou bien est remise en question en son effet, ou bien elle reste sans effet. Là encore, il peut y avoir forclusion de cette fonc¬tion, que Lacan désigne comme essentielle, du Nom-du-père. Là encore il n'y a pas de transfert possible dans la mesure où les choses sont vraiment ainsi. Nous avons affaire ici, non pas en pratique à des fous, mais bien au contraire à des gens qui sont parfaitement sains d'esprit ou apparemment sains d'esprit : ces patients, sains d'esprit qui ne font pas d'analyse, qui paraissent en quelque sorte irréductibles et dont on dit dans un langage qui me parait assez inapproprié, et assez flou d'autant plus que la terminologie est multiple, qu'ils présentent des défenses narcissiques rigides ou des défenses de caractère irréductibles ou tout ce qu'on voudra. Donc ceci, c'était une incidente, une indication très sommaire pour vous montrer que mes formulations un peu arides, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de voir les choses comme je les vois et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de s'intéresser à ce genre de formulations mais pour vous dire que, dans la mesure où on s'y intéresse, cela ne veut pas dire qu'on ne s'occupe pas de psychanalyse.
Autre question de Conté : dans l'unique « ça parlant et écoutant », le psycha¬nalyste est-il lui aussi soumis à la régression topique ? Ou bien s'agit-il plutôt d'un fantasme de fusion de l'analysé? Eh bien, je crois que ce qui précède per¬met de formuler la réponse très simplement, implique déjà la réponse. Dans toute la mesure où nous avons justement posé cette convention que le patient restait toujours le même, par convention personne déterminée, donc que lorsque nous parlons des paroles qui se font entendre au cours de la séance d'analyse, nous ne pouvons pas tout d'un coup prendre le psychanalyste pour patient, mais on peut raisonner ainsi, l'unique « ça parlant et écoutant » désigne bien évidemment le fantasme du patient, fantasme que trahit, au point de vue phénoménologique un certain affect, une certaine manière d'être, temporaire, aléatoire, que j'ai désignée comme étant l'expansion narcissique. Je n'exige pas du tout que l'on retienne cette terminologie qui n'a pas une importance fonda¬mentale.
L'important est de souligner le caractère irréductiblement inconscient du fan¬- -135-

L'objet de la psychanalyse
tasme du patient plutôt que de parler d'expansion narcissique, - ici nous fai¬sons la théorie - en énonçant ce fantasme, de la manière suivante : « ça dit : tu es je ». Vous remarquerez que : « tu es je », cette formule n'est pas spécularisable et qu'il n'y a jamais qu'un ça, ce qui répond je crois suffisamment à la question de Conté.
Autre question: Conté dit que pour moi le narcissisme primaire paraît, il ne l'assure pas, apparaît comme un pas primordial, comme un pas anté-verbal du développement. Par ailleurs le patient se posant comme l'objet manquant à son psychanalyste paraît dans mon travail viser à la restauration du narcissisme de l'autre. Et cette restauration du narcissisme de l'autre se présenterait comme le mythe ou le fantasme de la complétude du désir de l'autre. Alors Conté me demande : quel est l'aspect décisif et comment les deux aspects s'articulent-ils entre eux? Ma réponse sur le premier point : je crois que j'ai suffisamment répondu pour ne pas avoir besoin de donner des précisions sur le fait qu'il est bien évident que je ne puis considérer le narcissisme primaire comme quelque chose d'anté-verbal ou de pré-verbal, cela résulte de ce que j'ai essayé de vous montrer tout à l'heure.
Sur le deuxième point : je dirai à Conté que je crois qu'il faut distinguer le fantasme narcissique et le mythe narcissique, tout au moins on peut les distin¬guer. Le fantasme narcissique c'est le fantasme du patient, il est inconscient. Le mythe narcissique, voilà une notion peut-être un peu plus nouvelle que Conté introduit ainsi, le mythe narcissique, lui, n'est pas inconscient mais conscient ou pré-conscient, susceptible de devenir conscient; ce mythe narcissique est celui selon lequel l'autre pourrait accomplir ou combler son désir. Le mythe narcis¬sique serait par exemple le mythe du psychanalyste ordonnateur du destin, le mythe du psychanalyste érigé dans une fonction qui est à proprement parler celle d'une idole.
Conté et Melman par ailleurs ont voulu s'interroger sur le rapport des repères fournis par mes deux premiers textes avec un certain nombre des prin¬cipales catégories lacaniennes. Ils se sont alors trouvés gênés de ce que le nar¬cissisme primaire, décrit en première approximation comme un état-limite de fusion, pouvait apparaître dans un aspect en quelque sorte amorphe. Peut-être les précisions que leurs remarques m'ont amené à formuler quant à la significa¬tion de la proposition «ça parle», peut-être ces remarques, cette clé que j'ai essayé de fournir en une première approximation contribuera-t-elle à mieux poser les éléments d'une telle confrontation.
Cependant, il reste, ne l'oublions pas, que mon premier article introductif conserve et conservera un caractère plus descriptif que théorique à proprement parler et que le deuxième article, que Conté a résumé, vise à situer la parole du -136-

Leçon du 26 janvier 1966
patient dans un plan défini par deux axes de coordonnées, celui imaginaire où « ça parle » et celui formel où « il parle », désignant la première personne par le moyen de l'attribution de son objet. La progression asymptotique vers le pre¬mier de ces axes, je l'ai appelée mouvement de régression topique et la progres¬sion asymptotique vers le second de ces axes, je l'ai appelée mouvement du refoulement. Ceci justifie pleinement l'impression de Conté et de Melman qu'il s'agit là, comme ils disent, d'un cadrage de la situation analytique en référence à l'opposition, je ne dirais pas tellement de deux termes comme ils disent, mais plutôt de deux axes.
Conté a très bien senti par ailleurs que dans toute la mesure où un tel repé¬rage conduisait à évoquer la relation sado-masochique dans le transfert, comme je le fais dans le deuxième article, un troisième terme s'y trouverait déjà néces¬sairement impliqué, troisième terme qui sera introduit dans le troisième de ces articles que Melman a commenté, celui de la fonction de prédication de la paro¬le du psychanalyste. Mais il reste qu'en ce troisième article le travail est loin d'être achevé, c'est bien cet inachèvement qui rend la confrontation en quelque sorte bancale.
La question de la situation de la castration par rapport à la frustration sur laquelle s'achève le commentaire de Conté sera abordée corrélativement à celle de la constitution de l'Idéal du moi en tant qu'héritier du narcissisme primai¬re. Cela, je ne l'ai pas encore fait mais c'est seulement alors que je pourrai par¬ler de l'évolution et de la terminaison de la cure. A propos de la terminaison de la cure, il est peut-être maintenant inutile que je dise, comme le pensent peut-¬être Conté et Melman, que je dise si je puis la subordonner à quelque artifice dit technique.
Je crois avoir réévoqué, sinon répondu à toutes les questions et remarques de Conté et à un grand nombre de celles de Melman. Pour Conté, il ne reste que la question du rêve pour laquelle la réponse serait d'ailleurs un exercice très ins¬tructif mais je n'ai pas le temps. Mais il y a une sorte de reste en ce qui concer¬ne Melman : je dois lui répondre séparément sur ce qui parait faire entre lui et moi, ce qui a paru faire, tout au moins l'autre jour, entre lui et moi le principal malentendu.
Voici de quoi il s'agit. Comment, dit Melman, l'analyste pourrait-il faire de sa parole la garantie de vérité alors que le patient, dans le transfert, lui attribue un pouvoir qu'il n'a pas ? C'est ce que dit Melman, me faisant parler, c'est ce qu'il me fait dire. Or je n'ai rien dit qui puisse prêter à une telle paraphrase. J'ai écrit, et ici Melman me cite correctement et même à deux reprises, dans un article qui, au demeurant ne traite pas de la parole prononcée par le psychana¬lyste, - c'est peut-être un artifice de faire un article laissant pour plus tard la -137-

L'objet de la psychanalyse
question de la parole effectivement prononcée par le psychanalyste mais cet artifice a été le mien -, j'ai écrit dans cet article :
«Il n'y aurait pas de psychanalyse si le psychanalyste prétendait à tout instant se poser en fidèle serviteur de la vérité. »

Voilà ce que j'ai écrit et dans un contexte qui ne laisse, je crois, aucun doute quant au sens de cette phrase. Pour être encore plus explicite, remplaçons le terme serviteur, si vous voulez, par le terme champion. Champion de la vérité. Qu'il ne s'en fasse pas le champion en tout instant ne signifie point qu'il ne serve point à ce que tôt ou tard cette vérité éclate. D'une manière générale, cela signi¬fie même qu'il se tait et qu'il n'empêche pas le patient de parler, qu'il ne s'op¬pose pas au développement du transfert en lequel le patient fait de lui un trom¬peur trompé, cela n'implique point, tout au contraire qu'il accepte ou qu'il enté¬rine cette position lorsqu'à son tour il vient à parler, c'est-à-dire à interpréter. La place d'où le psychanalyste parle n'est pas la même que celle d'où, dans le transfert, il est supposé parler. C'est essentiel.
Une remarque un peu incidente quand même, n'est-ce pas. A ce propos Melman parle de la place d'où la parole de l'analyste prendrait cette brillance si singulière. C'est une très belle expression. Mais lorsqu'on parle de ce problème de la place de l'analyste, de la place occupée par l'analyste, de la place d'où l'ana¬lyste parle, je crois qu'il y a souvent dans le dialogue une certaine confusion entre un problème de droit et un problème de fait. je ne pense pas que nous soyons là en premier lieu pour dire de quelle place le psychanalyste doit parler pour que sa parole prenne cette brillance si singulière, mais je crois que nous sommes là pour examiner en premier lieu de quelle place il s'avère que le psy¬chanalyste parle. je soutiendrai cette considération d'une remarque qui peut paraître peut-être un peu méchante mais Melman m'accordera bien que la paro¬le de tels de ses collègues pour l'intelligence de qui il n'a pas la plus grande esti¬me, je ne mentionne personne, c'est un exemple que la parole de tels collègues analystes dont il considère que cet analyste ne comprend pas grand chose à l'analyse et à ce qu'il fait, tu m'accorderas quand même que même dans ce cas, pour peu qu'il soit en situation d'analyste avec son patient, il arrive bien de temps à autre que sa parole prenne cette brillance, peut-être pas pour nous qui pourrions avoir le compte rendu de l'analyse mais pour son patient. Il ne s'agit donc pas tellement de la question de droit mais de la question de fait.
Melman note que la parole considérée indépendamment de son contenu, c'est ce qu'il m'accorde, semble évoquer essentiellement la place d'où la parole de l'analyste prendrait, dit-il, cette brillance si singulière. Il s'agit, dis-je, bien de la question de la place de celui qui prononce la parole, autrement dit du statut du - 138-

Leçon du 26 janvier 1966
sujet prédicant. Celui qui prononce l'interprétation désigne le patient comme sujet du prédicat à la deuxième personne. Il n'a pas le même statut que celui qui, supposé parler dans le transfert, est supposé désigner le patient à la deuxième personne, alors qu'il est en fait désigné par lui-même à la première, dans sa forme réfléchie: moi.
Le psychanalyste ainsi supposé parler occupe la place du sujet du mythe de l'accomplissement narcissique. Il est supposé à l'origine de toute chose. Le psy-chanalyste donnant l'interprétation occupe la place d'un sujet lui-même désigné à son tour à la deuxième personne par un autre. Au contraire de celui qui est supposé à l'origine de toute chose, il est marqué par sa place dans la succession de la généalogie. Je serai très bref pour terminer mais il me reste à répondre à la suggestion que M. Lacan nous a faite à l'issue de la dernière réunion, de la réunion où il a été question de ce texte.
Il nous a suggéré de reprendre aujourd'hui notre débat à partir de l'idée sui¬vante : si l'analyste est dans une certaine position, ce ne peut être que celle de la Verneinung et non celle d'une Bejahung. Bejahung, c'est en français, tout sim¬plement l'affirmation. Or, chacun sait que la prédication peut prendre une forme affirmative ou négative. La catégorie de la prédication ne saurait être ni celle de l'affirmation ni celle de la négation. Voilà qui récuse je crois, l'argument de Monsieur Lacan selon lequel je situerais, moi, le psychanalyste dans une position d'affirmation, de Bejahung.
Et pour tenter de situer ce que j'ai tenté de formuler aujourd'hui dans l'op¬tique de la suggestion de Lacan, je dirai en très bref ceci : la parole du psycha¬nalyste désignant le sujet à la deuxième personne est incompatible avec l'imagi¬naire « tu es je » du narcissisme, je vous le rappelle. Lorsque la parole du psy¬chanalyste est entendue, elle ne peut être reçue que comme une coupure, que comme la coupure constitutive du désir, que comme un déni du narcissisme, répétition du premier déni mythique où le fantasme «tu es je» s'était constitué dans l'aliénation de la fonction de prédication ou fonction de déni - car c'est une seule et même chose ici, - de la parole. Ou, selon les termes de Freud, cette parole ne peut être reçue que comme un déni de toute puissance infantile, pre¬mière formulation de Freud ou, disons, comme un déni de toute puissance nar¬cissique pour s'en référer à la formulation ultérieure de Freud. Déni qui est par conséquent corrélatif du refoulement. Ce déni de toute puissance est au mieux illustré par la parole suivante, par la parole : « du fait de votre souhait », parole que le psychanalyste ajoute au texte du rêve de son patient: Il ne savait pas qu'il était mort. Suscitant ainsi la dénégation du patient: tel n'est point mon souhait. Voilà ce que je voulais vous dire. - 139-

L'objet de la psychanalyse
Docteur j. Lacan - Stein, je vous remercie beaucoup de ce que vous avez bien voulu apporter comme rassemblement de précisions sur ce que vous nous avez présenté d'ailleurs comme n'étant que les trois premiers temps de quelque chose qui est votre projet et qui, assurément doit en comporter au moins un autre, n'est-ce pas!
Il faut donc que je vous remercie de deux choses, d'abord d'avoir réussi à en sortir cette première partie, deuxièmement d'avoir bien voulu nous les situer dans l'ensemble de votre dessein. Je ne vais pas, comme je l'ai annoncé tout à l'heure, conformément à ce que j'ai annoncé, je n'interviendrai pas aujourd'hui, ni sur le fond, ni sur les détails de l'articulation que vous nous avez apportés, comptant sur les personnes qui vous ont entendues dans l'assistance pour apporter de premières remarques.
Je ne puis dire qu'une chose, c'est que je me félicite au-delà de ce qui a été la motivation immédiate pour laquelle j'ai voulu que certains de ces articles dans l'ensemble et précisément à propos du premier, la discussion fût portée ici dans le cadre de notre séminaire. Assurément, dans ce que vous avez énoncé, un cer¬tain malentendu a été dissipé concernant l'essence de ce que vous vouliez dire.
Il reste néanmoins que ceci ne veut pas dire que je puisse être d'accord sur l'ensemble de votre situation du problème puisque c'est de cela qu'il s'agit. Mais c'est assurément une chose assez profondément armaturée pour que cela nous désigne très bien le niveau où se placent certains problèmes essentiels. Je pense que, car les limites que vous impliquez du développement de cette situation ana¬lytique peuvent être dépassées et c'est ici justement là, une base, un point d'ap¬pui qui peut m'être excessivement précieux pour repérer en quoi ce que J'arti¬cule cette année me permet de critiquer cette position. Je le ferai assurément d'autant plus, et d'autant plus aisément, et d'une façon d'autant plus pertinente pour tous que je verrai où en sont tels ou tels de mes auditeurs par rapport à l'audition que votre présentation d'aujourd'hui propose: néanmoins, je ne peux pas dès maintenant ne pas faire une rectification. Elle est importante. Je suis vraiment tout à fait désolé que le texte que je vous ai communiqué et où parti¬culièrement Melman avait apporté ses corrections, ait laissé passer dans la der¬nière page ce qui n'était de ma part, même pas un jalon, une corde lancée de votre côté. J'ai parlé le temps de deux pages et demie. Il y a en effet écrit dans ce texte le mot, dont peut-être l'incorrection aurait dû vous éveiller, le mot Verneinung qui n'existe pas. Vous avez traduit Verneinung et j'avais dit Verleugnung. De sorte que ceci met un peu en porte à faux, sans du tout d'ailleurs en diminuer l'intérêt, ce que vous m'avez, à moi, directement répon¬du en terminant.

Docteur C. Stein - Je suis beaucoup plus d'accord avec Verleugnung. -140-

Leçon du 26 janvier 1966
Docteur J. Lacan - Alors, je demande d'abord, ce qui est naturel, à ceux à qui il a été répondu, à savoir nommément Conté et Melman, s'ils veulent bien main¬tenant prendre la parole. Conté, vous avez pris des notes. Est-ce que vous vou¬lez vous réserver un temps de réflexion ou est-ce que vous pouvez dès mainte¬nant aborder ce que vous avez à dire? Ne parlez pas de votre place. Venez ici.
Alors puisqu'il est possible que les choses se passent assez bien à mon gré pour que tout à l'heure le départ se fasse par échelon comme il arrive, à savoir que quelques-uns soient limités par l'heure et s'en aillent, je tiens à vous en annoncer, c'est une des raisons pour lesquelles tout à l'heure je me réjouissais qu ait pris dans l'ensemble de mon séminaire cette année cette place qui a été prise par un discours tel que celui que nous venons d'entendre.
En effet, peut-être n'en saisissez-vous pas dès maintenant le rapport mais je crois qu'il n'y a pas de meilleur texte qui me permette de relancer certaines des affirmations que j'entends discuter de ce que nous a annoncé Stein que celui-ci, ce texte, celui que je vous avais annoncé la dernière fois avant que Madame Parisot vous parle de l'article de Dragonetti sur Dante.
Je ne peux, bien sûr, aucunement aujourd'hui commenter la fonction que j'entends lui réserver. Mais après tout, pour ne pas l'aborder dans un effet de surprise et que quiconque à sa venue ait à tomber de son haut, je vous annonce à toutes fins utiles, c'est-à-dire pour que vous en rafraîchissiez votre connais¬sance voire même que vous vous reportiez aux commentaires nombreux et essentiels qu'il a provoqués, ce texte d'où je partirai la prochaine fois, que je prendrai comme relais de la suite topologique qui, cette année, vous apprend à situer la fonction de l'objet a n'est autre que Le pari de Pascal. Ceux qui veulent comme il convient entendre ce qui se dit cette année, ont donc huit jours au moins pour se référer aux différentes éditions qui en ont été données. J'insiste, la plupart d'entre vous, j'espère, le savent, sur le fait qu'il y en a eu, depuis la première édition, celle des Messieurs de Port-Royal, une série de textes qui sont différents, je veux dire qui se rapprochent plus ou moins, qui tendent à se rap¬procher de plus en plus des deux petites feuilles de papier écrites d'une façon incroyablement grafouillée, des deux petites feuilles de papier recto-verso sur lesquelles ce qu'on a publié sous ce registre du Pari de Pascal se trouve nous avoir été laissé. Donc je ne vous donne toute une bibliographie à moins qu'à la fin quelqu'un me la demande, vous savez aussi que nombreux sont les philo¬sophes qui se sont attachés à en démontrer la valeur et les incidences. Là aussi ceux qui peuvent avoir à me demander quelque chose quant aux quelques articles les plus gros auxquels il convient qu'ils se réfèrent, pourront venir à l'occasion me le demander à moi-même, à moins qu'un temps ne me soit laissé qui me permette de les indiquer. -141-

L'objet de la psychanalyse
Docteur Cl. Conté - J'ai l'intention de me limiter à très peu de choses et essentiellement de remercier Stein de ce qu'il nous a apporté aujourd'hui qui, en effet, est un apport en grande partie nouveau par rapport à ce que j'avais lu et qui nous permet de situer les choses dans une autre perspective.
Déjà, certainement, le troisième article sur le jugement du psychanalyste, avec l'introduction de la fonction de prédication aurait certainement pu per¬mettre de mieux comprendre son premier article et en tout cas, ce qu'il a dit ce matin qui est plus précis, plus développé, laisse la plupart de mes remarques sans objet. Je veux dire que les difficultés qui se trouvaient soulevées sont résolues à ce niveau-là, le problème se trouvant reporté à un autre niveau de discussion. Je reste tout de même un tout petit peu sur ma faim sur un certain nombre de points, notamment sur les rapports entre le registre du narcissisme et le registre du désir en tant qu'impliquant la dimension de l'objet a. Je ne vois pas encore très bien comment Stein articule ces deux registres.
Deuxième point : le deuxième article, celui sur le masochisme dans la cure insistait sur la référence à la parole prononcée par le psychanalyste comme réel¬le, ceci s'opposant à la dimension de l'imaginaire, et je voulais demander à Stein à ce propos s'il ne tend pas, dans ce texte, à situer le transfert, à faire basculer le transfert un petit peu trop du côté de la demande, et est-ce qu'il n'y aurait pas là une partialité de sa part au niveau de cette présentation.
En fait, je crois que le débat doit maintenant se porter en effet sur ce qui est de la fonction de la prédication et c'est là une référence à laquelle je suis peu pré¬paré pour intervenir. Je me réserverai une plus mûre réflexion à ce sujet. Et je me demande simplement en première écoute, en première audition, si on a à situer la prédication, cette première parole fondatrice ou originelle, comme une prédi¬cation fondant le sujet c'est-à-dire attribuant au sujet un prédicat, le sujet devient tel, il est ceci ou cela, ou si la prédication ne serait pas à rapporter plutôt à un jugement porté sur des objets; je pourrais éventuellement développer ce point.
Et à propos de ce troisième article sur le jugement du psychanalyste, il y a là aussi quelque chose que pour l'instant je saisis mal dans la pensée de Stein, c'est justement l'articulation du niveau du désir et de celui de la loi ou encore de l'in¬terdiction, c'est-à-dire le moment où Stein passe du manque de, par exemple, de l'analysé tentant de se poser comme l'objet manquant à l'analyste où il passe donc de ce niveau à celui du manquement, où il s'agit là du manquement à une loi et où il s'agit donc de l'interdiction, à savoir l'articulation très précise que fait Stein entre le premier jugement fondateur en tant qu'il établit le sujet d'une part comme objet du désir et d'autre part comme sujet d'une faute passée.
Il y a là une articulation que je n'ai pas bien saisie mais sans doute faute d'y avoir réflé¬chi. C'est tout ce que je voulais dire, pour aujourd'hui. -142-

Leçon du 26 janvier 1966
Docteur Ch. Melman - Il me semble que l'un des grands mérites de ton expo¬sé est en tout cas d'avoir rendu peut-être ton texte aux auditeurs beaucoup plus clair que nous n'avons essayé de le faire avec Conté, quelles sont tes positions et ton avis sur la cure, ce qui bien sûr permet d'engager une discussion peut-être plus aisément. Ce que je voudrais tout de même te dire c'est que j'ai lu tes textes avec beaucoup d'intérêt et certainement d'autant plus grand que comme j'avais essayé de le dire la dernière fois, tout ce qui peut se présenter comme un effort de théorisation générale de la cure ou de ce qui se passe dans l'analyse, ne peut bien entendu qu'éveiller toute notre attention, tout notre intérêt et toute notre sympathie, bien sûr.
Ceci dit, j'ai eu l'impression et le sentiment, en lisant justement ces trois textes, les trois derniers textes récents, qu'il était possible d'articuler les divers termes que tu avances et qui sont ceux d'expansion narcissique primaire, - tu nous as dit aujourd'hui, qu'après tout ce terme tu n'y tenais pas trop, tu l'aban¬donnerais volontiers - je veux bien.

Docteur C. Stein - Je précise qu'il ne s'agit pas là, que ce terme ne se réfère pas à un concept théorique. C'est pour ça que j'ai dit que je le considère comme descriptif donc comme d'une importance effectivement secondaire...

Docteur J. Lacan - C'est une précision très importante étant donné le carac¬tère généralement essentiellement théorique qu'on donne au terme de narcissis¬me primaire.

Docteur Ch. Melman - Essentiellement théorique et très difficile a situer, je veux dire au fond même de ton texte. Je veux dire qu'on a parfois l'impression que, par exemple, quand tu situes le narcissisme primaire ou tout au moins le but du narcissisme primaire comme la retrouvaille de cet objet mythique perdu, il est bien certain que tu t'engages là dans une certaine voie, un certain mode d'approche de ce terme.
Mais ce que je voulais te dire c'est que j'ai regroupé en quelque sorte tes diverses propositions et tes divers termes autour de quelque chose qui me semble être une position. Cette position est celle qui ferait de la parole de l'ana¬lyste un objet a. C'est autour de cela que j'ai essayé de te parler et c'est égale¬ment, je dis bien, autour de cela, qu'il me semble que les divers moments de tes textes peuvent très bien s'articuler. Lorsque tu dis que la parole de l'analyste est susceptible de prendre ce que j'appelais, d'ailleurs de manière un peu forcée, enfin, de prendre cette brillance si singulière je n'en doute, bien sûr, absolument pas, la question essentielle paraissant bien plutôt celle de la position de l'ana¬lyste à l'égard de sa propre parole et en tant qu'elle est susceptible de figurer pour le patient cet objet particulier, cet objet singulier.
Pour reprendre les choses peut-être un petit peu par le commencement, ce -143-

L'objet de la psychanalyse
qui m'a semblé coincer dans les développements de ces textes, en quelque sorte les réduire constamment à ce jeu duel entre le patient et l'analyste, où les choses comme cela oscillent de l'un à l'autre dans un mouvement où, comme tu le dis très clairement, on se demande comment ça peut finir. Car enfin tu le dis tout de même très clairement, tu poses en tout cas la question de façon très claire et tu as une certaine franchise, il me semble que la référence à l'Autre, j'entends ici bien entendu, le grand Autre, le défaut de références que tu fais ici au grand Autre est le point où justement les choses viennent dans le texte s'agglutiner, se colmater et on finit par se demander comment elles peuvent se dénouer.
Par exemple, j'aurais tendance à interpréter ce que tu définis sous le terme de situation fusionnelle par lequel tu as commencé ton propos, je veux dire la réa-lisation de cet unique « ça parlant et écoutant » que Conté a relevé d'ailleurs comme un phénomène bien sûr possible mais rare, j'aurais tendance à essayer de l'évoquer dans cette dimension qui serait peut-être éventuellement celle où le patient pourrait avoir le sentiment que sa parole risquerait de rejoindre un discours, le discours de l'autre où toute séparation à partir de ce moment-là, toute rupture, où tout hiatus, où toute distance se trouveraient abolis.
Je me demande aussi si d'introduire cette référence ne permettrait pas de situer à mesure en tout cas, je t'en demande pardon si nous n'avons pas été en t'écoutant là forcément toujours suffisamment attentifs, mais ce que tu intro¬duis au sujet de cette distinction des diverses personnes au sujet du tu et du il qui sont des catégories grammaticales qui, bien sûr sont essentielles mais dont je dois dire, je me demande chaque fois en t'écoutant comment tu les utilises, je veux dire est-ce que tu les prends, les relèves telles quelles dans le sujet de ton patient ? Est-ce que quand le patient dit je, par exemple, à partir de là est¬-ce que tu le fais rentrer dans l'une des trois catégories que tu as isolées, dési¬gnation du sujet du prédicat à la deuxième personne ou à la première personne réfléchie ou bien encore la désignation du sujet du prédicat à la seconde per¬sonne ? Autrement dit, tout ce que tu introduis là dans un effort de distinction et d'analyse du je, du tu et du il, je me demande s'il peut même être situé en dehors de cette référence à ce lieu tiers d'où le sujet reçoit sa parole à lui en tant que sujet.
Pour ce qui est de cette petite pointe comme cela que tu avances concernant la vérité, la question de la vérité, permets-moi de te citer. Lorsque tu dis ceci, dans ce texte sur le masochisme, le psychanalyste est appelé à intervenir, il est appelé de deux côtés à la fois. Dans le transfert le patient l'appelle en un lieu où il n'est pas. Il le situe au lieu supposé du pouvoir du fait duquel il éprouve la frustration, c'est-à-dire ce pouvoir de réalité que l'analyste détiendrait et dont il -144-

Leçon du 26 janvier 1966
pourrait faire usage à son gré pour interrompre l'expansion narcissique du patient. Au nom de la vérité, l'analyste serait appelé à se prononcer sur le trans¬fert, à dénoncer l'illusion du patient. Répondant au premier appel d'un lieu où il n'est pas, il tromperait le patient en acceptant de lui servir de leurre et de s'ar¬roger un pouvoir qui n'est pas le sien. Au nom de la vérité, il devrait s'abstenir de répondre à l'appel du patient et intervenir pour se récuser. Mais, dans l'écou¬te de l'analyste, l'appel du patient est constant. Tolérer le transfert c'est déjà tromper puisque c'est l'écoute qui le suscite. L'analyste devrait donc intervenir constamment pour dénoncer le faux du vrai et ne point entendre l'appel à la tromperie. Son efficacité alors serait celle du prédicateur et non plus celle du psychanalyste. Et c'est là que tu ajoutes :
« Il n'y aurait pas de psychanalyse si le psychanalyste prétendait se poser à tout instant en fidèle serviteur de la vérité. »

Je crois que c'est certain. Je crois que tu as parfaitement raison. Mais je ne vois pas comment dans cette articulation-là que tu avances, tu ménages ce qui parait néanmoins essentiel pour tout développement possible de la cure à moins qu'elle ne devienne, je ne saurais pas trop exactement comme la situer, comment tu ménages une place pour néanmoins dans ce mouvement permettre l'existen¬ce de sa dimension qui serait celle de la vérité.

Docteur C Stein - Là je te réponds tout de suite. C'est que, il n'en est pas traité à ce point-là. Quant au terme prédicateur, dans ce texte il est bien évident que les développements ultérieurs vont m'amener à le supprimer. Jusque-là je l'avais simplement pris dans le sens de celui qui fait des sermons. Donc pour qu'il n'y ait pas de confusion, il sera supprimé là. C'est évident.

Docteur Ch. Melman - Bon. Entendu comme cela. Je reprendrai également peut-être à mon compte, en tout dernier lieu ce que tu dis à l'égard du sujet pré¬dicant qui tient une place importante dans tes derniers développements qui ont, je crois, une position qui mérite une grande réflexion. Ce qui est là la fonction éventuellement prédicante que tu assignerais à l'analyste.

Docteur J. Lacan - Bon. Stein a évidemment, je m'en suis aperçu seulement après coup, j'étais sous le charme de sa parole, Stein a sensiblement dépassé son ' temps, ce qui ne nous laisse pas suffisamment de temps pour donner à la dis¬cussion le temps que j'aurais attendu aujourd'hui. Maintenant, il y a la place pour encore une personne. Est-ce que vous voulez intervenir, Green ?

Docteur A. Green - Moi, je veux bien mais je ne veux pas priver les autres d'intervenir.

Docteur J. Lacan - Est-ce que Major voudrait intervenir? Vous avez quelque chose à dire Major? Il faut que vous partiez. Bon. -145-

L'objet de la psychanalyse
Alors Audouard.
Monsieur X. Audouard - Il me semble que cette sorte d'univers grammatical que Stein nous a situé tout à l'heure laisse à tout moment se constituer comme un reste, et c'est sensible dans divers aspects de ses propos, par exemple lorsqu'il dit que même si le psychanalyste a une activité contestable ou qu'il occupe une position contestable à notre regard, il reste cependant qu'il y a une certaine brillance dans ses propos. Que même si le psychanalyste n'est pas détenteur de la vérité, il reste cependant qu'il en est le serviteur fidèle. Que s'il est vrai que la prédication est toujours ou positive ou négative, il reste cependant que le champ propre de la prédication tombe hors du positif comme du négatif. Et ce n'est pas peut-être pour rien que justement Verneinung ici a été entendu à la place de Verleugnung. Car Verleugnung justement introduisait cette dimension du men¬songe qui n'est autre chose que la dénégation. Dans cet univers grammatical où Stein m'a paru situer les rapports de l'analyste avec l'analysé, il y a comme une sorte de fidélité qui apparaît à tout moment, où l'effort de spécularisation qui se ferait par exemple entre le je et le tu, entre la première personne se réfléchissant ou le tu venant là réfléchir la première personne, il y a dans cet effort de spécu¬larisation où Stein essaie d'introduire le rapport de l'analysé avec l'analyste, il y a comme du non-spécularisable qui apparaît à tout instant. En somme on pour¬rait dire que cet univers logique d'une réflexion du tu sur le je ou du je sur lui-¬même, n'est peut-être tout à fait même déjà dans l'orientation d'une dialectique et que, même si on introduisait dans une orientation plus dialectique, encore resterait-il que dans cette dialectique on ne trouverait guère de fond ou de véri¬té qui la fonde. C'est en liaison, par exemple, avec ce que Madame Parisot nous a dit l'autre jour qu'on pourrait mettre tout ceci, à savoir qu'après tout le spé¬cularisé n'est pas le spécularisable. Loin d'être le spécularisable il est peut-être simplement ce qui fait croire qu'il y a un spécularisable et que le spéculaire en tant que tel est toujours traversé par un reste qui tombe hors du champ de la réflexion. En somme qu'il y ait une sorte d'abîme entre le sujet prédicant et le sujet du prédicat, cela nous indique qu'il y a là entre eux deux comme un monde, comme un vide, comme un quelque chose qui les éloigne, non certes sans pouvoir les dialectiser mais sans permettre à aucun moment que cela vise tu et je sans que se constitue comme autre chose, comme un forçage qui n'ap-partient ni à la logique ni à la grammaire mais à ce forçage particulier du désir. La prédication ne me paraît pas être au départ un acte logique comme l'enfant dit que le chien fait miaou et le chat wouah, comme le disait Lacan, il ne s'agit pas d'une prédication qui appartient à l'ordre de la logique mais à l'ordre de ce forçage particulier qu'est le désir.
Enfin, c'est simplement pour indiquer dans quelle voie on pourrait à mon -146-

Leçon du 26 janvier 1966
sens s'introduire une critique dune interprétation, peut-être a mon sens trop satisfaisante parce que trop grammairienne.
Docteur J. Lacan - Green, dites un mot.
Docteur A. Green - je m'excuse. J'aurais besoin du tableau. Je m'efforcerai d'être aussi bref que possible. je pense que je voudrais juste dire quelques mots concernant la formule de Lacan: « Moi, la vérité, je parle » avec ce que vient de dire Stein.

Alors, si nous écrivons : Moi la vérité je
parle
nous trouvons une phrase qui est en fait articulée selon deux axes, l'axe Moi/je, et l'axe la vérité/parle. je pense que tout ça a un rapport avec ce que nous a dit Stein des rapports entre le je et le moi et la parole. Audouard vient de faire remarquer que Stein construit une équivalence des différents pronoms entre le je, le tu et éventuellement le il. Du fait même que le sujet ne peut pas dire : «Je dis que tu es je », du fait même que le «je dis que tu es je » est remplacé par « ça dit que tu es je », de ce fait même je crois que c'est cette équivalence entre les dif¬férents pronoms qui me paraît fausser les choses. Pourquoi ? Parce que, si à ce moment-là, en connotant sous forme d'index, ça dit que tu es je, on peut dire en quelque sorte que dans l'énonciation même, dans la succession de l'énonciation, à partir du moment où le tu parvient au je, le je s'en trouve pour ainsi dire
trans¬formé et n'est plus le même je qu'au départ, et il est ramené au tu primitif. je crois que ce point est très essentiel pour concevoir qu'il y a là quelque chose, qui est une circularité close, et que la seule façon de sortir de la circularité, la seule façon que ça ne constitue pas un système qui tourne en rond, c'est en effet de concevoir qu'il existe une différence entre le tu et le je, cette différence étant celle du grand Autre et celle du grand Autre barré en tant que justement ce que libère la barre, c'est un reste. Il faut qu'il y ait un reste, et pour qu'il y ait un reste, il faut qu'il n'y ait pas d'équivalence entre les différentes valeurs prono¬minales.
Sur quoi tombons-nous là? Nous tombons justement sur le terme dont je parlais en premier : la vérité; c'est-à-dire que Stein a parlé du moi, qu'il a parlé du je, qu'il a parlé de la parole, mais justement la question reste pendante en ce qui concerne la vérité. L'analyste est-il ou non le fidèle servant de la vérité ?
Eh bien! je crois que c'est là qu'il nous faut quand même revenir à la formu¬le proposée par Lacan, comme spécifiant le transfert, à savoir que le transfert s'adresse à un sujet supposé savoir, supposé savoir quoi ? C'est toute la ques¬- - 147 -

L'objet de la psychanalyse
tion. Qu'est-ce qu'il sait le psychanalyste? Je pense que tout le malentendu de la cure, tout la Verleugnung, c'est qu'il est censé savoir tout sauf la vérité. Et c'est dans la mesure où ce malentendu existe au départ, que la cure peut se pour¬suivre pour arriver finalement à une situation où évidemment il est bien enten¬du que le sujet supposé savoir n'est plus du côté de l'analyste et que ce dont il est question, c'est bien une vérité qui ne peut être que celle du sujet. Je crois que nous trouvons une problématique tout à fait identique à celle que j'ai essayé d'analyser en ce qui concerne l'oracle chez les Grecs.

Docteur J. Lacan -J'essaierai de donner des formules encore plus précises mais celle-ci me paraît vraiment massive et tout à fait fondamentale. Est-ce que vous voulez Stein répondre tout de suite, ou bien, comme il est concevable, car je vous annonce déjà que je ferai en février trois séminaires : deux séminaires ouverts et je ferai encore un premier séminaire fermé, le quatrième, je serai, en principe, parti aux U.S.A. Il est tout à fait concevable que le quatrième séminai¬re de Février se passe à poursuivre une discussion si bien engagée ce qui vous laisse tout loisir d'attendre pour répondre aux interventions d'aujourd'hui la prochaine fois à moins que vous ne vouliez tout de suite placer quelques mots.

Docteur C Stein - Je ne pense pas qu'il me soit facile de faire une introduc¬tion substantielle la prochaine fois sur la base des remarques qui ont été faites aujourd'hui car ça ne mènerait à rien.

Docteur J. Lacan - Non, mais la prochaine fois, il peut s'inscrire auprès de vous, ce serait plus simple, un certain nombre de personnes qui, ayant laissé mûrir ce qu'ils ont entendu aujourd'hui, se proposeraient à venir discuter avec vous le quatrième mercredi.

Docteur C. Stein - Oui, mais je ne pourrais pas m'avancer encore beaucoup plus...

Docteur J. Lacan - Non, il ne s'agit pas de ça. Il s'agit ou bien que vous disiez un mot auquel vous teniez beaucoup...

Docteur C Stein - Si, il y a un mot que je voudrais dire, c'est le suivant: dans toute cette discussion et cela n'est pas fait pour nous étonner, on en arrive tou¬jours à la tentation de réduire ce reste dont parlait Audouard et que reprenait Green. Dans l'argument de Green que je ne veux pas reprendre dans son ensemble parce qu'il est très important, intéressant, je voudrais quand même simplement lui faire remarquer que, en me prêtant le propos d'établir une équi¬valence entre les différents pronoms, il réduit justement ce que je laissais en quelque sorte comme reste, car je n'ai pas désigné l'équivalence entre les diffé¬rents pronoms mais justement une confusion entre les différents pronoms dans le registre imaginaire, ce qui est tout à fait différent.
Et ceci m'amène, pour être très bref, à Audouard qui, à mon avis, a admira¬- -148-

Leçon du 26 janvier 1966
blement défini quelque chose qui se rapporte, qui est dans ce que je vous ai dit aujourd'hui : que le non-spécularisable apparaît à tout instant dans l'effort de spécularisation, dans la tentative de spécularisation; ceci est certain et ceci pour¬rait même résumer ce que j'ai dit aujourd'hui. Mais alors je ne vois pas pour¬quoi Audouard en tire argument pour dire que ma grammaticalisation n'est pas satisfaisante dans la mesure où elle réduit ce reste non-spécularisable, puisque justement pour reprendre les excellents termes d'Audouard, cela pourrait être encore formulé autrement. Mais qu'est-ce qui est apparu dans ma démarche comme étant le reste, si ce n'est justement ce registre imaginaire ? C'est-à-dire qu'il est bien vrai qu'il n'y a pas discours spécularisé qui ne se réfère, qui ne comporte un reste ou, dans les termes où j'ai posé les choses, qui ne se rappor¬te à un registre imaginaire.

Docteur J. Lacan - Une des choses les plus saillantes et un point clé de votre exposé d'aujourd'hui c'est que quand vous dites que « ça parle », à savoir ce que j'appellerais la surface topologique unique du sujet et de l'autre qui est bien là impliqué, cette surface topologique est de l'ordre imaginaire. La clé de tout est là et c'est là je crois qu'est votre erreur de formulation. Nous pouvons aujour¬d'hui laisser les choses ici suspendues.
Petite anecdote. je ne suis pas du tout opposé à cette grammaticalisation qui me paraît un point d'appui, si on sait s'en servir c'est un instrument tout à fait excellent. je voudrais quand même, comme ça, pour le plaisir de l'histoire, rap¬peler qu'à un certain congrès d'Amsterdam, qui, si je crois bien se situe en 1950, non, le premier congrès d'Amsterdam c'est en...

Docteur A. Green - En 1948

Docteur J. Lacan - En 1948, j'ai fait le discours que j'avais préparé à ce moment-là, nous n'en étions pas encore au commencement d'un enseignement quelconque de ma part, qui était, qui tournait autour, non pas seulement de n'importe qu'elle grammaticalisation mais très précisément celle des pronoms personnels, discours au cours duquel j'ai dû crever les interprètes car j'ai été forcé de dire en dix minutes ce que j'avais préparé pour vingt, Madame Anna Freud ayant cru devoir dépasser largement son temps d'intervention.
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Leçon IX 2 février 1966

je me soucie de savoir si ceux des psychanalystes à qui j'ai enseigné quelque chose transmettront proprement ce que j'ai dit. C'est là le sens de l'épreuve que constituent les séances consacrées à un séminaire auquel je ne puis pas admettre autant de monde pour la raison que cette assistance même serait un obstacle à cette vérification.
S'il est vrai que l'aspiration première du sujet psychologique est de présenter au désir de l'Autre cet objet fallacieux qu'est son image de soi, nous ne saurions prendre de précautions trop rigoureuses pour ne jamais, sous une forme quel¬conque, voire dans ce qui s'appelle la cure psychanalytique, qui est une expérien¬ce proprement transcendante au regard de ce qui s'est exprimé jusqu'alors dans l'ordre de l'éthique, nous ne saurions jamais prendre trop de précautions pour définir les voies par où cette formule du rapport du sujet au désir de l'Autre, que je viens de donner d'abord et qui n'a jamais été dans aucune doctrine philoso¬phique dépassée, soit effectivement dépassée, franchie d'une façon radicale.
C'est pourquoi, faute de pouvoir être au quatrième mercredi où se poursui¬vront les débats qui se sont instaurés depuis deux mercredis derniers sur le sujet des formulations de Stein, ici présent au premier rang de cette assemblée, je l'in¬terrogerai pour que la balle en soit reprise sur ce qu'il entend par ce prétendu masochisme imputé au patient, dans la mesure où il se soumet à une règle sévè¬re; pourquoi si vite aller définir comme masochisme ceci dont après tout nous pourrions n'avoir rien à dire au départ, si ce n'est qu'il en veut. C'est tout ce que nous pouvons en dire : il en veut. Formule non pas vague mais minima du désir.
Tout désir alors serait-il, d'être désir, en lui-même masochiste? Assurément, si la question vaut d'être posée, elle vaut aussi de n'être pas tranchée trop tôt, sur¬tout si nous nous souvenons de la formule que j'ai donnée en parlant du désir et de son interprétation qu'en un certain sens, vues les conditions de l'expérience -151-

L'objet de la psychanalyse
psychanalytique : le désir, c'est son interprétation. S'exposer à cette situation qui est vraiment fondamentale, que toute demande ne peut qu'être déçue, est là sans doute ce que le patient a à affronter et ce qu'il ne saurait au départ prévoir; et au reste, quel masochisme dans ce cas à s'offrir à la déception comme l'a formulé fort bien quelqu'un d'autre de mes interlocuteurs. L'analyste est en effet le sujet supposé savoir, supposé savoir tout, sauf ce qu'il en est de la vérité du patient.
Bien plus qu'une situation s'établissant sur les données dont je vous indique ici la pointe, est-ce que le patient qui s'offre à l'expérience analytique ne nous dit pas : « c'est vous qui subirez, si vous me demandez la vérité, cette loi que toute demande ne peut qu'être déçue. Vous ne jouirez pas de ma vérité. C'est pour cela que je vous suppose savoir, c'est parce que c'est cela qui vous oblige à être trompé ».
La pulsion épistémologique, c'est la vérité qui s'offre comme jouissance, et qui sait par là même être défendue, car qui pourrait jouir de la vérité ? Pulsion donc, plutôt mythique; laissez-moi accoler ces deux termes en un seul mot et recevez, psychanalystes, l'investiture de ce qui vous est ici imposé : l'adjectif en un seul mot, la « plutomythique ».
Ce que le patient fait de nous c'est qu'il nous fait déchoir de la position pyr-rhonienne. Vous voudrez en savoir plus. «J'éveille votre désir le plus réfléchi, c'est-à-dire le plus méconnaissable. Le prédicat dont vous m'affecterez, c'est votre chute à vous; si vous vous qualifiez, je triomphe ». Sans doute y a-t-il là, comme Stein l'a perçu, la pointe et la naissance d'une culpabilité chez le patient. Mais vous, si vous vous acceptez comme juge, vous voilà rejeté comme sujet dès lors dans l'ambiguïté d'avoir à se juger.
Le glissement harmonique de la langue, ce sujet qui a à se juger, reconnais¬sez-en là une de ces formes dont chaque langue, à sa façon, nous offre l'indica¬tion. Sans doute, ici, du même coup est l'avertissement de n'avoir pas à aller trop loin car, dit le patient :
« Bien sûr vous me rendriez masochiste, c'est-à-dire amoureux de votre angoisse que vous prenez pour une jouissance. Je suis devenu l'autre pour vous et si vous n'y prenez garde, vous ne pouvez plus que jouer tout de travers, car il suffit que je m'identifie à vous pour que vous voyez bien que ce n'est pas de moi que vous jouirez, la muscade est passée, et qu'à prendre votre réalité, Wirklichkeit, ce que j'efface jusqu'à la trace dans le réel, Realität, c'est justement ce que j'ai choisi en vous pour sanction¬ner cet effacement».

Ainsi l'idée d'un être subsistant et saisissable, fondant les relations de sujet à sujet est proprement le terrain savonneux, le piège sur lequel au départ une - 152 -

Leçon du 2 février 1966
théorie insuffisante s'engage irrémédiablement, mais c'est pour cela qu'il est pour nous si souhaitable d'élaborer la structure qui nous permette de concevoir d'une façon radicale, comment est possible le progrès de celui qui s'offre dans la position de sujet supposé savoir et qui doit pourtant, initialement et de façon pyrrhonienne, renoncer à tout accès à la vérité.
« Pas plus ceci que cela », cette formule nodale est celle où s'exprime la posi¬tion du pyrrhonien ou du sceptique. Pyrrhon étant le chef de file d'une de ces sectes philosophiques que j'ai encore appelées à l'occasion écoles pour bien rappeler qu'autre chose était la pratique de la philosophie dans un certain contexte, celui où s'achevait un certain ordre socialement défini du monde antique. Songez à ce qu'était la discipline de ceux qui s'imposaient précisément dans l'introduction de tout prédicat dans quelque question que ce fût sur la vérité, non pas seulement de repousser par ni-ni les membres d'une alternative mais de toujours se défendre contre l'introduction même de la disjonction, celle-là plus apparemment s'imposant le refus précisément de franchir la barre de son établissement et de rejeter tout ensemble les deux membres de la dis¬jonction.
La position donc fondamentale d'un sujet comme s'imposant son propre arrêt au seuil de la vérité est ici quelque chose qui mériterait sans doute plus longue explication, retour sur ces textes, sans doute épars, insuffisants, pleins de problèmes mais dont pourtant la lecture d'un Sextus Empiricus peut nous don¬ner toute l'ampleur, celle qui ne se touche pas à simplement en lire dans quelque manuel le résumé, mais à suivre au détour d'un texte qu'il faut effeuiller page par page le style, le poids, la réalité du jeu qui y était engagé.
Ce n'est point pour rien qu'ici j'avance cette référence que je donne comme visée aux plus studieux, fût-ce à leur indiquer d'y trouver dans l'excellent ouvra¬ge de Victor Brochard Les Sceptiques Grecs le complément, la situation, le fruit d'une méditation réelle dans un esprit moderne. Ce n'est point par hasard que je le mets ici au seuil de ce que j'ai annoncé aujourd'hui comme devant être mon sujet qui, sans doute ne doit pas être pour rien dans l'énorme assistance que je recueille, c'est à savoir Le pari de Pascal.
Le pari de Pascal, j'espère qu'il n'est nul d'entre vous qui avant aujourd'hui n'en ait eu quelque vent. je ne doute pas que Le pari de Pascal ne soit quelque chose, j'entends comme objet culturel, d'infiniment plus diffusé qu'on ne le sup¬pose. Si l'on s'émerveille qu'il y ait eu quelques textes de philosophes, après tout, si je devais ici vous en donner la bibliographie, j'arriverais, mon Dieu, assez vite à l'épuiser, quand j'aurais atteint une cinquantaine de références du côté de ceux qui écrivent et qui jugent bon de nous faire part de leur pensée, j'en aurais vu le bout; et tout ce qui a été dit - je regrette d'avoir à énoncer une formule si dépri¬- - 153 -

L'objet de la psychanalyse
mante, je le regrette d'autant plus que ceci intéresse, si je puis dire, la réputation d'une corporation dite philosophique - tout ceci ne va pas bien loin.
je ne serai pas pourtant sans vous recommander tel article qui se recomman¬de, par le procédé excellent d'un départ au niveau, je ne dirai pas, du texte mais de l'écrit de ce petit papier, ou plutôt de ces deux petits papiers couverts recto ¬verso qui est ce que Pascal nous a laissé de ce qu'on pourrait appeler son grif¬fonnage; partant de là, car c'est bien nécessaire de n'y point voir quelque chose qui aurait été achevé à notre adresse mais qui pourtant, et peut-être d'autant plus, mérite d'être retenu comme nous donnant en quelque sorte une sorte de substitut ou de substance réelle concernant cette singulière réalité incorporelle qui est proprement celle dont j'essaie, avec les ressources d'une topologie élé¬mentaire, de faire valoir pour vous ce que nous pouvons en tirer au niveau de nos articulations. A ce titre, l'article de Monsieur Henri Gouhier paru dans une revue italienne et dont après tout, j'aimerais vous laisser ici l'indication : revue italienne qui est celle publiée sous le titre de Archivio di filosofia, n° 3, 1963, organe de l'Institut des Études Philosophiques Di studii filosofici à Rome, l'ar¬ticle de Monsieur Henri Gouhier, Le pari de Pascal mérite, si vous pouvez vous procurer le tome de cette revue, votre attention.
C'est, comme vous le voyez, un des derniers parus. Dans le passé il y en a eu bien d'autres : depuis les étonnements de Voltaire, les précisions de Condorcet, les divagations de Laplace, le scandale de Victor Cousin sur lequel ici je ne m'étendrai pas, n'ayant pas le temps de vous dire quelle fut la véritable fonction de ce qu'on appelle l'éclectisme; plus récemment, des remarques de mérite qui ont été données par le bon Lachelier qui, assurément, peuvent se lire. je n'en dirai pas autant de quelque chose dont je vous donnerai un échantillon tout à l'heure, l'article de Dugas et Riquier dans la Revue philosophique de 1900.
Depuis les choses ont été reprises au niveau de ce que nous appellerons Le pari considéré au niveau du plan de l'Autre. Doit-on parier, comme Pascal nous l'in-dique, si tant est que c'est de cela qu'il s'agit? Ce qu'aurait de certain le bien de notre vie conçue à son niveau le plus ordinaire, pour l'incertitude d'une promes¬se dont l'articulation de Pascal semble toute entière orientée à nous montrer le sans mesure au regard de ce que nous abandonnerions, introduction, dit-on, invi¬te au pari de la croyance. Assurément discernez dès maintenant ce qui se propo¬se dans l'avancée de quelque chose, après tout, qui n'est pas si loin de la conscien¬ce la plus commune, cette vague angoisse de l'au-delà qui n'est point forcément un au-delà de la mort. Ne faut-il pas qu'elle existe pour se supporter dans toutes sortes de références qui, pour les plus exigeants, prennent forme dans ces espoirs auxquels on se consacre et qui ne sont, dans cette perspective, au regard de la reli¬gion, que quelque chose que pour le moins nous qualifierons d'analogique. -154-

Leçon du 2 février 1966
Dans un chapitre court et substantiel, l'auteur du Dieu caché, Monsieur Goldman ne semble pas, pour lui, du tout répugner à faire du Pari de Pascal le prélude à la foi que le marxiste engage dans l'avènement du prolétariat. Je serais loin de réduire à cette portée, dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle est un tant soit peu trop apologétique, la portée d'un chapitre dont la valeur de dis¬cussion est assurément enrichissante, assez sans doute pour que nous puissions mettre cette part de l'entreprise au-dessus du bricolage.
Mais il me semble que nulle part, personne ne s'est avancé dans ce texte du Paride ce point de vue que ce n'est pas un « on » qu'il s'agit de convaincre, que ce pari est Le pari de Pascal lui-même, d'un « je », d'un sujet qui nous révèle sa structure. Structure parfaitement contrôlable et à contrôler, non pas de tel ou tel incident qui la confirme dans le contexte biographique, les gestes de Pascal dans une vie dont on a raison de manifester les faces extrêmement complexes, les gestes tels qu'ils s'achèvent dans l'approche de la mort dans tel ou tel vœu qui peut nous paraître exorbitant (celui d'être mené aux incurables pour y achever son existence), ce serait bien vite les épingler que d'y relever la thématique masochiste. Si un sujet, si une pensée qui s'est si admirablement distinguée - vous allez le voir, dans la formulation stricte de positions essentielles, - nous livre en quelque sorte sa structure, c'est là quelque chose qui, pour nous, n'a qu'à être relié aux autres points où, aussi, la structure du sujet en tant que telle est par lui, dans une certaine position radicale, manifestée. Et si nous avons le bonheur de voir s'affirmer, sans qu'au reste rien ne dise qu'il y eût là un quel¬conque message car après tout, ces petits papiers, nous les avons, parce qu'après sa mort, (la mort n'est peut-être pas la limite d'aucun au-delà, elle est sûrement une des limites les plus faciles à utiliser quand il s'agit de faire les poches), on a fait les poches à Pascal. La chose est faite, profitons-en.
Profitons-en, s'il y a quelque chose qui puisse pour nous nous permettre d'articuler un des plus singuliers projets, une forme d'entreprise des plus excep¬tionnelles qui nous ait jamais été donnée et qui peut passer pour être la plus banale, comme vous allez le voir.
«Infini, rien, commence-t-il. Ininterprétable.
Notre âme est jetée dans le corps où elle trouve nombre, temps, dimen¬sions. Elle raisonne là-dessus et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose. (Rappel des puissances de l'imaginaire).
L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s’anéantit en présence de l'infini et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu, ainsi notre justice devant la justi¬ce divine. Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu qu'entre l'unité et l'infini. »
-155-

L'objet de la psychanalyse je ne résiste pas au plaisir de ne pas couper ce qui suit.
«Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.
Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature; comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre, mais nous ne savons pas ce qu'il est : il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair, car en ajoutant l'unité il ne change point de nature; cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair, il est vrai que cela s'entend de tout nombre fini.
Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est. N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses vraies qui ne sont point la vérité même ? »

Telle est l'introduction développée dans la suite. je vous prierai, à partir de là, de vous reporter au texte dont le départ est proprement que Pascal, penseur, et penseur si vous le voulez religieux, intégré à la pensée que réprouvés comme élus sont entièrement à la merci de la grâce divine, n'en pose pas moins pour¬tant comme démarche inaugurale que Dieu, d'aucune sorte de façon et jusque dans son être, ne saurait être connu.
Il pointe même à proprement parler qu'on ne saurait, de par le pouvoir de la raison, savoir s'il existe. L'important, je vais, j'espère vous le montrer et après tout je ne pense pas là apporter pour aucun d'entre vous quelque chose de si surprenant. Vous avez assez entendu parler, quoique suspendus dans le vague, des problèmes de l'existence pour que vous ne soyez pas surpris si j'indique, - si j'indique en passant faute de pouvoir plus aujourd'hui m'y arrêter, - que l'important n'est point tant ce suspens en tant qu'il est radical, que dans la divi¬sion qu'il introduit entre l'être et l'existence.
Le « il existe » qui fit tellement de difficultés à la pensée aristotélicienne, pour autant qu'après tout l'être posé se suffit, il existe parce qu'il est être et pourtant l'intrusion de la révélation religieuse, celle du judaïsme, pose, je parle parmi les philosophes, à partir d'Avicenne la question de savoir comment caser ce suspens de l'existence, en tant qu'il est nécessaire pour une pensée religieuse d'en remettre à Dieu la décision.
Cette impossibilité de caser d'une façon catégorisable la fonction de l'existen¬ce au regard de l'être, c'est celle-là même qui ira rejaillir en question sur Dieu lui-même et à nous arrêter sur cette question de savoir s'il suffit de dire de Dieu qu'il est l'Être Suprême. N'en doutez pas, pour Pascal la question est tranchée. Un autre petit papier cousu, lui, plus profondément que dans une poche, sous une -156-

Leçon du 2 février 1966
doublure : « non pas Dieu des philosophes mais Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob », nous montre le pas franchi et qu'il ne s'agit point de l'Être Suprême. Dès lors, déblayez, décrassez ces questions préliminaires qui rendront assu¬rément précaire toute référence à un donné comme constituant suffisamment de par soi-même une certitude. Quand Messieurs Dugas et Riquier, à la fin de leur article, lisez-le, je ne prétends pas le faire juger tout entier à l'échantillon que je vous en donne, s'interrogent
« Et maintenant que penser d'une expérience qui se présente ainsi : pour entrer dans l'état d'âme du croyant, vous dépouillerez votre nature, vous ferez table rase de vos instincts, de vos sentiments, de vos conceptions du bonheur. A ne considérer Le pari qu'au point de vue logique, le refus de parier pour, - on appelle ça dans l'argument, je ne vous l'ai pas lu assez loin pour que vous soyez à ce point de vocabulaire: de prendre croix, - ça veut dire pair ou impair, croix ou pile, il ne s'agit pas de la croix chré¬tienne, - mais si nous nous mettons en face des conditions réelles du pari, nous devons dire qu'il y aurait au contraire folie à prendre croix car la foi n'est pas telle que Pascal quelquefois la présente. Elle ne se superpose pas simplement à la raison; elle n'a pas pour effet de reculer les bornes de notre esprit sans entraver son développement naturel et de lui donner ainsi accès dans un monde qui lui serait naturellement fermé. En réalité elle exige l'abdication de notre raison, l'immolation de nos sentiments. Cet anéantissement de notre personnalité n'est-il pas le plus grand dan¬ger que nous puissions humainement courir? Pascal, néanmoins, voit ce danger d'un œil indifférent. Qu'avez-vous à perdre? nous dit-il. Tout rempli de ses idées théologiques, - nous voilà dans la psychologie – il n'entre pas dans l'esprit de l'homme purement homme et « son discours » s'adresse exclusivement à celui qui admet déjà sinon le péché originel et la déchéance de l'homme et toute cette philosophie plus pessimiste que lui-même a tiré du dogme chrétien, mais tout esprit qui n'a que la raison pour guide et qui croit à la dignité naturelle de l'homme et à la possibi¬lité du bonheur ne peut manquer de considérer l'argumentation du pari à la fois comme une monstruosité logique et une énormité morale. La dureté d'un pareil jugement trouverait au besoin sa justification ou son excuse dans la remarque célèbre de Pascal sur la différence entre les hommes ou l'originalité des esprits. »

Je vous passe quelques lignes pour arriver jusqu'à cette absolution indul¬gente :
«... sa sincérité est évidente, sa franchise absolue et quelle que soit l'im- ¬- 157 -

L'objet de la psychanalyse
moralité de ses thèses et la faiblesse de ses raisonnements, on continue à respecter son caractère et à admirer son génie. »

Voilà qui est envoyé. « Poupoule, passez-moi mes pantoufles. Je lui ai réglé son compte! ». Néanmoins j'aimerais que, faisant appel à tout ceci qui, après tout, donne une note qui n'est à proprement parler jamais tout à fait absente au moins comme état de ceux qui ont poussé le plus loin l'analyse du Pari de Pascal, auxquels je ne voudrais pas, faute de craindre de l'oublier ensuite, man¬quer de joindre à ceux que je vous ai cités tout à l'heure, le chapitre consacré par Monsieur Souriau au Pari de Pascal dans son livre : L'ombre de Dieu. Là aussi vous y verrez des aperçus tout à fait suggestifs et valables dans notre perspective au regard de la façon dont il convient de manier ce témoignage.
Un pari! On a dit sur ce pari beaucoup de choses et en particulier qu'il n'en était pas un. Nous allons voir tout à l'heure ce que c'est qu'un pari. Ce qui fait peur, au départ, c'est l'enjeu et la façon dont Pascal en parle.
« Examinons donc ce point et disons
Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, - attention à cette phrase - à l'extrémité de cette distance infi¬nie, où il arrivera croix et pile - Jamais cette distance infinie, à savoir ce qu'elle veut dire n'a été vraiment prise en considération -. Que gagerez-vous ? Par raison vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre, par raison vous ne pouvez défendre nul des deux. C'est Pascal qui parle. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix, car vous n'en savez rien! Non, (répond l'interlocuteur qui est Pascal lui-même aussi) mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix. Car enco¬re que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute. Le juste est de ne point parier. Oui, mais il faut parier. Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez¬-vous donc? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : personne ne semble s'être aperçu qu'il s'agit purement et simplement de les perdre le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude... »

Quand on engage quelque chose dans un jeu, dans un jeu qui se mène à deux, il y a deux mises, votre raison et votre volonté est la première, votre connais¬sance et votre béatitude est la seconde, qui n'est point mise par le même parte¬naire. Plus tard on discutera sur ce qui est en jeu à savoir, - 158-

Leçon du 2 février 1966
«... Gagez donc qu'il est, sans hésiter!... Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. »

A la suite de quoi, il nous est promis, en une formule dont il importe de ne pas méconnaître le texte, une infinité de vie d'abord, ce qui déplace bien sûr les conditions de l'enjeu. Ce ne sont point deux vies au lieu d'une, une vie de chaque côté qui sont mises dans le jeu, mais une vie d'une part et d'autre part, ce que Pascal appelle d'abord « une infinité de vie», puis ensuite «une infinité de vie infiniment heureuse ». C'est ce que nous aurons à reprendre dans un ins¬tant quand nous étudierons ce que signifie un tel pari.
Mais d'abord je voudrais interroger sur ceci qui n'a point été retenu, c'est à savoir ce que veut dire engager sa vie et comment elle est mise dans le jeu. Nous voyons Pascal y faire allusion à plusieurs étapes de son raisonnement : premièrement qu'elle ne peut pas ne pas y être engagée, deuxièmement, la façon dont il conviendra de la juger si, au terme, le pari est perdu. «Je réponds, dit Pascal, perdue votre vie », et ici il articule, «mais la perdant vous ne perdez rien ». Singularité de ce rien. D'abord il s'agit d'une vie, au moins pour un temps, dans le cas moyen, ce choix n'est point fait au lit de mort, encore que ceci ne soit point impensable, une vie que vous aurez vécue.
Cette vie, elle est évoquée à d'autres moments comme comportant plus d'un plaisir, plaisirs qu'il qualifie d'« empestés » sans doute mais qui n'en sont pas moins là, pourvus d'un certain poids puisqu'ils feront obstacle à ce que, de ce raisonnement, celui auquel il s'adresse sente la portée convaincante. L'ambiguïté donc de cette vie entre ceci qu'elle est le cœur de la résistance du sujet à s'enga¬ger dans le pari et que, d'autre part, au regard de ce dont il s'agit dans le pari, elle est un rien; ceci est proprement ce qui doit être par nous retenu pour nous faire nous interroger sur ce qui distingue ce rien. Ce rien a tout de même cette propriété qu'il est l'enjeu dont nous allons voir tout de suite ce dont il s'agit concernant un pari; cette remarque est justement le quelque chose qui va nous permettre de donner sa véritable place dans la structure à ce prétendu rien de l'enjeu.
Et si nous franchissons le terme du « discours » de Pascal - pour les y mettre, comme Messieurs Dugas et Riquier - Pascal, à celui qui vient consentir à se soumettre aux règles du pari, dit pourtant: vous ne pourrez croire que les effets de mon pari s'identifient à ma croyance. La réponse de Pascal : «Abêtissez-¬vous », celle qui faisait l'horreur de Monsieur Victor Cousin, le premier à l'avoir extraite avec l'écrit du scandale des papiers directs de Pascal auxquels il avait directement accès. Cet « abêtissez-vous » est pourtant assez clair. Cet « abêtissez¬ –159-

L'objet de la psychanalyse
vous » est exactement ce que nous pouvons désigner par le renoncement aux pièges et aux enveloppes, à l'habillement du narcissisme, à savoir au dépouille¬ment de cette image, la seule que justement n'ont pas les bêtes, à savoir l'image de soi. Ce qui tombe, ce qui choit au but proposé d'une certaine ascèse, d'un certain dépouillement, c'est proprement ce qui relie dans sa situation dans l'être au niveau de ce qui s'en affirme comme « je suis » au champ de l'Autre, de ce qui dans le sujet relève de la méconnaissance de soi. Est-ce à dire que nous devions prendre pour égal au néant le rien qui reste ? Comment pourrait-il alors jouer son rôle d'enjeu, ce rien? Est-ce que ce rien - j'introduis ici la question - ne pouvons-nous pas l'identifier à cet objet toujours fuyant, toujours dérobé, à ce qui est après tout espoir ou désespoir, l'essence de notre désir, à cet objet innommable, insaisissable, inarticulable et que pourtant Le pari de Pascal va nous permettre d'affirmer, selon la formule que Platon emploie dans Le Phédon concernant ce qu'il en est de l'être, comme quelque chose à quoi correspond un discours invincible? Le a comme cause du désir et valeur qui le détermine, voilà ce dont il s'agit dans l'enjeu pascalien.
Qu'est-ce qui nous permet de le confirmer? Assurément, je viens de le dire, le fait qu'il est engagé comme enjeu dans Le pari. Pour ceci, il convient de débrouiller les obscurités qui concernent ce que c'est qu'un pari. Un pari c'est un acte auquel beaucoup se livrent. Je dis c'est un acte; il n'y a pas en effet de pari sans quelque chose qui emporte la décision. Cette décision est remise à une cause que j'appellerai la cause idéale et qui s'appelle le hasard.
Aussi bien, faisons très attention d'éviter ici l'ambiguïté qui consisterait à insérer Le pari de Pascal dans les termes de la moderne théorie, non encore née à cette époque, de la probabilité. La probabilité est ce que le développement de notre science rencontre au dernier terme d'une certaine veine d'investigation du réel. Et pour manifester la permanence de la présence de cette ambiguïté dont j'évoquais seulement tout à l'heure le profil concernant le rapport à l'être, je ne puis ici que rappeler comment, comme dirait Pascal, se marquent les différences des esprits, qui n'est point une remarque psychologique mais une référence à la structure du sujet : la répugnance marquée, par exemple, dans une lettre à Max Born d'Einstein, pour cette dernière réalité qui ne serait qu'un joueur de dé. L'attachement foncier et proclamé de la part d'un esprit qui y engageait la plus haute autorité scientifique de son temps, pour la supposition d'un être, malin sans doute mais qui ne trompe pas, à savoir une certaine forme encore parfaitement subsistante au centre d'une pensée scientifique d'un être divin. Voilà qui mérite d'être rappelé au seuil de ce en quoi nous allons nous engager et qui est proprement ceci qui ne peut être défini qu'au moment de ce seuil, de ce pas, de ce franchissement radical de Pascal, à savoir le terme strictement opposé d'un -160-

Leçon du 2 février 1966
« hasard défini ». Car qu'est-ce que le hasard ? Le hasard se rattache essentielle¬ment à la conception du réel en tant qu'impossible, ai-je dit; impossible à quoi? compléterai-je aujourd'hui, impossible à interroger, impossible à interroger parce qu'il répond au hasard.
Qu'est-ce à dire de cette forme du réel? Nous pouvons considérer, ne serait-¬ce que pour un instant, et pour situer le sens de ce que nous articulons comme le mur, la limite, le point auquel nous essayons au dernier terme par l'explora¬tion de la science de finir par rejoindre le point où il n'y a plus rien à en tirer qu'une réponse au hasard. La science n'est point achevée mais la progressive montée d'une pensée qu'on appelle très improprement indéterministe - pour autant que le niveau du réel que nous interrogeons nous y oblige, - peut nous permettre au moins de suggérer cette perspective où s'inscrirait le savoir scien¬tifique. S'il est précisément ce que je vous dis, c'est-à-dire renonciation au connaître, du même coup à l'Être, n'est-ce point dans la mesure où ce dont il s'agit c'est de construire sous forme des instruments scientifiques ce qui est au cours de cette visée de rejoindre au réel ? Le point de hasard nous a été com¬mandé comme instrument qui soit capable de le rejoindre. Qu'est-ce qu'un dé sinon un instrument fait pour faire surgir le pur hasard ? Dans l'investigation du réel, tous nos instruments pourraient n'être conçus que comme l'échafaudage grâce à quoi à pénétrer plus avant nous arrivons jusqu'au terme du plus absolu hasard.
Je ne dis point que je tranche en cette matière. Sans doute, il ne pourrait être suffisamment articulé qu'à entrer d'une façon bien plus précise dans les élabo¬rations que notre étreinte avec la physique nous contraint de donner au princi¬pe de la probabilité. Mais nous sommes là à un niveau beaucoup plus élémen¬taire. Est-ce que, avant que naisse cette théorie de la probabilité qui assure à ce registre, si je puis dire, son sérieux scientifique, nous ne devons pas nous inter¬roger sur ce que signifie la première spéculation sur le hasard indispensable tou¬jours à mettre en exergue de toute spéculation sur la probabilité ?
Ouvrez n'importe quel livre: il y en a de bons, il y en a de mauvais, il y en a un bon que je vous cite au passage: Le Hasard de M. Emile Borel, simple¬ment du fait qu'il vous ramasse au passage une série d'objections, de ques¬tions absurdes, rien de plus intéressant pour nous que les stultae quaestiones. Vous y verrez que pour ceux qui commencent à donner corps, à donner forme à cette question sur le hasard, quand j'ai dit tout à l'heure donner corps, et évoquant cette édification de notre science, il me vient en écho la formule qui avait en quelque sorte, prenant mes notes, jailli de ma plume que dans le repérage sur ce mur de hasard, notre science, dans ses instruments, donnerait corps à la vérité. Mais qu'est-ce qui hante quiconque taquine au -161-

L'objet de la psychanalyse
niveau le plus accessible et le plus élémentaire ce jeu du hasard ? Les singes dactylographes, au bout de combien de temps auront-ils écrit avec leur machine un vers d'Homère ? Quelle est la chance pour qu'un enfant qui ne connaît pas l'alphabet range d'emblée dans le bon ordre les lettres ? Quelle chance y a-t-il qu'un poème sorte de suites de coups de dés ? Ces questions sont absurdes. Toutes ces éventualités, il n'y a aucune objection à ce qu'elles se réalisent du premier coup. Simplement, que nous y pensions quand nous introduisons cette fonction du hasard prouve ce que signifie pour nous la visée de cette cause. Elle vise à la fois ce réel dont il n'y a rien à attendre; ce qu'un poète en 1929 écrivait dans une petite revue introuvable : « le mal aveugle et sourd, le dieu privé de sens » et en même temps, elle en attend de se manifester comme un sujet.
Mais après tout, où en venons-nous ? Même si les enjeux sont égaux, ce qui est toujours ce dont on part, pour commencer d'apprécier ce qui est en jeu dans un jeu de hasard, que les chances, comme on dit, ou encore l'espérance mathé¬matique, terme très impropre, soient égales à un demi, ici commence qu'il vaille la peine d'être joué. Et pourtant, il est bien clair que si la chance n'est qu'un demi, vous ne ferez à partir de mises égales, que récupérer la vôtre, ce qui ne veut rien dire.
C'est donc qu'il y a dans le risque quelque chose d'autre qui est engagé. Ce qui est engagé, ce qui est à l'horizon subjectif de la pulsion du joueur est ceci qu'au terme de l'acte, car il faut qu'il y ait acte et acte de décision, au terme de ceci dont il faut d'abord qu'un certain cadre signifiant ait défini les conditions. Je ne l'ai pas encore abordé jusqu'ici parce que c'est là que nous allons entrer ensuite une réponse pure, dont l'équivalent de ce qui, en effet, est toujours enga¬gé comme rien, puisque la mise est mise là pour être perdue, qu'elle incarne, pour tout dire ce que j'appelle l'objet perdu pour le sujet, perdu dans tout enga¬gement dans le signifiant, et qu'au-delà une autre chaîne supposée être signi¬fiante d'un autre ordre de sujet, livre quelque chose qui ne comporte pas l'ob¬jet perdu, de ce fait, dans la séquence réussie, nous le rend. Tel est le principe pur de la passion du joueur.
Le joueur se réfère, dans un certain au-delà qui est celui que définit le cadre du jeu, se réfère à un mode de rapport autre du sujet au signifiant qui ne com¬porte pas la perte du a. C'est pourquoi il est capable, s'il est joueur, et pourquoi le déprécier si vous ne l'êtes pas, vous n'avez aucun doute sur les témoignages les plus importants de la littérature qu'il y a là un mode existentiel et que si vous ne l'êtes pas, c'est peut-être simplement de ne pas vous apercevoir jusqu'à quel point vous aussi l'êtes, ce que j'espère bientôt vous montrer, comme fait Pascal qui vous dit que vous êtes, que vous vouliez ou non, engagés. -162-

Leçon du 2 février 1966
Ici, il faut nous arrêter un instant sur la façon dont, avant Le pari, Pascal a proprement essayé de donner substance, si je puis dire, à cette référence qui peut vous paraître hardie, que je vous donne la présence de l'objet qui se retrouve dans la séquence hasardeuse. Je vous expliquerai, - sans doute pas aujourd'hui mais la prochaine fois vu que l'heure me limitera, - pourquoi Pascal dans Le pari n'évoque pas qu'un jeu; spécialement celui-là pour un janséniste se joue en plusieurs coups.
Mais une chose, à l'époque même où il commençait à écrire Les Pensées et où personne ne pouvait savoir s'il avait déjà écrit les petits papiers du Pari, une chose a été, par lui, travaillée dont il était très fier. Elle est essentielle à rappeler parce que dans la triade qui est de sa propre plume et qui résume les trois temps du pari dont je n'aurai donc aujourd'hui parcouru que deux, réservant pour la prochaine fois le troisième
- Pyrrhonnien - nul accès à la vérité,
- Géomètre - géométrie du hasard.
C'est en ces termes que Pascal s'adresse à la Société mathématique parisien¬, ne devant laquelle il présente certains des résultats de son triangle arithmé¬tique. Il appelle lui-même stupéfiante cette capture, ce licol par lui passé à la géométrie du hasard. Il dialogue longuement avec Fermat, esprit sans doute éminent, mais que sa position dans la magistrature de Toulouse sans doute, disons, distrayait de la stricte fermeté nécessaire aux spéculations mathéma¬tiques. Car s'ils ne sont point d'accord sur ce qu'on appellera, vous verrez ce que c'est dans la suite, la valeur des parties, c'est que justement, trop prématu¬rément, Fermat entend les traiter au nom de la probabilité, c'est-à-dire de la série des coups arrangés selon la suite des résultats combinatoires entre ce qu'ils donnent, disons avec Pascal, croix ou pile. Pascal a un tout autre procé¬dé. C'est ce qui s'appelle dans Pascal « la règle des parties ». Je vais essayer de la mettre tout de suite à la portée de votre main. Naturellement, vous croirez comprendre. Je vous conseille néanmoins de vous mettre très sérieusement à la lecture dans l'édition Boutroux, Gazier, Brunschvicg au livre III du volume III, à la lecture de ce qu'il en est non seulement de la règle des parties mais du tri¬angle mathématique. Parce que vous verrez, à ce moment-là, que ça ne se livre pas tout de suite encore que c'est, comme je vais vous le dire, pour la premiè¬re fois Descartes qui le présente à Fermat ou à Monsieur de Carcavy, je ne me souviens pas.
Une partie se joue en deux coups. Ceci suppose que les mises sont là. Nous disons provisoirement qu'elles sont égales. On joue un coup. Je gagne. Mon partenaire désire arrêter là la partie; je souligne cette scansion qui est abrégée dans Pascal, il parle tout de suite d'un commun accord. Or, nous le reverrons, -163-

L'objet de la psychanalyse
ce commun accord mérite d'être interrogé. Je suis d'accord. Qu'est-ce que nous allons faire puisque personne n'a gagné, si le hasard dont il s'agit c'est par exemple que deux fois la piécette sorte de suite croix sur lequel j'aurais parié simple supposition. Je n'ai pas gagné, et pourtant Pascal dit et affermit dans un développement qui donne à l'articulation dont il va s'agir tout son poids, car il en résulte une théorie mathématique dont les développements sont très amples. Et c'est à cette ampleur que je vous priais tout à l'heure, en attendant de me réentendre la semaine prochaine, de vous reporter. Pascal dit :
«Ainsi doit raisonner le gagnant pour donner son accord. Il doit dire : j'ai gagné une partie. »
Ceci n'est rien auprès du Pari puisque le pari c'est que j'en ai gagné deux et pourtant cela fausse quelque chose car si nous jouons la seconde maintenant ou bien je gagne le tout, l'enjeu, ou bien si c'est vous qui gagnez, nous sommes au même point qu'au départ, c'est-à-dire que si nous nous séparons, je répète, d'un commun accord, chacun reprend sa mise.
Donc pour consentir, moi qui suis gagnant maintenant à l'interruption du jeu, il y a ceux qui partent et ceux qu'il faut répartir : partituri consciscunt par¬titura jusque : ou bien j'ai à reprendre ma mise ou je gagne le tout. Je vous le demande comme légitime de prendre la moitié de votre mise. C'est de là que Pascal part pour donner son sens à ce que signifie un jeu de hasard. Ce qui n'est pas mis en valeur c'est que si c'était moi le gagnant qui interrompe, mon adver¬saire serait tout à fait en droit de dire : pardon, vous n'avez pas gagné, et donc, vous n'avez rien à demander sur ma mise. La substance, l'incarnation que donne Pascal de la valeur de l'acte même du jeu, séparé de la séquence de la partie, voilà où se désigne ce que Pascal voit dans le jeu. C'est précisément un de ces objets qui ne sont rien et qui peuvent quand même s'évaluer en fonction de la valeur de la mise, car comme il l'articule fort bien cet objet définissable en toute jus¬tesse et toute justice dans la règle des parties, c'est l'avoir sur l'argent de l'autre, dit-il.
Il est deux heures et ces choses dans lesquelles je m'avance, dont vous verrez qu'au dernier terme, nulle part là où je vous ai dit les choses aujourd'hui, ce n'est le pari, puisque le pari est dans Le pari de Pascal sur l'existence de l'Autre. Que ce pari tienne pour sûres, les deux lignes séparées par une barre: Dieu exis¬te/Dieu n'existe pas, à savoir que non pas, comme on l'a dit, Le pari de Pascal reste suspendu, parce que si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de pari puisqu'il n'y a ni Autre ni mise. Bien loin de là, la structure qu'avance Le pari de Pascal, c'est la possibilité, non seulement fondamentale mais, je dirai, essentielle, structura¬- -164-

Leçon du 2 février 1966
le, ubiquiste dans toute structure du sujet que le champ par rapport auquel s'instaure la revendication du a de l'objet du désir, c'est le champ de l'Autre en tant que divisé au regard de l'Être même, c'est ce qui est dans mon graphe comme S, signifiant du A (barré). -165-


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Leçon X 9 février 1966

Comme il arrive que je donne au début d'une de mes leçons quelques réfé¬rences de ce qui, dans la sphère de mon enseignement, se passe ailleurs, j'évo¬querai aujourd'hui, au départ, quelque chose dont la pertinence n'apparaîtra qu'à ceux ayant assisté à une séance d'hier soir de notre École Freudienne, mais qui pourtant, pour tous les autres, représentera une introduction à la mise au point, au sens photographique du terme, que va constituer mon dis¬cours d'aujourd'hui, par où j'achèverai, je l'espère, ce que j'ai à dire du Pari de Pascal, quant à ce qu'il conditionne d'essentiel du rapport engagé dans la psychanalyse. C'est d'où je partirai donc comme en préambule, qui est en même temps parenthèse, avec une remarque très abrégée forcément, concer¬nant ce fantasme qu'on appelle, et qui est en question, sous le nom de maso¬chisme féminin.

Qu'on m'entende si j'énonce que le masochisme féminin est, au dernier terme, le profil de la jouissance réservée à qui entrerait dans le monde de l'Autre, en tant que cet Autre serait l'Autre féminin, c'est-à-dire la Vérité. Or la femme, la femme si l'on peut en parler, la femme qu'on essayait hier soir de mettre en suspens dans une typique essence qui serait celle de la féminité, entre¬prise fragile, la femme... disons pour autant que comme Freud le développe et l'énonce, malgré un départ distinct de l'homme dans ce jeu qui s'engage où il s'agit de son désir, la femme n'est pas plus dans ce monde que l'homme. Sans doute, il arrive qu'elle le lui représente sous la forme de l'objet a mais il faut le dire : c'est ce qu'elle se refuse énergiquement à être, puisque son but est d'être i(a) comme tout être humain; la femme est narcissique comme tout être humain. C'est dans cette distance, cette déchirure, qui s'installe, de ce qu'elle veut être à ce qu'on met en elle, que s'instaure cette dimension qui se présente dans le rap¬port de l'amour comme tromperie. -167-

L'objet de la psychanalyse
Ajoutons que ce narcissisme, c'est l'impasse, la grande impasse de l'amour dit courtois, qui de la mettre en la position du 1 de l'idéal du moi au champ de l'Autre, à organiser le statut de l'amour à partir de ce point de repère, ne peut qu'exalter le narcissisme, c'est-à-dire accentuer la différence. Dans ces quelques termes se repère l'impasse qu'il y a à essayer de définir, comme une fonction qui s'isolerait, la féminité.
Rien ici, donc, ne se repère qu'en ce terme il y ait un pôle féminin du rapport, du rapport à la chose, et que féminin soit ce terme de la vérité. Féminin est radi-calement trompeur sous toutes les formes où il se présente. Ceci nous servira de départ pour repérer les trois distances [instances ?] où peut s'accommoder le champ de cette recherche que toujours l'ambition des philosophes a signalé comme recherche de la vérité.
Le danger qu'assume l'analyste en prenant la place de guide sur ce chemin est-il celui que le mythe d'Actéon signale comme l'impossibilité de surprendre la mouvance où se dessine notre destin, comme celui que commandent les trois Parques, Clotho, Lachésis, Atropos, forme trinitaire du Dieu foncier, archaïque, ancestral, celui dont nous sépare l'autre révélation, dont nous aurons tout à l'heure à reprendre le repère, à travers Le pari de Pascal qui accommode sur la fonction du Père ce qui nous contient dans une interdiction déterminée à l'en¬droit de la jouissance dernière ? C'est déjà l'énoncé inaugural de la pensée de Freud qui nous signale l'importance de sa suspension, de la suspension de toute sa pensée autour de cet interdit du Père dont nous verrons apparaître, tout à l'heure, sous une autre forme, la formule.
Si, dans les années qui ont précédé, c'est sur le cogito cartésien que je vous ai appris à vous arrêter pour vous représenter comment se dessine la schize, l'Entzweiung, la division radicale où se constitue le sujet, - à reconnaître dans la formule du « je pense » ce point où se saisit la rupture de l'être du « je pense » - [celle-ci] ne s'affirme que d'un point de doute, ici c'est pour approcher d'une façon plus sûre cette formulation plus pure de la même fonction du sujet, mais cette fois radicalement en fonction du désir que nous donne Le pari de Pascal. Car assurément, ce qui déjà dans le cogito cartésien suffit à fonder l'être du sujet en tant que le signifiant le détermine comme ne se saisissant qu'au point où autour de l'affirmation du « je pense », il s'est réduit à ce point de doute d'être, ceci n'a plus aucun sens sinon qu'à ouvrir les guillemets de la conclusion qui lui donne toute sa substance, le « donc je suis », comme contenu de la pensée pour autant qu'il rejette dans une rétro-position le « je suis » d'être ce « je pense » : je suis celui qui pense « donc je suis ». Or, nous retrouvons la voie de Freud à considérer qu'en ce doute est toute la substance de l'objet central qui divise ainsi l'être du «Je pense» lui-même pour autant que dans ce doute Freud, dans sa -168-


Leçon du 9 février 1966
praxis nous fait reconnaître le point d'émergence de cette faille du sujet qui le divise et qui s'appelle l'inconscient.
Le point de suture, le point de fermeture inaperçu dans le « je pense donc je suis », c'est là que nous avons à reconstruire toute la part élidée de ce qui s'ouvre, que nous rouvrons cette béance qui ne peut, sous toute forme du dis¬cours qu'est le discours humain, n'apparaître que sous la forme du trébuche¬ment, de l'interférence, de l'achoppement dans ce discours qui se veut cohérent. Pourtant, ce qui fonde ce discours n'est point par là saisi, discours du désir, nous dit-on; mais qu'y a-t-il qui fasse que nous puissions dire que ce par quoi nous pouvons y suppléer soit le tenant lieu de la représentation? Vous entendez bien que c'est ici indiquer la place où fonctionne ce qui soutient comme divisé tout ce qui se réalise du sujet dans le discours, que c'est là la place où nous avons à chercher la fonction de l'objet a.
Le doute de Pascal est encore en ce passage d'une opération de balance, dubio, dubito, c'est l'habitude, puisque je m'emploie à faire osciller ces pla¬teaux de la balance, c'est autour d'une mise à l'épreuve du savoir au regard de la vérité de ce qu'il en est ou n'en est pas du vrai savoir. Bien sûr Heidegger a belle part à représenter qu'est abandonné le fond irrémédiablement refoulé de l'alétheia de l'Urverdrängung si ce n'est pas ainsi qu'il la nomme, c'est ainsi que nous pouvons l'identifier. Mais ce rappel est fragile de ne représenter qu'un retour à une mouvance sans issue, conformément au terme qui est employé à l'origine de la pensée grecque, c'est de l'éteos qu'il s'agit, de l'Echt, de l'au¬thentique.
Descartes installe, en même temps qu'il révèle, à son insu, la division du sujet autour de l'opération de mise à l'épreuve, opération négative, où il est impos¬sible de reconnaître comment penchent les plateaux autour du vrai savoir. Il n'en retire que la certitude de l'épreuve opérée et c'est dans ce doute du sujet que s'insère la certitude. Pour reprendre et faire un pas de plus, il faudra qu'il ramène l'argument antique, par où ce qui imprime dans l'ordre de nos pensées l'idée de perfection, se doit de garantir le chemin de notre recherche. Assurément, on peut pointer et dessiner, déjà ici, la distance qu'il y a de prise, au regard de l'argument ontologique dont vous reconnaissez pourtant ici la forme et qui pour avoir eu son prix dans l'exploration du champ de l'être ne mérite plus pour nous d'être ressaisi que sous cette forme qui y apparaîtra cer¬taine à qui sa réflexion aura assez montré que l'idée de perfection ne s'ébauche et ne se forme que sur le modèle de la compétition de la bête de concours et que sa substance n'est pas autre que celle dont le porc peut rêver quant à l'obésité de son châtreur. je n'aime pas le vain blasphème et l'on doit savoir que ce que je vise ainsi, ce n'est certes pas la visée d'un certain dévoiement concernant l'in¬- -169-

L'objet de la psychanalyse
terrogation sur l'être divin, mais celle où un certain bétail philosophique s'obs¬tine à rester enlisé.
Si bien qu'il faut remarquer que la démarche de Descartes tire l'épingle du jeu du sujet au regard du Dieu supposé trompeur et qu'à se retourner vers l'autre Dieu pour lui rendre la charge entière, à son arbitraire, de fonder les vérités éter¬nelles, la question, - elle est importante pour nous, - est de savoir si dans ce jeu, puisque l'épingle est déjà retirée du jeu, c'est bien le sujet qui doute. Même si le Dieu trompeur ne saurait lui retirer ce privilège, celui, même parfait, vers lequel il se retourne n'est pas alors, et je le dis, fort de ce que Pascal l'a pensé avant moi, n'est pas dès lors un Dieu trompé. Ce point sensible est important pour nous et dans notre recherche, pour autant que c'est au piège de la forme idéale, comme en quelque sorte préformée, antéposée au chemin où nous avons à guider la recherche du sujet qui est proprement celle où l'idéal de perfection a à se tromper... [citation grecque]... Ce dont il y a à faire concernant l'acte du médecin, dit proprement Platon, c'est cette image... [citation grecque]... qu'il a, lui, le médecin dans l'âme. N'est-ce pas dire l'importance exacte qu'il y a, la représentation que nous avons à nous faire de la nature de l'enjeu quand il s'agit de l'ordre de rapport à la vérité seule accessible et définie par les conditions où nous engageons l'expérience qui est celle où le sujet est formé dans la dépen¬dance du signifiant comme tel.
Voilà ce qu'apure la structure du Pari de Pascal. Quelque part, en un de ces points nombreux où se préfigure, dans ces dialogues de Platon qui sont bien loin, bien sûr, de nous livrer une doctrine en quelque sorte unilatérale du rap¬port de tout ce qui est idée à cet éteos dont je parlais tout à l'heure, qui en don¬nerait l'essence de tout ce qui dans l'être subsiste. Bien loin de là! A tout instant nous trouverons des références faites pour nous orienter et nommément celle-¬ci : entre l'être éternel qui n'existe pas, et ce qui naît et meurt mais qui n'est pas, le signe, la pierre de touche doit nous être donnée en ceci que si le premier sub¬siste, il doit se supporter d'un discours invincible. C'est bien encore ce que nous cherchons, à ceci près que ce discours est celui qui doit nous permettre de reconnaître dans ce champ qui est le nôtre, d'une existence cernée entre la nais¬sance et la mort, ce que ce discours-là peut tenir qui soit de cet ordre invincible.
C'est ici que nous introduit le discours de Pascal. Nul étonnement qu'il ne parte de cette référence à l'au-delà de la vie et de la mort mais ce n'est pas, je ne dirai pas comme il semble, mais bel et bien comme tout un chacun s'en aperçoit et s'en scandalise, tous ces messieurs de l'idéologie spiritualiste ici se redressent et font la petite bouche : comment parler de ce qui est d'une si haute dignité en termes de ces joueurs qui sont la lie de notre société! Au temps de Victor Cousin seuls les bourgeois ont le droit de se livrer à l'agio; et ceux auxquels sera -170-

Leçon du 9 février 1966
donnée dans la société la charge de penser à ce qui se passe, ceux qui pourraient avertir le peuple de ce dont il s'agit effectivement dans ce qu'on appelle la marque du progrès sont priés de rentrer dans ces ordres de décence auquel j'ai voulu donner, tout à l'heure, sous une forme scandaleuse, son enseigne énorme, celle du porc châtré, autrement dit, de rester dans les limites de décence de la pensée qu'on appelle l'éclectisme.
N'avez-vous pas remarqué que dans ce pari concernant l'au-delà, Pascal ne nous parle pas, jamais personne n'a vu ça, de la vie éternelle. Il parle d'une infi¬nité de vies infiniment heureuses. Ça fait toujours des vies, ça! Et en fin de compte à les appeler ainsi, il leur garde leur horizon de vie et la preuve c'est qu'il commence par dire: est-ce que vous ne pariiez pas seulement pour qu'il y en ait une autre ? Celui que j'ai appelé, tout à l'heure, je veux dire la dernière fois, le bon Lachelier, eh bien il est bien gentil, il s'arrête là; il dit quand même, qui est-¬ce qui pariait pour avoir seulement une seconde vie? Retrouvez le passage, je l'ai cherché frénétiquement tout à l'heure, vous le retrouverez aisément. C'est que je ne lui reproche pas ce manque d'imagination, mais n'est-il pas vrai, simple¬ment, qu'à courir son petit bonhomme de chemin, d'éplucheur des chances en jeu dans Le pari, il nous invite, nous, à nous poser vraiment la question? Qu'est-ce qui se passe, effectivement, et cela ne vaudrait-il pas la peine d'enga¬ger un pari seulement avec quelques chances quant à cette vie entre la naissance et la mort, cette vie qui est la nôtre, d'en avoir peut-être une seconde ?
Laissons-nous arrêter un instant autour de ce jeu, peut-être un peu plus armés que d'autres pour saisir ce qu'apporterait d'irréductible différence, fran¬chissement, que nous puissions nous penser ainsi. Car il faut que ces deux vies soient chacune entre la naissance et la mort, mais il faut aussi que ce soit le même sujet. Tout ce qu'on aura joué précisément dans la première, nous savons que nous le pourrons jouer autrement dans la seconde. Mais nous ne saurons pas toujours pour autant quel est l'enjeu. Cet objet inconnu qui nous divise entre le savoir et la vérité, comment ne pas espérer que la seconde nous donne¬ra vue sur la première, que pour un sujet le signifiant ne sera pas ce qui repré¬sente le sujet à l'infini pour un autre signifiant mais pour l'autre sujet que nous serons aussi ? Comment cet autre sujet, ne pas espérer le privilège qu'il soit la vérité du premier? Dans d'autres termes, ne voyons-nous pas la loi dans cette imagination, fantasme du fantasme, s'éclaircir de ce qui sous le nom de fantas¬me joue au secret de cette vie qui est bien telle que nous n'en avons qu'une et que jusqu'à la fin l'enjeu peut nous être caché ?
Cette supposition implicite aux Parques, telle que nous le lisons, si nous le lisons à la chandelle de l'irréflexion où se suspend tout notre sort, cette supposition qu'après la mort nous en aurons le fin mot, à savoir que la vérité sera -171-

L'objet de la psychanalyse
patente, si oui ou non, il y aura là pour la tenir le Dieu de la promesse ? Qui est-¬ce qui ne peut pas voir que cette supposition implicite à toute l'affaire, c'est elle qui la met véritablement en suspens ? Pourquoi après la mort, si quelque chose perdure, n'errerions-nous pas encore dans la même perplexité ?
Le jeu pascalien concernant cette infinité de vies, multipliées par l'infinité d'un bonheur qui doit bien avoir quelque rapport avec ce qui se dérobe à la nôtre, ne peut qu'avoir un autre sens qui n'a rien à faire avec la rétribution de nos efforts aveugles. Et c'est bien en cela qu'il est cohérent que l'homme, dont la foi était toute entière suspendue à ce quelque chose dont nous ne savons même plus parler, - qui s'appelle la grâce, - est dans une position cohérente quand il déroule sa pensée concernant l'enjeu, l'enjeu qui est celui du bonheur, à savoir tout ce qui cause le périssable et l'échoué de notre désir et que cet enjeu du bonheur est par nature à rechercher sur le fond du pari. Cet objet a que nous avons vu surgir dans cet au-delà imaginable, déjà de façon toute proxime à seu¬lement imaginer une vie seconde, ce n'est pas quelque chose que la pensée reli¬gieuse n'ait pas déjà sondé.
Ceci s'appelle la communion des saints. Nul de ceux qui vivent à l'intérieur d'une communauté de foi, qui a quelque rapport avec ce fondement du bonheur, n'est sans être intéressé à ce que quelque part ce bonheur soit conquis par d'autres de nous ignorés. Cette conception est cohérente de ce que chacune de nos vies, nous autres du commun, n'est rien d'autre que le rêve suspendu au mérite de quelque inconnu, et que ce qui s'exprime traditionnellement dans ce thème exploité par tout un théâtre qui va plus loin dans la dignité que vous ne pouvez le sonder d'abord, si vous ne pensez pas que le théâtre de Shakespeare lui-même en relève, dans le thème de « La vie est un songe ».
Au regard de cette perspective, Le pari de Pascal signifie le réveil. L'étroitesse même du rapport à l'autre concerne cette doctrine de la prédestination et de la grâce dont, dès mon rapport de Rome, j'indiquais qu'au lieu de mille autres occupations futiles, les psychanalystes y tournent leur regard, tel est déjà là des¬siné le point d'impact - ainsi qu'à la fin d'un article intitulé « Remarques sur un certain discours », auquel je vous prie de vous reporter, - marquer que le point où d'ores et déjà je désirais vous diriger au regard de la fonction de ce pari.
Car maintenant nous pouvons voir ce que signifie ce Pari, unique, en ceci que l'enjeu y est l'existence du partenaire. Si Pascal peut mettre en balance ce quelque chose qui n'est point le tout, mais l'infini qui s'ouvre, à seulement savoir le reconnaître en ce point où nous avons appris l'année dernière à dési¬gner substantiellement la fonction du manque, à savoir le nombre où l'indéfini n'est que le masque du véritable infini qui s'y dissimule et qui est justement celui ouvert par la dimension du manque, à le mettre en balance avec ce qui se -172-

Leçon du 9 février 1966
désigne dans le champ du sujet comme objet cause du désir, qui se signale de n'être rien apparemment, et de cette confrontation même du balancement porté au-delà, au niveau du champ de l'Autre, de ce champ où pour nous se dessine toute la mise en forme signifiante à laquelle Pascal nous dit: vous ne pouvez pas échapper, vous êtes embarqués, déjà; c'est ce que le signifiant supporte, tout ce que nous appréhendons comme sujet. Nous sommes dans le pari, et c'est à celui à qui il appartiendra comme il fut donné à Pascal d'en reconnaître les formes les plus pures, les plus voisines de cette fonction du manque, c'est là autour de cette oscillation frappant l'Autre et le mettant entre cette question que j'ai déjà for¬mulée et que je me permets de rappeler parce que certains ici s'en souviennent, cette question du « rien peut-être » et ce message du « peut-être rien », que les réponses viennent à la première: « pas sûrement rien », à la seconde, pour autant que l'enjeu pour un Pascal est justement celui de ce rien fondé dans l'effet sur nous du désir : « sûrement pas rien ».
Je veux éclairer bien la topologie de ce qu'ici je désigne. J'ai trouvé, il y avait bien d'autres voies pour la faire jaillir, mais j'aimerais prendre la voie neutre, un logicien de la grammaire, tant pis. Il y a d'excellentes choses, parmi d'autres plus médiocres, dans un livre de Willard Van Orman Quine qui s'appelle: Word and Object. Vous y trouverez au chapitre IV... [Les caprices de la référence - éd. française] intraduisible : referential vagaris, flottement... quelques remarques. Elles partent de ceci qui est la position fregienne à laquelle nos exercices de l'an¬née dernière nous ont accoutumés concernant la différence de ce qui est Sinn et de ce qui est Bedeutung; de ce qui fait sens, d'où je vous ai montré l'avis dans l'exemple : «green colourless ideas », et de ce qui concerne le référent.
Au moment de cette parenthèse que constitue Le pari de Pascal dans la suite de ma topologie, au moment où vous ayant présenté dans le cross-cap la surface où nous pouvons discerner se conjoindre les deux éléments du fantasme, ceux qui ne fonctionnent qu'à partir du moment où la coupure fait que l'un de ces éléments, l'objet a se trouve en position d'être la cause d'une invisible, insaisis¬sable, indiscernable division de l'Autre, le sujet. La question est par nous sup¬portée dans ce modèle du pari de concevoir non pas ce qu'est ce fantasme mais comment nous pouvons nous le représenter. Il est bien clair que dans son imma¬nence il est inabordable et qu'il s'agit d'expliquer pourquoi l'analyse permet de nous faire tomber dans la main le petit a dont il s'agit. C'est pour autant où une autre forme, celle que je n'ai point encore ramenée cette année, celle qui, topo¬logiquement, contingentement - si j e puis dire, - de la bouteille de Klein nous le livre. La fonction de l'Autre dans cet Erscheinung possible qui ne saurait être représentation de l'objet a, voilà ce que les dernières explications, sur lesquelles sans doute s'arrêtera mon discours d'aujourd'hui, vont essayer d'éclairer. -173-

L'objet de la psychanalyse
Allons tout de suite à ce dont il s'agit : à savoir, la croyance. Quand je vous ai parlé tout à l'heure de cette seconde vie, il pourrait apparaître cette réflexion, étalement, disjonction du fantasme. Est-ce que vous ne vous êtes point fait inci¬demment la réflexion que ce serait là donner à notre existence ce jeu aux entour¬nures qui permettrait de relâcher un peu son sérieux ? Il n'y a qu'un malheur, c'est que cette seconde vie qui n'existe pas et que j'ai essayé un instant, à l'inté¬rieur du sérieux du Pari de Pascal de faire pour vous vivre, eh bien nous y croyons. Nous ne parions pas mais justement, si vous y regardez de près, vous verrez que vous vivez comme si vous y croyez. Cette doublure qui fait les délices des psychologues et qui s'appelle à l'occasion le niveau d'aspiration, rien ne s'entend aussi bien que les psychologues pour donner statut à toutes les immondices dont notre sort est perverti; cela s'appelle notre vie idéale - celle précisément que nous passons notre temps à rêver, mollement.
Monsieur Willard Van Orman Quine cite avec quelque astuce à propos d'un petit exemple, que je ne vois pas du tout pourquoi je le changerais, ce qu'il arri¬ve dans ce qu'on appelle les fonctions propositionnelles qui ont pour modèle ceci : - je laisse les noms - Tom croit que Cicéron a dénoncé Catilina. La chose prend son intérêt, parce que c'est en raison d'une information bornée, Tom croit que celui que, dans les tragédies du XVIe siècle, on aurait aussi bien désigné par ce nom francisé non pas de Tullius mais de Tulle, à savoir pour nous qui bien entendu sommes érudits, c'est le même Cicéron, Tom croit que Tulle est vraiment incapable d'avoir fait une chose pareille. Dès lors qu'en est-il de la référence du signifiant Cicéron quant à l'énoncé : si Tom croit que Cicéron a dénoncé Catilina et qu'il maintient que Tulle - il ne sait pas qu'il est le même - n'en a rien fait? C'est autour de cette suspension qu'un grammairien appor¬te des précisions fort intéressantes sur la façon dont il convient de mesurer à l'aune de la logique telle ou telle forme de grammaire. Car il devient intéressant de remarquer que si dans une même forme vous substituez à la nomination une forme indéfinie, ce qui paraîtrait donc devoir opacifier encore plus la référence, bien au contraire, la « referencial vagaris », à savoir l'opacité qu'introduit la fonction propositionnelle : « Tom croit », c'est ici qu'il ne saurait s'agir de dire que la référence devient vague à partir du moment où vous dites que Tom « croit » que quelqu'un a dénoncé Catilina. Assurément on peut aller plus loin et s'apercevoir que ce n'est pas la même chose de croire que quelqu'un a dénon¬cé Catilina, ou de dire que quelqu'un existe dont Tom croit qu'il a dénoncé Catilina. Mais vous voyez que nous commençons à entrer là dans un système de double porte qui, peut-être, nous entraînerait un peu loin.
Mais pour vous ramener à la question de l'existence de Dieu ceci vous fera saisir la différence qu'il y a entre dire : « Il croit que Dieu existe », - surtout si -174-

Leçon du 9 février 1966
nous le trouvions dans le texte de quelqu'un qui nous dirait qu'on peut penser la nature de Dieu - or précisément Pascal nous dit qu'elle est à proprement parler non seulement inconnaissable mais impensable et donc qu'il y a un monde entre croire que Dieu existe dans ce que contrairement à ce que pensent les représentants de l'argument ontologique, il n'y a aucun référent de Dieu et que par contre dire, concernant l'indéterminé que devient Dieu dans « je parie que Dieu existe », c'est dire tout autre chose parce que ceci implique qu'au-des¬sous de la barre Dieu n'existe pas.
En d'autres termes, dire : je parie que Dieu existe ou pas (il faut ajouter le ou pas), c'est introduire ce référent dans lequel se constitue l'Autre, le grand Autre, comme marqué de la barre qui le réduit à cette alternative de l'existence ou pas, et à rien d'autre.
Or c'est bien ce qui est reconnaissable dans le message originel par où appa¬raît dans l'Histoire celui qui change à la fois les rapports de l'homme à la vérité et de l'homme à son destin, s'il est vrai - comme on peut dire que je vous le serine depuis quelque temps - que l'avènement de la Science, de la Science avec un grand S - et comme je ne suis pas seul à le penser puisque Koyré l'a si puis¬samment articulé - cet avènement de la Science serait inconcevable sans le mes¬sage du Dieu des Juifs. Message parfaitement lisible en ceci..., - vu que quand celui encore mal dépêtré de ses fonctions de mage en communication avec la Vérité, - car ils furent en communication avec la vérité, il n'y a pas besoin de se régaler des dix plaies de l'Egypte pour le savoir..., si vous aviez les yeux ouverts, vous verriez que la moindre de ces poteries qui sont inexplicablement pour nous le legs des âges antiques, respire la magie, et que c'est bien pour cela que les nôtres ne leur ressemblent pas.
Si je mets tellement au premier plan certains menus apologues comme ceux du pot de moutarde, ce n'est pas pour le simple plaisir de parodier les histoires de potier. Quand Moïse demande au messager dans le buisson ardent de lui révéler ce nom secret qui doit agir dans le champ de la vérité, il ne lui répond que ceci, Eyè asher eyè, ce qui comme vous le savez - du moins pour ceux qui m'entendent depuis quelque temps - n'est pas sans proposer des difficultés de traduction, dont assurément la plus mauvaise, pour être formellement accentuée dans le sens de l'ontologie, serait: « Je suis celui qui suis »; asher n'a jamais rien voulu dire de pareil; asher c'est le « ce que » et si voulez le traduire en grec c'est le je suis ce que je suis, ce qui veut dire, tu n'en sauras rien quant à ma vérité entre ce « je suis » préposé et « celui qui est à venir », l'opacité subsiste de ce « ce que » qui reste comme tel irrémédiablement fermé.
Je raye sur le grand A [A ?] cette barre, ce en quoi c'est là, à l'ouverture que nous venons frapper pour qu'en choît ce qui, dès lors, dans Le pari de Pascal ne -175-

L'objet de la psychanalyse
se conçoit comme rien de représentable mais comme le réel vu par transparen¬ce au regard de cette brume subjective, de ce qui se profile de fumeux et d'inco¬hérent de rêve sur le champ de l'Autre dans ce qui nous sollicite au réveil, à savoir ce petit a. C'est vrai qu'il est réel et non représenté, qu'il est là saisissable en quelque sorte par transparence, selon que nous-mêmes avons su organiser plus ou moins dans la rigueur signifiante le champ de l'Autre.
Ce petit a que nous connaissons bien, j'aurai à vous expliquer, et seulement maintenant, son rapport au surmoi. C'est quand il est au-delà de la paroi d'ombre représentée par cet Autre suspendu autour de la pure interrogation sur son existence que le réveil, c'est là ce qui permet de le faire choir, non pas post¬posé mais antéposé par rapport à ce champ opaque du rêve et de la croyance. Le rapport de l'analyste au regard de cet Autre dont je vous ai donné la définition l'année dernière, je vous l'ai déjà donnée, c'est là que la position de l'analyste est à définir. Le partenaire, le répondant, celui à partir de quoi s'inaugure la possi¬bilité de l'entrée dans le monde d'un ordre d'homme qui ne soit point soumis à l'éternel leurre des fausses captures de l'être mais qui dépend de la réalisation de ceci que cet Autre, que ce partenaire, celui qui n'est pas celui dont nous tenons la place mais avec lequel nous avons à engager la partie à trois avec l'analysé et même avec un quatrième, que cet Autre sait qu'il n'est rien. -176-

Leçon XI 23 février 1966, Séminaire fermé

Docteur I. Perrier-Roublef - Lacan nous a demandé d'assumer aujourd'hui son séminaire. Nous allons reprendre la discussion sur les trois articles de Stein que vous connaissez. Mais auparavant, je voudrais introduire un débat centré sur les notions de transfert et de névrose de transfert pour tenter de restituer ces éléments dans le cadre de la conférence de Stein sur le transfert et le contre¬transfert. Cet exposé venant après celui de Stein, serait en meilleure place avant, tout au moins en sa première partie.
Cette première partie comporte en effet un survol de la notion de transfert chez Freud et d'autres psychanalystes alors que Stein approfondit cette notion dans la cure elle-même. Comme soutien de la cure et en même temps comme obstacle, Stein introduit le masochisme qui s'étale sur le divan et dont il s'agit de reconnaître l'économie (du masochisme, pas du divan) et le narcissisme qui s'épanouit à la faveur de la régression topique dans la situation psychanalytique. La deuxième partie de mon exposé introduit ce que Lacan nous enseigne concernant l'objet a qui nous permettra de dépasser l'obstacle du complexe de castration auquel Freud s'est heurté dans ses psychanalyses interminables, ou mieux infinies. Dans ce débat sur les notions de transfert et de névrose de trans¬fert, la question qui se pose est celle-ci : peut-on prononcer indifféremment ces deux termes ?
Pour aborder ce thème, il m'a paru judicieux de citer un article de Lacan pris dans : La direction de la cure et le principe de son pouvoir. Lacan y disait en sub¬stance à propos du transfert
« Est-ce le même effet qui attache le patient à l'analyste qui plus tard le fera s'installer dans la trame de satisfaction qu'on qualifie de névrose de transfert où il faut bien voir une impasse de l'analyse, entendons que l'analyse s'avère impuissante à résoudre, aboutissant à un point mort. Est-ce le même effet encore qui donne à l'analyse au second stade, la - 177 -

L'objet de la psychanalyse
dynamique qui lui est propre et que symbolise la scansion triadique frustration, agression, régression, où l'on motive son procès ? Est-ce le même effet enfin par quoi l'analyste vient, en son tout ou par partie, occuper les fantasmes du patient ? Voilà sur quoi l'on peut s'étonner, dit Lacan, que la lumière ne soit pas faite. »

La raison en a été énoncée par Ida Macalpine (The developpement of the transference) : c'est qu'à chaque étape de la mise en question du transfert, l'ur¬gence du débat sur les divergences techniques n'a jamais laissé place à une ten¬tative systématique d'en concevoir la notion (de ce transfert) autrement que par ses effets. Force nous est donc de faire état des pratiques où le transfert est évo¬qué dans les travaux actuels. Dans la technique que Lacan qualifie de correcti¬ve, le transfert est apprécié pour autant qu'il permet de saisir dans une condui¬te actuelle du patient ce qu'on conçoit comme un pattern inactuel, occasion de refléter l'introduction dans la réalité d'une exigence qui la déforme et qui ne saurait, comme telle, y recevoir de réponse. Cette tendance est orientée par la créance faite à la notion du moi inconscient, autrement dit à un facteur de syn¬thèse organisant les défenses du sujet contre ses propres tendances par une série de mécanismes dont Anna Freud a dressé l'inventaire.
Lacan pense que cette théorie est insuffisante pour n'avoir pu spécifier, dans la genèse, l'ordre d'apparition et la hiérarchie de ces mécanismes et leur coordi¬nation aux étapes du développement instinctuel. Car il ne sert à rien d'ordon¬ner le traitement de la surface à la profondeur si la notion de leurs rapports est obscurcie.
Le transfert n'est pas seulement lié à la dynamique de l'écart entre la réalité et les symptômes comme tels. Il joue dans le traitement un rôle positif et c'est même en quoi Abraham en vient à formuler que :
« La capacité de transfert étant la capacité d aimer, elle permettrait de mesurer la capacité d'adéquation au réel du malade. »

C'est bien cette vue d'Abraham qui fait le fond de la conception que Lacan qualifie de maturative du traitement en soulignant la confusion qui s'est accu¬mulée autour de la notion de transfert. En ce qui concerne la névrose de trans¬fert, la confusion est encore plus grande et chez Freud lui-même ce n'est pas très clair.
A consulter certains travaux, il semble qu'on puisse dégager deux notions assez communément admises : le transfert qui s'inscrit inévitablement dans la situation analytique, est un facteur d'efficience du traitement; en revanche la névrose de transfert implique le franchissement d'un seuil au-delà duquel le -178-

Leçon du 23 février 1966
monde du malade se referme sur la personne de l'analyste. Une résistance mas¬sive s'installe alors qui sera difficile à entamer. Entre le transfert et la névrose de transfert il y a ainsi, et ce sont les termes de Nacht (La présence du psychana¬lyste), franchissement d'un seuil. Au-delà de ce seuil, il y a prolifération, orga¬nisation, utilisation à titre défensif par le névrosé de la relation psychanalytique, laquelle n'étant plus un moyen, devient un but en soit. S'agit-il là d'un proces¬sus inhérent à la structure créée par la méthodologie freudienne ? Il ne le semble pas et nous en savons assez pour pouvoir affirmer d'emblée que lorsqu'une névrose de transfert s'installe ainsi l'analyste y est pour quelque chose.
Autrement dit, cette névrose de transfert, pourquoi survient-elle ? Quelle en est la cause, le sens, la fonction? Finalement, comment l'éviter? Revenons-en d'abord aux textes classiques sur le transfert. Parmi les auteurs qui se sont pré¬occupés de ce problème, Freud d'abord et beaucoup d'autres ensuite, jugent que le transfert et la névrose de transfert ne font que reproduire en les transposant la névrose infantile et les relations que l'enfant a eues avec son entourage. C'est le transfert d'émois et d'affects de Freud. Dans son article «Remémoration, répétition et perlaboration», Freud écrit :
« Le malade répète tout ce qui émane des sources du refoulé, imprègne déjà toute sa personnalité : ses inhibitions, ses attitudes inadéquates, ses traits de caractère pathologiques. Il répète également pendant le traite¬ment tous ses symptômes et, en mettant en évidence cette compulsion à répéter, nous n'avons découvert aucun fait nouveau mais acquis seule¬ment une conception plus cohérente de l'état des choses. »

Nous constatons clairement que l'état morbide de l'analysé ne saurait cesser dès le début du traitement et que nous devons traiter sa maladie non comme un événement du passé mais comme une forme actuellement agissante. C'est frag¬ment par fragment que cet état morbide est apporté dans le champ d'action du traitement et, tandis que le malade ressent comme quelque chose de réel ou d'actuel, notre tâche à nous consiste à rapporter ce que nous voyons au passé.
Plus tard dans les conférences données en 1916 : «Introduction à la psycha¬nalyse». Freud insiste sur le fait qu'il serait déraisonnable de penser que la névrose du malade en traitement a cessé d'être un processus actif : elle a seule¬ment modifié son point d'impact. C'est dans la relation transférentielle qu'elle porte tout son poids, c'est pourquoi nous voyons souvent le malade abandon¬ner les symptômes de sa névrose. Celle-ci s'exprime désormais sous une autre forme, grâce au transfert, qui représente donc une réédition camouflée de son ancienne névrose. L'avantage est que celle-ci pourra beaucoup mieux être saisie sur le vif et élucidée, puisque le thérapeute en représente cette fois le centre. On -179-

L'objet de la psychanalyse
peut dire qu'on a alors non plus affaire à la maladie antérieure du patient mais à une névrose nouvellement formée qui remplace la première. Freud ajoute
« Surmonter cette nouvelle névrose artificielle c'est supprimer la maladie engendrée par le traitement. Ces deux résultats vont de pair et quand ils sont obtenus, notre tâche thérapeutique est terminée. »

Il exprima ainsi clairement que la fin de la cure et sa réussite dépendent de la possibilité de résoudre la névrose de transfert.
Nous savons que c'est à cela qu'il s'est buté dans Analyse finie et infinie. Dans la névrose de transfert l'analyste en est-il le centre ? Autrement dit, comme Lacan en pose la question, possède-t-il cet objet qui focalise le trans¬fert de l'autre et au-delà de son avoir, qu'est-il lui-même ? C'est très tôt dans l'histoire de l'analyse que la question de l'être de l'analyste apparaît. Que ce soit par celui qui a été le plus tourmenté par le problème de l'action psychana¬lytique n'est pas pour nous surprendre. On peut dire en effet que l'article de Ferenczi, «Introjection et transfert» datant de 1909, est ici inaugural et qu'il anticipe de loin sur tous les thèmes ultérieurement développés. Le transfert groupe, pour Ferenczi, les phénomènes concernant l'introjection de la person¬ne du médecin dans l'économie subjective. Il ne s'agit plus ici de cette person¬ne comme support d'une compulsion répétitive, d'une conduite inadaptée ou comme figure d'un fantasme. Il s'agit de son absorption dans l'économie du sujet par tout ce qu'il représente lui-même de problématique incarnée. La question est de savoir comment lui-même s'incarne dans la problématique pro¬jetée sur lui.
Si l'on en revient à Freud dans Au-delà du principe du plaisir, chapitre III, et à la différence qu'il fait entre répéter et se souvenir, on se rappellera que le psy-chanalyste doit s'efforcer de limiter le champ de la névrose de transfert en for¬çant le plus possible dans le souvenir et le moins possible dans la répétition. Ce qui est souhaitable, nous dit Freud, c'est que le malade conserve une certaine marge de supériorité, grâce à laquelle la réalité de ce qu'il reproduit sera recon¬nue comme un reflet, comme l'apparition dans le miroir, d'un passé oublié. Lorsqu'on réussit dans cette tâche, on finit par obtenir la conviction du malade et les conséquences thérapeutiques qui s'ensuivent. Tout cela définit le transfert et son maniement et non la névrose de transfert en tant que c'est ce qui est à évi¬ter aux dires mêmes de Freud. Lui-même ne l'évite pas s'il est vrai que dans Analyse finie et infinie, il se croit possesseur de ce quelque chose que vise l'ana¬lysé dans son désir.
Pour aller plus loin, il faut évoquer ce que Lacan enseigne concernant l'objet a. Car dans la dialectique de l'ératès et de l'éroménos ou bien cet objet se - 180 -

Leçon du 23 février 1966
situe dans une « problématique incarnée » et c'est là le contre-transfert, ou bien il se situe entre l'analysé et l'analyste. C'est la compréhension de ce a qui peut aider plutôt que de se poser la question à la fin d'une séance : qu'est-ce que ça veut dire dans le transfert? Qu'est-ce que le patient veut me dire à moi, l'ana¬lyste ? Car si l'analyste est un « moi », cela suffit à déterminer cette sorte de rela¬tion duelle qui ne peut être qu'une relation située dans le registre de l'identifi¬cation à l'analyste ou à son désir. La névrose de transfert dans ce qu'elle a d'en¬combrant, dans son poids, plus on analyse le transfert, plus elle s'établit, et cela faute de savoir comment formuler autrement le transfert. Comment en effet, peut-on le formuler autrement? L'élément de répétition va de soi. Mais cet élé¬ment historique ne suffit pas. Il y intervient un élément structural. Certains élé¬ments dans la structure viennent jouer un rôle de pivot. Si on ne conçoit pas le mode de compréhension de différents points du transfert, si on ne fait entrer en jeu les points pivots dans la façon dont il convient d'aborder l'analyse dans la relation entre l'analysé et l'analyste, on aura beau analyser le transfert, on ne fera que stabiliser un certain type de relation structurale. Une image aliénante est clé dans la névrose. On constituera une néo-névrose : la névrose de transfert. Il faut tenir compte, non seulement de la structure de la névrose, mais du fait qu'elle est intéressée dans la relation complète qui se produit dans la relation psychanalytique. Dans Au-delà du principe de plaisir, chapitre VII, l'image idéa¬le de la relation du transfert qui se veut la plus réduite possible, est une image dépassée. Elle va vers la structure.
La cause de la névrose de transfert, c'est le mode sur lequel on analyse le transfert. Il faudrait articuler une formule précise du rapport à l'image spéculai¬re i(a) dans l'algèbre lacanienne, une correcte analyse du transfert n'est pas de se demander à tout instant, qu'est-ce que le patient à voulu me dire, il faut analy¬ser ce que le patient appréhende du désir de l'Autre à propos de l'objet a, repé¬rer le degré d'émergence de l'objet a à chaque séance, autour de quoi peut se faire l'analyse du transfert, prendre le moi de l'analyste comme mesure de la réa¬lité suffit pour qu'une névrose ne puisse se loger que là. Tout dépend donc de la façon dont l'analyste pense la situation.
Rappelons les grandes lignes de la théorie lacanienne pour situer cet objet a du névrosé. D'une part tout l'investissement narcissique ne passe pas par l'ima¬ge spéculaire. Il y a un reste, le phallus -φ. Dans l'image réelle du corps libidi¬nalisé, le phallus apparaît : en moins, en blanc, il n'est pas représenté, il est même coupé de l'image spéculaire. D'autre part le sujet barré par rapport à l'Autre, dépendant de l'Autre, est marqué du signifiant dans le champ de l'Autre. Mais il y a un reste, un résidu qui échappe au statut de l'image spéculaire. Cet objet, n'importe lequel, c'est a, l'objet de l'angoisse. L'angoisse se constitue quand un -181-

L'objet de la psychanalyse
mécanisme fait apparaître quelque chose à la place naturelle de -φ, celle qu'oc¬cupe l'objet a.
Il n'y a pas d'images du manque; si quelque chose apparaît là, le manque vient à manquer. S'il ne manque pas, l'angoisse apparaît. Ce qui peut donc venir se signaler à cette place -φ c'est l'angoisse et c'est l'angoisse de castration dans son rapport à l'Autre. Le dernier terme où Freud est arrivé c'est l'angoisse de castration. Pour Lacan, ce n'est pas elle qui constitue l'impasse dernière du névrosé : c'est la forme de la castration. C'est de faire de cette castration ce qui manque à l'Autre; c'est d'en faire la garantie de cette fonction de l'Autre, cet Autre qui se dérobe dans le renvoi indéfini des significations. Le sujet ne peut s'accrocher à cet univers des significations que par la jouissance. Celle-ci, il ne peut l'assurer qu'au moyen d'un signifiant qui manque forcément. C'est l'ap¬point à cette place manquante que le sujet est appelé à faire par signe que nous appelons la castration. Vouer sa castration à cette garantie de l'Autre, c'est devant quoi le névrosé s'arrête. C'est elle qui l'amène à l'analyse. Et c'est l'an¬goisse qui va nous permettre de l'étudier.
Le névrosé, pour se défendre contre l'angoisse, pour la recouvrir, se sert de son fantasme qu'il organise. C'est l'objet a qui fonctionne dans son fantasme; mais c'est un a postiche et c'est dans cette mesure qu'il se défend contre l'an¬goisse. C'est aussi l'appât avec lequel il tient l'Autre (on peut citer l'exemple de Breuer qui s'est laissé prendre à cet appât en analysant Anna O.). Freud, lui, ne s'est pas laissé prendre. Il s'est servi de sa propre angoisse devant son désir pour reconnaître que ce qu'il s'agissait de faire c'était de comprendre à quoi tout cela servait et d'admettre qu'Anna O. le visait, lui. C'est bien à ceci que l'on doit d'être entré par le fantasme dans l'analyse et dans son usage rationnel du trans¬fert. Et c'est ce qui va nous permettre de voir que ce qui fonctionne chez le névrosé, à ce niveau a de l'objet, c'est quelque chose qui fait qu'il a pu faire le transfert du a dans l'Autre; ce qu'il faut lui apprendre à donner, au névrosé, c'est rien, et c'est justement son angoisse.
je vais maintenant essayer de rappeler certaines parties de l'article de Stein sur Transfert et contretransfert, en m'excusant d'avance de n'avoir pas eu le temps de prendre connaissance de ses deux autres articles ainsi que des réponses qu'il a faites à Melman et à Conté. Lorsque Stein introduit, dans l'attente de l'in¬tervention de l'analyste, la coupure entre le patient et l'analyste entre le monde intérieur et le monde extérieur, coupure par où s'introduit un pouvoir hétéro¬gène, il semble qu'il y ait alors en présence deux êtres : le sujet et l'objet, l'ana¬lyste et le patient. Cette attente est ressentie comme déplaisir. L'analyste semble frustrer le patient du plaisir qu'il éprouve dans sa tendance à l'expansion nar¬cissique. Et c'est la frustration que le patient éprouve dans cette coupure, c'est -182-

Leçon du 23 février 1966
ce phénomène qui est le transfert, ceci d'après l'article de Stein. Le patient dote l'analyste d'un pouvoir qui n'est pas le sien. Il semble à première vue, comme l'a dit Conté, que cette dialectique de la frustration ramène la situation analy¬tique à une relation duelle entre sujet et objet. Pour ma part, - c'est peut-être aussi d'ailleurs impliqué dans le texte de Stein, bien qu'il ne l'ait pas explicité, - je pense que le transfert est soutenu par la règle analytique et non par la relation à la personne de l'analyste qui justement par son action est dépossédé de sa per¬sonne.
A l'arrière-plan de cette dialectique se profile le troisième joueur, le grand Autre lacanien. L'analyste se trouve pris dans un dédoublement constitutif de la situation. Et ce dédoublement n'a rien à voir avec une relation duelle. Il y a là une contradiction qui crée l'ambiguïté. Si on l'oublie, c'est que ce joueur, ce troisième joueur, est bien l'analyste pour l'autre et que pour l'analyste c'est l'Autre qui lui dicte ses coups. Il semble qu'on retrouve ici la visée sadique dont parle Stein
« Que l'analyste peut se laisser tromper dans le transfert et prendre la place à laquelle le patient le situe, c'est-à-dire comme origine du pouvoir de la frustration ».

C'est sur cette frustration que porte ma deuxième remarque. A mon avis, la frustration dans l'analyse n'a pas pour source le déplaisir causé par l'attente de l'intervention, attente qui introduirait une coupure. Au contraire, elle naîtrait sur un horizon de non-réponse à toutes les demandes que le patient formule, y compris celle qu'il ne formule pas. C'est par l'intermédiaire de la demande que tout le passé s'entrouvre jusqu'au fin-fond de la première enfance. Et c'est parce que je me tais que je frustre mon patient. C'est par cette voie seulement que la régression analytique est possible. L'abstinence de l'analyste qui se refuse à gra¬tifier la demande, la sépare du champ du désir et le transfert est un discours où le sujet tend à se réaliser au-delà de la demande et par rapport à elle.
Pourtant il me semble que dans cet article de Stein, tout laisse à penser que lorsqu'il dit frustration, c'est de castration qu'il s'agit et alors tout collerait très bien comme nous allons le voir. Stein situe la fin de l'analyse par l'accès au savoir sur la frustration. Pour Freud, les frontières de l'analyse s'arrêtent au complexe de castration qui garde sa signification prévalente c'est-à-dire : pre¬mièrement que l'homme peut avoir le phallus sur le fond de ne pas l'avoir, deuxièmement que la femme n'a pas le phallus sur le fond de ce qu'elle l'est. Et si Freud a marqué le caractère à l'infini de certaines analyses, c'est qu'il n'a pas vu que la solution du problème de la castration n'est pas autour du dilemme de l'avoir ou pas car ce n'est que lorsque le sujet s'aperçoit qu'il ne l'est pas, qu'il -183-

L’objet de la psychanalyse
peut normaliser cette position naturelle de combien il ne l'a pas. Pour revenir à l'article de Stein, si le progrès du patient tend vers l'interminable, dans ce balan-cement entre le progrès apparent dans le monde et l'exigence du statu quo dans la position du masochisme mettant le transfert sous le signe de l'incertitude, peut-être pourrait-on voir là une manifestation justement de la névrose de transfert aboutissant à un point mort. Cette incertitude inhérente à l'analyse est, comme l'a si bien dit Stein, celle que Freud voit dans la crainte de perdre ou l'en¬vie d'avoir un attribut sans prix.
Nous retombons là dans les analyses infinies de Freud faute d'avoir différen¬cié les plans de l'être et de l'avoir. C'est bien d'ailleurs ce que dit Stein sans l'ex¬pliciter :
« La crainte de perdre ou l'envie d'avoir se retourne dans le transfert en la position de l'être pour l'analyste : être son plaisir ou sa croix. »

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