Séminaire 13: L’OBJET DE LA PSYCHANALYSE (2) | LACAN, J.

| sábado, 19 de março de 2011
Conventionnellement, nous allons représenter, je dis représenter au sens du terme de représentant, si ce représentant mérite d'être appelé représentation, nous le verrons après, - représentant a l'avantage de dire ici tenant lieu, ce qui veut dire que rien n'est tranché sur le sujet de la fonction de représentation et qu'aussi bien, peut-être, ce qui, ici, se définit, se découpe, s'affirme comme cou¬pure peut bien, jusqu'à nouvel ordre, être pris à la lettre d'être réellement ce dont il s'agit. S - L’OBJET DE LA PSYCHANALYSE


Conrad Stein - Je vais essayer d'être très bref au moins dans un premier temps. Je reviendrai sur certains points si ça parait nécessaire. Ça m'a évidem¬ment beaucoup intéressé, beaucoup, beaucoup. Et je vous remercie beaucoup. Je prends les points dans l'ordre où je les ai notés très rapidement. En ce qui concerne la remarque de Madame Macalpine qui dit qu'il n'y a pas de concep¬tion de la notion de transfert en dehors de ses effets, pour elle c'est une consta¬tations de fait et non un jugement de ce qui devrait être. Elle a raison de dire cela. Mais elle ne sait pas pourquoi il en est ainsi. Et je crois que si on voulait savoir pourquoi il en est ainsi, il faudrait noter une chose qui me paraît très évi¬dente, c'est la suivante : vous savez que Freud a découvert le transfert en même temps que la résistance, dès le début de la mise en oeuvre de sa technique, de sa cure cathartique. Le transfert y apparaissait comme un accident, une complica¬tion de l'analyse qu'il a vite reconnu inéluctable. Par la suite, Freud a changé d'avis et aujourd'hui on nous apprend dans tous les organismes d'enseignement du monde que la cure psychanalytique consiste en premier lieu à analyser le transfert. C'est possible. C'est non seulement possible, c'est même vrai. Je crois, - je ne peux pas développer la chose ici - c'est une idée qui, à mon sens, méri¬terait d'être fouillée, je crois que si les choses en sont encore aujourd'hui au point où elle en sont, c'est que malgré cette affirmation que l'analyse, c'est l'ana¬lyse du transfert, la pesée de cette conception initiale selon laquelle le transfert est une complication de la cure, cette pesée continue à s'exercer sur nous, c'est-¬à-dire que, dans une certaine mesure les psychanalystes, quoiqu'ils en disent le contraire, continuent à considérer le transfert comme une complication, comme un accident de la cure.
Maintenant, pour la question de la différence entre le transfert et la névrose -184-

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de transfert, qui n'est pas très claire dans Freud, je dois dire que je n'en suis pas partisan, en tout cas, pas dans la formulation que vous avez citée qui, je crois, est de Nacht, celle du seuil. Il est évident que si le transfert peut être le moteur de l'analyse, qu'il ne peut pas y apparaître comme un obstacle quasi irréduc¬tible, il n'y a pas là franchissement d'un seuil dans le sens d'une question de quantité. Vous avez bien présenté ça, si j'ai bien compris, je n'avais pas cette citation présente à l'esprit, comme s'il s'agissait d'une question de quantité de transfert, il est évident que ce n'est pas une question quantitative mais une ques¬tion de structure du transfert. Mais je ne crois pas qu'on puisse distinguer le transfert et la névrose de transfert qui sont une seule et même chose, ce qu'on peut distinguer, ce sont des modalités, des modalités du transfert, des modalités dans sa structure pour employer le terme que vous avez emprunté à Lacan, dans votre deuxième partie. Quand vous avez dit qu'il fallait concevoir le transfert dans sa dimension historique et aussi dans sa dimension structurale, ce n'est pas un terme de Freud. C'est bien de Lacan. Et moi, je suis tout à fait d'accord avec cette distinction. Je vais même peut-être plus loin que Lacan et c'est votre évo¬cation de l'article de Ferenczi qui me l'a fait penser, je crois moi, que toute la technique de la retrouvaille du passé, de la reconstruction du passé à travers les réminiscences, - car la réminiscence est quelque chose d'actuel et pas quelque chose de passé, - que toute cette technique de retrouvaille est un moyen de l'analyse et rien d'autre et qu'il est l'un des moyens et qu'il est un moyen qu'il est bon d'employer dans certaines conjonctures, qu'il n'est pas bon d'employer dans d'autres conjonctures.
« Ce que le patient appréhende du désir de l'Autre à propos de l'objet a et la question de la castration comme garantie de la fonction de l'Autre » : je crois que ce sont ceux-là, les thèmes lacaniens, qui m'ont inspirés pour ce deuxième article. S'il y en a, ce sont ceux-là, sans aucun doute, quoique je n'emploie pas l'algèbre de Lacan parce que, pour une raison ou pour une autre, je ne suis pas sensible à l'avantage de ce type de formulation. J'ai peut-être tord. Mais enfin, c'est bien là que se trouve ma source d'inspiration lacanienne. Il est important de le noter. Bien sûr, on ne peut pas développer la question maintenant. Alors, dans les remarques que vous faites concernant mon article, la coupure où s'in¬troduit un pouvoir hétérogène, cette coupure qui sépare, je ne dis pas, deux êtres en présence mais je dis deux personnes, pour une raison très précise que vous ne pouvez pas connaître. C'est parce que j'ai donné par ailleurs une défi¬nition très précise de la notion de personne. Là, je ne veux pas non plus me lan¬cer là-dedans. Il est évident que je suis obligé de récuser votre remarque concer¬nant, comme je l'ai déjà fait à propos de la remarque similaire de Conté, concer¬nant la notion d'une relation duelle entre sujet et objet. Les raisons en sont mul¬- -185 -

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tiples mais d'abord je vous fais remarquer que même dans la description que je donne dans ce texte qui est loin de constituer l'œuvre achevée puisque ceux d'entre vous qui ont assisté au séminaire de Piera Aulagnier ont entendu un cha¬pitre supplémentaire que j'ai intitulé «Le jugement du psychanalyste» et que celui-là n'est pas encore le dernier.
Mais même dans ce texte, vous remarquerez une chose, c'est que s'il y a per¬sonnes en présence, il y en a au moins trois puisqu'il y a celle du patient et du psychanalyste dans la coupure, et il y a celle, mythique, qu'on pourrait décrire comme « le tout est en un et un est en tout », c'est-à-dire cette personne où le psy-chanalyste et le patient ne sont présents ni l'un ni l'autre en tant que sujet, dans la mesure où la régression topique, au cours de la situation analytique s'accom¬plit d'une manière dont on peut dire - c'est ce que j'ai développé à propos des argumentations de Conté et de Melman - que ça parle. Le patient parle, le psy-chanalyste parle. Ils sont deux et dans l'autre conjoncture qui n'est jamais par-faitement accomplie, de même que la conjoncture de la séparation n'est jamais parfaitement accomplie, non plus, ça parle. Donc vous avez déjà au moins trois personnes. Je ne veux pas dire qu'on ne peut décrire que ces trois personnes-là à un autre stade du développement, trois personnes apparaissent dans une for¬mulation différente mais il est bien certain qu'il ne peut pas y en avoir deux et je crois même que dans la conversation ou dans l'échange de paroles le plus banal, on ne peut pas considérer qu'il y a, comme le veut une théorie très en vogue aujourd'hui, qu'il y a échange d'information, une sorte d'insufflation, d'infor¬mation entre deux interlocuteurs. Une telle chose n'existe pas. L'information dont s'occupe la théorie de l'information, si elle est vrai, ce sont des ondes sonores et c'est une question de physique et de physiologie cérébrales, ça passe par l'oreille et ça va dans le lobe temporal. Ça n'est pas ça qui nous occupe. Pour que ces phénomènes physiques soient signifiants, il faut bien autre chose que cette théorie de la communication d'une information entre deux personnes et il faut bien qu'il y ait quelque part la référence à une troisième. Ça non plus je ne peux pas le développer. Donc, il n'est pas question de relation duelle.
Que le transfert est soutenu par la relation analytique. J'ai noté ça. Je ne sais pas si c'est vous qui le dites ou vous qui me citez ?

Irène Perrier-Roublef - Je vous cite.

Conrad Stein - Bon, nous sommes tout à fait d'accord en tout cas. Mais je crois là aussi - je ne peux pas développer la chose - qu'il faudrait donner sa pleine dimension à ce terme soutenu. Je croyais que vous le disiez dans votre objection, je n'ai pas mon texte parfaitement en mémoire. Non, je crois que c'est votre objection. Mais il faut voir que le transfert est soutenu par la relation ana¬lytique ou quelque chose comme ça. Enfin, peu importe puisque nous sommes -186-

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d'accord. Soutenu, il faut donner le plein sens à ce terme car je suis de plus en plus persuadé, je ne peux pas vous le développer, je ne pourrai même pas très bien parce que c'est une idée récente, mais je ne crois pas qu'on puisse considé¬rer que la situation analytique crée le transfert. Je crois que la situation analy¬tique est une révélatrice du transfert.

[Dans la salle] - Madame Perrier a dit: la règle...

Conrad Stein - J'ai marqué relation. Bon, vous avez raison et moi j'ai mar¬qué autre chose probablement parce que j'avais envie d'en parler. Je continue quand même mon argument pour en revenir très vite à la règle. Donc je pense qu'elle se crée par le transfert, je pense qu'elle le révèle et qu'elle nous permet d'en prendre connaissance. Mais je crois que le transfert est justement ce facteur anthropologique universel d'où manque toute théorie de la communication conçue comme un échange d'informations. Là, non plus, je ne peux pas déve¬lopper ça.
Quant à la question du transfert soutenu par la règle analytique, c'est-à-dire la mise en valeur de l'importance de la règle analytique, je ne veux pas interve¬nir là-dessus maintenant mais précisément le premier paragraphe du chapitre que j'ai exposé au séminaire de Piera Aulagnier et de Clavreul y est consacré. Alors, ce serait un peu long. Ce que j'ai montré là : j'ai d'abord rappelé une chose qui est d'expérience, je crois, assez courante, c'est qu'il est parfaitement inutile de formuler ce que nous avons l'habitude de formuler comme étant la règle fondamentale, c'est-à-dire qu'il n'est pas du tout nécessaire de dire au patient qu'il faut qu'il dise tout ce qui lui viendra par la tête, etc. C'est parfaite¬ment inutile mais ce que j'ai essayé de dégager c'est que, même si on ne le disait pas, la pesée de la règle restait la même. Il y avait au moins quelque chose qui était imposé d'une manière unilatérale, c'était, par exemple, l'horaire des séances, c'est-à-dire que, malgré tout, même si le psychanalyste ne formule aucune règle et vous dit : « je vous recevrai trois ou quatre ou cinq fois par semaine, tel jour, à telle heure, venez, couchez-vous sur le divan » et qu'il ne lui dit rien de plus, cela suffit pour exercer une pesée tout à fait analogue à celle de la règle formulée. J'ai aussi fait remarquer à ce propos que ce qui est quand même très important, c'est que, il y a au moins une intervention du psychana¬lyste à chaque séance, intervention qui peut être attendue, qui est celle qui marque la fin de la séance. On n'y échappe pas.
Donc penser que le psychanalyste n'est pas intervenu, qu'il n'a rien dit ce jour-là, ça n'est pas tout à fait juste. Il est évident que d'être intervenu pour dire quelque chose ou d'être intervenu pour avoir marqué la fin de la séance ce n'est pas pareil, mais c'est quand même une intervention. La preuve en est qu'il est des patients qui s'en vont d'eux-mêmes avant la fin de la séance parce qu'ils ne -187-

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supportent pas que la fin de la séance soit indiquée par le psychanalyste. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de patients qui le fassent de manière constante, à toutes les séances, mais dans la pratique de chaque analyste, ça arrive de temps à autre. La question de l'analyste trompé qui serait à l'origine du pouvoir, je crois que nous sommes tout à fait d'accord là-dessus. La frustration, me dites-¬vous, est au contraire sur un horizon de non-réponse. Je veux bien.
Irène Perrier-Roublef - A la demande.

Conrad Stein - Oui, bien sûr. Lorsque je parle de l'attente de l'intervention du psychanalyste, c'est que cet horizon... Je suis tout à fait d'accord pour vous dire que la frustration est sur un horizon de non-réponse à la demande. Mais cet horizon de quoi est-il fait ? Si ce n'est de cette attente de l'intervention du psy¬chanalyste. Je ne crois pas que ce soit là des arguments contradictoires mais je crois, quant à moi, qu'il est nécessaire parce que c'est cela qui soutient le trans¬fert dans une définition stricte, de mettre l'accent dans cet horizon de non-¬réponse, sur l'attente de l'intervention du psychanalyste, c'est-à-dire sur son intervention imaginée ou supputée. C'est ça qui fait d'ailleurs une bonne partie du discours du patient pendant la séance. Vous allez me dire que... et j'imagine que... Avec certains patients, jamais. Quand ça n'a jamais lieu, vous savez à quel type de résistance nous avons affaire. Nous avons affaire au type de résistance que Bouvet a appelé la résistance au transfert. Alors que la résistance qui est analysable est plutôt la résistance du transfert, c'est-à-dire par le transfert. Non, je ne pense pas du tout que ce soit contradictoire, mais je crois qu'il faut mettre l'accent sur ce qui vient meubler cet horizon de non-réponse qui est la suppu¬tation de l'intervention attendue. Et puis, ce qui se passe toujours, qui est important à considérer, c'est la non-conformité de l'intervention lorsqu'elle se produit enfin avec ce qui était attendu.
Dernier point : vous dites que là où je parle de frustration, il faudrait parler de castration. Là-dessus, je ne peux pas vous donner une réponse absolument ferme et définitive parce qu'il est possible que vous ayez raison et que, pour moi, ce problème n'est pas encore tout à fait tranché. Cependant, je crois qu'en un premier temps, il est nécessaire de mettre l'accent sur la notion de frustra¬tion, comme je le fais dans cet article-là, parce que la frustration, qu'est-ce que c'est ? En français, la frustration, c'est la suppression, la privation de quelque chose à quoi on a droit, à la différence de la privation. Frustrer quelqu'un, c'est lui enlever quelque chose à quoi il a droit. Or, de quel droit s'agit-il ? Si ce n'est du droit imaginaire de la toute puissance narcissique. Autrement dit, le droit dont il est question ici est loin d'être un droit au sens juridique, bien sûr, il ne s'agit pas de frustration d'un droit au sens du code, il s'agit au contraire de frus¬tration au sens de ce que le patient dans son narcissisme veut poser comme un - 188-

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droit et qui est son désir. Donc, je crois qu'il faut, à ce niveau-là parler de frus-tration. La frustration, comme le dit Lacan, est d'ordre imaginaire. Or, le droit narcissique, le droit du désir à être accompli, si on peut parler de droit puisque c'est le contraire du droit, au sens du code, est bien d'ordre imaginaire. D'ailleurs, c'est ça qui soutient le fantasme.
Quand à la castration, comme le dit Lacan, il faut considérer qu'elle reste d'ordre symbolique. Et alors, justement nous arrivons-là, à propos de cette fin de l'analyse, qui est en un sens, comme je l'ai dit, ça ne résout pas la question, qui est en un sens savoir sur la frustration mais savoir sur la frustration dans quoi? justement dans le fait d'assumer la castration dans quoi? D'assumer la castration au sens symbolique, c'est-à-dire dans le sens de la constitution de l'idéal du moi. Et lorsque Freud dit que l'idéal du moi est l'héritier du narcis¬sisme primaire, eh bien, dans cet héritage, nous avons le passage du registre ima¬ginaire de la frustration - car on n'assume pas une frustration, la frustration on s'en plaint, il n'est pas concevable qu'il en soit autrement, donc dans cet hérita¬ge, - nous avons le passage du registre imaginaire de la frustration au registre symbolique de la castration avec constitution de l'idéal du moi. Constitution de l'idéal du moi dont il faudra étudier la place par rapport... celle dont son senti¬ment de frustration... où le patient met l'analyste en tant qu'origine du pouvoir. La fin de l'analyse n'est pas comme on l'a dit souvent dans une identification au psychanalyste. C'est une notion qui est absolument insoutenable mais en un sens on peut dire que la fin du moi dont on sait, dans la mesure où le savoir sur la frustration nous indique que cet idéal du moi est à une autre place que celle où est le psychanalyste. Écoutez, j'ai déjà parlé beaucoup plus longtemps que je ne le voulais.

Irène Perrier-Roublef - je ne voudrais pas non plus prolonger le débat mais simplement vous répondre deux ou trois petites choses. D'abord sur Ida Macalpine, tout à fait d'accord. Sur la différence que vous faites entre transfert et névrose du transfert ou plutôt que vous ne faites pas, je crois en effet qu'il n'est pas du tout question d'une différence quantitative. C'est évidemment une différence de structure et que la névrose de transfert, si on avait bien compris ce que je voulais dire, c'était justement l'impasse à laquelle on arrive dans une ana¬lyse où on ne peut pas aller au-delà de ce à quoi on se heurte dans le complexe de castration quand on le place sur le plan de l'être, de l'être au lieu de l'avoir. Pour Ferenczi, tout à fait d'accord sur ce que vous avez dit. je suis aussi d'ac¬cord quand vous dites que, sans parler de signifiant, d'objet a, de grand Autre, etc. que vous n'aimez pas l'algèbre lacanienne mais que vous vous en servez, je suis tout à fait d'accord avec vous puisque je le dis moi-même dans une remarque que je vous fais lorsque je vous parle de relation duelle avec... il -189-

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semble, ai-je dit, qu'il y aurait deux êtres en présence, donc le mot être, je veux bien l'enlever, le sujet et l'objet, l'analyste et l'analysé, c'est vous qui le dites, j'ai dit que, moi, il m'apparaît, sans que vous l'ayez explicité, que ce ne soit pas ça et qu'en effet à l'arrière-plan se profile le troisième joueur qui est le grand Autre. Je l'ai dit pour vous.
Maintenant, je voudrais dire un mot sur ce qu'on appelle la relation duelle. Ça ne veut pas du tout dire qu'il y a un monsieur et un monsieur ou un mon¬sieur et une madame qui sont là, face à face et puis c'est tout. Parce que, comme vous l'avez dit, il faudrait alors être dans une île déserte, ne pas parler pour qu'il y ait une relation duelle. Il est bien entendu que ce qu'on appelle une relation duelle dans l'enseignement lacanien, ce n'est pas du tout qu'il n'y a pas d'autres termes, il y en a forcément un troisième mais que ça se place dans la dialectique de l'enfant et de la mère. Ce qui ne veut pas dire que le père n'apparaît pas. Il apparaît forcément puisqu'il a conçu l'enfant.

Conrad Stein - Je ne comprends pas très bien. Si ça se place dans une dialec¬tique de l'enfant et de la mère où le père apparaît, quelle autre dialectique peut-¬on concevoir?

Irène Perrier-Roublef - Le père n'y apparaît pas de la même façon que lors¬qu'on aborde l'Œdipe. Je sais bien que pour vous l'Œdipe existe d'emblée. Mais ce ne sont pas les notions que nous avons de la chose et pour nous l'Œdipe com¬mence à partir d'un certain moment du développement, très tôt, d'ailleurs, beaucoup plus tôt que pour les analystes classiques, mais enfin ce qu'on appel¬le la relation à trois, si vous voulez, qui ne soit pas relation duelle, c'est lorsque le nom du père apparaît dans la relation entre la mère et l'enfant. Le nom du père, je ne vous dis pas que le père n'a pas donné son sperme.

Conrad Stein - A ce moment-là, c'est une relation à trois ?

Irène Perrier-Roublef - Oui, à partir du nom du père et à partir du moment où le désir de l'enfant est renvoyé vers le désir du père par l'intermédiaire de la mère. Enfin, je crois qu'on pourra discuter très longtemps là-dessus.

Conrad Stein - Là je pourrai quand même vous répondre publiquement ce que je vous ai dit au téléphone hier, c'est que je crois que ce que vous décrivez là, c'est bien le fait le plus originaire et le plus fondamental qui puisse exister, qu'on ne peut rien concevoir avant. Parce que, lorsque vous dites que dans une relation duelle, c'est une relation entre l'enfant et la mère où le père apparaît, comment apparaît-il ?

Irène Perrier-Roublef - Non je n'ai pas dit ça. J'ai dit bien sûr que le père a figuré puisqu'il a fait l'enfant avec la mère. Mais il n'apparaît pas dans la rela¬tion, dans cette première relation de la mère et de l'enfant, dans la relation du nourrisson. -190-

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Conrad Stein - Moi, je ne crois pas à l'existence d'une telle chose.

Irène Perrier-Roublef - Il faudra qu'on reprenne ce débat, ce serait vraiment trop long. Maintenant, au sujet de la frustration : vous dites que l'attente de l'in¬tervention de l'analyste et la non-réponse, c'est la même chose. Je crois que ce n'est quand même pas tout à fait la même chose.

Conrad Stein - Je dis que la non-réponse est la condition de cette attente.

Irène Perrier-Roublef - Ce n'est pas tout à fait ce que vous dites dans votre article lorsque vous parlez de ce que cette attente de l'intervention de l'analys¬te provoque l'introduction d'un pouvoir hétérogène qui provoque la coupure. Je ne crois pas... enfin, peut-être pourrait-on dire la même chose dans la non-¬réponse. Je crois que ce qui est important, c'est que la non-réponse porte sur la demande et qu'on a l'impression que, dans ce que vous décrivez dans votre texte, ça porte sur le désir. Et c'est pour ça que je dis que ce n'est pas de la frus¬tration qu'il s'agit mais que c'est de la castration et qu'au fond, vous dites la même chose que ce que nous disons; seulement vous l'appelez autrement. D'ailleurs vous n'avez qu'à voir la fin de votre texte. Vous dites exactement, mot pour mot, ce que Lacan disait que lorsque Freud n'arrive pas à terminer une analyse, c'est parce qu'il se croit possesseur d'un objet très précieux. Mais qu'est-ce que c'est que cet objet très précieux, sinon le phallus ?

Conrad Stein - Oui, mais reprenons cela. Quand vous dites : non-réponse. L'horizon de non-réponse. Vous vous mettez, bien sûr, disons, à la place du patient, pour le dire. Il n'y a pas de non-réponse en dehors de l'évocation d'une réponse.

Irène Perrier-Roublef - Bien sûr.

Conrad Stein - Le patient dira: il ne me répond pas.

[Dans la salle] - Qui, il?

Conrad Stein - Ça c'est une autre question. La non-réponse est un jugement négatif fait sur l'existence d'une réponse donc il faut que cette réponse soit pré¬sente à l'esprit en tant que possibilité. Donc je ne crois pas que ce soit tellement différent.

Irène Perrier-Roublef - Je crois qu'il faudra revoir tout cela puisque, on n'a peut-être pas beaucoup de temps. Justement, je voulais donner la parole à Melman et à Conté.

Charles Melman - Oui, sur cette question, sur cette phrase,
« la frustration survient sur un horizon de non-répons à la demande »,

et sur cette discussion qu'a introduite Irène de savoir si le terme de frustration est ici exact, est ici bien employé ou bien si ce serait le terme de castration qui serait à sa place. Il me semble que c'est précisément l'une des questions fonda¬-191-

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mentales qui se dégagent, qui se posent à la lecture de ton texte et où je dois dire que, pour ma part, j'aurais tendance, pas seulement peut-être pour des raisons de commodité de lecture ou de facilité, j'aurais tendance à regretter que finale¬ment l'algèbre lacanienne ne soit pas ici, utilisée. Parce que horizon de non-réponse à la demande, c'est en tout cas dans cette dimension que j'aurais ten¬dance à voir ce qui est l'installation très précisément du transfert, c'est-à-dire que la demande exercée en tant que formulée et en tant que justement se trou¬ve là cet interlocuteur si singulier qui lui donne sa vraie dimension à cette demande, c'est-à-dire celle d'être vraiment enfin entendue et entendue non pas par quelque réponse qui viendrait immédiatement soi-disant la gratifier mais en fait constituer ce fond, disons-le, si traumatisant de méconnaissance qui fait par¬tie de nos relations habituelles, conventionnelles, normales mais enfin cette ins¬tallation de la demande dans son vrai registre: celui de la non-réponse pour que précisément, cette dimension du désir sur lequel la demande vient s'installer puisse être entendue. Il me semble que seule, donc, la non-réponse [a valeur], en tant que précisément la réponse gratifiante vient couvrir, ici justement, la dimension du transfert.
Bien sûr, je crois que dans la cure le patient est amené à nous prêter toutes les réponses, enfin à nous engager dans ce dialogue que tu évoquais si bien tout à l'heure, c'est-à-dire à nous prêter, comme ça, toutes les réponses que nous pour¬rions lui faire, tous les sentiments qu'il pourrait nous supposer. Ceci dit, je crois que, si nous nous livrions à un passage à l'acte, c'est-à-dire à lui répondre, à sa demande, je crois que nous exercerions à ce moment-là un effet proprement traumatisant et de désarroi qui peut être parfaitement perceptible, perçu ou noté dans telle ou telle circonstance ou telle ou telle observation. Ce qui fait que pour, si après tout, je dis bien après tout, si on se sert de l'algèbre lacanienne, et que l'on se pose la question de savoir où se situe l'absence de réponse finalement tout compte fait, toute séance faite où se situe l'absence fondamentale de répon¬se à la demande et, par là même, le dégagement de cette dimension du désir, autrement dit, je pense que, si on fait intervenir ici le grand Autre, la position respective des divers partenaire dans la cure se trouve, à mon sens, beaucoup mieux précisé.
Cette position respective des partenaires dans la cure, - tout à l'heure Stein en évoquait trois, ce qui semble en tout cas certainement un minimum - je pense qu'elle se trouverait en tout cas également mieux précisée par cette petite notation, il me semble très fine, très précise que tu fais à propos de ce que l'in¬tervention de l'analyste en début et en fin de séance implique. Autrement dit, que même si après tout l'analyste se tait, du seul fait qu'il fixe l'heure de la séan¬ce et du seul fait qu'il est amené à un moment donné à dire : « restons-en là, la -192-

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séance est terminée », il est amené implicitement à intervenir. Je crois que c'est en fait une question. Je dois dire que ça ne me paraît pas si simple que ça, car je pense qu'il y a une technique de la cure, par exemple, où justement le problème se pose de savoir si l'analyste, en fixant l'heure de la séance et en marquant sa levée, intervient ou n'intervient pas. Je dois dire qu'il y a par exemple une tech¬nique de la cure, supposons la cure idéale, enfin, où les séances sont lundi, mer¬credi, vendredi, telle heure, durée strictement déterminée - on sait combien l'inconscient des malades pige admirablement le temps, et combien les malades, même sans regarder leur montre, savent parfaitement le moment où, dans une séance dont le temps est, comme ça, strictement fixé, à quel moment va tomber la fin de la séance. Eh bien! dans cette technique-là, avec ces séances à heure fixe, jour fixe, je ne suis pas sûr qu'il y ait intervention de l'analyste. Je n'en suit pas sûr parce que je me demande si, justement, puisque j'introduisais la fonction du grand Autre pour essayer de situer, de partager la position des partenaires dans la cure, je me demande s'il n'y a pas en fait une déclaration implicite qui serait un petit peu différente et qui serait plutôt la soumission de l'analyste, comme du patient, à une relation, un rapport au temps, en tant que, bien enten¬du, il fait intervenir toujours une relation au grand Autre, soumission en quelque sorte, déclaration implicite ou intentionnelle d'identité entre l'analyste et le patient dans cette relation au temps, et où la dimension, enfin on ne va pas s'engager dans une discussion là-dessus mais je voudrais quand même dire que parmi les divers partenaires qui sont présents dans la séance, où la dimension, disons, d'un quatrième qui serait en l'occurrence la mort, comme ça, qu'on évoque de temps en temps, se trouve à mon sens, certainement introduite de manière très précise. Bon, je n'ai peut-être pas répondu à ton souci, à tes ques¬tions mais enfin, en vous écoutant, voilà ce qui m'était venu.

Irène Perrier-Roublef - Je vous remercie de ses remarques et je vais peut-être demander à Conté s'il veut parler.

Claude Conté- C'est simplement quelques remarques terminologiques parce que, il me semble que c'est important d'employer l'algèbre lacanienne ou pas, mais enfin tout au moins, sur les termes, d'avoir quand même des acceptions communes. Par exemple, pour employer le terme frustration, castration, priva¬tion, j'ai l'impression qu'il y a eu un certain mélange et que ça n'a pas abouti, jus¬tement, à un éclaircissement parce que, de ma place, en tant qu'auditeur, je n'ai pas compris grand chose à la discussion qui s'est engagée au sujet de la frustra¬tion et de la privation. Surtout quand Stein a parlé que c'est au niveau de la cas¬tration qu'on peut parler d'idéal du moi. Il me semble bien me souvenir que dans la terminologie lacanienne, il faut bien s'en tenir ici à une terminologie, il peut se faire qu'on peut en parler dans les termes lacaniens, c'est que l'idéal du moi se -193-

L'objet de la psychanalyse
place davantage au niveau de la privation. Encore faut-il bien définir les termes. Au terme de frustration est engagé par Freud, enfin Freud n'emploie pas le terme de frustration, c'est le terme de Versagung qui est traduit souvent par Lacan sous le terme de dédit. Et en effet c'est dans la dimension, dans le registre imaginaire que se place la frustration mais il précise bien que c'est, il emploie le terme de dam, de dommage imaginaire mais de quelque chose de réel. Par exemple, on veut un exemple clinique, disons, de la frustration, c'est quand, par exemple, on a à dire quelque chose, c'est peut-être un peu grossier, admettons qu'on soit dans la salle, qu'on a envie de dire quelque chose et que, pour des raisons de séance ou de temps, on ne peut pas le dire. Il semble que ça, c'est du registre de la frustra¬tion. En ce sens que le dit qu'on a dans la tête pour le dire, il est vraiment dédit et en même temps, il y a une espèce d'effet d'éclatement même du dire, épar¬pillement du dire qui est bien sûr un dommage imaginaire mais qui peut aller loin, qui peut donner, créer toute une symptomatologie.
Tandis que dans la castration, c'est un registre symbolique mais qui porte sur un objet imaginaire. Mais pourquoi tout à l'heure j'ai dit que le fait que l'idéal du moi, penser que ce n'est pas au niveau de la privation mais dans un des pre¬miers schémas, disons, de la mise en place avant Œdipe, dans ce passage juste¬ment où le père va intervenir dans cette sorte de coalescence de l'enfant avec la mère, cette première ébauche de l'identification, c'est au niveau de la privation que ça se fait? Il faudrait le développer avec beaucoup d'exemples. Mais je pense qu'on n'a pas le temps et je n'ai pas les moyens ici. Maintenant, dans le trans¬fert, il est évident que le transfert, c'est quand même au niveau de la demande que ça... Il faudrait reparler de la demande très en détail. Mais c'est dans ce niveau de la demande qu'apparaît, en fin de transfert, l'impact de l'idéal du moi. Enfin, ça, c'est une première terminologie.
Maintenant, une autre remarque. C'est au niveau de la relation duelle. J'ai l'impression que c'est toujours un terme très, très malheureux à employer, le terme duel. Que, en effet, comme le remarquait Stein, il suffit d'une simple conversation, les bases même de la linguistique le démontrent, que dans toute communication, il y a toujours un référent ou un contexte, le tout sur la notion, reprise par Lacan, du grand Autre, ce que les linguistiques appelait aussi la com¬munauté linguistique, le lieu du code, etc. Il est certain qu'il n'y a pas simple¬ment deux protagonistes. Mais il est un fait que, il y a quand même un moment, disons, historique dans l'évolution de la personnalité, où apparaît une triangu¬lation. Et plutôt que de parler du passer, un petit peu fantaisiste, de deux à trois, ce qui ne veut pas dire grand chose peut-être, mais c'est là qu'intervient la fonc¬tion spéculaire, c'est au niveau du stade du miroir, l'importance dans le méta¬bolisme justement de la relation de l'assomption imaginaire par la fonction du -194-

Leçon du 23 février 1966
stade du miroir, c'est autour de ça que va se jouer ensuite la triangulation mais il faut bien dire que déjà, le stade du miroir n'a de sens que s'il est pris lui-même dans un système symbolique. Il faut dire que ce qui précède l'imaginaire, c'est le symbolique. Et c'est grâce à ça que souvent Lacan schématise le stade du miroir en dessinant le miroir lui-même, en mettant que c'est le grand Autre, le miroir dans lequel se reflète le moi, dans cette méconnaissance. Il semble là que, en effet, il y a un passage d'un système, disons, indéterminé, spéculaire à un sys¬tème de triangulation dans lequel intervient, d'une façon plus spécifique, disons, le nom du père ou la loi, etc. On pourrait développer tout ça mais enfin c'est simplement pour marquer qu'il y a quand même peut-être une terminologie à définir d'une façon plus précise avant de pousser plus loin une discussion. Sans quoi j'ai l'impression qu'on...

Irène Perrier-Roublef - ... C'est très juste ce que vous dites que la relation duelle en effet, il faudrait y faire intervenir l'image spéculaire. Quant à ce que vous dites sur la frustration, il est bien évident que la frustration est un dam imaginaire portant sur un objet réel; vous avez oublié que l'agent en était la mère symbolique mais ceci nous ramène toujours à ce qu'on ne peut pas appe¬ler autrement que la relation duelle parce que, pour le moment on n'a pas d'autre terme pour l'appeler. Il est bien évident que c'est un terme tout à fait impropre. La relation duelle peut comporter un très grand nombre de per¬sonnes, de petits a ou de n'importe quelle lettre de l'alphabet.

Conrad Stein - je vais intercaler un mot, un mot pour dire que quand on parle de la castration, telle que, je crois, l'entend Lacan, qui est en cela freudien, il n'y a pas du tout d'écart, il n'y a aucune opposition de Lacan à Freud en cette matière, quand on parle de la castration, il ne faut jamais oublier que pour nous le concept de castration est un concept positif. C'est le concept de l'accession à un pouvoir véritable, et c'est là que se situe sa relation avec l'idéal du moi, c'est un concept positif figuré par l'image négative d'un manque.
Tout ce qui se situe dans la marge entre la positivité de ce concept et sa figu¬ration qui est celle, négative, d'un manque, c'est quelque chose d'essentiel à la problématique de l'analyse. On a souvent tendance à confondre la castration avec ce que les patients de Freud lui disaient lorsqu'il en parle dans Analyse ter¬minée et analyse interminable : de toute façon, tout ce travail que nous avons fait depuis quelques années, c'est bien gentil mais moi je n'aurai pas de pénis (si c'est à une femme) ou moi je suis quand même toujours exposé aux risques de le perdre puisqu'il existe, puisque j'en ai un, je peux le perdre (si je suis un homme). Or, justement, ça c'est le complexe de castration. Le complexe de cas¬tration et la castration, au sens où l'on entend Lacan, ce n'est pas la même chose. je crois que c'était quelque chose qu'il fallait dire. C'est justement là que le -195-

L'objet de la psychanalyse
malade introduit ce leurre auquel Freud s'est peut-être laissé prendre. Car en définitive, en plaçant les choses sur un plan beaucoup plus terre à terre de ce qu'on peut dire au patient, on est quand même amené à lui montrer, et c'est là qu'intervient justement la structure du transfert dont vous parliez, en citant Lacan, opposée à son historicité, on peut quand même être amené à lui montrer, par exemple, lorsque c'est une dame qui se plaint de n'avoir pas de pénis, de lui dire que de toute façon l'analyse ne lui en donne pas un, que ce dont elle se plaint, de ne pas avoir de pénis, que son envie du pénis n'est rien d'autre que ce avec quoi elle essaie de présenter au psychanalyste un leurre. Car ce n'est pas vrai qu'elle a envie d'un pénis. Ce n'est pas vrai dans l'absolu. C'est vrai dans la mesure où cette envie lui permet de maintenir le psychanalyste dans la position que j'ai désignée comme étant celle du contre-transfert. Il faudrait dire ça d'une manière plus précise.

Irène Perrier-Roublef - C'est exactement celle à laquelle Breuer s'est laissé prendre avec Anna O. Lacan dit la même chose et d'ailleurs, l'idéal du moi est en relation avec la castration puisqu'il apparaît chez Freud dans le déclin du complexe d'Œdipe.

Conrad Stein - Ce n'est pas contradictoire avec ce que j'ai dit sur la priva¬tion... Il faut voir justement les origines de l'idéal du moi.

Ginette Michaud - C'est très très marginal à la discussion mais c'est à pro¬pos d'une remarque qu'à faite Stein tout à l'heure sur ce qu'il croit être du trans¬fert comme non révélé par l'analyse. Enfin comme révélé par l'analyse et comme préexistant. Je pense qu'on ne peut qu'aller dans ce sens là. Le premier est Freud qui l'a bien défini comme ça, comme quelque chose qui est révélé par la situa¬tion psychanalytique et qui préexiste, qui n'est pas repris, qui n'est pas réarti¬culé en dehors mais qui préexiste à la situation psychanalytique. On peut dire également que, à partir du moment où il peut exister un support autre que la situation analytique, c'est pour ça que je trouve que le terme duel n'est qu'un élément partiel, qu'une définition partielle de ce dont il s'agit, que donc à partir du moment où il peut exister une situation où le mécanisme du transfert puisse être repris et articulé, on peut peut-être le mettre à jour et s'en servir et l'articu¬ler, de la même façon qu'on peut s'en servir en analyse. Par exemple, si on peut dire, très sommairement, le transfert en analyse, enfin, l'analyste est celui qui est le révélateur du transfert, sur qui porte le transfert, qui est en même temps, le destinataire donc du message et le lecteur du message, plus ou moins. Si pat exemple, dans un organisme, dans une institution de soins où il existe ces méca¬nismes, où quelque part une structure puisse être en position de polariser ce mécanisme ou une autre structure ou la même ou une personne, dans la posi¬tion analytique qui soit l'analyste ou qui soit le médecin, puisse se servir de ce -196-

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phénomène, je crois qu'on peut à ce moment-là reprendre des mécanismes de transfert qui ne sont pas forcément superposables au transfert de la situation psychanalytique. C'est pour ça que le terme duel c'est un terme, enfin, on peut situer l'analyse comme situation duelle à partir du moment où elle est située en négatif par rapport à un grand Autre, défini on peut dire, en terme d'exclusion. Justement en analyse l'analyste n'a ni de rapports avec la famille, ni de rapports avec les amis, se situe en miroir, par rapport à ce qui va être projeté là.
Dans une institution, dans un groupe thérapeutique, la situation est tout à fait différente. Il n'y a pas ce système d'exclusion et c'est justement la possibilité de polariser tout ce qui est ailleurs vécu comme système d'exclusion et qui doit être repris pour être thérapeutique, pour que les mécanismes de transfert ne puissent pas échapper au traitement, à la thérapie du malade globalement. Et pour éviter le passage à l'acte, ça se transforme en acting-out c'est-à-dire lisons mécanismes qui font sens pour le désir, enfin, pour la demande, disons, de celui qui est dans cette situation et puisse être repris par ailleurs sur le plan thérapeutique. Enfin je crois que là, il y a quelque chose à développer.

Irène Perrier-Roublef - Merci d'être intervenue. Est-ce que quelqu'un d'autre veut prendre la parole ? Bernard ? Non. Personne d'autre ? Est-ce que Stein vous voulez dire quelque chose?

Conrad Stein - Écoutez. Je crois que j'ai beaucoup parlé. Merci. Non.

Irène Perrier-Roublef - Vous pourriez avoir quelque chose à dire en répon¬se à Mademoiselle Michaud...

Conrad Stein - Non, tout ce que je peux lui dire c'est que ce n'est pas possible de discuter maintenant. Tout ce que je peux lui dire c'est que cette question m'in¬téresse. Je ne m'occupe pas du tout d'autre chose que d'analyses. Mais ça se situe, je ne crois pas que ça se superpose, mais ça se situe dans la même problématique que quelque mots crue j'ai eu l'occasion de dire à propos d'une conférence que Quesclin a faite à l'Evolution psychiatrique sur la thérapeutique institutionnelle. Et je crois que c'est une chose qui peut intéresser le psychanalyste, disons, en tant que théoricien, mémé s'il n'a pas l'occasion de s'occuper ou l'intention de s'occuper lui-même d'institutions psychiatriques. Disons que je pense qu'il y a quelque chose à apprendre dans ce que les gens qui, comme vous s'en occupent, ont à nous dire. Ça me parait très certain. C'est-à-dire que je ne pense pas que la théorie du soin des malades en institutions puisse être autre que la théorie psy¬chanalytique. Et c'est ce que vous confirmez tout à fait. Donc ça m'a beaucoup intéressé. Alors, pour terminer, je voudrais vous remercier.

Irène Perrier-Roublef - Je vous remercie aussi. La séance est levée. -197-


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Leçon XII 23 mars 1966

J'aimerais que nous ouvrions la fenêtre d'ailleurs, car c'est vrai, je m'aperçois, pour la première fois, que c'est irrespirable. (Je vous verrai après Jean-Paul). Je ne sais pas dans quelle ampleur a pu être diffusé ceci que j'avais fait connaître à qui de droit en posture de le transmettre, à savoir que ce séminaire aujourd'hui était un séminaire ouvert. Peut-être le fait que vous ne remplissiez pas pour autant la salle est-il dû autant à la grève qu'à une insuffisante diffusion.
J'avais, en effet, mon Dieu, assez envie de reprendre contact avec l'ensemble de mon auditoire après cette interruption dont le m'excuse. C'est un manque de ma part, sans doute. Mais enfin, il me fallait bien choisir et faire une fois ce que j'au¬rais dû faire depuis longtemps, à savoir ce voyage aux U.S.A. Il m'a semblé, et encore tout à l'instant, que vous attendiez, enfin que certains de mes auditeurs attendaient que je vous en dise quelque chose. J'essaierai donc de satisfaire, au moins en partie, et d'une façon donc, improvisée, à ce désir.
Avant de le faire, pourtant, je tiendrai à mettre en avant la bonne surprise, qui n'est pas une entière surprise, la satisfaction finale que j'ai eue, disons, d'une bonne surprise que j'avais eue déjà avant mon départ. Pour dire de quoi il s'agit, je vous montrerai tout de suite ce dernier numéro des Temps Modernes, l'article de M. Michel Tort, ici, présent, paru en deux parties, qui s'appelle «De l'inter¬prétation ou la machine herméneutique ». Je ne vous en ai pas parlé avant de vous quitter attendant la fin de cet article, dont je puis dire qu'il m'apporte de grandes satisfactions. Il me semble convenir que porte le nom de Tort, celui qui y relève si bien le gant de ma raison.
En effet, je dirai que, pour qualifier cet article, qui est un véritable ouvrage, je pense qu'il est pour moi d'un grand encouragement de voir de la part de quel¬qu'un dont je ne spécifierai pas encore, enfin, la qualité comme telle, de la part de -199-

L'objet de la psychanalyse
quelqu'un, une mise au point sur quelque chose que j'appellerai tout de suite, que je pointerai d'une façon qui pourrait peut-être être encore mieux qualifiée, mais enfin je ne trouve pas de meilleur terme que celui de détournement philoso¬phique ou encore détournement de pensée.
Quelqu'un de mon entourage immédiat avait cru devoir mettre au premier plan, - ce qui n'était pas sans courage -, les éléments d'emprunt, pas forcément reconnus comme tels depuis longtemps par l'auteur, des éléments d'emprunt à mon enseignement. A quoi il s'était attiré une singulière réponse dont vous pour¬rez, tout au moins certains, mesurer l'inexactitude en lisant un certain numéro de Critique. Le terme de plagiat, qui n'était pas sous la plume de mon élève, avait été mis en avant dans cette réponse, et non même sans en agiter les arrière-plans juri¬diques, assurément, ce n'est pas là la question. Il y a longtemps que j'ai parlé de cette question de plagiat pour souligner qu'à mes yeux, il n'y a pas de propriété intellectuelle.
Néanmoins, après avoir été très longtemps, non seulement l'assistant assidu mais même le confident du dessein particulier de mon enseignement à l'endroit de la psychanalyse, s'en servir et ceci depuis fort longtemps, s'en servir dans des conférences faites en Amérique qui avaient au reste un grand succès, puis dans un ouvrage à des fins qui sont proprement contraires de celles qui constituent le fon-dement de la psychanalyse - mon enseignement étant un enseignement qui, pro-prement, prétend rétablir cet enseignement de la psychanalyse sur ses bases véri-tables - c'est cela que je qualifiai à l'instant de détournement de pensée. Je puis le faire d'autant plus que l'article de M. Michel Tort est précisément la démons¬tration exacte de cette opération scandaleuse qui reflète d'ailleurs le ton général qui à notre époque est celui de ce qu'on appelle plus ou moins vaguement la phi¬losophie. C'est bien pour cela que j'hésitai à qualifier M. Michel Tort de philo¬sophe, l'opération à laquelle il se livre n'ayant rien de commun avec ce qui est, dans ce domaine et dans ce champ, d'usage.
La distinction ferme, rigoureuse, implacable qu'il fait entre ce qu'il en est de l'interprétation psychanalytique et [ce qu'il en est] de ce champ vague et mou que j'ai déjà désigné comme celui proprement de toutes les escroqueries de notre époque qui s'appelle l'herméneutique, cette distinction une fois fixée est vraiment ce genre d'opération que je puisse le plus souhaiter venant de ceux qui m’écou¬tent, et qui m'écoutent d'une façon appropriée, j'entends, en entendant la portée de ce que je dis. L'ouvrage de Monsieur Michel Tort, à cet égard, représente une borne, une borne essentielle sur laquelle, vraiment, on pourra se fonder pour qua¬lifier ce que j'ai voulu dire concernant ce qu'il en est de l'interprétation psycha¬nalytique. En effet, si vous vous reportez à ce que j'ai avancé à la fin de mon sémi¬naire de l'année dernière, concernant la situation créée par l'avènement de la -200-

Leçon du 23 mars 1966
science, cet avènement a été possible dans la mesure où une position était prise qui usait du signifiant, si je puis dire, en lui refusant toute compromission dans les problèmes de la vérité.
Si l'on pense que de par là cette situation est créée, par quoi du champ de la vérité, la question est posée à la science, par chacun de ceux qui se trouvent atteints par cette modification fondamentale, qu'en est-il de la vérité? Que c'est proprement sur ce champ de la vérité, effectivement, que la religion répond mais qui est actuellement inéliminable de toute position philosophique. De partir de ce fait de la distinction, de l'opposition radicale de la religion et de la science, qu'il est impossible, qu'il est intenable, comme peut le faire un Whitehead, d'essayer de répartir les domaines de la science et de la religion, comme deux domaines dis¬tincts d'un objectif qui pourrait avoir quoi que ce soit de commun, que leur dif¬férence est très précisément de deux abords, essentiellement, et radicalement dif¬férents, de la position du sujet.
Que dès lors il s'avère, que si je dis que la psychanalyse, c'est proprement l'in-terprétation des racines signifiantes de ce qui du destin de l'homme fait la vérité, il est clair que l'analyse se place sur le même terrain que la religion et est absolu¬ment incompatible avec les réponses données dans ce champ par la religion pour la raison propre qu'elle leur apporte une interprétation différente. La psychana¬lyse, au regard de la religion, est dans une position essentiellement démystifian¬te. Et l'essence de l'interprétation analytique ne peut, d'aucune façon, être mêlée, à quelque niveau que ce soit, de l'interprétation religieuse de ce même champ de la vérité.
C'est en ce sens que je dirai que M. Michel Tort, en articulant ceci jusqu'au point où ceci rejette dans le même champ à démystifier la presque totalité de la tradition philosophique, dialectique hégelienne comprise, s'est démontré en cette occasion être, ce que je ne peux en fin de compte qualifier que d'un mot, puisqu'il n'y en a pas d'autre à ma portée pour l'instant, un freudien. Et ceux qui méritent d'être qualifiés de ce terme sont, à ma connaissance, proprement à compter sur les doigts.
Après avoir rendu cette justice à M. Tort, l'avoir remercié, lui offrir à cette occasion, tout ce qui pourra lui convenir pour adapter son ouvrage dans quoi que ce soit qui puisse être de mon orbe, comme façon de le republier, l'avoir aussi désigné à l'attention de tous, et prié chacun de s'y reporter, et je dirai ligne par ligne, eh bien mon Dieu, j'essaierai de vous dire un peu ce que vous attendez, m'a-t-on dit, à savoir mes impressions de ce court voyage d'Amérique, puisque j'y ai passé vingt-huit jours.
Aborder, surtout d'une façon, comme ça, un peu impromptue cette expérience, ce n'est peut-être pas très commode. D'abord parce que, il y a là des conséquences pratiques, des projets dont je ne puis après -201-

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tout faire état qu'après en avoir conféré avec mes collaborateurs les plus proches, et dont, après tout, je ne dois la confidence qu'à eux. C'est pourtant bien tout de même sur ce champ de ce que j'ai pu rencontrer là-bas de la réalité, disons, psy¬chiatrique, voire universitaire dans son ensemble, que vous m'attendez, peut-être même pourquoi pas, m'attendez-vous sur... mes souvenirs de voyage.
Prendre contact avec ce qui n'est un nouveau monde après tout que pour moi puisque j'ai attendu mon âge avancé pour y mettre le pied, ceci suggère peut-être à certains, quelque curiosité, je ne vais sûrement pas me mettre à jouer devant vous au Keyserling à propos de cette rencontre. Et tout de suite, je dirai que la prudence et enfin le respect du réel me commandent, après une traversée aussi courte, surtout de m'abstenir de jugements. je pense, d'ailleurs, foncièrement, et pas de cette date, que le bénéfice à tirer d'un voyage c'est qu'on voit au retour, ce qui vous est bien connu, familier, d'un autre oeil. C'est là, la véritable découverte d'un voyage. Et c'est en ce sens que ce voyage est une grande découverte car je ne sais pas encore jusqu'où va aller le fait que je vois ici les choses d'un autre oeil, mais je suis certain qu'à cet endroit, ce voyage ne sera pas sans conséquence.
Comment essayer de dire ça? Mon premier sentiment là-dessus ? Il s'agit dans ce que je vais dire, de mon expérience. Vous voyez bien comme je le situe. Il ne s'agit pas d'un jugement sur les États-Unis d'Amérique. Il s'agit de ce que moi, j'y ai vu et qui tout d'un coup laisse prévoir tout ce que je vais, par exemple, à partir de maintenant laisser tomber dans mon discours. Tendance, indication... Il n'est pas sûr que j'aille aussi loin que je vais le dire. Le départ d'un tel effet, je vais essayer de le résumer en une courte phrase. Il m'a semblé rencontrer un passé, un passé absolu, compact, un passé à couper au couteau, un passé pur, un passé d'au¬tant plus essentiel qu'il n'a jamais existé, ni à la place où il est pour l'instant ins¬tallé, ni là d'où il est censé venir, à savoir de chez nous.
Évidemment, ceci peut venir peut-être d'un excès de tourisme. Le fait qu'à New York j'ai rencontré des églises gothiques et même des cathédrales à tous les coins de rues, je dis à tous les coins de rues, il y a des gens qui y ont été qui peuvent dire que c'est vrai, on ne l'a pas assez souligné et c'est comme ça, pourtant le fait que l'Université de Chicago - à laquelle j'ai cru devoir abou¬tir y mettant d'ailleurs un terme à la série de six conférences que j'ai faites là-bas, j'y tenais beaucoup parce que Chicago est un endroit qui est élu dans mon histoire - il s'y tramait des choses bien intéressantes, celles qui devaient être en principe destinées à me retirer désormais toute possibilité de parole, je n'étais donc pas du tout mécontent d'aller l'y porter moi-même. A Chicago j'ai vu une Université toute entière, mais une université, là-bas, vous savez, c'est très grand, toute entière construite en gothique. Une centaine de bâtiments d'un gothique, je dois dire, parfait, je n'ai jamais vu de plus beau gothique, de -202-

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plus pur gothique, c'est rudement bien fait. Le faux gothique vaut largement le vrai, je vous l'assure.
Nous savons que les méthodes universitaires dans tous les pays du monde, res¬tent datées de l'époque gothique. La Sorbonne, par exemple, est toujours struc¬turée comme à cette ère de sa naissance qui était à l'époque gothique. Elle se dis¬tinguait déjà par une violente, manifeste opposition à tout ce qui pouvait se créer de neuf, comme nous le savons à propos de cette condamnation que je vous ai rappelée récemment qu'elle a cru devoir porter contre Saint Thomas d'Aquin qui était un petit audacieux novateur.
Quand je parle de la gothicité de l'université, je ne dis pas pour autant qu'elle en soit restée toujours aux mêmes principes; elle a plutôt déchu. A l'époque gothique, justement on maintenait très sévèrement ce principe des deux vérités dont je vous parlais tout à l'heure. Quand on faisait de la philosophie, c'était pas pour défendre la religion, c'était pour l'en séparer. De nos jours, nous avons pro¬cédé à ce mixing dont, bien entendu, les résultats s'étendent. Ceci n'est qu'un rap¬pel de ce que je disais tout à l'heure. En tout cas, il y a une chose certaine, c'est que la Sorbonne à l'époque où elle était de bonne gothicité, n'était pas construi¬te en gothique, pas tout au moins dans ce gothique parfait de l'Université de Chicago.
Ceci n'est qu'impressif. Vous avez quand même le même sentiment quand vous voyez en masse entassées dans des musées ces formidables et inimaginables collections d'impressionnistes qui semblent là comme exilés, comme prisonniers, extraits de cette atmosphère, de cette lumière parisienne de la fin du dernier siècle où ils sont éclos, qui sont visités dans une sorte d'usage cérémonial par des hordes de femmes et d'enfants qui défilent, je dois dire, à quelque heure de la journée, à quelque jour de la semaine qu'on survienne, devant cette sorte d'éclat incompa¬rable et déchirant qu'ils prennent de leur accumulation même, comme si c'était là en effet le lieu où devait échouer le produit, enfin, éclatant, d'un art que nous avons, il faut bien le dire, ici, particulièrement dédaigné, je veux dire au moment où il surgissait. Et c'est donc une fois de plus notre passé là massif, qui se trouve là-bas, je dirais, d'une certaine façon peser très lourdement sur quoi que ce soit d'autre qui semblera après tout appelé à naître dans notre société qui existe depuis assez longtemps pour avoir ses maîtres propres de culture.
Évidemment, il y a des petits bourgeons de temps en temps. Je ne peux pas vous dissimuler la satisfaction que j'ai eue à voir un appartement tout entier meu¬blé de menus échantillons de ces petites poussées comme ça de fièvre créative qui s'est intitulée elle-même de la rubrique du Pop Art. C'était un type qui avait fait fortune dans les entreprises de taxi et qui s'était trouvé être effectivement un des premiers à financer, c'est-à-dire à donner par-ci par-là deux cents dollars à ce -203-

L'objet de la psychanalyse
groupe jusqu'alors dispersé de gens qui s'étaient lancés dans un certain registre dont je ne veux pas vous décrire ni les principes, ni l'aspect, ni le style, ni enfin ce qui rayonne de ce Pop Art. Ce que je veux dire c'est que ce personnage qui res¬tait là, son appartement entièrement meublé, habillé ses murs couverts de fruits, des œuvres du Pop Art, m'a fait un long discours très boniment pour m'expli¬quer comment il avait perçu, aidé, soutenu ce Pop Art. J'ai trouvé ça extraordi¬nairement sympathique. Et quelque chose me paraissait dans cet art en rapport avec la société qu'il soutenait. Malheureusement quand j'ai, sans aucun sens par¬ticulier, mon Dieu, du paradoxe, car j'avais éprouvé à cette expérience un assez vif plaisir, j'en ai fait part aux gens très distingués que je rencontrais à New York, j'ai senti une certaine réserve. On me regardait d'un drôle d’œil. Je veux dire qu'on se demandait si je ne poussais pas la plaisanterie un peu loin car le Pop Art pour l'instant, semble bien et déjà rentré dans les dessous et même ce qui lui a succédé à savoir l'Op Art.
Bref, ce que j'appelais tout à l'heure la dominance du passé, je viens de vous l'illustrer, j'improvise, je m'excuse, d'être si long, je viens de vous l'illustrer dans des champs qui ne sont pas à proprement parler ceux qui nous intéressent mais c'est peut-être que je ne voudrais pas trop en dire, que je voudrais épargner ce qu'après tout, je ne connais qu'imparfaitement et forcément par des gens qui, eux, étaient plutôt aspirants à ce que quelque chose change de ce que nous appellerons le mode d'enseignement de la psychologie, voire de la psychologie dans la méde¬cine, de ce qui était le statut, le mode de vie, les habitus du psychiatre.
Après tout c'est extraordinaire, je prends les termes propres de quelqu'un qui me parlait, c'est extraordinaire la facilité de la vie, là-bas, pour un psychiatre, on n'a vraiment pas besoin, me disait-on, de se donner de la peine pour avoir de la clientèle. Et à partir de là des noms m'ont été cités qui ne sont pas des moindres, qui sont tout à fait capables d'être ceux auxquels je pourrais épingler des propos comme ceux-ci : « mon Dieu, pourquoi se poser des questions, et surtout si peu que ce soit métaphysiques, alors mon Dieu qu'après tout, tout va si bien, qu'on finit son ouvrage à 5 heures et demi, on boit son whisky, on lit un roman, habi¬tuellement d'espionnage et qu'on se place devant sa télévision ». Je ne vois pas pourquoi on reproche, à ce qui constitue une classe sociale, d'avoir ses commo¬dités, simplement c'est à nous de nous apercevoir de ce que cela peut comporter, bien sûr, d'inertie, d'installation.
Eh bien, quelles que soient les apparences, il ne faut pas croire pourtant que sur ce fond, sur ce fond très particulier qui est peut-être, si je puis dire, l'envers de ces gratte-ciel, de cette verticalité monumentale, qui est d'ailleurs, chose sin¬gulière, n'est-ce pas, le privilège exclusif des banques, à côté de ça il y a tout un monde horizontal qui est précisément celui habité par les gens de la classe que -204-

Leçon du 23 mars 1966
J'évoquais à l'instant, à savoir un monde infini, une mer de petites maisons de deux étages parfaitement imitées du style anglais, dans lesquelles vivent avec, mon Dieu, ce qu'on peut appeler tous les agréments de l'existence, un personnel considérable qui est précisément celui qui nous intéresse à l'occasion puisque c'est celui au milieu duquel j'étais appelé à me déplacer en pérégrin ou en pion¬nier, comme vous voudrez. Détroit, où j'ai passé, est une ville de 25 km de large sur 18 km de longueur ce qui, quand on va chercher un bon restaurant, entraîne un temps malgré tout considérable pour la traverser en auto. Encore que le cœur de cette ville soit constitué par un nœud d'autoroutes. A l'intérieur de ce réseau d'autoroutes, vous avez les allées dont je vous parle avec les innombrables petites maisons et toutes celles où j'ai pénétré bien sûr, étant donné la classe des gens que je voyais, étaient fort bien meublées et plutôt encombrées d'objets d'art emprun¬tés aux pérégrinations à travers le monde qui sont nombreuses, comme vous savez, des personnages intéressés.
Tel est pour le style et le complément de ce que j'ai appelé tout à l'heure cette sorte d'inertie passéiste et d'un passé singulier. je reviens là-dessus, car cela m'a suggéré cette forme de question qu'il y a une dimension du passé qui est à défi¬nir comme essentiellement, radicalement différente de celle qui nous intéresse sous la rubrique de la répétition. Le passé dans lequel n'intervient à aucun degré, et c'est bien un sentiment de cette sorte que j'ai eu à la rencontre de cet extraor¬dinaire passé, c'est que c'est un passé sans aucune sous-jacence de répétition.
C'est peut-être ce côté singulier, frappant, impressionnant, je vous l'assure, qui m'a donné, tout au moins disons le sentiment et qui est celui, enfin, d'une pâte absolument impossible à remuer. Car ce n'est pas dire pour autant que je n'ai ren-contré là-bas de nombreuses occasions de dialogue. Et je dirai que sur les six auditoires que j'ai eus, nommément à l'Université de Columbia, dès mon arrivée, à M.I.T., Massachuset Institute of Technology, à l'Université de Harvard, Center for Cognitive Studies, à l'Université de Detroit où j'ai parlé devant le collège des professeurs, - après une de ces sortes de cérémonie qui consiste en un déjeuner que l'on prend dans un salon fort confortable, qui se distingue par l'absence de toute boisson vinique dont ce n'est pas le privilège des États-Unis -, à l'Université Dan Harbour à quelque 55 km de là, qui est une ville, alors, - j'ai parlé de l'Université de Chicago, le mot ville était une métaphore au lieu que pour l'Université Dan Harbour, ce n'en est pas une, la régulation de quelques 30 000 étudiants qui vivent là dans une ville quasiment spécialisée pour les recevoir, et enfin à l'université de Chicago. Le public étant diversement dosé selon ces diffé¬rents endroits, plus de linguistes et de philosophes, peu de médecins à Columbia mais par contre un public presque entièrement médical à Chicago, ceci tenant au fait que les parties de l'Université auxquelles s'étaient adressées mon ami Roman -205-

L'objet de la psychanalyse
Jakobson à qui je veux maintenant ici rendre hommage de toute l'entreprise dont il a été à la fois l'initiateur et l'organisateur. Eh bien, je dois dire que sur ces 6 auditoires, j'ai eu en réponse à ce que j'ai cru devoir articuler, - dont je n'aurai peut-être le temps de vous donner idée - en réponse, les questions, mon Dieu, les plus pertinentes, les plus intéressantes que j'ai eues avec les professeurs de diverses spécialités avec lesquels, grâce à leur accueil et leur charmante hospitali¬té, j'avais ensuite, tout au long de la journée, ou lors de rencontres, dîners et autres festivités, l'occasion de m'expliquer. J'ai eu le sentiment d'une très grande ouverture à des choses que j'apportais et qui, à leurs oreilles, étaient pourtant incontestablement inédites. Je parle ici du milieu universitaire. J'excepte, là comme partout, ce que nous appellerons le milieu eye-brow, la haute intelligent¬sia localisée, pour moi tout au moins, pour ce que j'ai rencontré à New York.
Car à New York mon enseignement est inédit, peut-être il ne le sera proba¬blement pas toujours. Mais il est loin d'être inconnu. Comme on vous l'a dit sans doute déjà très souvent, New-York n'est pas l'Amérique. New-York sait parfaitement ce qui se passe ici et la petite place que j'y tiens n'est pas ignorée. Mais pour revenir à mes contacts avec l'Université américaine, mon sentiment est confirmé d'ailleurs par mes interlocuteurs, qui m'ont dit ce qu'il fallait que j'en attende et que je n'en attende pas, mon sentiment est que le champ est très large des lieux et des points où vous pouvez retenir l'attention, nouer des liens, élaborer des contacts qui seront suivis, enregistrés, publiés. J'ai rapporté quelques échantillons de revues à proprement parler intérieures à des universi¬tés et que j'ai même lus en route avec un très vif intérêt car il y a des articles excellents, de toutes sortes et de toutes espèces et on peut dire que tout est à faire. On peut dire aussi que rien n'est à faire car assurément, avec autant d'ou¬verture, d'accueil, voire de succès, le sentiment, le sentiment au moins actuelle¬ment général, - je parle parmi mes interlocuteurs, je ne me permettrai pas d'avoir un sentiment moi-même -, est qu'en aucun cas on ne changera rien à l'équilibre actuellement atteint qui laisse très suffisamment de liberté à chacun aux entournures. Une personne qui entraîne avec elle un nombre suffisant de collaborateurs n'est certainement pas empêchée de travailler et le tout s'installe donc dans une juxtaposition de coexistence vitale qui semble bien pour l'instant exclure, même si l'on aspire, un renouvellement de style et spécialement dans ce qui nous intéresse, dans ce qui m'intéresse, à savoir le statut de l'enseignement de la psychanalyse, qu'on n'arrivera à rien qui ressemble à un renversement de courant, à un reflux, à un retour de marée, à tout ce que vous voudrez qui res¬semble à un changement fondamental.
Néanmoins entre ce tout à faire et ce rien à faire, je crois que mon penchant pour l'instant est assurément, mon Dieu, ne serait-ce qu'à la façon de relever un -206-

Leçon du 23 mars 1966
défi, et puis il y a autre chose dans le monde que les États-Unis d'Amérique du Nord, d'y faire quand même au moins quelque chose sous la forme de publica¬tion et c'est là ce que je réserverai quant à mon projet, à mes élèves plus proches. Y ajouterais-je, en deux mots, le complément, la confidence de ceci, que, au cours de ce petit travel qui n'est presque qu'un petit trip, je me suis réservé à la fin huit jours, pour mon plaisir personnel et qu'ayant projeté d'abord de le faire dans l'Ouest américain, j'ai changé mon projet, ne pouvant soudain résister à la proxi¬mité de pays pleins de magie pour certains d'entre vous, qui s'appelle le Mexique; j'y ai été passer huit jours.
Je ne vous en parlerai pas longuement maintenant. Je n'y ai pas du tout eu, là, la vie d'un missionnaire. J'ai eu celle d'un touriste, il faut bien le dire, rien de plus. Enfin les choses que j'ai vues m'ont touché en deux points. C'est qu'on ne peut qu'être très impressionné de voir quelque chose, enfin moi, quelque chose qui est bien la religion antique, puisque tout à l'heure nous en parlions de religion, de ces peuples qui sont toujours là, absolument inchangés, le visage et j'oserai dire le regard de ces Indiens, toujours les mêmes, que ce soit ceux qui vous servent à pas discrets dans les couloirs des hôtels ou qui habitent les cabanes encore de chau¬me au bord des routes, ces Indiens qui ont la même figure exactement, que nous voyons figée dans le basalte ou le granit, ces fragments flottants que nous recueillons de leur art antique, ces Indiens ont là je ne sais quoi d'un rapport qui persiste avec la seule présence sur les monuments de ce qu'on appelle impropre¬ment pictogramme, idéogramme ou autres désignations impropres de ce que nous pouvons appeler hiéroglyphes et aussi bien pas toujours déchiffrés mais dont la reprise par les peintres contemporains ou les architectes [est manifeste] car à Mexico, il y a sur les murs d'une bibliothèque ultra-moderne, par exemple, les quatre façades entières décorées de ce que nous pourrions appeler l'usage d'épaves de ces formes signifiantes.
Ce qui se véhicule par là me semble quelque chose d'à la fois énigmatique et en même temps d'aussi impressionnant par cette sorte de lien invisible à travers une cassure irrémédiable qui subsiste entre les générations qui se lèvent et celles de ces étudiants qui peuplent une université à Mexico, je dirais, la plus énorme de toutes celles que j'ai vues, avec ces signes, ces signes avec quoi quelque chose est à jamais rompu et qui pourtant sont là, traduisant d'une façon visible, ce que je ne pourrais appeler, parce que je suis devant cet auditoire, qu'un rapport conser¬vé avec ce qu'il y a de si sensible dans tout ce que nous savons de ces cultes antiques; cette chose à quoi n'ont rien compris, sinon par un effet d'horreur, les premiers conquérants, et qui n'est autre, que partout visible, partout présente, partout accrochée, comme en forme de breloque toutes les formes de la divinité, qui n'est autre que l'objet a. -207-

L'objet de la psychanalyse
Nous aurons sans doute, peut-être, à y faire allusion pour la suite et peut-être aurai-je l'occasion de vous le donner, à titre, enfin, de simple illustration margi¬nale mais non sans doute sans portée, à ce que je continuerai de vous en dire. Eh bien, il est inutile au milieu de tout ça de vous signaler ce que je pensais voir s'en esquisser comme conséquence.
je me suis donné un mal énorme, au cours des nombreuses années de mon enseignement, pour faire parvenir à un milieu qui n'était pas spécialement prépa¬ré à le recevoir, un certain nombre d'informations plus spécialement concernant le champ de la linguistique. Vous avez déjà senti depuis longtemps ce que je peux avoir là-dessus de légère nostalgie. Le résultat est que, après quinze ans de cet enseignement, j'ai mis -peut-être un petit peu avant les autres ce petit milieu qui était celui sur lequel j'opérais, - au parfum, au parfum de quelque chose qui, maintenant, cavale tellement partout, à tous les carrefours, à tous les coins de rue, voire sous le nom plus ou moins approprié qui sera bientôt même absolument impossible à nettoyer tellement il va être couvert de ces diverses incrustations de coquillages qui revêtent les épaves, le mot de structuralisme. C'est que c'est plu¬tôt là qu'il va s'agir de procéder à un très, très sérieux nettoyage pour tout de même dire quel est le nôtre, de structuralisme.
Cet effort que j'ai pu faire aussi pour rappeler les conditions de naissance et l'évolution de la science dans ce que ça peut avoir pour nous de décisif, de nous concevoir comme déterminés par cela; il faut bien le dire, j'ai eu la surprise aux États-Unis de trouver une grande partie de mon programme, de ce qui est dans mon séminaire, étalé sur des murs d'une dizaine de mètres de long sous forme de petits diagrammes, sur lesquels d'ailleurs personne ne jetait les yeux, mais qui contenaient absolument d'une façon décisive, les dates, les points tournants et parfaitement bien expliqués dans chaque ligne de la classification des sciences et qui, je dois le dire, si j'étais là-bas et que j'avais à enseigner, m'eussent épargné bien des peines. Car en fin de compte, toutes ces choses là sont au niveau du livre de poche.
C'est là l'intérêt, l'importance de ce que j'appellerai d'un certain côté, l'éva¬cuation du passé qui est du même coup possible si nous en voyons bien la dimen¬sion propre, ce côté d'inertie, on pourrait en laisser la manipulation aux ouvriers de la pelle. Il faut bien le dire, ceci n'est du tout une perspective de mépris. Ce qui apparaît là-dedans au contraire de plus certain, c'est ce que ça dégage concernant notre propre essence, parce qu'à partir du moment où notre passé, à l'état de pur passé, est là-bas existant, sous sa forme parfaite, car, comme je vous le démontrais tout à l'heure, la peinture de l'Université de Mexico, il existe plus parfait qu'il n'a existé. La création impressionniste est là comme une mouche prise dans l'ambre dans une perfection de statut qu'elle n'a jamais eue ici.
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Leçon du 23 mars 1966
Au regard de ce passé qui nous est en quelque sorte..., dont on nous délivre, il y a tout un côté de nous-mêmes qui nous en reste, qui est bien nous tels que nous sommes actuellement et qui n'en est que le ratage. Pour le voir porté à la caricature, c'est encore à Mexico qu'il faut aller et à l'hôtel del Prado s'installer devant une fresque qui a la taille de cette paroi de notre pièce ici, qui est de Diego Rivera et qui s'appelle Un rêve de dimanche après-midi sur l'Alameda. L’Alameda, c'est la sorte de Tuileries de Mexico et la figure que nous prenons sur ce panneau, je ne vais pas vous le décrire, procurez-vous en des photographies, elle est bien instructive.
Voilà donc ce que je crois que nous pouvons apprendre en allant aux Etats¬-Unis et aussi bien sur le sol entier de cette noble Amérique, c'est la figure de tout ce qui a été manqué, au passé, c'est la figure en quelque sorte rétroactive d'une adhérence à quelque chose qui n'a jamais été vécu et qui, comme tel, ne peut pas l'être, sous aucune forme. Si l'on se laisse aller un peu à quelque mouvement que ce soit, celui de l'espoir d'une vivacité, d'une création, assurément tout ce qui vous reste d'un pareil contact c'est une impression vraiment écrasante de ce qu'il peut y avoir de lourd à soulever dans notre monde.
De quoi leur ai-je parlé ? Il est bien certain que je ne leur ai pas fait à propre¬ment parler de séminaire. Quoique mon enracinement dans un certain style n'étant pas si possible à rompre d'un seul coup, c'est à ce penchant, cette habitu¬de, voire ce besoin que j'ai pris d'une certaine façon de crocher mon audience que je dois, à mon étonnement je dois dire, de n'avoir pu en aucun cas me résoudre à leur parler en français, et chose curieuse, d'être vraiment arrivé à leur parler en anglais. L'habitude que j'ai de suivre sur vos visages l'effet assez particulier de cette parole, ne m'a pas semblé extrêmement différente de ce que j'éprouvais devant ces auditoires, à savoir que leur visage captif, sinon illuminé, me donnait bien le sentiment que quelque chose de cet anglais n'était pas de telle nature qu'ils n'en reçussent pas l'impression d'un langage articulé.
Voilà. Alors je leur ai parlé, - je vais vous dire ça en deux mots puisqu'on va se quitter dans quelques instants - j'ai un peu centré les choses, parce qu'il fal¬lait bien me faire entendre, sur quelque chose qui m'a paru percutant. Et moi, vous comprenez, je suis dans mon objet a, pour l'instant, j'essaie de vous l'ame¬ner comme ça, de le faire glisser dans un certain nombre de chaussettes d'où il doit ressortir de telle ou telle façon. Nous verrons ça, nous reprendrons ça la pro¬chaine fois. Il fallait bien que je retourne aux bases. Et après tout, ça m'a permis de les rassembler ces bases. Non pas, bien sûr que je les laisse comme ça aller à la dérive. Mais enfin pourquoi pas! Ça m' peut-être permis de prendre le module d'un discours plus regroupé, plus simplement aussi, plus percutant, encore que le coup de marteau ne soit jamais absent de ce que je vous raconte. -209-

L'objet de la psychanalyse
Peut-être qu'après tout, j'en ferai un petit recueil qui ne sera peut-être pas si mal adapté à des oreilles américaines puisque c'est à des oreilles américaines que je l'ai mesuré. Eh bien, j'ai cru devoir partir de quelque chose qui est tout de même un trait sensible, un trait facile à faire entendre et qui n'est pas nouveau bien sûr pour vous, c'est celui de la distinction de la demande et du désir. Évi¬demment en anglais, je me vantai de m'être fait entendre, c'est évidemment avec un vocabulaire et des raffinements syntaxiques plus réduits que j'ai été amené à parler. Il est tout à fait facile de faire entendre à des gens qui vous écoutent, quand on leur demande quelque chose qu'ils aient à se méfier, que ce n'est pas toujours ce qu'on vous demande qui est justement ce qu'on désire que vous donniez. Il suffit d'avoir un petit peu la moindre expérience. Il suffit d'avoir une petite amie pour que cette vérité soit immédiatement perceptible et après ça vous pouvez entrer dans des considérations structurales.
Oui. Parce qu'à partir de ce moment-là, bien sûr, vous pouvez montrer que le désir doit être extrait de la demande, et qu'il y a ce second temps, que la deman¬de est articulée dans l'inconscient. Il suffit là de faire référence aux vérités que je vous ai rappelées depuis toujours et qui consistent simplement à ouvrir les pre¬miers livres de Freud. En fin de compte, il n'est pas impossible, même devant un auditoire américain, d'introduire l'inscription de la formule qui est au coin, en haut et à droite de mon graphe, à savoir $  D, S barré dans son rapport à la demande, à savoir que c'est précisément là que s'accroche la division du sujet. Ce qui est évidemment réintégrer cette division du sujet au même plan, au même niveau où Freud a introduit la division de l'inconscient et du préconscient, sup¬primer la distance qui sépare ce début de son oeuvre de ce point qui est son point de chute, le splitting de ce qu'il appelle l'ego, c'est-à-dire le splitting du sujet et montrer, par exemple, à cette occasion que cette remarque de Freud que dans l'in¬conscient ne fonctionne pas le principe de contradiction, remarque qui n'est que de première approche, inadéquate en un sens, si elle va jusqu'à impliquer qu'il n'y ait pas de signe de négation dans l'inconscient, car nous savons tous, et à lire les textes de Freud lui-même, que la négation a - je ne dis pas dans l'inconscient, ça ne voudrait rien dire, mais dans les formations de l'inconscient, - des représen¬tants tout à fait repérés et clairs.
La prétendue suspension du principe de non-contradiction au niveau de l'in-conscient, c'est simplement cette fondamentale splitting du sujet. Il y a quelque chose d'autre que j'ai mis au premier plan de mes discours et qui suit, comme un grain de chapelet suit l'autre, cet abord, par la différence de la demande et du désir, c'est la désignation du point qui est le même point de rendez-vous d'où je suis parti tout à l'heure au reste concernant les rapports du savoir et de la vérité, - c'est que ce que Freud nous apporte, - c'est la désignation du lieu d'inciden¬- -210-

Leçon du 23 mars 1966
ce d'un désir particulier et qui est le point par où la sexualité entre en jeu comme fondamentale dans le domaine qu'il s'agit de définir et que ce point s'appelle : le désir de savoir.
C'est parce que la sexualité entre en jeu d'abord par le biais du désir de savoir que le désir dont il s'agit dans la dynamique freudienne est le désir sexuel. C'est parce qu'il entre en jeu sous les espèces que, déjà, avaient repéré et non sans motif les esprits religieux, c'est parce que la cupido sciendi a été située là où il fallait par Freud que tout est changé dans la dynamique de l'éthique, que les autres désirs, le désir de jouissance et le désir de domination s'avèrent n'être pas du même niveau; que l'un se trouve dans cette position dépendante d'être au niveau du nar¬cissisme, que l'autre, désir de jouissance, est précisément là pour nous manifester ce que j'appellerai la duplicité du désir. Car, loin que le désir soit désir de jouis¬sance, il est précisément la barrière qui vous maintient à la distance plus ou moins justement calculée de ce foyer brûlant, de ce qui est essentiellement à éviter pour le sujet pensant et qui s'appelle la jouissance.
Irai-je jusqu'à vous dire que j'ai amorcé pour eux ce qui sera le pas suivant de ce que je vais avoir à exposer devant vous, à savoir, tenant compte de ceci dont bien sûr je n'ai pu que parler dès l'abord, à savoir du lieu de l'Autre, point de position de la vérité, comme lieu où est mise en question la vérité de la demande, comme lieu aussi où apparaît et surgit du même coup la dimension du désir. J'ai pu amor¬cer ce qui, je viens de vous le dire, va être la suite de mon discours et qui, consis¬tant à préciser ceci que le désir, ce désir dont d'abord je vous ai articulé le lieu, disant que le désir, c'est d'abord le désir de l'Autre, la topologie va nous apprendre à mettre en fonction cette sorte de retournement qui est proprement celui que J'es¬saierai de vous manifester au niveau que je vous montrerai, tels qu'ils sont, tel qu'il est faisable, comme on retourne un gant, au niveau de la structure du tore. Que si le désir est à repérer, à mesurer en fonction d'une demande de l'Autre, la structu¬re va nous permettre de voir, la structure qui est la structure du tore, il y a un fon¬dement structural parfaitement, je minimise en disant qu'il est illustré par la struc¬ture du tore, il est soutenu par la structure du tore. Le tore est la substance, l'upokeimenon de la structure dont il s'agit concernant le désir; le tore peut appa¬raître, avec évidence - c'est ce que je vous montrerai à bout de craie la prochaine fois, - que s'y inscrit de la façon la plus claire le rapport qu'il y a du soutien d'un désir, non pas à la demande mais à la demande répétée ou à la double demande.
Et le fait que cette figure qui est proprement celle que je vous dessine ici, le retournement de la structure du tore peut manifester, matérialiser sous vos yeux ce qui s'en peut obtenir et nous verrons ce que signifie « retournement » en fonc¬tion de ce qu'il arrive du retournement quand il s'agit des autres structures topo¬logiques, à savoir du cross-cap et de la bouteille de Klein. -211-



Ce retournement étant opéré, nous avons deux désirs en rapport avec une demande. Cette duplicité du désir par rapport à la demande est à la racine de tout ce qui, dans le champ analytique s'étend aussi loin que ce qu'on appelle confusé¬ment ambivalence et qui peut seule trouver là sa raison.
C'est ce que la prochaine fois, j'aurai l'occasion de vous développer d'une façon plus ample. Et vous voyez d'ores et déjà que ce dont il s'agit c'est de la fonction d'une coupure, que dans ces trois formes que j'aurai à reprendre sous cet angle, c'est la même forme de coupure, à savoir ce que j'ai appelé l'S ou le 8 inver¬sé qui nous en donne la clé et la forme et qui a des fonctions différentes. Bref, pour conclure et dire ce que j'essayais avant tout de faire passer aux oreilles de mon auditoire aux Amériques, c'est qu'il est un domaine isolable dans le champ appelé jusqu'ici psychologique, qui est le domaine de ce qui est déterminable comme champ du langage, et que ce n'est que dans ce champ qui est la parole, que ceci est définissable. C'est la fonction du sujet, fonction du sujet qui n'est pas, comme j'ai pu le voir écrit récemment, fonction d'absence mais fonction au contraire de la présence intense de quelque chose de caché, ce qui est ce qui nous ramène au fondement freudien de l'inconscient et ce qui est ce sur quoi je vous quitterai aujourd'hui en vous donnant rendez-vous pour le séminaire de la semai¬ne prochaine. -212-

Leçon XIII 30 mars 1966

Je rappelle aux quelques-uns d'entre vous qui n'étaient pas là la dernière fois que l'administration de l'École m'a chargé de vous demander de ne pas fumer; de ne pas fumer, cher Alain, c'est une demande de l'administration de l'École.
Cette dernière fois, donc, je vous ai parlé au premier abord de ce que je pou¬vais donner immédiatement de ma visite aux Amériques. C'est là un sujet qui n'a pas fini, je pense, de porter ses fruits ou ses conséquences, dans la suite de ce que j'aurai à vous dire. Pour aujourd'hui nous le laisserons radicalement de côté. On m'entend au fond? Pas très bien. Et que donc ce sujet, je ne le repren¬drai pas aujourd'hui.
Je n'ai pas parlé que de cela la dernière fois et pour ce que j'ai dit d'autre, je me suis aperçu que j'avais mis, disons, certains dans l'embarras, pour ne pas dire, produit chez eux quelque scandale. En effet, j'ai touché à deux points : le premier, à cause de l'article de Michel Tort, j'ai dit, j'ai tenu sur le plagiat quelques propos qui m'ont valu la manifestation d'un étonnement. « Comment, a pu me dire l'un des meilleurs de mes auditeurs, pouvez-vous faire bon mar¬ché, comme vous l'avez énoncé, du plagiat? », répétant ce que pourtant j'avais dit depuis longtemps, depuis très longtemps, depuis toujours, ceux-là le savent qui me suivent depuis l'origine, qu'il n'y a pas de propriété des idées. « Est-ce que vous ne semblez pas tenir beaucoup vous-même que de ce qui vous est dû, hommage à l'occasion, vous soit rendu ? »
Je crois qu'il y a là un point à préciser : si en effet il est bon qu'à chacun, pas seulement à moi, hommage soit rendu de ce qu'il peut apporter de nouveau dans la circulation de ce qui s'articule d'un discours cohérent, ceci ne peut être que du point de vue de l'histoire et d'une façon qui doit y rester limitée. Qui donc songerait, faisant un cours de mathématiques, à rendre à chacun des initiateurs de ce qu'il est amené à articuler dans son cours, sa place et son dû ? Tout ceci -213-

L'objet de la psychanalyse
reste assimilé, réintégré, repris, généralisé ou particularisé selon les cas, et d'une façon après tout qui se passe fort bien de toute référence au premier temps de la mise en circulation d'une démonstration ou d'une forme.
C'est pourquoi j'ai entendu déplacer l'accent sur ce que j'ai appelé, d'une façon plus ou moins propre, détournement d'un mouvement de la pensée. Ceci est bien autre chose. Quand un discours, dans ce qu'il a de conquérant, de révo¬lutionnaire pour appeler les choses par leur nom, est en train de se tenir - et de nos jours nous savons où ces discours se tiennent, - pour reprendre les opéra¬tions, voire même le matériel et l'orienter à des fins qui sont proprement celles d'où il entend se distinguer, c'est là qu'il serait au moins nécessaire de rapporter les éléments du discours là où on les a pris et où ils ont été créés, orientés, à une fin parfaitement articulée et claire et qui est celle qu'on entend desservir. Si l'analyse est une opération qui se poursuit en référence à la science et, en tant que reposée d'une façon entièrement orientée par l'existence de cette science, la question de la vérité, cette interrogation, est par l'analyse portée à son maxi¬mum, au maximum d'étroitesse précisément, qui correspond à cette visée que c'est la science qu'elle interroge.
Si sur cette question de la vérité c'est la religion qui doit donner la réponse, que ne le dit-on ouvertement ? Mais alors, qu'on ne se targue pas de la position du philosophe, qui jusqu'à ce jour précisément n'a jamais varié de s'en distin¬guer, de cette réponse religieuse. Personne n'a encore osé faire de Freud un apo¬logiste de la religion. Pour quelqu'un ne pas reconnaître que c'est moi qui lui ai appris à lire Freud, alors que cette opération est en cours, pour en détourner l'incidence, de cette lecture, sur les sables du désarroi de la pensée spiritualiste, ceci est proprement une malhonnêteté, non pas d'écrivain qui dérobe tel ou tel passage du discours d'un confrère mais de philosophe. C'est à proprement par¬ler une trahison philosophique à laquelle je ne donnerai pas cette sorte de gran¬deur qui serait de révéler ce qu'il peut y avoir à partir d'un certain moment de malhonnêteté foncière dans la position philosophique elle-même, si elle ignore combien la psychanalyse la renouvelle. Dans ce cas, c'est simplement une mal¬honnêteté débile, un manque absolu de sérieux, un pur désir de parade, dont je remercie Monsieur Tort d'avoir démontré l'inopérance et le ridicule.
J'ai parlé ensuite d'autre chose que j'ai à peine amorcée. J'ai parlé du retour¬nement, introduisant ce que j'ai à vous dire aujourd'hui sur le plan du topolo¬gique, et de ce retournement il s'est trouvé que certains se sont sentis un tant soi peu retournés. C'est qu'à la vérité dans un certain contexte les mots portent et que là encore nous nous trouvons bien sûr rapportés à ce qu'il en est, non tant de l'usage des idées, mais de l'usage des mots. Prendre un mot comme support d'un nœud du discours n'est assurément pas une opération inoffensive, puisque -214-

Leçon du 30 mars 1966
ce mot a déjà pu être pris dans un autre discours. C'est un autre niveau de la fonction de l'homonymie et dans certains cas il peut en effet emporter avec lui certaines conséquences.
Ce retournement que j'ai donc amené au jour, ou plutôt ramené, comme vous allez le voir à propos de la figure du tore, j'ai cru pouvoir le faire d'une façon assez rapide croyant qu'au moins dans une partie de mon auditoire on se sou¬venait qu'à la fin de l'année 1962, c'est le séminaire 1961-1962 sur l'Identification, celui où j'ai mis au jour la fonction fondamentale du trait unai¬re, de la coupure et où j'introduis déjà la fonction des différentes formes topo¬logiques dont le vais avoir à parler aujourd'hui à propos du tore; le 30 mai 1962 exactement, j'ai expressément montré comment s'articulaient deux champs qui étaient proprement ceux des deux tores, si vous voulez, pris l'un dans l'autre telle que cette figure peut le représenter; et comme je l'ai longuement détaillé, comment il est possible de voir dans le roulement de l'un sur l'autre, roulement dont il est démontrable qu'il est spéculativement possible, la possibilité d'un entier décalque de tout ce qui peut se dessiner sur l'un au cours de ce roulement sur l'autre, avec ce que ceci comporte : c'est que la coupure suivante dont j'ai montré l'importance, parce que c'était précisément là ce sur quoi j'ai pendant cette année longuement insisté, que la coupure suivante que nous avions appris à traduire comme le chemin entourant, si l'on peut dire, le corps du tore, c'est la demande.


L'objet de la psychanalyse
Et comme il est nécessaire qu'une demande qui se répète dans cette forme d'équivalence, ne puisse se former que - je m'exprime dans des termes imagés et simples de façon à bien me faire entendre d'un auditoire qui n'est pas forcé¬ment initié aux formes proprement mathématiques qui donneraient à ceci sa rigueur - qu'à faire, si je puis dire, le tour de ce trou central, qui est la propriété topologique essentielle du tore, celle qui introduit dans son extérieur cette énigme de contenir un intérieur par rapport à l'intérieur du tore, ou si vous vou¬lez d'une façon plus rigoureuse, de permettre que des circuits fermés à l'inté¬rieur du tore s'enchaînent ou se bouclent par rapport à des circuits fermés qui sont extérieurs.

je vous l'illustre : voici - je vais le faire dans une autre couleur, - voici un circuit fermé à l'intérieur, vous voyez que c'est un tore. Il est possible de faire un circuit fermé à l'extérieur qui soit bouclé avec le circuit fermé intérieur. Ce qui est strictement impossible dans la formule topologique qui forme depuis toujours le modèle sur lequel s'articule la pensée de l'intérieur et de l'extérieur, qui est la sphère; quelque circuit fermé que vous fassiez à l'intérieur de la sphè¬re, il ne sera jamais pour vous avec un circuit fermé extérieur.


Cette forme topologique étant restée longtemps la forme prévalente pour toute conception de la pensée et restant, immanente à l’usage des -216-
Leçon du 30 mars 1966
cercles d'Euler en logique, c'est précisément là l'intérêt des nouveautés topolo¬giques que je promeus devant vous, et de vous montrer de quel usage elles peu¬vent être pour résoudre certaines impasses des problèmes qui nous sont, à nous, posés par la topologie de notre expérience et qui trouvent dans ces nouvelles formes topologiques leur support et leur solution.
Que ce retournement soit bien un retournement, ceci peut se voir aisément, et je le dis tout de suite. C'est de l'ordre, semble-t-il, de la recréation mathéma¬tique que de le représenter, comme je vais vous le représenter. Néanmoins cela garde tout son intérêt et toute son importance, et comme je ne pourrais pas l'in¬sérer aisément dans la suite de mon discours, je vais vous en donner tout de suite l'image. Considérez simplement ceci comme une introduction à ce qui va vous être dit d'une façon plus cohérente et plus développée.


Ce n'est pas simplement d'un autre tore qu'il s'agit dans celui-ci qui peut ser¬vir de décalque à ce qui est inscrit sur l'autre. Topologiquement, un tore est quelque chose de tout à fait équivalent à ce qu'on appelle en topologie l'inser¬tion sur une sphère d'une poignée. Vous voyez bien que par transformation continue, comme on s'exprime dans certains manuels, c'est exactement la même chose, un tore ou une poignée, que cette espèce de cloche fermée. Il vous sera aisé de comprendre la légitimité du terme de retournement si nous donnons à ce mot son sens intuitif dont ce n'est pas pour rien qu'il évoque la manipulation, la manœuvre, la main. Cette main qui est présente jusque dans le terme alle¬mand pour désigner le traitement, Handlung. La faveur que nous pouvons y trouver est justement celle, sinon de complètement réduire ce qu'il y a de pré¬valence visuelle dans le terme d'intuition, tout au moins de la faire reculer. Déjà les Stoïciens en avaient senti l'importance, toute la nécessité, certains d'entre vous savent ce qu'ils en faisaient de la main ouverte, de la main fermée, du poing, voire de ce retournement que la main image. Ici c'est à proprement par¬ler de cette sorte de retournement qui est lié à l'usage de la main. Le retourne ¬-217-
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ment d'une peau qui recouvre la main, retournement du gant auquel nous fai¬sons référence.
Le fait qu'un gant droit retourné fasse un gant gauche, et plus exactement fasse l'image du gant dans le miroir pour autant que l'image du gant dans le miroir, c'est le gant de l'espèce opposé, voilà le point de départ de l'intérêt que nous portons à ce terme de retournement. N'oubliez pas que cet exemple intui¬tif est proprement ce qui a nécessité pour Kant certains des amarrages de son Esthétique Transcendantale. je ne m'y arrête pas plus longtemps pour l'instant mais consultez le chapitre qui, si mon souvenir est bon, est le chapitre XIII des Prolégomènes à toute métaphysique future. Vous en verrez l'importance qui va s'enraciner plus loin dans toute la discussion entre Leibniz et Newton sur la nature de l'espace.
Pour le cas de notre sphère avec la poignée, elle est uniquement là, surtout sous cette forme, pour vous rendre sensible ceci, qu'un tore est tout aussi retournable qu'un quelconque support homologue sphérique tel que le gant. Car le gant, vous le voyez bien, n'est pas dissemblable, quant à sa topologie, d'une sphère; il suffit que vous souffliez assez fort sur sa baudruche pour le voir se réduire à une forme sphérique. Le tore est retournable également. Il suf¬fit en effet, pour que vous le voyiez tout de suite, que passant par une ouver¬ture quelconque votre main vous alliez accrocher l'intérieur de la poignée pour voir ce qui s'y passe. Voici maintenant ma sphère ouverte pour ma main et retournée. Ici vous voyez se dessiner, avec deux trous dans la sphère, ce qui pourrait apparaître être une poignée intérieure. je vais mettre mon doigt, ici, à l'intérieur de cette poignée intérieure. Il vous est du même coup immédiate¬ment sensible, je pense, qu'à tirer là-dessus, vous voyez se produire, se repro¬duire, une poignée extérieure. Il n'y a pas de poignée intérieure insérable sur une sphère. Toute poignée est toujours une poignée extérieure. La seule diffé¬rence avec la première, c'est celle qui est ici, cela sera de se profiler ainsi dans




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un axe sagittal par rapport à vous, alors qu'elle était ici transversale, autrement dit, de même que les deux tores précédents, d'être l'un par rapport à l'autre, dans une position de déplacement d'un quart de tour, non pas d'un demi-tour, comme dans une translation qui tenterait d'en reproduire l'équivalent, mais d'un quart de tour. Ce quart de tour est très important car il est irréductible à toute translation spéculaire.
Néanmoins il reste au niveau du tore quelque chose qui n'apparaît pas aus¬sitôt qui nous détache des possibilités particulières qui font que le retourne¬ment, la substitution de l'endroit à l'envers et inversement est quelque chose qui reproduit la formation spéculaire. On pourrait dire ici qu'on trouve quelque chose qui, à ce quart de tour près, ferait de l'image retournée du tore après tout quelque chose qui n'est pas, qui est réellement, qui n'est pas fon¬damentalement différent du point de vue topologique et qui en donne enco¬re en quelque façon un équivalent spéculaire. Je le répète, c'est à ce déplace¬ment d'un quart de tour près dont nous allons mieux voir à rapprocher le tore des formes topologiques de sa famille, qu'il est déjà quelque chose qui sépa¬re le tore de toute surface d'homologie sphérique concernant cette relation à l'image spéculaire.
Nous allons le voir maintenant plus en détail. Mais pour ne pas faire baisser, si je puis dire, votre attention, à m'étendre sur ce qui fait la forme générale de ces aspects topologiques qui se distinguent de la sphère, je vais tout de suite matérialiser pour vous ce dont il s'agit : il s'agit du rapport d'un décalque à l'image spéculaire; vous n'avez qu'à vous reporter à ce que j'ai déjà suffisam¬ment, je pense, manipulé devant vous de la surface ou de la bande de Moebius, pour vous rappeler à la fois ce que je vous en dis et ce qui en vient aujourd'hui dans mon explication.
Si la surface de Moebius se fait de joindre les deux extrémités d'une bande ' après un demi tour, et s'il en résulte ce que je vous ai dit, en son temps, une sur¬face unilatère, vous pouvez vous souvenir de ce que je vous en ai dit ici dans mon cours il y a déjà deux ans, c'est à savoir que pour recouvrir cette surface, pour en faire l'équivalent et le décalque, il faudra que vous en fassiez deux fois le tour, c'est-à-dire que partant d'un point ou d'une ligne transversale qui est celle-ci, vous arrivez après un tour, à être à l'envers du point d'où vous êtes d'abord parti et qu'il faut que vous fassiez un second tour, pour revenir conjoindre votre décalque à la ligne dont vous êtes parti. Vous aurez donc un décalque, une surface collée à la première, qui aura diverses propriétés dont la première d'abord est d'être, pour nous, pour parler rapidement, deux fois plus longue que la première, d'autre part d'être complètement différente d'elle, du point de vue topologique. Elle n'est ni homéomorphe ni homéotope; elle n'est -219-

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pas homologue, car elle, au lieu de se conjoindre à elle-même après un demi-¬tour, une demie torsion sur elle-même, elle se conjoindra à elle-même d'une tor¬sion complète, ce qui aura pour effet de vous la présenter de la façon que je peux facilement reproduire en coupant celle-ci par son milieu - j'ai déjà maintes fois fait ce geste, - à savoir quelque chose qui se présente comme une double boucle, laquelle est conjointe d'une façon bien particulière qui reste à préciser, qui n'est pas n'importe laquelle mais dont je vous ai déjà dit, et montré qu'elle a pour propriété d'être applicable sur la surface d'un tore, d'une façon qui reproduit exactement la double boucle et l'inclusion du trou central dans cette boucle, qui est exactement celle-ci.


Cette différence qu'il y a du décalque radical à ce dont il part, c'est là pro¬prement ce sur quoi repose cette distinction que je fais lorsqu'en parlant de l'ob¬jet a, je dis qu'il n'est pas spéculaire; l'objet a étant précisément de la bande de Moebius, ce qui la complète et ce qui est son support, ce qui forme la bande de Moebius pour donner cette surface complétée, auxquels sont donnés légitime¬ment les noms divers de plans projectifs quelquefois ou mieux encore, dans le cas où nous la représentons, cette construction que j'ai maintes fois représentée devant vous sous cette forme dont vous savez qu'elle représente l'entrecroise¬ment de ce qui est la surface qui se gonfle ici dans la partie inférieure de cette baudruche, l'entrecroisement de cette surface avec elle-même qui, ici passe der¬rière, de même ici, celle-ci passe derrière. C'est ce qu'on appelle le cross-cap; la partie supérieure, ou plus exactement, quand nous avons, comme dans cette figure, amputé la partie sphérique inférieure ou calotte, ceci représente ce qu'on appelle le cross-cap ou autrement dit la mitre : l'ensemble de la figure, si vous voulez, pelons-la, pour ça, pour cette forme représentée, la sphère mitrée. Ce qui donne une actualité singulière, si vous me permettez un peu de fantaisie, aux représentations de Dali des évêques morts sur la plage de Cadaquès. Quoi de plus beau, semble avoir deviné Dali, qu'un évêque statufié, pour représenter ce qui nous importe ici, à savoir le désir. -220-



Cette propriété générale d'un certain nombre de fonctions topologiques, de se présenter avec une distinction plus ou moins apparente - mais dont je pense ici vous avoir fait saisir au niveau de la bande de Moebius le caractère, - s'im¬posant alors qu'il peut être, dans certaines des autres formes, plus larvé, voilà ce qui est essentiel à distinguer et qui, pour nous, nous dirige vers ce que, pour par¬ler rapidement, nous appellerons, si vous le voulez, les formes mentales qui sont celles auxquelles nous devons accommoder notre expérience, ce qui est là seu¬lement une approche de la question, laquelle est celle-ci : quel est le rapport de cette structure avec le champ de notre expérience ?
Quelqu'un m'a demandé récemment - j'entends quelqu'un qui n'est pas de notre domaine, qui est un mathématicien fort distingué, dont j'ai l'honneur d'être l'ami depuis quelque temps et que certains ici connaissent au moins par la liaison que j'ai commencé d'établir entre eux et lui, - ce quelqu'un qui n'a pas du tout été inattentif à la sortie du premier Cahier du cercle épistémologique m'a posé certaines questions sur tel ou tel texte de M. Milner ou de M. Miller et s'est inquiété en quelque sorte sur ce dont il s'agissait, si c'était à savoir de modèles mathématiques ou même de métaphores; j'ai cru pouvoir lui répondre que les choses dans ma pensée allaient plus loin et que les structures dont il s'agit, ont droit à être considérées comme de l'ordre d'un upokeimenon d'un support, voire d'une substance de ce qui constitue notre champ.
Le terme donc de forme mentale, comme toujours, est là un terme d'ap¬proche mais inapproprié. N'oubliez pas pourtant que celui qui a introduit de façon éminente cette question de la révision des formes topologiques comme fondement de la géométrie - Henri Poincare pour le nommer, et ces publica¬tions qui commencent, comme vous le savez, au compte rendu de la Société de Mathématiques de Palerme, - entendez bien qu'il s'agissait là de quelque chose qui nécessite chez le mathématicien lui-même une sorte d'exercice, d'exercice d'auto-brisure des cadres intuitifs qui lui sont habituels et qu'il admettait que dans ces références il y avait la source d'une sorte de conversion de l'exercice -221-

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intuitif de l'esprit qu'il considérait comme non seulement fondamental mais nécessaire à l'inauguration de cette révision.
Disons maintenant quelles sont les formes dont il s'agit et quelles sont celles qui vont nous servir. Elles sont au nombre de quatre dont brièvement, à l'usage de ceux pour qui ces termes ont un sens, je dirai que le caractère commun est que la caractéristique dite d'Euler Poincaré, précisément que je viens de nom¬mer, y est égale à zéro. je ne vais pas vous dire ce que c'est que cette caractéris¬tique d'Euler Poincaré, néanmoins, je vais tout de même vous en donner une pointe, un aperçu, sans ça, à quoi bon le nommer? Commençons d'abord par énumérer ces quatre formes. Elles sont
- le cylindre ou le disque troué, ce qui topo logiquement est exactement la même chose.
- le tore
- la bande de Moebius
- et la bouteille de Klein.
Ces quatre formes topologiques ont cette constante d'Euler Poincaré. Pour vous donner l'idée de la différence qu'il y a entre ces surfaces et celle de la sphè¬re, je vous rappellerai que la sphère (j'ai mis des ombres pour la rendre plus mignonne) la sphère et tout ce qui lui est homologue, à savoir par exemple, tous les polyèdres que vous connaissez qui peuvent s'y inscrire, - car quelle que soit la complication de ces polyèdres, ils sont homologues à une sphère, - si vous faites à l'intérieur de la sphère, par exemple, un tétraèdre, vous verrez qu'il n'est pas de nature essentiellement différente, il n'y a qu'à souffler dans le tétraèdre assez fort pour qu'il devienne sphérique [figure XIII - 10]. Eh bien, l'une des incarnations de cette constante d'Euler consiste à prendre, quand il s'agit du polyèdre, le nombre de ses faces (F), le nombre de ses arêtes (A), et le nombre de ses sommets (S), et à y colloquer alternativement le signe plus et le signe moins par exemple + F - A + S (je fais ici un signe moins et deux signes plus et nous avons pour ce qui est du tétraèdre : + 4 - 6 + 4).



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Vous voyez que ceci donne exactement pour résultat le chiffre deux. C'est précisément parce que si vous faite 4 - 6 + 4 ça fait deux. Vous pouvez vérifier ceci à propos de n'importe quel polyèdre; si je vous ai mis le plus simple, c'est pour ne pas vous fatiguer; si vous prenez un dodécaèdre, le résultat sera le même. Mais si vous faites un polyèdre quelconque qui soit inscrit dans un tore, vous vérifierez facilement qu'à faire la même opération, à savoir l'addition des faces avec les sommets, et la soustraction des arêtes, vous aurez zéro.
Maintenant, - changez tout ça - quel est l'usage que nous pouvons faire de ces quatre éléments topologiques respectivement le cylindre, le tore, la bande de Moebius et la bouteille de Klein ? C'est là que nous allons venir maintenant et vous parlant de cet usage, il faut d'abord que je mette l'accent sur certaines des propriétés, l'usage viendra après. Impossible de vous en jeter à la tête, si je puis dire, tout de suite la valeur opératoire dans telle ou telle de nos références, impossible de vous en donner la translation, la traduction tout de suite, si d'abord je ne mets pas en valeur ce qui les distingue l'une de l'autre et ce qui leur donne ces précieuses propriétés, qui ne sont autres, je vous le répète, que les propriétés même de notre champ, que nous voyons ici en raison du fait que ces figures ne sont pas quoi que ce soit que vous puissiez légitimement traduire par ce par quoi je suis pourtant forcé de vous les représenter, à savoir par quelque chose qui s'intuitionne mais par quelque chose qui dans toute sa rigueur ne s'ar¬ticule que de référence symbolique et d'une formulation qui ne se supporte que de l'usage plus ou moins élaboré et combiné de ce que j'appellerai des lettres, pour autant qu'une théorie des ensembles pourrait ici vous amener à ce chapitre particulier de la topologie qui nous attache dans l'occasion, - je pourrais entiè¬rement vous le développer au tableau - sous la forme d'une série de formules qui ne se distingueraient pas à votre regard de l'usage commun des formules algébriques, et que ça serait évidemment d'un cheminement beaucoup plus sûr pour l'usage que nous pourrions en faire.
Autrement dit, il importe, concernant ces surfaces, que vous fassiez la dis¬tinction dans votre esprit, de ce qu'il en est de la surface locale et de la surface globale. Il est de la conséquence de votre capture par ce qui s'appelle l'intuition, autrement dit l'imaginaire, que vous pensiez ces surfaces comme des surfaces locales, c'est-à-dire que vous ne puissiez pas détacher dans l'intuition d'une portion quelconque de ces surfaces de ce qu'implique le fait qu'une surface locale peut faire partie d'un plan indéfini ou d'une sphère, ce qui est équivalent topo logiquement. Mais toute parcelle d'une surface globale, telle qu'elle est définie ici topo logiquement, doit se concevoir comme porteuse essentiellement des propriétés de la surface globale.
C'est pourquoi, par exemple, il ne nous intéresse absolument pas de consi¬- - 223 -

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dérer dans le tore un de ces petits fragments que nous appellerons disque dans l'occasion en tant qu'il peut se réduire à un point. Ceci n'a rien à faire topo logi-quement avec le tore, car ce qui distingue le tore de la sphère où la même chose se produit comme sur le plan, c'est qu'il y a dans le tore des circuits fermés, exactement apparemment équivalents à celui que nous avons défini ici tout d'abord, et dont vous voyez bien qu'il se distingue radicalement du premier en ceci qu'il ne découpe rien à la surface du tore, il l'ouvre simplement, il le trans¬forme en un cylindre, et d'autre part qu'il ne peut, d'aucune façon se réduire à un point puisque le trou central du tore est ce qui arrêterait, si je puis dire, son rétrécissement, [Figure XIII - 11].


Sur un tore, vous voyez bien qu'il existe deux sortes de circuits fermés de cette espèce; voici l'autre. Et vous reconnaissez ici donc les deux formes de cou¬pure que dans un premier abord, j'ai demandé qu'on me suive par hypothèse en convenant d'attacher à l'un la connotation d'une de ces coupures signifiantes que nous pourrions considérer comme représentant la demande, à cette condi¬tion que nous nous apercevions de ce que comporte la répétition de ce cycle quand il ne se ferme pas et comment, pour se fermer, il doit obligatoirement passer par le circuit de l'autre espèce; [figure XIII - 12] que de ce fait, nous nous apercevons pouvoir particulièrement aisément symboliser ce fait que pour nous ce que la demande se trouve supporter par rapport à ce que je vous ai appris à considérer comme sa conséquence à savoir la dimension du désir, elle ne saurait le supporter comme tel qu'à se répéter ce qui du même coup nous suggère quelque originalité spéciale de ce terme de répétition, à savoir qu'il n'est pas en quelque sorte une dimension vaine, qu'en elle-même la répétition développe quelque chose qu'il y a pour nous tout intérêt à illustrer de cette façon.
En effet pour reprendre Poincaré, c'est lui qui a introduit la fable si l'on peut dire, philosophique, l'idée de ces êtres infiniment plats qui pouvaient subsister sur les surfaces topologiques qu'il a mises en circulation. Ces êtres infiniment plats ont une valeur, ont une valeur qui est de nous faire remarquer ceci : à -224-


savoir ce qu'ils peuvent et ce qu'ils ne peuvent pas savoir. Il est clair que si nous supposons une topologie, une structure qui est elle-même de surface habitée par des êtres infiniment plats, ce n'est certainement pas pour nous référer nous¬mêmes à ce que vous voyez forcément ici représenté, à savoir la plongée dans l'espace des dites formes topologiques.
Pour ce qui subsiste au niveau de cette structure topologique, ce que j'appel¬le, au passage comme ça et en m'en excusant, le trou central, il est absolument impossible à apercevoir. Par contre, ce qu'il est possible d'apercevoir, c'est la cohérence des boucles telles que je viens de vous les dessiner. Il est également parfaitement possible à l'intérieur même du système de s'apercevoir qu'une espèce de bande que je vais vous représenter maintenant, si vous voulez pour économiser, sur la même figure, celle-ci qui conjoint en un seul, les deux espèces du circuit fermé qui pour nous, pour nous qui plongeons dans l'espace parce que nous sommes au moins provisoirement assez infirmes pour y trouver un secours, il se trouve y faire circuit à la fois autour de ce que j'appellerai - pour¬quoi, puisque nous en sommes à la compromission, nous arrêter? - le trou intérieur et le trou extérieur.


Cette boucle qui s'appelle, parce que c'est celui qui l'a découvert, un cercle de Villarçon. Il a découvert ceci bien avant qu'on fasse de la topologie; il l'a découvert à propos de propriétés métriques sur lesquelles je n'insisterai pas. Il -225-

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s'est amusé à découvrir que cette sorte de boucle, à condition de la déterminer par une opération bien choisie, pouvait être dans un tore fait par la rotation d'un cercle régulier, que cette boucle elle-même pouvait être circulaire. C'est très facile de s'en apercevoir. Il suffit de pratiquer sur le tore une coupe par un plan bitangent ce qui en coupe se présente comme ça.


Ceci était déjà une première approche; il y avait quelque aperçu topologique dans cette approche de Villarçon. Je n'y fais allusion que pour vous faire remar¬quer que même un être infiniment plat, dans la surface du tore, peut s'aperce¬voir qu'il y a deux séries de ces cercles de Villarçon. Il y a ceux qui vont dans ce sens-là, et puis il y a ceux qui vont dans le sens contraire et qui ont pour pro¬priété de recouper tous les premiers. Bien entendu, vous voyez bien qu'on peut en faire toute une série faisant tout le tour du tore, qui ne se recoupent pas. Ceci pour vous montrer l'élaboration possible, le matériel que mettent à notre por¬tée ces structures pour que quelque chose qui n'est rien de moins que l'articu¬lation cohérente de ce qui se pose à nous comme problème au regard par exemple d'une réalité comme le fantasme.
J'ai insisté dans le début de mon enseignement sur la fonction imaginaire comme étant ce qui supporte radicalement l'identification narcissique, le rap¬port microcosme-macrocosme, tout ce qui a servi jusqu'à présent de module à la cosmologie comme à la psychologie. J'ai construit un graphe pour vous mon¬trer à un autre état et dans une autre référence à la combinatoire symbolique quelque chose qui est aussi une forme d'identification : celle qui fait le désir se supporter du fantasme.
Le fantasme, je l'ai symbolisé par la formule $ coupure (si vous voulez) de a, $  a. Qu'est-ce que c'est que ce a ? Est-ce que c'est quelque chose d'équivalent à l’i (a), image spéculaire, ce dont se supporte, comme Freud l'articule expressé¬ment, cette série d'identifications s'enveloppant l'une sur l'autre, s'addition¬nant, se concrétisant à la façon des couches d'une perle au cours du développe¬ment qui s'appelle le moi? Est-ce que le a n'est qu'une autre fonction de l'ima¬ginaire ? Quelque chose doit tout de même vous mettre en soupçon qu'il n'en est rien, si j'avance depuis toujours que le a n'a pas d'image spéculaire. Mais qu'est-il ? -226-

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Pour vous reposer, parce que je pense qu'après tout, tout ceci est bien aride, je vous dirai qu'une fable, un modèle, un apologue m'est venu à l'esprit, préci¬sément au temps de mes conférences aux U.S.A. mais que je vous en ai réservé la primeur. C'est-à-dire que le mot qui m'est venu à l'esprit pour vous faire sai¬sir où est le problème, ce mot je ne l'ai pas mis en circulation. Je l'ai d'autant moins mis en circulation que je ne crois pas qu'il ait de traduction en anglais. Mais enfin je leur en ai donné quand même une petite idée. J'ai employé le terme frame ou framing. Il y a un mot beaucoup plus beau en français. C'est un mot qui a son prix sur la scène du théâtre, c'est le mot praticable.
Après tout, peut-être certains d'entre vous se souviennent-ils de la façon dont j'ai parlé du fantasme à certaines de nos journées provinciales quand j'y ai fait référence à un jeu, qui n'est point de hasard, du peintre Magritte qui l'a dans ses tableaux répété bien souvent, à savoir de représenter l'image qui résulte - de la poser dans le cadre même d'une fenêtre - d'un tableau qui représente exactement le paysage qu'il y a derrière. A ceux-là, mon introduction du prati¬cable n'apportera rien de nouveau, à ceci près que c'est un petit peu plus mettre l'accent et le point sur les i. Quel est le fruit de la présence du praticable sur la scène du théâtre ? Sinon à une certaine distance, d'être pour nous trompe-l'oeil, d'introduire une perspective, un jeu, une capture dont on peut dire qu'il parti¬cipe de tout ce qu'il en est dans le domaine du visuel de l'ordre de l'illusion et de l'imaginaire.
Néanmoins, si vous passez derrière le praticable, il n'y a plus moyen de s'y tromper. Et pourtant le praticable est toujours là. Il n'est pas imaginaire. Le bâti existe. C'est là très précisément ce dont il s'agit. Il faut avoir poussé les choses assez loin et très précisément dans une analyse, pour arriver au point où nous touchons dans le fantasme l'objet a comme le bâti. La fonction du fan¬tasme dans l'économie du sujet n'en est pas moins de supporter le désir de sa fonction illusoire. Il n'est pas illusoire. C'est par sa fonction illusoire qu'il sou¬tient le désir. Le désir se captive de cette division du sujet en tant qu'elle est causée par le bâti du fantasme. Qu'est-ce à dire ? Est-ce à dire que nous puis¬sions nous contenter de dire que, comme au théâtre, il n'y a qu'à avoir son entrée dans les coulisses pour aller visiter le praticable et en avoir le fin mot ? Il est bien évident que ce n'est pas de cela qu'il s'agit et que, comme les êtres infiniment plats qui habitent ce corps, ce n'est pas à nous déplacer sur la surfa-ce du tore que nous aurons jamais l'idée de ce qui est là, sous forme de trou et qui selon toute apparence doit bien avoir quelque chose à faire avec cet objet a puisque c'est de son existence que dépend la distinction de ces deux boucles D et d qui sont faites autour de cette torsion externe avec celle qui les rejoint à franchir ce trou. -227-

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C'est ici que l'usage des autres surfaces topologiques dont je vous ai annon¬cé)a fonction peut nous être de quelque service. je n'ai pas besoin, je pense, de longuement pérorer sur ce qui peut se décrire au niveau du plan projectif quand il est particulièrement aisé, et je l'ai fait maintes fois, de le représenter ici par ce que j'ai appelé tout à l'heure improprement le cross-cap - car cet impropre nous permet la [...], nous continuons de l'appeler ainsi, je n'aime pas beaucoup la sphère mitrée, - et de nous apercevoir qu'une coupure qui d'une façon très frappante a exactement la même structure de double boucle que celle qui nous permet, au niveau du tore, de mettre en évidence la présence du trou central, même pour les êtres qui l'habitent alors que je vous fais remarquer qu'elle est, au niveau de la simple coupure, du cercle de Villarçon, parfaitement indiscer¬nable, que cette double boucle ici a pour effet, je pense l'avoir suffisamment de fois décrite devant vous, pour que vous vous en souveniez, de séparer la surfa¬ce, contrairement à ce qui se passe pour la double boucle, quand elle est faite sur le tore, le tore reste d'un seul tenant. Mais ici nous avons au centre, cette surfa¬ce de ce que nous pouvons appeler un faux disque, si vous voulez, mais qui est tout de même bel et bien un disque dont vous savez depuis longtemps que je le prends pour support ou encore armature et enfin cause de l'illusion du désir, autrement dit, comme équivalent de l'objet a. L'autre partie du cross-cap étant, ceci est très facile à mettre en évidence - je l'ai fait autrefois, à cette même époque lointaine, en 1962, par des dessins dont certains se souviennent encore, extraordinairement raffinés, - mais vraiment dont je serais ici un peu las de reproduire le détail, ils n'avaient qu'un intérêt, c'est dans certaines des transfor-mations qui consistent à déplier le repli qui se trouve là, et aussi bien à le rédui¬re ici, à s'apercevoir que l'autre partie, appelons-la, la partie B, et celle-là a, que l'autre partie, est une bande de Moebius.


En cours de déploiement, vous pouvez sur cette figure faire apparaître toutes les illusions les plus ravissantes, approchez ça de la forme de la conque de l'oreille, d'une coupe médiane montrant les involutions des formes extérieures -228-
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du cerveau, aussi bien de n'importe quoi d'autre, à savoir une coupe des enve¬loppes embryonnaires; ceci n'a qu'une valeur suggestive et peut-être pas tout a fait sans nous indiquer que quelque chose de ces formes enroulées sont inscrites partout à l'intérieur de l'organisme.
Mais alors, est-ce que nous ne pouvons pas nous poser la question de savoir si nous ne trouvons pas ici la confirmation de ce que nous cherchions, concer¬nant ce que j'ai appelé approximativement jusqu'à présent le trou central du tore, une confirmation de cette indication qu'au niveau du tore, et la chose aura son importance si nous sommes amenés par exemple à symboliser le fonction¬nement en décalque des deux tores d'une façon telle qu'ils nous servent à repré¬senter par exemple une relation spécifique de la névrose, celui qui lie le désir du sujet à la demande de l'Autre. Cette suggestion que, ici, le trou, à savoir quelque chose d'insaisissable, est ce qui représente la place de l'objet a, est-ce qu'à le trouver dans son support au niveau d'une autre surface comme celle du cross¬-cap, nous ne voyons pas là une suggestion qui peut être précieuse du point de vue opératoire ?
Quelque chose nous le confirme, c'est à savoir ceci : un tore, c'est fait de la couture des deux bords des deux trous qui constituent les limites d'un cylindre ou d'un jade troué, comme vous voudrez. Car ce n'est pas pour rien que quelque chose comme les jades troués ça se fait depuis longtemps. Bien sûr, nous ne savons plus ce que ça veut dire mais il est assez probable que ceux qui se sont donnés assez de mal à l'origine pour les faire savaient que ça pouvait ser¬vir à quelque chose. Il n'y a pas tellement que ça de formes trouées naturelles et ce n'est pas pour rien que la gravure chinoise manifeste nettement dans toutes ses propositions et ses associations que ces formes de pierre trouée, qu'elle nous montre avec surabondance, sont toujours liées à des thèmes érotiques.
Comment est-ce constitué un plan projectif ? La forme rigoureuse, je vous la donne d'emblée pour vous montrer à quel croisement on la rencontre et com¬ment on la construit; mais c'est elle qui est à la fois la plus essentielle, je veux dire dans une représentation topologique tout à fait couramment reçue, valable et fondamentale. C'est celle-ci : partie d'une figure qui est faite comme l'autre, vous voyez, des deux cercles qui font bord dans le cylindre et identifiez chaque point d'un de ces cercles avec le point diamétralement opposé de l'autre.
En d'autres termes, ce qui dans la bande de Moebius se représente comme ceci, à savoir que c'est en la tordant d'un demi tour, que c'est en venant appli¬quer cette flèche dans son sens, bien sûr, en l'accoudant à l'autre flèche qui est dans le sens opposé, que vous obtenez une bande de Moebius. Eh bien cette opération-là, faites-la avec deux limites circulaires. Vous aurez ce qui, ici va dans ce sens-là, s'accoler ici, dans ce sens-là. Il est facile de voir à cette coupure même -229-



que dans une pareille topologie qui est celle du plan projectif, le disque central, encore que ça ne saute pas à l'intuition mais quand je vous l'ai représenté comme ça, vous le voyez tout de suite, le disque central n'est pas un trou mais il fait partie de la surface. C'est pourquoi un plan projectif est dit..., je ne vous apprends là, je ne sais pas, ça peut vous surprendre, mais reportez-vous aux manuels de topologie, vous y verrez ceci, qui est considéré comme fondamen¬tal, que le plan projectif est composé de deux parties, à savoir un disque central et quelque chose qui l'entoure qui a la structure d'une bande de Moebius que je considère par cette figure comme suffisamment illustré. A ceci près que ce disque central, lui, puisque c'est un vrai disque, est parfaitement évanouissant, à savoir qu'il est également vrai que le plan projectif, que ce soit ce que je vous dessine là maintenant, à savoir simplement une surface telle que chacun de ses points soient identiques au point diamétralement opposé. Il n'est pas nécessai¬re que le disque central apparaisse; il peut se réduire à n'être rien. En quoi se démontre sa propriété éminente pour représenter telle dimension de l'objet a et très spécialement le regard, par exemple, dont la propriété et les pièges consis¬tent précisément en ceci qu'il peut être totalement élidé.
je ne puis vous quitter sans vous faire remarquer cette chose que je pense avoir déjà suffisamment avancée devant vous pour n'avoir qu'à y faire allusion, c'est que, grâce à la coupure en huit inversé, à la double boucle, le découpage du tore, qui, je vous le répète, reste d'un seul tenant, est fait d'une façon telle qu'à condition d'une couture appropriée, vous en faites très aisément - et il ne s'agit pas là d'une question matérielle, manipulatoire, encore qu'elle le soit, elle n'est -230-

Leçon du 30 mars 1966
point incorporelle - vous pouvez très facilement du tore ainsi ouvert par la double boucle, en y procédant, c'est très facile, je pense que vous le concevez puisque je vous dis que la surface de Moebius coupée par le milieu vient s'ap¬pliquer sur le tore. Inversement si la coupe du tore représente précisément ce qui en isole cette surface à double boucle, vous en faites très aisément une bande de Moebius. C'est là le lien topologique qui nous donne l'idée de la transforma¬tion possible de ce qui se passe à la surface du tore en ce qui doit se passer sur une surface de Moebius, si nous voulons que puisse en surgir la fonction de l'ob¬jet. Néanmoins cet objet a, restant encore là si fuyant, problématique, en tout cas si accessible à la disparition, peut-être n'est-ce pas là ce qui est suffisant. C'est ce qui fera qu'une fois de plus je vous laisserai sur un suspens et vous montrerai comment la bouteille de Klein résout cette impasse.
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Leçon XIV 20 avril 1966


Après ces vacances qui nous ont séparés, il faut que je vous retrouve un mer¬credi préfixé, pour être un séminaire fermé et qui, de ce fait, vous réduit à un nombre d'élèves choisis, ce que je ne trouve pas du tout être une mauvaise façon aujourd'hui de nous réunir, pour les choses que j'aurai à vous dire.
En effet, contrairement à ce qui est le principe de ces séminaires fermés, à savoir que ça devrait, ça pourrait en tout cas être quelqu'un d'autre que moi-même qui, d'abord, au moins pose la question. Eh bien, ce sera moi qui vous parlerai aujourd'hui, ne serait-ce que pour compenser, renouer ce qui a été interrompu par mon mois d'absence au trimestre dernier et aussi, je l'espère, pour amorcer pour la prochaine fois une collaboration qui donnerait à ce sémi¬naire fermé la prochaine fois son caractère propre de séminaire.
Je vais commencer, puisqu'aussi bien ce temps de vacances m'a reporté sur les problèmes présents déjà dans mes premiers propos, de mes relations avec mon audience; je me suis dit, puisque c'est hier soir que j'en ai reçu pour la correc¬tion, que j'allais voir là un signe et que j'allais vous faire d'abord lecture de quelque chose que vous voyez être là en placard qui est destiné à l'annuaire de l'École des Hautes Études. Chaque année parait de chacun de ceux qui collabo¬rent à l'enseignement des Hautes Études un petit résumé de son cours. Ce résu¬mé n'est bien entendu pas celui de cette année, c'est celui de l'année dernière; il n'est pas très en avance, vous le voyez. Mais enfin, il est encore bien temps puis¬qu'aussi bien ça va me donner l'occasion de vous en faire part. Je vous en fait part parce que, comme vous allez le voir, en le rédigeant, j'ai pensé à vous, non pas à vous le lire, je ne pouvais pas savoir que ça viendrait. Mais vous allez le voir, j’ai pensé à vous.
Sans plus de préambule donc, je commence cette lecture. Il s'agit de ce qui l'année dernière s'est appelé : « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse ». -233-

L'objet de la psychanalyse
« Le problème mis au centre - dis-je, dans ce petit résumé qui vous l'imaginez bien est un ultra condensé, - le problème mis au centre tient en ces termes : l'être du sujet. -je suppose que je m'adresse à des gens qui ont assisté à ce séminaire de l'année dernière. - Termes où nous por¬tait la pointe de nos références antérieures. Que l'être du sujet - c'est encore d'actualité cette année, - que l'être du sujet soit refendu, Freud n'a fait que le redire sous toutes les formes, après avoir découvert que l'inconscient ne se traduit qu'en nœuds de langage, a donc un être de sujet. C'est de la combinatoire de ces nœuds qu'est franchie la censure, laquelle n'est pas une métaphore, de porter sur leur matériel» - de ces nœuds du langage.

Pour ces deux petits paragraphes, encore qu'un résumé n'est pas un objet didactique, je rappelle tout de même les très solides fondements de notre départ, qui sont justement ceci que l'inconscient a structure de langage et que la censu¬re ne soit pas une métaphore, ça veut dire qu'elle coupe dans du matériel et c'est de là que nous sommes partis avec Freud, je pense l'avoir résumé là en cinq lignes.
«D'emblée Freud - c'est à l'usage des gens qui trouveraient trop obs¬cur mon résumé s'il élidait ces vérités premières, - d'emblée Freud affirme cette incomplétude et que toute conception d'un recès de la conscience vers l'obscur, le potentiel, voire l'automatisme est inadéquate à rendre compte de ses effets».

Rappel donc que tout ce qui entend faire de l'inconscient une moindre, une virtuelle, une anté, une pré-conscience, n'est pas l'inconscient. Trois lignes donc encore, ce que je précise :
« Voilà qui n'est rappelé que pour écarter toute «philosophie » de l'emploi que nous avons fait cette année - cette année dont j'ai à rendre compte - du cogito, légitime, croyons-nous, de ce que le cogito ne fonde pas la conscience maiSI ustement cette refente du sujet».

« Il suffit de l'écrire : je suis pensant : "donc je suis", - je répète, je suis pensant "donc je suis", c'est ça que je pense, 1 am thinking : "therefore 1 am", - et de constater que cette énonciation, obtenue d'une ascèse... »

Bien sûr, elle ne nous tombe pas du ciel, elle consiste d'abord en un aména¬gement, en un grand balayage de tout savoir actualisé au temps de Descartes qui entreprend cette ascèse,
«... que cette énonciation refend l'être, lequel de ces deux bouts, - je suis -234-

Leçon du 20 avril 1966
pensant donc je suis à la fin, - ne se conjoint qu'à manifester quelque torsion qu'il a subi dans son nœud» - son nœud à l'énonciation.
« Causation ? Retournement ? Négativité ? - avec des points d'interro¬gation - : c'est cette torsion dont il s'agit de faire la topologie ».

Je rappelle ici, dans le paragraphe suivant, sous quel angle j'ai touché à Piaget et Vygotsky,
«… qui, dis-je, du premier au second illustrent le gain qu'on réalise à repousser toute hypothèse psychologique des rapports du sujet au langa¬ge, même quand c'est de l'enfant qu'il s'agit. Car cette hypothèse n'est que l'hypothèque qu'un être-de-savoir prend sur l'être-de-vérité que l'enfant a à incarner à partir de la batterie signifiante que nous lui pré¬sentons - que lui présente loyalement, comme Vygotsky, - et qui fait la loi de l'expérience ».
« Mais c'est anticiper sur une structure qu'il faut saisir dans la synchro¬nie, et d'une rencontre qui ne soit pas d'occasion. C'est ce que nous four¬nit cet embrayage du un sur le zéro, venu à nous du point où Frege entend fonder l'arithmétique ».

Résumé donc en trois lignes de la fonction qu'a joué dans cette année der¬nière notre étude des fondements de l'arithmétique. Le un numérote la classe nulle. Référence aux conférences de M. Miller et M. Milner.
« De là, on aperçoit que l'être du sujet est la suture d'un manque. Précisément du manque qui, se dérobant dans le nombre, le soutient de sa récurrence - c'est l'idée sur laquelle est fondée la théorie du nombre, du successeur, - mais en ceci ne le supporte que d'être - en fin de compte, - ce qui manque au signifiant pour être l'Un du sujet : soit ce terme que nous avons appelé dans un autre contexte le trait unaire, la marque d'une identification primaire qui fonctionnera comme idéal».
« Le sujet se refend d'être à la fois effet de la marque et support de son manque. Quelques rappels de la formalisation où se retrouve ce résultat seront ici, écris-je, de mise. - Et si courte que soit la place qu'on me réserve j'ai tout de même la place de rappeler. - D'abord notre axiome, fondant le signifiant : comme "ce qui représente un sujet [non pas pour un autre sujet mais] pour un autre signifiant". Cet axiome situe le lemme, qui vient d'être réacquis d'une autre voie : - ce que nous venons de dire avant - le sujet est ce qui répond à la marque par ce dont elle manque. Où se voit que la réversion de la formule - de celle du signifiant que je viens de donner avant comme axiome - que la rever¬- -235 -

L'objet de la psychanalyse
sion de la formule ne s'opère qu'à introduire à un de ses pôles (le signi-fiant) une négativité. »
« La boucle se ferme, sans se réduire à être un cercle, de supposer - troi-sième terme, appelez-le comme vous voudrez, après l'axiome et le lemme, - que le signifiant s'origine de l'effacement de la trace. »
« La puissance des mathématiques, la frénésie de notre science ne repose sur rien d'autre que sur la suture du sujet. De la minceur de sa cicatrice; - ne croyez pas que j'emploie un terme qui répugne à un mathémati¬cien, c'est un terme de Poincaré dans son analysis situs, - ou mieux encore de sa béance, les apories de la logique mathématique témoignent (théorème de Gödel) de cette minceur, et toujours, bien sûr, au grand scandale de la conscience. »
« On ne s'illusionne pas sur le fait - moi je ne m'illusionne pas, ni j'es¬père vous non plus - qu'une critique à ce niveau, ne saurait décaper la plaie de la béance du sujet - partout ailleurs qu'au niveau où la science la maintient suturée, à la force du poignet de l'arithmétique, - on ne saurait décaper la plaie des excréments, dont l'ordre de l'exploitation sociale, qui prend assiette de cette ouverture du sujet, - et donc ne crée pas, quoi qu'on en pense, fût-ce dans le marxisme, l'aliénation, - dont l'ordre donc de l'exploitation sociale, dis-je, s'emploie à recouvrir ladite plaie, avec plus ou moins de conscience. » - Il y a beaucoup de choses qui servent à ça.

Discipline de vérité, nous dirons en général,
«... mais il faut mentionner la tâche, - ajouterais-je, n'ajouterais-je pas, servile, je ne l'ai pas mis dans le texte, je l'ai mis à titre de correction d'auteur pour le typo, je ne sais pas encore si je le laisserai, - qu'ici rem¬plit, depuis la crise ouverte du sujet, la philosophie ». [Servante de plus d'un maître] 1
J'ai dit : depuis la crise ouverte du sujet. Je désigne une date dans l'his¬toire de la philosophie, la philosophie, comme on dit, depuis qu'elle est en rapport avec la science, et qu'elle y tient bien mal son rôle... Il est d’autre part exclu qu'aucune critique portant sur la société y supplée – à cette critique, dont je dis que je ne m'illusionne pas, pour le pouvoir

1 - Omis dans la lecture de Lacan, alors que la formule figure dans le texte du compte rendu de l'Annuaire de l'École pratique des Hautes Études.
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Leçon du 20 avril 1966
que nous avons de décaper la plaie des excréments, etc., c'est très impor¬tant - puisque elle-même (cette critique) ne saurait être qu'une critique venant de la société, c'est-à-dire, quelle qu'elle soit, impliquée dans le commerce de cette sorte de "pensement", que nous venons de dire. C'est pourquoi seule l'analyse de cet objet - le pensement - peut l'affronter dans son réel... qui est d'être l'objet de la psychanalyse. (Propos pour l'année actuelle). »
«Nous ne nous contentons pas pourtant de suspendre ce qui serait un aveu de forfait dans notre abord de l'être du sujet, à l'excuse d'y retrou¬ver, bien sûr, sa fondation de manque. »

C'est précisément là ce pourquoi je vous fais cette lecture. Je voudrais jeter, comme une semence, dans ce que j'appellerai votre attitude fondamentale d'au¬diteur.
« C'est précisément la dimension qui déroute, n'hésitais-je pas à écrire, de notre enseignement que de mettre à l'épreuve cette fondation, en tant qu'elle est dans notre audience. Car comment reculerions-nous à voir que ce que nous exigeons de la structure quant à l'être du sujet, ne sau¬rait être laissé hors de cause chez celui qui le représente éminemment - dans notre discours même, - (pour le représenter d'être et non de pen¬sée, tout comme le cogito... tout comme fait le cogito) - a-t-on sauté, vous voyez, on ne perd jamais son temps, - à savoir le psychanalyste ? C'est bien ce que nous trouvons dans le phénomène, notable cette année¬' là, de l'avance prise par une autre partie de notre auditoire à nous don¬ner ce succès, dis-je, de confirmer la théorie que nous tenons pour] uste, de la communication dans le langage, »

ce qui n'est pas toute communication. Mais vous la connaissez depuis longtemps, cette formule! Il faut croire que les miennes ne perdent pas tellement à être rabâ-chées puisqu'il faut effectivement que je les répète et que je les annonce.
«Nous l'exprimons à dire que le message n'y est émis qu'au niveau de celui qui le reçoit. Sans doute faut-il faire place ici- puisque je fais allu¬sion à l'autre partie de mon auditoire, - au privilège que nous tenons du lieu d'où nous sommes l'hôte. - Ceci est un hommage à l'École Normale Supérieure. - Mais ne pas oublier dans la réserve qu'inspire ce qui paraît de trop aisé à certains dans cet effet de séminaire, la résistance qu'elle comporte - cette réserve j'ajoute, - et qui se justifie. Elle se jus-tifie de ce que les engagements soient d'être et non de pensée et que les deux bords de l'être du sujet se diversifient ici de la divergence entre -237-

L'objet de la psychanalyse
vérité et savoir. La difficulté d'être du psychanalyste tient à ce qu'il ren¬contre comme être du sujet : à savoir le symptôme. Que le symptôme, soit-être-de vérité, c'est ce à quoi chacun consent, de ce qu'on sache ce que psychanalyse veut dire, quoi qu'il soit fait pour l'embrouiller. »

Même chez ceux qui l'embrouillent le plus, je suis sûr que j'obtiendrai le consentement à leur jeter tout de suite à la figure ceci, c'est que l'essence du symptôme, notre position dans le symptôme, c'est que c'est un être de vérité.
«Dès lors on voit ce qu'il en coûte à l'être-de-savoir, de reconnaître les formes heureuses de ce à quoi il ne s'accouple, lui, que sous le signe du malheur - du malheur de son patient. - Que cet être de savoir doive se réduire - celui du psychanalyste, - à n'être que le complément du symptôme, voilà ce qui lui fait horreur, et ce qu'à l'élider - l'être du savoir en question, - il fait jouer vers un ajournement indéfini du sta¬tut de la psychanalyse, comme scientifique s'entend. »
« C'est pourquoi même le choc qu'à clore l'année sur ce ressort nous pro¬duisîmes, n'évita pas qu'à sa place se répétât le court-circuit. - Et je fais allusion à une forme sous laquelle ceci nous revint et qui est très impor¬tante. - Il nous en revint, d'une bonne volonté, bien sûr, évidente à se parer de paradoxe - comme elle faisait, - que c'est la façon dont le pra¬ticien le pense, qui fait le symptôme. »

Ça a l'air d'être la suite de ce que j'avançais avant. Pourtant il y a bien lieu que j'y sursaute.
« Car bien sûr, est-ce vrai de l'expérience des psychologues par quoi nous avons introduit le grelot - report au paragraphe Vygotsky, Piaget. - Mais c'est aussi rester, comme psychothérapeute, et ça exactement, au niveau... »

De dire ça qui, en un certain sens est vrai mais qui n'est pas la vérité que nous avons, nous, à dire, qui n'est pas celle à laquelle nous nous affrontons, au moment où j'apporte sur le sujet de la clinique ceci, à savoir que nous avons, comme analyste, à prendre part, dans le symptôme.
« Donc c'est rester, comme psychothérapeute, exactement au niveau de ce qui fait que Pierre Janet n'a jamais pu comprendre pourquoi il n'était pas Freud. La dive bouteille, conclus-je, c'est la bouteille de Klein. Ne fait pas qui veut, sortir de son goulot ce qui est dans sa doublure. Car tel est construit le support de l'être du sujet. »
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Leçon du 20 avril 1966
Voilà. Je ne vous ai pas lu ce petit morceau pour vous donner l'occasion de le connaître car vous n'auriez jamais été de toute façon le chercher dans cet annuaire. Qui lit les annuaires? mais pour...

Madame X. - On pourra avoir ce texte?

Docteur J. Lacan - Ma chère, faites-en faire quelques tirages à part. Bon. Moi, je le donne à l'annuaire. Je n'en fais pas faire le tirage à part. Personne ne le fait. Mais enfin, en effet, ça peut vous être utile car c'est un tout petit texte auquel j'ai donné assez de soin pour qu'on le considère comme ayant une peti¬te fonction de gong.
Si je ramorce, je reprends, je renoue, je rappelle, à partir de ce texte pour continuer, voyez-vous, ce dont je partirai le plus aisément, c'est bien sûr natu¬rellement de la fin, ça n'en sera que plus facile pour vous pointer quelque chose à laquelle on ne songe pas souvent : c'est l'orgueil qui se cache derrière la pro¬motion telle qu'elle se fait d'ordinaire de tout pas vers le relativisme. Je propo¬se, j'indique que le problème de l'analyste, et justement son implication dans le symptôme qui se propose devant lui et l'interroge, lui, être de savoir, comme être de vérité, je dis en somme que le drame de l'analyste, c'est que forcément son être de savoir est infléchi, est impliqué dans cette confrontation, qu'Œdipe, quoi qu'il fasse, rend la main au moins pour un temps à la Sphinge puisque c'est de cela qu'il s'agit. De s'être manifesté, en fin de compte, supérieur comme être de savoir, c'est justement cela qui fait de lui un héros. Ce que nous ne sommes pas à tout instant. Aussitôt cette pensée saute, et très facilement, à cette fonction de cette présence de l'observateur dans l'observation qui est aussi ce que nous indique le progrès de notre physique et qui nous donne l'idée, comme on dit, que nous ne sommes pas rien.
Mais c'est le contraire. Même dans la théorie de la relativité physique, qu'el¬le soit restreinte ou généralisée, ça ne veut pas dire du tout que c'est l'observa¬teur qui règle l'affaire. Ça veut dire au contraire que l'affaire l'a à l’œil, l'obser¬vateur. En d'autres termes, toute théorie relativiste ne donne aucune espèce, comme elle est habituellement ressentie, aucune espèce de regain de force quel¬conque à l'idée du sujet, comme sujet de la connaissance, à l'idée d'une bipola¬rité qui serait là complémentaire, que vous les opposiez ou non à l'aide de signe, qui serait en quelque sorte réciproque et d'égale dignité. Il n'y a absolument rien de pareil.
Tout ce qui s'accentue dans cette perspective, que ce soit celle du progrès de la science ou celle de notre expérience à nous, analystes, c'est qu'il nous est impossible de nous en sortir, de cette illusion, sauf justement ce que nous appel¬lerons un petit plus que de très grandes précautions, sauf le remaniement prin- ¬- 239 -

L'objet de la psychanalyse
cipiel, structural, absolument total de la topologie de la question, et d'introdui¬re dans quelque chose qui ne saurait d'aucune façon être appelé une autre façon de connaissance qui tournerait la difficulté, quelque chose qui n'est point de l'ordre de la connaissance, quelque chose qui est de l'ordre du calcul, de la com¬binatoire, quelque chose que nous faisons sans doute fonctionner mais qui ne se livre pas pour autant à nous à l'intuition, d'une façon telle qu'elle nous permet¬trait de repartir tout simplement d'un pas plus leste sur le même chemin consi¬déré comme élargi et perfectionné.
Il y a beaucoup de choses à dire, là, et en particulier quelque chose à laquel¬le je voudrais tout de même donner un peu de soin aujourd'hui, parce que c'est à la fois faire face à des objections, ma foi, pas très efficaces; on peut toujours laisser parler ou courir en fin de compte une telle façon qui est la mienne d'abor¬der la psychanalyse laquelle aurait quelque chose, comme on dit, de trop intel¬lectualiste, pourquoi pas ? verbal, et puis aussi bien de l'usage qui est fait à l'in¬térieur de la psychanalyse du fameux pouvoir des mots. Comme d'habitude, les pouvoirs maléfiques, et celui-là en particulier, le pouvoir du mot, magique enco¬re, comme on dit, de toute puissance magique, qu'il s'agisse de la pensée et des mots tout ça revient au même, c'est toujours l'autre, bien sûr, qui tombe dedans.
Bien sûr que nous avons affaire toujours à cette opération de démystification qui consiste à reprendre des termes qui traditionnellement ont été saisis dans certains mots et à les remettre en question. Quand Nietzsche, après tout pour l'amener là, ce n'est pas qu'il ait fait un travail bien excellent, mais enfin, c'était un début et ça a frappé bien du monde, quand Nietzsche s'emploie à retrouver à la trace ce qui dans la tradition philosophique a donné consistance à tel terme qu'il vous plaira, à l'âme par exemple, qu'est-ce que nous avons à en faire? Est¬-ce bien là la voie ? Quand nous irons le dire, même avec nos moyens qui ne nous permettent qu'une extrapolation d'une élégance qui dépasse ce à quoi il avait accès, à désigner quelque support de cette âme, dans l'ombre du corps, celle qu'a laissé en route le personnage de Chamisso que ferons-nous de plus que d'être toujours exactement sur la même voie d'où est partie toute l'affaire? Une affai¬re qui dépasse beaucoup l'affaire particulière de la psychologie à laquelle nous avons affaire, à savoir l'apologue, la fable de la caverne dans Platon, VIe livre, si mon souvenir est bon.
Cette ombre, ce n'est pas une autre que celle qui joue sur la muraille vers laquelle les captifs de la caverne ont la tête, dans toutes sortes d'appareils, néces¬sairement maintenue, sans pouvoir se tourner, voir ce qui est derrière, et de quoi ces ombres sont, sur la muraille, la projection. Mais qu'est-ce qu'implique cette fable fondamentale ? C'est qu'il s'agit de savoir si l'on en sort ou si l'on n'en sort pas. Elle implique ce qui, à se reporter au texte, est désigné comme un feu, le feu -240-

Leçon du 20 avril 1966
qui justement de l'éclairage projeté produit la fantasmagorie, autrement dit, le feu des feux, idée centrale, la source bel et bien figurée ailleurs, dans d'autres textes de Platon, par le soleil lui-même, le point inaugural où s'indique l'identi¬té de l'être du réel et de l'être de la connaissance. Moyennant quoi tout se struc¬ture selon cette forme d'enveloppes s'enveloppant les unes les autres, topologie de la sphère capable de se redoubler comme identique de simplement ce qu'on appelle en topologie se napper, c'est-à-dire se recouvrir comme une doublure, qui s'en va jusqu'au point terme de l'enveloppe de toutes les enveloppes, sur les¬quelles on présente, pour l'opposer à l'identité des deux êtres, le contenu du savoir.
Seulement il y a une remarque qui peut mettre toutes ces choses en suspens à condition simplement d'accepter de retomber dans les ténèbres, on peut remarquer que, si assurément l'ombre s'étend, s'il n'y a plus de soleil, le corps lui est toujours là. On peut le tâter dans les ténèbres et recommencer l'expé¬rience sur un nouveau pied. Or c'est de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit pas de savoir à quel leurre imaginaire les mots donnent consistance en leur donnant leur cachet. Ce ne sont pas les leurres qui trompent. Ce sont les mots. Mais c'est jus¬tement là leur force. Et c'est ce qu'il s'agit d'expliquer. Si l'âme, pour reprendre les choses au point vif où nous croyons l'affaire nettoyée, est une entité qui a quelque consistance, c'est non pas, disons-nous cette année, pour autant que nous étudions l'objet de la psychanalyse, c'est non pas que l'âme soit quelque chose qui soit ni l'ombre du corps, ni son idée, ni sa forme, qui soit à propre¬ment parler ce qui, de lui, choit, fait déchet, chute, c'est ce qui du corps tombe sous le couperet de ce quelque chose qui se produit comme effet du signifiant.
Et c'est dans la mesure où le signifiant sur ce sujet incarné porte sa marque, que quelque chose de corporel, effectif, matériel, se produit, qui est ce qui est en question. Ce n'est donc pas sanction par le langage de quelque mirage imagi¬naire, qui se produit, mais effet de langage qui, de se cacher sous ces mirages, leur donne tout leur poids. C'est là ce qui est la nouveauté de l'abord psycha¬nalytique fondé sur ce fait que l'effet de langage dépasse, parce qu'il le précède, toute appréhension subjective qui puisse s'autoriser elle-même d'être appréhen¬sion de conscience.
Et toute critique du pouvoir des mots, comme on dit, qui s'y attaque comme tel, car après tout ce qui perdure sous l'étiquette académique de psychologie n'est rien d'autre jamais que cette voie, c'est de partir du statut verbal global incontes¬tablement parce que traditionnel, d'une certaine fonction de l'âme, de la mettre en cause comme mot et d'interroger à partir de là qu'est-ce qu'il y a de réel là-dedans, qui laisse debout parfaitement le cadre du pouvoir des mots. Alors que ce qu'il s'agit d'interroger, c'est qu'est-ce qu'a produit le langage, comme effet inaugural -241-

L'objet de la psychanalyse
sur lequel repose tout le montage, qui fait la monture de l'état de sujet? Ceci ne s'aborde pas simplement de le regarder en face. C'est pourquoi le rapport de l'être de savoir à l'être de vérité est fondé sur ce qui, pour parler ici de celui même qui vous parle, fait justement que mon discours ne se sustente d'aucun remaniement du vocabulaire. Si je dis qu'il n'y a pas de métalangage, je l'accentue de ceci que je ne tente pas d'en introduire un, un nouveau qui sera toujours soumis à ceci d'être comme tout métalangage, partie de langage.
La première condition de saisie qu'il s'agit bien du rapport à un être de véri¬té, c'est que dans le discours elle s'articule comme énigme et je le regrette bien si ceci dans tous les temps et à Freud lui-même qui l'a avoué et reconnu comme tel quand il a écrit la Science des rêves, Umschreibung, il se disait ennuyé de ne pas pouvoir retrouver le style de ses petits rapports scientifiques d'avant, Umschreibung, et qu'on appelle: maniérisme.
A travers les cas historiques de la crise du sujet, les explications littéraires et esthétiques en général de ce qu'on appelle le maniérisme correspondent tou¬jours au remaniement de la question sur l'être de vérité. Oui, il s'agirait de trou¬ver un court-circuit pour retrouver notre objet a puisqu'aussi bien une idée m'en vient; elle m'a été fournie, refournie, rafraîchie par Guilbaud avec qui j'ai d'hebdomadaires entretiens depuis quelque temps : il m'a rappelé que c'était Frenckel, je crois, qui faisait ce coup-là à ses auditeurs : 1, 2, 3, 4, 5, quel est le plus petit nombre entier qui n'est pas écrit sur le tableau ? Ben, écoutez, allez. Le plus petit nombre entier pas écrit sur le tableau. Vous croyez naturellement qu'on veut vous faire des tours. Mais ce n'est pas compliqué, c'est le 6. Êtes¬-vous sûrs que le zéro est un nombre entier, ça se discute...
[Écrit au tableau : « le plus petit nombre entier qui n'est pas écrit sur le tableau »]. Alors, quel est-il maintenant? Le plus petit nombre entier qui n'est pas écrit sur le tableau ? Aucun évidemment. Quoi ? Qu'est-ce que vous alliez dire? Quoi que vous disiez, je vous dirai : il est écrit au tableau. Ça vous la coupe ? Eh bien, c'est justement de ça qu'il est question, que ça vous la coupe. Ça réinstaure, ça vous montre, ça vous réintroduit, puisque c'est de ça qu'il s'agit, soit comme vous le voyez, c'est dans la question du langage, fondé sur l'écriture : l'objet a. Ça vous la coupe? Vous n'avez absolument rien à pousser à cette occasion comme voie. [voix?]. Quoi?

Monsieur X - ... au tableau (qui n'est pas écrit).

Docteur j. Lacan - Oui, c'est très pertinent, bien sûr. On pourrait partir de là et en faire beaucoup de choses. Bon.
Est-ce à dire, avec ça, ça vous la coupe, que nous avons là le tout de ce dont il s'agit, concernant la castration ? Je dis non. Il ne s'agit des choses qu'au niveau de l'objet a. Pour que quelque chose d'écrit tienne, en somme il vous -242-

Leçon du 20 avril 1966
faut payer votre écot, c'est-à-dire que si je ne mets que des choses écrites, par exemple, sur mon discours scientifique, à partir du début de la théorie des ensembles rien ne m'arrêtera jusqu'à la fin. J'épuiserai tout le parcours de la physique moderne, ça ne tiendra de toute façon que si je l'accompagne d'un discours qui vous le présente. Il n'y a aucun moyen de présenter le discours, fût-il le plus formalisé que vous supposiez, il n'y a aucun moyen de présenter, si vous voulez, le Bourbaki sans préface ni sans texte. C'est de cela qu'il s'agit. Et donc des rapports du langage qui, incontestablement, en effet est coupure et écriture, avec ce qui se présente comme discours, langage ordinaire et qui nécessite ce support de la voix, à ceci près, bien sûr, que vous ne preniez pas la voix pour simplement la sonorité. Ce qui la ferait dépendre du fait que nous sommes sur une planète où il y a de l'air qui véhicule du son, ça n'a absolument rien à faire avec ça.
Quand je pense que nous en sommes encore dans la phénoménologie de la psychose à nous interroger sur la texture sensorielle de la voix; alors qu'avec simplement les six ou huit pages de prélude que j'ai données dans mon article sur « Une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », j'ai désigné l'abord parfaitement précis sous lequel peut-être de nos jours, au point
' où nous en sommes, on peut interroger le phénomène de la voix. Il n'y a qu'à prendre le texte de Schreber et à y voir distingués, comme je l'ai fait, ce que j'ai appelé message de code et code de message pour voir qu'il y a là moyen de sai¬sir d'une façon non abstraite mais parfaitement déjà phénoménologisée la fonc¬tion de la voix en tant que telle. Moyennant quoi, on pourra commencer à se détacher de cette position invraisemblable qui consiste à mettre en question l'objectivité des voix de l'halluciné. Vous objectivez l'halluciné. En quoi ses voix seraient-elles moins objectives ? En quoi la voix sous prétexte qu'elle n'est pas sensorielle, serait-elle de l'irréel, de l'irréel, au nom de quoi ? C'est un pré¬jugé qui date de je ne sais quelle étape archi-archaïque de la critique de la pré¬tendue connaissance. Est-ce que la voix est irréelle, allons-nous dire de ce que nous la soumettions aux conditions de la communication scientifique, à savoir qu'il ne peut pas la faire reconnaître, cette voix qu'il entend; et la douleur, alors ? Est-ce qu'il peut la faire reconnaître ? Et pourtant ? Va-t-on discuter que la douleur soit réelle ? Le statut de la voix est à proprement parler encore à faire. Mais non seulement il est à faire, il est à faire entrer dans les catégories mentales du clinicien dont nous parlions précisément tout à l'heure qui, très certainement, même quand il réussit, je l'ai noté dans le même texte, quelque chose d'aussi heureux que d'apercevoir les choses qui se voyaient depuis pro-bablement un bon bout de temps à l’œil nu mais que personne n'avait jamais relevées. A savoir qu'il y a de ces phénomènes de voix qui s'accompagnent de -243-

L'objet de la psychanalyse
mouvements laryngés et musculaires autour de l'appareil phonatoire et que ceci bien sûr a son importance, n'épuise certainement pas la question mais en tout cas, lui donne un mode d'abord. Ça n'a pas fait avancer pour autant, d'un pas de plus, le statut de la voix.
Ici, je voudrais quand même faire remarquer que c'est une bien grande ingratitude pour quiconque a un tout petit peu le sens clair de ce que Nietzsche appelait justement la généalogie de la morale ou d'autre chose. Ce serait tout à fait folie de méconnaître ce que le statut de la science préconise, - je parle de la nôtre - [et ce qu'elle] doit à Socrate qui se référait à sa voix. Il ne suffit pas de prétendre en finir avec, et se satisfaire ou croire qu'on a satisfait à un phénomène comme celui-là au fait que Socrate disait expressé¬ment référer à sa voix, pour dire, oh ben oui, il y avait dans un coin un truc qui tournait pas rond. Quand il s'agit de Socrate, il me semble difficile de ne pas saisir la cohérence de l'ensemble de son appareil, surtout étant donné que cet appareil était là pour fonctionner tout le temps à ciel ouvert. Nous pou¬vons avoir idée précisément qu'en fait la question du sujet, telle que je la pose, est parfaitement et totalement ouverte au niveau de Socrate quoique nous puissions penser de la façon dont nous ont été transmis ces entretiens qui étaient la base de son enseignement, arrangés, modifiés, enrichis de quelque façon que nous le supposions par tel ou tel et par Platon spécialement, il n'en reste pas moins que leur schéma est clair, que la décantation est parfaite de l'être de savoir et de l'être de vérité.
Il faut relire tout Platon avec ce fil conducteur qui nous conduit à ceci que, bien sûr, je vous ai appris entièrement à déchiffrer beaucoup plus loin, en appe¬lant les choses par leur nom et en disant ce dont il s'agit dans le désir de savoir, à savoir l'agalma. Mais laissons pour l'instant que ce à quoi Socrate répond est ceci : « quel est l'être de vérité de ce désir de savoir? » Qu'est-ce qu'il veut dire quand ceci aboutit prétendument à la transcription platonicienne : « occupe-toi de ton âme ? » Nous le laisserons pour plus tard. Mais ce n'est pas pour rien que j'évoque ici Socrate, que je rappelle d'ailleurs cette clé : être de savoir et être de vérité. Je laisserai aujourd'hui aussi de côté une remarque que je pourrais faire sur cet emploi du terme de clé, alors que je viens de dire tout à l'heure que mon enseignement ne comporterait pas de mots clés.
C'est peut-être justement que la propriété des clés en question, c'est de ne pas avoir de serrure. Et en effet toute la question est là. Je veux simplement faire une remarque qui est celle que bien entendu chacun pourrait élever ici alors, pourquoi Socrate n'a-t-il pas découvert, articulé l'inconscient ? La réponse bien sûr est déjà impliquée dans l'antérieur de mon discours : parce qu'il n'y avait pas notre science constituée. Si j'ai souligné à quel point la psy- ¬-244-

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chanalyse dépend d'un statut assuré, suturé, de l'être de savoir, je pense que cela pourrait déjà passer pour une réponse suffisante, si justement la question ne se reportait pas simplement : pourquoi n'y avait-il pas au temps de Socrate à titre de départ une science ayant le statut de notre science, à celui que j'ai défi¬ni d'une certaine façon, précisément la suture du côté de la vérité? Je n'irai pas bien loin, étant donné l'heure aujourd'hui dans ce sens. Mais comme c'est sur la voie de quelque chose qui nous importera beaucoup pour nous ramener dans ce dont il s'agit, à savoir la position du psychanalyste, à savoir ce que je vou¬drais pour la prochaine fois que quelqu'un apporte ici comme contribution, qu'on prenne un des meilleurs, un des plus grands et sur le point d'où il a apporté les choses de plus de relief, je prie qu'on reprenne ici mon article « Sur la théorie du symbolisme » qui a été fait en commentaire de l'article de Jones, et puis qu'on y mette en connexion ce qui est impliqué aussi, simplement indi¬qué dans mon article, à savoir la façon dont Jones a eu à se débrouiller avec le problème de la sexualité féminine pour autant qu'il intéresse le statut de la fonction phallique. Qu'on fasse la part des incohérences manifestes où glisse sans cesse son discours ou de la façon dont c'est le symptôme même auquel il a affaire qui lui rectifie et qui en quelque sorte réintègre et fait plus que suggé¬rer, imposant en quelque sorte tout écrit - et contrairement à son intention - les formules mêmes topologiques qui sont les nôtres. Je voudrais que quel¬qu'un se livrât à cette petite manœuvre et ne me forçât pas une fois de plus à m'y exercer moi-même.
Quel extraordinaire texte que celui auquel je me suis attaqué dans cet article dont je parle, cet article sur le symbolisme. Il consiste en somme à nous dire, - vous le verrez dans le texte - à dire conformément en fin de compte aux choses que je suis arrivé à dire après lui, que ce n'est pas une métaphore de dire que le symbolisme est fait comme une métaphore, que c'est une vraie métaphore, que là la métaphore au lieu de s'éloigner, comme il s'exprime, du concret, s'en rap¬proche à toute volée. Qu'est-ce qu'il y a en fin de compte de plus vrai que cette direction? Sinon qu'à la fin c'est faux tout de même parce que ce n'est pas une métaphore, c'est une métonymie. Pour le phallus avec la femme et avec ce qu'il introduit effectivement d'un relief extraordinaire concernant le déterminisme, la ' fonction, le sens même de l'homosexualité féminine, on peut dire que tout est dans le texte, sauf que l'auteur comprenne ce qu'il dit.
Est-ce qu'il n'y a pas là quelque chose où s'inscrit précisément ce rapport au symptôme dont je parle, qui est nécessité, qu'on peut sous l'autre face considé¬rer qu'il n'a pu accéder aussi profondément au sens du symptôme qu'à en man¬quer la théorie? Ainsi pouvons-nous nous demander ce qui fait que la science, la science grecque qui savait construire déjà d'admirables automates, n'a pas pris -245-

L'objet de la psychanalyse
son statut de science. C'est qu'il y a une autre voix, qui joue son rôle dans l'in-terrogation socratique. Je pense que vous l'évoquez avant que je la désigne. C'est celle qu'il appelle à déposer de temps en temps, d'une façon assez exem¬plaire, assez scandaleuse peut-être, nous n'en saurons jamais rien, pour les oreilles contemporaines, c'est la voix de l'esclave. Comment se fait-il que l'es¬clave réponde donc toujours si juste, réponde toujours si bien et aille droit à la vérité, à la qualité du nombre irrationnel qui répond à la diagonale du carré ? Est-ce que nous ne saisissons pas là ce dont il s'agit qui n'est justement rien d'autre que le statut du désir ?
Si ni Freud ni Socrate n'ont été, quelque dissolvant qu'ait été leur produit, n'ont été jusqu'à la critique sociale, car, après tout, que je sache, Socrate n'a pas introduit le matérialisme historique, encore qu'il fit un petit peu trembler sur leurs bases les statues des dieux. Il est tout à fait clair que ce n'était pas pour rien qu'Alcibiade coupait la queue de son chien, que ça n'était pas pour faire uni¬quement parler les gens, puisque ça ressemble un tout petit peu trop à une cer¬taine affaire de mutilation des Hermès, qui, elle, a fait quelque bruit, pour qu'on comprenne que ceci n'était pas tout à fait sans relation avec la dialectique sur l'être de vérité.
Et ça, ce n'est pas de la critique sociale. Appelons ça de l'action directe. C'est de l'anarchisme, chose qui, comme vous le savez, n'est plus de nos façons. Socrate n'a pas fait de critique sociale et Freud non plus. C'est sans doute parce que l'un et l'autre avaient l'idée d'où se situait un problème économique extra¬ordinairement important, celui des rapports du désir et de la jouissance. S'il n'y a pas eu de science antique, c'est parce qu'il fallait, pour qu'il y ait de la scien¬ce, qu'il y ait l'industrie moderne. Et pour qu'il y ait de l'industrie moderne, il fallait que les esclaves ne soient pas des propriétés privées. Les propriétés pri¬vées, on les ménage, on ne les fait pas aussi vachement travailler que dans les régimes de liberté. Moyennant quoi, le problème de la jouissance dans le monde antique était résolu et de la façon dont je pense vous voyez clairement ce qu'il est, les êtres dévolus à la jouissance, à la jouissance pure et simple, c'était les esclaves, comme tout l'indique d'ailleurs. Au respect, contrairement à ce qu'on dit, qu'ils recueillaient, on ne maltraitait pas un esclave comme ça, surtout que c'était un capital, au fait qu'il suffit d'ouvrir Térence, sans parler d'autres, Euripide, pour s'apercevoir que tout ce qu'il y a de rapport de raffi¬nement, de rapports courtois, de rapports amoureux, se passe toujours du côté d'êtres qui sont dans la condition servile. Et le nihil humani a me alienum de Térence désigne l'esclave, cela n'a pas d'autre sens. Pourquoi irait-on dire une connerie pareille, s'il ne s'agissait pas de dire : je vais là où va l'humanité : aux esclaves.
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Leçon du 20 avril 1966
La jouissance du monde antique, c'est l'esclave; il est ce parc réservé de la jouissance, si je puis dire. C'est cela qui a été le facteur d'inertie qui fait que la science ni du même coup l'être du sujet n'ont pu se lever. Sans doute le problè¬me de la jouissance se pose pour nous dans d'autres termes, et certainement, du fait du capitalisme, dans des termes un peu plus compliqués. Il n'en reste pas moins qu'à un certain endroit, Freud l'a pointé du doigt, et que nous aurons, à propos du Malaise dans la civilisation, à repasser par cette route pour reprendre notre fil. -247-


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Leçon XV 27 avril 1966 Séminaire fermé

Bon. Inter, comme on dit, inter en latin. C'est Saint Augustin qui commen¬ce comme ça une sorte d'énoncé qui a fini par s'éroder à force de courir : inter urinas et feces nascimur. C'était un délicat. Cette remarque qui en elle-même ne semblerait pas comporter de conséquences infinies puisqu'aussi bien on en est né de ce périnée, il faut quand même bien dire qu'on court après. Il est certain que si Saint Augustin avait des raisons de s'en souvenir, c'était pour d'autres rai¬sons qui nous intéressent tous, en ce sens que ce n'est pas à titre de vivant, de corps, que nous naissons inter urinas et fèces, mais à titre de sujet.
C'est bien pour ça que ça ne se limite pas à être un mauvais souvenir mais à être quelque chose qui, au moins pour nous qui sommes là, nous sollicite pré¬sentement cette année, de nous intéresser vivement à l'objet dont il se trouve, qu'au moins l'un d'entre eux, se trouve en connexion avec ses environs. Au moins l'un d'entre eux et même deux, le deuxième, à savoir le pénis, se trouvant occuper dans cette détermination du sujet une place tout à fait fondamentale.
La façon dont Freud articule ce nœud introduit une grande nouveauté quant à la nature du sujet. Il est particulièrement opportun de se le rappeler quand la nécessité de l'avènement de ce sujet nous la fait venir d'un tout autre côté, à savoir du «je pense». Et vous devez bien sentir que si je prends tellement de soin de l'articuler à partir du « je pense », c'est bien sûr, pour vous ramener au terrain freudien qui vous permettra de concevoir pourquoi c'est le sujet que nous saisissons dans sa pureté au niveau du « je pense» à cette connexion étroi¬te avec deux objets a si incongrûment situés.
Il faut dire d'ailleurs, que nous, qui ne sommes pas de parti-pris, nous n'avons pas de visée spéciale vers l'humiliation de l'homme, nous nous aperce¬vrons qu'il y a deux autres objets a, chose curieuse, restés même dans la théo¬rie freudienne à demi dans l'ombre, encore qu'ils y jouent leur rôle d'instance active, à savoir le regard et la voix. Je pense que la prochaine fois, je reviendrai -249-

L'objet de la psychanalyse
sur le regard. J'ai fait deux et même trois célèbres séminaires, comme on dit, dans la première année de mes conférences ici, où j'ai tenté pour vous de vous faire sentir la dimension où s'inscrit cet objet qu'on appelle le regard. Certains d'entre vous s'en souviennent sûrement. Ceux qui viennent depuis longtemps à mon séminaire ne peuvent pas en avoir laissé passer l'importance. Et puisque j'aurai l'occasion, je pense, la prochaine fois d'y mettre tout l'accent, je vou¬drais dès aujourd'hui, - à ceux qui représentent le bataillon sacré de mon assistance, à savoir vous autres, - de vous recommander d'ici-là, parce que ça rendra beaucoup plus intelligible les références que j'y ferai, ce qui est paru dans le très brillant bouquin qui vient de sortir de notre ami Michel Foucault, qui est paru dans le premier chapitre de ce livre sous le titre : « les Suivantes », chapitre 1 du livre de Michel Foucault, intitulé, pour ceux qui sont aujourd'hui durs de l'oreille, in-ti-tu-lé : Les mots et les choses. C'est un beau titre. De toute façon, ce livre ne vous décevra pas et en vous recommandant la lecture du pre¬mier chapitre, je suis en tout cas bien sûr de ne pas le desservir; car il suffira que vous ayez lu ce premier chapitre pour, voracement, vous jeter sur tous les autres.
Néanmoins j'aimerais qu'au moins un certain nombre d'entre vous ait lu ce premier chapitre d'ici la prochaine fois parce qu'il est difficile de n'y pas voir inscrit en une description extraordinairement élégante ce qui est précisément cette double dimension que, si vous vous souvenez, j'avais représentée autrefois par deux triangles opposés : celui


de la vision avec ici cet objet idéal qu'on appelle l’œil et qui est censé constituer le sommet du plan de la vision et ce qui dans le sens inverse s'inscrit sous la forme du regard. Quand vous aurez lu ce chapitre, vous pourrez, vous serez beaucoup plus à l'aise pour entendre ce que j'y donnerai la prochaine fois comme suite. -250-
Leçon du 27 avril 1966
Autre petite lecture, genre distraction, pour lire sous la douche, comme on dit, il y a un excellent livre qui vient de paraître sous le titre : Paradoxe de la conscience, rédigé par quelqu'un que nous estimons tous, j'imagine, parce que nous avons tous ouvert, à quelque moment, quelques-uns de ses livres nourris de la plus grande érudition scientifique, qui s'appelle Monsieur Ruyer. On pro¬nonce Ruyer, parait-il. Raymond Ruyer, professeur à la Faculté des lettres de Nancy, Monsieur Ruyer, qui, dans cette retraite provinciale poursuit depuis de longues années un travail d'élaboration extraordinairement important du point de vue épistémologique, vous donne là, une sorte de recueil d'anecdotes, qui, je dirai, a à mes yeux une valeur cathartique tout à fait extraordinaire : celle de réduire, en effet, ce qu'on peut appeler les paradoxes de la conscience à la forme d'une sorte d'Almanach Vermot, ce qui est tout de même assez intéressant, je veux dire, les met à leur place, à leur place en somme de bonnes histoires. Il sem¬blerait que depuis un bon moment les paradoxes qui nous attirent doivent être autre chose que des paradoxes de la conscience.
Bref, sous cette rubrique, vous verrez résumer toute sorte de paradoxes dont certains extrêmement importants, justement en ceci qu'ils ne sont pas des para¬doxes de la conscience mais quand on les réduit au niveau de la conscience ils ne signifient plus rien que des futilités. C'est une lecture extrêmement salubre et il semble qu'une bonne part du programme de philosophie devrait être mise défi¬nitivement hors du champ de l'enseignement après ce livre qui montre l'exacte portée d'un certain nombre de problèmes qui n'en sont pas.
Que pourrais-je vous recommander encore? Il y a dans les deux derniers numéros d'Esprit, un commentaire par quelqu'un qu'on m'affirme être un révé¬rend père dominicain et qui signe Jacques M. Pohier et qui se consacre à l'exa¬men d'un livre auquel on a fait beaucoup d'allusion ici et auquel Monsieur Tort a donné sa sanction définitive. Il reste néanmoins que, il y a d'autre point de vue de l'aborder et que le point de vue du religieux n'est pas du tout à négliger, et je vous prie de lire cet article. Vous y verrez la façon dont, mon enseignement peut-être utilisé à l'occasion, dans une perspective religieuse quand on le fait honnêtement. Ce sera un heureux contraste avec l'usage qu'on en fait précisé¬ment dans l'autre livre que je ne désigne ici que d'une façon indirecte.
Que vous conseiller encore? Ben, mon Dieu, je crois que c'est là toutes mes petites ressources. Tout de même, vous allez voir qu'aujourd'hui nous allons mettre à l'ordre du jour l'examen d'un article de Jones car l'intérêt de ces sémi¬naires fermés, c'est de nous livrer à des travaux d'étude et de commentaire pour autant qu'ils peuvent fournir matériau, référence et aussi quelquefois initiation de méthode à notre recherche, et cet article de Jones que nous allons voir, aujourd'hui qui s'appelle « Développement précoce de la sexualité féminine », et -251-

L'objet de la psychanalyse
qui est paru en 1927, je vous signale, je vous signale parce que Jones a commis deux autres articles aussi importants que celui-ci, et que le second comme ce premier, non pas le troisième mais après tout, on peut s'en passer, ont été tra¬duit, - cela m'a été rappelé d'une façon qui m'a paru assez heureuse, car je l'avais complètement oublié, - ont été traduit dans le numéro 7 de La psycha¬nalyse consacré à la sexualité féminine, numéros qui ne sont peut-être pas épui¬sés, de sorte que, mon Dieu, pour ceux d'entre vous qui n'ont pas une trop grande familiarité avec la langue anglaise, ceci vous facilitera rétrospectivement, je pense, pour ceux qui n'ont pas encore lu le premier article, de bien saisir ce que nous arriverons à dire aujourd'hui sur cet article, et lisant l'autre, d'y trou¬ver l'amorce de travaux futurs que j'espère, puisque j'espère que j'obtiendrai autant de bonnes volontés pour les prochains séminaires fermés que j'en ai obtenues pour celui-ci, en m'y prenant d'une façon un peu à court terme qui mérite d'être soulignée ici pour introduire les personnes qui ont bien voulu, sur ma demande, s'y dévouer.
Vous y trouverez, en outre, dans ce numéro sur la sexualité féminine, sous le titre de « La féminité en tant que mascarade », qui est exactement la traduction du titre anglais, un excellent article d'une excellente psychanalyste, qui s'appel¬le Madame Joan Riviere, qui a toujours pris les positions les plus pertinentes sur tous les sujets de la psychanalyse et tout à fait spécialement, je vous le dis en pas¬sant, sur le sujet de la psychanalyse d'enfant.
Vous voyez que vous ne manquez pas d'objets de travail, le plus pressé étant de lire le Michel Foucault pour la prochaine fois. Alors, comme je tiens beau¬coup à cette collaboration, from the floor, comme on dit, d'un séminaire fermé, je vais donner la parole tout de suite à Mademoiselle Muriel Drazien qui a bien voulu faire à votre usage une sorte de présentation, d'introduction de cet article de Jones qui s'appelle « Développement précoce » ou « Premier développement, - comme il vous conviendra, - de la sexualité féminine ». Vous allez voir d'abord de quoi il retourne et j'espère que) 'arriverai à vous montrer l'usage que j'entends en faire.

Mademoiselle M. Drazien - [écrit au tableau: unseen man, unseeing man] C'est un terme, unseen man, qui est présent dans le texte original de Jones et qui est tra¬duit en français très exactement mais qui, forcément, manque un petit peu de... piquant. Qu'y a-t-il chez la femme qui corresponde à la crainte de castration chez l'homme? Qu'est-ce qui différencie le développement de la femme homosexuel¬le de celui de la femme hétérosexuelle? Voilà les deux questions qu'Ernest Jones se pose et que son article « Early development of female sexuality », paru dans The International Journal of Psychoanalysis en 1927, vise à élucider. -252-

Leçon du 27 avril 1966
Très vite, dans le fait de cerner la première question, Jones centre le problè¬me autour du concept de castration et c'est en ce point qu'il s'arrête pour essayer d'élaborer un concept plus concret et plus satisfaisant au déroulement d'un certain fil conducteur de cet article qui est annoncé dès le premier para¬graphe. C'est là que Jones évoque des notions de mystification et de préjugés chez les auteurs écrivant au sujet de la sexualité féminine, que les analystes dimi¬nuaient l'importance de l'organe génital féminin et avaient donc adopté une position phallocentrique, comme il dit, à propos de ces questions. Que ces fils conducteurs soient pour Jones l'occasion de remettre en question tout le concept de castration en faisant jaillir ces points où il est lui-même insatisfait de la formulation donnée alors de ce concept n'empêchera pas que Jones s'y prend lui-même dans ce fil, aux divers moments où il parle de la réalité biologique comme fondamentale, quand il souligne le rôle primordial de l'organe sexuel mile, the all important part normally played in male sexuality by the genital organ, quand il parle de la menace partielle que représente la castration,
« La castration n'est qu'une menace partielle, si importante soit-elle, de la perte de capacité à l'acte sexuel et du plaisir sexuel »,

quand il fait remarquer que la femme est sous une dépendance étroite à l'égard de l'homme en ce qui concerne sa gratification.
« Pour des raisons physiologiques évidentes, la femme est beaucoup plus dépendante à l'égard de son partenaire pour sa gratification que l'hom¬me à l'égard du sien. Vénus a eu beaucoup plus d'ennui avec Adonis que Pluton n'a eu avec Perséphone. »

Enfin quand il précise ce qui est pour lui la condition même de la sexualité normale,
« Pour ces deux cas, (en parlant des inversions) la situation primordiale¬ment difficile, c'est l'union, simple mais fondamentale, entre le pénis et le vagin. »

Le parti-pris inconscient, comme l'appela Karen Horney, a contribué nous dit Jones, à considérer les questions touchant la sexualité beaucoup trop du point de vue masculin et a donc jeté dans une position de méconnu ce qu'il appelle les conflits fondamentaux
« En essayant de répondre à cette question, c'est-à-dire de rendre comp¬te du fait que les femmes souffrent de cette terreur au moins autant que les hommes, j'en vins à la conclusion que le concept de castration a, par certains côtés, entravé notre appréciation des conflits fondamentaux». -253-

L'objet de la psychanalyse
Le concept incontestablement plus général et plus abstrait auquel Jones aboutit est celui d'aphanisis.
« Cet aphanisis sera la disparition totale, irrévocable, de toute capacité à l'acte sexuel ou au plaisir de cet acte. Ce serait donc la crainte (dread en anglais qui est encore plus...) la crainte de cette situation qui est commu-ne aux deux sexes».
A propos d’aphanisis, nous avons pensé que ce terme pouvait correspondre, au niveau clinique, à rien d'autre que la disparition du désir, tel que nous l'en¬tendons. A ce moment-là, la crainte d'aphanisis se traduirait par la crainte de la disparition du désir ce qui nous parait l'envers d'une de ces médailles ou bien désir de ne pas perdre le désir, ou bien désir de ne pas désirer. En tout cas Jones n'ira pas plus loin dans le développement de ce concept qu'il applique à ces fins utiles et nous pouvons supposer qu'il ne suffisait pas, ni à lui-même, ni à une formulation plus rigoureuse, de ce que représente la castration féminine.
Nous suivons Jones jusqu'à la deuxième question maintenant, qu'il abor¬de par un aperçu du développement normal de la fille, le stade oral, le stade anal, l'identification à la mère au stade bouche-anus-vagin; suivi bientôt, comme il dit, par l'envie du pénis. En précisant la distinction d'envie de pénis pré et post-œdipienne, ou auto - et allo - érotique, Jones rappelle la fonc¬tion dans la régression comme défense contre une privation à ce dernier stade, privation à ne jamais partager un pénis avec son père dans le coït, ce qui renverrait la petite fille à sa première envie de pénis, c'est-à-dire d'avoir son propre pénis à elle.
C'est à ce moment que la fille doit choisir, point de bifurcation entre son atta-chement incestueux au père et sa propre féminité. Elle doit renoncer ou bien à son objet ou bien à son sexe, souligne Jones. Il lui est impossible de garder les deux. Je crois que ça mérite, à ce moment-là, de vous lire le paragraphe où il pré¬cise
« Il n'existe que deux possibilités d'expression de la libido dans cette situation et ces deux voies peuvent être empruntées l'une et l'autre. La fille doit choisir grosso modo entre abandonner son attachement érotique au père et l'abandon de sa féminité, c'est-à-dire son identification anale à la mère. Elle doit changer d'objet ou de désir. Il lui est impossible de garder les deux. Elle doit renoncer soit au père, soit au vagin, y compris les vagins pré-génitaux; dans le premier cas, les désirs féminins s'épa¬nouissent à un niveau adulte, c'est-à-dire charme érotique diffus, narcis¬sisme, attitude vaginale positive envers le coït, culminant dans la gros¬sesse et l'accouchement et sont transférés à des objets plus accessibles. » -254-

Leçon du 27 avril 1966
Dans le second cas, le lien avec le père est conservé mais cette relation d'objet est transformée en identification, c'est-à-dire en complexe du pénis. Les filles qui renoncent à l'objet poursuivent un développement normal tandis que dans le deuxième cas, où le sujet abandonne son sexe, le non-abandon de l'objet se transforme en identification et c'est celui-ci le cas de l'homosexuelle. La divergence mentionnée qui, y a-t-il besoin de le dire, est toujours une question de degré entre celles qui renoncent à leur libido d'objet (le père) et celles qui renoncent à leur libido de sujet (le sexe), se retrouve dans le champ de l'homosexualité féminine ».

Donc, Jones opère une division à l'intérieur du groupe homosexuel. On peut y distinguer deux grands groupes
1 - les femmes qui conservent leur intérêt pour les hommes mais qui ont à coeur de se faire accepter par les hommes comme étant des leurs. A ce groupe appartient un certain type de femmes qui se plaignent sans
cesse de l'injustice du sort de la femme et du mauvais traitement des hommes à leur égard.
2 - celles qui n'ont que peu ou pas d'intérêt pour les hommes mais dont la libido est centrée sur les femmes. L'analyse montre que cet intérêt pour les femmes est un moyen substitutif de jouir de la féminité.
Elles utilisent simplement d'autres femmes comme exhibées à leur place.

C'est nous qui soulignons maintenant que par la première division que Jones opère, ce sont dans ces deux sous-groupes d'homosexuelles, toutes des femmes ayant choisi de garder leur objet (le père) et de renoncer à leur sexe. C'est ici qu'il faut suivre attentivement l'exposé de Jones pour voir ce qui se passe
« Il est facile de voir que le premier groupe, ainsi décrit, recouvre le mode spécifique des sujets qui avaient préféré abandonner leur sexe; tandis que le deuxième groupe correspond au sujet ayant abandonné l'objet (le père) et se substitue à lui par identification. (Alors, je répète) : tandis que le deuxième groupe correspond au sujet ayant abandonné l'objet: (le père). Les femmes appartenant au second groupe s'identifient aussi avec l'objet d'amour mais cet objet perd alors tout intérêt pour elles. Leur relation d'objet externe à l'autre femme est très imparfaite car elle ne représente dès lors que leur propre féminité au moyen de l'identification et leur but est d'en obtenir par substitution la gratification de la part d'un homme qui leur reste invisible, le père incorporé en elle. »

Et voilà l'homme qui leur reste invisible : unseen man. D'après ces descrip¬- - 255 -

L'objet de la psychanalyse
tions, on ne peut que remarquer que cet intérêt pour les femmes, en quelque sorte fuyant, semble porter sur un attribut sans qu'il y ait de véritable relation d'objet. Que pourrait-on y comprendre s'il s'agit là d'une identification double, d'une part, au père, d'autre part à l'amante? Nous proposons qu'il s'agit dans cet exemple d'une opération symbolique :
1 - que l'amante est le symbole de la féminité perdue plutôt que la fémi¬nité à laquelle le sujet aurait renoncé,
2 - cet homme qui lui est invisible, the unseen man, ce qui ne veut pas dire the unseeing man, le père ou plutôt ce qui de lui voit, ce qui de lui est seeing, l’œil, symbole déjà évoqué par Jones dans sa théorie
du symbolisme et précisée par lui en ce lieu comme phallique, est le véritable objet car sa présence est nécessaire, voire indispensable, à l'accomplissement du rite destiné à rendre au père ce qu'il n'a pas donné.

Pour vous laisser une image très saisissante de ce type de relation, je voudrais vous lire un épisode qui est vu par le narrateur, Marcel, dans Du côté de chez Swann, dans un moment où lui, par le hasard, si on veut, est aussi unseen d'ailleurs, c'est-à-dire, s'il est caché, il est caché par les circonstances et la scène se déroule devant lui sans qu'on sache qu'il est là. Évidemment, toute la scène est intéressante. Je vous rapporte simplement quelques lignes
«Dans l'échancrure de son corsage de crêpe Mademoiselle Vinteuil sen¬tit que son amie piquait un baiser. Elle poussa un petit cri, s'échappa et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mademoiselle Vinteuil finit par tomber sur le canapé recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de l'ancien professeur de piano.,»

Docteur J. Lacan - Qui était son père.

Mlle M. Drazien -
« Mademoiselle Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'attirait pas sur lui son attention et elle lui dit, comme si elle venait seu¬lement de le remarquer: "Oh, ce portrait de mon père qui nous regarde. Je ne sais pas qui a pu le mettre là ? J'ai pourtant dit vingt fois que ce n'était pas sa place ". Je me souviens que c'était les mots que Monsieur Vinteuil avait dit à mon père à propos du morceau de musique. Ce por¬trait leur servirait sans doute habituellement pour des profanations rituelles car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient faire par¬- -256-

Leçon du 27 avril 1966
tie de ses réponses liturgiques : "Mais laisse le donc où il est. Il n'est plus là pour nous embêter. Crois-tu qu'il pleurnicherait et qu'il voudrait te mettre ton manteau s'il te voyait là la fenêtre ouverte, ce vilain singe", Mademoiselle Vinteuil répondit par des paroles de reproche. "Voyons, voyons... "»

Et plus loin
«... Elle ne put résister à l'attrait du plaisir qu'elle éprouverait a être trai¬tée avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans défense. Elle sauta sur les genoux de son amie et lui tendit chastement son front à baiser comme elle aurait pu le faire si elle avait été sa fille, sen¬tant avec délice qu'elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à Monsieur Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. »

Et plus loin, c'est le narrateur qui parle :
«Je savais maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie Monsieur Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce qu'après la mort, il avait reçu d'elle en salaire. »

Docteur J. Lacan - Merci Mademoiselle. Bon. Mademoiselle Drazien, en somme, vous a donné une introduction, une introduction, ma foi rapide. Elle n'est pas... et après tout nous n'avons nullement à lui en faire reproche puisque c'est une introduction. Elle a mis deux choses très importantes en relief concer¬nant cet article qui, quoique court, comporte par exemple certains détours qu'elle a cru devoir élider sur l'idée de privation et celle de frustration qui s'en¬suit, les rapports de la privation à la castration, tous termes qui sont pour nous, - ceux tout au moins qui se souviennent de ce que j'enseigne, - d'une assez grande importance.
Mais elle n'a pas mal fait néanmoins puisque pour vous, qui êtes dans la posi¬tion toujours difficile de l'auditeur, ce qui est mis en relief ce sont deux termes; d'une part la notion d'aphanisis et d'autre part, la façon dont Freud, non ! dont Jones dans le souci qu'il a de chercher ce qu'il en est de la castration chez la femme, se voit reporter sur certaines positions qui comportent des références qu'on peut qualifier, à proprement parler, de références de structure. Ces réfé¬rences de structure, il est clair, - vous vous reporterez à cet article - qu'il ne sait pas les organiser. Il ne sait pas les organiser en raison du même souci qui est celui qui guide son article sur le symbolisme, à savoir de pointer d'une façon qui soit rigoureuse et valable, ce qui constitue les amarres de la théorie freudienne de l'inconscient. - 257 -

L'objet de la psychanalyse
Le symbolisme a pris toute une série de fils qui se sont détachés du tronc freudien principal, la valeur de quelque chose qui permet l'utilisation symbo¬lique, au sens courant du terme, des éléments mis en valeur par le maniement de l'inconscient. Cette utilisation symbolique, celle qui fait que Jung voit dans le serpent le symbole de la libido, par exemple, c'est quelque chose à quoi Freud s'est opposé de la façon la plus ferme, en disant que le serpent est, s'il est le sym¬bole de quelque chose, il est la représentation du phallus. Moyennant quoi Freud... Jones - deux fois que je fais le lapsus, - Jones fait de grands efforts pour nous montrer la métaphore, puisqu'en fin de compte c'est bien à cette réfé¬rence linguistique qu'il est obligé pour nous montrer la métaphore se dévelop¬pant dans deux sens.
Dans un sens, de toujours plus grande légèreté de contenu, on ne peut pas se référer à un autre registre, encore que ce ne soit pas le terme qu'il emploie mais il est forcé d'en employer tellement d'autres qui sont toutes, qui sont tous du même ordre, à savoir d'une sorte de raréfaction, de vidage ou d'abstraction, ou de généralisation, bref, de respect dans cette sorte d'ordonnance, de hiérarchie concernant la consistance de l'objet qui est celle d'une théorie enfin classique de la connaissance que - on voit bien que ce dont il s'agit, - c'est de nous mon¬trer que le symbole n'a en aucun cas cette fonction. Que le symbole tout au contraire est ce quelque chose qui nous ramène à ce qu'il appelle, dans son lan¬gage et comme il peut, les idées primaires, à savoir quelque chose qui se dis¬tingue par un caractère à la fois de concret, de particulier, d'unique, d'intéres¬sant la totalité, si on peut dire, et la spécificité de l'individu dans sa vie même, dirons-nous, pour ne pas employer le terme que bien entendu il évite, qui n'est autre que le terme d'être.
Il est bien clair pourtant que quand il fait référence à ces idées primaires et qu'il y inscrit justement des termes concernant ce qui est l'être, à savoir la nais¬sance, la mort, les relations avec les proches par exemple, il désigne lui-même quelque chose qui n'est pas un donné biologique, mais bien au contraire une articulation qui transcende, qui transpose, qui transcrit ce donné biologique à l'intérieur de conditions d'existence qui ne se situent que dans des relations d'être.
Toute l'ambiguïté de l'article sur le symbolisme de Jones tient là. Néanmoins ce qu'il vise et son effort, principalement pour montrer que ce dont il s'agit dans le symbolisme, cerne quelque chose qu'il ne sait pas désigner mais qu'il cerne tout de même en quelque sorte du mouvement propre de son élan, de son expé¬rience à lui, concrète, de ce dont il s'agit dans l'analyse, il arrive à ce résultat de mettre d'une façon tellement unique des symboles du phallus, qu'il nous force bien à nous poser la question, en fin de compte, de ce que c'est que le phallus -258-

Leçon du 27 avril 1966
dans l'ordre symbolique. Il ne nous convainc pas, loin de là, que le phallus est purement et simplement le pénis. Mais il laisse ouverte la question de la valeur centrale qu'ont un certain nombre d'entités dont le phallus est celle qui se pré¬sente avec le maximum d'incarnation quoique ne se présentant que derrière un voile, voile qu'il n'a pas levé.
C'est pour ceci, je ferai reprendre cet article par quelqu'un qui l'a préparé pour aujourd'hui mais qui préfère en somme de lui-même le remettre à une étape ultérieure, c'est-à-dire disons à notre prochain séminaire fermé, je repren¬drai, à l'occasion, en commentaire, les détails de cet article sur « La théorie du symbolisme », mais je vous ai averti d'ores et déjà qu'il y a un article de moi qui est paru, si mon souvenir est bon, dans La psychanalyse, n° 6. C'est le numéro 6 où c'est paru ?

M. Safouan - Cinq.

Docteur J. Lacan - ... Cinq, « Sur la théorie du symbolisme chez Jones ». Ce que nous faisons aujourd'hui a, par rapport à ce que j'aurai à développer donc dans les prochaines séminaires sur la fonction de l'objet a, une certaine valeur de - je ne dirai pas d'anticipation, - mais d'horizon. Car, en fin de compte, il y a un rapport entre la place de l'objet a en tant qu'elle est fondamentale, qu'el¬le nous permet dans un certain mode de structure qui n'a pas d'autre nom que celui du fantasme de comprendre la fonction déterminante, déterminante à la manière d'un support ou d'une monture, ai-je dit, qu'a dans la détermination de la refente a.
Cet objet a, comme je vous l'ai indiqué dans mon discours de tout à l'heure et bien sûr ce n'est pas une nouveauté, se présente sous, non pas quatre formes, mais disons quatre versants, en raison de la façon dont il s'insère sur deux ver¬sants d'abord, la demande et le désir, sur le versant de la demande ce sont les objets que nous connaissons sous les espèces du sein, au sens et dans la fonction qu'on lui donne dans la psychanalyse, et de l'excrément ou encore, comme on s'exprime, fèces.
L'autre versant est celui qu'a la relation du désir; c'est donc une fonction d'un degré plus élevé car je le fais remarquer en passant: la lecture tout à l'heu¬re du texte français qu'a faite Mademoiselle Drazien y révèle une inexactitude, ce qui était traduit par le désir à une certaine place, à savoir que l'homosexuelle était amenée à renoncer à son désir pour l'objet, pour ne pas renoncer à son sexe, est inexact. En anglais, c'est the wish, et du moment que c'est the wish, ce n'est pas le désir, c'est le vœu ou la demande.
Le désir, nous en avons ici situé la place topologique suffisamment par rap¬port à la demande pour que vous conceviez ce que je veux dire quand je dis, je parle d'un autre versant, à propos de la fonction de deux objets a, à savoir du -259-

L'objet de la psychanalyse
regard et de la voix. Dans les deux couples se fait une opposition qui, du sujet à l'Autre peut se situer ainsi : demande de l'Autre, c'est l'objet a, fèces; demande à l'Autre : c'est l'objet a, sein. Eh bien, la même opposition existe, quoiqu'elle ne puisse que vous paraître encore plus obscure, puisque je ne vous l'ai pas expliquée. Il y a aussi quelques formes : non pas! l'obscurité n'est pas sur le désir de l'Autre, que vous sentirez déjà immédiatement supporté par la voix, que ce désir à l'Autre qui représente une dimension que j'espère, à propos du regard, pouvoir vous ouvrir.
Mais, au cœur de cette fonction de l'objet a, il est clair que nous devons trou¬ver ce qui est tout à fait central à l'institution, à l'instauration de la fonction du sujet. C'est à très proprement parler la fonction que vient occuper à la même place le phallus qui, précisément, n'a absolument pas le même caractère concer¬nant ce qu'on pourrait appeler comme une question commune englobant dans sa parenthèse l'ensemble des objets en question. Il n'a pas, il n'entre pas comme organe, puisqu'en fin de compte dans tous ces cas, et si matériels que puissent vous paraître deux d'entre eux, il s'agit bel et bien dans tous les cas d'un repré¬sentant organique.
Assurément, il semble déjà moins substantiel, moins saisissable, au niveau du regard et de la voix mais ça n'est néanmoins pas en raison simplement d'une sorte de différence d'échelle, de différence scalaire, comme on dirait, dans le caractère insaisissable que nous trouvons ici le phallus. Le phallus entre, comme tel, dans une certaine fonction qu'il s'agit maintenant de définir et qui à pro¬prement parler ne peut se définir que dans la référence du signifiant. La double dimension qui se révèle ici est, vous le verrez, quelque chose qui différencie le caractère se dérobant, le caractère insaisissable de la substantialité de l'objet a quand il s'agit du regard et de la voix, ce caractère se dérobant, caractère insai¬sissable n'est absolument pas de la même nature quant à ces deux objets et quant au phallus.
Que se passe-t-il quand quelqu'un comme Monsieur Jones, je le dis, nourri, inspiré du style même le plus pur de la première recherche analytique dans la valeur de découverte qu'avaient les réalités de l'expérience, ne pouvait encore d'aucune façon être réduit à n'avoir pas pu être peu à peu réaspiré dans une série de voies, de traces qui représentent à proprement parler, par rapport à cette expérience, une rationalisation et qui est toute celle qui a fait se développer la psychanalyse dans une voie qui, à quelque titre, mérite d'être située dans quelque parallélisme par rapport à la réduction, si l'on peut dire, éducative qu'Anna Freud a faite de la psychanalyse au niveau des enfants ?
Toute masquée que puisse être telle inflexion de la psychanalyse au regard de l'adulte, nous pouvons dire que tout ce qui fait intervenir dans l'état actuel des -260-

Leçon du 27 avril 1966
choses et tel que ceci a été exprimé, quelque référence que ce soit à la réalité ou encore à l'institution d'un moi meilleur, moins distordu, plus fort comme on dit, tout ceci ne consiste qu'à l'avoir fait rentrer dans des voies que l'analyse nous a permis d'imaginer: dans le registre du développement dans le sens d'une orthopédie fondamentalement qui dissipe à proprement parler le sens de l'ex¬périence psychanalytique. Jones n'en est certes pas là et le fait de ce qu'il pro¬duit devant nous représente bien quelque chose qui tend à retrouver des points d'appui dans un certain nombre de références reçues. C'est à ceci que Mademoiselle Drazien a fait allusion en parlant d'un certain nombre de recours à ce qu'on peut appeler un certain nombre de préjugés scientifiques : primauté, par exemple, de la référence biologique, pourquoi primauté ? Il n'est absolu¬ment pas, bien entendu, question de la négliger, ni même de ne pas dire qu'en fin de compte elle est première, mais assurément la poser premièrement comme première, c'est là qu'est toute l'erreur car ce dont il s'agit, à l'occasion, c'est de la prouver. Or, elle n'est pas prouvée. Elle n'est pas prouvée au départ au moins quand nous nous trouvons devant un phénomène aussi paradoxal que la géné¬ralité du complexe de castration pour autant que généralité veut dire aussi inci¬dence dans les deux sexes, les deux sexes ne se trouvant pas par rapport à ce quelque chose qui se présente d'abord et d'une façon fondamentale, comme dessinant la structure de ce complexe de castration, comporte quelque chose qui se rapporte à une partie et à une partie seulement de l'appareil génital, dans la partie qui vient s'offrir de façon manifeste et visible et en quelque sorte pré¬gnante et d'un point de vue de Gestalt qui est chez l'homme, le pénis. Non pas privilège mais privilège qui prend une valeur, si l'on peut dire, de phanie, de manifestation et où c'est comme tel, semble-t-il tout au moins au premier abord, qu'il s'introduit avec une valeur prévalente.
Tel est en d'autres termes la fonction que va prendre le complexe de castra¬tion, si nous l'examinons sous un certain biais. Eh bien, il est excessivement remarquable que la première démarche de Jones aille dans le sens d'une subjec¬tivation. Je donne à ce mot le poids qu'il peut prendre ici étant donné ce que j'énonce de la définition du sujet depuis déjà presque deux ans et depuis beau¬coup plus longtemps, bien sûr, pour ceux qui viennent ici depuis plus ou moins toujours.
Nous ne pouvons pas ne pas voir, si nous sommes déjà un peu rompus à cette perspective, la relation qu'a l'introduction par Jones du terme d'aphanisis, à propos du complexe de castration, avec ce que je vous ai représenté de l'essen¬ce du sujet, à savoir ce fading, ce perpétuel mouvement d'occultation derrière le signifiant ou d'émergence intervallaire qui définit comme tel le sujet dans son fondement, dans son statut, dans ce qui constitue l'être du sujet. -261-

L'objet de la psychanalyse
Il y a quelque chose de tordu qui permet d'aborder d'une façon toute diffé¬rente la relation être/non-être. Non pas d'une façon qui en quelque sorte s'en extrait comme si un jugement pouvait quelque part saisir la relation de l'être et du non-être. Mais d'une façon qui y est, en quelque sorte profondément impli¬quée, nous fait saisir que nous ne saurions d'aucune façon spéculer, raisonner, structurer tout ce qu'il en est du sujet, sans partir de ceci que nous-mêmes comme sujet, soyons impliqués dans cette profonde duplicité qui est la même chose que le cogito cartésien dégage en se fixant sur un point de plus en plus réduit à l'idéal jusqu'à être, lui, de néant qui est le je pense. Je pense ne voulant rien dire à lui tout seul, ce qui permet d'écarter, de diviser, de montrer, à quelle torsion il faut que nous supposions que soit en quelque sorte soumis cette sub¬sistance du sujet pour qu'il puisse apparaître dans une telle perspective que l'être est dissocié entre l'être antérieur à la pensée et l'être que la pensée fait sur¬gir : l'être du je suis de celui qui pense, l'être qui est amené à l'émergence du fait que celui qui pense dit : donc je suis.
L'aphanisis de Jones n'est absolument concevable que dans la dimension d'un tel être. Car, comment lui-même nous l'articule-t-il ? Quel pourrait être le recul de quoi que ce soit qui ne soit pas de l'ordre du sujet par rapport à une crainte de perdre la capacité de ce qui est dit en anglais
1 - capacity
2 - le terme sexual enjoyment.
Je sais qu'il est très difficile de donner un support qui soit équivalent à notre mot français jouissance à ce qu'il désigne en anglais. Enjoyment n'a pas les mêmes résonances que jouissance et il faudrait en quelque sorte le combiner avec le terme de Lust qui serait peut-être un peu meilleur. Quoi qu'il en soit, cette dimension de la jouissance dont je vous ai marqué la dernière fois que nous allions l'introduire, qu'elle est en quelque sorte un terme qui pose par lui-même des problèmes essentiels que nous ne pouvions véritablement introduire qu'après avoir donné son statut au je suis du je pense.
La jouissance, pour nous, ne peut être qu'identique à toute présence des corps. La jouissance ne s'appréhende, ne se conçoit que de ce qui est corps. Et d'où jamais ne pourrait-il surgir d'un corps quelque chose qui serait la crainte de ne plus jouir? S'il y a quelque chose que nous indique le principe de plaisir, c'est que s'il y a une crainte, c'est une crainte de jouir. La jouissance étant à pro¬prement parler une ouverture dont ne se voit pas la limite et dont ne se voit pas non plus la définition. De quelque façon qu'il jouisse, bien ou mal, il n'appar¬tient qu'à un corps de jouir ou de ne pas jouir, c'est tout au moins la définition que nous allons donner de la jouissance. Car pour ce qu'il en est de la jouissan¬ce divine, nous reporterons, si vous le voulez bien, cette question à plus tard. -262-

Leçon du 27 avril 1966
Non pas qu'elle ne se pose pas. Il nous semble qu'il y a un défilé qu'il est impor¬tant de saisir; c'est ceci : comment peuvent s'établir les rapports de la jouissan¬ce et du sujet?
Car le sujet dit: je suis. Le centre que je ne dirais pas implicite, parce qu'aus¬si bien il est formulé, il est dit en clair dans Freud, le centre de la pensée analy¬tique, c'est qu'il n'y a rien qui ait plus de valeur pour le sujet que l'orgasme. L'orgasme est l'instant où est réalisé un sommet privilégié, unique, de bonheur. Ceci mérite réflexion. Car en plus, il n'est pas moins frappant qu'une pareille affirmation comporte en quelque sorte par elle-même une dimension d'accord. Même ceux qui font quelque réserve sur le caractère plus ou moins satisfaisant de l'orgasme dans les conditions où il nous est donné d'y atteindre, n'en iront pas pour autant à ne pas penser que si cet orgasme est insuffisant, il n'y en a pas un plus vrai, plus substantiel qu'ils appellent de quelque nom qu'il s'agisse union, voie unitive, effusion, totalité, perte de soi, quoi que vous voudrez, ce sera toujours de l'orgasme qu'il s'agira.
Est-ce qu'il ne nous est pas possible, même à garder accroché à quelque point d'interrogation ce qui est là pris comme point de départ, est-ce qu'il ne nous est pas possible dès maintenant de saisir ceci que nous pouvons considérer l'orgas¬me dans cette fonction, disons même provisoire comme représentant un point de croisement, ou encore un point d'émergence, un point où précisément la jouissance, je dirais, fait surface ? Ceci prend pour nous un sens privilégié de ceci que là où elle fait surface, à la surface par excellence, celle que nous avons définie, que nous essayons de saisir, comme structurale, comme celle du sujet. je vous indique aussitôt les repères que ceci peut prendre dans, pourquoi pas, ce que nous appellerons notre système. je ne refuse pas le mot système à condition que vous appeliez système la façon dont je systématise les choses et qui est pré¬cisément faite de références topologiques.
Nous pouvons bien considérer la jouissance, celle qui est dans l'orgasme, comme quelque chose qui s'inscrira par exemple d'une forme particulière qu'en prendrait notre tore, si notre tore c'est le cycle du désir qui s'accomplit par la


L'objet de la psychanalyse
suite des boucles répétées d'une demande, il est clair qu'en fonction de certaines définitions de l'orgasme, comme point terminal, comme point de rebrousse¬ment, comme vous voudrez, ce sera d'un tore à peu près fait ainsi qu'il s'agira mais ici il a une valeur punctiforme, en d'autres termes toute demande s'y réduit à zéro, mais il n'est pas moins clair qu'il blouse le désir.
C'est la fonction, si l'on peut dire, idéale et naïve de l'orgasme. Pour qui¬conque essaie de la définir à partir de données introspectives, c'est ce court moment d'anéantissement, moment d'ailleurs punctiforme, fugitif, que repré¬sente dans la dimension de tout ce qui peut être le sujet dans son déchirement, dans sa division, que ce moment de l'orgasme, j'ai dit de l'orgasme, se situe.
Il est clair que c'est au titre de jouissance, dont pour nous il ne suffit pas de constater que dans ce moment d'idéal, j'insiste sur idéal, il est réalisé dans la conjonction sexuelle, pour que nous disions qu'il est immanent en la conjonc¬tion sexuelle et, la preuve, c'est que ce moment d'orgasme est exactement équi¬valent dans la masturbation.
je dis en tant qu'il représente ce point du terme du sujet. Nous n'en retenons donc, dans cette fonction, que le caractère de jouissance et jouissance qui n'est point encore définie ni motivée. Mais ceci nous permettra de comprendre à condition de nous apercevoir de l'analogie qu'il y a entre la forme de la bouteille de Klein, si j'ose dire, - si tant est qu'on puisse parler de la forme, mais enfin, puisque je la dessine, elle a la forme, je la représente sous la forme inversée par rapport à ce que vous voyez d'habitude dans le dessin que j'ai appelé son ouver¬ture, son cercle de reversion, la bouteille de Klein apparaît en haut comme le point de tout à l'heure - et ce cercle de reversion où je vous ai déjà appris à trouver le point nodal de ces deux versants du sujet tels qu'ils peuvent se conjoindre de l'affrontement de la couture de l'être de savoir à l'être de vérité. je vous ai aussi dit que c'était là la place où nous devons inscrire, précisément comme conjonction de l'un à l'autre, ce que nous appelons le symptôme et c'est un des fondements les plus essentiels à ne pas oublier de ce que Freud a toujours dit de la fonction du symptôme, c'est qu'en lui-même le symptôme est jouis¬sance.
Il y a donc d'autres modes d'émergence structuralement analogues de la jouissance au niveau du sujet que l'orgasme. je n'ai pas besoin, ce serait facile mais le temps m'en empêche, de vous rapporter le nombre de fois où Freud a mis en valeur l'équivalence de la fonction de l'orgasme avec celle du symptôme. Qu'il ait tort ou raison est une autre question que de savoir ce qu'il veut dire en cette occasion, ce que, nous, nous pouvons là-dessus en construire. Alors, il conviendrait peut-être d'y regarder à deux fois avant de faire équivaloir l'orgas¬me et la jouissance sexuelle. Que l'orgasme soit une manifestation de la jouis¬-264-

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sance sexuelle chez l'homme et singulièrement compliquée de la fonction qu'il vient occuper dans le sujet, c'est bien ce à quoi nous avons à faire et nous aurions tout à fait tort de collaber, en quelque sorte, comme une seule et même réalité, ces trois dimensions. Car c'est ça qui est à proprement parler réintro¬duire, sous une forme dangereusement masquée et par-dessus le marché ridicu¬le, les vieilles implications du mysticisme auxquelles j'ai fait allusion tout à l'heure, dans le domaine d'une expérience qui ne les nécessite nullement.
Un poète autrefois, qui a dit «post coïtum animal triste », ajoutait « praeter (parce que ça, on l'oublie toujours) mulierem gallumque » : mis à part la femme et le coq. Chose curieuse, depuis que, ce que j'appelle, la mystique psychanaly¬tique existe, on n'est plus triste après le coït. je ne sais pas si vous avez jamais remarqué ça mais c'est un fait. Les femmes, bien sûr, déjà n'étaient pas tristes puisque les hommes l'étaient, c'est curieux qu'ils ne le soient plus. Par contre, quand les femmes ne jouissent pas, elles deviennent extraordinairement dépri¬mées, alors que jusque là elles s'en accommodaient extrêmement bien. Voilà ce que j'appelle l'introduction de la mystique psychanalytique.
Personne n'a encore définitivement prouvé qu'il faille à tout prix qu'une femme ait un orgasme pour remplir son rôle de femme. Et la preuve c'est qu'on en est encore à ergoter sur ce qu'il est ce fameux orgasme chez elle. Néanmoins, cette métaphysique a pris une telle valeur, je connais un très grand nombre de femmes qui sont malades de ne pas être sûres qu'elles jouissent vraiment, alors qu'en somme elles ne sont pas si mécontentes de ce qu'elles ont et que si on ne leur avait pas dit que c'était pas ça, elles ne s'en préoccuperaient pas.
Ceci nécessite qu'on mette un petit peu les points sur les i, concernant ce qu'il en est de la jouissance sexuelle. Si on pose d'abord que ce qui nous intéresse au premier plan, c'est de savoir ce qu'il en est au niveau du sujet, c'est une premiè¬re façon d'assainir la question. Mais on pourrait aussi se poser la question de savoir ce qu'il en est au niveau de la conjonction sexuelle, parce que là, il est très remarquable que c'est un phénomène bien étrange que nous parlons toujours comme si, du seul fait que la différence sexuelle existe chez le vivant avec ce qu'elle nécessite de conjonction, l'accomplissement de la conjonction s'accom¬pagne d'une jouissance en quelque sorte univoque et univoque en ce sens que nous devrions tout simplement l'extrapoler de ce que, nous, les humains, ou si vous voulez, les primates plus particulièrement évolués, nous en connaissons de cette jouissance.
Eh bien, je ne vais pas entrer dans ce chapitre aujourd'hui parce qu'il est très curieux qu'il ne soit jamais traité. Enfin c'est un fait qu'il ne l'est pas. Mais enfin il est tout à fait clair que tout d'abord il est impossible de définir, de saisir, quelques signes de ce qu'on pourrait appeler orgasme chez la plupart des -265-

L'objet de la psychanalyse
femelles dans le domaine animal. Pour une ou deux espèces où on le peut, qui ne font justement que montrer qu'on pourrait trouver des signes s'il y en avait puisque quelquefois on en trouve, il est tout à fait clair que partout ailleurs on n'en trouve pas, en tout cas de signes objectifs de l'orgasme chez la femelle. Alors, puisqu'on pourrait en trouver et qu'on n'en trouve pas, c'est quand même quelque chose de nature à vous jeter un petit doute sur les modalités de la jouissance dans la conjonction sexuelle. Je ne dis pas, je ne vois pas pourquoi j'excepterais la conjonction sexuelle de la dimension de la jouissance qui me paraît une dimension absolument coextensive à celle du corps. Mais que ce soit celle de l'orgasme, ça ne semble nullement obligé. C'est peut-être d'une nature toute différente et, la preuve d'ailleurs, c'est justement là où elle est la plus impressionnante, la conjoncture sexuelle, là où elle dure une dizaine de jours entre les grenouilles par exemple, qu'on voit bien que ce dont il s'agit, c'est d'autre chose que de l'orgasme. C'est quand même très important.
Nous sommes ici pleins de métaphores : la tumescence, la détumescence est une de celles qui paraissent les plus extravagantes. Il s'agit de manifester dans la suite des comportements de ce qu'on pourrait appeler par rapport à la conjonc¬tion un comportement ascendant ou comportement d'approche, suivi d'un comportement de résolution des charges après lequel se produira la séparation.
Au mode de l'existence d'un organe érectile qui est très loin d'être universel, il y a des animaux, - je ne vais pas m'amuser à faire ici pour vous de la biolo¬gie mais je vous prie d'ouvrir les gros traités de zoologie - il y a des animaux qui réalisent la conjonction sexuelle à l'aide d'organes de fixation parfaitement non tumescibles puisque ce sont purement et simplement des crochets. Il paraît bien que l'orgasme dans ces cas, s'il existe, doit prendre même chez le mâle une toute autre apparence dont rien ne dit, par exemple, qu'il serait susceptible de quelque subjectivation. Ces distinctions me paraissent importantes à introduire parce que si Jones, au départ en quelque sorte, s'écarte et s'étonne et c'est ainsi qu'il introduit sa notion d'aphanisis, le caractère distinct, en somme, qu'il y a entre l'idée de la castration telle qu'elle se substantifie dans l'expérience, à savoir la disparition du pénis et de quelque chose qui lui paraisse tout ce qu'il y a de plus important, à savoir une disparition mais qui n'est pas celle du pénis, qui pour nous ne peut être que celle du sujet et qu'il s'imagine pouvoir être la crain¬te de la disparition du désir, alors que ceci est en quelque sorte une contradic¬tion dans les termes. Car le désir précisément se soutient de la crainte de se perdre lui-même, qu'il ne saurait y avoir d'aphanisis du désir, qu'il ne saurait y avoir dans un sujet de représentation de cette aphanisis pour la raison que le désir en est soutenu. Le persévérer dans l'être spinozien est le même texte et le même thème qui dit : « le désir est l'essence de l'homme ». L'homme persévère -266-

Leçon du 27 avril 1966
dans l'être comme désir. Et il ne saurait s'évader d'aucune façon de ce soutien du désir. Il y a précisément l'ambiguïté de pouvoir comporter sa propre retenue et sa propre crainte, d'être face de défense en même temps que face de suspen¬sion vers la jouissance.
Alors est-ce que ne prend pas ici toute sa valeur l'autre bout de l'arc, de la trajectoire qu'accomplit Jones pour nous quand très fermement, et à combien juste titre puisqu'il s'agit d'introduire les choses au niveau du sujet, il nous met, -pour ce qui est de la femme puisque c'est d'elle qu'il s'agit, - au cœur de la façon dont peut se présenter pour elle l'impasse subjective?
Opposé au couple fils-mère, d'où est partie, non sans raison toute l'explora¬tion analytique, il nous parle du couple père-fille. Et que nous dit-il? Tout part ici d'une privation. L'inceste père-fille... nous savions quant à nous de toute notre expérience, qu'il [l'inceste mère-fils] est par ses conséquences analytiques, - je ne peux pas les définir autrement - disons névrosantes mais le terme n'est pas suffisant puisque ça va jusqu'à avoir des conséquences psychosantes... il est infiniment moins dangereux, il l'est même, dangereux, au degré zéro au regard de l'inceste mère-fils qui a toujours les conséquences ravageantes auxquelles je fais allusion.
Au niveau du couple père-fille, la fonction de l'interdit, telle qu'elle s'exerce dans ses conséquences dialectiques, dans ce qu'on appelle l'interdit fondamen¬tal de l'inceste qui est l'interdit de la mère, prend une forme simplifiée qui met bien en valeur la fonction privilégiée de la femme au regard de la conjonction sexuelle. Car si la spécificité d'une certaine sorte de vivant est qu'un organe à la fois érectile et comme tel privilégié comme support de la jouissance, en soit l'ambocepteur, eh bien, qu'est-ce que ça veut dire ? C'est que pour elle, il n'y a pas de problème. Faire l'amour, si les choses avaient une valeur absolue, bien sûr est forcément alloplastique, si je puis dire, implique qu'elle aille à celui qui l'a. Si elle n'avait pas quelques-unes des propriétés du petit bonhomme, il n'y aurait aucun problème. Le petit bonhomme en a d'autres précisément en ceci qu'il peut jouir de lui-même exactement comme un petit singe.
La question serait donc toute simple mais il ne s'agit pas de ça précisément parce qu'il y a le langage et la loi, le père est [un] interdit, et par cette voie entre en fonction le problème. Or, qu'est-ce que nous dit Jones ? Qu'est-ce qu'il nous crie à tue-tête en nous rendant compte de son expérience ? Qu'est-ce qu'il nous dit si ce n'est que, là encore, la femme va garder son avantage, va être gagnante, mais il faut voir comment et pour voir comment, il ne faut pas garder en la tête tous ces préjugés.
Voyons ce qu'il nous dit. Il faut que la femme choisisse entre son sexe et son objet. Elle renonce à l'objet paternel et elle va garder son sexe. Il n'existe que -267-

L'objet de la psychanalyse
deux possibilités d'expression de la libido dans cette situation et ces deux voies peuvent être empruntées l'une et l'autre. Grosso modo, entre abandonner son attachement érotique au père et l'abandon de sa féminité, elle doit changer d'ob¬jet ou de désir. Et que va-t-il nous dire de ce qu'il en est à ce niveau ? Voyons, décrivez-nous exactement, Mademoiselle Drazien, dites-moi exactement la place du paragraphe où il nous décrit... Voilà :
«Dans le premier cas, les désirs féminins s'épanouissent à un niveau adulte, c'est-à-dire, charme érotique diffus, (il souligne) narcissisme ».

Qu'est-ce à dire ? C'est que Freud, ici de son expérience, la première chose qu'il a à mettre en avant quant à ce qui résulte du choix que je ne qualifierai pas de normal mais de légal, c'est que celui qui renonce à l'objet paternel pour conserver son sexe en somme, c'est de cela qu'il s'agit, eh bien, ceci veut dire qu'il ne sert à rien de renoncer à l'objet pour conserver quelque chose puisque ce quelque chose qu'on veut conserver au prix d'une renonciation, c'est préci¬sément cela qu'on perd.
Car, qu'est-ce qu'a à faire avec l'essence de la féminité le charme érotique dif¬fus qui consiste dans le maniement de l'attirail narcissique ? Sinon très précisé¬ment ce que Madame Joan Rivière a épinglé comme la féminité au titre de mas¬carade et ceci doit bien refléter quelque chose, c'est que précisément à partir d'un tel choix, la femme a à prendre la place, pour des raisons qu'il s'agit pour nous de préciser, de l'objet a. Dans la perspective paternelle, et patriarcalisante, la femme née d'une côte de l'homme est un objet a. Se soumettre à la loi pour conserver son sexe non seulement ne lui évite pas de le perdre, mais le nécessi¬te.
Au contraire, ce n'est pas moi qui le dit, c'est Jones, dans l'autre cas, [celui de la] conservation de l'objet, c'est-à-dire du père, quel va être le résultat? Le résultat c'est le choix homosexuel. Je le répète. Je ne puis faire plus aujourd'hui que de dire : c'est Jones qui le dit. Et après tout, toute notre expérience derriè¬re, y compris l'épinglage un petit peu incomplet parce qu'élidé de toute la pré¬sence de Proust qui lie ce cas, avec tout le caractère divinatoire qu'a son intui¬tion et son art mais qu'importe! C'est dans l'autre cas, à savoir pour autant que l'objet père est conservé que la femme trouve quoi ? Ce que dit Jones donc : à savoir sa féminité. Car dans toute attitude ou fonction homosexuelle, ce que la femme trouve à la place de l'objet et on dit que c'est à la place de l'objet pri¬mordial, c'est sa féminité.
Et alors, deuxième temps de ce qui se passe à l'intérieur de ce second choix. Ici, les termes de Jones, malgré lui, ne sont pas équivoques. C'est de l'ac¬centuation de la fonction de ce dont il s'agit à savoir un certain objet, et cet objet -268-

Leçon du 27 avril 1966
comme perdu, que le choix va se faire, soit que cet objet devienne objet de revendication et que la prétendue homosexuelle devienne une femme en rivali¬té avec les hommes et revendiquant d'avoir comme eux le phallus, soit que dans le cas de l'amour homosexuel, ce soit au titre de ne pas l'avoir qu'elle aime, c'est-¬à-dire, de réaliser ce qui est en somme le sommet de l'amour, de donner ce qu'el¬le n'a pas. De sorte qu'en fin de compte, nous n'aurions, et après tout pourquoi ne pas l'admettre, de jouissance de la féminité comme telle que de ce départ homosexuel qui ne fait simplement qu'illustrer la fonction médiatrice que prend ce phallus qui alors nous permet de désigner sa place.
Car si ce dont il s'agit quant au statut du sujet, c'est de savoir ce que l'être perd à être celui qui parle ou qui pense, il s'agit aussi de savoir ce qui vient prendre la place de cette perte quand il s'agit de jouir. Et que l'organe privilégié de la jouissance y soit employé, quoi de plus naturel, c'est, si j'ose dire, ce que l'homme a sous la main. Mais alors, les choses se passent à deux degrés. Cet organe, comme tout organe, on l'emploie à une fonction. Loin que la fonction crée l'organe, il y a un tas d'animaux qui ont des organes dont ils n'ont certai¬nement pendant longtemps jamais su que faire jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un truc pour l'utiliser. je vous en donnerai de nombreux exemples. Naturellement, ce n'est pas des organes absolument comme le foie ou le cœur. Il y en a un qui a une petite scie dans l’œsophage; il faut se donner tellement de mal pour com¬prendre ce qu'il peut en faire qu'on admire que lui ait réussi à en faire quelque chose. Ben, c'est pareil.
C'est avec ce pénis qu'on va faire quelque chose de beaucoup plus intéressant à savoir un signifiant, un signifiant de la perte qui se produit au niveau de la jouissance de par la fonction de la loi. Et ce qui est important, ça n'est pas sa fonction comme signifiant. Quand vous aurez regardé d'un petit peu plus près, que la plupart de vous ne le font, ce qu'on appelle dans le langage des mor¬phèmes, vous saurez la fonction qu'il y a à ce qu'on appelle le cas de la forme du non marqué. Il pourrait y avoir là une désinence ou une flexion qui indi¬querait que c'est le futur, le passé, le substantif, le partitif ou le torsif. Et que ça a un sens qu'il n'y ait justement pas de marque à cette place. Là est l'essence de la fonction de signifiance et si la femme garde, conserve, porté à une puissance supérieure ce que lui donne de n'avoir pas le phallus, c'est justement de pouvoir faire de cette fonction du phallus le parfait accomplissement de ce qu'est au cœur de la castration le mot phallus, c'est-à-dire la castration elle-même, c'est de pouvoir en porter la fonction de signifiance en ce point d'être non marquée.
C'est là-dessus que je terminerai aujourd'hui, certainement forcé d'abré¬ger étant donné l'heure. je pense tout au moins pour ceux qui sont ici et dont je désire qu'ils saisissent tout particulièrement où va nous mener la réémergence -269-

L'objet de la psychanalyse
de ce complexe de castration dont plus personne ne parle car il est assez frap¬pant que dans le dernier article auquel je vous ai dit de vous reporter ce soit un père dominicain ni analysé, ni analyste lui non plus, qui fasse remarquer que dans un certain livre, on ne parle absolument pas du complexe de castration. Ce n'est pas étonnant. je ne lui ai pas appris ce que c'était. Il ne peut pas le savoir. Mais j'espère qu'avec, je pense, suffisamment de temps, c'est-à-dire pas plus que la fin de l'année, nous y aurons un peu avancé.
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Leçon XVI 4 mai 1966 Séminaire fermé

Il s'agit pour nous de situer notre topologie, de nous situer, nous analystes, comme agissant en elle. Dans une réunion fermée en un tout petit groupe, quel¬qu'un me posait récemment à propos de ce que j'ai dit de cette topologie, qu'el¬le n'est pas une métaphore, qu'en est-il? Que signifie de nous situer comme sujets dans une référence qui n'est pas métaphorique ? je n'ai pas répondu; celui qui me questionnait n'avait pas été présent au dernier séminaire fermé et la réponse elliptique que j'aurais pu donner : « nous affronter à la jouissance », aurait été une réponse qui n'aurait pas été suffisamment commentée. Être situé dans ce qui n'est plus la métaphore du sujet, c'est aller chercher les fondements de sa position, non point dans aucun effet de signification, mais dans ce qui résulte de la combinatoire elle-même.
Qu'en est-il exactement du sujet, dans sa position classique, de ce lieu néces¬sité par la constitution du monde objectif ? Observez qu'à ce sujet pur, ce sujet dont les théoriciens de la philosophie ont poussé jusqu'à l'extrême la référence unitaire, à ce sujet, dis-je, on n'y croit pas tout à fait et pour cause. On ne peut croire qu'à lui tout du monde soit suspendu. Et c'est bien ce en quoi consiste l'accusation d'idéalisme.

C'est ici que la structure visuelle de ce sujet doit être explorée. Déjà, j'ai approché ce que de matière nous apporte notre expérience analytique : au pre¬mier chef l'écran; l'écran que notre expérience analytique nous apprend comme étant le principe de notre doute : ce qui se voit, non pas révèle mais cache quelque chose. Cet écran pourtant supporte pour nous tout ce qui se présente. Le fondement de la surface est au principe de tout ce que nous appelons orga¬nisation de la forme, constellation. Dès lors tout s'organise en une superposi¬tion de plans parallèles et s'instaurent les labyrinthes sans issue de la représen¬tation comme telle.
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L'objet de la psychanalyse
Dans un livre que j'ai conseillé à la plupart de ceux qui sont ici - puis¬qu'aussi bien cette assistance n'est pas beaucoup plus étendue que celle que j'ai eue la dernière fois, - un livre qui s'appelle Les paradoxes de la conscience de Monsieur Ruyer, vous verrez les conséquences de ce renvoi structural. Tout ce que nous concevons comme correspondance point par point de ce qui est d'une surface sur une autre s'y image de la représentation d'un point dont les rayons partant traversent ces deux plans parallèles y manifestant d'une trace à une autre (celle sur un plan correspondant) une fondamentale homothétie/homologie. De sorte que de quelque façon que nous manipulions le rapport de l'image à l'ob¬jet, il en résulte qu'il faut bien qu'il y ait quelque part ce fameux sujet qui uni¬fie la configuration, la constellation, pour la limiter à quelques points brillants, qui quelque part l'unifie en ce quelque chose en quoi elle consiste. D'où l'im¬portance du sujet.
Mais cette fuite dans une unité mythique où il est facile de voir l'exigence du pur esprit unificateur, la voie, la voie par laquelle je vous mène, qui est propre¬ment ce qu'on appelle méthode, aboutit à cette topologie qui consiste en cette remarque que ce n'est point à rechercher ce qui va correspondre à cette surface au fond de l’œil qui s'appelle la rétine ou aussi bien à toute autre, à quelque point où se forme l'image qu'il s'agit de se reporter comme constituant l'élé¬ment unificateur. Bien sûr, ceci part de la distinction cartésienne de l'étendue et de la pensée. Cette distinction suppose l'étendue, soit l'espace comme homogè¬ne en ce sens impensable qu'il est, comme dit Descartes, tout entier à concevoir comme partes extra partes. Mais à ceci près, qui est voilé dans cette remarque, c'est qu'il est homogène : que chaque point est identique à tous les autres tout en étant différent, ce qui est proprement ce que veut dire l'hypothèse, à savoir que toutes les parties se valent.
Or l'expérience de ce qu'il en est de cette structure de l'espace, non point quand nous le distinguons de la pensée, de la pensée en tant que la supporte uniquement et fondamentalement la combinatoire signifiante, que cet espace n'en est effectivement point séparable, qu'il en est au contraire intimement cohérent, qu'il n'y a nul besoin d'une pensée de survol pour le ressaisir en cette cohérence nécessaire, que la pensée ne s'y introduit pas d'y introduire la mesu¬re, une mesure en quelque sorte applicable, arpenteuse, qui loin de l'explorer, le bâtit. J'ai désigné là l'essence de ce qu'il en est du premier temps de la géomé¬trie comme son nom grec de géométrie en véhicule encore la trace, la géométrie euclidienne entièrement fondée précisément sur ce thème d'une mesure intro¬duite où se cache que ce n'est point la pensée qui la véhicule mais à proprement parler ce que les Grecs ont eux-mêmes nommé mesure. « L'homme est la mesu¬re de toute chose » c'est-à-dire son corps, le pied, le pouce et la coudée.
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Leçon du 4 mai 1966
Or le progrès de la pensée restée intitulée géométrisante - et sans doute n'est-ce pas pour rien que more geometrico a toujours paru l'idéal de toute déduction de la pensée, - le progrès, dis-je, de cette géométrie nous montre l'émergence d'un autre mode d'abord où étendue et combinatoire se nouent d'une façon étroite et qui est à proprement parler la géométrie projective. Non point égalité, mesure, effet de recouvrement mais, comme vous vous en souve¬nez encore, effort souvent pénible pour fonder les premières déductions de la géométrie. Rappelez-vous du temps où on faisait passer la muscade d'un retour¬nement sur le plan : Dieu sait que c'est là opération qui ne semblait pas impli¬quée dans les prémisses pour fonder le statut du triangle isocèle. Déplacement, translation, manipulation, homothétie même : tout ce jeu à partir duquel se déploie en éventail la déduction euclidienne, se transforme à proprement parler dans la géométrie projective justement d'introduire de figure à figure la fonction de l'équivalence par transformation.
Singulièrement ce progrès se marque historiquement par la contribution d'artistes à proprement parler, à savoir ceux qui se sont intéressés à la perspec¬tive. La perspective n'est pas l'optique. Il ne s'agit point dans la perspective de propriétés visuelles, mais précisément de cette correspondance de ce qui s'éta¬blit concernant les figures qui s'inscrivent dans une surface à celles qui dans une autre surface sont produites de cette seule cohérence établie de la fonction d'un point à partir duquel les lignes droites conjoignant ce point aux articulations de la première figure se trouvent à traverser une autre surface pour faire apparaître une autre figure.
Nous retrouvons là la fonction de l'écran. Et rien n'est impliqué que d'une figure à l'autre apparaisse une relation de ressemblance ou de similitude mais simplement des cohérences que nous pourrons définir entre les deux. L'écran, ici, fait fonction de ce qui s'interpose entre le sujet et le monde. Il n'est pas un objet comme un autre. Il s'y peint quelque chose. Avant de définir ce qu'il en est de la représentation, l'écran déjà nous annonce à l'horizon la dimension de ce qui de la représentation est le représentant. Avant que le monde devienne représentation, son représentant - j'entends le représentant de la représenta¬tion - émerge. Je ne me priverai pas d'évoquer ici une première fois, fusse pour y revenir, une notion qui, quoique préhistorique, ne saurait d'aucune façon pas¬ser pour archéologique en la matière.
L'art pariétal, celui que nous trouvons précisément au fond de ces espaces clos qu'on appelle des cavernes, est-ce que dans son mystère dont le principal est assurément que nous restons encore dans l'embarras quant à savoir jusqu'à quel point ces lieux étaient éclairés (ils ne l'étaient qu'à l'orifice), jusqu'à quel point ces lieux étaient visités, ils semblent l'avoir été rarement si nous en faisons -273-

L'objet de la psychanalyse
foi aux traces que nous pouvons repérer sous la forme de traces de pas dans des lieux qui, pourtant, sont favorables à en porter les marques. L'art pariétal semble nous reporter à rien de moins que de ce qui plus tard s'énonce dans le mythe platonicien de la caverne, qui prendrait là bien d'autres portées en effet que métaphorique. Si c'est au sein d'une caverne que Platon tente de nous porter pour faire surgir pour nous la dimension du réel, est-ce un hasard si sans doute ce qui se trouve sur ces parois où les récentes explorations par des méthodes enfin scientifiques et qui devant ces figures ne s'essoufflent plus à imaginer l'homme des premiers temps dans je ne sais quelle anxiété de rapporter suffi¬samment pour le repas de midi à sa bourgeoise, cette exploration qui, elle, se portant non pas sur l'interprétation imaginative de ce qu'il peut en être du rap¬port d'une flèche et d'un animal - surtout quand il apparaît que la blessure porte les traces les plus évidentes d'être une représentation vulvaire, - cette méthode qui a fait entrer en jeu avec Monsieur Leroi-Gourhan l'appareil d'un fichier soigné, voire l'usage d'une machine électronique, nous représente que ces figures ne sont pas réparties au hasard et que la fréquence constante, uni¬voque des cerfs à l'entrée, des bisons au milieu, nous introduit en quelque sorte directement - encore que Monsieur Leroi-Gourhan, et pour cause, n'use pas de ce repère pourtant bien simple, tel qu'il lui est immédiatement donné par la portée de mon enseignement, - à savoir qu'il n'y a nul besoin que ceux qui par¬ticipaient très évidemment à un culte autour de ces peintures encore pour nous énigmatiques, ceux-là n'avaient nul besoin d'entrer jusqu'au fond de la caverne pour que les signifiants de l'entrée ne les représentent pour les signifiants du fond qui n'avaient point besoin, par contre, d'être si fréquemment, en dehors des temps précis de l'initiation, visités comme tels.
Tout ce qui accompagne ces cortèges singuliers, lignes de points, flèches qui apparaissent ici beaucoup plus directrices du sujet que vectrices de l'intention alimentaire, tout nous indique qu'une chaîne structurale, qu'une répartition dont l'essence est à proprement parler d'être signifiante, est ce quelque chose qui, seul, peut nous donner le guide d'une pensée, à la fois ferme et prudente, au regard de ce dont il s'agit. Fonction de l'écran comme support, comme tel, de la signifiance, voilà ce que nous trouvons tout de suite à l'éveil de ce que quelque chose qui, de l'homme, nous assure que quel que fût le ton de la voix qu'il y donna, il était un être parlant. C'est bien ici qu'il s'agit de saisir de plus près le rapport de la signifiance à la structure visuelle laquelle se trouve, de par la force des choses, à savoir de par le fait qu'il semble jusqu'à nouvel ordre que nous n'aurons jamais aucune trace de la voix de ces premiers hommes, c'est assuré¬ment du style de l'écriture que nous trouvons les premières manifestations chez lui de la parole. -274-


Leçon du 4 mai 1966
Je n'ai point besoin d'insister sur un fait très singulier que mettent en éviden-ce également ces représentations dont on s'extasie qu'elles soient naturalistes. Comme si nous n'avions pas appris dans notre analyse du réalisme à quel point
dans tout art il est foncièrement métonymique, c'est-à-dire désignant autre chose que ce qu'il nous présente. Ces formes réalistes représentent avec une remar¬quable constante, cette ligne oscillante qui se traduit en fait par la forme de cet S allongé où je ne verrais, quant à moi, aucun inconvénient à voir se recouper celle de l'S dont je vous désigne le sujet. Oui. Exactement pour la même raison que quand Monsieur Hogarth cherche à désigner ce qu'il en est de la structure de la beauté, c'est aussi exactement et nommément à cet S qu'il se réfère.
Pour donner corps, bien sûr, à ces extrapolations, j'en conviens, qui peuvent vous paraître hardies, il nous faut maintenant en venir à ce que j'ai appelé tout à l'heure la structure visuelle de ce monde topologique, celui sur lequel se fonde toute instauration du sujet. J'ai dit que cette structure est antérieure logi¬quement à la physiologie de l’œil et même à l'optique, qu'elle est cette struc¬ture que les progrès de la géométrie nous permettent de formuler comme don¬nant sous une forme exacte (je souligne exacte) ce qu'il en est du rapport du sujet à l'étendue.
Et certes je suis bien empêché par de simples considérations de décence de vous donner ici un cours de géométrie projective. Il faut donc qu'au moyen de quelques indications, je suscite en vous le désir de vous y reporter, au moyen de quelques apologues, que je vous en fasse sentir la dimension propre. La géomé¬trie projective est à proprement parler combinatoire, combinatoire de points, de lignes, de surfaces susceptibles de tracés rigoureux mais dont le fondement intuitif - ce que points, lignes, plans pour vous évoquent - se dissipe, se résor¬be et à la fin s'évanouit derrière un certain nombre de nécessités purement com¬binatoires qui sont telles par exemple que le point se définira comme intersec¬tion de deux lignes, que deux lignes seront définies comme se coupant toujours. Car une définition combinatoire ne vaut pas si elle comporte des exceptions de l'ordre intuitif. Si nous croyons que les parallèles sont justement des lignes qui ne se coupent pas, deux lignes se couperont toujours en un point et l'on se débrouillera comme on pourra mais il faut que ce point existe.
Or, il apparaît que précisément ce point existe et que c'est même à le faire exister qu'on fondera la géométrie projective et que c'est bien là en quoi consis¬te l'apport de la perspective, c'est que c'est précisément à le projeter sur un autre plan qu'on verra sur cet autre plan apparaître d'une façon dont l'intérêt n'est pas qu'il soit là intuitif, à savoir parfaitement visible dans la jonction des deux lignes sur la ligne d'horizon, mais qu'il s'y repère selon les lois strictes d'une équiva¬lence attendue, à partir des hypothèses purement combinatoires, je le répète, qui -275-

L'objet de la psychanalyse
sont celles qui se poursuivront dans les termes que deux points par exemple ne détermineront qu'une seule ligne droite et que deux lignes droites ne peuvent se couper en deux points.
Pour vous faire sentir ce qu'il en est de telles définitions, je vous rappelle qu'il en résulte qu'à l'encontre des manipulations de la démonstration euclidienne, l'admission de ces principes qui se résument en une forme qu'on appelle prin¬cipe de dualité, une géométrie purement projective non métrique pourra avec assurance traduire un théorème acquis en termes de points et de lignes, en sub¬stituant point à ligne dans son énoncé et ligne à point, et en obtenant un énon¬cé certainement aussi valable que le précédent.
C'est là ce qui surgit au XVIIe siècle avec le génie de Pascal, sans aucun doute déjà préparé par l'avènement multiple d'une dimension mentale telle qu'elle se présente toujours dans l'histoire du sujet, qui fait, par exemple, que le théorème dit de Brianchon, lequel s'énonce :
« Qu'un hexagone formé par six lignes droites qui sont tangentes à une conique... »

(donc hexagone circonscrit; je pense que vous savez ce que c'est qu'une conique mais je vous rappelle : conique c'est un cône, c'est une hyperbole, c'est une parabole ce qui veut dire dans l'occasion qu'il s'agit de certaines de leurs formes telles qu'elles sont engendrées dans l'espace et non pas simplement sous forme de révolutions; un cône se définissant alors par la forme qui se présente dans l'espace de par l'enveloppement d'une ligne joignant un point à un cercle par exemple et ne la joignant pas forcément d'un point situé perpendiculairement à son centre)
«… toutes ces lignes donc présentent la propriété que les trois lignes qui joignent des sommets opposés - ce qui est facile à déterminer quelle que soit la forme de l'hexagone, par un simple comptage, - ces trois lignes convergent en un point. »

Du seul fait de l'admission des principes de la géométrie projective ceci se traduit immédiatement en ceci qu'un hexagone formé par six points qui repo¬sent sur une conique, qui est alors un hexagone inscrit, que dans ce cas, les trois points d'intersection des côtés opposés reposent sur un même ligne.
Si vous avez écouté ces deux énoncés vous voyez qu'ils se traduisent l'un de l'autre par simple substitution, sans équivoque, de point à ligne et de ligne à point. Il y a là, dans le procédé de la démonstration, vous le sentez bien, tout autre chose que ce qui fait intervenir mensuration, règle ou compas et que s'agissant de combinatoire, c'est bien de points, de lignes, voire de plans en -276-

Leçon du 4 mai 1966
terme de purs signifiants et aussi bien de théorèmes qui peuvent s'écrire seule¬ment avec des lettres, qu'il s'agit. Or, ceci à soit seul, va nous permettre de don¬ner une toute autre portée à ce qu'il en est de la correspondance d'un objet avec ce que nous appellerons sa figure.
Ici, nous introduirons l'appareil qui déjà nous a servi comme essentiel à confronter à cette image mythique de l’œil qui, quelle qu'elle soit, élude, élide ce qu'il en est du rapport de la représentation à l'objet puisque de quelque façon la représentation y sera toujours un double de cet objet. Confronté à ce que je vous ai d'abord présenté comme la structure de la vision y opposant celle du regard et ce regard dans ce premier abord je l'ai mis là où il se saisit, là où il se supporte, à savoir là où il est appendu en cette oeuvre qu'on appelle un tableau. Le rapport en quelque sorte originaire du regard à la tache pour autant même que le phylum biologique peut nous le faire apparaître effectivement selon des organismes extrêmement primitifs sous la forme de la tache, à partir de quoi la sensibilité localisée que représente la tache dans son rapport à la lumière, peut nous servir d'image, d'exemple de ce quelque chose où s'origine le monde visuel.
Mais assurément ce n'est là qu'équivoque évolutionniste dont la valeur ne peut prendre, ne peut s'affirmer comme référence que de se référer à une struc¬ture synchronique parfaitement saisissable. Qu'en est-il de ce qui s'oppose comme champ de vision et comme regard au niveau précisément de cette topo¬logie ? Assurément le tableau va continuer d'y jouer un rôle, et ceci n'est point pour nous étonner. Si déjà nous avons admis que quelque chose comme un montage, comme une monture, comme un appareil, est essentiel à ce que nous visons pour en avoir, nous, l'expérience, à savoir la structure du fantasme. Et le tableau dont nous allons parler, puisque c'est dans ce sens que nous en atten¬dons service et rendement, c'est bien dans sa monture de chevalet que nous allons le prendre, ce tableau, que quelque chose qui se tient comme un objet matériel, c'est là ce qui va nous servir de référence pour un certain nombre de réflexions.
Dans la géométrie projective, ce tableau va être ce plan dont je parlais tout à l'heure sur lequel à la pensée de chacune des lignes que nous appellerons, si vous ' le voulez, lignes oculaires, pour ne faire aucune équivoque avec le rayon visuel, les lignes qui joignent le point essentiel au départ de notre démonstration, que nous allons appeler oeil et qui est ce sujet idéal de l'identification du sujet clas¬sique de la connaissance. N'oubliez pas par exemple dans tous les schémas que j'ai donnés sur l'identification que c'est d'un S point d’œil que partent les lignes que je trace de ce point dans une ligne droite. Ligne oculaire qui se joint à ce que nous désignerons comme support, point, ligne voire même plan, dans le plan¬-277-

L'objet de la psychanalyse
support; ces lignes traversent cet autre plan et les points, les lignes où ils le tra-versent, voire la traversée du plan qui se déterminera par rapport à une de ces lignes, de la contenir par exemple, ces traversées du plan-figure, - je distingue donc plan-support et plan-figure - cette traversée de la ligne oculaire, laissant sa trace sur le plan-figure, c'est à ceci que nous avons affaire dans ce qu'il en est de la construction de la perspective. Et c'est elle qui doit nous révéler, matériali¬ser pour nous, la topologie d'où il résulte que quelque chose se produit dans la construction de la vision qui n'est autre que ce qui nous donne la base et le sup¬port du fantasme, à savoir une perte qui n'est autre que celle que j'appelle la perte de l'objet a et qui n'est autre que le regard et d'autre part une division du sujet.
Que nous apprend en effet la perspective ? La perspective nous apprend que toutes les lignes oculaires qui sont parallèles au plan-support vont déterminer sur le plan-figure une ligne qui n'est autre que la ligne d'horizon. Cette ligne d'horizon est, vous le savez, le repère majeur de toute construction perspective. A quoi correspond-elle dans le plan-support? Elle correspond, si nous mainte¬nons fermes les principes de la cohérence de cette géométrie combinatoire, éga¬lement à une ligne. Cette ligne est à proprement parler celle que les Grecs ont manquée, du fait que pour des raisons que nous laisserons aujourd'hui de côté, même si nous devons un jour les mettre en question, que les Grecs ne pouvaient que manquer et qui est, à proprement parler cette ligne, ligne également, et de par nos principes, également ligne droite, qui se trouve à l'infini sur le plan-sup¬port et qu'intuitivement nous ne pouvons concevoir que comme en représen¬tant, si je puis dire, le tout.
C'est sur cette ligne que se trouvent les points où dans le plan-support les parallèles convergent, ce qui se manifeste dans le point, figure de la convergen¬ce de presque toutes les lignes parallèles à l'horizon. On image ceci, en général et on le voit sous la plume des meilleurs auteurs, c'est ce que vous savez bien, quand vous voyez une route qui s'en va vers l'horizon, elle devient de plus en plus petite, de plus en plus étroite. On n'oublie qu'une chose, le danger qu'il y a à de telles références, car tout ce que nous connaissons comme horizon est un horizon de notre boule terrestre, c'est-à-dire un tout autre horizon déterminé par la forme sphérique, comme on le remarque ailleurs sans y voir, semble-t-il, la moindre contradiction, comme on le remarque quand on nous dit que l'hori¬zon est la preuve de la rotondité de la terre.
Or, je vous prie de remarquer que même si nous étions sur un plan infini, il y aurait toujours, pour quiconque s'y tiendrait debout, une ligne d'horizon. Ce qui nous trouble et nous perturbe dans cette considération de la ligne d'horizon, c'est d'abord ce sur quoi je reviendrai tout à l'heure, à savoir que nous ne la voyons jamais que dans un tableau. -278-

Leçon du 4 mai 1966
Nous verrons tout à l'heure ce qu'il en est de la structure du tableau. Comme un tableau est limité, il ne nous vient même pas à l'esprit que si le tableau s'éten¬dait infiniment, la ligne d'horizon serait droite jusqu'à l'infini, tellement en cette occasion, nous nous satisfaisons d'avoir simplement à penser d'une façon gros-sièrement analogique, à savoir que l'horizon qui est là sur le tableau, c'est un horizon comme notre horizon dont on peut faire le tour. Une autre remarque est celle-ci : c'est qu'un tableau est un tableau et la perspective une autre chose. Nous allons voir tout à l'heure comment on s'en sort dans le tableau.
Mais si vous partez des conditions que je vous ai données pour ce qui doit venir à se tracer sur le plan-figure, vous remarquerez ceci : c'est qu'un tableau fait dans ces conditions, qui seraient celles d'une stricte perspective, aurait pour effet, si vous supposez par exemple, parce qu'il faut bien vous accrocher à quelque chose, que vous êtes debout sur un plan couvert d'un quadrillage à l'in¬fini, que ce quadrillage vienne bien entendu s'arrêter, - nous verrons tout à l'heure comment - à l'horizon.
Et au-dessus de l'horizon? Vous allez dire naturellement: le ciel! mais pas du tout, pas du tout, pas du tout. Au-dessus, ce qu'il y a à l'horizon derrière vous, comme je pense que si vous y réfléchissez, vous pourrez immédiatement le sai¬sir, à tracer la ligne qui joint le point que nous avons appelé S à ce qui est der¬rière sur le plan-support dont vous verrez aussitôt qu'il va se projeter au-dessus de l'horizon. Faisons qu'à cet horizon de plan projectif vienne du plan-support se coudre au même point d'horizon les deux points opposés du plan-support, l'un par exemple, qui est tout à fait à gauche de vous sur la ligne d'horizon du plan-support, viendra se coudre à un autre qui est tout à fait à votre droite sur la ligne d'horizon également du plan-support. Est-ce que vous avez compris ? je veux dire... Non? Recommençons.
Vous avez devant vous une surface. Vous avez devant vous un quadrillage ¬plan. Supposons, pour la plus grande simplicité qu'il soit horizontal, et vous, vous êtes vertical. C'est une ligne joignant votre oeil, - je vais dire des choses aussi simples que possible - avec un point quelconque de ce plan-support qua¬drillé et à l'infini qui détermine sur le plan vertical, disons, pour vous faire plai¬sir, qui est celui de la projection qui va déterminer la correspondance point par point.
A tout point d'horizon, c'est-à-dire à l'infini du plan-support correspond un point sur l'horizon de votre plan vertical. Réfléchissez à ce qui se passe. Bien sûr, s'il s'agit d'une ligne qui justement, comme j'ai commencé de le dire, n'a rien à faire avec un rayon visuel. C'est une ligne qui part derrière vous du plan ¬support et qui va à votre oeil. Elle va aboutir sur le plan-figure à un point au¬ dessus de l'horizon. A un point qui correspond à l'horizon du plan-support va -279-



correspondre un autre point venant le toucher par en haut, si je puis dire, sur la ligne d'horizon, et ce qui est derrière vous à droite, puisque cela passe et que ça se croise au niveau du point oeil, va venir exactement dans le sens inverse où ceci se présenterait si vous vous retourniez, à savoir que ce que vous verriez à gauche si vous vous retourniez vers cet horizon, vous le verrez s'être piqué à droite au-¬dessus de la ligne d'horizon sur le plan projectif de la projection.
En d'autres termes, ce qui est une ligne que nous ne pouvons pas définir comme ronde, puisqu'elle n'est ronde que de notre appréhension quotidienne de la rotondité terrestre, c'est de cette ligne qui est à l'infini sur le plan-support que nous verrons les points se nouer, venant respectivement d'en haut et d'en bas et d'une façon qui, pour l'horizon postérieur, vient s'accrocher dans un ordre strictement inverse à ce qu'il en est de l'horizon antérieur.
Je peux, bien entendu, dans cette occasion, supposer comme le fait Platon dans sa caverne, ma tête fixe et déterminant, par conséquent, deux moitiés dont je peux parler, concernant le plan-support. Ce que vous voyez là n'est rien d'autre d'ailleurs que l'illustration pure et simple de ce qu'il en est quand le plan projectif, je vous le représente au tableau sous la forme d'un cross-cap, c'est à savoir que ce que vous voyez, au lieu d'un monde sphérique, c'est une certaine bulle qui se noue d'une certaine façon, se recroisant elle-même et qui fait que ce qui s'est présenté d'abord comme un plan à l'infini, vient dans un autre plan, s'étant divisé, se renouer à lui-même, au niveau de cette ligne d'horizon; et se renouer d'une façon telle qu'à chacun des points de l'horizon du plan-support, vient se nouer quoi? Précisément la forme que je vous ai déjà mise au tableau du plan projectif, à savoir son point diamétralement opposé. C'est bien pour cela qu'il se fait que dans une telle projection c'est le point postérieur à droite qui vient se nouer au point antérieur à gauche. - 280-

Leçon du 4 mai 1966
Tel est ce qu'il en est de la ligne d'horizon, nous indiquant déjà que ce qui fait la cohérence d'un monde signifiant à structure visuelle est une structure d'en¬veloppe et nullement d'indéfinie étendue. Il n'en reste pas moins qu'il n'est point assez de dire ces choses telles que je viens de vous les imager. Car J'ou¬bliais dans la question le quadrillage que j'avais mis là uniquement pour votre commodité, mais qui n'est pas indifférent car un quadrillage étant fait de paral¬lèles, il faut dire qu'étant admis en outre ceci que j'ai fixé ma tête, toutes les lignes parallèles de l'espace, comme vous n'avez, je pense, aucune peine à l'ima¬giner, toutes les lignes parallèles iront rejoindre en un certain point de fuite à l'horizon un seul point, à savoir que c'est la direction de toutes les parallèles dans une certaine position donnée qui détermine l'unique point d'horizon sur lequel dans le plan-figure, elles se croisent.
Si vous avez ce quadrillage infini dont nous parlons, ce que vous verrez se conjoindre à l'horizon, ce sera toutes les parallèles de tout le quadrillage en un seul point. Ce qui n'empêche pas que ce sera le même point où toutes les paral¬lèles de tout le quadrillage postérieur viendront d'en haut également se conjoindre.
Ces remarques qui sont fondamentales pour toute science de la perspective et qui sont ce que tout artiste en mal d'ordonner quoi que ce soit, une série de figures sur un tableau, ou aussi bien les lignes de ce qu'on appelle un monument, qui est la disposition d'un certain nombre d'objets autour d'un vide, tiendra compte; et que ce point sur la ligne d'horizon dont je parlais tout à l'heure à pro¬pos du quadrillage est exactement ce qui est appelé couramment, je ne vois pas que j'y apporte là quoique ce soit de véritablement bien transcendant, le point de fuite de la perspective. Ce point de fuite de la perspective est à proprement par¬ler ce qui représente dans la figure, l’œil qui regarde. L’œil n'a pas à être saisi en dehors de la figure, il est dans la figure et tous, depuis qu'il y a une science de la perspective, l'ont reconnu comme tel et appelé comme tel. Il est appelé l’œil dans Alberti; il est appelé l’œil dans Vignola; il est appelé l’œil dans Albert Dürer. Mais ce n'est pas tout. Car je regrette qu'on m'ait fait perdre du temps à expli¬quer ce point pourtant véritablement accessible, ce n'est pas tout. Ce n'est pas tout du tout car il y a aussi les choses qui sont entre le tableau et moi.
Les choses qui sont entre le tableau et moi, elles peuvent également par le même procédé se représenter sur le même plan du tableau. Elles s'en iront vers des profondeurs que nous pourrons tenir pour infinies; rien de ceci ne nous en empêche, mais elles s'arrêteront en un point qui correspond à quoi ? Au plan parallèle au tableau qui passe, - je vais dire, pour vous faciliter les choses - qui passe par mon œil ou par le point S. Nous avons là deux traces. Nous avons la trace de ce par quoi le tableau vient couper le support, c'est l'inverse de la ligne -281-

L'objet de la psychanalyse
d'horizon. En d'autres termes, c'est ce qui, si nous renversions les rapports et nous en avons le droit, constitue comme ligne d'horizon dans le support, la ligne infinie dans la figure. Et puis, il y a la ligne qui représente la section du support par le plan du tableau. Ce sont deux lignes.
Il est tard et je vous dirai quelque chose de beaucoup moins rigoureux en rai¬son du peu de temps qui me reste. Les choses sont plus longues à expliquer qu'il n'apparaît d'abord. Rigoureusement, ceci veut dire qu'il y a un autre point d’œil qui est celui qui est constitué par la ligne à l'infini sur le plan de la figure et son intersection par quelque chose qui y est bien, à savoir la ligne par laquelle le plan de la figure coupe le plan-support. Ces deux lignes se coupent puisqu'elles sont toutes les deux dans le plan de la figure. Et qui plus est, elles se coupent en un seul point car ce point est bel et bien le même sur la ligne à l'infini.
Pour en rester sur un domaine de l'image, je dirai que cette distance des deux parallèles qui sont dans le plan-support, celles qui sont déterminées par ma position fixée de regardant et celle qui est déterminée par l'intersection, la ren¬contre du tableau avec le plan-support, cette béance, cette béance qui dans le plan-figure ne se traduit que par un point, par un point qui, lui, se dérobe tota¬lement car nous ne pouvons pas le désigner comme nous désignons le point de fuite à l'horizon. Ce point essentiel à toute la configuration est tout à fait spé¬cialement caractéristique, ce point perdu, si vous voulez vous contenter de cette image, qui tombe dans l'intervalle de deux parallèles quant à ce qu'il en est du support, c'est ce point que j'appelle le point du sujet regardant. Nous avons donc le point de fuite qui est le point du sujet en tant que voyant et le point qui choit dans l'intervalle du sujet et du plan-figure et qui est celui que j'appelle le point du sujet regardant.
Ceci n'est pas une nouveauté. C'est une nouveauté de l'introduire ainsi, d'y retrouver la topologie du S barré [$] dont il va falloir savoir maintenant où nous situons le a qui détermine la division de ces deux points, je dis de ces deux points en tant qu'ils représentent le sujet dans la figure. Aller plus loin nous per¬mettra d'instaurer un appareil, un montage tout à fait rigoureux et qui nous montre au niveau de ce qu'il en est de la combinatoire visuelle, ce qu'est le fan¬tasme, où nous aurons à le situer dans cet ensemble, c'est ce qui se dira par la suite.
Mais dès maintenant, pour que vous ne pensiez pas que le vous emmène là dans des endroits abyssaux, - je ne fais pas de la psychologie des profondeurs, je suis en train de faire de la géométrie, et Dieu sait si j'ai pris des précautions, après avoir lu tout ce qui peut bien se rapporter à cette histoire de la perspec¬tive, depuis Euclide qui l'a si parfaitement loupée dans ses Aphorismes et jus¬qu'au dernier livre de Michel Foucault qui fait directement allusion à ces -282-

Leçon du 4 mai 1966
choses dans son « Des Suivantes » dans le premier chapitre des Mots et des choses. J'ai essayé de vous en donner quelque chose de tout à fait support, c'est le cas de le dire, mais quant à ce point parfaitement défini que je viens de don¬ner comme le deuxième point représentant le sujet voyant dans la combinatoi¬re projective, ne croyez pas que c'est moi qui l'ai inventé. Mais on le représen¬te autrement et cet autrement a été déjà appelé par d'autres que par moi, l'autre œil, par exemple.
Il est exactement bien connu de tous les peintres, ce point. Car puisque je vous ai dit que ce point, dans sa rigueur, il choit dans l'intervalle tel que je l'ai défini sur le plan-support, pour aller se situer en un point que vous ne pouvez naturellement pas pointer mais qui est nécessité par l'équivalence fondamentale de ce qui est la géométrie projective et qui se trouve dans le point-figure, il a beau être à l'infini, il s'y trouve. Ce point, comment est-il utilisé ? Il est utilisé par tous ceux qui ont fait des tableaux en se servant de la perspective c'est-à-dire très exactement depuis Masaccio et Van Eyck, sous la forme de ce qu'on appel¬le l'autre œil, comme le vous le disais tout à l'heure. C'est le point qui sert à construire toute perspective plane en tant qu'elle fuit, en tant qu'elle est préci¬sément dans le plan-support.
Elle se construit très exactement ainsi dans Alberti. Elle se construit un peu différemment dans ce qui est le Jean Pélerin. Voici


Voici ce dont il s'agit de découvrir avec la perspective, à savoir un quadrilla¬ge par exemple dont la base vient s'appuyer ici. Nous avons un repère. Si je m'y prête, je veux dire, si je veux simplement faire les choses simples pour votre compréhension, je me mets au milieu de ce repère du quadrillage et une per¬-283-

L'objet de la psychanalyse
pendiculaire élevée sur la base de ce quadrillage me donne à l'horizon le point de fuite. Je saurai donc, d'ores et déjà, que mon quadrillage va s'arranger comme ça, à l'aide de mon point de fuite.
Mais qu'est-ce qui va me donner la hauteur où va venir le quadrillage en pers-pective? Quelque chose qui nécessite que je me serve de mon autre œil. Et ce qu'ont découvert les gens, assez tard puisqu'en fin de compte la première théo¬rie en est donnée dans Alberti, contemporain de ceux que je viens de vous nom¬mer, Masaccio et Van Eyck, eh bien, je prendrai ici une certaine distance, qui est exactement ce qui correspond à ce que je vous ai donné tout à l'heure, comme cet intervalle de mon bloc au tableau. Sur cette distance, prenant un point situé à la même hauteur que le point de fuite, je fais une construction, une construc¬tion qui passe dans Alberti par une verticale située ici. Je trace ici la diagonale; ici une ligne horizontale et ici, j'ai la limite à laquelle se terminera mon qua¬drillage, celui que j'ai voulu voir en perspective.
J'ai donc toute liberté quant à la hauteur que je donnerai à ce quadrillage pris en perspective, c'est-à-dire, qu'à l'intérieur de mon tableau, je choisis à mon gré la distance où je vais me placer dans mon quadrillage pour qu'il m'apparaisse en perspective et ceci est tellement vrai, que dans beaucoup de tableaux classiques, vous avez sous une forme masquée une petite tache voire quelquefois tout sim-plement un œil.
L'indication, ici, du point où vous devez vous-même prendre la distance où vous devez vous mettre du tableau pour que tout l'effort de perspective soit pour vous réalisé, vous le voyez, ceci ouvre une autre dimension qui est celle-¬ci, celle-ci qui est exactement la même qui vous a étonné tout à l'heure, quand je vous ai dit qu'au-dessus de l'horizon, il n'y a pas le ciel. Il y a le ciel parce que vous foutez au fond sur l'horizon un portant qui est le ciel. Le ciel n'est jamais qu'un portant dans la réalité comme au théâtre et de même entre vous et le ciel il y a toute une série de portants.
Le fait que vous puissiez choisir dans le tableau votre distance et n'importe quel tableau dans le tableau, et déjà le tableau lui-même, est une prise de dis¬tance, car vous ne faites pas un tableau de vous à l'orifice de la fenêtre dans laquelle vous vous encadrez. Déjà vous faites un tableau à l'intérieur de ce cadre. Votre rapport avec ce tableau et ce qu'il a à faire avec le fantasme, cela nous per¬mettra d'avoir des repères, un chiffre assuré pour tout ce qui dans la suite nous permettra de manifester les rapports de l'objet a avec le S barré. C'est ce que j'espère, et j'espère un peu plus vite qu'aujourd'hui, je pourrai vous exposer la prochaine fois. -284-


Leçon XVII 11 mai 1966

Pour ce qui est du savoir, il est difficile de ne pas tenir compte de l'existence du savant, savant ici pris seulement comme le support, l'hypothèse du savoir en général, sans y mettre forcément la connotation de scientifique. Le savant sait quelque chose ou bien il ne sait rien. Dans les deux cas, il sait qu'il est un savant. Cette remarque est seulement faite pour vous pointer ce problème préparé depuis longtemps et, je dirai même, présentifié depuis non pas seulement que j'enseigne, depuis que j'ai poussé mes premières remarques sur ce que nous rap¬pelle le fondamental de l'analyse et qui est centré autour de la fonction du nar¬cissisme ou du stade du miroir.
Disons pour aller vite, puisque nous avons commencé en retard, que le statut du sujet, au sens le plus large, au sens non encore débroussaillé, non pas au sens où je suis en train d'essayer d'en serrer pour vous la structure, ce qu'on appelle le sujet en général, qui veut simplement dire, dans le cas que je viens de dire : il y a du savoir donc il y a un savant. Le fait de savoir qu'on est un savant ne peut pas ne pas s'intriquer profondément dans la structure de ce savoir. Pour y aller carrément disons que le professeur, puisque le professeur a beaucoup à faire avec le savoir pour transmettre le savoir, il faut charrier une certaine quantité de savoir qu'il a été prendre soit dans son expérience, soit dans une accumulation de savoir faite ailleurs et qui s'appelle par exemple dans tel ou tel domaine, la philosophie par exemple, la tradition.
Il est clair que nous ne saurions négliger que par la préservation du statut par¬ticulier de ce savant, j'ai évoqué le professeur mais il y en a bien d'autres statuts, celui du médecin par exemple, que la préservation de son statut est de nature à infléchir, à incliner ce qui pour lui, lui paraîtra le statut général de son savoir. Le contenu de ce savoir, le progrès de ce savoir, la pointe de son extension, ne sau¬raient ne pas être influencés par la protection nécessaire de son statut de sujet savant. Ceci me semble assez évident si l'on songe que nous en avons devant -285-

L'objet de la psychanalyse
nous la matérialisation tangible par les considérations sociales de ce statut qui font qu'un monsieur n'est pas considéré comme savant uniquement dans la mesure où il sait et où il continue de fonctionner comme savant. Les considéra¬tions de rendement viennent là, de loin, derrière celles du maintien d'un statut permanent à celui qui a accédé à une fonction savante.
Ceci n'est pas injustifié et dans l'ensemble arrange tout le monde; tout le monde s'en accommode fort bien. Chacun a sa place: le savant savante dans des endroits désignés et on ne va pas regarder de si près si son savantement, à par¬tir d'un certain moment, se répète, se rouille ou même devient pur semblant de savanterie. Mais comme beaucoup de cristallisations sociales, nous ne devons pas nous arrêter simplement à ce qu'est la pure exigence sociale, ce qu'on appel¬le habituellement les fonctions de groupe et comment un certain groupe prend un statut plus ou moins privilégié pour des raisons qui sont en fin de compte toujours à faire remonter à quelque origine historique.
Il y a bien là quelque chose de structural et qui, comme le structural nous force souvent de le remarquer, dépasse de beaucoup la simple interrelation d'utilité. On peut considérer que du point de vue du rendement, il y aurait avan¬tage à faire le statut du savant moins stable. Mais il faut croire justement qu'il y a dans les mirages du sujet, et non dans la structure du sujet lui-même, quelque chose qui aboutit à ces structures stables qui les nécessite.
Si la psychanalyse nous force à remettre en question le statut du sujet, c'est sans doute parce qu'elle aborde ce problème, problème de ce qu'est un sujet, d'un autre départ. Si pendant de longues années, j'ai pu montrer que l'intro¬duction de cette expérience de l'analyse dans un champ qui ne saurait se repé¬rer que de conjoindre une certaine mise en question du savoir au nom de la véri¬té, si la scansion de ce champ va se chercher en un point plus radical, en un point antérieur à cette rencontre, à cette rencontre d'une vérité qui se pose et se pro¬pose comme étrangère au savoir, nous l'avons dit, ceci s'introduit du premier biais de demande, qui d'abord dans une perspective qui se réduit ensuite, se pro¬pose comme plus primitif, comme plus archaïque et qui nécessite d'interroger comment s'ordonnent dans leur structure cette demande avec quelque chose dont elle discorde et qui s'appelle le désir.
C'est ainsi que par ce biais, en quelque sorte dans ce clivage structural, nous sommes arrivés à remettre en question ce statut du sujet, à considérer que, loin que le sujet nous paraisse un point-pivot, une sorte d'axe autour de quoi tour¬nerait, quelles que soient les rythmes, la pulsation, que nous accordions à ce qui tourne autour de quoi tourneraient les expansions et les retraits du savoir. Nous ne pouvons considérer le drame qui se joue, qui fonde l'essence du sujet tel que nous le donne l'expérience psychanalytique, en introduisant le biais du désir au -286-

Leçon du 11 mai 1966
cœur même de la fonction du savoir. Nous ne pouvons le faire sur le fondement de statut de la personne qui, en fin de compte, est ce qui a dominé jusque là la vue philosophique qui a été prise du rapport de l'homme à ce qu'on appelle le monde sous la forme d'un certain savoir.
Le sujet nous apparaît fondamentalement divisé en ce sens qu'à interroger ce sujet, au point le plus radical, à savoir s'il sait ou non quelque chose, c'est là le doute cartésien; nous voyons ce qui est l'essentiel dans cette expérience du cogi¬to, l'être de ce sujet au moment qu'il est interrogé, fuir en quelque sorte, diver¬ger sous la forme de deux rayons d'êtres qui ne coïncident que sous une forme illusoire, l'être qui trouve sa certitude de se manifester comme être au sein de cette interrogation je pense; pensant que je suis, mais je suis ce qui pense et pen¬ser : je suis n'est pas la même chose que d'être ce qui pense. Point non remarqué mais qui prend tout son poids, toute sa valeur de se recouper, dans l'expérience analytique, de ceci que celui qui est ce qui pense, pense d'une façon dont n'est pas averti celui qui pense je suis. C'est là le sujet qu'est chargé de représenter celui qui, dirigeant l'expérience analytique, s'appelant le psychanalyste, doit se reposer pour lui ce qu'il en est de la question du savant. Le rapport du psycha¬nalyste à la question de son statut reprend ici sous une forme d'une acuité décu¬plée : celle qui est posée depuis toujours concernant le statut de celui qui détient le savoir, et le problème de la formation du psychanalyste n'est vraiment rien d'autre que, par une expérience privilégiée, de permettre que viennent au monde, si je puis dire, des sujets pour qui cette division du sujet ne soit pas seu¬lement quelque chose qu'ils savent mais quelque chose en quoi ils pensent. Il s'agit que viennent au monde quelques-uns qui sauraient découvrir ce qu'ils expérimentent dans l'expérience analytique, à partir de cette position maintenue que jamais ils ne soient en état de méconnaître qu'au moment de savoir, comme analystes, ils sont dans une position divisée. Rien n'est plus difficile que de maintenir dans une position d'être ce qui assurément pour chacun, s'il mérite le titre d'analyste, a été à quelque moment dans l'expérience éprouvée. Et voilà.
A partir du moment où le statut est instauré de celui qui est supposé savoir dans la perspective analytique, tous les prestiges de la méconnaissance spéculai¬re renaissent qui ne peuvent que réunifier ce statut du sujet. A savoir : laisser tomber, élider l'autre partie, celle dont pourtant ça devrait être l'effet de cette expérience unique, ce devrait être l'effet séparatif par rapport à l'ensemble du troupeau; que de certains non seulement le sachent mais soient, soient au moment d'aborder toute expérience de l'ordre de la leur, qu'elle soit conforme à ce qu'ils au moins pressentent de ce qu'il en est de cette structure divisée. Ce n'est pas autre chose que le sens de mon enseignement de rappeler cette exigen¬ce quand assurément c'est ailleurs que sont les moyens de s'y introduire mais -287-

L'objet de la psychanalyse
que, de par une structure, je le répète, qui de beaucoup dépasse son condition-nement social. Quelque chose, quelle que soit l'expérience, du seul fait du fonc-tionnement où chacun s'identifie à un certain statut nommable, dans l'occasion celui d'être le savant, tend à faire rentrer dans l'ombre l'essentiel de la schize par laquelle seule pourtant peut s'ouvrir un accès à l'expérience qui soit au niveau propre de cette expérience. C'est en tant que sujet divisé que l'analyste est appe¬lé à répondre à la demande de celui qui entre avec lui dans une expérience de sujet.
C'est pourquoi ce n'est pas pur raffinement, ornement de détail, peinture d'un secteur particulier de notre expérience qui illustrerait en quelque sorte ce qu'il convient d'ajouter d'information à ce que nous pouvons connaître par exemple de la pulsion scopique que, la dernière fois, j'ai été amené à développer devant vous des fonctions de la notion de la perspective. C'est dans la mesure au contrai¬re, où il s'agit pour vous d'illustrer ce qui peut soutenir de son appareil ce autour de quoi il s'agit que la subjectivité de l'analyste se repère et se repérant n'oublie jamais même au moment où le second point de fuite, si je puis dire, de sa pensée tend à être oublié, élidé, laissé de côté, du moins dans la force de quelque sché¬ma, se voit rappelé à lui-même qu'il doit chercher où fonctionne cet autre point de fuite au moment même, à l'endroit même où il tend à formuler quelque véri¬té qui, de par son expression même, s'il n'y prend garde, se trouvera retomber dans les vieux schémas unitaires du sujet de la connaissance et l'incitera, par exemple, à mettre au premier plan telle idée de totalité qui est à proprement par¬ler ce dont il doit le plus se méfier dans la synthèse de son expérience.
La dernière fois, essayant pour vous par des voies abrégées de présentifier ce que peut nous apporter ce que nous enseigne l'expérience de la perspective, encore que ces voies je les ai choisies aussi praticables que je l'ai pu, assurément j'ai eu le sentiment de n'avoir pas toujours réussi à concentrer, sinon toute l'at¬tention, du moins à avoir toujours réussi à la récompenser. Faute peut-être de quelque schéma, et pourtant c'était bien ce que j'entendais repousser, reculer, pour éviter quelque malentendu, je vais pourtant aujourd'hui le faire, le résumer et lire ce qui dans cette expérience de la perspective pour nous, à proprement parler, peut illustrer ce dont il s'agit. A savoir le rapport de la division du sujet à ce qui spécifie dans l'expérience analytique la relation proprement visuelle au monde, à savoir un certain objet a. Cet objet a que jusqu'ici et d'une façon approchée et qui n'a d'ailleurs pas à être reprise, j'ai distingué du champ de la vision comme étant la fonction du regard. Comment ceci peut-il s'organiser dans l'expérience, l'expérience structurale, pour autant qu'elle instaure un cer¬tain type de pensée dans la géométrie, pour autant qu'elle est rendue sensible dans tout le fonctionnement de l'art et spécialement dans la peinture ? -288-

Leçon du 11 mai 1966
J'ai fait la dernière fois verbalement une construction qu'il est facile de retrouver telle quelle dans un ouvrage de perspective. Ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit; on me l'a apporté à l'instant. C'est l'ouvrage par exemple, ou plutôt le recueil des article d'Erwin Panofsky sur la perspective. Il y en a une édition en allemand qui est d'ailleurs, où les articles, je le vois, se groupent différem¬ment de cette édition italienne. J'ai rappelé que dans le rapport dit projectif qui s'établit du plan de ce qu'on peut appeler le tableau, au plan de ce que, pour être simple aujourd'hui nous appellerons le sol perspectif, il y a des correspondances linéaires fondamentales qui s'établissent et qui impliquent des éléments, à pro¬prement parler non intuitivables et qui sont pourtant des éléments fondamen¬taux de ce qu'on appelle l'espace ou l'étendue projective.
Une géométrie cohérente instaurant une parfaite rigueur démonstrative qui n'a rien de commun avec la géométrie métrique, c'est-à-dire à condition d'ad¬mettre que ce qui se passe dans ce que j'ai appelé aujourd'hui le sol perspectif pour remplacer un terme, je me suis rendu compte, plus difficile à maintenir dans l'esprit que celui-là que j'avais employé la dernière fois, la correspondan¬ce des lignes tracées donc sur le sol perspectif avec les lignes traçables sur le tableau, implique qu'une ligne à l'infini sur le sol perspectif se traduise par la ligne d'horizon sur le tableau.


L'objet de la psychanalyse
Ceci est le premier pas de toute construction perspective. Je vais le sché¬matiser de la façon suivante; supposez que ce soit ici le sol perspectif, je vous laisse de profil le tableau, je mets ici ce dont je n'ai pas encore parlé : le point-¬œil du sujet. J'ai suffisamment indiqué la dernière fois ce dont il s'agissait pour que vous compreniez maintenant le sens du tracé que je vais faire. Je vous ai dit, indépendamment de quoi que ce soit, à quoi vous ayez à vous référer dans l'expérience et nommément pas l'horizon tel qu'il est effective¬ment expérimenté sur notre boule en tant qu'elle est ronde, un plan infini suppose que, de ce point-d'œil, il soit en ①, posant un plan parallèle au sol perspectif, que vous déterminiez la ligne d'horizon sur le tableau selon la ligne où ce plan parallèle coupe le plan du tableau. L'expérience du tableau et de la peinture nous dit que n'importe quel point de cette ligne d'horizon est tel que les lignes, qui y concourent, correspondent à des lignes parallèles quelles qu'elles soient sur le sol perspectif. Nous pouvons donc choisir n'im¬porte quel point de cette ligne d'horizon comme centre de la perspective. C'est ce qui se fait en effet dans tout tableau soumis aux lois de la perspecti¬ve. Ce point est proprement ce qui dans le tableau ne répond pas seulement, vous le voyez, au sol à mettre en perspective mais à la position du point S et comme tel dans la figure représente l’œil. C'est en fonction de l’œil de celui qui regarde que l'horizon s'établit dans un plan-tableau. A ceci, vous ai-je dit la dernière fois, tous ceux qui ont étudié la perspective ajoutent ce qu'ils appellent l'autre oeil, à savoir l'incidence dans la perspective de la distance de


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ce point S au plan du tableau. Or, aussi bien en fait que dans l'usage qu'on en fait dans n'importe quel tableau cette distance est arbitraire, elle est au choix de celui qui fait le tableau. je veux dire qu'elle est au choix à l'intérieur du tableau-même.

Est-ce à dire que du point de vue de la structure du sujet, en tant que le sujet est le sujet du regard, qu'il est le sujet d'un monde vu, c'est ce qui nous intéres¬se, est-ce à dire que nous pouvons négliger cette partie du sujet, qu'elle ne nous apparaisse qu'en une fonction d'artifice, qu'alors que la ligne d'horizon est structurale, le fait que le choix de la distance librement est laissé à mon choix, ce moi qui regarde, je puisse dire qu'il n'y a là qu'artifice de l'artiste, que c'est à la distance où je me mets mentalement de tel ou tel plan que je choisis dans la pro¬fondeur du tableau que ceci soit donc en quelque sorte caduc et secondaire et non pas structural ? je dis, c'est structural et jamais personne jusqu'ici ne l'a suf¬fisamment remarqué. Ce second point dans la perspective se définit de la remarque que quelle que soit la distance du sujet provisoire, du sujet S, qui est justement ce que nous avons à mettre en suspens et voir comment il rentre dans le tableau, que quelle que soit la distance de ce sujet au tableau, il y a quelque chose qui est simplement entre lui et le tableau, ce qui le sépare du tableau et que ceci n'est pas simplement quelque chose qui se notera de la valeur métrique de cette distance, que cette distance en elle-même s'inscrit quelque part dans la structure et que c'est là que nous devons trouver, non pas l'autre ceil, comme disent les auteurs de perspective (entre guillemets) mais l'autre sujet. Et ceci se démontre de la façon dont je l'ai fait la dernière fois et qui, pour certains n'a pas été comprise, et qui se fonde sur la remarque que
Premièrement, si nous faisons passer par le point S, un plan parallèle, non plus cette fois au plan perspectif mais au tableau, il en résulte deux choses. D'abord que ceci nous incite à remarquer qu'il existe une ligne d'intersection du tableau avec le plan, une somme perspective et dont le nom est connu, qui s'ap¬pelle, si j'en crois le livre de Panofsky, qui s'appelle... la ligne fondamentale. je ne l'ai pas appelée ainsi la dernière fois et c'est cette ligne-là. Le plan parallèle au tableau qui passe par le point S coupe le plan du sol perspectif en une ligne parallèle à la première. De la représentation de ces lignes sur le tableau, ce que j'appelais la dernière fois le plan-figure, va se déduire ce que nous appellerons le second point sujet. En effet, dans la relation triple : S, point-sujet, plan-tableau, sol perspectif, nous avons vu qu'à la ligne infinie sur le sol perspectif - là je pense avoir assez indiqué la dernière fois ce que cette ligne infinie veut dire - à la ligne infinie du sol perspectif correspond la ligne horizon sur le plan ¬tableau. -291-



Dans le même groupe de 3, vous pouvez, si vous y regardez de près, vous apercevoir que la ligne ici définie - appelons-la ligne b, celle de la parallèle à la ligne fondamentale - a la même fonction par rapport à la ligne infinie du plan du tableau que l'horizon dans le plan-tableau a par rapport à la ligne infinie dans le sol perspectif. Elle est donc repré-sentée dans la figure par cette ligne infinie, bien sûr dans le tableau, et d'autre part, comme la ligne fondamentale est déjà dans le tableau, l'autre point-sujet, - alors que le premier se définissait ainsi n'importe quel point dans la ligne d'horizon, - le point-sujet peut s'écrire ainsi: le point d'intersection de la ligne infinie du plan tableau avec la ligne fon¬damentale. Vous voyez là que j'ai représenté d'une façon qui n'est que figurée, qui est insuffisante, la ligne infinie par un cercle puisqu'en somme, pour l'intui¬tion, elle est cette ligne qui est toujours, de tous les côtés à l'infini sur un plan quelconque. Intuitivement, nous la représentons par un cercle mais elle n'est pas un cercle. Le prouvent tout son maniement et les correspondances ligne par ligne, point par point qui constituent l'essentiel de cette géométrie projective. L'apparent double point de rencontre qu'elle a avec la ligne fondamentale n'est qu'une pure apparence puisqu'elle est une ligne, une ligne à considérer comme ligne droite, comme toutes les autres lignes, et que deux lignes droites ne sau¬raient avoir qu'un seul point d'intersection.
Ce ne sont pas là choses que je vous demande d'admettre au nom d'une -292-

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construction qui serait mienne. je ne peux pas, pour vous, pousser la porte de la géométrie projective et nommément pas pour ceux qui n'en ont pas encore la pratique. Mais il est très simple pour quiconque de s'y reporter et voir qu'il n'y a rien à reprendre dans ce que j'avance ici, à savoir qu'il en résulte que nous avons deux points sujet dans toute structure d'un mode projectif, ou d'un monde perspectif : deux points sujet, l'un qui est un point quelconque sur la ligne d'horizon, dans le plan de la figure, l'autre qui est à l'intersection d'une autre ligne parallèle à la première, qui s'appelle la ligne fondamentale qui expri¬me un rapport du plan figure au sol projectif avec la ligne à l'infinie dans le plan ¬figure.
Ceci mérite d'être pointé par le chemin où c'est venu, où nous avons pu l'éta¬blir. Mais une fois établi par cette voie, dont vous verrez par la suite qu'elle n'est pas sans pour nous constituer une trace importante chaque fois que nous aurons à repérer cet autre point-sujet, je peux pour vous dire maintenant que si dans le plan-figure nous traçons la ligne d'horizon qui est parallèle à cette ligne fonda¬mentale, nous devons en déduire que la ligne d'horizon coupe cette ligne infi¬nie exactement au même point où la coupe la ligne fondamentale puisque c'est une ligne parallèle à la première. D'où vous verrez se simplifier beaucoup le rap¬port de ces deux points, l'un est un point quelconque sur la ligne d'horizon, l'autre est le point à l'infini en ceci que le point à l'infini n'est pas un point quel¬conque, qu'il est un point unique malgré que là il ait l'air d'être deux.
C'est ceci qui - pour nous quand il s'agira de mettre en valeur la relation du sujet dans le fantasme et nommément la relation du sujet à l'objet objet a, - aura pour nous valeur d'appui et qui mérite que vous alliez passer le temps nécessaire, pas plus. Pas plus que dans les démonstrations de Descartes, une démonstration une fois saisie est démontrée, encore faut-il en tenir la rigueur et les procès. Ceci est ce qui doit nous servir, nous servir de référence chaque fois que nous avons à opérer quant au fantasme scopique. Ce sujet divisé est soute¬nu par une monture commune, l'objet a, qui dans ce schéma est à chercher où ? Il est à chercher en un point où bien entendu il tombe et s'évanouit, sans ça, ça ne serait pas l'objet a. L'objet a est ici représenté par ce quelque chose qui jus¬tement dans la figure qu'ici j'espère vous en avoir montré avec ce succès de vous en rendre quelque chose sensible, l'objet a, c'est ce qui supporte ce point S, ce que j'ai ici figuré par la menée de ce plan parallèle.
Ce qui y est élidé et ce qui pourtant est toujours, c'est ce que sous plus d'une forme j'ai déjà introduit dans le rapport structural du sujet au monde, c'est la fenêtre dans le rapport scopique de ce sujet au point S d'où part toute la construction, apparaît spécifié, indivi¬dualisé, dans ce mur, si je puis m'exprimer ainsi, que représente ce plan parallè¬le en tant qu'il va déterminer le second point du sujet dans ce mur, il faut qu'il -293-

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y ait une ouverture, une fente, une vue, un regard. C'est cela, précisément, qui ne saurait être vu de la position initiale de la construction.
Nous avons déjà vu cette fonction de la fenêtre l'année dernière nous rendre des services en tant que surface de ce qui peut s'écrire de plus premier comme fonction de signifiant. Appelons-la du nom qu'elle mérite, elle est précisément dans cette structure fermée qui est celle qui nous permettrait de nouer les uns avec les autres tous ces différents plans que nous venons de tracer et reprodui¬re la structure du plan projectif sous sa forme purement topologique, à savoir sous l'enveloppe du cross-cap. Elle est ce quelque chose de troué dans cette structure qui permet précisément que s'y introduise l'irruption d'où va dépendre, d'où va dépendre la production de la division du sujet. C'est-à-dire à proprement parler ce que nous appelons l'objet a. C'est en tant que la fenêtre dans le rapport du regard au monde vu est toujours ce qui est élidé, que nous pouvons nous représenter la fonction de l'objet a, la fenêtre, c'est-à-dire aussi bien la fente des paupières, c'est-à-dire aussi bien l'entrée de la pupille, c'est-à¬-dire aussi bien ce qui constitue cet objet le plus primitif de tout ce qui est de la vision, la chambre noire.
Or c'est ceci que j'entends aujourd'hui vous illustrer, vous illustrer par une oeuvre dont je vous ai dit qu'elle avait été mise au premier plan dans telle pro¬duction récente, d'un investigateur dont le type de recherches n'est certaine¬ment pas très éloigné de celui dont ici au nom de l'expérience psychanalytique, je prends la charge, encore que n'ayant pas la même base, ni la même inspira¬tion; j'ai nommé Michel Foucault et ce tableau de Velasquez qui s'appelle Les Ménines. Ce tableau, je vais le faire maintenant, (fermez la fenêtre) maintenant projeter devant vous pour que nous y voyons d'une façon sensible ce que per¬met une lecture de quelque chose qui n'est nullement en quelque sorte fait pour répondre à la structure de ce tableau même mais dont vous allez voir ce qu'il nous permet (qu'est-ce qui se passe ?). Il s'agit là d'une diapositive qui m'a été prêtée par le Louvre, que je n'ai pas pu expérimenter avant et qui, vraiment, ne donnera là, que le plus faible support mais qui pour ceux qui ont vu, soit quelque photographie de ce tableau dit des Ménines, soit simplement qui s'en souviennent un peu, nous servira un peu de repère, (vous n'avez pas un petit bâtonnet, quelque chose pour que je puisse montrer les choses ?... Ce n'est pas beaucoup, mais enfin c'est mieux que rien). Voilà. Alors, peut-être pourriez-¬vous... vous voyez quand même un peu, enfin, le minimum. Est-ce que quand on est là-bas dans le fond, on voit quelque chose ?

Mlle X. - Aussi bien que devant. Monsieur Miller a essayé.

Docteur j. Lacan - Remarquez que ce n'est pas tellement défavorable, n'est ¬-294-

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ce pas. Ici, vous avez la figure du peintre. Vous allez la substituer tout de suite pour que tout de même on voit qu'il est bien là. Alors, mettez au point.

Mlle X. - C'est tout, je ne peux pas davantage.

Docteur J. Lacan - Oui. Remettez la première. Le peintre est au milieu de ce qu'il peint. Et ce qu'il peint, vous le voyez réparti sur cette toile, d'une façon sur laquelle nous allons revenir. Ici, ce trait que vous voyez est la limite, le bord externe, touché de lumière, c'est pour ça qu'il émerge de quelque chose qui va de là très exactement jusqu'à un point qui se trouve ici. Vous voyez presque toute la hauteur du tableau et qui nous représente, vous voyez ici un montant de chevalet, un tableau vu à l'envers. Il est sur cette toile. Il oeuvre ce tableau et ce tableau est retourné. Vous avez quoi à dire ? Ceci est le plan essentiel d'où nous devons partir et qu'à mon avis Michel Foucault, que je vous ai tous prié de lire dans son très remarquable texte, a éludé. C'est en effet le point autour de quoi il importe de faire tourner toute la valeur, toute la fonction de ce tableau. Je dirais que ce tableau est effectivement une sorte de carte retournée et dont nous ne pouvons pas ne pas tenir compte qu'il est comme une carte retournée, qu'il prend sa valeur d'être du module et du modèle des autres cartes. Cette carte retournée, elle est là vraiment faite pour vous faire abattre les vôtres. Car en effet, il y a eu, je ne peux pas ne pas en faire mention, discussion, débat sur ce qu'il en est de ce que le peintre, ici Velasquez, est là à une certaine distance du tableau, de ce tableau en train de peindre.
La façon dont vous répondrez à cette question, dont vous abattrez vos cartes, est en effet absolument essentielle à l'effet de ce tableau. Ceci implique cette dimension que ce tableau subjugue. Depuis qu'il existe, il est la base, le fonde¬ment de toutes sortes de débats. Cette subjugation a le plus grand rapport avec ce que j'appelle cette subversion, justement, du sujet sur lequel j'ai insisté dans toute la première partie de mon discours aujourd'hui et c'est précisément de s'y appuyer qu'il prend sa valeur.
En fait, le rapport à l’œuvre d'art est toujours marqué de cette subversion. Nous semblons avoir admis avec le terme de sublimation quelque chose qui, en somme, n'est rien d'autre. Car si nous avons suffisamment approfondi le méca¬nisme de la pulsion pour voir que ce qui s'y passe, c'est un aller et retour du sujet au sujet, à condition de saisir que ce retour n'est pas identique à l'aller et que, précisément, le sujet, conformément à la structure de la bande de Moebius, s'y boucle à lui-même après avoir accompli ce demi-tour qui fait que parti de son endroit il revient à se coudre à son envers; en d'autres termes, qu'il faut faire deux tours pulsionnels pour que quelque chose soit accompli qui nous permet¬te de saisir ce qu'il en est authentiquement de la division du sujet. C'est bien ce que va nous montrer ce tableau dont la valeur de capture tient au fait qu'il n'est - 295 -

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pas simplement ce à quoi nous nous limitons toujours précisément parce que nous ne faisons qu'un tour et que, peut-être, en effet, pour la sorte d'artiste à qui nous avons affaire, c'est-à-dire ceux qui nous consultent, l’œuvre d'art est image interne. Elle lui sert à faire sa propre boucle.
Mais quand il s'agit d'un maître tel que celui présent, il est clair que au moins ce qui reste de toute appréhension avec cette oeuvre est que celui qui la regarde y est bouclé. Il n'y a pas de spectateur simplement qui fasse autre chose que de passer devant à toute vitesse et rendre ses devoirs au rite du musée, qui ne soit saisi par la particularité de cette composition dont tous s'accordent à dire que quelque chose se passe en avant du tableau qui en fait quelque chose de tout à fait spécifique, à savoir, on s'exprime comme on peut, que nous sommes pris dans son espace. Et on se casse la tête à chercher par quelle astuce de construc¬tion et de construction perspective ceci peut se produire. A partir de là on va plus loin, on spécule, sur ce qu'il en est de la fonction de chacun des person¬nages et des groupes et l'on ne voit pas que tout ceci fait une seule et même question. On procède généralement par cette voie qui est en effet la question qui va rester au cœur du problème et qui est celle à laquelle à la fin j'espère pouvoir donner la réponse. Qu'est-ce que le peintre fait? Qu'est-ce qu'il peint? Ce qui implique, et c'est le plus souvent puisqu'il s'agit de critique d'art, la forme sous laquelle se pose la question. Qu'a-t-il voulu faire? Puisqu'en somme, bien sûr, personne ne prend à proprement parler au sérieux la question. Que fait-il ? Le tableau est là, il est fini et nous ne nous demandons pas ce qu'il peint actuelle¬ment. Nous nous demandons : qu'est-ce qu'il a voulu faire? Ou plus exacte¬ment quelle idée veut-il nous donner de ce qu'il est en train de peindre? Point où déjà se voit marqué évidemment un rapport qui pour nous est bien recon-naissable : ce que nous désirons et désirons savoir, c'est à très proprement par¬ler quelque chose qui est de l'ordre de ce qu'on appelle désir de l'autre, puisque nous disons : qu'est-ce qu'il a voulu faire?
C'est certainement la position erronée à prendre car nous ne sommes pas en position d'analyser, je ne dirai pas le peintre, mais un tableau. Il est certain que ce qu'il a voulu faire, le peintre, il l'a fait puisque c'est là, devant nos yeux. Et que par conséquent cette question, en quelque sorte, s'annule elle-même d'être en deçà du point où elle se pose puisque nous la posons au nom de ce qu'il a déjà fait. En d'autres termes, dans le retour de boucle dont je parlais tout à l'heure, et c'est en ceci déjà que ce tableau nous introduit à la dialectique du sujet, il y a déjà un tour de fait et nous n'avons qu'à faire l'autre. Seulement pour ça, il ne faut pas manquer le premier.
La présence du tableau qui occupe toute cette hauteur et qui, du fait même de cette hauteur, nous incite à y reconnaître le tableau lui-même, qui nous est -296-

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présenté pour - voilà que je note en quelque sorte en marge de notre progrès qui passe par une autre voie que cette discussion - pour ceux qui ont avancé cette thèse que je me permets de considérer comme futile, que c'est d'un autre tableau qu'il s'agit. Vous le verrez tout à l'heure, nous le discuterons de plus près, à savoir le portrait du roi et de la reine - que vous ne pouvez pas le voir bien sûr sur cette figure, bien sûr tout à fait insuffisante que je vous ai apportée, - ils sont ici dans le fond, et comme vous le savez j'espère dans l'ensemble, et présents dans un cadre dont nous aurons à discuter tout à l'heure de ce qu'il signifie, mais dont certains prennent le témoignage comme indiquant que le roi et la reine sont ici en avant du tableau et que c'est eux que le peintre peint. Ceci est, à mon avis, réfutable. Je ne veux pour l'instant que remarquer que c'est sur ce fond que je vous dis que la taille de la toile est déjà un argument qu'on peut apporter pour qu'il n'en soit pas ainsi et que cette toile représentée soit exacte¬ment, représente le tableau que nous avons là, en tant qu'il est une toile sup¬portée sur une monture de bois dont nous voyons là, ici, l'armature et qu'en d'autres termes, nous avons dans ce tableau la représentation de ce tableau comme réalité.
Je peux bien là pousser cette petite porte qui fait qu'une fois de plus nous y trouvons le recoupement de ma formule qui fait de l'objet pictural, un Vorstellungsrepräsentanz. Non pas du tout que je dise que le tableau est repré-sentation dont la monture, le support serait le représentant. S'il fonctionne ici pour nous faire apercevoir ce qu'il y a là de vérité, c'est en ceci qu'à nous mettre dans le tableau... ce qui, chose curieuse, est là fait pour la première fois, car il y a déjà eu des choses telles que miroir dans le tableau même de nombreux à cette époque, mais le tableau dans le tableau, ce qui n'est pas la scène dans la scène, pas du tout, c'est quelque chose qui a été fait là, semble-t-il, pour la première fois et guère refait depuis, sauf au niveau du point où je vous l'ai repéré à savoir dans Magritte.
Représentation c'est bien en effet ce qu'est cette figure de la réalité du tableau mais elle est là pour bien nous montrer que, au niveau de réalités et de repré¬sentations, ce qui est là tracé dans le tableau et le tableau mutuellement se satu¬rent. Et que c'est là en quoi il nous est pointé que justement ce qui constitue le tableau dans son essence n'est pas représentation car quel est l'effet de ce tableau dans le tableau ? Vorstellungsrepräsentanz. C'est très précisément tout ces per¬sonnages que vous voyez justement en tant qu'ils ne sont pas du tout des repré¬sentations mais qu'ils sont en représentation, que tous ces personnages, quels qu'ils soient, dans leurs statuts tels qu'ils sont là effectivement dans la réalité quoique morts depuis longtemps mais qu'ils y sont toujours, sont des person¬nages qui se soutiennent en représentation et avec une confusion [conviction?] -297-

L'objet de la psychanalyse
entière, ce qui veut dire précisément que de ce qu'ils représentent, aucun d'entre eux ne se représente rien. Et c'est cela l'effet de ce quelque chose qui, introduit dans l'espace du tableau, les noue, les cristallise dans cette position d'être des personnages en représentation, des personnages de cour. A partir de là que Velasquez, le peintre, aille se mettre au milieu d'eux, prend tout son sens. Mais bien entendu ce qui va beaucoup plus loin que cette simple touche, si l'on peut dire, de relativisme social.
La structure du tableau permet d'aller bien au-delà. A la vérité, pour aller au-¬delà, il aurait fallu partir d'une question, non pas d'une question, mais d'un tout autre mouvement que ce mouvement de la question dont je vous ai dit qu'elle s'annulait du seul fait de la présence de l'oeuvre elle-même mais à partir de ce que impose l’œuvre telle que nous la voyons là; à savoir que la même bouche d'enfance qui nous est suggérée par le personnage central, par cette petite infan¬te qui est la seconde fille du couple royal, Philippe IV et Doña Maria Anne d'Autriche, la petite Doña Margarita, je peux dire cinquante fois peinte par Velasquez, que nous nous laissions guider par ce personnage qui vient en quelque sorte à notre devant dans cet espace qui est pour nous le point d'inter¬rogation et pour tout ceux qui ont vu ce tableau, qui ont parlé de ce tableau, qui ont écrit de ce tableau, le point d'interrogation qu'il nous pose, ce sont poussés par sa bouche les cris, dirais-je, dont il convient de partir pour pouvoir faire ce que j'appellerai le second tour de ce tableau et c'est celui, me semble-t-il, qui est marqué dans l'analyse de l'ouvrage dont je parlais tout à l'heure : « Fais voir » ce qu'il y a derrière la toile telle que nous la voyons à l'envers, c'est un « fais voir » qui l'appelle et que nous sommes plus ou moins prêts à prononcer. Or, de ce seul «fais voir» peut surgir ce qui, en effet, à partir de là s'impose, c'est-à-dire ce que nous voyons, à savoir ces personnages tels que j'ai pu les qualifier pour être essentiellement des personnages en représentation.
Mais nous ne voyons pas que cela. Nous voyons la structure du tableau, son montage perspectif. C'est ici qu'assurément je peux regretter que nous n'ayons pas ici un support qui soit suffisant pour vous démontrer ces traits dans leur rigueur. Ici, le personnage que vous voyez s'encadrer dans une porte au fond de lumière est le point très précis où concourent les lignes de la perspective. C'est en un point à peu près situé selon les lignes qu'on trace entre la figure de ce per¬sonnage - car il y a de légères fluctuations du recoupement qui se produisent - et son coude que se situe le point de fuite et ce n'est pas hasard si par ce point de fuite, c'est précisément ce personnage qui sort.
Ce personnage n'est pas n'importe lequel. Il s'appelle aussi Velasquez. Nieto au lieu de s'appeler Diego-Rodriguez. Ce Nieto est celui qui a eu quelques voix au vote qui a fait accéder Velasquez à la position d'Aposentador -298-

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du roi, c'est-à-dire quelque chose comme chambellan ou grand Maréchal. C'est une sorte, en somme, de personnage qui le redouble et ce personnage, II¡ ici, se désigne à nous de ce fait, parce que nous ne voyons pas, et dont nous disons «fais voir»; non seulement, lui, le voit de là où il est mais il l'a, si je puis dire, trop vu, il s'en va. Est-ce qu'il y a meilleur moyen de désigner cette pointe quant à ce qui s'épanouit quant au sujet de la fonction de l’œil que ceci qui s'exprime par un « vu » en quelque sorte définitif? Dès lors, la présence de Velasquez lui-même dans cette position où vous l'avez vu tout à l'heure, - et la seconde photo n'étant pas meilleure que la première, vous n'avez pas pu voir ce que vous pourrez voir sur des meilleures reproductions et ce dont témoigneront mille auteurs qui en ont parlé, - à savoir que ce personnage qui regarde, on le souligne, vers nous spectateurs, - Dieu sait si on a pu spé¬culer sur cette orientation du regard - ce personnage a précisément le regard le moins tourné vers l'extérieur qui soit.
Ceci n'est pas une analyse qui me soit personnelle. Maints auteurs, la grande majorité l'ont remarqué. L'aspect en quelque sorte rêveur, absent, tourné vers quelque disegno interno, comme s'exprime les gongoristes, je veux dire toute la théorie du style baroque, maniériste, conceptiste tout ce que vous voudrez et dont Gongora est l'exemple, est la fleur, disegno interno, ce quelque chose à quoi se réfère le discours maniériste et qui est proprement ce que j'appelle dans ce discours, il n'y a pas de métaphore, que la métaphore y entre comme une composante réelle, cette présence de Velasquez dans sa toile, sa figure portant en quelque sorte le signe et le support qu'il y est, là, à la fois comme la compo¬sant et comme élément d'elle, c'est là le point structural représente par où il nous est désigné ce qu'il peut en être, par quelle voie peut se faire qu'apparais¬se dans la toile même celui qui la supporte en tant que sujet regardant.
Eh bien! il est quelque chose de tout à fait frappant et dont la valeur ne peut, à mon avis, être repérée que de ce que je vous ai introduit dans cette structure topologique. Deux traits sont à mettre en valeur: que ce regard regarde et dont chacun vous dit, c'est nous, nous le spectateur. Pourquoi nous en croire tant? Sans doute il nous appelle à quelque chose puisque nous répondons ainsi que je vous l'ai dit. Mais ce que ce regard implique, comme aussi bien la présence du tableau retourné dans le tableau, comme aussi bien cet espace qui frappe tous ceux qui regardent le tableau, comme étant en quelque sorte unique et singulier, c'est que ce tableau s'étend jusqu'aux dimensions de ce que j'ai appelé la fenêtre et la désigne comme telle. Ce fait que dans un coin du tableau, par le tableau lui-même, en quelque sorte retourné sur lui-même pour y être représenté, soit créé cet espace en avant du tableau où nous sommes proprement désignés comme l'habitant comme tel, cette présentification de la fenêtre dans le regard de celui -299-

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qui ne s'est pas mis par hasard, ni n'importe comment à la place qu'il occupe, Velasquez, c'est là le point de capture et l'action qu'exerce sur nous, spécifique, ce tableau.
A cela, il y a un recoupement dans le tableau. je ne puis que regretter une fois de plus de devoir vous renvoyer à des images en général, d'ailleurs je dois dire dans de nombreux volumes toujours assez mauvaises ou trop sombres ou trop claires. Ce tableau n'est pas facile à reproduire mais il est clair que la distance du peintre au tableau, dans le tableau où il est représenté, est très suffisamment accentuée pour nous montrer qu'il n'est justement pas à portée de l'atteindre et que là, il y a une intention, à savoir que cette partie du groupe, ce qu'on a appe¬lé ici Las Meninas, Les Ménines, à savoir Doña Margarita avec Doña Maria, Doña Agustina Sarmiento qui est à genoux devant elle, sont en avant du peintre, alors que les autres, encore qu'ayant l'air d'être sur un plan analogue, devant, sont plutôt en arrière, et que cette question de ce qu'il y a de cet espace entre le peintre et le tableau est non seulement là ce qui nous est présenté, mais qui se présentifie à nous par cette trace qu'il suffit de désigner pour reconnaître qu'ici une ligne de traversée marque quelque chose qui n'est pas simplement division lumineuse, groupement de la toile mais véritablement sillage du passage de cette présence fantomatique du peintre en tant qu'il regarde.
Si je vous dis que c'est quelque part au niveau de la recoupée de la ligne fon-damentale avec le sol perspectif et en un point à l'infini que va le sujet regard, c'est bien également de ce point que Velasquez a fait, sous cette forme fantoma¬le qui spécifie cet auto-portrait parmi tous les autres, d'un des traits qui se dis¬tingue assurément du style du peintre. Il vous dirait lui-même : « Croyez-vous qu'un auto-portrait c'est de cette goutte-là, de cette huile-là, de ce pinceau-là que je peindrais ? » Vous n'avez qu'à vous reporter au portrait d'Innocent X qui est à la Galerie Doria Pamphili [?] pour voir que le style n'est pas tout à fait le même. Ce fantôme du sujet regardant et rentré par cette trace qui est encore là sensible et dont je puis dire que tous les personnages portent la vibration. Car dans ce tableau où c'est devenu un cliché, un lieu commun - et je l'ai entendu articuler des bouches, je dois dire, les plus non seulement autorisées mais les plus élevées dans la hiérarchie des créateurs, - ce tableau dont on nous dit que c'est le tableau des regards qui se croisent et d'une sorte d'intervision, comme si tous les personnages se caractériseraient de quelque relation avec chacun des autres, si vous regardez les choses de près, vous verrez qu'à part le regard de la Menina Maria Agustina Sarmiento qui regarde Doña Margarita, aucun autre regard ne fixe rien.
Tous ces regards sont perdus sur quelque point invisible, comme qui dirait, « un ange a passé », précisément le peintre. L'autre Ménine qui s'appelle Isabel -300-

Leçon du 11 mai 1966
de Velasco est là, en quelque sorte comme interdite, les bras comme en quelque sorte écartés de la trace de ce passage. L'idiote, là, le monstre Mari-Barbola naine, regarde ailleurs et non pas du tout, comme on le dit, de notre côté. Quant au petit nain, il s'occupe ici à faire très précisément, à jouer très précisément le rôle qu'il est fait pour jouer en tant qu'imitation de petit garçon, il fait l'affreux jojo; il donne un coup de pied sur le derrière du chien comme pour en quelque sorte lui dire : « Tu roupilles, alors; t'as pas renifié la souris qui vient de passer ». Regard, nous dirait-on, si on voulait encore le soutenir, mais observez que dans un tableau qui serait un tableau du jeu des regards, il n'y a pas en tout cas, même si nous devons retenir ce regard de l'une des Ménines, de regards qui s'accro¬chent, de regards complices, de regards d'intelligence, de regards de quête. Doña Margarita la petite fille ne regarde pas la Suivante qui la regarde. Tous les regards sont ailleurs. Et bien entendu le regard au fond de celui qui s'en va n'est plus qu'un regard qui veut dire : « je te quitte », loin qu'il soit pointé sur qui¬conque.
Dès lors que peut vouloir dire ce qu'on amène au centre de la théorie de ce tableau quand on prétend que ce qui est là au premier plan, à notre place - et Dieu sait si le spectateur peut se délecter d'un tel support, d'une telle hypothè¬se, - ce sont le roi et la reine qui sont reflétés dans ce miroir qui devrait vous apparaître ici et qui est dans le fond ? A ceci j'objecterai : le peintre où qu'il se montre dans ce tableau, où entend-il que nous le mettions ? Une des hypo¬thèses, et une de celles qui ont le plus séduit parmi celles qui ont été avancées, c'est que puisque le peintre est là et que c'est ceci qu'il a peint, c'est qu'il a dû, tout cela, le voir dans un miroir, un miroir qui est à notre place et nous voici transformés en miroir. La chose n'est pas sans séduction, ni même sans com¬porter un certain appel à l'endroit de tout ce que je vous évoque comme relati¬vité du sujet à l'autre, à ceci près que quand vous voudrez..., c'est autour d'une telle expérience que je vous pointerai la différence stricte qu'il y a entre un miroir et la fenêtre; deux termes précisément qui structuralement n'ont aucun rapport. Mais tenons-nous en au tableau. Le peintre se serait peint ayant vu toute la scène des gens autour de lui dans un miroir. je n'y vois qu'une objec¬tion: c'est que rien ne nous indique des témoignages de l'histoire - et Dieu sait si ce sont là des nouvelles que l'histoire se charge de transmettre, - rien ne nous indique que Velasquez fut gaucher. Or, c'est bien ainsi que nous devrions le voir apparaître si nous prenons au sérieux le fait que, dans une peinture faite soi-disant à l'aide d'un miroir, il se représente tel qu'il était bien en effet, à savoir tenant son pinceau de la main droite.
Ceci pourrait vous paraître mince raison. Il n'en reste pas moins que, s'il en était ainsi, cette théorie serait tout à fait incompatible avec la présence, ici, du roi -301-

L'objet de la psychanalyse
et de la reine. Ou c'est le miroir qui est ici ou c'est le roi et la reine. Si c'est le roi et la reine, ça ne peut pas être le peintre, si le peintre est ailleurs, si le roi et la reine sont là, ça ne peut pas être le peintre qui est là, comme moi je suppose qu'il y était effectivement. Vous ne comprenez pas Monsieur Castoriadis ?

M. Castoriadis - Non.

Docteur J. Lacan - Dans l'hypothèse que le roi et la reine, reflétés là-bas dans le miroir, étaient ici pour se faire peindre par le peintre, comme je viens d'éli¬miner l'hypothèse que le peintre fût là autrement que par l'art de son pinceau, il fallait bien que le peintre fût là et d'ailleurs l'exigence que le peintre fût là et non pas de l'autre côté d'un miroir que nous serions nous-mêmes, est dans le fait de supposer que roi et reine sont dans le miroir. En d'autres termes, à la même place nous ne pouvons pas mettre deux quelconques des personnages de ce trio qui sont: un miroir supposé, le roi et la reine ou le peintre. Nous sommes toujours forcés pour que ça tienne d'en mettre deux à la fois et ils ne peuvent pas être deux à la fois. Si le roi et la reine sont là pour être reflétés dans le fond dans le miroir, or il est impossible qu'ils soient représentés comme étant là dans le miroir, ne serait-ce qu'en raison de l'échelle, de la taille où on les voit dans le miroir où ils ont à peu près la même échelle que le personnage qui est en train de sortir à côté d'eux. Alors qu'étant donné la distance où nous sommes, ils devraient être exactement deux fois plus petits. Mais ceci n'est encore qu'un argument de plus. Si le roi et la reine sont là dans cette hypothèse, alors le peintre est ici et nous nous trouvons devant la position avancée par les anecdo¬tiers, par Madame de Motteville par exemple, à savoir que le roi et la reine étaient ici - et ils seraient debout, encore plus! - en train de se faire, de poser et auraient devant eux la rangée de tous ces personnages dont vous pouvez voir quelle serait la fonction naturelle si vraiment pendant ce temps-là Velasquez était en train de peindre tout autre chose qu'eux et par-dessus le marché, quelque chose qu'ils ne voient pas puisqu'ils voient tous ces personnages dans une position qui l'entoure.
J'avance, à l'opposé de cette impossibilité manifeste, que ce qui est l'essen¬tiel de ce qui est indiqué per ce tableau, c'est cette fonction de la fenêtre. Que le fait que la trace soit en quelque sorte marquée de ce par quoi le peintre peut y revenir est vraiment là ce qui nous montre en quoi c'est là, la place vide. Que ce soit en symétrie à cette place vide qu'apparaissent ceux, si je puis dire, dont non pas le regard mais la supposition qu'ils voient tout, qu'ils sont dans ce miroir exactement comme ils pourraient être derrière un grillage ou une vitre sans tain et après tout, rien à la limite ne nous empêcherait de supposer qu'il ne s'agisse de quelque chose de semblable, à savoir de ce qu'on appelle connecter, -302-

Leçon du 11 mai 1966
en connexion avec une grande pièce, un de ces endroits du type endroit pour épier, qu'ils soient là en effet, que le fait qu'ils voient tout soit ce qui soutient ce monde d'êtres en représentation, qu'il y ait là quelque chose qui nous donne en quelque sorte le parallèle au « je pense donc je suis » de Descartes; que « je peins donc je suis » dit Velasquez « et je suis là qui vous laisse avec ce que j'ai fait pour votre éternelle interrogation ». « Et je suis aussi dans cet endroit d'où je peux revenir à la place que je vous laisse » qui est vraiment celle où se réali¬se cet effet de ce qu'il y ait chute et désarroi de quelque chose qui est au coeur du sujet.
La multiplicité même des interprétations, on peut dire, leur embarras, leur maladresse est là suffisamment faite pour le souligner. Mais à l'autre point qu'avons-nous ? Cette présence du couple royal jouant exactement le même rôle que le Dieu de Descartes, à savoir que dans tout ce que nous voyons, rien ne trompe à cette seule condition que le Dieu omniprésent, lui, y soit trompé. Et c'est là, la présence de ces êtres que vous voyez dans cette atmosphère brouillée si singulière du miroir. Si ce miroir est là, en quelque sorte, l'équivalent de quelque chose qui va s'évanouir au niveau du sujet A, qui est là, comme en pen¬dant de ce petit a de la fenêtre au premier plan, est-ce que ceci ne mérite pas que nous nous y arrêtions un peu plus ?
Un peintre, une trentaine d'années plus tard, qui s'appelait Lucas Giordano, précisément un maniériste en peinture et qui a gardé dans l'histoire l'étiquette de fa presto parce qu'il allait un peu vite, extraordinairement brillant d'ailleurs, ayant longuement contemplé cette image dont je ne vous ai pas fait l'histoire quant à la dénomination, a proféré une parole, une de ces paroles, mon Dieu comme on peut les attendre de quelqu'un qui était à la fois maniériste et fort intelligent : « c'est la théologie de la peinture » a-t-il dit. Et bien sûr, c'est bien à ce niveau théologique où le Dieu de Descartes est le support de tout un monde en train de se transformer par l'intermédiaire du fantôme subjectival, c'est bien par cet intermédiaire du couple royal qui nous apparaît scintillant dans ce cadre au fond que ce terme prend son sens.
Mais je ne vous quitterai pas sans vous dire, quant à moi, ce que me suggère le fait qu'un peintre comme Velázquez, ce qu'il peut avoir de visionnaire. Car qui parlera à son propos de réalisme, qui par exemple à propos des Hilanderas osera dire que c'est là la peinture d'une rudesse populaire ? Elle l'est sans doute qui veut simplement éterniser le flash qu'il aurait eu un jour en quittant la manufacture de tapisseries royales et en voyant les ouvrières au premier plan faire cadre à ce qui se produit au fond. je vous prie simplement de vous repor¬ter à cette peinture sur quelque chose qui vaille plus que ce que je vous ai mon¬tré là, pour voir combien peut être distante de tout réalisme, et d'ailleurs, il n'y -303-

L'objet de la psychanalyse
a pas de peintre réaliste mais visionnaire assurément. Et à mieux regarder ce qui se passe au fond de cette scène, dans ce miroir où ces personnages nous appa¬raissent clignotant et eux assurément distincts de ce que j'ai appelé tout à l'heu¬re fantomal mais vraiment brillants. Il m'est venu ceci qu'en opposition, polai¬rement à cette fenêtre où le peintre nous encadre et comme en miroir, il nous fait surgir ce qui, pour nous, sans doute, ne vient pas à n'importe quelle place quant à ce qui se passe pour nous des rapports du sujet à l'objet a, l'écran de télévision. -304-

Leçon XVIII 18 mai 1966 Séminaire fermé

je voudrais saluer parmi nous la présence de Michel Foucault qui me fait le grand honneur de venir à ce séminaire. Quant à moi je me réjouis moins d'avoir à me livrer devant lui à nos habituels exercices que d'essayer de lui montrer ce qui fait le but principal de nos réunions, c'est-à-dire un but de formation, ce qui implique plusieurs choses entre nous et d'abord que les choses ne doivent pas être ces choses des deux bords, du vôtre et du mien, et immédiatement repérées au même niveau. Sans ça, à quoi bon? C'est une fiction d'enseignement.
C'est bien pour cela que, depuis trois de nos rencontres, Je suis amené à reve¬nir sur le même plan, à plusieurs reprises, par une sorte d'effort d'accommoda¬tion réciproque. je pense que déjà entre l'avant-dernière fois et la dernière, il s'est produit un pas et j'espère qu'il s'en ferra un autre aujourd'hui. Pour tout dire, je reviendrai aujourd'hui encore sur ce support tout à fait admirable que nous ont donné Les Ménines, non pas qu'elles aient été amenées au premier plan comme l'objet principal, bien sûr, - nous ne sommes pas ici à l'École du Louvre - mais parce qu'il nous a semblé que s'y illustraient d'une façon parti¬culièrement remarquable certains faits que j'avais essayé de mettre en évidence et sur lesquels je reviendrai encore pour quiconque ne m'aurait pas suffisam¬ment suivi. Il s'agit là évidemment de choses peu habituelles. L'emploi ordinai¬re de l'enseignement, qu'il soit universitaire ou secondaire, par lequel vous avez été formés, fait que ce qui constitue par exemple la forme vraiment essentielle de la géométrie moderne, vous reste non seulement ignorée mais spécialement opaque. Ce dont j'ai pu, bien sûr, voir l'effet quand j'ai essayé de vous en ame¬ner par des figures, des figures très simples et exemplaires, essayé de vous en amener quelque chose qui en suscita pour vous la dimension.
Là-dessus Les Ménines se sont présentées, comme il arrive souvent. Il faut bien s'émerveiller, on a tort de s'émerveiller, les choses vous viennent comme -305-

L'objet de la psychanalyse
bague au doigt, on n'est pas seul à travailler dans le même champ. Ce que Monsieur Michel Foucault avait écrit dans son premier chapitre a été tout de suite remarqué par certains de mes auditeurs, je dois dire avant moi, comme devant constituer une sorte de point d'intersection particulièrement pertinent entre deux champs de recherche. Et c'est bien en effet ainsi qu'il faut le voir et, je dirai, d'autant plus qu'on s'applique à relire cet étonnant premier chapitre dont j'espère que ceux qui sont ici se sont aperçus qu'il est repris un peu plus loin dans le livre, au point-clé, au point-tournant à celui où se fait la jonction de ce mode, de ce mode constitutif, si l'on peut dire, des rapports entre les mots et les choses tel qu'il s'est établi dans un champ qui commence à la maturation du seizième siècle pour aboutir à ce point particulièrement exemplaire et par¬ticulièrement bien articulé dans son livre qui est celui de la pensée du dix-hui¬tième. Au moment d'arriver à son but dans sa perspective, au point où il nous a amené la naissance d'une autre articulation, celle qui naît au dix-neuvième siècle, celle qui lui permet déjà de nous introduire, à la fois, la fonction et le caractère profondément ambigu et problématique de ce qu'on appelle les sciences humaines. Ici Monsieur Michel Foucault s'arrête et reprend son tableau des Ménines autour du personnage à propos duquel nous avons laissé la dernière fois nous-même suspendu notre discours, à savoir, dans le tableau, la fonction du roi.
Vous verrez que c'est ce qui nous permettra aujourd'hui, si nous en avons le temps, si les choses s'établissent comme je l'espère, d'établir pour moi la jonc¬tion entre ce que vient d'amener en apportant cette précision que la géométrie projective peut nous permettre de mettre dans ce qu'on peut appeler la subjec¬tivité de la vision, de faire la jonction de ceci avec ce que j'ai apporté déjà dès longtemps sous le thème du narcissisme du miroir. Le miroir est présent dans ce tableau sous une forme énigmatique, si énigmatique qu'humoristiquement, la dernière fois, j'ai pu terminer en disant qu'après tout, faute de savoir qu'en faire, nous pourrions y voir ce qui apparaît être d'une façon surprenante en effet quelque chose qui ressemble singulièrement à notre écran de télévision. Mais ceci est évidemment in concetto. Mais vous allez le voir aujourd'hui, si nous avons le temps, je le répète, que ce rapport entre le tableau et le miroir, ce que l'un et l'autre, non pas seulement nous illustrent ni ne nous représentent mais vraiment représentent comme structure de la représentation, c'est ce que j'espè¬re pouvoir introduire aujourd'hui.
Mais je ne veux pas le faire sans avoir eu ici quelques témoignages des ques¬tions qui ont pu se poser à la suite de mes précédents discours. J'ai demandé à Green qui d'ailleurs, puisque nous sommes en un séminaire fermé, s'était offert en quelque sorte, spontanément, à m'apporter cette réplique en m'en apportant -306-

Leçon du 18 mai 1966
en dehors de ce cercle. Je vais donc lui donner la parole. Je crois qu'Audouard, je ne sais pas s'il est ici, voudra bien aussi nous apporter certains éléments d'in¬terrogation et tout de suite après, j'essaierai, en leur répondant, peut-être, j'es¬père, amener Monsieur Michel Foucault à me donner quelques remarques. En tout cas, je ne manquerai certainement pas de l'interpeller. Bien. Je vous donne la parole, Green. Je suis un peu fatigué de la voix aujourd'hui. Je ne suis pas sûr que dans cette salle, dont l'acoustique est aussi mauvaise que la propreté, aujourd'hui tout au moins, je ne suis pas sûr, qu'on m'entende très bien jusqu'au fond. Si? Enfin, c'est le moment de faire un petit mouvement de foule et de vous rapprocher. Je me sentirai plus sûr.

A. Green - En fait, ce que Lacan m'a demandé, c'est essentiellement de lui donner l'occasion de repartir sur le développement qu'il avait commencé la der¬nière fois. Et c'est à partir de certaines remarques que je m'étais faites moi¬6même au moment de son commentaire, que j'avais pris la liberté de lui écrire. Ces remarques tenaient essentiellement aux conditions de projection qui étaient très directement liées au commentaire de Lacan et à sa propre place, occupée par lui, dans le commentaire et de ce qu'il n'y pouvait apercevoir du point où il était. Les conditions de cette projection ayant été, comme vous le savez, défectueuses, et l'absence d'une suffisante obscurité ont considérablement dénaturé le tableau et notamment certains détails de ce tableau sont devenus totalement invisibles. C'était en particulier le cas pour ce qui concernait.

Docteur J. Lacan - Green, ce n'est pas une critique... On va le projeter aujourd'hui. Aujourd'hui, ça va marcher. Je ne pense pas que c'était l'insuffi¬sante obscurité, encore que l'obscurité nous soit chère, ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Je crois que c'est que la lampe était, je ne sais pas pourquoi, mal réglée ou faite pour un autre emploi. Bref, mon cliché la dernière fois, j'ai maudit l'École du Louvre, j'ai eu tort et je suis allé m'en excuser. Mon cliché était non seule¬ment très suffisant mais, vous allez le voir, excellent. C'est donc une question de lampe. Naturellement, il faut baisser les rideaux si nous voulons avoir la pro¬jection. Alors, faites-le vite, vous serez gentille. Voilà. Merci. Alors, vous y allez Gloria. Vous mettez Les Ménines.

A. Green - En fait, ce qui était effacé, en cette occasion, c'était le personnage de Velasquez lui-même, le peintre et le couple. Aujourd'hui, on peut mieux le voir, mais la dernière fois, justement, ce qui était effacé, c'était le personnage du peintre et ce couple, ce couple qui était apparu comme totalement effacé. Je me suis interrogé sur cet effacement et je me suis demandé si, au lieu de le considé¬rer simplement comme une insuffisance, nous ne pouvions pas considérer que cet effacement était lui-même significatif de quelque chose comme une de ces -307-

L'objet de la psychanalyse
productions de l'inconscient, comme l'acte manqué, comme l'oubli et s'il n'y avait pas là une clé, une clé qui unit étrangement le peintre et ce couple qui se trouve être dans la pénombre, qui paraît du reste se désintéresser de la scène et qui paraît chuchoter. Et c'est à partir de cette réflexion que je me suis demandé s'il n'y avait pas là quelque chose à creuser à propos de cet effacement, cet effa¬cement de trace dans le tableau, où les plans de lumière sont distingués de façon très précise, aussi bien par Lacan que par Foucault avec, notamment le plan de lumière du fond, de l'autre Velasquez, le Velasquez du fond et le plan de lumiè¬re qui lui vient de la fenêtre. Ce serait donc dans cet entre-deux, dans cet entre¬deux lumières que, peut-être, il y aurait là quelque chose à creuser sur la signi¬fication de ce tableau. Maintenant, on pourrait peut-être rallumer si vous le voulez. Ceci ce sont donc les remarques que j'avais faites à Lacan par écrit sans du tout penser qu'elles avaient un but différent que de relancer sa réflexion. Et puis, j'ai repris le texte de Foucault, ce chapitre tellement remarquable, pour y constater un certain nombre de points de convergence avec ce que je viens de vous dire, et notamment ce qu'il dit lui-même du peintre, il dit : « Sa taille sombre et son visage clair sont mitoyens du visible et de l'invisible ». Par contre, Foucault me paraît avoir été très silencieux sur le couple dont je viens de parler. Il fait allusion, du reste, il parle du courtisan qui est là et il ne parle pas du tout du personnage féminin qui, à ce qu'il paraît, semble être une religieuse, à ce qu'on peut voir. Là je dois dire que la reproduction qui est dans le livre de Foucault ne permet absolument pas de le voir, alors que la reproduction que vient d'épingler Lacan ici, permet de penser qu'il y a de fortes raisons pour que ce soit une religieuse.
Et j'ai retrouvé, évidemment dans le texte de Foucault, un certain nombre d'oppositions systématiques qui éclairent la structure du tableau. Certaines de ces oppositions ont déjà été mises en lumière et notamment, par exemple, il y a l'opposition du miroir, le miroir comme support d'une opposition entre le modèle et le spectateur, le miroir comme opposition au tableau et à la toile et notamment, en ce qui concerne cette idée, une formulation de Foucault qui nous rappelle, je crois, beaucoup la barrière du refoulement: « Elle empêche que soit jamais repérable ni définitivement établi le rapport des regards». Cette espèce d'impossibilité conférée à la situation de la toile, à son envers, de savoir ce qui y est inscrit, nous fait penser, à nous, qu'il y a là un rapport tout à fait essentiel. Mais surtout, par rapport aux réflexions de Lacan sur la perspective, ce qui m'a paru intéressant, c'est, non pas de retrouver d'autres oppositions, il y en a et j'en oublie bien entendu, mais surtout d'essayer de comprendre la suc¬cession des différents plans du fond vers la surface, justement dans la perspecti¬ve de Lacan sur la perspective. -308-

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Eh bien! il n'est certes pas indifférent, je crois, qu'on puisse y retrouver au moins quatre plans. Quatre plans qui sont successivement, le plan de l'autre Velasquez, celui du fond, le plan du couple, le plan du peintre et le plan consti¬tué par l'Infante et ses Suivantes, l'idiote, le bouffon et le chien qui sont tous en avant de Velasquez. Ils sont en avant de Velasquez et je crois qu'on peut diviser ce groupe lui-même en deux sous-groupes : le groupe constitué par l'Infante où Foucault voit un des deux centres du tableau, l'autre étant le miroir, - et je crois que ceci est évidemment très important - et l'autre sous-groupe consti¬tué par l'animal et les monstres, c'est-à-dire l'idiote et le bouffon de Nicolas Pertusato avec le chien.
Je crois que cette division sur le mode d'arrière en avant, avec ces deux groupes, pourrait nous faire penser, et là peut-être que je m'avance un peu, - mais c'est uniquement pour donner une matière à vos commentaires et à vos cri¬tiques, - comme quelque chose qui fait de ce tableau bien sûr un tableau sur la représentation comme création et comme, finalement, cette antinomie de la création avec, sur la partie gauche, avec cet être absolument qui dans le rapport de l'Infante à ses deux géniteurs, qui sont derrière, représente la création sous sa forme humaine la plus réussie, la plus heureuse, et au contraire déporté de l'autre côté, du côté de la fenêtre, par opposition à la toile, ces ratés de la créa¬tion, ces marques de la castration que peuvent représenter l'idiote et le bouffon. Si bien qu'à ce moment-là, ce couple qui serait dans la pénombre aurait une sin¬gulière valeur par rapport à l'autre couple reflété dans le miroir qui est celui du roi et de la reine. Cette dualité étant probablement trop portée à ce moment-là sur le problème de la création, en tant que justement c'est ce que Velasquez est en train de peindre, et où nous trouvons cette dualité probablement entre ce qu'il peint et le tableau que nous regardons. Je crois que c'est par opposition à ces plans et à ces perspectives et probablement le fait que ce n'est pas un hasard, ce que je ne savais pas, si le personnage du fond, et Foucault écrit à propos de ce personnage du fond, dont le ne savais pas qu'il s'appelait Velasquez et dont on peut dire qu'il est l'autre Velasquez, il dit de lui une phrase qui m'a beaucoup frappé : « Peut-être va-t-il entrer dans la pièce ? Peut-être se borne-t-il à épier ce qui se passe à l'intérieur, content de surprendre sans être observé ».
Eh bien! je crois que ce personnage de par sa situation est justement en pos¬ture d'observer et il observe quoi? Evidemment tout ce qui se déroule devant lui, alors que Velasquez, lui, n'est absolument pas en posture d'observer ce couple qui est dans la pénombre et ne peut que regarder ce qui est en avant de lui, c'est-à-dire ces deux-sous-groupes dont je viens de parler. Je ne veux pas être beaucoup plus long pour laisser la parole à Lacan mais je crois que nous ne pouvons pas ne pas voir à quel point dans tout cela et dans le rapport de la -309-

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fenêtre et du tableau dont parle Lacan, eh bien, je crois que l'effet de fascination produit par ce tableau et je crois que c'est ça qui est le plus important pour nous, c'est que ce tableau produit un effet de fascination directement en rapport avec le fantasme dans lequel nous sommes pris et peut-être que, justement, là, y a-t¬-il quelque rapport avec ces quelques remarques que je faisais concernant la créa¬tion, autrement dit la scène primitive.

Docteur J. Lacan - Bien. Nous pouvons remercier Green à la fois de son intervention et, mon dieu, ça n'a pas l'air très aimable, de sa brièveté. Mais nous avons perdu beaucoup de temps au début de cette séance et je demanderai à Audouard de faire une intervention dont je ne doute pas qu'elle doive avoir les mêmes qualités.

M. Audouard -Justement, il me semble que dans un séminaire comme celui-ci, ne doivent pas se borner à parler ceux qui ont compris, les élèves brillants mais ceux qui n'ont pas compris et que ceux qui n'ont pas compris aussi puis¬sent le dire. Alors, je voudrais dire à Monsieur Lacan et à vous-même en m'ex¬cusant d'avance du caractère un peu ingrat de cette intervention, ce que je vou¬drais exprimer, c'est surtout ce que je n'ai pas compris dans la présentation que Monsieur Lacan nous a faite, de la topologie que Monsieur Lacan nous a faite, en partie dans la rencontre du plan-support et du plan-figure. D'abord, il y a plusieurs manières de ne pas comprendre. Il y a une manière qui est de sortir du séminaire en se disant: « je n'ai rien compris du tout. Mon vieux, toi, tu as com¬pris quelque chose ? » « Moi non plus » dit l'autre. Et puis on en reste là. Et puis, il y a l'autre manière que pour une fois j'ai adoptée c'est de se mettre devant une feuille de papier et essayer de me faire mon petit graphe à moi, mon petit sché¬ma à moi.
Ça n'a pas été sans mal. C'était surtout ce matin parce que c'est ce matin que Monsieur Lacan m'a téléphoné pour me dire que j'aurais peut-être quelque chose à dire. Alors je me suis dépêché de faire quelque chose, alors, c'est vrai¬ment tout à fait, comme ça, impromptu. Seulement, je suis bien gêné car mon petit graphe à moi, j'aurais bien voulu le mettre quelque part et je m'aperçois que ce serait détruire l'ordonnancement de la séance et...

Docteur j. Lacan - Le papier est pour ça. Servez-vous de ça.

M. Audouard - Merci beaucoup. Alors ce que je vais faire, je vais simple¬ment en vous disant la manière dont je me suis vu obligé de m'exprimer à moi-¬même les choses, je demanderai à Monsieur Lacan de me dire en quoi je me suis trompé...

Docteur J. Lacan - Allez-y mon vieux, allez-y.

M. Audouard - Bon. Je vais figurer par un plan circulaire, ce plan du regard dans lequel mon oeil est pris, donc que mon oeil ne peut pas voir. Ici, il va y avoir -310-

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la ligne infinie qui va conduire à l'horizon. Ici, il va y avoir la répétition projec¬tive de cette ligne qui ne serait pas seulement la répétition projective de cette ligne comme s'il s'agissait d'une géométrie métrique mais qui va être la possibi¬lité pour une géométrie métrique que chacun de ses points, bien sûr, parallèles à cette ligne viennent s'y projeter et constituer une ligne parallèle. Mais en réa¬lité pour mon oeil situé ici dans le champ du regard, chacune de ces lignes n'est donc plus parallèle, viendra constituer un point comme ceci dans la perspective offerte à mon oeil. Il est aussi certain que la ligne infinie qui se trace depuis le champ du regard jusqu'à l'horizon sera, elle-même, d'une manière ou d'une autre et c'est là que peut-être ma position est un petit peu incertaine, d'une manière ou d'une autre projetée sur cette ligne et donc en fin de compte, sur ce point.
Chaque point de cette ligne et chaque point de cette ligne seront en fin de compte projetés sur ce point. Ici j'ai le plan-figure, c'est-à-dire ce qui s'offre à moi, ce qui s'offre à mon regard lorsque je regarde : mon champ, mon champ dans lequel le plan que je ne puis pas voir, moi, c'est-à-dire le plan-support, le plan du regard dans lequel mon oeil est pris, d'une manière ou d'une autre, va se projeter. Tant et si bien que, comme Monsieur Lacan nous l'a fait souvent remarquer, je suis vu autant que je vois, c'est-à-dire que les lignes qui viennent ici rejoindre le plan du regard ou cette ligne fondamentale dont nous a parlé


Monsieur Lacan, à ce plan-figure, seront aussi bien inversables, si je puis dire, comme ceci, par une projection exactement inverse. Tant et si bien que si je considère que dans le plan-figure se projette le plan-regard, que le plan-regard me renvoie quelque chose qui venait du plan-figure, il y aura à chaque point intermédiaire entre le plan du regard et la ligne infinie, le point de fuite, le point d'horizon, il y aura à chaque point de cet espace, une différence entre la pers-pective, si je la considère comme vectorialisée pour ainsi dire comme ceci ou vectorialisée comme cela, c'est-à-dire que, par exemple, un arbre qui aura cette dimension dans ce vecteur, aura cette dimension dans ce vecteur. Il y aura donc -311 -

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ici un écart, quelque chose de non vu qui ne vient qu'exprimer que, à chaque point de ce plan, il y a aussi un écart de chaque point par rapport à lui-même, c'est-à-dire que cet espace ne sera pas homogène et que chaque point sera déca¬lé par rapport à lui-même en un écart non vu, non visible qui cependant vient constituer étrangement chacune des choses que mon œil perçoit dans le plan perceptif. Chacune de ces choses, vues dans le plan perspectif étant renvoyée par le plan-figure en tant que dans ce plan-figure, le plan du regard se projette; chacun de ces écarts pourra être appelé (a) et ce (a) est constitutif de l'écart que chaque point du plan-regard prend par rapport à lui-même. Une non homogénéité absolue de ce plan se découvre ainsi et chaque objet se découvre comme pouvant avoir une certaine distance par rapport à lui-même, une certaine diffé¬rence par rapport à lui-même. Et je suis frappé que dans ce que vient de nous dire Green, si l'on considère en effet cette sorte d'entrecroisement des éclairages du plan, les figures dont il nous a parlé se situent comme l'intersection pour rejoindre en quelque sorte, pour rejoindre ce qui se croise ici comme cela. Et qu'en effet il y a, peut-on dire aussi, dans l'éclairement des visages par rapport aux corps un petit quelque chose qui dépasse et qui pourrait, en manière d'illus¬tration simple, je ne prétends pas faire plus, qui pourrait nous indiquer cette petite différence justement que prend l'objet par rapport à lui-même quand on met en regard, c'est le moment de le dire, le plan du regard et le plan de la figu¬re. Voilà la-manière dont je me suis exprimé les choses et je laisse à Monsieur Lacan le soin de me dire que je me suis lourdement trompé ou que j'ai mécon¬nu une partie de ce qu'il a dit l'autre jour.

Docteur J. Lacan -je vous remercie beaucoup Audouard. Voilà. C'est vrai¬ment une construction intéressante parce qu'exemplaire. Je peux difficilement croire qu'il ne s'y soit pas mêlé pour vous le désir de concilier un premier sché¬ma que j'avais donné au moment où je parlais de la pulsion scopique, il y a deux ans avec ce que je viens de vous apporter la dernière fois et l'avant dernière fois.
Ce schéma tel que vous le produisez et qui ne correspond ni à l'un ni à l'autre de ces deux énoncés de ma part, a toutes sortes de caractéristiques dont la prin¬cipale est de vouloir figurer, du moins je le crois, si je ne me trompe pas moi-même sur ce que vous avez voulu dire en somme, une certaine réciprocité de la représentation que vous avez appelé la figure avec ce qui se produit dans le plan du regard d'où vous êtes parti. Je pense, c'est bien en effet d'une espèce de représentation strictement réciproque qu'il s'agit et où se marque, si l'on peut dire, le vertige permanent de l'intersubjectivité. Là-dessus vous introduisez, d'une façon qui mériterait d'être critiquée dans le détail, je ne sais quoi que je ne veux pas, dans lequel je ne veux pas m'appesantir où il résulterait quelque -312-

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chose par quoi l'objet, c'est bien d'un objet qu'il s'agit puisque vous avez sup¬posé un petit arbre, qui tirerait en quelque sorte, je vais un peu vite, mais qui tirerait tout son relief de la non-coïncidence des deux perspectives qu'il saisit, ce qui en effet doit être à peu près soutenable de la façon dont vous avez posé les choses. Et d'ailleurs je crois qu'à la fin, ce n'est pas pour rien que vous repré¬sentez dans le plan du regard deux points écartés l'un de l'autre et qui viennent là singulièrement sans que je sache si c'est votre intention, mais d'une façon frappante évoquer la vision binoculaire. Bref vous paraissez, avec ce schéma, être tout à fait prisonnier de quelque chose d'assurément confus et qui prend son prestige de recouvrir assez bien ce que s'efforce d'explorer la physiologie proprement optique.
Or, - je vais naturellement très vite, ça vaudrait la peine d'être discuté en détail avec vous mais alors je pense que le séminaire d'aujourd'hui ne pourrait pas être considéré comme restant dans l'axe de ce que nous avons à dire - bref il est facile de repérer, là, les défauts de votre construction par rapport à ce que j'ai apporté, le fait que vous soyez parti de quelque chose que, disons, vous appelez le plan du sujet voyant ou le plan du regard, que vous soyez parti de là est une erreur tout à fait sensible et extrêmement déterminante dans l'embarras que vous a donné la suite de votre tentative de recouvrir ce que j'ai dit. Ça ne me donnera qu'une occasion de l'exprimer une fois de plus. Partir de là en disant que ceci, dont vous avez tracé la ligne horizontale sans préciser tout de suite, n'est-ce pas, ce que c'était et d'ailleurs ce sur quoi nous restons dans l'em¬barras, parce que cette ligne, ce par quoi elle est déterminée, elle est déterminée par ce plan que j'ai appelé la première fois le plan-support, que j'ai appelé plus simplement et pour faire image ensuite le sol, n'est-ce pas, le plan sol. Vous ne le précisez pas mais par contre, supposez que quoi que ce soit qui est dans ce plan, dans ce plan du regard, peut aller se projeter à ce quelque chose que vous avez introduit d'abord et qui est la ligne d'horizon. C'est vraiment manquer l'essentiel de ce qu'opérait la construction que je vous ai montrée l'autre jour en second temps, après l'avoir d'abord exprimée d'une façon, enfin, qui aurait pu se traduire simplement par des lettres ou des chiffres au tableau.
Rien de ce qui est dans ce plan du regard, si nous l'avons défini comme je l'ai défini c'est-à-dire comme parallèle au plan-figure ou encore au tableau, n'est-ce pas, rien, très précisément, ne peut aller s'y projeter dans le tableau d'une façon qui soit par vous représentable puisque cela va en effet s'y projeter, puisque tout s'y projette mais cela va s'y projeter selon, non pas la ligne d'horizon mais la ligne à l'infini du tableau. Ce point-là, donc - je vais faire en rouge pour le dis¬tinguer de vos traits, - ce point-là, donc, est le point à l'infini du plan du tableau. Vous y êtes ?
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L'objet de la psychanalyse
Ceci est facile à concevoir puisque, si nous rétablissons les choses comme elles doivent être, à savoir, je dessine ici. (Voulez-vous me mettre d'autres feuilles de papier, Gloria, s'il vous plait parce qu'autrement ce sera vraiment trop confus.)
Pendant ce temps-là, je vais, tout de même, essayer de dire en quoi tout ceci nous intéresse parce que, après tout, pour quelqu'un comme Foucault qui n'a pas assisté à nos précédents entretiens, cela peut paraître un peu en dehors des limites de l'épure, c'est le cas de le dire.
Mais enfin, ça peut m'être l'occasion, ça peut m'être l'occasion de préciser ce dont il s'agit. Nous sommes des psychanalystes. A quoi avons-nous affaire? A une pulsion qui s'appelle la pulsion scopique. Cette pulsion, si la pulsion est une chose construite comme Freud nous l'inscrit et si nous essayons à la suite de ce qu'inscrit Freud concernant la pulsion qui n'est pas un instinct mais un monta¬ge, un montage entre des réalités de niveaux essentiellement hétérogènes, comme ceux qui s'appellent la poussée, le Drang, quelque chose que nous pou¬vons inscrire comme étant l'orifice du corps, où ce Drang, si je puis dire, prend son appui et d'où il tire d'une façon qui n'est concevable que d'une façon stric¬tement topologique, sa constance; cette constance du Drang ne peut s'élaborer qu'en la supposant émaner d'une surface dont le fait qu'elle s'appuie sur un bord constant, assure finalement, si l'on peut dire, la constance vectorielle du Drang.
De quelque chose ensuite qui est un mouvement d'aller et de retour, toute pulsion inclut en quelque sorte en elle-même, quelque chose qui est, non pas sa réciproque, mais son retour sur sa base. Ceci à partir de quelque chose que nous ne pouvons concevoir, à la limite, et d'une façon, je dis, non pas métaphorique mais foncièrement inscrite dans l'existence, à savoir un tour, elle fait le tour, elle contourne quelque chose; et c'est ce quelque chose que j'appelle l'objet a.
Ceci est parfaitement illustré d'une façon constante dans la pratique analy¬tique en ceci que l'objet a, dans la mesure où il nous est le plus accessible, où il est littéralement cerné par l'expérience analytique, est d'une part ce que nous appelons le sein et nous l'appelons dans des contextes suffisamment nombreux pour que son ambiguïté, son caractère problématique, saute aux yeux de chacun.
Que le sein soit objet a, toutes sortes de choses sont bien faites pour montrer qu'il ne s'agit pas là, de ce quelque chose de charnel dont il s'agit quand nous parlons du sein, ce n'est pas simplement ce quelque chose sur quoi le nez du nourrisson s'écrase, c'est quelque chose qui, pour être défini, s'il doit remplir les fonctions et aussi bien représenter les possibilités d'équivalence qu'il manifeste dans la pratique analytique, c'est quelque chose qui doit être défini d'une bien autre façon. Je ne mets pas l'accent ici sur la fonction qui présente aussi les -314-


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mêmes problèmes que constitue, de quelque façon que vous l'appeliez, le scu¬bala, le déchet, l'excrément; ici nous avons quelque chose qui est en quelque sorte tout à fait clair et cerné.
Or, dès que nous passons dans le registre de la pulsion scopique, qui est pré¬cisément celle que dans cet article, article sur lequel je m'appuie, - pas simple¬ment parce que c'est l'article sacré de Freud, - parce que c'est un article où vient pour lui s'exprimer justement quelque nécessité qui est sur la voie de cette précision topologique que le m'efforce de donner. Si dans cet article, il met par¬ticulièrement en valeur cette fonction d'aller et de retour dans la pulsion sco¬pique, ceci implique que nous essayions de cerner cet objet a qui s'appelle le regard. Donc c'est de la structure du sujet scopique qu'il s'agit et non pas du champ de la vision. Tout de suite, nous voyons là qu'il y a un champ où le sujet est impliqué d'une façon éminente. Car pour nous, - quand je dis nous, je vous dis, vous et moi, Michel Foucault, - qui nous intéressons au rapport des mots et des choses car en fin de compte, il ne s'agit que de ça dans la psychanalyse, nous voyons bien tout de suite aussi que ce sujet scopique intéresse éminem¬ment la fonction du signe. Il s'agit donc de quelque chose qui, d'ores et déjà, introduit une toute autre dimension que la dimension que nous pourrons qua¬lifier, au sens élémentaire du mot, de physique que représente le champ visuel en soi-même.
Là-dessus, si nous faisons quelque chose dont, je ne sais pas si vous accepte¬rez l'intitulé, à vous de me le dire, si nous essayons de faire sur quelque point précis ou par quelque biais quelque chose qui s'appelle histoire de la subjectivi¬té, c'est un titre que vous accepteriez, non pas en sous-titre, n'est-ce pas, et que nous définissions soit un champ, comme vous l'avez fait pour La naissance de la clinique, ou pour L'histoire de la folie soit un champ historique comme dans votre [dernier ouvrage] il est bien clair que la fonction du signe y apparaît ce quelque chose d'essentiel, cette fonction essentielle que vous vous donnez dans une telle analyse. je n'ai pas le temps, grâce à ces retards que nous avons pris, peut-être de soulever point par point dans votre premier chapitre tous les termes non pas du tout où j'aurai en quoi que ce soit à objecter mais bien au contraire qui me paraissent littéralement converger vers la sorte d'analyse que je fais. Vous aboutissez à la conclusion que ce tableau serait, en quelque sorte, la représentation du monde des représentations, comme vous considérez que c'est le système, je dirais, infini, d'application réciproque qui constitue la caractéris¬tique d'un certain temps de la pensée. Vous n'êtes pas tout à fait contre ce que je dis là?
Vous êtes d'accord. Merci. Parce que ça prouve que j'ai bien compris.
Il est certain que rien ne saurait plus nous instruire de la satisfaction que nous -315-

donne son éclat, qu'une telle controverse. Je ne pense absolument pas vous apporter une objection en disant qu'en fin de compte, ce n'est qu'en faveur d'une fin didactique, à savoir de poser pour nous les problèmes qu'imposerait une certaine limitation dans le système; repère qu'il est, en effet, important qu'une telle saisie de ce qu'a été, disons, la pensée pendant le XVIIe et le XVIIe siècle, nous soit proposée.
Comment procéder autrement si nous voulons même commencer à soup¬çonner sous quel biais les problèmes, à nous, se proposent? Rien n'est plus éclairant que de voir, de pouvoir saisir dans quelles, je peux dire le mot, pers¬pectives différentes ils pourraient se proposer dans un autre contexte, ne serait-¬ce que pour éviter les erreurs de lecture, je dirais même plus simplement pour nous permettre la lecture; quand nous n'y sommes pas naturellement disposés, d'auteurs comme ceux dont vous mettez d'une façon éblouissante en avant la facture, comme Cuvier par exemple. Je ne parle pas, bien sûr, de tout ce que vous avez apporté aussi dans le registre de l'économie de l'époque et aussi de sa linguistique.
Je vous pose la question : Est-ce que vous croyez ou vous ne croyez pas qu'en fin de compte, quel que soit le tracé, le témoignage que nous pouvons avoir des lignes où s'est assurée la pensée d'une époque, il s'est toujours posé à l'être parlant, - quand je dis posé je veux dire qu'il était dedans et que, de ce fait, nous ne pouvons pas ne pas parler de la pensée, - qu'exactement les mêmes problèmes structurés de la même façon se posaient pour eux comme pour nous ? Je veux dire que ce n'est pas là une espèce simplement de présup¬posé en quelque sorte métaphysique et même pour le dire plus précisément, hei¬deggerien, à savoir que la question de l'essence de la vérité s'est toujours posée de la même façon. Et qu'on s'y est refusé d'un certain nombre de façons diffé¬rentes. C'est toute la différence. Mais tout de même nous pouvons toucher du doigt sa présence. Je dis non pas simplement comme Heidegger en remontant à l’archi-antiquité grecque mais d'une façon directe.
Dans la succession de chapitres que vous donnez : parler, échanger, repré¬senter : je dois dire d'ailleurs qu'à cet égard, les voir résumés dans la table des matières a quelque chose de saisissant, il me semble que le fait que vous n'y ayez pas fait figurer le mot compter à quelque chose d'assez remarquable. Et quand je dis compter, bien sûr, je ne parle pas seulement d'arithmétique ni de bowling. Je veux dire que vous avez vu qu'en plein cœur de la pensée du XVIIe siècle, quelque chose certainement qui est resté méconnu et qui même a été hué. Vous savez aussi bien que moi de qui je vais parler, à savoir de celui qui a reçu les pommes cuites, qui a rentré sa petite affaire et qui néanmoins est resté indiqué, comme ayant pour les meilleurs brillé du plus vif éclat, autrement dit Girard -316-

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Desargues, est pour marquer quelque chose qui échappe, me semble-t-il, à ce que j'appellerais le trait d'inconsistance des modes réciproques des représenta¬tions dans les différents champs que vous nous décrivez pour faire le bilan du XVIIe et XVIIIe.
En d'autres termes, le tableau de Velasquez n'est pas la représentation de ce que je dirais tous les modes de la représentation, il est, selon un terme qui va bien sûr n'être là que comme un dessert, n'est-ce pas, et qui est le terme sur quoi j'insiste quand je l'emprunte à Freud, à savoir le représentant de la représenta¬tion. Qu'est-ce que ça veut dire ? Nous venons de faire, enfin d'avoir un témoi¬gnage éclatant, - je m'excuse Audouard - de la difficulté avec laquelle peut passer le spécifique de ce que j'ai essayé d'introduire, par exemple, dans un temps, intervalle assez court à remonter, c'est-à-dire depuis deux de nos réunions, quand il s'agit du champ scopique.
Le champ scopique il y a longtemps qu'il sert dans cette relation à l'essence de la vérité. Heidegger est là pour nous rappeler, dans cet ouvrage dont je ne conçois pas pourquoi il n'a pas été traduit le premier, comme Wesen, non pas comme Wesen der Wahrheit, mais de la Lehre de Platon sur la vérité, ouvrage qui non seulement n'est pas traduit mais en plus est introuvable, est là pour nous rappeler combien dans le premier enseignement il est absolument clair, manifeste, sur ce sujet de la vérité, que Platon a fait usage de ce que j'appellerai ce monde scopique. Il en a fait un usage, comme d'habitude, beaucoup plus astucieux et rusé qu'on ne peut l'imaginer car en fin de compte tout le matériel y est, comme je l'ai rappelé récemment : le trou, l'obscurité, la caverne, cette chose qui est si capitale, à savoir l'entrée, ce que je vais appeler tout à l'heure la fenêtre et puis, derrière, le monde que j'appellerai le monde solaire. C'est bien l'entière présence de tout le bataclan qui permet à Heidegger d'en faire l'usage éblouissant que vous au moins Michel Foucault, ici, vous savez. Parce que je pense que vous l'avez lu et comme cet ouvrage est introuvable il ne doit pas y en avoir beaucoup qui l'aient lu jusqu'ici, mais j'en ai tout de même quelque peu parlé, c'est-à-dire de faire dire à Platon beaucoup plus qu'on n'y lit ordinaire¬ment et de montrer en tout cas la valeur fondamentale d'un certain nombre de mouvements du sujet qui sont très exactement quelque chose qui, comme il le souligne, lie la vérité à une certaine formation, paideia, à savoir à ces mouve¬ments que nous connaissons bien, en tout cas dont ceux qui suivent mon ensei¬gnement connaissent bien la valeur du signifiant, mouvement de tour et de retour, mouvement de celui qui se retourne et qui doit se maintenir dans ce retournement.
Il n'en reste pas moins que la suite même des temps nous montre à quelle confusion peut prêter un tel début, si nous ne savons pas sévèrement isoler dans -317-

ce champ du monde scopique la différence des structures. Et bien sûr, c'est aller sommairement que, par exemple y faire une opposition, une opposition d'où je vais partir.

L'apologue, la fable de Platon, telle qu'elle est d'habitude reçue n'implique que quelque chose qui est un point d'irradiation de la lumière, un objet qu'il appelle l'objet véritable, quelque chose qui est l'ombre. Que ce que voient ceux qui sont les prisonniers de la caverne ne soit qu'ombre, c'est là d'habitude tout ce qui est reçu de cet enseignement. J'ai tout à l'heure marqué combien Heidegger arrivait à en tirer plus en montrant ce qui y est en effet. Néanmoins cette façon de partir de cette centralité de la lumière vers quelque chose qui va devenir non pas simplement la structure qu'elle est, à savoir l'objet et son ombre, mais une sorte de dégradé de réalité qui va en quelque sorte introduire au cœur même de tout ce qui apparaît, de tout ce qui est scheinen pour reprendre ce qui est dans le texte de Heidegger, une sorte de mythologie qui est justement celle sur laquelle repose l'idée même de l'idée, qui est l'idée du bien, celle où est, où se trouve l'intensité même de la réalité, de la consistance, et d'où en quelque sorte émanent toutes les enveloppes d'illusions croissantes, de repré¬sentations toujours de représentations, c'est cela d'ailleurs précisément, si vous me permettez de vous le rappeler, je ne sais pas après tout si vous avez tous une bonne mémoire, que le 19 janvier j'ai illustré ici en faisant commenter par Madame Parisot ici présente deux textes de Dante; les deux seuls où il ait parlé du miroir de Narcisse.
Or, ce que nous apporte notre expérience, l'expérience analytique, est centré sur le phénomène de l'écran. Loin que le fondement inaugural de ce qui est la dimension de l'analyse soit quelque chose où, comme en un point quelconque, la primitivité de la lumière, de par elle-même, fait surgir tout ce qui est ténèbres sous la forme de ce qui existe.
Nous avons d'abord affaire à cette relation problématique qui est représen¬tée par l'écran. L'écran n'est pas seulement ce qui cache le réel, il l'est sûrement, mais en même temps il l'indique. Quelles structures portent ce bâti de l'écran -318-


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d'une façon qui l'intègre strictement à l'existence du sujet? C'est là le point tournant à partir duquel nous avons, si nous voulons rendre compte des moindres termes qui interviennent dans notre expérience comme connotés du terme scopique et, là bien sûr, nous n'avons pas affaire qu'au souvenir-écran, nous avons affaire à ce quelque chose qui s'appelle le fantasme, nous avons affai¬re à ce terme que Freud appelle non pas représentation mais représentant de la représentation. Nous avons affaire à plusieurs séries de termes dont nous avons à savoir s'ils sont ou non synonymes. C'est pour cela que nous nous apercevons que ce monde scopique dont il s'agit n'est pas simplement à penser dans les termes de la lanterne magique, qu'il est à penser dans une structure qui heureu¬sement nous est fournie. Elle nous est fournie, je dois dire qu'elle est présente même au long des siècles, elle est présente dans toute la mesure où tels et tels l'ont manquée.
Il y a un certain théorème de Pappus qui se trouve d'une façon surprenante être exactement inscrit dans les théorèmes de Pascal et de Brianchon, ceux sur la rectilinéarité, de la conilinéarité des points de rencontre d'un certain hexago¬ne en tant que cet hexagone est inscrit dans une conique. Pappus en avait trou¬vé un cas particulier qui est très exactement celui où cet hexagone n'est pas ins¬crit dans ce que nous appelons couramment une conique mais simplement dans deux droites se croisant, ce qui, je dois dire, jusqu'à une époque qui était celle de Kepler, on ne s'était pas aperçu que deux lignes qui se croisent c'est une conique. C'est bien pour ça que Pappus n'a pas généralisé son truc. Mais qu'on puisse faire une série de ponctuations qui prouvent qu'à chaque époque, cette chose qui s'appelle géométrie projective n'a pas été méconnue, c'est déjà suffi¬samment nous assurer qu'était présente un certain mode de relation au monde scopique dont je vais essayer de dire, maintenant et dans la hâte où nous sommes toujours ici pour travailler, quels sont les effets structuraux.
Qu'est-ce que nous cherchons ? Si nous voulons rendre compte de la possi¬bilité d'un rapport, disons au réel, je ne dis pas au monde, qui soit tel qu'insti¬tuée s'y manifeste la structure du fantasme, nous devons dans ce cas avoir quelque chose qui nous connote la présence de l'objet a, de l'objet a en tant qu'il est la monture d'un effet. Non seulement je n'ai pas à dire ce que nous connais¬sons bien, nous ne le connaissons pas justement, nous avons à en rendre comp¬te de cet effet premier donné d'où nous partons dans la psychanalyse qui est la division du sujet. A savoir que dans toute la mesure, je sais que vous le faites à bon escient, où vous maintenez la distinction du cogito et de l'impensé, - pour nous il n'y a pas d'impensé, - la nouveauté pour la psychanalyse, c'est que là où vous désignez, je parle en un certain point de votre développement, l'im¬pensé dans son rapport au cogito, là où il y a cet impensé, ça pense, et c'est là le -319-

rapport fondamental, d'ailleurs dont vous sentez fort bien quelle est la problé-matique puisque vous indiquez ensuite quand vous parlez de la psychanalyse que c'est en cela que la psychanalyse se trouve radicalement mettre en question tout ce qui est sciences humaines.
Je ne déforme pas ce que vous dites ? Quoi?

Michel Foucault - Vous réformez.

Docteur J. Lacan - Bien sûr. Et en plus, naturellement d'une façon qui néces-siterait beaucoup plus de franchissements et d'étapes. Alors ce dont il s'agit, c'est d'une géométrie qui nous permette, non seulement d'être représentation dans un plan-figure de ce qui est dans un plan-support, mais que s'y inscrive ce tiers terme qui s'appelle le sujet et qui est nécessaire à sa construction. C'est très précisément pourquoi j'ai fait la construction que je suis forcé de reprendre, qui d'ailleurs n'a rien d'original, qui est simplement empruntée aux livres les plus communs sur la perspective, à condition qu'on les éclaire par la géométrie désarguienne et par tous les développements qu'elle a fait depuis aussi bien au XIXe siècle. Mais justement Desargues est là pour pointer qu'au cœur du XVIIe siècle déjà, toute cette géométrie qu'il a parfaitement saisie, cette existen¬ce fondamentale par exemple d'un principe comme le principe de dualité qui ne veut rien dire essentiellement par soi-même sinon que les objets géométriques sont renvoyés à un jeu d'équivalence symbolique. Eh bien! à l'aide simplement



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du plus simple usage des montants de la perspective, nous trouvons ceci que, pour autant qu'il faille distinguer ce point-sujet, ce plan-figure, le plan-support, - bien sûr, je suis bien forcé de les représenter par quelque chose, entendez que tous s'étendent à l'infini bien sûr, - eh bien! quelque chose est repérable d'une façon double qui inscrit le sujet dans ce plan-figure qui de ce fait n'est pas sim¬plement enveloppe, illusion détachée si l'on peut dire, de ce qu'il s'agit de repré¬senter, mais en lui-même constitue une structure qui de la représentation est le représentant.
Je veux dire que la ligne d'horizon, pour autant qu'elle est directement déter¬minée par ce point qu'il ne faut pas appeler point-œil, mais point-sujet, point¬-sujet, si on peut dire entre parenthèses, je veux dire sujet nécessaire à la construction, et qui n'est pas le sujet puisque le sujet, il est engagé dans l'aven¬ture de la figure et qu'il est nécessaire que là se produise quelque chose qui, à la fois indique qu'il est quelque part en un point nécessairement mais que son autre point, encore qu'il soit nécessaire qu'il soit présent, soit en quelque sorte élidé. C'est ce que nous obtenons en remarquant, je le rappelle, - le temps me manque pour en refaire d'une façon aussi articulée la démonstration - que si cette ligne d'horizon est déterminée par simplement une parallèle, un plan parallèle qui passe par le point sujet, plan parallèle au plan du sol, ceci tout le monde le sait, mais que ce type d'horizon d'ailleurs dans l'établissement d'une perspective quelconque implique le choix d'un point sur cette ligne d'horizon et que si chacun sait ça, c'est ce qu'on appelle le point de fuite et que donc la première présence du point-sujet dans le plan figure, c'est un point quelconque de la ligne d'horizon, disons, n'importe quel point, je souligne encore, il doit y en avoir en principe un.
Quand il y en a plusieurs, c'est quand il arrive que les peintres s'en permet¬tent la licence; quand il y en a plusieurs, c'est à des fins déterminées. De même que, quand nous avons plusieurs Moi Idéal ou mois idéaux, - l'un et l'autre se disent, - c'est à de certaines fins. Mais il y a, ça c'est bien sûr une des nécessi¬tés de la perspective, tous ceux qui sont là-dedans les fondateurs, à savoir Alberti et Pélerin, mais aussi bien Albert Dürer, qui l'appellent l'autre oeil; je le répète ceci prête à confusion car il ne s'agit en aucun cas de vision binoculaire. La perspective n'a rien à faire avec ce qu'on voit et le relief, contrairement à ce qu'on s'imagine. La perspective c'est le mode, en un certain temps, en une cer¬taine époque comme vous diriez, par lequel le peintre comme sujet se met dans le tableau, exactement comme les peintres de l'époque, improprement appelés primitifs, se mettaient dans le tableau comme donateur. Dans le monde dont il s'agissait que le tableau soit le représentant, au temps des prétendus primitifs, le peintre était à sa place dans le tableau. -321-

Au temps de Velasquez, il a l'air de s'y mettre mais il n'y a qu'à le regarder pour voir, - vous l'avez fort bien souligné - à quel point c'est à l'état d'ab¬sence qu'il y est. Il y est en un certain point que je décris précisément en ceci qu'on touche la trace du point d'où il vient, de ce point pour vous, pour vous seulement car je l'ai déjà assez dit pour les autres, ce point que je n'ai pas, jus¬qu'à présent qualifié qui est l'autre point de présence, l'autre point-sujet dans le champ du tableau, qui est ce point qui se détermine, non pas de la façon dont on vous l'a dit tout à l'heure mais en tenant compte précisément de ceci qu'il y a un point, et un seul, parallèle au plan du tableau qui ne saurait aucunement s'inscrire dans le tableau. Et c'est bien ce qui fait déjà sauter aux yeux à quel point est problématique la première présence du point S sur la ligne d'horizon sous la forme d'un point quelconque. Ce point quelconque sous sa forme de point d'indifférence est bien justement ce qui est de nature à nous suspendre sur ce qu'on pourrait appeler sa primauté.
Par contre, en tenant compte de ceci que cette ligne que nous déterminons comme ligne d'intersection du plan qui passe par le point S, supposé de départ, d'intersection avec le plan-support, que cette ligne sur le plan figure a une tra¬duction qu'il est facile de saisir, parce qu'il suffit simplement de renverser, ce qui nous a paru tout naturel d'admettre concernant la relation de l'horizon avec la ligne infinie sur le plan-support. Là dans l'autre disposition, il apparaît tout de suite que ceci, si vous voulez, constitue une ligne d'horizon par rapport à quoi la ligne à l'infini du plan-figure jouera la fonction inverse et que, dès lors, c'est à l'intersection de la ligne fondamentale, c'est-à-dire du point où le tableau coupe le plan-figure, à l'intersection de cette ligne fondamentale avec cette ligne à l'infini, c'est-à-dire en un point à l'infini que se place le second pôle du sujet.
C'est de ce pôle que revient Velasquez après avoir fendu sa petite foule et la ligne de scission qui s'y marque, n'est-ce pas, de son passage, en quelque sorte de ce qui forme son groupe modèle, nous indique assez que c'est de quelque part, hors du tableau, qu'il vient ici surgir. Ceci, je le regrette, me fait prendre les choses du point le plus théorique et le plus abstrait. Et l'heure s'avance. je ne pourrai donc pas mener les choses aujourd'hui jusqu'au point où je voulais les mener. Néanmoins la forme même de ce qui m'a été apporté tout à l'heure comme interrogation nécessitait que je remette ceci au premier plan. Néanmoins, si quelques-uns d'entre vous peuvent faire encore le sacrifice de quelques minutes après cette heure de deux heures, je vais tout de même passer, c'est-à-dire en prenant les choses au niveau de la description, je dois dire fasci¬nante que vous avez faite du tableau des Ménines, vous montrer l'intérêt concret que prennent ces considérations dans le plan de la description même.
Il est clair que depuis toujours critiques autant que spectateurs sont absolu¬- -322-

ment fascinés, inquiétés par ce tableau. Le jour où quelqu'un, - je ne veux pas vous dire son nom, encore que j'aie là toute la littérature - a fait la découverte que c'était formidable ces petits roi et reine qu'on voyait dans le fond, que c'était sûrement, là, la clé de l'affaire, tout le monde l'a acclamé, comme c'était vraiment formidable, intelligent d'avoir vu ça qui est évidemment, qui s'étale, on ne peut pas dire au premier plan puisque c'est au fond, mais enfin qu'il est impossible de ne pas voir. Enfin on a progressé de découvertes héroïques en autres découvertes diversement sensationnelles mais il n'y a qu'une chose qu'on n'a pas tout à fait expliquée, c'est à quel point cette chose, si ce n'était que ça, coucou, le roi et la reine sont dans le tableau, ça suffirait à faire l'intérêt du truc. A la lumière, si on peut dire, puisque nous ne travaillons pas ici dans le plan « photopique », nous n'avons pas affaire à la couleur, je la réserve pour l'année prochaine si cette année prochaine doit exister, nous travaillons dans le champ « scotopique » en effet, dans la pénombre, comme ici.
Ce qui est important, intéressant, c'est ce qui se passe entre ce point S virtuel, car il ne sert qu'à la construction, tout ce qui nous importe c'est ce qu'il y a dans la figure, mais il joue quand même son rôle, c'est ce qui se passe entre ce point-¬là dans l'intervalle entre lui et l'écran. Or, s'il y a quelque chose que ce tableau nous impose, c'est grâce à un artifice qui est celui d'ailleurs dont, - je vous en rends hommage, - vous êtes parti, à savoir que la première chose que vous avez dites c'est que dans le tableau il y a un tableau et je pense que vous ne doutez pas plus que moi que ce tableau qui est dans le tableau soit le tableau lui-même, celui que nous voyons. Encore que peut-être là-dessus, vous prêtez à laisser se perpétuer cette interprétation que ce tableau serait le tableau où il fait le portrait du roi et de la reine. Vous vous rendez compte, il aurait pris le même tableau de trois mètres dix-huit avec la même monture pour faire le roi et la reine seule¬ment, ces deux pauvres petits cons qui sont là au fond!
Or, c'est précisément la présence de ce tableau qui est la seule représentation qui est dans le tableau, cette représentation qui est dans le tableau, cette repré¬sentation sature en quelque sorte le tableau en tant que réalité. Mais le tableau est autre chose puisque, je ne vous le démontrerai pas aujourd'hui, j'espère que vous reviendrez dans huit jours parce que, je pense qu'on peut dire quelque chose sur ce tableau qui aille au-delà de cette remarque qui est vraiment inau¬gurale, à savoir ce que c'est vraiment que ce tableau. J'ai assez souligné la der¬nière fois les [difficultés] que représentent toutes les interprétations qui en ont été données, mais évidemment il faut partir de l'idée que ce qui nous est caché et dont vous faites si bien valoir la fonction, de quelque chose qui est caché, de carte retournée pour vous forcer à abattre les vôtres; et Dieu sait si en effet les critiques n'ont pas manqué de les abattre les leurs, de cartes. Et pour dire une -323-

Leçon du 18 mai 1966
série de choses extravagantes, pas tellement d'ailleurs, ça a suffi de les rappro¬cher pour quand même aboutir, à savoir pourquoi leur extravagance dont une est celle par exemple que le peintre peint devant un miroir qui serait à votre place. C'est une solution élégante, malheureusement elle va tout à fait contre cette histoire du roi et de la reine qui sont dans le fond parce qu'alors, il faudrait aussi qu'eux soient à la place du miroir. Il faut choisir. Bref, toutes sortes de dif¬ficultés se présentent, si simplement nous pouvons maintenir que le tableau est dans le tableau comme représentation de l'objet tableau. Or cette problématique de la distance entre le point S et le plan du tableau est à proprement parler à la base de l'effet captatif de l'oeuvre.
C'est pour autant que ce n'est pas une oeuvre avec une perspective habituel¬le, c'est une espèce de tentative folle qui, d'ailleurs, n'est pas le privilège de Velasquez. Je connais, Dieu merci, assez de peintres et nommément l'un dont je vais vous montrer pour vous donner une petite, comme ça, friandise à la fin de cet exposé dont je regrette d'être forcé de toujours revenir sur les mêmes plans qui sont trop arides. Un peintre dont je vais, en vous quittant vous montrer ici une oeuvre que vous pouvez d'ailleurs aller tous voir là où elle est exposée [montrant] que c'est bien le problème du peintre, et ceci, reportez-vous à mes premières dialectiques quand j'ai introduit la pulsion scopique. A savoir que le tableau est un piège à regard, qu'il s'agit de piéger celui qui est là devant et quel¬le plus propre façon de le piéger que d'étendre le champ des limites du tableau de la perspective jusqu'au niveau de ce qui est là, au niveau de ce point S et que j'appelle à proprement parler ce qui s'évanouit toujours, ce qui est l'élément de chute, la seule chute dans cette représentation où ce représentant de la repré¬sentation qu'est le tableau en soi, c'est cet objet a. Et l'objet a c'est ce que nous ne pouvons jamais saisir et spécialement pas dans le miroir, pour la raison que c'est la fenêtre que nous constituons nous-même d'ouvrir les yeux simplement. Cet effort du tableau pour attraper ce plan évanouissant qui est proprement ce que nous venons apporter nous tous baguenaudeurs qui, nous, sommes là dans une exposition à croire qu'il ne nous arrive rien quand nous sommes devant un tableau, nous sommes pris comme mouche à la glu; nous baissons le regard comme on baisse culotte et pour le peintre, il s'agit, si je puis dire, de nous faire entrer dans le tableau.
C'est précisément parce qu'il y a cet intervalle entre cette haute toile repré¬sentée de dos et quelque chose qui met le cadre du tableau en avant que nous sommes dans ce malaise. C'est une interprétation proprement structurale et étroitement scopique. Si vous revenez m'entendre la prochaine fois, je vous dirai pourquoi c'est ainsi, car à la vérité je reste ici aujourd'hui strictement dans les limites de l'analyse de la structure, de la structure telle que vous l'avez faite, -324-

de la structure de ce qu'on voit sur le tableau. Vous n'y avez rien introduit du dialogue, si je puis dire, du dialogue qu'il suggère entre quoi et quoi? Ne croyez pas que je vais vous refaire, après Audouard, de la réciprocité, à savoir que nous sommes priés, nous, de dialoguer avec Velasquez. J'ai assez dit depuis long¬temps que les relations du sujet à l'Autre ne sont pas réciproques pour que je n'aille pas tomber dans ce piège aujourd'hui. Qui est-ce qui parle en avant? Qui est-ce qui interroge? Qui est-ce qui, plutôt, crie et supplie et demande à Velasquez : « fais voir » ? C'est là le point d'où il faut partir, je vous l'ai indiqué la dernière fois, pour savoir en fait qui est-ce qui est là dans le tableau ? Et que cet intervalle, cet intervalle entre les deux plans, le plan du tableau et le plan du point S, que cet intervalle qui coupe le plan-support en deux parallèles et par ce qui, dans le vocabulaire de Desargues s'appelle essieu. Car, en plus, histoire de se faire un peu plus mal voir, un vocabulaire qui n'était pas comme celui de tout le monde.
Dans essieu qu'est-ce qui se passe? Certainement pas ce que nous dirons aujourd'hui et que le tableau soit fait pour nous faire sentir cet intervalle, c'est ce qui est doublement indiqué dans notre rapport de happage par ce tableau d'une part et dans le fait que dans le tableau, Velasquez est manifestement telle¬ment là pour nous marquer l'importance de cette distance qu'il n'est pas, - remarquez-le, vous avez dû le remarquer mais vous ne l'avez pas dit - il n'est pas à portée, même avec son pinceau allongé de toucher ce tableau.
Naturellement, on dit, il a reculé pour mieux voir. Oui, bien sûr. Mais enfin, le fait manifestement qu'il ne soit pas à portée du tableau est là le point absolu¬ment capital, bref que les deux pointes vives de ce tableau soient non pas sim¬plement celui qui fuit, lui aussi vers une fenêtre, vers une béance, vers l'exté¬rieur, posé là comme en parallèle à la béance antérieure, et d'autre part Velasquez dont le savoir ce qu'il nous dit est là le point essentiel. Je le ferai par¬ler pour terminer, - non pas pour terminer parce que je veux encore que vous voyez le tableau de Balthus, tout de même, - pour dire que les choses dans un langage lacanien, puisque je parle à sa place, pourquoi pas ? Il nous dit en répon¬se à « fais voir » : « tu ne me vois pas d'où je te regarde ». C'est une formule fon¬damentale à expliciter ce qui nous intéresse en toute relation de regard, il s'agit de la pulsion scopique et très précisément dans l'exhibitionnisme, comme dans le voyeurisme, mais nous ne sommes pas là pour voir si, dans le tableau, on se chatouille, ni s'il se passe quelque chose.
Nous sommes là pour voir comment ce tableau nous inscrit la perspective des rapports du regard dans ce qui s'appelle le fantasme en tant qu'il est constitutif. Il y a une grande ambiguïté sur le mot fantasme. Fantasme inconscient, bon, ça c'est un objet. D'abord c'est un objet où nous perdons toujours une des trois -325-

pièces qu'il y a dedans à savoir deux sujets et un a. Parce que ne croyez pas que j'ai l'illusion que je vais vous apporter le fantasme inconscient comme un objet. Sans ça la pulsion du fantasme renaîtrait ailleurs. Mais ce qui trouble, c'est que chaque fois qu'on parle du fantasme inconscient, on parle aussi implicitement du fantasme de le voir, que l'espoir, du fait qu'on court après, introduit en la matière beaucoup de confusion. Mais pour l'instant, j'essaie de vous donner à proprement parler ce qui s'appelle un bâti et un bâti ce n'est pas une métapho¬re parce que le fantasme inconscient repose sur un bâti et c'est ce bâti que je ne désespère pas, non seulement de rendre familier à ceux qui m'entendent mais de le leur faire entrer dans la peau. Tel est mon but et ceci est un exercice absolu¬ment scabreux et qui pour certains paraît dérisoire, que je poursuis ici et dont vous n'entendez que de lointains échos.
je vais maintenant vous faire passer, grâce à Gloria, l'image de Monsieur Balthus. Il y a une exposition Balthus pour l'instant. Elle est au pavillon de Marsan, information gratuite. Moyennant une modique somme, vous pourrez tous aller admirer ce tableau. Eh bien, c'est un petit devoir que je donne à cer¬tains. je leur donne pour ça toutes les vacances. Voyons. Regardez ce tableau. S'en étant procuré, je l'espère, quelques reproductions, ce qui n'est pas très faci¬le... je dois celle-ci à Madame Henriette Gomez qui se trouvait, c'était absolu¬ment d'ailleurs pour elle un étonnement, qui se trouvait l'avoir dans son fichier. Voilà, il y a une légère différence dans le tableau que vous verrez, voyez-vous, contrairement à ce qui se passe dans Velasquez, parce qu'il y a évidemment des questions d'époque, ici, dans ce tableau-là, on se chatouille un peu et cette main pour la tranquillité du propriétaire actuel a été légèrement remontée par l'au¬teur.
je le lui ai remontré hier soir, je dois dire qu'il m'a dit que c'était quand même bien mieux composé comme ça. Il regrettait d'avoir fait une concession qu'il avait cru devoir., c'était une espèce de contre-concession. Il avait dit : « après tout, - je fais peut-être ça pour embêter les gens alors pourquoi ne pas le lâcher », mais c'est pas vrai. Il l'avait mis là parce que ça devait être là. Enfin, toutes les autres choses qui sont là, doivent aussi être là et en fin de compte quand j'ai vu ce tableau, je l'avais vu déjà une fois autrefois et je ne m'en souve¬nais plus, mais quand je l'ai vu cette fois-ci, dans ce contexte, vous attribuerez ceci je ne sais pas à quoi, à ma lucidité ou à mon délire, c'est à vous d'en tran¬cher, j'ai dit : « voilà les Ménines ». Pourquoi est-ce que ce tableau ce sont les Ménines ? Tel est le petit devoir de vacances donc que je laisserai parmi vous aux meilleurs.
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Leçon XIX 25 mai 1966 Séminaire fermé

Je vais commencer sotto voce, par vous lire, rapidement, quelque chose qui représente un bref compte-rendu qu'on m'a demandé, en cette époque de l'an¬née, comme il se fait, de mon séminaire. Ce sera moins long que ce que je vous ai donné, déjà développé concernant le séminaire de l'année dernière, mais comme je sais que cette première lecture a rendu service, pour ce qui est du séminaire de l'année dernière, je vais entrer en matière aujourd'hui en vous don¬nant, en vous rappelant ce qui est la situation du séminaire de cette année.
« Ce séminaire qui est pour nous, encore en cours, écris-je, s'est occupé, suivant sa ligne, de la fonction longtemps repérée dans l'expérience psy-chanalytique au titre de la relation d'objet. On y professe qu'elle domi¬ne pour le sujet analysable sa relation au réel, et l'objet oral ou anal y sont promus aux dépens d'autres, dont le statut pourtant manifeste, y demeure incertain ».
« C'est que si les premiers - de ces objets - reposent directement sur la relation de la demande, bien propice à l'intervention corrective, les autres exigent une théorie plus complexe, puisque n'y peut être mécon-nue une division du sujet, impossible à réduire par les seuls efforts de la bonne intention : étant la division même dont se supporte le désir ».
« Ces autres objets, nommément, le regard et la voix (si nous laissons à venir l'objet en jeu dans la castration), font corps avec cette division du sujet et en présentifient dans le champ même du perçu la partie élidée comme proprement libidinale. Comme tels, ils font reculer l'appréciation de la pratique, qu'intimide leur recouvrement - à ces objets - par la relation spéculaire, avec les identifications du moi qu'on y veut respec-ter ».
« Ce rappel suffit à motiver que nous ayons insisté de préférence, cette -327-

L'objet de la psychanalyse
année, sur la pulsion scopique et son objet immanent : le regard. Nous avons donné la topologie qui permet de rétablir la présence du percipiens lui-même dans le champ où, comme inaperçu, il est pourtant perceptible, quand il ne l'est même que trop dans les effets de la pulsion (qui se mani¬festent comme exhibition ou voyeurisme) ».
« Cette topologie qui s'inscrit dans la géométrie projective et les surfaces de l'analysis situs, n'est pas à prendre comme il en est des modèles optiques chez Freud, au rang de métaphore, mais bien pour représenter la structure elle-même. Cette topologie rend compte enfin de l'impureté du perceptum scopique, en retrouvant ce que nous avions cru pouvoir indiquer - dans un de nos articles, très précisément celui de « la Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », - ce que nous avions cru pouvoir indiquer de la présence du percipiens, irré¬cusable de la marque qu'elle emporte du signifiant, quand elle se montre monnayée dans le phénomène jamais conçu de la voix psychotique ».
« L'exigence absolue, en ces deux points (scopique et invoquant), d'une théorie du désir nous reporte à la rectification des fléchissements de la pratique, à l'autocritique nécessaire de la position de l analyste, autocri¬tique qui va aux risques attachés à sa propre subjectivation, s'il veut répondre honnêtement, fût-ce seulement à la demande ».

Je vais aujourd'hui poursuivre sur cet objet exemplaire que j'ai choisi, depuis trois séminaires, de prendre pour fixer devant vous les termes dans lesquels se situe cette problématique : problématique de l'objet a et de la division du sujet, pour autant, comme je viens de le dire, que puisque l'obstacle dont il s'agit, c'est celui que procure l'identification spéculaire, ce n'est pas sans raison, c'est en rai¬son du rôle particulier à la fois par sa latence et l'intensité de sa présence que constitue l'objet a au niveau de cette pulsion.
Voulez-vous nous faire revoir le tableau des Ménines ? Voici le tableau. Vous l'avez déjà vu la dernière fois, assez je pense pour avoir eu depuis la curiosité d'y revenir, ce tableau, vous savez maintenant, par la thématique qu'il a fournie, dans la dialectique des rapports du signe avec les choses, nommément dans le travail de Michel Foucault autour de quoi s'est proférée toute mon énonciation de la dernière fois, par les discussions nombreuses qu'il a fournies à l'intérieur de ce qu'on peut appeler la critique d'art, ce tableau, disons, nous présente, nous rap¬pelle ce qu'il a été à son propos avancé d'un rapport fondamental qu'il suggère avec le miroir; ce miroir qui est au fond et où l'on a voulu voir en quelque sorte et comme en passant légèrement l'astuce qui consisterait à y représenter ceux qui -328-

Leçon du 25 mai 1966
seraient là devant comme modèles, à savoir le couple royal. Ce miroir d'autre part mis en question quand il s'agit d'expliquer comment le peintre pourrait s'y situer et nous peignant ce que nous avons là devant nous, peut, lui, le voir, le miroir, donc qui est au fond et le miroir à notre niveau. Voulez-vous rallumer?
Ceci, miroir et tableau, nous introduit au rappel par où aujourd'hui je veux montrer dans l'explication, que j'espère pouvoir faire complète aujourd'hui et définitive, de ce dont il s'agit. La relation du tableau au sujet est foncièrement différente de celle du miroir. Que j'aie avancé que dans le tableau, comme champ perçu, peut s'inscrire, à la fois, la place de l'objet a et sa relation à la divi¬sion du sujet. Ceci je vous l'ai montré en introduisant mon problème par la mise en avant de la fonction dans le tableau de la perspective, en tant que c'est le mode où à partir d'une certaine date, historiquement situable, le sujet, nommé¬ment le peintre, se fait présent dans le tableau et pas seulement en tant que sa position détermine le point de fuite de la dite perspective. J'ai désigné le point où est, non pas comme l'ont dit les artistes parlant en tant qu'artisan comme l'autre oeil, ce point qui règle la distance à laquelle il convient de se placer pour apprécier, pour recevoir au maximum l'effet de perspective, mais cet autre point que je vous ai caractérisé comme étant le point à l'infini dans le plan du tableau.
Ceci à soi tout seul suffit à distinguer dans le champ scopique la fonction du tableau de celle du miroir. Ils ont tous les deux, bien sûr, quelque chose en com¬mun, c'est le cadre, mais dans le miroir, ce que nous voyons c'est ce quelque chose où il n'y a pas plus de perspective que dans le monde réel, la perspective organisée, c'est l'entrée dans le champ du scopique du sujet lui-même. Dans le miroir, vous avez le monde tout bête, c'est-à-dire cet espace où vous vous repé¬rez avec les expériences de la vie commune, en tant qu'elle est dominée par un certain nombre d'intuitions où se conjugue, non seulement le champ de l'optique mais où il se conjugue avec la pratique et le champ de vos propres déplacements.
C'est à ce titre, et à ce titre d'abord qu'on peut dire que le tableau structuré si différemment et dans son cadre, - dans son cadre qui ne peut être isolé d'un autre point de référence, celui occupé par le point S dominant sa projective, - que le tableau n'est que le représentant de la représentation dans le miroir. Il n'est pas de son essence d'être la représentation. Et ceci, l'art moderne vous l'illustre : un tableau, une toile, avec une simple merde dessus, une merde réel¬le, - car qu'est-ce d'autre après tout qu'une grande tache de couleur ? - et ceci est manifesté d'une façon en quelque sorte provocante par certains extrêmes de la création artistique, est un tableau autant qu'est une oeuvre d'art le ready made de Duchamp, à savoir aussi bien la présentation devant vous de quelque porte¬manteau accroché à une tringle. Il est d'une structure différente de toute repré¬sentation. C'est à ce titre que j'insiste sur la différence essentielle que constitue, -329-

L'objet de la psychanalyse
emprunté à Freud, ce terme de représentant de la représentation, Vorstellungs-repräsentanz.
C'est que le tableau, de par sa relation au point S du système projectif, mani¬feste ceci, qui, parallèle à lui, existe encadrant ce point S lui-même dans un plan donc parallèle au plan du tableau et ce que j'appelle la fenêtre, à savoir ce quelque chose que vous pouvez matérialiser comme un cadre parallèle à celui du tableau en tant qu'il donne sa place à ce point S, qu'il l'encadre.
C'est dans ce cadre où est le point S qu'est, si je puis dire, le prototype du tableau, celui où effectivement le S se sustente, non point réduit à ce point qui nous permet de construire dans le tableau la perspective mais comme le point où le sujet lui-même se sustente dans sa propre division autour de cet objet a présent qui est monture. C'est bien en quoi l'idéal de la réalisation du sujet serait de présentifier ce tableau dans sa fenêtre et c'est l'image provocante que produit devant nous un peintre comme Magritte quand il vient effectivement dans un tableau inscrire un tableau dans une fenêtre. C'est aussi l'image à quoi j'ai recouru pour expliquer ce qu'il en est de la fonction du fantasme, l'image qui implique cette contradiction, si jamais elle était réalisée dans quelque chambre, comme ici, éclairée d'une seule fenêtre, que l'accomplissement par¬fait de cet idéal plongerait la salle dans l'obscurité. C'est bien en quoi le tableau doit être produit quelque part en avant de ce plan où il s'institue comme place du sujet dans sa division et que la question est de savoir ce qu'il advient de ce quelque chose qui tombe dans l'intervalle à ce que le sujet écarte de lui le tableau. Ce qu'il advient, ce que l'objet exemplaire autour de quoi je travaille, ici, devant vous manifeste, c'est que le sujet sous sa forme divisée peut s'inscri¬re dans le plan-figure, dans le plan écarté du plan du fantasme où se réalise l’œuvre d'art.
L'artiste, comme aussi bien tout un chacun d'entre nous, renonce à la fenêtre pour avoir le tableau et c'est là l'ambiguïté que je donnai l'autre jour, que J'in¬diquai sur la fonction du fantasme. Le fantasme est le statut de l'être du sujet et le mot fantasme implique ce désir de voir se projeter le fantasme, cet espace de recul entre deux lignes parallèles, grâce à quoi, toujours insuffisant mais toujours désiré, à la fois faisable et impossible, le fantasme peut être appelé à apparaître en quelque façon dans le tableau. Le tableau, pourtant, n'est pas représentation. Une représentation, ça se voit. Et comment ce « ça se voit » le traduire? « Ça se voit », c'est n'importe qui le voit mais aussi c'est la forme réfléchie; de ce fait, il y a, immanente, dans toute représentation, ce « se voir ». La représentation comme telle, le monde comme représentation et le sujet comme support de ce monde qui se représente, c'est là le sujet transparent à lui-même de la conception classique et c'est là justement ce sur quoi il nous est -330-

Leçon du 25 mai 1966
demandé par l'expérience de la pulsion scopique, ce sur quoi il nous est deman¬dé de revenir.
C'est pourquoi quand j'ai introduit la question de ce tableau avec le «fais voir» mis dans la bouche du personnage sur lequel nous allons revenir aujour¬d'hui, le personnage central de l'Infante, Doña Margarita, Maria d'Autriche, « fais voir », ma réponse a été d'abord, celle qu'en mes termes, j'ai fait donner à la figure de Velasquez présente dans le tableau : «tu ne me vois pas d'où je te regarde». Qu'est-ce à dire, là? Comme je l'ai déjà avancé, la présence dans le tableau de ce qui, seulement dans le tableau, est représentation, celle du tableau lui-même qui, lui, est là comme représentant de la représentation a la même fonction dans le tableau qu'un cristal dans une solution sursaturée, c'est que tout ce qui est dans le tableau se manifeste comme n'étant plus représentation mais représentant de la représentation.
Comme il apparaît, à voir, - faut-il que je fasse de nouveau ressurgir l'ima¬ge! - que tous les personnages qui sont là, à proprement parler, ne représen¬tent rien et justement pas ceci qu'ils représentent. Ici prend toute sa valeur la figure du chien que vous voyez à droite. Pas plus que lui, aucune des autres figures ne fait autre chose que d'être une représentation, figures de cour qui miment une scène idéale où chacun est dans sa fonction d'être en représentation, en le sachant à peine. Encore que là gise l'ambiguïté qui nous permet de remar¬quer que, comme il se voit sur la scène quand on y traîne un animal, le chien est lui aussi toujours très bon comédien. « Tu ne me vois pas d'où je te regarde » puisque c'est d'une formule frappée de ma façon qu'il s'agit, je me permettrai de vous faire remarquer que dans mon style je n'ai point dit : « tu ne me vois pas, là, d'où je te regarde », que le là est élidé, ce là sur lequel la pensée moderne a mis tant d'accent sous la forme du Dasein, comme si tout était résolu de la fonc¬tion de l'être ouvert à ce qu'il y ait un être-là.
Il n'y a pas de là, là où Velasquez, si je le fais parler, invoque, ce « tu ne me vois pas d'où je te regarde ». A cette place béante, à cet intervalle non marqué est précisément ce là où se produit la chute de ce qui est en suspens sous le nom de l'objet a. Il n'y a point d'autre là dont il s'agisse, dans le tableau, que cet intervalle que je vous y ai montré expressément dessiné entre ce que je pourrai tracer mais que vous pouvez, je pense, imaginer aussi bien que moi des deux glissières qui dessineraient le trajet dans ce tableau comme sur une scène de théâtre du mode par où arrivent ces portants ou praticables dont le premier est le tableau au premier plan, dans cette ligne légèrement oblique que vous voyez se prolonger facilement à voir seulement de la figure de ce grand objet sur la gauche, et l'autre, tracée à travers le groupe - je vous ai appris à reconnaître son sillage - qui est celui par lequel le peintre s'est fait introduire comme un de ces -331 -

L'objet de la psychanalyse
personnages de fantasmagorie qui se font dans la grande machinerie théâtrale pour se faire déposer à la bonne distance de ce tableau, c'est-à-dire un peu trop loin pour que nous n'ignorions rien de son intention. Ces deux glissières paral¬lèles, cet intervalle, cet essieu que constitue cet intervalle pour reprendre ce terme de la terminologie baroque de G. Desargues, là et là seulement, est le Dasein.
C'est pourquoi l'on peut dire que Velasquez le peintre parce qu'il est un vrai peintre, n'est donc pas là pour trafiquer de son Dasein, si je puis dire. La diffé¬rence entre la bonne et la mauvaise peinture, entre la bonne et la mauvaise conception du monde, c'est que, de même que les mauvais peintres ne font jamais que leur propre portrait, quelque portrait qu'ils fassent, et que la mau¬vaise conception du monde voit dans le monde le macrocosme du microcosme que nous serions, Velasquez, même quand il s'introduit dans le tableau comme auto-portrait, ne se peint pas dans un miroir, non plus il ne se fait d'aucun bon auto-portrait. Le tableau quel qu'il soit, et même auto-portrait, n'est pas mira¬ge du peintre mais piège à regard. C'est donc la présence du tableau dans le tableau qui permet de libérer le reste de ce qui est dans le tableau de cette fonc¬tion de représentation. Et c'est en cela que ce tableau nous saisit et nous frappe. Si ce monde qu'a fait surgir Velasquez dans ce tableau - et nous verrons dans quel projet - si ce monde est bien ce que je vous dis, il n'y a rien d'abusif à y reconnaître ce qu'il manifeste et ce qu'il suffit de dire pour le reconnaître.
Qu'est cette scène étrange qui a eu pour les siècles cette fonction probléma¬tique, si ce n'est quelque chose d'équivalent à ce que nous connaissons bien dans la pratique de ce qu'on appelle les jeux de la société et qu'est d'autre qu'un jeu de société, à savoir le tableau vivant ? Ces êtres qui sont là sans doute en raison des nécessités même de la peinture projetée devant nous, qu'est-ce qu'ils font, sinon de nous représenter exactement cette sorte de groupes qui se produisent dans ce jeu du tableau vivant ? Qu'est cette attitude presque gourmée de la peti¬te princesse, de la Suivante agenouillée qui lui présente cet étrange petit pot inutile sur lequel elle commence de poser la main? Ces autres qui ne savent point où placer ces regards que l'on s'obstine à nous dire qu'ils seraient là pour s'entrecroiser, quand il est manifeste qu'aucun ne se rencontre. Ces deux per¬sonnages dont Monsieur Green a fait l'autre jour quelque état et dont, ceci soit dit en passant, il aurait tort de croire que le personnage féminin soit une reli¬gieuse, c'est ce qu'on appelle une guarda damas, tout le monde le sait et même son nom Doña Marcela de Ulloa. Et là, qu'est-ce que fait Velasquez, sinon de se montrer à nous, en peintre, et au milieu de quoi ? De tout ce gynécée. Nous reviendrons sur ce qu'il signifie, sur les questions vraiment étranges qu'on peut se poser concernant le premier titre qui a été donné à ce tableau, je l'ai vu enco¬- 332 -

Leçon du 25 mai 1966
re inscrit dans un dictionnaire qui date de 1782 : La famille du roi! Pourquoi la famille? Mais laissons ceci pour l'instant, quand il n'y a manifestement que la petite infante qui, ici, la représente.
Ce tableau vivant, je dirais, et c'est bien ainsi dans ce geste figé qui fait de la vie une nature morte que sans doute ces personnages, comme on l'a dit, se sont effectivement présentés. Et c'est bien en quoi, tout morts qu'ils soient, ainsi que nous les voyons, ils se survivent, justement d'être dans une position qui du temps même de leur vie n'a jamais changé. Et alors, nous allons voir en effet ce que d'abord nous suggère cette fonction du miroir. Est-ce que cet être, dans cette position de vie fixée, dans cette mort qui nous le fait à travers les siècles surgir comme presque vivant, à la façon de la mouche géologique prise dans l'ambre, est-ce qu'à l'avoir fait passer pour dire son « fais voir » de notre côté, nous n'évoquons pas à son propos, cette image, cette même fable du saut d'Alice qui nous rejoindrait de plonger selon un artifice, dont la littérature carollienne et jusqu'à jean Cocteau a su user et abuser, la traversée du miroir.
Sans doute, dans ce sens, il y a quelque chose à traverser ce qui dans le tableau nous est en quelque sorte conservé, figé. Mais dans l'autre? A savoir de la voie qui après tout nous semble ouverte et nous appelle d'entrer dans ce tableau; il n'y en a pas car c'est bien la question qui vous est posée par ce tableau à vous qui, si je puis dire, vous croyez vivants, de ceci seulement qui est une fausse croyance qu'il suffirait d'être là pour être au nombre des vivants. Et c'est bien là ce qui vous tourmente, ce qui prend chacun aux tripes, à la vue de ce tableau, comme de tout tableau en tant qu'il vous appelle à entrer dans ce qu'il est au vrai et qu'il vous présente comme tel; ceci que les êtres sont, non point là représen¬tés mais en représentation. Et c'est bien là, le fond de ce qui rend pour chacun si nécessaire de faire surgir cette surface invisible du miroir dont on sait qu'on ne peut pas la franchir. Et c'est la vrai raison pourquoi au musée du Prado, vous avez, légèrement sur la droite et de trois quart, pour que vous puissiez vous rac¬crocher en cas d'angoisse, à savoir un miroir car il faut bien, pour ceux à qui ça pourrait donner le vertige qu'ils sachent que le tableau n'est qu'un leurre, une représentation.
Car après tout, dans cette perspective, c'est le cas de le dire, à quel moment posez-vous la question ou distinguez-vous des figures du tableau en tant qu'elles sont là, au naturel, en représentation et sans le savoir? C'est ainsi qu'en parlant du miroir à propos de ce tableau sans doute on brûle, bien sûr. Car il n'est pas là seulement parce que vous le rajoutez. Nous allons dire, en effet, jus¬qu'à quel point le tableau, c'est cela même, mais pas par le bout que j'ai cru, à l'instant, devoir écarter. De ces petites Ménines avec leur temps de Dasein enco¬re affilié - mais je ne veux point, ici, faire de l'anecdote ni vous raconter de cha¬- -333 -

L'objet de la psychanalyse
cune ce qu'en ce point où elles sont là saisies, elles ont encore à vivre, ceci ne serait que détail à vous égarer et il ne convient pas, rappelons-le, de confondre le rappel des fignolages d'observations et d'anamnèses avec ce qu'on appelle la clinique, si on y oublie la structure. Nous sommes aujourd'hui, ici, pour cette structure, la dessiner. Qu'en est-il donc de cette scène étrange où ce qui vous retient vous-même de sauter, ce n'est pas simplement que dans le tableau il n'y ait pas assez d'espace ? Si le miroir vous retient, ce n'est pas par sa résistance ni par sa dureté. C'est par la capture qu'il exerce, en quoi vous vous manifestez très inférieurs à ce que fait le chien en question puisque c'est lui qui est là, prenons-¬le, et que d'ailleurs ce qu'il nous montre, c'est que du mirage du miroir il en fait très vite le tour, une ou deux fois, il a bien vu qu'il n'y a là rien derrière.
Et si le tableau est au musée, c'est-à-dire en un seul endroit où si vous faites le même tour, vous serez aussi fort rassurés, c'est-à-dire que vous verrez qu'il n'y a rien, il n'en est pas moins vrai que, tout à fait à l'opposé du chien, si vous ne reconnaissez pas ce dont le tableau est le représentant, c'est justement de marquer cette fonction qu'il a, de vous rappeler qu'au regard de la réalité, vous êtes vous-même inclus dans une fonction analogue à celle que représente le tableau, c'est-à-dire pris dans le fantasme. Dès lors, interrogeons nous sur le sens de ce tableau : le roi et la reine au fond et, semble-t-il, dans un miroir, telle est, là, l'indication que nous pouvons en retirer. J'ai déjà indiqué la visée du point où nous devons chercher ce sens. Ce couple royal sans doute a-t-il affai¬re avec le miroir. Et nous allons voir quoi. Si tous ces personnages sont en repré¬sentation, c'est à l'intérieur d'un certain ordre, de l'ordre monarchique dont ils représentent les figures majeures.
Ici, notre petite Alice, dans sa sphère représentante, est bien en effet comme l'Alice carollienne avec au moins un élément qui, j'en ai déjà employé la méta¬phore, se présente comme des figures de cartes. Ce roi et cette reine dont les proférations déchaînées se limitent à la décision : « coupez-lui la tête ». Et d'ailleurs pour faire, ici, un rappel de ce sur quoi j'ai dû passer tout à l'heure, observez à quel point cette pièce n'est pas seulement meublée de ces person¬nages tels que j'espère vous les avoir éclairés mais aussi d'innombrables autres tableaux; c'est une salle de peinture et on s'est pris au jeu d'essayer de lire sur chacune de ces cartes quelle pouvait bien être la valeur qu'y avait inscrite le peintre. Là encore, c'est une anecdote où je n'ai point à m'égarer, sur le sujet d'Apollon et Marsyas qui sont au fond, ou bien encore de la dispute d'Arachné et de Pallas devant le tissage, de cet enlèvement d'Europe que nous retrouvons au fond de la peinture voisine, ici exposée, des Manderas. Où sont-ils ce roi et cette reine autour de quoi en principe se suspend toute la scène, à propre¬ment parler? Car il n'y a pas que la scène primitive, la scène inaugurale, il y a -334-

Leçon du 25 mai 1966
aussi cette transmission de la fonction scénique qui ne s'arrête à nul moment primordial.
Observons que la représentation est faite pour qui, pour quoi? Pour leur vision, mais de là où ils sont, ils ne voient rien car c'est là qu'il convient de se souvenir de ce qu'est le tableau, non point une représentation autour de quoi l'on tourne et pour laquelle on change d'angle. Ces personnages n'ont pas de dos et le tableau, s'il est là retourné, c'est pour précisément que ce qu'il a sur sa face, à savoir ce que nous voyons, nous soit caché. Ce n'est pas dire qu'il s'offre pour autant au prince. Cette vision royale, elle est exactement ce qui correspond à la fonction quand j'ai essayé de l'articuler explicitement au grand Autre dans la relation du narcissisme. Reportez-vous à mon article dit « Remarque »1 sur un certain discours qui s'était tenu au Congrès de Royaumont. je rappelle pour ceux qui ne s'en souviennent plus ou d'autres qui ne le connaissent pas, qu'il s'agissait alors de donner sa valeur, de restaurer dans notre perspective deux thé¬matiques qui nous avaient été produites par un psychologue et qui mettait l'ac¬cent sur le Moi idéal et l'Idéal du moi, fonctions si importantes dans l'économie de notre pratique; mais où de voir rentrer la psychologie indécrottable de ces références consciencielles dans le champ de l'analyse, nous voyions de nouveau produite le premier comme le moi qu'on se croit être et l'autre comme celui qu'on se veut être.
Avec toute l'amabilité dont je suis capable quand je travaille avec quelqu'un, je n'ai fait que cueillir ce qui dans cette amorce pouvait me paraître favorable à rappeler ce dont il s'agit, c'est-à-dire d'une articulation qui rend absolument nécessaire de maintenir dans ces fonctions leur structure avec ce que cette struc¬ture impose du registre de l'inconscient; que je l'ai figuré par cette image du point S qui, par rapport à un miroir effectivement dont il s'agit, à savoir main¬tenant quelle est ici la fonction ambiguë. A se mettre, donc, à l'aide de ce miroir par où je définis dans ce schéma le champ de l'autre, au pouvoir de voir, grâce au miroir, d'un point qui n'est pas celui qu'il occupe, ce qu'il ne pourrait voir autrement du fait qu'il se tient dans un certain champ, à savoir ce qu'il s'agit de produire dans ce champ, ce que j'ai représenté par un vase retourné sous une planchette et profitant d'une vieille expérience de physique amusante, prise pour modèle.
Ici, il ne s'agit point de structure mais comme chaque fois que nous nous référons à des modèles optiques d'une métaphore, bien sûr une métaphore qui s'applique, si nous savons que grâce à un miroir sphérique une image réelle peut

1 - Remarque sur le rapport de Daniel Lagache. -335-

L'objet de la psychanalyse
être produite d'un objet caché sous ce que j'ai appelé une planchette. Et que, dès lors, si nous avions là un bouquet de fleurs prêt à accueillir ce cernage, le col de ce miroir, il y a là un jeu qui est précisément celui que constitue ce petit tour de physique amusante, à condition que pour le voir on soit dans un certain champ scénique qui se dessine à partir du miroir sphérique. Si on ne l'occupe pas, jus-tement, on peut, à se faire transférer comme vision dans un certain point du miroir, se trouver là, dans le champ conique qui vient du miroir sphérique. C'est-à-dire que c'est ici qu'on voit le résultat de l'illusion, à savoir les fleurs entourées de leur petit vase. Ceci bien sûr, comme modèle optique n'est point la structure, pas plus que Freud n'a jamais pensé vous donner la structure de fonc¬tions physiologiques quelconques en vous parlant du moi, du surmoi, de l'idéal du moi ou même du ça. Il n'est nulle part dans le corps; l'image du corps, par contre, y est. Et ici le miroir sphérique n'a point d'autre rôle que de représenter ce qui, en effet, dans le cortex peut être l'appareil nécessaire à nous donner dans son fondement cette image du corps.
Mais il s'agit de bien d'autre chose dans la relation spéculaire et ce qui fait pour nous le prix de cette image dans sa fonction narcissique, c'est ce qu'elle vient pour nous, à la fois, à enserrer et à cacher de cette fonction du a. Latente à l'image spéculaire, il y a la fonction du regard. Et pourtant, je suis étonné, sans savoir à quoi le rapporter, (à la distraction ? J'espère non pas au manque de tra¬vail ou simplement au désir de ne pas s'embarrasser soi-même ?) est-ce qu'il n'y a pas là quelque problème au moins soulevé depuis que je vous ai dit que le a n'est pas spéculaire? Car, dans ce schéma, le bouquet de fleurs vient de l'autre côté du miroir. Il se reflète dans le miroir, le bouquet de fleurs. C'est bien toute la problématique de la place de l'objet a. A qui appartient-il dans ce schéma? A la batterie de ce qui concerne le sujet ici en tant qu'il est intéressé dans la for¬mation de ce moi-idéal, ici, incarné dans le vase de l'identification spéculaire où le moi prendra son assiette, ou bien à quelque chose d'autre ? Bien sûr, ce modè¬le n'est point exhaustif. Il y a le champ de l'Autre, ce champ de l'Autre que vous pouvez incarner dans le jeu de l'enfant, que vous voyez s'incarner dans les pre¬mières références qu'il fait aussitôt à sa découverte de sa propre image dans le miroir, il se retourne pour la faire en quelque sorte authentifier à celui qui à ce moment-là le soutient, le supporte ou est dans son voisinage.
La problématique de l'objet a reste donc toute entière à ce niveau. Je veux dire celui de ce schéma. Eh bien, est-ce que j'ai besoin de beaucoup insister pour vous permettre de reconnaître, dans ce tableau, sous le pinceau de Velasquez, une image presque identique à celle que je vous ai là présentée ? Qu'est-ce qui ressemble plus à cette sorte d'objet secret sous une brillante vêture qui est d'une part, ici, représenté dans le bouquet de fleurs, voilé, caché pris, enserré, autour -336-

Leçon du 25 mai 1966
de cette énorme robe du vase qui est à la fois image réelle mais image réelle sai¬sie au virtuel du miroir et l'habillement de cette petite infante, personnage éclai¬ré, personnage central, modèle préféré de Velasquez qui l'a peinte sept ou huit fois et vous n'avez qu'à aller au Louvre pour la voir peinte la même année ? Et Dieu sait si elle est belle et captivante. Qu'est-ce que c'est, pour nous analystes, que cet objet étrange de la petite fille que nous connaissons bien? Sans doute, elle est, déjà là, selon la bonne tradition qui veut que la reine d'Espagne n'ait pas de jambes. Mais est-ce une raison pour nous de l'ignorer? Au centre de ce tableau est l'objet caché dont ce n'est pas avoir l'esprit mal tourné de l'analyste - le ne suis pas ici pour abonder dans une certaine thématique facile - mais pour l'appeler par son nom parce que ce nom reste valable dans notre registre structural et qui s'appelle la fente.
Il y a beaucoup de fentes dans ce tableau, semble-t-il. Vous pourriez vous mettre à les compter sur les doigts en commençant par Doña Maria Agustina de Sarmiento qui est celle qui est à genoux, l'Infante, l'autre qui s'appelle Isabel de Velasco, l'idiote-là, le monstre Mari-Barbola, la doña Marcela de Ulloa aussi et puis, je ne sais pas, je ne trouve pas que les autres personnages soient d'une nature autre qu'à être des personnages à rester dans un gynécée en toute sécuri¬té pour celles qu'ils gardent. La guarda damas, falot qui est tout à fait à droite, et pourquoi pas, aussi le cabot qui, tout comédien qu'il soit, me paraît un être bien tranquille. Il est bien singulier que Velasquez se soit mis là, au milieu. Il fal¬lait vraiment le vouloir. Mais cette anecdote franchie, ce qui est important, c'est le contraste de ceci que toute cette scène qui ne se supporte que d'être prise dans une vision et vue par des personnages dont je viens de vous souligner que par position, ils ne voient rien. Tout le monde leur tourne le dos et ne leur présen¬te en tout cas que ce qu'il n'y a pas à voir.
Or, tout ne se soutient aussi que de la supposition de leurs regards. Dans cette béance gît à proprement parler, une certaine fonction de l'Autre qui est justement celle où l'âme d'une vision monarchique au moment où elle se vide, de même qu'à maintes reprises, pour ce qui est de la conception du Dieu clas¬sique, omniprésent, omniscient, omnivoyant, je vous pose la question : « Ce Dieu là peut-il croire en Dieu, ce Dieu-là sait-il qu'il est Dieu? ». De même ce qui, ici, dans la structure même s'inscrit, c'est cette vision d'un Autre qui est cet Autre vide, pure vision, pur reflet, ce qui se voit, à la surface, proprement de miroir de cet Autre vide, de cet Autre complémentaire du « je pense » cartésien, je l'ai souligné, de l'Autre en tant qu'il faut qu'il soit là pour supporter ce qui n'a pas besoin de lui pour être supporté, à savoir la vérité qui est là, dans le tableau, telle que je viens de vous la décrire.
Cet Autre vide, ce Dieu d'une théologie abstraite, pure articulation de mira¬- -337-

L'objet de la psychanalyse
ge, Dieu de la théologie de Fénelon, liant l'existence de Dieu à l'existence du moi, c'est là le point d'inscription, la surface sur laquelle Velasquez nous repré¬sente ce qu'il a à nous représenter. Mais comme je vous l'ai dit, pour que ceci tienne, il reste qu'il faut qu'il y ait aussi le regard. C'est ceci qui dans cette théo¬logie est oublié et cette théologie dure toujours pour autant que la philosophie moderne croit qu'il y a eu un pas de fait avec la formule de Nietzsche qui dit que Dieu est mort. Et après ? Ça a changé quelque chose ? Dieu est mort, tout est permis dit le vieil imbécile, qu'il s'appelle le père Karamazoff ou bien Nietzsche. Nous savons tous que depuis que Dieu est mort, tout est comme toujours dans la même position, à savoir que rien n'est perdu, pour la simple rai¬son que la question, non pas de la vision de Dieu et de son omniscience, est là ce qui est en cause mais de la place et de la fonction du regard. Là, le statut de ce qu'il en est advenu du regard de Dieu n'est pas volatilisé. C'est pour ça que je vous ai parlé comme j'ai pu vous parler, comme je vous ai parlé du pari de Pascal parce que, comme dit Pascal, « nous sommes engagés » et que les histoires de ce pari, ça tient toujours. Et que nous en sommes toujours à jouer à la balle entre notre regard, le regard de Dieu, et quelques autres menus objets comme celui que nous présente, dans ce tableau, l'Infante.
Et ceci va me permettre de terminer sur un point essentiel pour la suite de mon discours. je m'excuse pour ceux qui n'ont pas le maniement de ce que) 'ai avancé précédemment de l'ordre de ma topologie, à savoir ce menu objet appe¬lé le cross-cap ou le plan projectif où peut se découper, d'un simple tour de ciseaux la chute de l'objet a faisant apparaître cet S doublement enroulé qui constitue le sujet. Il est clair que dans la béance réalisée par cette chute de l'ob¬jet qui est, en l'occasion, le regard du peintre, ce qui vient s'inscrire, c'est, si je puis dire, un objet double car il comporte un ambocepteur. La nécessité de cet ambocepteur, je vous le démontrerai quand je reprendrai ma démonstration topologique dans cette occasion, c'est précisément l'Autre. A la place de son objet, le peintre, dans cette oeuvre, dans cet objet qu'il produit pour nous, vient placer quelque chose qui est fait de l'Autre, de cette vision aveugle qui est celle de l'Autre, en tant qu'elle supporte cet autre objet.
Cet objet central, la fente, la petite fille, la girl en tant que phallus qui est ce signe aussi bien que tout à l'heure, je vous l'ai désigné comme la fente. Qu'en est-il de cet objet ? Est-il l'objet du peintre ou dans ce couple royal dont nous savons la configuration dramatique, le roi veuf, qui épouse sa nièce, tout le monde s'esbaudit, vingt-cinq ans de différence. C'est un très bon intervalle d'âge mais peut-être pas quand l'époux a environ quarante ans. Il faut attendre un peu! Et entre les deux de ce couple où nous savons que ce roi impuissant a conservé le statut de cette monarchie qui, comme son image même, n'est plus -338-

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qu'une ombre et un fantôme, et cette femme jalouse, nous le savons aussi par les témoignages contemporains, quand nous voyons que dans ce tableau qu'on appelle la famille du roi, alors qu'il y en a une autre, qui a vingt ans de plus, qui s'appelle Marie-Thérèse et qui épousera Louis XIV Pourquoi est-ce qu'elle n'est pas là si c'est la famille du roi ? C'est peut-être que la famille ça veut dire tout autre chose. On sait bien qu'étymologiquement famille ça vient de famu¬lus, c'est-à-dire tous les serviteurs, toute la maisonnée. C'est une maisonnée bien centrée, ici, sur quelque chose et sur quelque chose qui est la petite Infante, l'objet a. En quoi nous allons ici rester sur la question dont il est mis en jeu dans une perspective de subjectivation aussi dominante que celle d'un Velasquez dont je ne peux dire qu'une chose, c'est que je regrette d'abandonner son champ dans les Ménines cette année, puisqu'aussi bien vous voyez bien que j'avais envie aussi de vous parler d'autre chose.
Quand il se produit ce quelque chose qui n'est bien entendu pas la psycha¬nalyse du roi puisque, d'abord, ce serait de la fonction du roi qu'il s'agit, non pas du roi lui-même. Quand vient apparaître dans cette prise parfaite cet objet central où viennent se conjoindre, comme dans la description de Michel de Foucault, ces deux lignes croisées qui départagent le tableau pour, au centre, nous isoler cette image brillante.
Est-ce que ce n'est pas fait pour que nous, analystes, qui savons que c'est là le point rendez-vous de la fin d'une analyse, nous nous demandions comment pour nous se transfère cette dialectique de l'objet a, si c'est à cet objet a qu'est donné le terme et le rendez-vous où le sujet doit se reconnaître ? Qui doit le fournir? Lui ou nous ? Est-ce que nous n'avons pas autant à faire qu'a à faire Velasquez dans sa construction? Ces deux points, ces deux lignes qui se croi¬sent portant dans l'image même du tableau ce bâti de la monture, les deux mon¬tants qui se croisent, c'est là où je veux laisser suspendu la suite de ce que j'au¬rai à vous dire non sans y ajouter ce petit trait. Il est singulier que si je termine sur la figure de la croix, vous puissiez me dire que Velasquez la porte sur cette espèce de blouson avec manches à crevés dont vous le voyez revêtu.
Eh bien! apprenez-en une que je trouve bien bonne. Velasquez avait, pour le roi, démontré la monture de ce monde qui tient tout entier sur le fantasme. Dans ce qu'il avait peint d'abord, il n'y avait pas de croix sur sa poitrine et pour une simple raison, c'est qu'il n'était pas encore Chevalier de l'Ordre de Santiago. Il a été nommé environ un an et demi plus tard et on ne pouvait le por¬ter que huit mois après. Et tout ça nous mène, tout ça nous mène en 1659. Il meurt en 1660 et la légende dit qu'après sa mort, c'est le roi lui-même qui est venu, par quelque subtile revanche, peindre sur sa poitrine cette croix. -339-

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Leçon XX 1er juin 1966

Nous avançons vers la clôture de cette année dont je m'aperçois que, par rap¬port à la plus grande partie de mes collègues, je la prolonge avec un zèle inhabi¬tuel. Il n'est pas coutume de vous solliciter d'une présence au-delà du début de juin, pourtant on sait que ma coutume est différente et il est probable que je ne la modifierai pas beaucoup cette année. Tout dépend de la place que le donnerai au séminaire fermé, un ou deux.
Il me reste donc, deux fois à vous parler, dans la position d'aujourd'hui dite du cours ouvert. Ce sera bien sûr pour essayer de rassembler le sens de ce que j'ai apporté devant vous cette année sous le titre de l'objet de la psychanalyse dont vous savez qu'il n'est point cette sorte d'ouverture vague qui s'offre à simple lecture du titre mais qu'il veut dire très précisément ce que j'ai articulé dans la structure comme l'objet a.
Vous pourrez remarquer aussi que, si l'objet a est bien celui dont il se trou¬verait prendre dans son accolade l'ensemble des objets que les psychanalystes ont fait fonctionner sous cette rubrique, j'aurais certainement manqué quelque peu, même beaucoup, à la fonction descriptive ou de collection. Je les ai énu¬mérés quelques fois à la file, mais on ne peut pas dire que je me sois appesanti sur leur bouquet et puisque l'autre jour je rappelais leur représentation juste¬ment sous la forme d'un bouquet de fleurs, je ne me suis pas étalé sur leur bota¬nique à chacune.
J'ai surtout parlé d'éléments topologiques et d'éléments topologiques où en somme je n'ai pas, jusqu'à présent, d'une façon explicite tout à fait pointé où le mettre, cet objet a. Bien sûr, ceux qui m'écoutent bien ont pu plus d'une fois recueillir que l'objet a est de structure topologique, celle que je vous ai imagée par les figures du tore, du cross-cap, de la mitre, voire de la bouteille de Klein. On peut l'en détacher avec une paire de ciseaux. Ils ont pu entendre aussi que -341-

L'objet de la psychanalyse
c'est là une opération sur la nature de laquelle on se tromperait tout à fait que si on croyait que l'en détacher avec une paire de ciseaux sous la forme de quelques rondelles, ça représente quoi que ce soit.
Là, encore, le terme de représentant de la représentation conviendrait car la représentation n'est absolument pas du tout dans cette opération d'isolation, de découpage et il est facile de s'apercevoir que si ces structures sur lesquelles j'ai opéré pour mettre en valeur l'articulation de cette opération, ces structures ont, si je puis dire, leurs ressources propres en des points qui singulièrement par rap¬port à ce qu'elles représentent, justement, ne peuvent guère se désigner que par le terme de trou.
Si notre tore est efficace à représenter quelque chose, un enroulement répété, successif comme du fameux serpent amphisbène qui représente pour les Anciens quelque symbole de la vie, bref si ce tore a une valeur quelconque c'est justement parce que c'est une structure topologique qui est marquée de cette chose centrale qu'il est assurément bien difficile de cerner quelque part, puis¬qu'elle semble simplement n'être qu'une partie de son extérieur mais qui incon¬testablement structure le tore très différemment d'une sphère. Eh bien, l'objet a, je le disais tout à l'heure, ceux qui ont prêté attention à ce que je dis et qui ont pu même incidemment me le voir explicitement prononcer, l'objet a, c'est là dans cet espace du trou qu'il est proprement, disons, représentable, proprement de ce fait qu'il n'est aucunement représenté.
Nous allons voir ces choses tout à l'heure se boucler. C'est à savoir pourquoi en somme nous en venions à une référence proprement située dans ce champ topologique; mais, dès maintenant, vous pouvez voir qu'il y a sûrement quelque cohérence entre le fait qu'au dernier temps des séminaires qui ont pré¬cédé, y inclus les séminaires fermés qui se sont passés tout entiers à développer à propos d'un tableau très éminent pour permettre de manifester, accentuer en quelque sorte, par le peintre, la fonction de la perspective, nous nous sommes trouvés, je dois dire d'une façon à laquelle vous pouvez faire la plus grande confiance, je veux dire que j'y ai poussé aussi loin que possible la rigueur avec laquelle peut s'énoncer dans ce cas du champ scopique, comment se compose le fantasme, enfin qu'il est pour nous le représentant de toute représentation pos¬sible du sujet.
Vous sentez bien qu'il y a un rapport entre le fait que j'ai mis tous les feux sur ce champ scopique, sur l'objet a scopique, le regard en tant, il faut bien le dire, qu'il n'a jamais été étudié, jamais été isolé, je parle là où j'ai à parler, à savoir dans le champ psychanalytique, où il est tout de même bien étrange qu'on ne se soit pas aperçu qu'il y avait là quelque chose à isoler autrement que pour l'évoquer dans, et encore sans le nommer, dans de grossières analogies; un -342-

Leçon du 1 er juin 1966
auteur au nom un petit peu rebattu dans l'enseignement analytique, Monsieur Fenichel, nous a démontré les analogies de l'identification scoptophilique avec la manducation. Mais analogie n'est pas structure et ce n'est pas à l'intérieur de la scoptophilie isoler de quel objet il s'agit et quelle est sa fonction.
Il y a bien d'autres choses encore par où le regard aurait pu faire son entrée, au point où nous en sommes, et où au moins une partie d'entre vous ont pu la dernière fois m'entendre après l'avoir situé, ce regard au centre même du tableau, caché quelque part sous les robes de l'Infante, de ce point enveloppé, leur donner, si je puis dire, leur rayonnement et où j'ai fait remarquer qu'il était là. Par quel office ? S'il est vrai, comme je l'ai dit, que ce que le peintre nous représente, c'est l'image qui se produit dans l’œil vide du roi, cet oeil qui comme tous les yeux est fait pour ne point voir et qui supporte en effet cette image, telle qu'on nous l'a peinte, c'est-à-dire non pas dans un miroir mais bel et bien son image dans le bon sens, à l'endroit. Ici le regard est ailleurs, là dans l'objet qui est l'objet a, par rapport à ceux qui tout au fond, le couple royal, en posture à la fois de ne rien voir et de voir par leur reflet quelque part au fond de la scène, là où nous sommes cet objet a devant ce miroir, en somme inexistant de l'Autre. Nous avons posé la question de savoir de qui il est l'appartenance : de ceux qui le supportent dans cette vision vide ou du peintre ici placé comme sujet regar¬dant, qui fait surgir la transmutation de l'œuvre d'art?
Cette ambiguïté de l'appartenance de l'objet a, c'est là ce qui nous permet de le rapporter, de renouer à ce fil précédent que nous avons laissé pendant autour de la fonction de l'enjeu en tant que nous l'avons illustré du Pari de Pascal. L'objet a rejoignant ici sa plus universelle combinatoire, c'est ce qui est en jeu entre $ et A, en tant que aucun d'entre eux ne saurait coexister avec l'autre, sinon d'être marqué du signe de la barre, c'est-à-dire d'être en position de divi¬sé précisément de l'incidence de l'objet a.



L'impasse, l'écartèlement, où est mise la fonction du sujet justement dans la fonction du pari, ce pari absurde vraiment crucial pour tous ceux qui se sont penchés sur son analyse, je rappelle que j'en ai fait le chapitre d'introduction à l'avancée de mon exposé cette année sur l'objet a.
Il s'agit, aujourd'hui, de placer ce que j'avance ainsi, de le replacer dans l'éco¬nomie de ce que vous connaissez, de ce qui vous sert d'appui dans la doctrine de Freud, car aussi bien, il ne doit pas être oublié pour situer la portée de ce que je vous enseigne du procédé de mon enseignement, qu'il n'est autre que ce qu'il -343-

L'objet de la psychanalyse
s'est déclaré être à l'origine, et qui lui donne sa chair et son lien, car autrement on pourrait s'étonner de tel ou tel détour de mes cheminements. Et pour qui reprendra ce que j'énonce depuis maintenant quelques quinze ans, dans le recueil qui en a toujours été fait avec soin, sinon avec succès, et qui permettra au moins d'en garder le réseau général, on verra qu'il n'y a rien qui n'ait été à chaque fois, très exactement commandé par ceci que ce qui m'est demandé est quoi? Repenser Freud. Voilà comme je l'avancerai d'abord en prêtant là à toutes sortes d'ambiguïtés voire de malentendus, Rückkehr zu Freud, retour à Freud, ai-je dit d'abord à un moment où ceci prenait son sens des manifestations confu¬sionnelles d'un prodigieux dévoiement dans l'analyse.
Il est d'importance secondaire qu'il apparaisse ou non que j'y ai, si peu que ce soit, obvié. C'était plus ou moins de cette contingence que je m'autorisais. L'idéal, bien classique en toutes sortes d'idéalisations d'un retour aux sources, n'est certes pas ce qui me poignait! Repenser, voilà ma méthode. Mais j'aime mieux ce second mot, si justement vous penchant sur lui pour le dévisser quelque peu, vous vous apercevez que le mot méthode peut exactement vouloir dire : voie reprise par après. Le mot méta, comme toutes les prépositions grecques et à la vérité comme toutes les prépositions dans toutes les langues pour peu qu'on s'y intéresse, est toujours un objet d'études extraordinairement rémunérant. S'il y a une espèce de mots à propos duquel on peut dire que toute espèce de prééminence donnée dans l'étude linguistique à la signification est destinée à se perdre dans un labyrinthe inextricable, c'est bien toutes les prépo¬sitions.
L'exploration de la richesse et de la diversité de l'éventail des sens du mot méta, vous pouvez vous-même essayer d'en faire l'épreuve avec les diction¬naires et vous verrez que rien n'obvie à ce que de ce méta... - je passe ce que proprement nécessitent les formes structurales que j'ai, cette année, promues devant vous et nommément en vous montrant sur la bande de Moebius qui joue, apparemment, dans deux de ces formes la fonction d'un rapport tout à fait fon¬damental, exemplaire, la fonction de support de ce qui est leur structure et qui est aussi latente à la troisième, cette bande de Moebius qui nous exemplifie ce que j'appellerai la nécessité dans une structure du double tour. Je veux dire que par un seul tour, vous ne bouclez qu'apparemment ce qui s'y cerne, ne faisant retour à votre point de départ qu'à cette seule condition d'y avoir renversé votre orientation. Surface non orientable ce qui nécessite qu'après, si je puis dire, l'avoir deux fois perdue, vous ne la retrouviez qu'à faire deux tours.
C'est très exactement le sens que je donnerai à ma méthode au regard de ce qu'a enseigné Freud. S'il y a, en effet, quelque chose d'étrange qui soit le carac¬tère bouclé, fermé, s'achevant quoique marqué d'une torsion par quelque chose - 344-

Leçon du 1 er juin 1966
qui se rejoint dans ce point où je l'ai longtemps souligné sous sa plume, soit la Spaltung de l'ego et qui revient tout chargé du sens accumulé au cours d'une longue exploration, celle de toute sa carrière vers un point originel au sens com-plètement transformé, point originel d'où il partait presque de la notion com-plètement différente du dédoublement de la personnalité... disons que cette notion, en somme courante, il a su complètement la transformer par les repères de l'inconscient, c'est celle-là à laquelle à la fin, sous la forme de la division du sujet, il donnait son sceau définitif.
Ce que j'ai à faire c'est très exactement de faire une seconde fois le même tour mais dans une telle structure le faire une seconde fois n'a absolument pas le sens d'un pur et simple redoublement. Et cette nécessité structurale a quelque chose de tellement premier qu'il ne nous est permis d'y accéder que par la voie d'un difficile repérage, quelque chose qui, je dirais, presque nécessite une sorte de boussole à laquelle il me faut bien, de la façon dont j'ai à opérer, parlant à des praticiens [...] de vous fier à la mienne, très proprement en tant qu'elle se sup¬porte d'une combinaison de l'expérience analytique et de la lecture de Freud mais dont la trigonométrie a tout de même sa sanction, c'est à savoir, disons le mot, si ça colle ou pas.
Tous ceux qui viennent là pour m'entendre peuvent recouper effectivement qu'avec une construction qui, bien des fois, semble s'appareiller d'éléments qui étaient à Freud bien étrangers, c'est très précisément à ces points de rendez-¬vous, et importants, que je me trouve le rencontrer et d'une façon qui éclaire d'une toute nouvelle perspective les points sur lesquels Nietzsche a mis l'accent de la valeur. J'ai dit tout à l'heure qu'il n'était pas tellement important que pen¬dant le temps où je poursuis cette opération se manifeste bien clairement quelque chose du côté de ce qui s'énonce du courant de la psychanalyse comme un renversement du mouvement. Il faut bien en tout cas que je me résigne que ce que j'enseigne ne porte pas immédiatement ce qu'il est fait pour engendrer, qu'il se contente d'abord de rassembler ceux qui y peuvent trouver matière. Car aussi bien, il est un certain ordre d'opérations auquel je n'ai pas à donner de nom général, si ce n'est qu'il est proprement celui qui s'exemplifie de ce que je viens de définir, à savoir l'achèvement d'une structure dont il n'est pas tellement essentiel qu'il se sanctionne immédiatement par ses effets de communication.
Au grand étonnement de quelqu'un que j'évoque ici dans le souvenir, j'ai pu énoncer que ce que j'avais dit un jour devant un auditoire qui n'était certaine¬ment pas le vôtre, devant un auditoire qui n'était pas non plus de tellement mauvaise qualité, mais devant un auditoire fort peu préparé, ce que j'avais pu avancer sous un titre comme : « Dialectique du désir et subversion du sujet ».
« Comment!
me disait-on, pouvez-vous croire qu'il y ait le moindre intérêt à -345-

L'objet de la psychanalyse
énoncer ce que vous énoncez devant des gens aussi peu faits pour l'entendre ? Est-ce que vous croyez que ceci existe dans une sorte de tiers ou de quart espace ? » Assurément pas, mais qu'une certaine boucle ait été effectivement bou¬clée et que quelque chose, si peu que ce soit, en reste indiqué quelque part, voilà qui suffit parfaitement à justifier qu'on se donne la peine d'en faire l'énoncé. C'est ici que la notion d'intersubjectivité devient tout à fait secon-daire; le dessin de la structure peut attendre; une fois qu'il est là, il se soutient par lui-même et à la façon, si je puis dire, - la métaphore m'en vient là extem¬poranée - à la façon d'un piège, d'un trou, d'une fosse. Il attend que quelque sujet du futur vienne s'y prendre. Il n'y a donc que peu à s'inquiéter de ce qu'on peut appeler la défaillance d'une certaine communauté, dans l'occasion, la psychanalytique, où plus tôt il y a à repérer, à ce propos, en quoi cette défaillance consiste, précisément dans la mesure, comme je le fais quelquefois, où on peut y repérer qu'elle porte témoignage en faveur de la structure qu'il y a à dessiner. Vous me direz : « où sont les critères de celui qui donne la bonne structure ? »
Mais, précisément, c'est la structure elle-même, dans le champ où il s'agit du sujet. Si la structure n'est pas telle que dans l'esquisse, le projet que vous faites d'un champ d'objectivation, il n'est pas impliqué comme nécessaire que vous deviez trouver la marque, l'empreinte, la trace sanglante et éclatée du sujet lui-même, si c'est exclu d'avance, si je puis dire, au nom de cette fausse modestie expérimentale qui, croyant s'autoriser de ce qui a réussi dans le champ de la science physique, croit pouvoir se permettre de projeter en ce champ qu'on appelle psychosociologie cette sorte d'objectivation pleine et de plein droit, au nom de je ne sais quelle façon de tirer son épingle du jeu au départ, à l'abri de la fausse modestie expérimentale, nous dirons qu'il est un critère, un registre de l'épreuve, qui est valable logiquement, que j'appellerais de ces termes. Il y a des structures initiales de la démarche de la pensée dont on ne peut rien dire de plus qu'elles peuvent ou ne peuvent pas être soupçonnées d'être vraies. Là est le test de la structure.
Si faussement modeste qu'elle soit, celle qui s'avance dans son champ, celui que j'ai nommé tout à l'heure d'une façon qui ne présente pas en elle la nécessi¬té de cette déchirure, de cette béance, de cette plaie qui se retrouvera, c'est le signe dans un certain nombre de paradoxes et aussi bien le champ de cette scien¬ce réussie, sans doute, qui est la nôtre pour autant que dans tout son champ physique qu'elle a réussi à forclore le sujet, ne peut donner son fondement, son principe mathématique qu'à retrouver cette même béance sous la forme d'un certain nombre de paradoxes. En ce point elle continue à pouvoir donc être soupçonnée d'être vraie. -346-

Leçon du 1 er juin 1966
Mais toute cette plaie que nous laissons s'étendre au nom de ne pas savoir motiver ce que veut dire qu'elle ne saurait en aucun cas être soupçonnée d'être vraie, voilà ce qui laisse le champ libre à ce que j'ai appelé cette plaie que vous pouvez épingler encore du terme de médico-pédagogique. C'est bien là la gra¬vité du cas du psychanalyste. Car c'est toute leur force et je pense que ce que les mots que je dis ont assez de poids et de portée pour que, concernant leur place, vous donniez son sens à ce prestige - ils n'en ont pas d'autre - dans le champ de la science qu'ils peuvent bien être soupçonnés d'être les représentants d'une représentation qui serait véridique. C'est bien dans ce registre, et ce qui accroche, et ce qui arrête devant ce qui serait normal : une pure et simple posi¬tion de rejet puisqu'aussi bien nous n'avons pas encore réussi à donner un sta¬tut valable au matériel qu'ils apportent.
Or c'est bien là, et le glissement, et l'alibi qu'une formation réponde à une définition de la structure par quoi elle peut être soupçonnée d'être vraie. Ce qui, puisqu'il n'y a que soupçon, ne veut pas dire suffisance mais n'implique un « il faut» au-delà duquel peut-être rien d'adjoint ne peut décisivement apporter la suffisance. Tel est ce signe qui est la définition de ce soupçon. Et c'est bien là, en effet, notre problématique devant ce que nous propose le symptôme comme question de la vérité. Chaque fois que nous avons affaire diversement campés dans un savoir à cette interrogation de la vérité, la même ambiguïté se présente que supporte et qu'incarne le terme de représentant de la représentation. Car c'est bien ainsi que depuis toujours échoue sur le leurre que je vais dire : la cri¬tique par l'Aufklärung de la religion.
Ces représentants savent fort bien l'erreur en quoi consiste cette représen¬tante de la vérité, de l'attaquer sur les représentations, sur les représentations qu'elle en donne, et ceci, les représentants eux-mêmes, c'est-à-dire les person¬nages diversement sacralisés le savent fort bien. Ils encouragent que les assié¬geants de la citadelle discutent sur la vraisemblance de l'arrêt du soleil dans la bataille de Josué ou telle ou telle autre historiette du texte sacré. La question n'est pas à porter dans la structure qui prétend intéresser la question de la véri¬té sur les représentations, quelles que soient, quelles que puissent être les repré¬sentations de cette structure, mais sur les représentants de la représentation.
C'est pourquoi bien que ceux-ci aiment mieux que la bataille se porte sur les thèmes d'autant plus inexpugnables de la révélation qu'on peut les pourfendre aussi longtemps qu'on voudra, comme ils sont de la matière même de la struc¬ture, c'est-à-dire pas de la même matérialité que les épées qui les traversent, ils se porteront encore longtemps fort bien...
Ainsi, inverse est ce que nous pourrons appeler la trahison des psychana¬lystes. C'est que pour être les représentants d'une position qui peut être soup- ¬- 347 -


L'objet de la psychanalyse
çonnée d'être vraie, ils se croient en devoir de donner corps par tout autre moyen que ceux qui devraient découler du cernage le plus strict de leur fonc¬tion de représentant; ils s'efforcent au contraire d'authentifier les représenta¬tions de toutes les façons les plus étrangères qu'ils puissent chercher pour leur donner le sceau du généralement reçu.
Voici donc la fin de ce que nous cherchons à construire : les critères de la structure en tant qu'ils répondent à ces exigences étant donné ce qui est abordé, à savoir la structure du sujet, qu'une doctrine puisse être soupçonnée d'être vraie, ce qui implique chez ceux qui en sont les représentants quelque chose d'autre que de s'appuyer sur des critères étrangers. Voilà ce qui justifie non seu¬lement la méthode mais les limites selon lesquelles nous devons aborder certains éléments-clé de cette structure et concernant tel objet a, celui par exemple du champ scopique, assurément, nous imposer cette discipline qui ne va pas sans quelque puritanisme, de faire peu de cas de la richesse de ce qui nous est là offert. Car aussi bien, comment ne pas marquer quel point de concours est ce regard autour duquel déjà Freud nous a appris, lui et lui seul, à repérer la fonc¬tion, la valeur du signe de l'Unheimlichkeit car vous pourrez remarquer, à reprendre son étude, que dans les œuvres qu'il apporte en témoignage de cette dimension, le rôle, la fonction qu'y joue le regard sous cette forme étrange de l’œil aveugle parce qu'arraché.
je doute [que] quelque attribut que ce soit qui peut en représenter l'équiva¬lent proche, les lunettes par exemple, ou encore l’œil de verre, le faux œil, c'est là toute la thématique d'Hoffman et Dieu sait si elle est encore plus riche que je ne peux ici l'évoquer: la référence aux Élixirs du diable est là à votre portée.
Il y a toute une histoire de l’œil, c'est le cas de le dire. Et ceux qui ont ici l'oreille ouverte de ce qui peut être information larvée, savent à quoi je fais allu¬sion en parlant de L'histoire de l'œil. C'est un livre publié anonyme par un des personnages les plus représentatifs d'une certaine inquiétude essentielle, à notre époque, et qui passe pour un roman érotique. L'histoire de l'œil est riche de toute une trame bien faite pour nous rappeler, si l'on peut dire, l'emboîtement, l'équivalence, la connexion entre eux de tous les objets a et leur rapport central avec l'organe sexuel. Bien sûr, ce n'est pas sans effet que nous pourrions en rap¬peler que ce n'est pas en vain que c'est dans ce point de la fente palpébrale que se produit le phénomène du pleur dont on ne peut pas dire que nous n'ayons pas, à cette occasion, à nous interroger sur son rapport à la signification struc¬turale donnée à cette fente. Et comment ne pas voir aussi que ce n'est pas en vain que l’œil ou plutôt cette fente joue le rôle, pour nous, de la fonction de porte du sommeil. En voilà beaucoup et assez pour nous égarer. Trop de richesse ou trop d'anecdotes ne sont faites que pour nous faire retomber dans l'ornière de je ne -348-


Leçon du 1 er juin 1966
sais quelle référence développementale où chercher une fois de plus les temps spécifiques dans l'histoire qui, quel que soit l'intérêt de ces repères, ne font que nous dissimuler ce qu'il s'agit de définir, à savoir la fonction occupée par ce champ scopique dans une structure qui est proprement celle qui intéresse le rap¬port du sujet à l'Autre.
Il est bien étrange, précisément, qu'alors qu'au cours de tout ce temps, nous avons promu la fonction de la communication dans le langage comme étant ce qui essentiellement devait centrer ce qui regardait l'inconscient, alors que de toutes parts, nous n'avons cessé de réentendre cette objection qui n'en est pas une, à savoir qu'il y a du préverbal, de l'extraverbal, de l'antéverbal, alors qu'on a fait état, disons-nous, du geste, de la mimique, de la pâleur, de toutes les formes vasomotrices, cénesthésiques ou autres où soit disant pourrait s'exercer je ne sais quelle communication ineffable - comme si nous l'avions jamais contesté, - que personne n'ait jamais promu ce qui était pourtant le seul point sur lequel il y avait vraiment quelque chose à dire, à savoir l'ordre de commu¬nication qui se passe par le regard.
Ça, en effet, ce n'est pas du langage. C'est justement ce qui vient à l'appui de la portée de mon recentrement du maniement de l'inconscient sur ce qui est du langage et de la parole. C'est que justement Freud a inauguré la position analy¬tique en en excluant le regard. C'est une vérité première dont on est tout de même bien forcé de faire état car le fait justement qu'on les élide et qu'on les oublie, prouve à quel point on est à côté de la plaque. Alors, cet objet a, celui qui est en cause dans le champ scopique, pourquoi est-ce celui-là que nous avons mis, en somme, en avant, en pointe et sur lequel cette année nous nous sommes trouvés focaliser ce qu'on appelle, en cette occasion, l'attention?
L'objet a est l'enjeu de ce qu'il y a de fondateur pour le sujet dans son rap¬port à l'Autre. Notre question est suspendue sur le sujet de son appartenance. Regardons de plus près de quoi il s'agit, et en partant du plus élémentaire de ce qui est donné dans l'expérience à propos de ce que les analystes appellent la rela¬tion d'objet. S'ils ont nettement laissé s'infléchir ce rapport du sujet à l'Autre, à le réduire au registre de la demande, prenons-en faveur. Les deux plus connus de ces objets, les objets-types, si je puis dire, dans la fonction, dans l'état qu'en fait l'analyse : c'est l'objet de la demande faite à l'Autre du bon sein, comme on dit; c'est l'objet de la demande qui vient de l'Autre, celui qui donne sa valeur à l'objet excrément.
Il est clair que tout ceci nous laisse enfermé dans une relation parfaitement duelle. Quand je dis parfaitement, je ne veux y inscrire par là nul accent de satis¬fecit mais de fermé, de parfaitement clos. Et l'on sait ce qu'il en résulte de réduc¬tion de toute la perspective aussi bien théorique, compréhensive, pratique, cli¬- -349-

L'objet de la psychanalyse
nique, psychologique et même pédagogique pour s'enfermer dans ce cycle de la demande, cohérent de celui de la frustration ou gratification, frustration ou non¬-frustration. La restitution, en quelque sorte interne, immanente à la fonction de la demande, de ce qui doit en surgir comme autre dimension du seul fait que cette demande s'exprime par le moyen du langage en tant qu'il donne au lieu de l'Autre la primauté, permet de donner un statut suffisant à la dimension du désir.
Dans la dimension du désir vient à se manifester le caractère spécifique de l'objet a qui le cause en tant que cet objet prend cette valeur absolue, ce cachet qui fait que ce que nous découvrons dans l'efficience, dans l'expérience, ce n'est pas à proprement parler de la satisfaction du besoin qu'il s'agit, ce n'est pas que l'enfant soit rempli, ni que rempli il s'endorme, qui compte. C'est que quelque chose qui prend un accent si particulier, un accent de condition si absolue qu'il vient à être isolé sous ces termes différemment dénommés qu'on appelle nipple, bout de sein, bon sein, mauvais sein, ce n'est pas de sa forme biologique qu'il s'agit mais d'une certaine fonction structurale qui, justement, permet de lui trouver l'équivalent qu'on veut, dans aussi bien la tétine, par exemple, le bibe¬ron ou n'importe quel autre objet mécanique ou même le petit coin ou le petit bout de mouchoir, pourvu que ce soit le mouchoir sale de la mère, donnera, pré¬sentifiera la fonction de cet objet oral d'une façon qui mérite d'être spécifiée, structuralement, comme étant là la cause du désir. Cette fonction de condition absolue auquel est porté un certain objet qui n'est définissable qu'en terme structural, voilà ce sur quoi il importe de mettre l'accent pour en donner les caractéristiques.
Car, en effet, c'est quelque chose qui est emprunté au domaine charnel et qui devient l'enjeu d'une relation que, pour parler tout à fait improprement, on peut appeler intersubjective. Mais quel est de cet objet l'exact statut? C'est précisé¬ment ce que nous sommes en train d'essayer de définir. Pour les deux premiers objets que j'ai pointés, ils sont en jeu dans la demande mais pourtant pas sans qu'ils intéressent le désir de l'Autre. La valeur prise par l'objet réclamé dans la dialectique autant orale qu'anale joue sur le fait qu'en le donnant, ou en le refu¬sant, le partenaire, quel qu'il soit, fait valoir ce qu'il en est de son désir dans son consentement ou son refus.
La dimension du désir surgit avec l'avènement de cet objet qui, je le répète, n'est pas l'objet de la satisfaction d'un besoin, mais d'un rapport de la demande du sujet au désir de l'Autre. Il est à l'inauguration de la fonction du désir et il introduit dans cette dimension la condition absolue du désir de l'Autre.
Voici pourquoi ces deux objets se trouvent prévalents dans la structure de la névrose et pourquoi à rester dans un horizon d'autant plus facilement borné -350-


Leçon du 1 er juin 1966
que c'est eux-mêmes qui les bornent, - quand je dis horizon il a un sens depuis que j'ai parlé d'une certaine façon de l'objet scopique - les psychanalystes se contentent si aisément d'une théorie qui met tout l'accent sur la demande et la frustration, sans s'apercevoir que c'est une caractéristique spécifique de la névrose. Le névrosé a ce rapport à l'Autre que sa demande vise le désir de l'Autre et son désir vise la demande de l'Autre. Dans cet entrecroisement qui est lié aux propriétés - je l'ai accentué plus d'une fois - de la structure du tore, gît la limitation de la structure névrotique.
D'une autre dimension s'agit-il pour les autres objets que j'ai déjà introduits dans un certain quatuor qui, peut-être est-il un cadran, à savoir la voix et le regard. Il est certainement remarquable que je ne me sois pas, cette année, étant donné la prédilection que je peux avoir pour le champ des effets de la parole, [porté] sur la voix. Sans doute ai-je pour cela mes raisons, ne seraient-ce que celles que la limitation de temps qui m'impose peut-être de devoir en prendre quelque peu pour faire comprendre et promouvoir les choses nouvelles que j'ai apportées justement sur le champ scopique.
Que, pour ce qui est de la voix en tout cas, l'objet a soit directement impli¬qué et immédiatement au niveau du désir, c'est ce qui est évident. Si le désir du sujet se fonde dans le désir de l'Autre, ce désir comme tel se manifeste au niveau de la voix. La voix n'est pas seulement l'objet causal, mais l'instrument où se manifeste le désir de l'Autre. Ce terme est parfaitement cohérent et constituant, si je puis dire, le point sommet par rapport aux deux sens de la demande, soit à l'Autre, soit venant de l'Autre.
Comment alors pourrons-nous situer cet objet et ce champ scopique ? Est-ce que ce n'est pas là que nous lui voyons et comme à nous laisser guider par le parallélisme des termes désir, demande, de..., à..., que nous voyons s'ouvrir cette dimension singulière déjà pour nous offerte par l'évocation de la fenêtre qui, aussi bien, on l'appelle elle-même volontiers un regard, dans cette dimen¬sion de désir à l'Autre, d'ouverture, d'aspiration par l'Autre qui est à propre¬ment parler ce dont, à ce niveau, il s'agit. C'est alors que nous pouvons voir pourquoi il prend dans la topologie elle-même cette fonction privilégiée, puis¬qu'en fin de compte, à quelque réduction combinatoire que nous puissions pousser ces formes topologiques dont je fais devant vous état en en faisant image, il semble qu'il y reste quelques résidus de ce que peut-être faussement on appelle intuitif et qui est proprement cet objet a que j'appelle le regard.
je vais, pour terminer aujourd'hui et comme pour simplement fournir un point de scansion, évoquer sous une forme qui aura l'avantage de vous mon¬trer la polyvalence des recours qu'on a, au niveau de la structure, évoquer pour vous une autre forme aussi bien topologique qui viendra recouper le paradig- ¬- 351 -

L'objet de la psychanalyse
me, l'exemplification que je vous ai donnée de cette structure scopique au niveau des Ménines. Je vais terminer la leçon d'aujourd'hui pour trouver un point de chute sur ce que je vous ai présenté comme la bonne plaisanterie du roi collant la croix de Santiago sur la poitrine du peintre dans le tableau Les Ménines, que ce soit ou non comme la légende le dit en y mettant lui-même la main au pinceau.
Ce petit trait aurait ému, si j'en crois les échos dans l'assemblée, quelques bonnes âmes qui y aurait vu une secrète allusion à ce que j'ai à traîner moi-même. Que ces bonnes âmes se consolent, je ne me sens pas crucifié et pour une simple raison, c'est que la croix d'où je partais, celle des deux lignes qui divisent le tableau des Ménines, celui qui va du point d'horizon qui se perd, passant par la porte, le personnage qui sort jusqu'au premier plan au pied du grand tableau, représentant de la représentation, et l'autre ligne, celle qui part de l’œil de Velasquez pour s'en aller tout à fait vers la gauche, là où il rejoint son lieu natu¬rel où je l'ai situé, à savoir à la ligne à l'infini du tableau, sont deux lignes qui, tout simplement, et toutes croisées qu'elles paraissent, ne se croisent pas, pour la bonne raison qu'elles sont dans des plans différents.
C'est bien aussi s'il en est une, toute la croix à laquelle j'ai affaire dans mes rapports avec les analystes à savoir que, on vous l'a représentée comme ça d'une façon qui s'interrompt. Nous avons donc deux lignes qui ne sont pas dans le même plan. Eh bien! sachez que c'est une petite trouvaille, faite depuis très longtemps par les gens qui se sont occupés de ce qu'on appelle les coniques que, quand on prend pour axe une troisième ligne quelconque entre ces deux précé¬dentes qui sont donc comme ça et qu'on fait tourner le tout comme une toupie, qu'est-ce qu'on obtient ?
On produit quelque chose auquel peu de monde semble avoir, - enfin, dans -352-


Leçon du 1 er juin 1966
les minutes précédentes - pensé puisque je n'entends aucun cri pour me dire de quoi il s'agit, on produit quelque chose comme ceci que, pour vous faire comprendre, parce que, Dieu sait ce qui va encore se produire, je vous deman¬de de vous représenter comme ce qu'on appelle un diabolo. Autrement dit une surface ainsi modelée, à ceci près qu'elle s'en va, bien entendu puisqu'il s'agit d'une droite, à l'infini.
Qu'est-ce que c'est que cette surface ? Ça se démontre. C'est ce qu'on appel¬le une hyperboloïde de révolution. Qu'est-ce que ça veut dire une hyperboloï¬- - 353 -


L'objet de la psychanalyse
de de révolution, c'est tout simplement ce qu'on obtient en faisant tourner, roter, une hyperbole autour d'une ligne qu'on appelle sa dérivée. Une hyperbo¬le donc c'est ça qui est là, à savoir ces deux lignes que vous voyez là en profil mais que maintenant j'isole sur un plan. Qu'est-ce que c'est qu'une hyperbole? C'est une ligne dont tous les points ont la propriété de ce que leur distance à deux points qui s'appellent les foyers, a une différence constante. Il en résulte que la mesure de cette différence est exactement donnée par la distance qui sépa¬re les deux sommets de cette courbe : les points où elles s'approchent au maxi¬mum sans parvenir à se toucher. Il est remarquable que précisément à la surfa¬ce de ce qui est obtenu par une telle révolution on puisse tracer une série de lignes droites qui ont pour propriété de s'en aller à l'infini.
J'espère que vous faites un peu attention à ce que je fais car ça, c'est justement le point vif et tout à fait amusant : ce sont toujours des lignes droites qui peu¬vent ainsi se dessiner, si je puis dire, faisant se déployer autour de la surface défi¬nie d'une façon qui, à partir de son origine du plan paraît en effet complexe et être ce qu'on appelle une conique. Nous trouvons donc sur une hyperbole de différentes révolutions la même propriété de lignes droites qui peuvent indéfi¬niment se prolonger que nous trouverions sur un cône (qui est une autre forme de conique de révolution). Qu'en résulte-t-il ? C'est que précisément chacun des points de ce qui est sur cette hyperbole, même quand elle est déployée dans l'espace par cette révolution, a cette propriété d'avoir par rapport à chacun des foyers une distance telle que la différence des deux distances soit constante.


Leçon du 1 er juin 1966
Nous voilà donc en mesure d'illustrer quelque chose qui est représenté par une sphère qui serait caractérisée, exactement par le fait d'avoir comme diamètre la mesure de cette différence que ceci représente quelque chose qui, à l'intérieur de cette surface hyperbolique, est juste ce qui vient passer à son point d'étroi¬tesse maximum.
Tel est, si vous voulez voir une autre représentation des rapports de $ et de A, ce qui nous permettrait de symboliser d'une autre façon l'objet a. Mais ce qu'il y a d'important, ce n'est pas cette possibilité de trouver un support struc¬tural, c'est la fonction dans laquelle nous pouvons l'inclure. Ce sera l'objet de notre prochaine rencontre. Nul élément ne peut avoir la fonction d'objet a s'il n'est associable à d'autres objets dans ce qu'on appelle une structure de groupe. -355-


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Leçon XXI 8 juin 1966
[Ce schéma] prenez-le, à la valeur de ces espèces de bouchon de liège flottant sur une eau plus ou moins calme qui peuvent vous servir à repérer où vous avez laissé traîner un filet. Aussi bien ni ce schéma de droite, ni ces mots bizarres, mais dont j'espère que déjà vous dit quelque chose la résonance, n'ont bien sûr une valeur opératoire stricte; ce sont des repères, des flotteurs concernant ce que j'ai à vous dire aujourd'hui et où bien sûr j'essaierai de mettre les choses au point d'arrêt que comporte le fait que ceci est, pour cette année, mon dernier séminaire ouvert.
Pour conserver la note de gravité que certains ont eu le bon esprit de perce¬voir dans certaines des choses que je disais la dernière fois, je vais repartir d'un point analogue qui est, qui m'a été fourni par un entretien que j'ai eu cette semaine avec un de mes amis mathématicien. «Dans la mathématique... me disait cet excellent ami, dont je n'omet le nom que parce qu'après tout je ne sais pas si je suis en droit de publier ces sortes d'ouvertures du cœur, elles ne sont pas communes chez les mathématiciens, ce sont des gens qui dans l'ensemble manquent un peu d'élan de ce côté-là; il n'en est pas de même chez ce person¬nage distingué qui me disait : dans la mathématique... » - En somme, et peut-être après tout cet aveu lui était-il arraché par une certaine façon que j'avais de le harceler, d'essayer de lui tirer du nez le maximum de ce que je peux pour ces sortes de vermicules que je viens ensuite faire se tortiller devant vous sous la forme de ma topologie - « Dans la mathématique, remarquait-il, on ne dit pas de quoi on parle, - tout est dans ce "on ne dit", - on le parle tout simplement; d'où un certain air, disait-il textuellement, de faire semblant ». Et c'est ce qu'il appelait d'un ton, comme ça, avec un grain qui n'est pas usuel dans ces sortes de dialogue, c'est ce qu'il appelait: « ce je ne sais quel air d'hypocrisie qu'il y a dans le discours mathématique ». je n'oserais, moi-même, avancer une chose sem- -357-

L'objet de la psychanalyse
blable, si je ne le recueillais de la bouche d'un mathématicien lui-même, qui, il faut le dire est quelqu'un qui, à cet endroit, ne manque pas d'exigence. C'est comme si celui qui énonçait à un certain niveau de reprise ce discours mathé¬matique, se trouvait toujours en posture de cacher quelque chose; mais là, mon mathématicien ne se trouve pas sans biais [biaiser?] car qu'il soit sur une atten¬te de cette confidence qui tient aussi, peut-être - n'omettons rien d'aucune des faces de la situation, - au filet qu'il tend vers moi, à savoir ce que lui aussi de son côté désire extraire de ce bain dont je suis censé être le détenteur; il revient quand même sur ses pieds, sur sa position et ajoute qu'après tout ce qu'il cache, lui mathématicien, c'est strictement ce qu'il doit cacher. L'astuce du discours rationnel c'est d'arriver à le laisser caché : ce qu'on ne dit pas concernant exac¬tement la matière, le sujet de la mathématique; ce dont on parle, en tout cas on le parle tout simplement.
Une petite parenthèse : il en résulte que les plus épais et seulement eux, seu¬lement eux sachez-le bien, ils croient que la mathématique, elle parle de choses qui n'existent pas. Et si j'annonce que je fais un petit dessin, un petit crayon¬nage en marge, c'est un plaisir comme ça que je vous donne en passant, mais ça n'est pas du tout l'axe de ce que je vais continuer à vous dire. Seulement je vais vous faire remarquer par exemple, que si vous ouvrez le livre de Musil, là dont on vient de faire un très joli film encore qu'un peu raté, les désarrois de l'élève Toerless, vous vous apercevrez que quand le lycéen est un peu fin, il peut y avoir les plus grands rapports entre le jour où son maître d'école patauge lamentablement pour lui rendre compte de ce qu'il en est des nombres imagi¬naires et le fait qu'il se rue comme par hasard vers ce moment-là dans une configuration proprement perverse de ses rapports avec ses petits camarades. Tout ceci n'est qu'une annotation marginale. je voudrais reprendre et dire à la fois la différence et la parenté de la position du psychanalyste par rapport à celle du mathématicien. En fin de compte, et nous le verrons d'une façon pré¬cise, à un certain niveau, lui non plus ne dit pas de quoi il parle. Seulement, c'est pour des raisons un peu différentes de celles du mathématicien. Vraiment comme tout le monde le sait, s'il ne dit pas de quoi il parle, ce n'est pas sim¬plement parce qu'il n'en sait rien, c'est parce qu'il ne peut pas le savoir. C'est proprement ce que veut dire, qu'il y a de l'inconscient, de l'inconscient irré¬ductible et de l'Urverdrängung. Mais peut-on dire que, à la façon dont le fait le mathématicien, il le parle tout simplement ? Il est bien évident qu'il n'est pas du tout dans la même position. D'une certaine façon, quelqu'un le parle, ce dont il s'agit, seulement c'est celui à qui il donne la parole, à savoir le patient. Il s'agit de savoir où il est, car il n'est pas pour rien dans cette position où il est, en tant qu'il fait que le patient parle. Car quand le patient parle, il parle à sa -358-

Leçon du 8 juin 1966
façon concernant ce dont il y aurait à dire, ce dont il parle et qui ne peut pas être dit.
La chose curieuse, c'est qu'il faut bien que les psychanalystes aussi parlent et qu'il en résulte non pas qu'ils parlent, comme le fait le mathématicien, tout sim¬plement, ce dont il ne dit pas qu'il parle mais qu'il en parle à côté. Il y a un petit syndrome que les psychiatres ont trouvé depuis très longtemps, qui s'appelle le syndrome de Ganser, ce parler à côté qui caractérise le discours de la commu¬nauté analytique. Peut-être que ce syndrome de Ganser va nous permettre d'éclairer un curieux jour latéral ou ambiant, ce qui s'appelle précisément la réponse à côté.
Bref le psychanalyste est amené à avoir cette sorte de discours qui retombe sur cette nécessité fondamentale, bien sûr, du discours, à savoir qu'il ait cours et vraiment pour entrer plus loin dans ce sujet, c'est aux métaphores de l'usage de la monnaie, non pas même la métaphorique, qu'il me faudrait dire, à savoir de la différence entre un certain discours qui a un cours forcé à l'intérieur de ce cercle et d'autre part de la façon dont il a en somme à se faire valoir sur le mar¬ché d'échange des cercles externes. C'est quelque chose que j'ai essayé d'abor¬der quand j'ai écrit un article que je me suis trouvé relire pour des raisons non tout à fait contingentes, puisqu'il s'agit de le faire reparaître avec tout un recueil, article sur les variantes de la technique, auquel vous pourrez vous reporter.
La question est tout de même celle-ci, pratique pour vous analystes, elle se formule d'une façon très gentille, très naïve : Est-ce qu'il est vraiment nécessai¬re d'apprendre la topologie pour être psychanalyste ? Car en fin de compte, et ce n'est pas avec des bébés que ces dialogues s'échangent, c'est à cette sorte de question qu'une certaine impasse aboutit, quoique je suis amené à trancher parmi des notes beaucoup plus nuancées que j'avais jetées sur ce thème, mais il faut bien fendre la vague et j'ai d'autres choses importantes à vous dire aujour¬d'hui pour la fendre et répondre à cette question. Quiconque la pose est déjà en mesure que je lui donne cette réponse. La topologie ce n'est pas quelque chose qu'il doit apprendre en plus, comme si la formation du psychanalyste consistait à savoir de quel pot de couleur on allait se peindre; il n'y a pas à se poser la ques¬tion de savoir s'il doit ou non apprendre quelque chose concernant la topologie dont l'étiquette abrégée et, je dirais, imprécise dans laquelle je désigne le peu que j'en apporte ici, c'est que la topologie, c'est l'étoffe même dans laquelle il taille, qu'il le sache ou qu'il ne le sache pas, peu importe qu'il ouvre ou non un bou¬quin de topologie. Du moment qu'il fait de la psychanalyse, c'est l'étoffe dans laquelle il taille, dans laquelle il taille le sujet de l'opération psychanalytique patron, robe, modèle. Ce qui peut être en cause dans ce qu'il a à découdre et à recoudre, si sa topologie est faite en se trompant, c'est au dépend de son patient. -359-

L'objet de la psychanalyse
Ce n'est pas d'hier, bien sûr, que j'ai essayé de former cette construction, ces réseaux, ces écriteaux indicateurs, ces réseaux orientés qui s'appellent successi-vement « schéma L » ou « schéma R », graphe ou... depuis quelques années l'usage des surfaces de l'analysis situs. Après tout ceux qui ont pu me voir tra¬vailler, apporter ces choses, savent que je les ai construites, certes contre vents et marées mais pas uniquement par désir de déplaire à mon auditoire ancien et actuel, mais parce que je n'avais qu'à le suivre, ce plan à développer, dans le dis¬cours même de mes patients ou de chacun de ceux tout au moins que je peux contrôler, qui viennent à ma portée pour faire ce qu'on appelle en psychanaly¬se un contrôle, m'apportent toute crues, toute vives ces formules mêmes qui sont à l'occasion les miennes; les malades les disent strictement, rigoureuse¬ment, exactement comme elles sont dites ici. Cette topologie, si je n'en avais pas eu quelque chose déjà comme un petit vent, mais les malades me l'aurait fait réinventer.
La question est donc claire, legs qu'on peut prendre de telle ou telle référen¬ce à ce quelque chose dont le mathématicien ne dit pas ce que c'est, mais qu'il parle. Eh bien! il y a toutes les chances que ça nous déblaie un peu le chemin, que ça nous donne des instruments, ou à l'occasion [nous permette de] recon¬naître ce à quoi nous avons affaire, ce que j'ai posé depuis le début du moment où je me suis mêlé de parler de la psychanalyse, à savoir la fonction du langage et le champ de la parole.
Et pour ceux qui conservent toujours dans la tête cette espèce d'objection « Oui, mais ce n'est pas tout! » je répéterai une fois de plus depuis le temps que je sue à le répéter, qu'en effet ce n'est pas tout, mais que tout ce qui vient à notre horizon dans la psychanalyse vient par là. Autrement dit, que pour ce qu'il en est de rester caché, beaucoup plus loin que caché, sans limite, inconnue, à peine approchée en quelques points d'accès, j'ai dit, ce que nous aussi nous ne disons que très rarement; au point même qu'il vaut mieux ne pas le dire, j'ai nommé la jouissance.
Nous n'aurions aucune espèce d'idée de cette dimension, de cette profondeur dont on ne peut pas dire qu'elle s'offre à nous puisqu'elle est interdite, mais qu'à tout le moins nous pouvons nommer la jouissance. Nous n'en aurions aucune espèce d'idée, si ce n'était la fondation du sujet dans le langage qui par voie de répercussion, en tant qu'il fonde en nous cet ordre, cette barrière, cette défense qui s'appelle le désir qui par répercussion, dis-je, ne nous forçait à interroger. Contre quoi nous défendons-nous ? Qu'en est-il de cette jouissance ? Question, bien sûr, que ne se pose aucun être qui ne soit l'être parlant! Qu'est-ce que pro¬file pour vous le déroulement de cette ligne à droite ? Mais si vous avez quelque chose qui vous reste du schéma $, i, I, A, vous pouvez voir la disposition fon¬- 360 -

Leçon du 8 juin 1966
damentale qui va du S au champ du grand Autre qui vous désigne ce que) e vais vous rappeler tout à l'heure : à savoir que c'est de ce champ qui est retiré par le sujet, comme appartenance, l'objet a, que quelque chose est en jeu. Plus en deçà, concernant une autre fonction de l'autre puisque cet Autre, là, en arrière du sujet, à lui tout à fait caché et aperçu seulement comme en mirage là où il le pro¬jette au champ de l'Autre, J, la jouissance est à placer. Ceci pour l'orientation générale de ce que j'ai à vous dire, aujourd'hui.
En effet la valeur foncière de l'objet de la jouissance est de nous montrer par quel engrenage, car nous n'avons rien d'autre jusqu'à présent, je mets au défi quelque philosophie que ce soit de nous rendre compte à présent du rapport qu'il y a entre le surgissement du signifiant et ce rapport de l'être à la jouissan¬ce. Il y en a forcément un. Quel est-il? Effectivement, c'est dans le filet de la topologie subjective que se ramasse quelque chose de ce champ de la jouissan¬ce; c'est très précisément, la chose en est en suspens en ce point où Freud nous a dit, c'est là le sens de ce qu'il dit : dans ce filet subjectif, dans ce qui fait que le sujet n'est pas immanent mais latent, évanouissant au réseau du langage, là-¬dedans est pris la jouissance en tant qu'elle est jouissance sexuelle. C'est là l'ori¬ginalité et l'abrupt, l'accent de ce que nous dit Freud. Mais pourquoi il en est ainsi ? Aucune philosophie, dis-je, actuellement ne nous rencontre. Et ces misé¬rables avortons de philosophie que nous traînons derrière nous, comme des habits qui se morcellent, ne sont rien d'autre, depuis le début du siècle dernier, qu'une façon de batifoler plutôt que de s'attaquer à cette question qui est la seule sur la vérité et ce qui s'appelle - et que Freud a nommé - l'instinct de mort, le masochisme primordial de la jouissance, à savoir des métaphores, des reflets éclairs que projette sur cette question notre expérience. Toute la parole philosophique foire et se dérobe. Nous ne savons donc pas ce qu'il en est de cette prise au filet, dans ce champ redoutable et pourtant déjà annoncé, dans tout le fantasme de la tragédie; nous ne savons pas pourquoi quelque chose vient à notre expérience d'une façon contingente peut-être, avec Freud qui nous dit: ce qui se prend au champ de la parole et du langage, c'est ce qui de la jouis¬sance a un rapport avec cet autre mystère laissé intact, je vous le ferai remar¬quer, dans tout le développement de la doctrine analytique et qui s'appelle la sexualité.
Alors ce que j'appelle le doigt dans l'engrenage, c'est qu'il s'agit de bien autre chose que de rendre raison, nous n'en sommes pas à maîtriser le pourquoi de cette aventure, c'est déjà beaucoup que nous sachions comment on y entre, comment [on est] pris par le petit doigt; c'est peut-être là à faire quelques réflexions, celles qui s'imposent concernant la topologie de cette mécanique, il nous pourra venir quelque lumière sur ces raisons et ces limites. D'autant plus, - 361-

L'objet de la psychanalyse
comme il doit bien y avoir quelques temps que toute la mécanique fonctionne, à apercevoir les choses par ce bout nous en pourrons peut-être savoir beaucoup, à voir de quelle façon antérieurement on s'est obligé à ne pas voir.
Alors comment on y entre, c'est évidemment tout le sens de l'objet a, dans ce rapport à ce que nous avons inscrit comme nécessaire du lieu de l'Autre dans ce rapport qui s'établit par la demande et qui nous y pousse à partir du besoin? Quelque chose entre en jeu de très simple; c'est ce que de ce champ de l'Autre nous trouvons à récupérer notre propre corps, en tant que ça y est déjà, que le sein ne soit qu'une appartenance de ce corps égaré au champ de l'Autre par ce que nous appellerons, provisoirement de notre point de vue, une contingence biologique qui s'appelle simplement être mammifère. Nous sommes mammi¬fères, mes petits amis, nous n'y pouvons rien! Et ça a beaucoup d'autres consé¬quences. C'est, en général, accompagné de ce fait : d'avoir cet appareil bizarre qui s'appelle un pénis et qui fait que la copulation est soutenue par une certai¬ne jouissance. Ça ne casse pas les manivelles, comme on dit, hein! Enfin c'en est une; une de celles qu'on a à la portée de la main. je vous fais marrer, mais c'est le centre de l'enseignement analytique. On a commencé par partir de là : « Pas toutouche ou on va te la couper ». Ça été une des premières vérités. On faisait comme ça, n'est-ce pas dans la vague de cette découverte formidable qui s'ap¬pelait l'Œdipe. Il faut tout de même bien voir que c'est à ce niveau de vérité tri¬viale que cet autre petit bateau du rapport avec le pénis est accroché dans l'énor¬me affaire de l'Œdipe; ça devrait tout de même nous porter à la réflexion. Est¬-ce que tout est là? En d'autres termes, nous voilà mis sur le tas de ce qu'il faut penser de la castration.
Ça a bien rapport avec les deux termes que je viens de mettre en avant : le cycle court de la jouissance sexuelle chez le mammifère. Ah! je n'ai pas perdu mon temps, cette année, à vous expliquer ce que ça peut être chez les punaises. Ça doit être insondable! Auprès de cela, la vôtre peut toujours... aller se rha¬biller! C'est très important, cette remarque. La seconde, en effet, c'est comme beaucoup de choses, beaucoup de choses pour l'homme, c'est à la portée de la main pour la raison qu'il n'y a pas beaucoup d'êtres en dehors de lui qui ont une main. Les primates en font couramment toute la journée l'usage que j'ai évoqué tout à l'heure et ont, par conséquent, concernant la jouissance des problèmes beaucoup plus simples. Mais on remarquera que, par exemple simplement, chez le chien qui a sur le primate l'avantage d'entrer dans le champ de la parole humaine, tout ce qui se rapporte à ce frotti-frotta prend un degré de plus de complication; on ne peut admirer qu'une chose : c'est à quel point les chiens sont bien élevés. C'est de là qu'il faut partir. Vous voyez que, très vite, nous nous trouvons engagés dans une espèce de collusion qui est bien ce sur quoi se -362-

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sont précipitées les personnes à chemin court, de collusion entre l'objet a de la demande et quelque chose qui concerne ce qu'on refuse de ou à l'objet de la jouissance. C'est justement qu'à en rester là, on n'ira pas loin; on n'ira pas loin parce que, à rester à ce niveau de la demande, à ce qui [...] quelle appartenance du corps...
je n'ai pas parlé de l'autre, à savoir de la plus triviale, celle dont on dit qu'il nous est demandé par l'Autre moyennant quoi nous lui donnons ce que nous avons à donner avec notre corps, à le mettre au lieu de l'Autre, considéré comme dépotoir, comme champ d'épandage, à savoir ce que nous appelons pudique¬ment, les fèces, le scybale, « scubala », ce qu'on rejette, c'est un mot très élégant et à la vérité disons qu'ils ont en général la fonction du déchet corporel. A limi¬ter, comme il tend à se faire dans un certain horizon analytique, toute la dialec¬tique des rapports du sujet à l'Autre à la demande, on aboutit à cette sphère limitée à la frustration, à la prévalence de l'Autre maternel, tout juste porté aux degrés de complication qu'on appelle le parent composé et on obtient, en effet, quelque chose d'assez fermé qui n'a vraiment qu'un seul inconvénient, c'est qu'on se demande, après ça, pourquoi il y a eu l'invention de l'Oedipe, alors que justement cette invention était originelle, qu'elle est sortie bille en tête toute armée du cerveau de Freud. C'est bien certain que c'est à ceci que se réfère cette dimension du désir pour autant que Freud l'a mise, lui aussi, d'abord et que c'est seulement autour d'elle que s'est édifié, que s'est découvert le mécanisme de la demande et qu'il n'est aucune demande, non seulement qui n'évoque mais qui littéralement ne s'évoque que de la formation à son horizon de l'appel du désir.
Disons que l'Autre au lieu d'être ce champ inerte où l'on récupère quelque chose à savoir ce sein qui est l'objet idéal, toujours manquant, qu'essaye dans toutes sortes d'appareillage de reproduire la machinerie humaine, en fin de compte que ce soit celui qui fait de la nage sous-marine ou qui s'envole dans les « cosmos », comme on dit maintenant, c'est toujours d'un petit appareil nourri¬cier avec lui et formant circuit fermé qu'il s'abouche. Aucun besoin pour ça d'imager sa nostalgie de l'utérus maternel dans lequel, précisément, son appa¬reillage était, à cet endroit, singulièrement déficient, - je veux dire dans le registre que je viens d'évoquer-, et d'une symbiose bien boiteuse. Le champ de l'Autre c'est cela qu'il s'agit d'intéresser dans le désir; le désir vient intéresser l'Autre. Et c'est là l'essence différente des deux autres objets a.
C'est pour cela que cette année j'ai fait pointer et même isoler, le paradig¬me du premier de ces objets, à savoir le regard comme représentant le moment avancé de mon exposé; je ne me suis pas attardé aux autres dont nous avons suffisamment le maniement, - encore qu'il y a à revenir là-des¬sus, - mais j'ai parlé du regard. Le regard a ce privilège d'être ce qui va à -363-

L'objet de la psychanalyse
l'Autre, comme tel, c'est bien sûr. Il y a là toute une phénoménologie à laquelle on peut s'attarder, voire même on peut s'en régaler, mais puisque c'est une fente à quel moment fonctionne-t-il ? Quand il est ouvert ou fermé ? Il y a un rêve, dans la Traumdeutung, là-dessus, qui s'appelle « fermer les yeux » ? Consultez-le un petit peu, déjà tout est là, il y a une foule de ques¬tions qui se posent mais, de cette fonction du regard, j'ai écarté tout pitto¬resque, je n'ai pas demandé pourquoi, c'est à partir du moment où il est aveugle que Tirésias devient voyant.
Batifolages qui font la joie ordinaire de notre singulier milieu. J'ai donné la structure. Et comment avec le regard il entre en jeu, toujours complète, une topologie que j'ai décrite sur laquelle on ne peut revenir, qui est celle qui justi¬fie l'existence de l'écran. Dans ce champ de l'Autre le regard est ce qui introduit l'écran et la nécessité, - qu'un de mes élèves, Melman, m'a fait récemment la remarque, qu'il est inscrit dans l'article de Freud, « Über Deckerinnerungen », sur les souvenir-écrans, la nécessité que le sujet s'inscrive dans le tableau. Il n'y est pas dit, bien sûr, cette topologie essentielle, si fondamentale à tout le déve¬loppement freudien qu'elle est aussi importante que celle de l'Oedipe, cette topologie qui est la véritable assise et ce qui donne sa consistance à cette fonc¬tion qu'on appelle, pourquoi? de la scène primitive.
Qu'est-ce que c'est ? Si ce n'est la nécessité de ces cadres, de ces portants que j'ai essayé cette année d'installer devant vous, pour vous y faire remarquer la condition structurale qui n'est peut-être, - c'est cela qui est à confirmer, - que l'envers, que la doublure, que le deuxième tour, grâce à quoi, déjà complet dans Freud, mais par personne jusqu'ici complété, parce que pas suivi dans l'ordre de son double tour, instaure à côté de la loi du désir en tant qu'il est le désir condi¬tionné par l'Oedipe, cette loi qui lie de ce par quoi le sujet est accroché au lieu de l'Autre rend nécessaire ce certain ordre construit autour de l'objet du regard. Ce qui fait que quand cet objet de l'Autre vient se dresser sur quelque chose que nous appelons, comme vous voudrez, le tableau, la scène ou l'écran, ce qui est l'accrochage justement parent d'un terme dont, je pense, vous savez l'origine d'André Breton que j'appellerai l'Autre en tant que caractérisé par ce peu de réalité qui est toute la substance du fantasme mais qui est aussi peut-être toute la réalité à laquelle nous pouvons accéder.
Ceci mérite que nous ayons laissé, et non sans dessein, pour des nécessités d'exposé, à plus tard cet autre objet étrange en somme de se croiser avec l'objet du regard, j'ai dit la voix. Mais en tant que, lui, à venir manifestement de l'Autre, c'est néanmoins à l'intérieur que nous l'entendons. Si la voix, bien sûr, ce n'est pas seulement ce bruit qui se module dans le champ auditif mais ce qui choit dans cette rétroaction d'un signifiant sur l'Autre, qui est ce que nous avons défi¬-364-

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ni comme condition fondamentale de l'apparition du sujet. Autrement dit, dans toute la mesure où vous entendez de tout ce que je dis peu de chose, c'est que vous êtes occupés par vos voix, comme tout le monde.
Et maintenant, il s'agit de savoir ce que veut dire dans tout ceci la fonction de la castration. La castration me semble liée à la fonction du désir en tant que dans ce champ de l'Autre elle est, littéralement, projetée à un point limite suffisam¬ment indiquée dans le mythe par le meurtre et la mort du père et d'où découle la dimension de la loi. On oublie trop que dans le mythe ce n'est pas seulement la mère que le père accapare mais toutes les femmes et qu'après l'énoncé de la loi de l'inceste, il ne s'agit de rien d'autre que de signifier que toutes les femmes sont interdites tout autant que la mère; autrement l'histoire du complexe d'Œdipe a besoin de tellement de rallonge, à savoir que c'est par transfert que les autres femmes, etc. C'est un accident, comme si c'était un accident! Bref que le mythe d'Œdipe n'aurait autrement aucun sens. En d'autres termes, la castra¬tion se présente, à la prendre par ce biais, comme quelque chose qui nous sug¬gère de nous demander l'objet par quoi le sujet est intéressé dans cette dialec¬tique de l'Autre, en tant cette fois qu'elle ne répond ni à la demande, ni au désir mais à la jouissance. Puisque nous partons d'une question posée par Freud de la jouissance des femmes, premier temps, répétons que la jouissance, ici donc, s'ouvre pour la première fois comme question, en tant que le sujet en est barré, ce que nous avions appelé autrefois dans notre discours sur l'Angoisse : embar¬rassé! Bien sûr tout cela est resté un tout petit peu dans les airs, c'est certaine¬ment de beaucoup le meilleur séminaire que j'ai fait; ceux qui ont eu le souci de s'en repaître dans les vacances qui ont suivi, peuvent en témoigner. Mais en ce moment-là j'avais tout un premier rang de sous-offs qui prenaient ardemment ce que j'écrivais mais ils pensaient tellement à autre chose qu'on conçoit qu'il ne leur en soit rien resté.
Embarrassé, il est, le sujet, devant cette jouissance. Et cette barrière qui l'em¬barrasse, c'est très précisément le désir lui-même. C'est pour cela qu'il projette dans l'Autre, dans cet Autre dont Freud nous repère le mannequin sous la forme de ce père tué où il est facile de reconnaître le maître de Hegel, en tant qu'il se substitue au maître absolu. Le père est à la place de la mort et il est sup¬posé avoir été capable de soutenir toute la jouissance. C'est vrai dans Freud, à part ceci que si dans Freud, nous pouvons nous apercevoir que c'est un mirage, ça n'est pas parce que c'est le désir du père qui mythiquement se pose à l'origi¬ne de la loi, grâce à quoi ce que nous désirons a pour meilleure définition ce que nous ne voulons pas. Ce n'est pas parce que les choses sont ainsi que la jouis¬sance est là, derrière le support du mythe de l'Œdipe, puis ce que j'ai appelé son mannequin. Il apparaît au contraire tellement bien que ce n'est là qu'un mirage -365-

L'objet de la psychanalyse
que c'est, là aussi, que nous n'avons aucune peine à pointer l'erreur hégélienne, je parle de celle qui, dans la Phénoménologie de l'esprit, attribue au maître, à celui de la lutte à mort de pur prestige, - vous connaissez la rengaine, j'espère, - attribue au maître de garder par-devers lui le privilège de la jouissance; ceci sous le prétexte que l'esclave pour conserver sa vie y a renoncé, à cette jouis¬sance. Je pense, déjà une fois, il y a quelques séminaires, avoir pointé un petit peu la question de ce côté-là. Car où prendre les lois de cette singulière dialec¬tique? Qu'il suffirait de renoncer à la jouissance pour la perdre! Mais vous ne connaissez pas les lois de la jouissance!
C'est probablement le contraire, c'est même sûrement le contraire. C'est du côté de l'esclave que reste la jouissance et justement parce qu'il y a renoncé. C'est parce que le maître dresse son désir qu'il vient buter sur les marges de la jouissance. Son désir n'est même fait que pour cela, pour renoncer à la jouis¬sance, et c'est pour cela qu'il a engagé la lutte à mort de pur prestige. De sorte que l'histoire hégélienne est une bonne plaisanterie qui se justifie assez qu'elle est totalement incapable d'expliquer quel peut bien être le ciment de la société des maîtres; alors que Freud la donne, comme cela, la solution: elle est tout sim¬plement homosexuelle. C'est le désir, ça c'est vrai, de ne pas subir la castration, moyennant quoi les homosexuels ou plus exactement les maîtres sont homo¬sexuels et c'est ce que Freud dit. Le départ de la société c'est le lien homosexuel, précisément dans son rapport à l'interdiction de la jouissance, la jouissance de l'Autre en tant qu'elle est ce dont il s'agit dans la jouissance sexuelle, à savoir de l'autre féminin.
Voilà ce qui dans le discours de Freud est la partie masquée. Il est extraordi¬naire que toute masquée qu'elle soit, cette vérité qui s'étale à tout bout de champ, c'est le cas de le dire, dans son discours, pour ce qui en tout cas vient de notre expérience, à savoir que tout le problème de l'union sexuelle entre l'hom¬me et la femme sur laquelle nous avons déversé toutes les conneries de notre stade prétendu génital, de notre fabuleuse oblativité, ce problème qui est vrai¬ment celui sur lequel l'analyse a joué le rôle de l'obscurantisme le plus furieux et ce problème repose tout entier sur ceci : c'est la difficulté, l'extrême obstacle à ce que dans l'union intersexuelle, - l'union de l'homme et de la femme, - le désir s'accorde; autrement dit que la jouissance féminine, ce qu'on sait depuis toujours, depuis Ovide, lisez le mythe de Tirésias, il y a là vingt vers d'Ovide que j'ai mis dans mon premier rapport, celui de Rome, parce que c'est un point essentiel et que j'ai essayé de faire repasser depuis quand on a parlé de la sexua¬lité féminine à Amsterdam. Ça a été du beau! Comment oublier la profonde disparité qu'il y a entre la jouissance féminine et la jouissance masculine ? C'est bien pour cela que dans Freud on parle de tout, d'activité, de passivité, de toutes -366-

Leçon du 8 juin 1966
les polarités que vous voudrez mais jamais de masculin-féminin, parce que ce n'est pas une polarité et que d'ailleurs, comme ce n'est pas une polarité, c'est tout à fait inutile d'essayer de parler de cette différence. Il y a un seul truche¬ment de cette différence : c'est que dans la jouissance féminine peut entrer, comme objet, le désir de l'homme comme tel. Moyennant quoi la question du fantasme se pose pour la femme. Mais comme elle en sait probablement un petit bout de plus que nous, concernant le fait que le fantasme et le désir sont préci¬sément des barrières à la jouissance, ceci ne simplifie pas sa situation.
Il est fâcheux que des vérités aussi premières dans le champ psychanalytique puissent prendre un air de scandale; mais il faut qu'elles soient avancées parce que c'est proprement là ce qui justifie le temps précis où nous en sommes de notre exposé, c'est-à-dire contrairement au fait qui fait que c'est telle ou telle appartenance du corps, objet chu du corps dans un certain champ qui organise la demande et le désir quant à ce dont il s'agit du rapport du désir à la jouissan¬ce, en tant qu'il intéresse le sujet du sexe opposé. Le truchement n'est plus d'un objet, ni même d'un objet interdit, - de l'interdiction pédantesque, si je puis dire, qui est tout un registre de la castration freudienne, ça va de l'interdit porté sur la main du petit garçon ou de la petite fille jusqu'à la formation que vous recevez à l'Université, il s'agit toujours de nous empêcher de voir clair. Mais l'autre fonction de la castration qu'on confond avec la première est beaucoup plus profonde, c'est ce par quoi, - si un accord est possible, un accord, enten¬dez-le à la façon dont je peux essayer de faire un échantillon de couleur - ce qui reproduira à côté de celle-ci quelque chose qui soit de la même teinte. C'est grâce au fait que cet objet qui est le pénis mais que nous sommes forcés de por¬ter à cette fonction d'être épinglé phallus et traité d'une façon telle que celle qui est là, même que quand on se livre à cet exercice de l'accord, - ce sont des choses sur lesquelles par discipline je ne me suis pas étendu cette année, - mais c'est un autre registre que du visuel et du regard. Avec n'importe quel crayon de couleur on peut faire un petit mélange qui reproduit n'importe quel autre - je dis : n'importe quel et n'importe quoi - sauf à ce qu'on se permette quand ça ne marche pas, - ce qui se produit sur une assez grande marge - de se servir d'une des couleurs du trio pour le soustraire sur l'échantillon de l'autre côté. En d'autres termes, il y a certaines qualités de certains objets qu'il faut que nous fassions passer au signe négatif; en d'autres termes, il faut que dans le rapport homme-femme, l'objet contingent, l'objet caduc de la jouissance mammifère soit capable d'être négativé; il faut que l'homme s'aperçoive que la jouissance masturbatoire n'est pas tout et inversement que la femme s'ouvre à la dimension que cette jouissance-là lui manque.
je ne dis pas là des choses bien sorcières mais c'est là le véritable fondement -367-

L'objet de la psychanalyse
de la relation castrative, si nous voulons lui donner un sens quelconque quant à la façon dont elle fonctionne réellement. Dite comme je viens de vous le dire, ça finit par être tourné à la lapalissade. C'est dans ce cas-là que vous ne voyez pas où est le problème, à savoir quelle est la nature de ce signe négatif qu'il s'agit de porter sur cet objet, le phallus. Ce ne sont pas bien entendu, là, des choses que j'essaierai même d'aborder dans les dernières minutes de mon sémi¬naire de cette année mais c'est précisément, pour répondre à de telles questions que celui de l'année prochaine, si Dieu lui prête faveur, s'appellera la Logique du fantasme.
Néanmoins je voudrais dès maintenant vous faire remarquer comme intro¬duction à cette logique que la question de ce qu'il en est du négatif, comme on dit, ou de la négativité mériterait enfin que nous y prenions une orientation qui ne soit pas simplement parcellaire. Et pour non pas la déchiffrer mais la défri¬cher je commencerai comme j'ai fait depuis toujours avec des instruments : la charrue de bois ouvrant un sillon sommaire, bien entendu, et c'est celui que je me suis amusé, ceci, depuis longtemps, je ne sais même pas si je l'ai laissé sortir jamais devant votre auditoire, à pointer de ces trois registres qui sont :

- Le premier, l'Imaginaire, et que j'écris comme ça d'une petite orthographe chinoise ce que nous disons tous, quand quoi? Quand dans un champ nous trouvons le vide. Et si vous croyez que c'est facile à expliquer ça, cette notion de champ et de vide! Bien sûr, le registre gestaltiste s'offre tout de suite, seulement la rapidité avec laquelle il se contamine vers une version symbolique dans la notion de classe, par exemple, qui prend justement de sa présence toute sa densité, doit nous rendre extrêmement prudent quant au maniement. Quoiqu'il en soit l'écrire de cette orthographe baroque, qui est celle dont je ne fais rien qu'une occasion de le mémoriser comme ins¬trument transitoire, j'ai appelé cela : le «hiarien », écrit comme vous le voyez là. Il y a une chose qui est en tout cas bien tranchée et qui n'a rien à faire avec le « hiarien », c'est celui que j'exprime dans...
- La deuxième ligne, et sous cette forme... - après tout, je n'ai pas de raison de vous refuser l'anecdote, cette forme empruntée au langage d'un petit garçon qui était très intelligent puisque c'était mon frère - il « gniakavait », me dit-il, conjuguant ainsi bizarrement un verbe dont le radical serait « gniaka ». Eh bien, un registre du « gniaka » est absolument essentiel : ceci par quoi un état présent est supposé dériver de quelque chose qui fait qu'il est amputé de quelque chose. Ceci est la forme la plus radicale par quoi s'introduit toute une catégorie où nous aurons, justement, à nous orienter quant aux instaurations proprement symboliques de la négation. Car -368-

Leçon du 8 juin 1966
« gniaka », ça va très loin, ça peut être un manque, ça peut être aussi un point de départ : « gniaka » prendre un point de départ, on appelle cela le zéro, élément neutre.

Rien qu'à ce « gniaka » là vous avez ce qu'on appelle un groupe abélien. Ceci pour vous indiquer dans quelle voie nous serons amenés à ordonner nos réflexions, l'année prochaine; mais assurément ce « gniaka » n'est pas sans nous indiquer de revenir sur ce que nous avons dit l'année dernière quant à la fonc¬tion du zéro comme suturant l'instance du sujet et d'articuler le rapport du sujet au désir et aussi à la castration. « Gniaka » mettre le signe négatif sur le pénis et la fonction phallique s'instaure avec tout l'usage absolument aveugle que nous savons en faire.

- Et puis il y a quelque chose pour quoi il n'y a pas de mot, ni d'épinglage, au moins dans mon registre, et ceci pour une bonne raison : c'est que, si je le dénommais ou que si je le supposais, il aurait quelque rapport avec cette fonction imaginaire ou celle de la symbolisation. Ce troisième terme celui que, depuis déjà trois ans que je suis ici, je vous apprends à connaître par quelque voie que je ne saurais dire être celle de la palpation, c'est bien plus, j'essaye, je sollicite, j'appelle de vous que vous vous identifiez à ce qu'on peut y appeler d'un langage mathématique le facteur for (t.o.r.), ce qui veut dire ce qu'il y a dans le réel, dans ce réel auquel nous avons affaire et qui est justement ce qu'il y a au-delà, au-dehors de cette nécessité qui nous contraint de ne conjoindre à la jouissance que ce peu de réalité du fantas¬me; ce réel témoigne d'une certaine torsion. Cette torsion n'est pas l'anankè dont parle Freud, car anankè et logos ils sont tous les deux de l'ordre du symbolique. La seule nécessité contraignante est celle qu'impo¬se le logos Et le réel n'entre au-delà, comme il est manifeste dans l'expé¬rience, que pour, entre ces solutions nécessaires, - car il y a en a toujours plusieurs - désigner celle qui est impossible. Telle est la fonction du réel et sa torsion. Cette torsion c'est celle même que nous essayons de saisir au niveau de ce qui est notre champ que j'ai, tout au moins cette année, essayé de vous apporter le matériel qui vous permette pour la suite de ce que nous aurons à dire, de repérer comment se coupe dans une étoffe qui est com¬mune, ce rapport du sujet à l'Autre, cet avènement du sujet dans le signi¬fiant, grâce à quoi se soutient ce fantasme dans son rapport au réel, grâce à quoi l'opacité nous apparaît d'une jouissance infinie.

Vous voyez bien déjà ce qui est possible. Car nous avons d'autres éléments. -369-

L'objet de la psychanalyse
Encore cette structure de groupe implique-t-elle qu'on puisse employer un quelconque de ces objets avec un signe négatif. Qu'est-ce que ceci veut dire ? Et où cela nous conduit-il ? C'est ce qui nous permettra, ce que j'espère faire la prochaine fois, de finir cette année avec quelque chose qui achève la définition structurale impliquant la fonction combinatoire de l'objet a et la valeur qu'il peut prendre comme tel dans ce qui est le fondement même de la dimension proprement freudienne du désir et du sujet, c'est à savoir la castration.
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Leçon XXII 15 juin 1966 Séminaire fermé

Nous avons entendu, je dis cela pour ceux qui sont à la fois partie prenante de ce séminaire fermé et qui assistent aux débats intitulés Communications scientifiques dans l'École Freudienne, évidemment, nous avons entendu une communication très, très bien. D'ailleurs, je l'ai marquée; mais enfin elle est très, très bien à placer, si vous me permettez cette chose qui est à prendre avec le grain de sel, dans ce qui constitue pour moi la problématique de ce qu'on appelle communication, - vous avez vu tout à l'heure je n'ai pas achevé - communication scientifique dans la psychanalyse.
Ça ne doit pas lui être absolument particulier à la psychanalyse. Il doit y avoir bien d'autres configurations dans lesquelles le même effet se produit. Enfin pour la psychanalyse, ça tourne toujours un peu au complot contre le malade! Et c'est ça qui fausse la chose, qui fait qu'on arrive à dire des choses qui dépassent un peu, si je puis dire, la stricte pensée scientifique qui pourrait être celle où on se tiendrait, s'il s'agissait de véritables réunions scientifiques. Comme nous sommes en fin d'année, on peut me permettre un peu d'ouvrir mon coeur sur les raisons que j'ai d'être réticent à ce style, en tant qu'il est le moteur courant du travail analytique et qui s'appellent les réunions où il y a des communications qu'on appelle scientifiques et qui ne le sont pas tellement que ça.
Moyennant quoi sur le plan d'une notation clinique de quelque chose de cen¬tré autour du couple pervers, Clavreul, dont je déplore l'absence ici, car je lui aurais renouvelé mon compliment, nous a fait quelque chose d'excellent. Voilà il n'y manque que ceci qui a été dit finalement dans la discussion mais que per¬sonne n'a entendu parce qu'on ne l'a pas dit clairement, c'est qu'en somme pour parler tout à fait scientifiquement de la perversion, il faudrait partir de ceci qui est tout simplement la base de Freud. On a amené timidement ces Trois essais sur la sexualité, ben c'est que la perversion, elle est normale. Il faut repartir de -371-

L'objet de la psychanalyse
là une bonne fois, le problème de construction clinique, ce serait de savoir pour¬quoi il y a des pervers anormaux. Pourquoi il y a des pervers anormaux? Ça nous permettrait d'entrer dans toute une configuration pour une part historique parce que les choses historiques, elles ne sont pas historiques uniquement parce qu'il est arrivé un accident, elles sont historiques parce qu'il fallait bien qu'une certaine forme, une certaine configuration vienne au jour.
Il est bien clair que c'est le même problème que celui que notre ami Michel Foucault qui n'est pas, lui non plus, ne s'est pas cru invité au séminaire fermé, c'est bien malheureux, notre ami Michel Foucault en somme aborde avec des excellents bouquins comme ceux auxquels nous nous sommes reportés - on m'entends là-bas ? Oui ? Bon - L'histoire de la folie ou La Naissance de la cli¬nique. Vous comprenez pourquoi
1 - Il y a des pervers normaux,
2 - Il y a des pervers considérés comme anormaux, c'est bien le moindre que si à partir du moment où il y a des pervers anormaux, il y a aussi des gens pour les considérer comme tels à moins que les choses soient dans l'ordre inverse mais il ne faut rien forcer dans ce genre là.
Quoi qu'il en soit, je regrette l'absence de Clavreul parce que je lui aurais recommandé, à lui, une lecture pour cette prochaine conférence qu'il nous fera certainement encore plus excellente, en partant, comme je lui ai conseillé, de ce que j'ai pointé, à savoir que sa référence la meilleure dans tout ce qu'il nous a dit, - n'oublions pas que sa conférence était intitulée « Le couple pervers », comme s'il y en avait de purs et simples couples pervers! Justement, c'est tout le drame. Enfin, laissons. La remarque qui est celle épinglée de jean Genêt qu'il y a toujours dans l'exercice de l'acte pervers un endroit où le pervers tient beaucoup à ce que soit placée la marque du faux. je lui ai conseillé de repartir de là. je lui conseillerai aujourd'hui une lecture, une lecture qui est une lecture pour tous d'ailleurs, que je vous conseille à tous et qui vous permettra de don¬ner une illustration très simple et très convaincante à ce que je suis en train de vous dire qu'il faut partir du fait que la perversion, c'est normal. Autrement dit, que dans de certaines conditions, ça peut ne pas faire tache du tout. Moyennant quoi, ce livre que j'ai pris soin de passer prendre chez le libraire pour que vous voyez qu'il existe, et je ne me souvenais plus qu'il avait été imprimé au Mercure de France, tout récemment d'ailleurs, grâce à quoi vous pouvez le voir, qui s'appelle les Mémoires de l'Abbé de Choisy habillé en femme. Lisez-le, moyennant quoi vous verrez où est le sain départ concernant le registre de la perversion.
Vous verrez quelqu'un de non seulement tout à fait à l'aise dans sa perversion et ceci de bout en bout, ce qui ne l'a pas empêché d'être quelqu'un qui a mené -372-

Leçon du 15 juin 1966
une carrière accomplie dans le respect général, de recevoir toutes les marques de la confiance publique et même royale et d'écrire avec une parfaite élégance un compte-rendu de choses qui, de nos jours, nous mettraient littéralement la tête à l'envers et nous pousseraient même à faire des choses aussi exorbitantes qu'une expertise médico-légale, sans compter le discrédit qui rejaillirait sur le haut-clergé pourtant bien connu pour être particulièrement expert dans ces pra¬tiques, alors que de nos jours, il se croit forcé de dissimuler ces choses qui ne sont le signe que d'un rapport sain et normal aux choses fondamentales.
Voilà donc la lecture que je vous conseille. Naturellement certaines des per¬sonnes qui sont, ou qui ne sont pas ici, y verront la confirmation que, comme ça se dit, je suis un bourgeois d'entre-les-deux guerres. Mon Dieu, comme les gens voient petit! Je suis un bourgeois d'avant la révolution française, alors vous vous rendez compte, comme ils m'avancent! Bien, enfin, vous en serez convain¬cus, après cette approbation, cette estampille : « livre à lire » que je viens de don¬ner à ce bouquin.
Là-dessus, aujourd'hui j'aimerais bien que, puisque non seulement c'est un séminaire fermé mais que c'est l'avant-dernier et que, mon Dieu, dans le dernier il faudra bien que je me donne l'aspect de donner à certaines choses une clôtu¬re; j'ai hésité sur ce sur quoi je clorais. Peut-être après tout que je pourrai tout de même mettre un point à quelque chose qui a fait le début du séminaire fermé cette année, à savoir la discussion des articles où notre excellent ami Stein a pro¬duit ses positions sur le sujet de ce qu'il appelle la situation analytique, qu'il a bien voulu limiter aux conditions de départ, enfin à ce à quoi on s'engage en fai¬sant des séances analytiques, puis après ça il a été tout doucement au transfert et au contre-transfert, il s'agit de s'entendre sur ce qu'il met sous ces deux rubriques. Et après ça, il a parlé du jugement du psychanalyste. Il y a eu un débat, un débat auquel je n'ai pas assisté, à tout, parce que, pour une part, le Docteur Irène Perrier-Roublef a bien voulu en tenir la direction en mon absen¬ce. Tout ça mériterait assurément complément, et peut-être éclairage, et peut-être un peu plus, enfin, un peu plus ferme, je veux dire, je veux dire que peut-être, tout à l'heure, nous commencerons un peu à en parler, si ça marche, eh bien ça nous incitera aussi à demander à Stein de venir la prochaine fois puisqu'aus¬si bien, il ne serait pas non plus tout à fait convenable que cette clôture soit faite en dehors de sa présence. Enfin, ça viendra peut-être quand même tout à l'heu¬re, je veux dire l'amorce de ça.
Ce que j'aimerais et ce dont, heureusement, je me suis assuré une petite garantie que j'aurai au moins quelque chose pour me répondre, ce que j'aime¬rais, c'est que somme toute après une année où je vous ai dit des choses dont il doit y avoir dans votre tête un gros résidu quand même, j'ai dit des choses, cer¬- -373-

L'objet de la psychanalyse
taines étaient tout à fait neuves au moins pour une part d'entre vous, d'autres étaient vraiment structurées pour la première fois d'une façon absolument non seulement exemplaire mais même rigoureuse, et j'ai osé ajouter, prenant par là une sorte d'engagement définitif, considérant par exemple le schéma que je vous ai donné de la fonction du regard, je ne serais pas mécontent, je ne déplorerais pas que certains me posent des questions.
Naturellement le bruit se confirme que ce n'est pas une chose à faire, sous prétexte que l'autre jour par exemple, j'ai eu l'air de dire à Monsieur Audouard qui, en somme, est la seule personne qui, sur ce plan, m'a donné toute satisfac¬tion cette année, c'est-à-dire qu'il s'est tout simplement risqué à ce que je demande, c'est-à-dire à ce qu'on me réponde.
Monsieur Audouard a fait, c'est vrai, une grosse erreur, un grosse erreur en collant dans le schéma de la perspective l’œil de l'artiste dans ce qu'on peut en somme appeler le plan du tableau, ceci au moment de fondation de la perspec¬tive. Bon. Il faudrait quand même bien que vous conceviez ceci, c'est que étant donné que chacun est ici avec son petit narcissisme en poche, c'est-à-dire l'idée de ne pas se ridiculiser, il faudrait tout de même bien vous dire que ce que Monsieur Audouard a fait, c'est très exactement ce que, par rapport à Alberti, je vous ai dit qu'il était dans ce fameux schéma de la perspective, je l'ai dessiné au tableau, enfin, j'ai pris beaucoup de peine, dans ce qu'Alberta a fondé et qu'un nommé Viator, - c'était parce qu'il s'appelait Pèlerin, tout simplement en français - a repris, eh bien l'erreur qu'a faite Monsieur Audouard, c'est exactement l'erreur qu'a fait Albert Dürer. Quand on se rapporte aux écrits d'Albert Dürer, on voit très exactement certaines fautes, un certain déplace¬ment du schéma, qui n'est pas sans retentir d'ailleurs sur ce que vous voyez d'assez chavirant dans les perspectives d'Albert Dürer quand vous y regardez de près, ce déplacement est dû très exactement à une erreur initiale de cette espèce. Vous voyez donc que Monsieur Audouard n'est pas en mauvaise com-pagnie.
Ceci, bien sûr, je ne puis pas vous le démontrer parce qu'il faudrait..., enfin c'est très facile, le peux vous donner, à ceux que ça intéresse la bibliographie. Il y a quelqu'un qui a très joliment mis ça en évidence, c'est un américain qui a fait sur l'art et la géométrie quelques petits livres astucieux dont un spéciale¬ment concernant ce statut de la perspective en tant qu'il ressort d'Alberta, de Viator et d'Albert Dürer. Et on s'explique tout ça très bien. On s'explique tout ça très bien en fonction de ceci justement qu'Albert Dürer a commencé à se poser le problème de la perspective à partir de ce que j'appellerai enfin la démarche radicalement opposée, celle qui est issue de la considération du point lumineux et de la formation de l'ombre, c'est-à-dire la position antécédente, -374-

Leçon du 15 juin 1966
celle que je vous ai montré pour être tout à fait antinomique de celle de la construction de la perspective qui a des fins toutes opposées, qui ne sont pas des fins de constitution du monde éclairé mais de constitution du monde sub¬jectif, si vous me permettez de faire cette opposition marquée, marquée et jus¬tifiée de tout le discours antérieur. C'est dans la mesure où ce qui intéresse Dürer, c'est l'ombre d'un cube qu'il n'arrive pas à faire la juste perspective du cube.
Bon, ceci étant dit et Monsieur Audouard étant remis à sa place, c'est-à-dire n'ayant subi [?] que du prestige auquel d'autres que nous, et qu'on peut dire plus grands, ont succombé. J'aimerais bien que ça encourage ceux qui peuvent avoir quelques questions à poser sur ce que j'ai dit, et par exemple, sur ce que j'ai dit la dernière fois sur le schéma qui aboutit vraiment à poser de très, très grosses questions sur ce schéma, n'est-ce pas, qui est là dans un arrière et où nous nous trouvons avec le sujet dans cette position par rapport au champ de l'Autre, que tout ce qui concerne son rapport à la jouissance doive lui venir par l'intermédiaire de ce qui est lié à l'Autre et qui se présente bien ainsi comme lié à une certaine fonction qui n'est pas sans être le [...]. Puisque aussi bien, ce que l'appareil illustre, par l'exemple des Ménines, de la structure qui fut produite par Velasquez, nous le démontre. Disons que dans l'appareil de la perspective et du regard nous pouvons concevoir, faire coexister non seulement ce pourquoi coexiste le registre narcissique... Tout mon premier effort d'enseignement a été de le décoller de ce qu'il a comme articulation, que non seulement comment ils peuvent coexister mais comment au niveau d'un certain objet, le regard, l'un peut donner la clé de l'autre et le regard comme l'effet de [...] être le véritable ressort, le véritable secret de la capture narcissique.
Donc dans ce rapport du S à A, nous avons pu établir la fonction de ce a dont j'ai parlé, si vous voulez avec privilège pour l'un d'entre eux, le moins étudié et pourtant le plus fondamental pour toute articulation de la chose elle-même, et puis la correspondance en avant ou si vous voulez l'équivalence que le -φ c'est-¬à-dire le phallus en tant qu'objet en jeu dans le rapport à la jouissance, en tant qu'il nécessite la conjonction de l'Autre dans la relation sexuelle...
Ah, vous voilà Stein. Venez là. Je déplorai votre absence.
... Eh bien! ceci évidemment pose, me semble offrir l'occasion de toutes sortes de questions. Quand je dis que je refais une seconde fois le tour, que je redouble la bande de Moebius freudienne, vous en voyez non pas du tout une illustration mais le fait même de ce que je veux dire dans le fait que le drame de l'Oedipe, que je crois avoir pour vous suffisamment articulé, a une autre face par laquelle on pourrait l'articuler de bout en bout, en faire tout le tour.
Le drame de l'Œdipe, c'est le meurtre du père et le fait qu'Oedipe a joui de la -375-

L'objet de la psychanalyse
mère. On voit aussi que la chose reste en suspens d'une éternelle interrogation concernant la loi et tout ce qui s'en engendre de ce fait, qu'Oedipe, comme je le dis souvent, n'avait pas le complexe d'Œdipe, à savoir qu'il l'a fait tout tran¬quillement. Bien sûr, il l'a fait sans le savoir. Mais on peut éclairer le drame d'une autre façon et dire que le drame d'Œdipe, en tout cas le drame de la tragédie, et de la façon la plus claire, c'est le drame engendré par le fait qu'Oedipe est le héros du désir de savoir. Mais comme je l'ai déjà dit depuis très longtemps, je le répè¬te dans ce contexte, j'ai déjà dit depuis très longtemps quel est le terme de l'Œdipe.
Oedipe, devant la révélation, sur l'écran crevé de ce qu'il y a derrière, et avec, je l'ai dit dans ces termes, ses yeux par terre, OEdipe s'arrachant les yeux, ce qui n'a rien à faire avec la vision, ce qui est proprement le symbole de cette chute dans cet entre-deux, dans cet espace que Desargues désigne du nom d'essieu que j'ai identifié, c'est la seule identification possible, à ce que nous appelons le Dasein, là est chu le regard d'Œdipe. Ceci est la fin, la conclusion et le sens de la tragédie, tout au moins est-il aussi loisible de traduire cette tragédie dans cet envers que de la poser dans l'endroit où elle nous révèle le drame générateur de la fondation de la loi. Les deux choses sont équivalentes pour la raison même qui fait que la bande de Moebius ne se conjoint à elle-même réellement qu'à faire deux tours.
Bon. Eh bien! ceci ayant été amené ne s'accompagnera plus que d'une remarque, c'est que la considération de l'objet a et de sa fonction, pour autant que seule cette considération nous amène à nous poser les questions cruciales qui concernent le complexe de castration, à savoir comment surgit le groupe, - il faut bien employer un terme mathématique - qui permet le fonctionnement d'un certain (-φ), dont nous nous sommes servi depuis longtemps mais d'une façon plus ou moins bien précisée dans une structure logique, eh bien, c'est là ce qu'introduit de décisif l'objet a, à savoir ce par quoi il nous permettra d'abor¬der ce terrain à proprement parler vierge, vierge pour un psychanalyste, comme ça, émis de nos jours, si je puis dire, à savoir le complexe de castration. Il est tout à fait clair qu'on n'en parle jamais que d'une façon marginale en faisant comme si on savait ce que ça veut dire. Évidemment, on a bien un petit soupçon parce que j'en ai un peu parlé, de ci, de là. Mais enfin, tout de même, pas assez pour que Monsieur Ricœur, par exemple, en fasse entrer la moindre parcelle dans son bouquin qui a provoqué tant d'intérêt. Il est même remarquable qu'il n'y en a pas trace.
C'est donc qu'on n'en parle pas ailleurs non plus. Il serait bien nécessaire qu'on pût, du complexe de castration, dire quelque chose. Or, il me semble que la dernière fois, j'ai commencé de dire quelque chose de très fermement articu¬-376-

Leçon du 15 juin 1966
lé sur ce point. Évidemment dans la mesure où nous pouvons au moins ébau¬cher le programme, pour dire que l'année prochaine nous parlerons de cette sorte de logique qui puisse nous permettre de situer ce qui, très spécifiquement, ressortit à la fonction -φ par rapport à ce premier plan que nous avons assuré cette année concernant l'objet a.
Il y a une chose en tout cas certaine puisque nous avons parlé du mythe d'Œdipe. Bien sûr que l'œdipisme est la pierre angulaire et que, si nous ne voyons pas que tout dans ce qu'a construit Freud, c'est autour de l'Œdipe, nous ne verrons jamais absolument rien. Seulement il ne suffit pas encore qu'on explique l'Œdipe pour que vous sachiez de quoi parlait Freud, à moins que vous ne sachiez, étant rompus au vocabulaire que je déroule devant vous que ce qu'il s'agit d'articuler, c'est le fondement du désir et que tant qu'on ne va que jusque là, on n'a même pas assuré le champ de la sexualité. Le mythe d'Oedipe ne nous enseigne rien du tout sur ce que c'est d'être homme ou femme.
C'est absolument étalé dans Freud. Comme je l'ai dit la dernière fois, le fait que jamais il ne promeuve le couple masculin-féminin, sauf pour dire qu'on ne peut pas en parler, justement prouve assez cette espèce de limite. On ne com¬mence à poser des questions qui concernent la sexualité aussi bien masculine que féminine qu'à partir du moment où entre en jeu l'organe et la fonction phal¬lique. Faute de faire ces distinctions, on est dans l'embrouillamini le plus abso¬lu. Il faut bien dire que là il y a quelque chose qui joue peut-être à la base du fait que Freud n'a pas fait, pourquoi ne l'aurait-il pas fait lui-même son second tour? Pourquoi est-ce qu'il l'aurait laissé à faire à quelqu'un d'autre? On peut aussi se poser cette question.
C'est là que je suis très embarrassé. L'expérience m'enseigne à mes dépens, me conseille de ne procéder qu'avec de très grandes précautions. A la vérité, ce n'est pas tout à fait de ma nature, mais d'autres les prennent pour moi. En somme, puisque cette trame serrée d'événements qui a abouti un jour à faire que j'interrompe à ma première leçon un séminaire annoncé sous le titre des Noms-¬du-Père, vous direz que, pour des psychanalystes, il est tout de même bien natu¬rel de donner un sens aux événements et que, quels qu'en soient les détours contingents, les échéances et les petits pataquès qui ont pu faire échoir juste¬ment ce jour-là le fait que, après tout, des gens peut-être plus avertis de l'im¬portance de ce que j'avais à dire, ont bien veillé à ce que je tienne ma parole de ne pas le dire en certains cas. C'est bien qu'il y avait là tout de même quelques raisons et qui touchent à ce fait délicat précisément de la limite où s'est arrêté Freud.
Si tellement de choses de l'ordre qui aboutissent à ces singuliers rendez-vous dont on ne peut pas dire qu'en eux-mêmes, ils soient progressifs, c'est bien qu'il -377-

L'objet de la psychanalyse
y a quelque chose dans Freud qu'on ne peut pas supporter. Si je le leur retire, de quoi pourront-ils se supporter? Ceux qui se supportent, justement, en somme de ce qu'il y a d'insupportable dans ce quelque chose dont il faut croire que ça faisait déjà bien assez en avant dans un certain sens puisqu'on ne peut pas aller plus loin. De sorte qu'en somme, ce n'est qu'avec une façon, une touche tout à fait légère et en quelque sorte comme une ombre de facteur négatif que je ferai remarquer que nous devons à Freud tout de même le fait que jusqu'à la fin de sa vie, semble-t-il, il lui soit paru résider un mystère dans la question suivante qu'il exprimait ainsi : « Que veut une femme? ». Nous devons ça à une connas¬se qui nous l'a rapportée et devant laquelle il avait, comme ça, laissé s'ouvrir sa tirelire ventrale. Il y a des moments où même les idoles se déballent. Il faut dire qu'il faut pour ça des spectacles spécialement horrifiants.
Que veut une femme? Freud, comme s'exprime Jones, avait un trait qui ne peut tout de même pas manquer de frapper, ce trait qui ne s'exprime bien, qui ne s'épingle bien qu'en la langue anglaise, on appelle ça uxorious. En français, ce n'est pas très en usage. Nous ne sommes peut-être pas assez uxorieux pour ça. Mais enfin, dans un cas comme dans l'autre, qu'on le soit ou qu'on ne le soit pas, ça n'est jamais que la spécification d'une position qu'on a sur ce point à préci¬ser. Ce n'est pas plus heureux de l'être que de ne pas l'être. Il était uxorieux et pas à l'endroit de n'importe qui. « La femme de César, dit-on, ne saurait être soupçonnée». Ça s'emploie beaucoup. C'est comme quand on dit, « le style, c'est l'homme », par exemple. C'est une citation inexacte mais ça ne fait rien.
Ce sont des choses qui marchent toujours. Placées au bon endroit, ça ne souffre pas discussion. Qu'est-ce que ça veut dire? Soupçonnée de quoi ? D'être une vraie femme, peut-être? La femme de Freud dont il y a tout à parier que c'était sa seule femme, ne saurait être l'objet d'un tel soupçon. Nous en avons, sous la plume de Freud, enfin, toutes les traces les plus extraordinaires. L'emploi du terme sich straüben, se hérisser, dans l'analyse du rêve de l'injection d'Irma, est en quelque sorte dans ce style, cet Umschreibung, ce style tordu, presque le seul cas où je peux me recommander du sien, où il nous amène ce vers quoi il veut aller, bien sûr sans nous le dire, c'est qu'en fin de compte, tout ça, une femme sich straubt, c'est comme Madame Freud, quoi! et que c'est tout de même bien embêtant.
Oui, voilà évidemment un point de repère de nature à nous donner le senti¬ment de savoir où se pose le problème, où est la question et où nous en sommes, où sont les barrières, en quelque sorte structurales, inhérentes à la structure même du concept mis en jeu, qui explique beaucoup de choses, par exemple [...] de l'histoire de la psychanalyse, du mode sous lequel s'y sont fait valoir non seulement la féminité et ses problèmes mais les femmes elles-mêmes. Ce qu'on -378-

Leçon du 15 juin 1966
peut appeler les mères dans notre communauté psychanalytique. Ce sont des drôles de mères!

Irène Perrier-Roublef - On n'entend pas.

Docteur J. Lacan - Eh bien, c'est peut-être mieux! Alors j'aimerais bien là¬-dessus, en somme, que certaines questions me soient posées. Puisqu'en somme, par exemple la dernière fois, en posant le sujet devant, si je puis dire, cette sur¬face de réflexion que constitue la dialectique de l'Autre pour y repérer d'une façon qui nécessite, en somme là aussi, un certain ordre de mirage, la place de la jouissance. je vous ai indiqué bien des choses nommément et j'ai réglé au pas¬sage cette question de ce que j'ai appelé l'erreur de Hegel, que la jouissance est dans le maître. On en est étonné. Si le maître a quelque chose à voir avec le maître absolu, c'est-à-dire la mort, quelle sacrée idée de placer la jouissance du côté du maître. Il n'est pas facile de faire fonctionner l'instance de la mort. Personne n'a encore imaginé que ce soit dans cet être mythique que la jouissan¬ce réside. L'erreur hégélienne est donc bel et bien une erreur analysable. Et là, nous touchons du doigt, dans la structure ici écrite au tableau, inscrite dans ces petites lettres où gît l'essence, le nœud dramatique qui est proprement celui auquel nous avons affaire! Comment se fait-il que ce soit à cette place du A, à la place de l'Autre, en tant que c'est là que se fait l'articulation signifiante, que se pose pour nous la visée du repérage qui tend à la jouissance et proprement à la jouissance sexuelle?
Que le -φ c'est-à-dire l'organe, l'organe particulier dont je vous ai expliqué quelle est la contingence, je veux dire qu'il n'est nullement en lui-même néces¬saire à l'accomplissement de la copulation sexuelle, qu'il a pris cette forme par¬ticulière pour des raisons qui jusqu'à ce que nous sachions articuler un tout petit commencement de quelque chose en matière d'évolution des formes, eh bien! nous nous contenterons de tenir la chose pour ce qu'elle est. Tant qu'on n'aura pas substitué à quelques principes imbéciles cette appréhension premiè¬re qu'il suffit de regarder un petit peu le fonctionnement zoologique des ani¬maux pour savoir que l'instinct ne concerne que celui-ci. Qu'est-ce que le vivant va bien pouvoir faire avec un organe? Non seulement la fonction ne crée pas l'organe, ça saute aux yeux, et comment ça pourrait-il même se faire? Mais il faut énormément d'astuce pour donner un emploi à un organe. Voilà exacte¬ment ce que nous montre réellement le fonctionnement des choses quand on y regarde de près.
L'organisme vivant fait ce qu'il peut de ce qui lui est donné d'organes et avec l'organe pénien, eh bien, on peut sans doute, mais on peut peu. En tout cas, il est tout à fait clair qu'il entre dans une certaine fonction, dans un rôle qui est un -379-

L'objet de la psychanalyse
tout petit peu plus compliqué que celui de baiser, qui est ce que j'ai appelé l'autre jour, pour servir d'échantillon, pour faire l'accord entre la jouissance mâle et la jouissance femelle.
Ceci se plaçant tout à fait aux dépens de la jouissance mâle non seulement parce que le mâle ne saurait y accéder qu'à faire choir l'organe pénien au rang de fonction d'objet a mais avec ce signe tout à fait spécial qui est le signe néga¬tif auquel il s'agira pour nous l'année prochaine dans de savantes recherches logiques de voir, de préciser, quelle est exactement la fonction de ce signe (-) par rapport à ceux qui sont en usage et dont on use d'ailleurs, - je parle dans le courant, chez la plupart des gens qui sont ici, par exemple - sans du tout savoir ce qu'on fait, alors qu'il serait tout à fait simple à se reporter à d'excellents petits bouquins de mathématiques qui maintenant courent les rues. Car tout ça main¬tenant se vulgarise, Dieu merci, avec 150 ans de retard mais enfin il n'est jamais trop tard pour bien faire : tout le monde peut s'apercevoir que le signe moins peut avoir selon les groupes et fait intervenir des sens excessivement différents. Il s'agit de savoir donc, ce qu'il est pour nous. Mais laissons cela. Prenons-le en bloc ce moins phi et disons que le rapport qu'il s'agit d'établir dans l'union sexuelle à une jouissance, laisse précisément le pas à la jouissance féminine qui n'aurait point cette importance si elle ne venait pas précisément se situer à la place que j'ai marquée ici du A, lieu de l'Autre. Ça ne veut pas du tout dire bien sûr que la femme y soit plus d'emblée que nous hommes car elle est exactement à la même place du S, et tous les deux, les pauvres chers mignons, comme dans le célèbre conte de Longus immortel, sont là avec dans la main ce joli dessert du moins phi, à se regarder, à se demander : qu'est-ce qu'on va bien en faire pour se mettre d'accord quant à la jouissance ?
Alors, après cela, on fera peut-être mieux de ne pas nous parler comme une donnée de la maturation génitale, de l'existence du ménage parfait. Parce que bien sûr l'oblativité, cette sacrée oblativité dont je finis par ne plus que très peu en parler et dont il ne faudrait pas parler éternellement, il faudrait une bonne fois un jour qu'on ferme cette parenthèse, il ne faudrait pas croire non plus que c'est un moulin à vent, j'ai des élèves qui le prennent pour ça, ils se lancent tou¬jours à tort et à travers là-dessus, là où elle n'y est pas du tout en plus. C'est tout de même certain qu'il faut bien dire qu'il y a des choses qu'il faudrait dire quand même. Ça existe le mari oblatif, par exemple. Il y en a qui sont oblatifs comme on ne peut pas imaginer. Ça se rencontre! Ça a des origines diverses. Il ne faut pas jeter le discrédit d'avance là-dessus. Ça peut avoir des origines nobles : le masochisme par exemple. C'est une excellente position.
Du point de vue de la réalisation sexuelle, après, je commence à avoir de l'ex-périence, enfin quoi! oui! trente cinq ans quand même, ça commence à bien -380-

Leçon du 15 juin 1966
faire. Naturellement j'ai pas vu grand'monde. Pas plus que personne. On a si peu de temps. Mais enfin quand même, j'ai jamais vu que chez une femme ça déclenche à proprement parler, - vous savez ça - ça déclenche de très, très curieuses réactions et des abus qui du dehors, comme ça, du point de vue mora¬liste, sont tout à fait manifestes : en tous les cas, une grande insistance de la part de la femme sur la chanterelle de la castration du mari. Ce qui ne va pas de soi, ce qui n'est pas impliqué dans le schéma, vous comprenez, quand je parle du (-φ) phallus, là, comme de l'échantillon vibrant qui doit permettre l'accord, ça ne veut pas dire que la castration soit réservée à l'homme puisque justement c'est bien tout l'intérêt de la théorie analytique, c'est qu'on s'aperçoive que le concept de castration joue en tant qu'il porte aussi sur quelqu'un qui ne l'est pas de nature, castré, il ne peut même pas l'être, s'il s'agit du pénis.
C'est dans cette perspective qu'il conviendrait, par exemple, de s'interroger sur l'extraordinaire efficace quant à la révélation sexuelle, car ça existe, cet extra-ordinaire efficace sur beaucoup de femmes pour ne pas dire la femme, ça existe la femme, ça existe là-bas au niveau de l'objet a. L'extraordinaire valeur donc, pour cette opération, de ce qu'on appelle des hommes féminins. Leur succès ne fait absolument aucun doute. On sait ça depuis toujours et puis ça se voit tou¬jours. Qu'une femme qui a eu ce genre de mari, du type en or, taillé à la serpe, enfin le boucher de la belle bouchère, rencontre seulement un chanteur à voix et vous m'en direz des nouvelles. Ce sont de ces faits, enfin, qui sont gros comme ça, d'observation courante renouvelée tous les jours, qui remplissent..., nous analystes nous pouvons savoir le plaisir qu'elles ont les femmes avec le chanteur à voix! C'est fantastique comment elles se sont retrouvées là. Je ne vous dis pas qu'elles y restent. Elles y restent pas parce que c'est trop bon. Tout le problème se repose du rapport du désir et de la jouissance mais il faut savoir tout de même de quel côté est accessible la jouissance.
Je sens que j'entre tout doucement, comme ça, sur le penchant des, je ne sais pas, des mémoires de trente ans de psychanalyse. Et puis, c'est la fin de l'année, on est quand même un peu entre nous. Vous me pardonnerez de dire des choses qui sont entre la banalité et le scandale mais qui, si on les oublie, finissent vrai¬ment par être justement ce qui ouvre la porte, enfin, au déconnage le plus per¬manent. Ce qui est tout de même malgré tout, malgré tous mes efforts celui qui reste absolument en usage et dominant dans cette contrée comme dans les voi¬sines, il faut bien le dire.
Ben, pendant que je suis sur cette pente, il faudrait tout de même... Oui tenez, j'ai parlé d'en finir avec... cette histoire d'oblativité. Il faut bien tout de même se souvenir, puisque j'ai parlé de contexte, dans quel milieu, quel petit cirque étroit cette idée a fait manège, à savoir mettre quelques noms, ce n'est pas -381 -

L'objet de la psychanalyse
à moi quand même de vous les ressortir, n'est-ce pas. C'est pas sorti d'un mau¬vais lieu. Il y avait un nommé Edouard Pichon qui n'avait qu'un tort, c'était d'être maurassien, ça c'est irrémédiable. Il n'est pas le seul. Entre les deux guerres, il y en avait pas mal. Il a fomenté ça avec quelques cliniciens, puisqu'il s'agit d'entre deux guerres, les rescapés de la première, vous savez, c'était pas brillant.
Et alors, ça a été repris. Ça a été repris, - je ne sais pas pourquoi, si! mais enfin ce n'est pas à moi de vous le dire - dans un certain contexte beaucoup plus récent et nourri d'une histoire qui n'avait en somme rien à faire avec l'obla¬tivité et qui était ce mode de rapport très spécial qui surgissait d'une certaine technique analytique, dite centrée sur la relation d'objet en tant qu'elle faisait intervenir d'une certaine façon le fantasme phallique et ce fantasme phallique spécialement dans la névrose obsessionnelle.
Voilà. Et alors, là, tout ce qui se jouait autour de ce fantasme phallique, j'en ai, mon Dieu, plusieurs fois dans mon séminaire assez parlé, le suis assez reve¬nu pour que tout de même dans ses détails, dans son usage technique, on en ait tout de même bien vu les ressorts, les points de forçage, les points d'abus et je ne peux là vraiment que dire, je ne peux même pas dire quelque chose qui résu¬me tout ce que j'en ai montré dans le détail mais simplement ce qui montre le fond de ma pensée sur ce qu'il y a là dedans.
Il y a quelque chose qui a trouvé spécialement faveur du fait que le glissement général qui a fait que toute la théorie de l'analyse n'a plus pris que la référence de la frustration, je veux dire, a tout fait tourner, non pas autour du double point initial du transfert et de la demande mais tout simplement de la demande. Parce que les effets du transfert, bien sûr, n'étaient pas négligés mais simplement mis entre parenthèses puisqu'on en attendait en fin de compte que ça se passe et que par contre la demande avec spécialement ce fait qu'il se passe des choses sur ce point et en effet, il s'en passe, mais il ne se passe pas du tout ce que vous dites, Stein. Mais enfin, si vous revenez la prochaine fois, on en parlera.
La position de l'analyste dans la séance par rapport à son patient n'est certai¬nement pas d'être ce pôle dérangeant lié à ce que vous appelez le principe de réa¬lité; le crois qu'il faut tout de même revenir à cette chose qui est vraiment constitutive, c'est que sa position est d'être celui qui ne demande rien. C'est bien ce qu'il y a de redoutable, comme il ne demande rien, et qu'on sait d'où le sujet sort, surtout quand il est névrosé, on lui donne ce qu'il ne demande pas. Or, ce qu'il y a à donner, c'est une seule chose et un seul objet a. Il y a un seul objet a qui est en rapport avec cette demande spécifiée d'être la demande de l'Autre, cet objet qu'on trouve lui aussi dans l'essieu, dans l'entre-deux, là où est chu aussi le regard, les yeux d'Œdipe et les nôtres devant le tableaux de Velasquez quand - 382-

Leçon du 15 juin 1966
nous n'y voyons rien, dans ce même espace, il pleut de la merde. L'objet de la demande de l'Autre, (nous le savons par la structure et l'histoire après la deman¬de à l'Autre, demande du sein), la demande qui vient de l'Autre et qui instaure la discipline et qui est une étape de la formation du sujet, c'est de faire ça, de faire ça en son temps et dans les formes.
Il pleut de la merde, hein! L'expression ne va tout de même pas surprendre des psychanalystes qui en savent un bout là-dessus. On ne parle que de ça après tout. Mais enfin, ce n'est pas parce qu'on ne parle que de ça, qu'on s'aperçoit de partout où elle est. Enfin, la pluie de merde, c'est évidemment moins élégant que la pluie de feu de Dante, mais ce n'est pas tellement loin l'un de l'autre. Et puis il y en a aussi dans l'enfer, de la merde. Il n'y a qu'une chose que Dante n'a pas osé mettre dans l'Enfer, ni dans le Paradis non plus, je vous le dirai une autre fois. C'est quand même bien frappant. Et en plus, hein, que nous ayons à char¬rier la tinette, nous autres analystes, ce n'est quand même pas non plus des choses dont on va nous faire des couronnes! Pendant tout un siècle, la bour¬geoisie a considéré que cette sorte de charriage, que j'appelle charriage de tinet¬te était exactement ce qu'il y avait d'éducatif dans le service militaire. Et c'est pour ça qu'elle y a envoyé ses enfants.
Il ne faut pas croire que la chose ait énormément changé. Simplement main¬tenant, on l'accompagne de coup de pieds dans les tibias et de quelques autres exercices de plat-ventre, appliqués sur la recrue ou sur celle qu'ensuite on lui confie par exemple quand il s'agit d'entreprises coloniales. C'est une légère complication dont on s'est légitimement naturellement alarmé, mais la base, c'est ça, le charriage de tinette. je ne vois pas le mérite spécial qu'introduisent dans cette affaire, les analystes. Tout le monde a su que la merde a le rapport le plus étroit avec toute espèce d'éducation, jusqu'à celle, vous le voyez, de la viri¬lité puisque après avoir fait ça, on sort du régiment, un homme. Ce que) e suis en train de dire, il s'agit d'une théorie et certains savent très bien laquelle je vise, c'est que si vous relisez attentivement tout ce qui s'est dit de cette dialectique phallique spécialement chez l'obsessionnel et du toucher et du pas-toucher et de la précaution et du rapproché, tout ça sent la merde. je veux dire que ce dont il s'agit, c'est d'une castration anale, c'est-à-dire d'une certaine fonction qui, en effet intervient au niveau du rapport de la demande de l'Autre ou de la phase anale, c'est-à-dire ce premier fonctionnement du passage d'un côté à l'autre de la barre qui fait que ce qui est d'un côté avec le signe plus est de l'autre côté avec le signe moins. On donne ou on ne donne pas sa merde. Et ainsi on arrive ou on n'arrive pas à l'oblativité. Il est tout fait de don et de cadeau, comme nous le savons, depuis toujours parce que Freud n'a jamais dit autre chose; il ne s'agit jamais quand on donne ce qu'on a, que de donner de la merde. C'est bien pour -383-

L'objet de la psychanalyse
ça que quand j'ai essayé de définir pour vous l'amour, en une espèce, comme ça, de flash, j'ai dit que l'amour c'était donner ce qu'on n'a pas. Naturellement il ne suffit pas de le répéter pour savoir ce que ça veut dire.
Je me rends compte que je me suis laissé aller un peu sur la pente des confi¬dences. Et que je vais clore par quelque chose qui ne sera pas mal venu, n'est-ce pas, Safouan, à la suite de ce que je viens de dire, pour que vous leur fassiez la petite communication que vous avez eu la gentillesse, comme ça, de forger à tout hasard bien dans la ligne de ce que vous apportez. Est-ce qu'un quart d'heure vous suffit? Sinon on remet la prochaine fois.

M. Duquesne - On a le temps.

M. Safouan - Ça dépend.

Docteur J. Lacan - Combien est-ce que vous croyez que vous avez pour dire ce que vous avez à dire?

M. Safouan - Vingt minutes.

Docteur J. Lacan - Eh bien, parlez tout de suite, il sera deux heures cinq, c'est l'heure où on finit d'habitude. Je suis incorrigible.

M. Safouan - Le sujet de cette communication, c'est le dédoublement de l'ob¬jet féminin dans la vie amoureuse de l'obsessionnel. C'est un sujet que j'ai choi¬si justement parce qu'il me mène aux mêmes questions annoncées par Monsieur Lacan comme étant celles dont il va traiter l'année prochaine et amené à appré¬cier l'intérêt et l'importance qui pour un analyste se rattache à ce que que cette question soit traitée.
Avant de le soumettre à l'examen je vais vous présenter d'abord un matériel, qui est en effet assez exemplaire pour permettre un repérage aisé de la structu¬re sous-jacente à ce dédoublement mais dont vous ne manquerez sûrement pas de voir le caractère tout à fait typique. A un moment donné de son analyse, un patient tombe amoureux et cela s'accompagne de son impuissance sur le plan sexuel. « C'est comme si chaque partie de son corps était mise dans un écrin », dit-il en parlant de la personne qu'il aime. D'où j'ai conclu à la présence d'une intention protectrice vis à vis du corps de l'objet aimé mais tout aussi bien de son phallus qu'il ne parvient pas à mettre en usage, et partant, à une identifica¬tion de ces deux termes.
Cela évidemment appelle beaucoup de précisions qui, justement, vont se dégager par la suite. En outre, il n'est peut-être pas sans intérêt de souligner ceci que le même objet qui le fascinait, n'était pas sans lui inspirer par moment un certain dégoût. Par exemple, en notant un manque d'attache au niveau du poi¬gnet, ce qui veut dire aussi qu'il n'était pas sans détailler cet objet, indice que son -384-

Leçon du 15 juin 1966
rapport n'était pas tout à fait étranger à la dimension narcissique. je dis en effet parce que c'est lui-même qui la qualifiait ainsi.
Mais l'important est que, parallèlement à cet amour qualifié par lui de nar¬cissique, il était aussi lié d'une façon qu'il qualifiait, lui, d'anaclitique à une autre jeune fille qui non seulement le mettait mais lui demandait expressément de se laisser mettre dans une position entièrement passive afin de déverser sur lui toutes les excitations perverses qui lui plaisaient. De sorte que l'ensemble de la situation s'exprimait pour lui dans ce fantasme, à savoir dit-il, qu'il vole vers sa bien-aimée, le phallus en érection et dirigé vers le bas, mais l'autre s'interpose, l'attrape au vol, le pompe et quand il arrive, c'est flacide.
Et c'est dans ce contexte que le patient a rapporté un rêve où il a vu son ami que j'appellerai, mettons, Barot portant un bas en nylon et la vue de sa jambe et une partie de sa cuisse ainsi revêtue l'a mis exactement dans le même état d'ex¬citation que s'il s'agissait d'une femme. Et il se demande: « quel est ce bas ? » Ce sur quoi je lui ai répondu : « c'est un écrin ».
je laisse de côté pour le moment les effets ultérieurs de cette interprétation qui lui a fait retrouver pour un temps sa puissance sexuelle, mais l'important est que sur le champ il répond en disant qu'il allait se lancer dans des histoires d'ho¬mosexualité mais qu'il s'aperçoit que son ami Barot n'est intéressé dans l'affai¬re qu'en raison de son nom, par exemple : Bas, barot; que le noeud de la ques¬tion est dans cet écrin et que là il frôle vraiment la perversion. Qu'est-ce que cet écrin et qu'est-ce qu'il met dedans ? Et s'il ne peut pas s'empêcher de dire oui, après tout pourquoi pas, parce qu'un écrin on y met aussi des bijoux et les bijoux, c'est de la merde. Ce sur quoi il enchaîne sur des récits de masturbation anale.
Voilà pour le matériel. L'écrin, c'est le rideau, le rideau dans la thématique de l'au-delà du rideau que Monsieur Lacan a traité dans son séminaire sur La rela¬tion d'objet, c'est-à-dire même pas i (a), image réelle du corps mais i (a') image virtuelle. Si je me réfère évidemment au schéma optique paru dans l'article de Monsieur Lacan sur le numéro 6 de La Psychanalyse, une chose qui mérite d'être soulignée d'après cet article, c'est le fait que ce n'est pas l'unique, que la saisie la plus immédiate n'est pas de l'immédiat mais du médiat et que i (a) n'est jamais appréhendé en dehors de l'artifice analytique.
je veux dire par là qu'il n'y aurait même pas assomption, il n'y aurait même pas simple relation à ce qui, autrement non seulement serait une contingence indicible parce que la notion de contingence suppose déjà la notion d'un réseau mais ce qui serait plutôt dur : d'être rejeté, à savoir l'image spéculaire sort de cette médiation de l'autre vers lequel l'enfant se retourne. Autrement dit c'est d'emblée, n'est-ce pas, comme i (a') que l'acte sexuel fonctionnant dans le -385-

L'objet de la psychanalyse
champ de l'autre, que l'image du corps fonctionne et que tout un procédé qui est vraiment le procédé analytique y mette le sujet en position d'où il peut voir i (a) réellement.

Docteur J. Lacan - Il ne peut jamais le voir, il est construit dans le schéma et puis il le reste, c'est une construction, i (a).

M. Safouan - Oui. Oui bien sûr. justement oui. Mais le contenu de l'écrin pose plus de problème. Le contenu de l'écrin se trouve parfois, n'est-ce pas, s'avère être parfois la merde, parfois le phallus. Ce phallus se trouve identifié à l'objet aimé de sorte que la question se pose ou bien il y a erreur de traduction quelque part ou bien une traduction juste pose le paradoxe de ce genre ce qui est probablement le cas, étant donné l'expérience.
Alors, pour reprendre cette traduction, cette équivalence, phallus = objet aimé, phallus = fille, on s'aperçoit que je l'ai appuyée sur la présence d'une intention protectrice. D'où la question se pose : il le protège de qui ? Sûrement pas de la fille honnête mais de l'autre, celle qu'il appelle la perverse. Cela illu¬mine un fait que jusque-là je n'avais pas souligné, à savoir que toute son angois¬se était engagée effectivement dans ses rapports avec sa bien-aimée, c'est-à-dire celle qui était un pôle du désir; terme dont on peut voir combien il est plus adé¬quat que de parler simplement du narcissisme, comme il le fait lui, parce qu'il ne voit pas que i (a), parce que rien n'est visible en principe que i (a') ; c'est là que toute son angoisse était engagée. Arrivera-t-il, arrivera-t-il pas ? Alors que cette angoisse était parfaitement absente dans son rapport avec la fille perverse qu'on peut donc appeler à désigner comme pôle de demande, dont on peut voir combien ça serait plus adéquat que de parler de relation anaclitique, comme il le dit lui-même.
Il faut donc examiner de plus près la description qu'il donne de son compor¬tement et de cette dernière. Il s'en dégage ceci qu'elle se servait de lui comme d'un phallus mais cela au sens d'un objet soumis à l'exercice de ses caprices et non pas au sens de l'organe dont il est porteur parce que c'est justement ce sens-¬là qui est exclu dans ce rapport. Son phallus réel elle le mettait hors circuit et sans doute s'employa-t-elle, avec cette castration, à garantir son désir et sans doute l'exaspération de ces exercices pervers retombaient-ils à l'impossibilité, où elle était, d'intégrer, si je puis dire, sa conditions d'être réellement un objet a, c'est-à-dire un objet échangeable.
Car aussi il serait fort difficile évidemment de citer maintes observations qui mettraient en lumière cet état de choses, à savoir que c'est dans la mesure même où un sujet est dans l'impossibilité, si je puis dire, de « s'avoir » comme objet de jouissance qu'il pensera l'être, d'où d'ailleurs le paradoxe d'un être dont toute pensée serait nécessairement fausse; bien entendu, on ne sait pas que cela même -386-

Leçon du 15 juin 1966
est Dieu, c'est parce qu'on ne le sait pas que la religion garde toujours et les formes de la vie religieuse gardent toujours leur connexion structurale avec la culpabilité.
D'ailleurs on peut aussi se demander dans quelle mesure on ne peut pas dire que l'inconscient est cela, c'est-à-dire ce savoir faux dont le dire constitue cependant le vrai et qui ne se situe nulle part, sauf dans cette béance d'un « s'avoir » en souffrance. Mais avec toutes ces considérations qui ont l'air philo¬sophiques, je ne fais qu'anticiper sur la conclusion clinique de ce travail ou de cette observation.
Pour revenir donc au patient, il y a un malentendu ou peut-être une entente, n'est-ce pas. C'est ici qu'il m'est difficile de trancher, autant un malentendu, que je qualifierai de comique, n'était-ce la gravité des conséquences, va s'installer et marquer son rapport à la fille perverse. C'est un malentendu que l'on peut tirer au clair. C'est que, à mesure que s'intensifient les tentations qui le mettraient entièrement à sa merci, au moment donc où s'intensifient les tentations en somme liées à ce que i (a') tente dans son mode d'échange à coïncider avec phi, ou plus simplement à ce qu'il s'aperçoive comme un objet qui, non pas la calme mais qui calme quelque chose en elle, il n'aura d'autre recours que de garantir sa castration à elle avec la sienne, sans s'apercevoir que c'est déjà chose faite. C'est-à-dire qu'il ne s'aperçoit pas que non seulement cette castration est la même de part et d'autre mais dans le sens que c'est un seul et même objet qui manque à l'un ou à l'autre qui n'est évidemment pas le phallus réel parce que cela, ça ne lui manque pas à lui et pour ce qui la concerne, on peut dire que ça ne lui manque pas parce que c'est justement de cela qu'elle ne veut pas; mais qui est l'image liée à cet organe à savoir le phallus imaginaire qui dès lors va fonc¬tionner comme -φ. Et c'est par ce biais là, qu'on peut dire que la position phal¬lique fait que le sujet soit, non pas ni homme ni femme, mais l'un ou l'autre.
Autrement dit, ce dont il s'agit en fin de compte est ceci, c'est que la neutra¬lisation et la mise hors circuit non pas de n'importe quel organe mais de son phallus va promouvoir la fonction de l'image qui s'y rattache comme -φ. En d'autres termes, en d'autres mots, plus i (a') tend à s'identifier à phi, plus le sujet, lui, tend non pas à s'identifier mais à se subtiliser, si je puis dire, en -φ, c'est-à-¬dire en un phallus toujours présent ailleurs.
A partir de quoi, on voit non pas comment il identifie la fille aimée au phal¬lus car ce n'est pas là une opération qu'il accomplit. Il s'agit plutôt d'une opé¬ration où il est pris mais on voit comment en s'engageant dans cette voie, il ne voit que narcissisme, le reste, - c'est-à-dire l'identification de la fille au phallus - étant l'effet de ce que la demande de l'Autre s'évoquait déjà à partir d'un désir. Chose curieuse, mais cela me paraît mériter plus d'examen, enfin, j'irai -387-

L'objet de la psychanalyse
plus doucement: on pourrait dire à la rigueur que ce -φ qui se signifie dans cet énoncé : « c'est comme si chaque partie de son corps était mise dans un écrin » et ce malentendu va rebondir nécessairement en une maldonne, si je puis dire, qui va marquer son rapport à la fille aimée comme une marque d'origine.
Le maldonne, ici, ne consiste pas en ce que la fille aimée est le phallus mais au contraire en ce qu'elle ne l'est pas ou plus précisément en ce qu'elle est moins phi, garantie de la castration de l'autre. C'est que dans toute la mesure où la vie érotique du sujet se place ainsi sous le signe de sa dépendance de la toute puis¬sance de l'Autre, et ici, je traite de la question, de l'autre question, de l'autre problème qui se pose, à savoir que si mon corps était identifié à la merde, alors cela s'éclaire, je dis, à partir de ceci que dans toute la mesure où la vie érotique du sujet se place sous le signe de la dépendance de la toute puissance de l'Autre, on ne s'étonnera pas que le même objet bien aimé se trouve également identifié aux fèces.
La formule qui clarifie cet état de choses et sur laquelle je vais conclure est la suivante : plus le désir de la mère se leurre dans ce qui va fonctionner d'emblée à la vue pour le sujet comme i (a'), plus le sujet non seulement régresse mais s'aliène dans un objet prégénital, ici le scybale, lequel objet ne fonctionnera cependant que par référence à la béance qui dans ce désir de l'Autre se signifie toujours comme castration.
Je pense que c'est à partir de ceci qu'on peut poser correctement le problème de la castration oedipienne normative - j'entends la castration en tant qu'elle régularise justement la position phallique, laquelle position phallique est stric¬tement identique, on l'a vu, à la castration imaginaire. C'est à partir de cela qu'on peut poser le problème de la castration oedipienne et on voit que vraiment la question de savoir par quel cheminement s'effectue cette castration symbo¬lique, ne saurait être résolu qu'en établissant des distinctions jusqu'à mainte¬nant, en tout cas, inédites, non formulées, concernant la négation.

Docteur J. Lacan - Bien. Merci beaucoup cher Safouan. C'est excellent. Naturellement, comme on dit, comme de tout texte lu, ça vaudrait mieux qu'on le relise. On verra avec Milner si on ne pourrait pas colloquer ça dans Les Cahiers, comme ça toutes les personnes pourraient en prendre connaissance. Je vais, quand même, pour conclure la chose de Safouan, vous dire quelque chose qui m'est venu à l'esprit, comme on dit, cependant. Vous avez bien entendu que, tout de suite après son double engagement avec ses deux objets si différenciés, il a fait ce rêve concernant la jambe de son ami dans un bas et c'est autour de cela que tout tourne et toute la phénoménologie de la castration que si subtile¬ment vous a présentée Safouan. Ça m'a rappelé ce que Napoléon disait de Talleyrand, un bas rempli de merde. -388-

Leçon du 15 juin 1966
A. Green - Un bas de soie.

Docteur J. Lacan - Oui. Mais ça pose des petits problèmes. La jambe, Napoléon en connaissait un bout quant à ce qui concerne ce qui ressortit de l'amour. Il disait que le mieux qu'on avait à faire c'était de les prendre à son cou, les jambes, j'entends. La seule victoire en amour, c'est la fuite. Il savait faire l'amour. On a des preuves. D'autre part, il est évident que la merde tenait une très grande place dans la politique de Talleyrand. Enfin, il avait aussi certains rapports à la toute-puissance. Et que son désir ait trouvé assez bien y cheminer, c'est ce qui ne fait pas de doute.
Il faut donc aussi se méfier de ceci, de l'objet du désir de l'Autre : qu'est-ce qui nous conduit à penser que c'est de la merde ? Dans le cas de Napoléon, il peut y avoir là un petit problème concernant Talleyrand qui l'a eu en fin de compte. Voilà. C'était simplement un ordre de réflexion que je veux vous pro¬poser et qui vient en codicille à ce que je vous ai dit de l'objet a aujourd'hui.
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Leçon XXIII 22 juin 1966 Séminaire fermé

Bonjour Safouan. Venez, venez près de moi tout de suite, la dernière fois il s'est passé ce que vous avez vu, je me suis laissé encore entraîner, j'étais sur... mon élan, j'avais un certain nombre de points en somme à préciser dans ce qui avait été ma dernière leçon de ce qu'on appelle séminaire ouvert. Il y avait là un hôte inattendu, que nous avons invité à venir me voir parce qu'il dirige en Italie une revue ma foi fort intéressante. Il faudra que je parle avec Milner; Milner où est-il ? Milner. Il est sorti. Ah oui, parce que je l'ai vu rentrer tout à l'heure. Et alors j'ai voulu quand même qu'il ait un petit échantillon du style. Ceci dit, il n'en reste pas moins que l'appel que j'avais fait au début de la séance, espérant avoir des interventions, disons non prévues, donc se renouvelle aujourd'hui et si quelqu'un voulait bien après Melman, qui a quelque chose à nous dire, qu'il avait d'ailleurs déjà prêt la dernière fois et pour lequel je tiens beaucoup à ce qu'il parle tout de suite, et le premier. Si pendant ce temps quelqu'un mijotait une petite question, quelqu'un ou plusieurs, eh bien je n'en serais pas mécon¬tent. Voulez-vous bien venir me parler mon cher Safouan ?
Mettez-vous là, je vais me mettre là. Cela ne vous gène pas ? Vous ne préfé¬rez pas. Si vous avez une préférence, dites le. Qui est-ce qui me donne du papier ? Il se trouve que je n'en ai pas.

Ch. Melman - ... Des structures comme celles qui ont été abordées au cours du séminaire, abordées et mises en place au cours du séminaire de cette année, en particulier celles concernant la relation de l'objet a avec le champ du sco¬pique, la fonction de l'écran. De telles structures peuvent difficilement ne pas être rencontrées en cours du travail psychanalytique et ceci, par exemple, chez Freud lui-même et dans un moment tout à fait culminant justement de son tra¬vail psychanalytique, puisqu'il s'agissait de sa propre analyse. C'est ainsi que j'offre à votre attention trois petits textes de Freud choisis pour leur rencontre -391-

L'objet de la psychanalyse
qui m'a semblée particulièrement heureuse avec les structures donc qui ont été mises en place cette année au cours du séminaire. Le texte central sur lequel j'at¬tire votre attention est celui qui porte le nom tout à fait sympathiquement pré¬nommé de: Deckerinnerungen, autrement dit de souvenirs-écrans. Deck en alle¬mand, ayant bien entendu tout à fait le sens analogue à écran chez nous, c'est-¬à-dire non plus ce sens de couvercle, de ce qui obstrue, de ce qui peut cacher et en même temps le sens de ce plan, de ce plafond, sur lequel l'image peut venir s'inscrire. Deckerinnerungen : souvenirs-écrans, je me permets de vous le rap¬peler, c'est un texte qui date de 1899, donc du moment de ce foisonnement, de ce jaillissement, pour Freud de son travail psychanalytique. Il est en plein dans la Science des rêves, il est encore manifestement dans son auto-analyse, sa cor¬respondance avec Fliess est encore tout à fait active. C'est l'époque où il s'inté¬resse aux troubles de la mémoire et c'est ainsi qu'un peu plus tôt que Deckerinnerungen, en 1898, il a publié cet article tout à fait inaugural et tout à fait stupéfiant c'est-à-dire cet article sur le «Mécanisme psychique de l'oubli», où, je vous le rappelle, il aborde cet oubli pour lui, Freud, du nom Signorelli, épinglant à ce propos les processus inconscients de la mémoire, du fonctionne¬ment mental dans une organisation qui est bien exclusivement dans ce texte, sur l'oubli psychique, sur le mécanisme psychique de l'oubli, dans une organisation qui est bien exclusivement celle du signifiant dont vous vous souvenez de ce schéma où l'on voit des phonèmes en train de se balader entre Signorelli, Botticelli, Boltraffio, Trafoï, Bosnie, Herzégovine, etc. et ce mouvement de ce processus dans un bain en quelque sorte naturel qui est nommément situé dans le texte comme étant celui de la sexualité et de la mort. Le terme y étant tout à fait nommé.
Dans «Souvenirs-écrans» les deux pôles seront bien davantage, également nommés par Freud, ceux de la faim et de l'amour. Dans ce texte «Souvenirs-¬écrans» qui date donc de 1899, d'un an plus tard, il s'agit pour Freud de mon¬trer que les premiers souvenirs de l'enfance, les tous premiers, même banals ou indifférents en apparence, constituent en fait un écran à la fois dissimulateur et révélateur de souvenirs ou d'événements qui sont tout à fait fondateurs du sujet et qui sont retrouvables par l'analyse. Un autre point discuté par Freud dans ce texte est de savoir si ces souvenirs mettent en scène une histoire réelle, soit au moment où elle est vécue, soit qu'elle a été ultérieurement rencontrée ou bien s'il s'agit d'un fantasme. Et c'est ainsi que Freud va nous raconter ce souvenir-¬écran qu'un patient âgé, dit-il, de trente huit ans, plutôt sympathique et plutôt intelligent, lui aurait à lui Freud raconté et les commentateurs ont très facile¬ment reconnu ce patient de trente huit ans, Freud lui-même, il s'agit donc d'un souvenir appartenant à Freud. - 392-

Leçon du 22 juin 1966
Et voici donc ce qui est dit, je l'ai traduit à votre attention puisque, je crois, il me semble que ce texte n'est pas en français. Donc voici ce que dit ce patient Freud
« Je dispose d'un assez grand nombre de souvenirs de ma première enfance qui peuvent être datés avec la plus grande sûreté. En effet, à l'âge de trois ans, j'ai quitté le modeste lieu de ma naissance pour aller à la ville et comme mes souvenirs concernent seulement ce lieu où je suis né, ils se rapportent ainsi à mes deuxième et troisième années. Ce sont surtout de courtes scènes, mais parfaitement conservées et très vives dans tous leurs détails, dans tous les détails de leur perception, en opposition complète avec mes souvenirs de l'âge adulte qui manquent totalement de cet élément visuel. A partir de ma troisième année, mes souvenirs deviennent plus rares et plus obscurs; il y a des lacunes qui peuvent dépasser plus d'un an et ce n'est pas avant six ou sept ans que le courant de mes souvenirs devient continu. Je divise mes souvenirs d'enfance jus¬qu'au départ de cette première résidence en trois groupes; un premier groupe est constitué de scènes que mes parents m'ont racontées et répé¬tées et dont je ne sais si ces tableaux souvenirs, - Erinnerungsbild - sont originels ou reconstruits d'après le récit mais je remarque qu'il y a aussi des cas où malgré les nombreuses descriptions de mes parents ne se forme aucun souvenir tableau. J'attache plus d'importance au second groupe. Ce sont des scènes dont on n'a pas pu me parler puisque je n'en ai pas revu les participants : nurse ou camarades de jeux. Du troisième groupe, je parlerai plus loin. Pour ce qui est du contenu de ces scènes et de leur habilitation au souvenir, je dois dire que sur ce point je ne suis pas sans orientations. Je ne peux certes pas dire que ces souvenirs concer¬nent les événements les plus importants de cette époque que je jugerais tels aujourd'hui. Je ne sais rien par exemple de la naissance d'une sœur, ma cadette de deux ans et demi, mon départ, la vue du train, le long parcours en voiture qui y conduisait ne m'ont laissé aucune trace dans ma mémoire. J'ai noté par contre deux incidents mineurs de voyage dont vous vous souvenez qu'ils sont intervenus dans l'analyse de ma phobie mais ce qui dût me faire la plus vive impression fut une blessure au visage où je perdis beaucoup de sang et qu'un chirurgien dut me recoudre. Je peux encore en toucher la cicatrice mais je n'ai pas d'autres souvenirs directs ou indirects concernant cet incident. Il est vrai peut-être que je n'avais seulement que deux ans. - A titre de curiosité, comme ça, on pourrait signaler que les souvenirs de Casanova débutent sur une scène qui se trouve très voisine, je veux dire sur un épanche¬-393-

L'objet de la psychanalyse
ment de sang intarissable et qui dut être traité, un épanchement de sub¬stance, un épanchement de substance vitale. -Aussi je ne m'étonne pas des tableaux et des scènes de ces deux premiers groupes. Ce sont certai¬nement des souvenirs marqués par le déplacement où l'essentiel a été omis. Mais dans certains, ce qui a été omis est repérable, et dans d'autres, il m'est facile d'après certains indices de le retrouver, rétablissant ainsi la continuité dans ce puzzle de souvenirs et je vois clairement quels inté¬rêts infantiles ont favorisé la conservation de ces souvenirs dans ma mémoire. Mais ceci pourtant, ne s'applique pas au troisième groupe de souvenirs, ici il s'agit d'un matériel, une longue scène et plusieurs petits tableaux que je ne sais pas par quel bout prendre. La scène me paraît plutôt indifférente et sa fixation incompréhensible. Permettez-moi de vous la raconter. Je vois un pré à quatre coins, un peu en pente, vert et d'une verdure bien fournie, dans ce vert de très nombreuses fleurs jaunes, manifestement le vulgaire pissenlit. - En allemand Löwenzahn, autrement dit, "dents de lion" qui en est d'ailleurs la traduction anglai¬se. - En haut du pré, une maison de paysan et devant sa porte se tien¬nent deux femmes papotant avec animation, la paysanne couverte d'une coiffe et une nurse, - Kinderfrau - sur le pré jouent trois enfants, je suis l'un d'eux, j'ai entre deux et trois ans, les deux autres sont mon cou¬sin, mon aîné d'un an, et ma cousine, sa sœur, du même âge que moi, nous arrachons les fleurs jaunes et déjà en tenons chacun un bouquet dans les mains, la petite fille a la plus jolie gerbe, nous les gars nous lui tombons dessus comme d'un commun accord et lui arrachons ses fleurs. Elle remonte le pré en courant et obtient de la paysanne pour se conso¬ler un gros morceau de pain noir. A peine voyons-nous cela que nous jetons les fleurs, nous nous hâtons vers la maison et exigeons également du pain. Nous en obtenons aussi, la paysanne coupant son pain avec un grand couteau, ce pain me paraît dans le souvenir d'un goût si délicieux - köstlich - et la scène s'arrête là. »
Un peu plus loin, Freud ajoute
« J'ai l'impression générale qu'il y a dans cette scène quelque chose qui ne va pas. Le jaune des fleurs ressort avec une vividité particulière dans cet ensemble et le goût délicieux du pain, me semble également exagéré presque hallucinatoire, et je me souviens à ce propos, dit-il, de tableaux vus dans une exposition humoristique où certaines parties et naturelle¬ment les moins convenables, comme les rondeurs des dames, au lieu d'être peintes se trouvaient en relief. » - 394-

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Voilà, donc, le passage crucial, enfin que j'ai détaché dans ce texte de Freud sur deux souvenirs écrans. Dans l'analyse à laquelle Freud va se livrer, il construit quelque chose qui pourrait paraître de l'ordre du roman familial. Pauvreté du père qui l'a obligé à quitter le vert paradis de son enfance. Ce qui s'est passé pour lui à seize ans quand étudiant il est revenu sur ce lieu de sa nais¬sance et qu'il a rencontré là vêtue d'une robe jaune, la fille de voisins qui s'ap¬pelait Gisela [Flower?] et le coup de foudre immédiat qu'il en eut, coup de foudre bien entendu sans aucun lendemain, évocation du bonheur et de la for¬tune pour lui Freud s'il était resté dans ce nid de sa province, il l'appelle ainsi, (Provinznest) mais aussi et tout une autre série de pensées qu'il oriente vers ce que..., vers les conseils que son père lui a donnés, c'est-à-dire il aurait du écou¬ter l'appel de son père, épouser sa petite cousine qui figure dans le rêve: Pauline, abandonner ses abstraites études pour de solides affaires économiques, finan¬cières; en conclusion dit Freud : faim et amour, Hunger und Liebe, voilà les courants pulsionnels qui sont alors, dit-il, dans ce souvenir écran.
Bien sûr, nous ne pourrons pas nous engager ici, maintenant, dans l'analyse tout à fait détaillée qu'exigerait ce texte mais je me contenterai d'en fixer certains repères, en premier lieu la présence, aussi manifeste, aussi saillante, aussi écla¬tante de l'écran. Présence de l'écran, si clairement figurée dans cette surface, dans ce pré, ainsi comme une surface à quatre coins, légèrement inclinée en pente. Cet écran sur lequel va se construire toute la scène. Je pense qu'on peut également y situer, d'une manière qui ne me paraît nullement abusive, l'évoca¬tion à propos de ce souvenir d'une dimension particulière, celle de la perspecti¬ve. Je ne veux pas dire seulement le fait qu'il s'agit par exemple d'un parallélo¬gramme, je veux dire enfin d'une surface donc inclinée, le fait de cette distribu¬tion, de cette maison qui est là située en haut, au loin des enfants qui sont là en bas et ensuite du mouvement qui va porter les enfants vers cette maison de pay¬san, mais également le fait par exemple, si saillant lui-même, si surprenant lui-même que dans ces associations, eh bien, ces associations vont conduire Freud à évoquer cette exposition de tableaux humoristiques du Pop'Art déjà à cette époque, où certaines parties, au lieu d'être peintes, se trouvaient là rapportées en relief, en trois dimensions.
Je pense également qu'il est nécessaire dans ce texte si suggestif d'évoquer la place de l'objet a. Freud nous y conduit quasiment, je dirais par la main, en situant lui-même, cet aspect anormal de cette représentation, il y a quelques chose qui ne va pas, il y a là quelque chose qui cloche, c'est quand même bizar¬re et à ce propos là qu'est-ce qu'il situe ? Eh bien, il situe les fleurs, les pissenlits et le goût, köstlich, délicieux de ce pain, à la saveur presque hallucinatoire. Pour ma part, j'aurais tendance à voir dans la vividité de ces fleurs jaunes se détachant -395-

L'objet de la psychanalyse
sur ce pré vert, trou lumineux, rassemblées en ce bouquet que porte, nous en revenons toujours à des gerbes de fleurs, ou à des bouquets de fleurs, mais que porte cette petite fille, bouquet qui va s'évanouir d'ailleurs, dont la valeur va dis-paraître, va s'évanouir, au moment même où les enfants, où les garçons l'attei¬gnent puisqu'à ce moment-là, la petite fille s'intéresse à autre chose, en tout cas, c'est le moment même où l'objet, au moment où il est saisi, vient à voir sa valeur sollicitée. Il faut bien sûr remarquer que les Löwenzahn ne peuvent pas être quelque chose de tout à fait indifférent dans l'analyse de ce texte. je veux dire que l'évocation ici du lion denté, pour Freud, en tant que ce texte concerne, tourne autour de problèmes concernant la terre natale, le lieu, ce qui serait le lieu de la naissance ne peuvent manquer de nous paraître ici, en tout cas haute¬ment significatifs et revenir en tout cas en quelque sorte appuyer notre suppo¬sition, notre proposition, quant à leur fonction, quant à leur place éventuelle d'objet a.
Le pain que coupe la paysanne avec son grand couteau s'appelle en allemand Laib, c'est une miche de pain, un terme qui, je ne sais pas, ne m'a pas paru tel¬lement usuel. Laib ça s'écrit 1-a-i-b alors que Leib le corps s'écrit 1-e-i-b, c'est donc en tout cas dans du Laib qu'avec un grand couteau cette paysanne tranche ce pain au goût si köstlich, köstlich - cela veut dire, cela vient de kosten, coû¬ter, payer, ça a un goût coûteux. Et ce pain, un peu plus loin portera également le nom de Landbrot, autrement dit, ce que je crois nous pouvons très bien tra¬duire, ici, par pain de pays, par exemple. En tout cas, dans cet écran, ce que nous pouvons voir figurer, c'est bien une sorte de terre natale, représentant de sa représentation, à lui Freud, figurée dans le tableau comme il le souligne expres¬sément. Et à la fin du texte Freud va faire cette remarque qui m'a parue tout aussi stupéfiante, c'est que pour qu'on puisse vraiment parler de souvenir-écran, comme ça, il faut que le sujet figure dans le tableau, ainsi, il en fait la condition tout à fait expresse, tout à fait nécessaire pour que cela puisse être envisagé comme tel. Freud y voit le témoignage d'une Überarbeitung, une sorte de re¬élaboration, re-travail où pour notre part nous serions tenté de lire celui-là même du fantasme. je crois en tout cas que ce qu'on ne peut manquer d'évo¬quer, presque [...] qui se trouve tellement conduire à évoquer à propos de ce texte, c'est bien le problème de ce que peut être pour un sujet, le lieu de sa nais¬sance, lieu de sa naissance en tant bien sûr qu'à la fois et irrémédiablement perdu, chu et en même temps constitué, figuré mais lui-même avec cet écran représentant de sa représentation où il va venir, ainsi lui petit Freud, se trouver livré à ses pulsions qui sont la faim et l'amour.
Dans l'article que j'avais signalé précédemment sur le «Mécanisme psy¬chique de l'oubli» et concernant donc l'oubli du nom de Signorelli, cet article -396-

LeÇon du 22 juin 1966
orienté, lui, sur la sexualité et la mort, quand ce phénomène se produit pour Freud, il voyage avec cet avocat berlinois, un compagnon, comme cela, de ren¬contre, de voyage. Et puis il veut évoquer ce nom, l'auteur des fresques d'Orvieto, des choses dernières. Cela ne vient pas, mais il se produit à ce moment-là quelque chose de très curieux et quelque chose qui d'ailleurs assez bizarrement a été laissé tomber dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, lorsque Freud y reprend ce même souvenir, il se produit pour Freud quelque chose de très curieux, c'est qu'il ne se souvient pas du nom de Signorelli, mais il voit des fresques et avec une vivacité particulière, de manière tout à fait über... Il voit le peintre tel qu'il s'est figuré lui-même dans un coin du tableau avec des détails, avec son visage particulièrement sérieux, ses mains croisées, et à côté du peintre, à côté de Signorelli, il voit là également, la représentation de celui qui était son prédécesseur dans la réalisation de ces fresques, c'est-à-dire Fra Angelico de Fiesole dont le nom ne semble en rien à ce moment-là lui échapper.
C'est là un phénomène qui, je crois, mérite d'être signalé et que je voudrais, pour terminer, rapprocher d'un court texte qui, lui, date de quarante années plus tard. C'est en 1936, lorsque Freud écrit pour le soixante dixième anniversaire de Romain Rolland ce texte, qui s'appelle «Un trouble de mémoire sur l'Acropole», il en a alors lui-même quatre-vingt et il raconte à Romain Rolland dans ce texte, enfin sa contribution à l'anniversaire de Romain Rolland, et donc de lui raconter combien au cours d'un voyage sur l'Acropole avec son frère, il a eu un sentiment très curieux, Entfremdungsgefühl, sentiment d'étrangeté que tout cela ce n'était pas réel, que ce qu'il voyait n'était pas réel, que c'était bizar¬re, c'était curieux, qu'il n'en croyait pas ses yeux, qu'il en arrivait même à se poser la question de l'existence de l'Acropole et tout ceci l'engage sur l'évoca¬tion du problème de la fausse reconnaissance, du déjà vu, du déjà raconté, c'est¬-à-dire mêlant tout à fait directement le sentiment de la reconnaissance la plus immédiate et la plus intime et la plus sûre. Bref, on pourrait dire, lui et son frère, au sommet de l'Acropole, Freud ne se voit pas dans le tableau et ce qui peut nous paraître éventuellement tout aussi significatif c'est que tout aussitôt, tout aussi directement se trouve invoqué la présence et le regard du père, ceci sous la forme d'un sentiment de piété filiale, sentiment de culpabilité, sentiment de faute chez Freud et puis enfin cette évocation mi-humoristique, mais peut-être aussi mi-tragique qui est celle de cette parole de Napoléon qui dit à son frère joseph, bien sûr au moment de son couronnement, à son frère joseph: « Qu'est-¬ce qu'aurait dit Monsieur notre père, s'il avait pu être là aujourd'hui ? »
Voilà. je m'arrêterai là-dessus.
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L'objet de la psychanalyse
Docteur J. Lacan -J'ai trouvé que ceci, pour n'être pas de l'inédit, illustrait assez bien comme ça rétroactivement - parce que ce sont des choses dont j'ai parlé il y a longtemps, nommément sur le texte concernant Signorelli, j'ai fait une communication à la Société de philosophie, - au temps où je l'ai faite,) e ne pouvais pas mettre en valeur évidemment ces éléments structuraux à ce moment-là, puisque la théorie n'en était point encore faite. Le fait que Melman ait bien voulu se donner la peine de s'apercevoir que cela y est et de la façon la plus articulée est tout à fait de nature à confirmer ce que j'ai pu, soit la derniè¬re, soit l'avant dernière fois, faire remarquer de ce que veut dire ma reprise de Freud dans un cercle redoublé, enfin dans une espèce de deuxième tour qui a ses raisons structurales et vous voyez à chaque point du texte de Freud, nous y trouvons la possibilité, une espèce de commentaire second qui reprend les mêmes éléments dans un autre ordre, dans un autre ordre qui n'est en réalité que la reproduction du premier mis à l'envers. Ce que je vous ai dit par exemple la dernière fois de la correspondance au drame de l'Œdipe, de ce drame de l'aveu¬glement d'Œdipe et de l'aveuglement pourquoi? Pour avoir voulu trop voir, en est une autre illustration.
Enfin, je ne peux ré-indiquer ou plutôt ré-évoquer ces choses que d'une façon allusive, je ne vais pas aujourd'hui reprendre une fois de plus ces mêmes thèmes. Il m'a semblé que ce que Melman a là repris d'une façon très sensible, parce que cela lui était très actuel et qu'il n'a eu aucune peine à en retrouver les repères principaux, valait de vous être présenté à cette occasion. Est-ce que quelqu'un peut avoir justement une remarque complémentaire sur...

J. P. Valabrega -je vais faire deux petites remarques à propos de ce que vient de nous rappeler Charles Melman. La première, je prends les choses par la fin. La première est à propos de l'article... qu'il nous rappelle du souvenir sur l'Acropole, c'est une remarque terminologique, le mot Entfremdung ne peut pas être traduit, enfin n'a pas intérêt à être traduit par étrangeté parce qu'il s'agit là de quelque chose de très intéressant dans ce texte; c'est unheimlich, qui cor¬respond plutôt à l'étrangeté.

Docteur J. Lacan - C'est incontestable que c'est unheimlich qui correspond à étrangeté.

J. P. Valabrega - Mais ce qui est intéressant, c'est que Entfremdung c'est...

Docteur J. Lacan - Commentez, commentez, cela vaut la peine, commentez, comment dans ce texte vous l'entendez comme traduisible par aliénation.

J. P. Valabrega - C'est-à-dire que dans ce texte cela introduit quelque chose qui est tout à fait autre que ce qui a été apporté par Melman, et on pourrait dire que du point de vue diagnostic, on a l'impression que c'est tout à fait autre chose, dans le souvenir de l'Acropole que... -398-

Leçon du 22 juin 1966
Docteur J. Lacan - Parlez plus fort Bon Dieu, parce que c'est tout de même... c'est très intéressant ce que vous dites et tout le monde... personne n'entend.
J. P. Valabrega- Ce qui n'est pas le cas dans le texte de 1886/1889, c'est enco¬re quelque chose d'autre, ça c'est une chose à discuter...
Docteur J. Lacan - Mais discutez-le, comment pouvez-vous soutenir que le terme d'aliénation est présent à propos de ce souvenir de l'Acropole et nommé¬ment pour traduire Entfremdung. Je veux bien que vous le souteniez mais expli¬quez pourquoi ?
J. P. Valabrega - C'est un concept hégélien, l'aliénation.
Docteur J. Lacan - Un instant, je vous en prie, comment concevez-vous le concept hégélien dans quelque chose qui connote un trait vécu, que cet Entfremdung.
J. P. Valabrega -je ne sais comment, il faudrait même...
Docteur J. Lacan - Que Entfremdung puisse correspondre à quelque chose comme la dépersonnalisation, passe encore, ou le sentiment du sosie ou quelque chose, que nous... c'est noté dans le texte comme une impression, enfin c'est une notation phénoménologique, l'aliénation n'est pas... n'a rien à faire avec ça dans Hegel puisque vous invoquez, vous, pas moi, Hegel.
J. P. Valabrega - Je trouve quand même qu'il n'utilise pas là un autre mot qui pourrait, je ne sais pas quel mot allemand pourrait être là pour désigner la dépersonnalisation, quelque chose comme ça, il se trouve tout de même que ce n'est pas ça.
Docteur J. Lacan - Comment pouvez-vous soutenir que l'aliénation qui est vraiment la structure, enfin la plus immanente et en même temps la plus cachée, à tout ce qui est du vécu du sujet soit là tout d'un coup mise saillante dans l'ap¬parence ou bien alors montrant sa pointe d'une façon quelconque qui puisse permettre de l'épingler avec ce terme d'Entfremdung et justement à propos de ce que Freud ressent sur l'Acropole ?
J. P. Valabrega - Oui, attendez, ce n'est pas une raison. Je me demande pour¬quoi il emploie ce mot simplement, ce n'est pas un mot, pas un mot du vocabu¬laire psychiatrique, absolument pas.
Docteur J. Lacan - Mais pourquoi le traduisez-vous par aliénation alors ? Castoriadis.
Castoriadis - Du point de vue étymologique, je crois que Valabrega a raison par rapport à Hegel; je ne crois pas que dans le texte de Freud il s'agit de l'alié¬nation dans ce sens. On dira en allemand sich fremden de quelqu'un qui serait plutôt en zizanie, que la vie a éloigné du ménage. C'est le Fremd dans ce texte, alors il ne faut pas le rapprocher du groupe qui a un autre caractère; je crois que -399-

L'objet de la psychanalyse
ce que Freud veut dire dans le texte c'est qu'il se sent étranger à ce pays, et étran¬ger radicalement. Il ne faut pas lui donner, je crois, la charge philosophique hégélienne de l'aliénation qui est autre chose.
Docteur J. Lacan - Écoutez, cela a une note extraordinairement nette, n'est¬ce pas, il s'agit d'un sentiment que nous appelons dans la clinique psychia¬trique : la déréalisation.
J. P. Valabrega - Pourquoi l'utilise-t-il? C'est ça le problème, c'est un pro¬blème terminologique, moi je ne sais pas, je n'ai pas recherché...
Docteur J. Lacan - Ce n'est pas parce que nous nous trouvons devant un emploi d'Entfremdung qu'on trouve également dans Hegel que nous allons nous mettre, comme ça, à sauter à pieds joints et à dire que la signification que Freud implique dans ce terme d'Entfremdung est une signification hégélienne justement là. Et puis écoutez, dès qu'on parle d'aliénation, tout de même, on sait où on en est, on sait ce qu'on évoque, on sait ce que ça intéresse. Alors si c'est là simplement pour ouvrir une question sans le moindre centimètre qui aille plus loin, je ne demande pas mieux que cela rebondisse mais je veux que vous vous en expliquiez.
C. Stein - Alors, je pense quand même que le point soulevé par Valabrega mérite d'être fouillé.
Docteur J. Lacan - Tout à fait d'accord.
C Stein - je n'ai pas le texte sous les yeux, mais on peut remarquer qu'en français à propos du terme d'aliénation il y a cette même difficulté, c'est que l'aliénation n'évoque pas seulement Hegel et Marx. Elle évoque aussi la folie. Or ce sentiment étrange, appelons-le, si vous le voulez, d'étrangeté, trouvé sur l'Acropole, a quand même quelque chose à voir avec le sentiment d'être fou.
Docteur J. Lacan -je vais vous donner la parole, je vous demande pardon de...
A. Green - Deux choses. Une concernant la remarque de Valabrega, l'autre l'exposé de Melman. La première, je pense que sans introduire le contexte d'aliénation, on est quand même obligé ici à partir de ce terme, de penser que Freud veut dire et en dehors du mot dont il est question par rapport au contex¬te qu'il vit : « ce n'est pas moi qui suis ici, c'est un autre, ce n'est pas moi »; ça, c'est dit en toutes lettres dans le texte. Alors voici concernant le point soulevé par Valabrega. Par rapport à ce qu'a dit Melman, je voudrais apporter une peti¬te précision lorsque tu as dit que le sujet a bien... et est constitué par le fait qu'il va se trouver là devant ce que tu appelais ses pulsions, la faim et l'amour; eh bien, je crois que toute l'ambiguïté de ce texte c'est de montrer que Freud a choisi dans cette alternative et que justement tout le texte parle de la faim en tant qu'il va s'agir du désir et non plus de la faim et que ceci se rattache directement -400-

Leçon du 22 juin 1966
à la parole du père, en tant, que le père lui a dit : cessons avec ces billevesées, il faut manger. Voilà la voie des affaires. C'est pourquoi, j'y verrai donc quelque chose de beaucoup plus nettement marqué par rapport au désir et par rapport justement à ce qui est en jeu dans ce personnage nourricier avec son grand cou¬teau qui n'intéresse plus du tout la faim et qu'il exclut complètement du champ du problème.
Docteur J. Lacan - Comment s'appelle-t-il?
Monsieur Caben - La traduction des textes... le mot Entfremdung est un mot plus simple en allemand, il se traduit très bien par le mot dépaysement, tout le reste n'est que folle interprétation.
Docteur J. Lacan - Bien sûr, dépaysement ou déréalisation, c'est exactement de quoi il s'agit, ce n'est pas du réel.
Monsieur Caben - Vous avez déjà employé la semaine dernière et le mot Entfremdung, c'est être dépaysé et étymologiquement aussi.
Docteur J. Lacan - Qu'est-ce que j'ai employé la semaine dernière?
Monsieur Caben - Entfremden.
Docteur J. Lacan - Sûrement pas.
Monsieur Caben - Dans le sens où vous l'avez traduit par aliénation.
Docteur J. Lacan - C'est une traduction classique.
Monsieur Caben - Oui, mais à mon avis, c'est déjà une interprétation.
Docteur J. Lacan - N'exagérons pas, là non plus, c'est comme si vous disiez que Aufhebung est déjà une interprétation parce que, dans Hegel, cela a le sens de plus qualitativement élevé et que cela peut aussi bien vouloir dire, je ne sais pas quoi... abonnement. Le caractère simplet et cru d'un usage d'un terme n'a pour autant aucune préséance sur les autres usages, n'est-ce pas. J'ai souvent fait remarquer qu'il n'y a pas de préséance de l'usage propre sur l'usage figuré, pour une simple raison d'abord que cela ne veut rien dire, cette différence, mais le côté usuel, disons, de Entfremdung ne suffit pas à donner une prévalence à dépaysement sur son usage philosophique. Bon, à vous. Oui, à vous, bien sûr, naturellement, si vous voulez reprendre la parole.
J. P. Valabrega - Autre chose, moi je ne suis pas d'accord avec ce que vient de dire M. Caben.
Docteur J. Lacan - Moi non plus.
J. P. Valabrega - On peut toujours ramener le sens de n'importe quel mot à un sens non habituel, et qu'il faut prendre dans le sens-là, surtout pas dans Freud. Ce qui ne veut pas dire qu'il y a une signification indirecte, je n'en sais rien. Je pose la question à propos de l'Unheimlich d'une part, dont on a beau¬coup glosé, et de l'Entfremdung.
Docteur J. Lacan - Ecoutez, ne cherchons pas, nous n'allons pas nous éter¬- 401 -

L'objet de la psychanalyse
niser là-dessus. Il est tout à fait clair qu'une référence structurale comme l'alié¬nation est..., jamais personne n'a prétendu voir l'aliénation affleurant sur le plan phénoménologique. Le sentiment d'aliénation, si cela concerne justement l'alié-nation, il n'y a pas de sentiment d'aliénation, sans cela ça ne serait pas l'aliéna¬tion. Vous êtes d'accord? Allons Leclaire, que vouliez-vous dire?
J. P. Valabrega - Au sujet du mécanisme de l'oubli et de la substitution, puisque tout cela tourne autour du mot substitutif et plus généralement de la substitution, alors là le rapprochement avec le souvenir-écran est très important. Parce que l'analyse, - j'ai pu faire une analyse poussée une fois que quelque chose du mécanisme de l'oubli qui pouvait, qui jouait un rôle très important dans une analyse et qui en particulier englobait et se situait précisément aussi là sur les fleurs, parmi toutes ces choses - alors cette analyse a montré qu'en dehors de la substitution définie par Freud, en 98-99, il existe, ceci renvoie à des substitutions qu'on pourrait dire formelles et il apparaît nettement que cela ren¬voie à des substitutions intrinsèques, c'est-à-dire qu'il y a d'autres mots derriè¬re les mots ou les noms particulièrement oubliés et retrouvés, ou non, par les mécanismes de substitution. Il y a une substitution intrinsèque qui a substitué ces mots-là, par exemple les noms des fleurs à d'autres. Par conséquent, la sub¬stitution ici est vraiment un écran.
Docteur J. Lacan - Est vraiment?
J. P. Valabrega - Un écran; le rapprochement est ici tout à fait à creuser... le souvenir-écran est le mécanisme de l'oubli. C'est simplement une remarque que j'émettrais dans le sens de ce que nous avons dit. Voilà.
Docteur J. Lacan - Ce sont néanmoins des choses différentes, n'est-ce pas, nous sommes bien d'accord.
J. P. Valabrega - Certes, mais ça joue le rôle d'écran, c'est fonctionnellement un écran dans l'exemple auquel je pense. Cela veut dire que les noms de substi¬tution renvoient à d'autres noms c'est-à-dire qu'en substitution au niveau même du nom, derrière les noms substitués.
Docteur J. Lacan - Répondez Melman, ce que vous pensez à cela.
Ch. Melman - Non, ce serait s'engager là également dans une grande chose. je pense qu'en tout cas, c'est radicalement différent de ce qui se passe au moment où il oublie le nom de Signorelli, où se présente à lui dans le tableau la figure même du peintre, de façon si précise, avec cette vividité particulière, je crois que c'est tout à fait autre chose.
Docteur J. Lacan - Mais oui bien sûr. Leclaire, non Leclaire, je l'avais dit, il y a un moment qu'il doit parler.
S. Leclaire - C'est un complément à l'analyse du souvenir-écran, un élément pour compléter l'analyse dans la même ligne, à propos de pissenlits, qui jouent -402-

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un rôle central dans ce souvenir-écran. Vers la même époque, il s'occupe de l'analyse du rêve du [...] et par erreur il évoque le pissenlit, à propos d'une autre fleur qui est un mucilage ordinaire. Il ne se trompe pas, le pissenlit désigne bien là pour lui le problème de son énurésie car si ce mot lui est venu, de pissenlit, pour désigner une autre fleur qui était le mucilage, c'est en français qu'elle évoque tous les problèmes de ces incontinences et principalement de ces incon¬tinences d'urine. Sur le jaune et sur la tache jaune qui est au centre et que tu as bien située comme étant au centre du souvenir-écran, je voudrais faire encore cette remarque qui se rapportait aussi à l'auto-analyse de Freud ou à l'analyse de Freud.
C'est un autre passage de la Science des rêves, j'ai déjà eu l'occasion de le signaler, nous trouvons quelque chose de plus singulier, qui fait qu'à la fois le nom allemand de « Löwenzahn » pour le pissenlit et la couleur jaune se trou¬vent rassemblés en un seul terme. C'est comme l'histoire d'un patient d'un col¬lègue qui a longtemps été occupé dans ses rêves par la figure d'un petit lion jaune; or, ce lion jaune, il ne voit absolument pas ce qu'il vient faire dans ses rêves. Ce collègue en parle à Freud et ce n'est qu'au moment où il retrouve, dit¬il, ce lion jaune comme ayant été un de ses jouets favoris, un bibelot de sa mère, qui avait été depuis rangé, que le souvenir du lion jaune ou la présence du lion jaune inexplicable dans les rêves disparaît. je pense pour une autre raison que ce collègue, au lion jaune, il en est comme de ce sympathique collègue, ou de ce sympathique patient dont parle Freud, je pense que c'est lui-même, c'est une hypothèse qui n'a pas encore été vraiment soutenue, simplement que j'avance pour l'instant pour la raison suivante. C'est là-dessus que je m'arrêterai. C'est qu'immédiatement après avoir parlé de ce collègue au lion jaune et de cette petite histoire du lion jaune, il évoque une autre aventure du même collègue, qui est un souvenir d'enfance, ce collègue qui avait été très impressionné du récit qu'on lui faisait de l'exploration de... au pôle et qu'il avait eu cette ques¬tion curieuse qui avait fait rire son entourage et ses frères parce qu'il est nor¬mal à savoir que cette exploration, ce voyage, Reise, était douloureux, ça faisait mal. Car ce collègue avait confondu, étant enfant, avait confondu Reise et reis¬sen, déchirer. C'est à partir de là, et c'est sur ce point que je me fonde pour avancer l'hypothèse que le collègue au lion jaune, c'est Freud lui-même. Car il semble que si nous nous interrogeons là aussi sur la phobie des voyages, quelque chose peut nous apparaître concernant la confusion des voyages et de reissen, déchirer, d'autant que dans l'œuvre freudienne nous trouverons constamment à l'arrière plan ce fantasme fondamental d'avoir à déchirer un voile, d'avoir à dévoiler quelque chose et c'est là-dessus que je veux terminer, car il me semble que cette considération n'est pas étrangère à l'analyse possible -403-

L'objet de la psychanalyse
de ce souvenir-écran. Car là encore il montre au pied de la lettre cette dimen¬sion de l'écran, comme surface, nous avons aussi à prendre en considération ce que tu as fait, ce qui peut être de l'ordre de la déchirure, ou de la traversée de l'écran.
Docteur J. Lacan -je voudrais que vous précisiez votre pensée. Vous pensez que ce que vous venez de dire, Freud le savait, que le sachant il donne tout le texte concernant le rêve où est situé ce lion jaune? Est-ce que lui-même en quelque sorte s'était repéré, si je puis dire, dans cette fonction du lion jaune?
S. Leclaire - Non.
Docteur J. Lacan - Vous ne le pensez pas. C'est important.
S. Leclaire - Je pense qu'il s'est repéré explicitement dans la fonction du déchiré lorsqu'il a soutenu son fantasme de l'inauguration de la plaque com¬mémorant la découverte inaugurale de la Science des rêves où il imagine le jour où cette plaque sera inaugurée et où sur cette plaque est écrit que se dévoila à Freud le secret des rêves. Nous pensons que le terme de dévoilement, de déchi¬rement, d'ouverture est fondamental chez Freud. Mais ce que je veux dire, c'est que dans ce souvenir-écran, du fait même que l'on voit comme transperçant la surface, la couleur jaune et liant cette couleur jaune exactement à ce qui vient après dans l'analyse du souvenir du lion jaune, c'est-à-dire le problème du Reisen- reissen. Je pense qu'est lié à l'évocation de la couleur jaune et à cette prégnance de la couleur jaune, pour Freud disons très consciemment le pro¬blème de..., enfin au moment où il décrit ce souvenir étrange, je ne pense pas du tout que la dimension de la déchirure en tant que telle ou de la rupture chez Freud soit explicite, et je pense qu'au jaune est nécessairement liée cette dimen¬sion de passage à travers ou de transgression, bref ce qui évoque à propos de la transparence de...
Docteur J. Lacan - Je souhaiterais simplement que ceci fut écrit par vous, cher Serge. Déjà ? ça veut dire quoi ?
S. Leclaire - Dans les Cahiers n° 1 ou 2.
Docteur J. Lacan - Parfait, oui parce que j'aurais eu certainement l'occasion d'y revenir, je ne peux pas aujourd'hui, étant donné le temps qui nous reste, nous engager plus loin dans ce débat. Allez.
C. Stein - Mais, je voudrais faire une petite remarque à Leclaire sur le pro¬blème de Reisen et reissen. C'est que le dévoilement est de l'autre [?] et que la déchirure reissen, Riss, soit équivalente pour Freud, c'est une chose qu'il fau¬drait que tu établisses quand même, je ne dis pas qu'il n'en est pas ainsi. Cela demande à être établi; le dévoilement n'évoque pas forcément la déchirure, peut-être aussi pour Freud des éléments pour abonder dans ton sens à moins qu'il... -404-

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Il y a une autre détermination de reissen qui est intéressante et qui est impli¬quée dans ce que tu as dit, c'est de se rappeler que Freud avait demandé si ce voyage « Reise » faisait mal; or « reissen » pas seulement la déchirure, reissen est au sens figuré et employé en allemand, non d'une manière très courante. Et la manière de désigner une certaine douleur qu'on éprouve, donc « reissen » est quelque chose dont il a pu entendre parler autour de lui à propos des douleurs rhumatismales éprouvées par l'un de ses parents ou dans une circonstance ana¬logue et ceci nous donnerait le lien entre le voyage et le danger pour la santé impliqué dans le voyage, la phobie des voyages et l'association avec une déchi¬rure dans le corps.

Docteur J. Lacan - Eh bien! écoutez mes bons amis, ces choses ne seront pas résolues, j'ai vu un vif intérêt à la remarque de Serge parce que nous aurons pro-bablement l'occasion de la réutiliser plus tard, concernant en effet la position de Freud en tant qu'analyste. Voilà il nous reste une demi-heure, je n'aurais pas voulu, c'était du moins mon intention, terminer l'année sans faire quelque chose qui participe de deux registres : d'une part de faire un sort à ce qui a occupé une part importante des séminaires fermés, à savoir la discussion des articles de Stein.
Je ne prétends pas la reprendre. Elle a été faite sur le pied très légitime d'une critique de ce qui pour chacun de ces interlocuteurs leur semblait discordant, quant à leurs sentiments de ce qui se faisait dans la séance, de ce qui se passait, de ce qui venait en premier plan et de ce que Stein, lui, entendait y mettre, à ce même premier plan. Je ne reprendrai pas ces choses qui ont une valeur de dia¬logue toujours utile entre psychanalystes. Néanmoins, il me paraît qu'il y a quelque chose que je suis le seul, en somme, autorisé tout au moins, à pouvoir faire dans les formes qui ne soient pas de censure. Je ne voudrais pas qu'il y ait là d'erreur assurément. Ceux de mes élèves qui sont intervenus, ont justement évité ce point de vue, à savoir: c'est pas conforme à ce que dit Lacan. Et ce n'est également pas dans ce sens, au sens d'une certaine légalité de la démarche que) e me placerai pour intervenir de nouveau auprès de Stein. Je voudrais à ce sujet toucher à quelque chose qui paraît important parce qu'évident, parce que très, très gros, et en quelque sorte ouvrant un problème devant tout le monde et auquel est suspendue toute la portée de mon enseignement.
D'abord le fait de ce qu'on pourrait appeler l'influence de mes formulations, autrement dit ce qu'on pourrait appeler encore à proprement parler le langage de Lacan. Il est bien évident que par exemple on ne se sert de l'Autre, et sur¬tout quand on y met pour plus de sûreté un grand A, que depuis que je lui ai fait jouer un certain rôle. Cela date un texte. Avant que j'en parle, il n'y avait jamais de ce grand Autre nulle part, et même en dehors de la psychanalyse. -405-

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Maintenant, il y en a un peu beaucoup. Et Dieu sait le rôle qu'on lui fait jouer. C'est là-dessus certainement que j'ai les remarques, de ce qui est arrivé à Sartre, les remarques les plus importantes à faire à Stein; et puis il y a autre chose, le problème des rapports entre ce que je dis et ce que je ne dis pas. Là c'est plus complexe. Il est certain que je ne peux pas, quand j'ai commencé à faire mon enseignement, quelles que soient les raisons pour lesquelles j'ai été amené à cette position difficile, il y avait un fort travail à faire pour obtenir un change¬ment radical de tout: de point de vue, de langage, de point de vue sur le langa¬ge, de langage sur le point de vue, ce n'était pas très, très commode. J'ai pris les choses comme elles me semblaient devoir être prises bille en tête, si je puis dire, en abordant la fonction du langage, ou plus exactement le champ du langage et la fonction de la parole. Il a fallu que je martèle cela un certain temps, pour pouvoir donner à mes auditeurs enfin le temps de changer les portants de place, de se repérer par rapport à ça. En d'autres termes, il y a un ordre et il y a des temps.
Je ne suis pas entrain de faire le recueil de mes écrits, comme on le dit. J'écris peu, j'écris peu, il n'en paraîtra pas, environ, je ne sais pas, probablement, le quart restera de côté, alors on a fait comme ça le calibrage chez l'éditeur avec le peu qui reste. Il y en aura dans les six cent cinquante pages. Ce qui nous pose un petit problème de librairie. A cette occasion, je me relis, ce que je ne fais pas souvent, et à la vérité, il m'est apparu que même dans mes premiers textes, il ne peut y avoir aucune ambiguïté concernant l'usage des notions que j'ai intro¬duites au moment où je les ai introduites. C'est ce que les gens qui sont, il y en a quelques uns parmi mes élèves qui me disent quelquefois, c'est ce que les gens désignent en disant : cela y était déjà à telle époque. Ah! comme c'est admi¬rable! Eh bien non, cela n'y était pas, ça n'y était pas. Mais ça prouve simple¬ment une certaine rigueur dans l'énonciation et dans l'énoncé qui fait qu'on ne pouvait guère trouver quelque chose dans le passé sur lesquels, dans la suite, j'ai été obligé de carrément revenir. Les termes ne sont pas toujours les meilleurs. Je veux dire que par exemple, l'usage dans les premiers textes que je fais du mot intersubjectivité est bien celui qui, le seul que je pouvais mettre en usage à l'époque pour la simple raison que je n'avais pas encore établi le jeu à quatre termes qui sont comme je pense que vous vous en êtes aperçus, le grand A, le petit a et les deux S d'une part, chacun la moitié d'un S, des deux S barrés. Parler à ce moment-là de l'intersubjectivité en... ne pas faire fonctionner ça avant que ça ne fonctionne. Il n'en reste pas moins que dès un article qui est à peu près de la même date, puisqu'il a été écrit huit mois après le discours de Rome: l'article sur «Les variantes de la cure-type» que j'ai donné à la demande de H. Ey et d'une équipe de psychanalystes à une Encyclopédie médico-chirurgicale, - il y -406-

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a un certain nombre d'énoncés, tout à fait clairs, qui font intervenir cette fonc¬tion, cette fonction complexe d'une façon suffisante pour rendre tout à fait impossible... je prierai notre cher ami Stein de s'y reporter, c'est dans le début du second chapitre : «de la voie du psychanalyste à son maintien : considéré dans sa déviation».
Je n'aurai pas le temps aujourd'hui de faire la lecture de ce passage, mais je veux simplement le prier de s'y reporter lui-même pour me permettre aujour¬d'hui de lui dire, à lui, - pendant qu'il est là et d'une façon dont je ne pense pas qu'il puisse un seul instant prendre ombrage - que dans son texte sur la situa¬tion analytique, ce langage, ce discours concernant l'Autre avec un grand A est à proprement parler ce qu'il utilise de la façon la plus méconnaissable avec le grand A et l'autre. Eh bien, l'Autre dont je vous parle, l'Autre au sens où c'est le lieu de l'Autre, c'est là où vient s'inscrire la fonction de vérité de la parole et que la relation de « ça parle » au « ça écoute » dont il fait état dans son premier écrit sur la situation analytique mais directement enfin extraite, articulée, n'est-ce pas, de ce qu'il peut sous un certain angle entendre de mon discours. D'ailleurs, en plus, il y a une note qui le reconnaît, il y a une note qui est inter¬calée entre deux autres, l'une où il fait état de l'impulsion qu'il a reçue de spé¬culations de Grünberger sur le narcissisme, n'est-ce pas, et l'autre où il cite très abondamment Nacht à propos de la présence psychanalytique. Il n'est pas ques¬tion que je vienne ici prendre un poids prévalant. Ce que tout le monde peut bien penser et sait que je pense c'est que les positions de Grünberger sur le nar-cissisme sont partiales et erronées. Ce dont d'ailleurs vous prenez vos distances, et que ce qu'a écrit Nacht sur la présence psychanalytique est simplement impudent. J'en ai fait état assez abondamment dans mon rapport sur «La direc¬tion de la cure», pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir. L'important n'est pas là.
L'important est ceci, comment peut-il se faire que ce qui, en somme, est extrait des formules qui peuvent être épinglées, mises entre guillemets dans mon discours sur le « ça parle » sur le « ça écoute », comment peut-il venir s'ad¬joindre, fonctionner, servir à peindre d'une certaine façon de couleurs qui peu¬vent de ce seul fait faire passer pour être les miennes, quel usage peut-on faire de ce discours pour en somme le faire rentrer dans une certaine façon de conce¬voir la situation analytique qui est absolument étrangère à ce discours ? Je ne suis pas entrain de débattre, si elle est fondée, si elle est légitime, ce qui la justi¬fie ou ce qui l'infirme.
Je mets simplement en question ce problème de l'utilisa¬tion possible de mon langage pour servir à la conception de la situation analy¬tique qui lui est radicalement contraire. En effet, cela va loin, n'est-ce pas, et vous y allez vite, partir du « ça parle » qui est le sujet du « ça écoute » qui est -407-

L'objet de la psychanalyse
représenté ici par l'analyste : « ça parle et ça écoute, écriviez-vous page 239, en la séance » et puis ça a l'air de tenir comme ça. Sous prétexte qu'on dit en séan¬ce, le « en la séance » à l'air d'être un lieu suffisant. Il est bien clair d'ailleurs que vous ne vous en tenez pas là et que vous expliquez pourquoi à ce moment-là la séance est quelque chose qui se gonfle aux limites du monde, à proprement par¬ler, comme vous ne manquez pas de l'écrire en y mettant les points sur les i. La page 240, par exemple, je lis ceci, après un bref rappel de certaines similarités que ferait Freud de la séance allant vers... ce qui, entre nous, ne permet pas du tout pour autant d'aller jusqu'au point où vos collègues Fain et David vont de faire du discours du sujet dans la séance quelque chose d'analogue au rêve. Car le rêve, l'endormissement et le sommeil ne sont pas des états analogues. Mais passons ce n'est pas sur le fond que je place la chose.
Je veux simplement vous faire remarquer que cet appareil psychique qui abo¬lit les limites entre le monde intérieur et le monde extérieur, aussi bien du côté du patient que du côté de l'analyste, qui de ce fait, tendent à être fondus tous deux en un. En terme plus précis, écrivez-vous toujours, leurs images tendent à l'association par contiguïté qui caractérise le processus primaire. Donc vous posez d'abord que les deux sujets tendent à être fondus tous deux en un, et à partir de là, la contiguïté qui est en effet une relation essentielle de signifiant à signifiant devient la contiguïté entre les signifiants de l'un et les signifiants chez l'autre. N'est-ce pas de même que dans le rêve, le monde entier est à l'intérieur du rêveur, en c'est un?
Le monde entier est contenu et voici votre raison
« Car on ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini ».

Je répète cette phrase
« On ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini ».

D'une certaine façon, une phrase comme celle-ci est bien de nature à nous faire dire cette chose qui est aussi importante à souligner de l'usage du « ça parle » que je n'ai jamais employé en ce sens. Je veux dire que « ça parle », c'est un moment d'interrogation chez moi « ça parle », c'est comme ça que ça à l'air de se présenter, mais c'est tout de même la question, non pas « ça parle à qui ? » qui est la question qui vous importe, mais la question « qui parle? » pour moi est toujours la question que j'ai accentuée. En fait, dans l'analyse, c'est-à-dire, dans la théorie analytique, la formule qui viendrait très heureusement se substi¬tuer au « ça parle » c'est le « ça dit n'importe quoi ». Je parle dans ce qui est écrit, -408-

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et ça dit n'importe quoi pour une simple raison, c'est que ça se lit en diagonale. Si ça ne se lisait pas en diagonale, enfin je crois que quelqu'un serait arrêté, à ce
« Car on ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini».

Car rien n'est plus concevable. Je vais vous dire pourquoi, vous, vous ne le concevez pas à ce moment-là, c'est parce c'est très légitime pour vous. En effet, vous avez commencé par poser ce processus, cet appareil psychique, qui abolit les limites entre le monde intérieur et le monde extérieur, aussi bien du côté du patient que du côté de l'analyste. Qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que ce problème de l'intérieur et de l'extérieur est en effet quelque chose qui est tout à fait au premier plan de votre préoccupation.
Et tout ce que j'ai fait cette année comme effort pour vous apporter une topologie, c'est pour vous rendre compte disons d'une « forme » qui permet de concevoir justement ces sortes, si on peut dire, d'anomalies appréhensibles qui sont les nôtres à propos de ces problèmes de l'intérieur et de l'extérieur. Seulement, comme c'est la seule chose qui justifie votre texte à cette date, disons comme pour vous, remarquez qu'il y a à un moment quelconque que vous supposez n'être pas basalement celui de la situation analytique, il y a quelque façon équivalente entre cet intérieur et cet extérieur, il en résulte que vous pensez et là, au nom même de cette espèce d'usage propédeutique, on demande de faire des choses..., vous pensez sphère et c'est vrai qu'en un cer¬tain sens, comme je vous l'ai fait remarquer, simplement à propos du cercle, on peut penser topologiquement la sphère comme enveloppant ce qui est à l'exté¬rieur de même qu'on peut dire, puisqu'il suffit simplement de placer cette sphère quelque part, dans un quatrième plan, même si vous placez un cercle sur la sphère, en fait vous délimitez deux zones de la sphère qui sont également à l'intérieur du cercle. Prenez le globe terrestre, faites une large X [?], si vous la faites à l'équateur où est l'extérieur, où est l'intérieur? Ils sont équivalents, vous avez compris.

C. Stein - ...

Docteur J. Lacan -Justement, mon cher, c'est de ça qu'il s'agit. A partir du moment où vous pensez les choses ainsi, il n'y a pas du tout passage, mais équi-valence. Vous posez l'équivalence de ce qui est à l'intérieur et de ce qui est à l'ex-térieur, et c'est pourquoi à partir de là s'il y en a un autre qui est ici, la même équivalence étant posée, ces deux êtres finis, en effet, eux ne peuvent se fondre, premièrement que dans une indifférenciation totale et deuxièmement qui implique la finitude, c'est-à-dire l'extension au monde de leur confusion entre eux.
C'est tout au moins ce que vous écrivez. -409-

L'objet de la psychanalyse
C Stein -je vous en supplie, non, je pense que ce dont il est question là dans mon esprit ce n'est pas de l'équivalence entre l'intérieur et l'extérieur mais l'uni¬té qui résulte de l'abolition de la limite, par conséquent, si on voulait faire une figuration de sphère...

Docteur J. Lacan - En d'autres termes ce que nous avons dit, c'est qu'il ne subsiste aucune limite. je ne vais pas..., c'est à vous en effet d'en décider. Cette absence de toute référence par conséquent, je ne vois pas comment vous pouvez la faire subsister avec quoi que ce soit, enfin, qui soit compatible par exemple avec la poursuite d'un discours. A l'intérieur d'un tout, cette absence totale de référence, n'est-ce pas, c'est un crédit que je vous fais, de penser qu'il reste enco¬re quelque part une structure, un appareil.

C. Stein - je le vois bien comme une situation limite qui ne saurait être accomplie autrement que dans la mort.

Docteur J. Lacan - Mais, écoutez, la science de la situation analytique telle que vous l'établissez, n'est-ce pas une situation que je ne dirais même pas pré¬agonique - car préagonique elle signifierait quelque chose - postagonique, postagonique, enfin, une situation d'après le trépas ? Vous ne pouvez pas soute¬nir une chose pareille. Nous ne sommes pas entrain ici de chercher à faire railler. Ce que je voudrais, c'est simplement faire remarquer que l'accent que j'ai mis dès les premiers temps de mes énoncés sur le caractère absolument déterminant de l'écoute de l'analyste - que je n'ai d'ailleurs pour autant nullement identifié à l'autre dans cette occasion - ça devrait quand même vous inspirer une certai¬ne prudence pour utiliser ce registre des rapports du « ça parle » au « ça écoute » dans une voie qui est très particulière et que je veux essayer de définir.
De quelque façon que vous défendiez ce que vous venez de dire, je vais voir si vous admettez ou non ce que je vais vous donner comme ce qui me semble être le repère où se différencie essentiellement une certaine façon de théoriser la situation analytique qui est la mienne. Il s'agit en fait d'une question très importante puisque c'est toute la question du narcissisme primaire. Qu'est-ce que le narcissisme primaire? je n'irai pas par quatre chemins; le narcissisme primaire au sens où il est usité chez presque tous les auteurs dans l'analyse est quelque chose devant quoi je m'arrête et que je ne peux aucunement admettre sous la forme où c'est articulé. Et maintenant, nous allons essayer de bien pré¬ciser de quoi il s'agit. L'idée que sous un biais quelconque, à quelque moment que ce soit, le sujet, comme vous venez de le dire, vous m'en donnez plus alors que je n'en avais même sous la main, n'est-ce pas perdre ses limites ? Et que vous le souteniez ou non avec la terminologie empruntée à mon abord de ce qui se passe dans le discours, le langage, dans l'intervention de la parole, ceci n'y change rien. -410-

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Le seul fait que vous admettiez que c'est concevable, que c'est possible, je veux dire que c'est possible d'une façon qui nous intéresse, c'est-à-dire dans ce qui est accessible, il ne s'agit pas de savoir si c'est possible théoriquement, si ça nous intéresse en tant qu'analystes, à savoir, si en tant qu'analystes nous avons à tenir compte de ça, en d'autres termes, si l'action, si le champ analytique, si la situation analytique, comme vous dites, est dans une dimension compatible avec ça. je dis elle est incompatible car la situation analytique comme telle entre le sujet parlant et écoutant fait intervenir et maintient une structure qui est tout à fait étrangère à la possibilité de quelque façon que vous vouliez la concevoir de cette perte de toute limite.
La situation analytique est une situation extrêmement structurée, tout ce que vous pouvez amener comme témoignages de ce qui ressemble chez le sujet, à ce que vous appelez expansion narcissique, ce sont des notations phénoménolo¬giques et qui ne sont nullement fondées dans quelque rapport que ce soit, arti¬culables dans le réel, dans ce qui est là dans la situation. Je vais bien appuyer les choses pour bien voir les choses, que vous conceviez ce dont il s'agit parce qu'en fin de compte, c'est du sens même de mon enseignement là qu'il s'agit. Il faut tout de même (dans quel registre?) cet espèce de retour (à quoi ?) non pas bien sûr à ce stade antérieur au sujet, nous ne voyons jamais personne régresser comme ça à l'état petit enfant même d'une façon métaphorique. Ce qui permet de s'exprimer ainsi, c'est qu'il existe des techniques, des ascèses dans lesquelles le sujet essaie. Et effectivement de repérer une remontée qui n'est pas une remontée dans le champ temporel du monde qu'il a parcouru de son passé, mais une remontée, si l'on peut dire, à ce que j'appellerai un état indifférencié de l'être, et qu'il y a pour ça des techniques, il y a une sorte, une façon d'articuler, de manipuler le rapport du sujet à sa propre conscience pour qu'il ait le senti¬ment d'arriver ainsi à dépasser quelque chose des limites du monde. C'est une régression qui est, - je ne veux pas bien sûr, je ne prétends pas en faire dans ces quelques mots la théorie - c'est une régression qui est une régression de l'ordre de l'être et qui peut espérer ainsi, si tant est que c'est visé, [être un mouvement] pour [?] arriver à une position dans l'être qui soit plus radicale. C'est la seule chose qui justifie les énormités que nous trouvons dans nos textes sur ce sujet c'est cette espèce d'existence en écho, de cette technique de remonter vers, c'est ce qu'on appelle les états multiples ou les états radicaux de l'être.
Mais ce que nous cherchons, mon cher, quand même, il ne faut tout de même pas oublier que cela n'a absolument rien à foutre avec ça. je l'ai souligné [c'est caractérisé par] des traits tout à fait manifestes, nécessitant premièrement d'abord des choses pour se lancer dans cette sorte d'ascèse. Le premier pas exigé en quelque sorte au seuil, c'est une purification du désir et qu'ensuite ça procè¬- 411 -

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de par quoi ? Par la voie d'une recherche que j'ai après tout articulée en son temps, même si vous n'avez jamais eu à rapprocher ces deux registres. Je l'ai fait quelque part dans cette «causalité psychique» sur laquelle j'ai jaspiné devant un auditoire, en ce moment-là, autrement opaque, qui peut l'être resté depuis.
« Quand l'homme cherchant le vide de la pensée s'avance dans la lueur sans ombres de l'espace imaginaire en s'abstenant même d'attendre ce qui va en surgir, un miroir sans éclat lui montre une surface où ne se reflète rien ».

C'est moi qui ait écrit cela. Comme illustration de quelque chose qui concer¬nait à proprement parler la limite du stade du miroir. Certainement pas comme un chemin, comme un sentier qui fut celui qui appartient à notre expérience de psychanalyste. Il n'a rien à faire avec la situation analytique, c'est l'indication par ici la sortie vers d'autres techniques. Et il y a beaucoup de choses dans cette phrase. C'est une de celle, quand je me relis, dont je me félicite de la rigueur que j'ai su y mettre, car il n'y a pas un seul de ces mots qui ne soit utilisable, y com¬pris ce que je n'aurai pas le temps de faire aujourd'hui : l'idée que vous vous faites de ce qu'il y a derrière le mot « attendre »... Mais laissons!
Nous, ce qui nous intéresse c'est très précisément le désir et nous restons attachés à ce point où ce qui est mis en question, c'est ce qui résulte du fonc¬tionnement de la présence de l'enracinement du sujet dans le désir et de ce qui en résulte. Nous pouvons le faire car articuler une structure qui en rend comp¬te et dont toute difficulté quant à sa recherche consiste précisément en ceci, que cette structure qu'on peut articuler théoriquement n'est à proprement parler pas articulable en tant que cela serait le désir qui s'avouerait, qui se dirait. S'il n'y avait que cette différence, il y aurait aucune espèce de problème analytique. Il y a donc une confusion tout à fait radicale à faire intervenir comme élément constituant cette situation qui est toujours et de plus en plus armaturée de la découverte que vous alliez faire de façon dont l'incidence chez un sujet qui est en proie à ces conséquences de sa position de désir que sont pour nous les symptômes des différentes formes de structures subjectives auxquelles nous avons affaire et qui sont des structures que nous objectivons.
Ce qui nous différencie de n'importe quelle autre objectivation scientifique, c'est que pour l'objectiver, nous sommes forcés, nous et notre désir, de nous mettre dedans. Cela n'en est pas pour autant une visée inatteignable de pouvoir objectiver ce qu'il en est du désir humain en tant que psychanalyste, c'est-à-dire en tant que quelqu'un ayant lui-même cette expérience du désir la fait interve¬nir dans le jeu même de l'investigation. Vous voyez à quel point nous sommes loin de quoique ce soit qui se place dans ce champ, que vous l'appeliez de -412-

Leçon du 22 juin 1966
régression ou de n'importe quoi d'autre, d'expansion, qui noie toutes les arti-culations, qui à proprement parler nous fait passer dans une visée, dans un champ ouvert qui est absolument étranger à celui que nous avons à parcourir.
C'est cette manipulation, c'est dans la mise en jeu de ces ressorts du désir, en tant que nous les connaissons, que nous obtenons les résultats thérapeutiques et pour ce faire nous n'avons pas absolument besoin de savoir ce que j'en dis. En d'autres termes, on peut faire des cures valables d'ailleurs avec les idées les plus aberrantes sur ce dont il s'agit dans l'analyse. Mais il y a un autre temps qui est celui-ci: c'est que pour être psychanalyste, c'est une autre question, être un psy¬chanalyste c'est faire une psychanalyse en sachant ce qu'on fait. Il y a en tout cas un temps où il devient absolument alors indispensable que ce repérage soit strict, c'est pour faire un psychanalyste. Vous voyez les temps : faire une psy¬chanalyse, être un psychanalyste ou faire un psychanalyste ce n'est pas la même chose. Ça a des exigences théoriques qui sont de niveaux différents. Il n'en reste pas moins que cela ne veut pas dire que les théories sont plus ou moins vraies, selon le niveau; il y a un niveau où la référence théorique est valable et un autre où elle n'a aucune importance. Mais faire état par exemple de ces sentiments d'expansion narcissique comme de quelque chose qui aurait un statut quel¬conque de référence possible, c'est aller tout à fait à l'encontre de ce qui doit pour nous, dans l'opération pratico-théorique, être notre visée. Ces sentiments de fusion, d'union et de deux en un, avec pour conséquence que c'est l'espace entier qui s'y englobe et que dieu sait pourquoi devient à ce moment-là, ou reste encore être la séance, c'est quelque chose dont nous connaissons bien sous la plume de Freud la connotation dans la lettre à Romain Rolland, il parle du sen¬timent océanique. Dieu sait que s'il y a quelque chose qui répugne à la pensée de Freud, c'est bien toutes références qui donneraient un accent de valeur quel¬conque à quoique ce soit qui soit éprouvé dans cet ordre.
Vous me direz, il se réfère à une certaine expérience organique, c'est précisé¬ment là toute la question, c'est que cette référence organique, elle est hypothé¬tique, elle n'a nullement à rentrer en ligne de compte dans ce qui est à propre¬ment parler la structure de l'expérience. Elle est un pense-bête, elle est quelque chose qui est là, on peut s'imaginer qu'il doit y avoir une... ancestralité de ce quelque chose dont nous nous servons maintenant. Cela n'a strictement du point de vue qui est le nôtre, à savoir de ce qui fonctionne, aucun intérêt. Les sentiments d'expansion narcissique et ce qui s'en suit et tout ce que vous citez comme étant quelquefois, très souvent d'ailleurs, le mouvement, va, ceci est très remarquable mais rare, ajoutez-vous, n'est-ce pas, ou bien c'est rare mais exem¬plaire, vous sentez combien les références que vous donnez pour donner cette subsistance à la situation analytique comme étant cette place, cette situation, - 413-

L'objet de la psychanalyse
indifférenciation, qui vous le dites bien n'est qu'un des pôles de la situation ana-lytique. C'est vrai, c'est vrai, mais même à la placer comme pôle, vous faussez tout ce que vous pouvez ensuite en déduire. Je veux dire que vous ne pouvez rien en tirer qui soit valable, considérant, concernant la fin et le progrès de la situation analytique.
Je regrette d'avoir aujourd'hui trop peu de temps de parler, puisque cela s'est étendu selon mon vœu d'ailleurs. Je reviendrai dans la suite sur ce que, par exemple, peut consister votre usage absolument abusif du terme de masochis¬me, abusif après ce que j'en ai articulé après le Kant avec Sade. Vous devez tout de même savoir que le masochiste ne peut aucunement être défini, ni souffrir, à avoir du plaisir dans la souffrance, ni souffrir pour le plaisir. On ne peut articu¬ler le masochiste qu'à faire entrer en jeu les quatre termes que j'ai apportés et que la fonction de l'objet a en particulier y est absolument essentielle. Je crois que l'important de ce que je vous ai apporté cette année concernant l'objet a, permet parfaitement de vous faire concevoir ce qu'il peut être repéré à la place anciennement réservée au narcissisme primaire. C'est de voir ce qu'il y a sous le narcissisme, le narcissisme du stade du miroir, voilà le seul narcissisme primai¬re; le narcissisme secondaire dans mon vocabulaire, pour repérer les choses, c'est celui qui survient autour de la crise du surmoi. Quant à ce narcissisme pri¬maire il a en effet quelque chose que nous pouvons trouver dessous, c'est ce que j'appellerai, si vous voulez, juste pour aujourd'hui, ça m'est venu comme ça, en prenant mes notes ce matin, le narcissisme dévoilé. Je peux dire en effet que sous le narcissisme primaire, il y a à dévoiler la fonction de l'objet a. Mais rien d'autre qui permette de conjuguer d'aucune façon le narcissisme primaire au sens où s'est usité couramment dans la théorie analytique l'autoérotisme du narcissisme primaire. De même que ce sentiment océanique auquel je me référais tout à l'heure, tel qu'il est en usage chez la plupart des auteurs, n'est rien que ce quelque chose qui reste confus parce qu'il n'y a rien à en tirer et qu'il ne peut s'articuler que de la façon dont j'ai posé la question à la fin de mon discours de cette année.
A savoir, ce que je vous ai situé du rapport du sujet à la jouissance en tant que c'est nécessairement le rapport à une question posée au lieu de l'Autre qu'elle peut par lui être abordée. Qu'il construise, qu'il fantasme à propre¬ment parler quelque chose à la place de cette jouissance qui sur le schéma que je vous ai donné est à proprement parler à situer en arrière du sujet par rap¬port à ce qu'il vise, c'est-à-dire sa réalisation en ce lieu de l'Autre en tant qu'elle passe par la chute de cet objet a, de ce point de jonction qui est le sien avec l'Autre. Cette année tous les éléments ont été préparés pour donner topologiquement le sens le plus précis à ce rapport de $, de petit a et de grand -414-

Leçon du 22 juin 1966
A. Que tout ceci soit en quelque sorte commandé par ce rapport d'aversion du sujet par rapport à la jouissance qu'il a littéralement à conquérir par l'ex¬ploitation de tout ce qui l'en défend, de tout ce qui l'en sépare. C'est ce que vous faites surgir, en effet, à un moment quand vous parlez de cette angoisse tout d'un coup intolérable qui l'agite devant l'imminence de ce qui pourrait, dans ce que vous dites, être à la place de ce que j'exprime concernant la jouis¬sance. Mais vous ne justifiez en rien, pourquoi le surgissement de cette angois¬se, s'il l'a comme ça déjà, baignant dans l'union universelle, pourquoi l'an¬goisse surgirait-elle, Bon Dieu ? L'angoisse surgit précisément de ceci, c'est que la question sur la jouissance ne lui vient que du désir de l'Autre et que ce désir de l'Autre dans certains tournants est absolument énigmatique parce qu'il laisse transparaître toute l'énigme de la jouissance dont il s'agit. J'ai assez articulé de choses là-dessus pour ne même pas pouvoir aujourd'hui en faire, si brièvement que ce soit, état.
Vous devez concevoir qu'il y a quelque chose, si nous voulons arriver à un parler efficace, à un discours rigoureux qui doit absolument mettre entre paren¬thèse ce mythe de la fusion primitive qui était le véritable point d'attraction, centre de polarisation pour tout ce qui dans la pratique analytique se présente comme ayant une valeur réductive, une valeur de la régression. La cristallisation de l'analyse dans le rapport seulement enfant-mère, dans la thématique de la frustration, dans le registre de la demande à son origine, dans cette espèce de rêve de paradis premier à retrouver n'a absolument rien à faire avec quoique ce soit ni dans les visées, ni dans l'origine, ni dans la pratique de l'analyse. Là-des¬sus, il y a vraiment une limite à trancher [d'avec ce] qui pourrait conserver enco¬re quoique ce soit du mirage, tel qu'il fut à ce titre d'utilisation dans la psycha¬nalyse et qui n'a absolument rien à faire avec ce que j'enseigne et ce que j'essaie pour vous de construire. Bon, il est très tard, je regrette que tout ceci puisse prendre une parole, un air si bâclé, mais au moins, vous aurez eu là-dessus quelques affirmations tranchantes dont vous ferez ce que vous pourrez. L'année prochaine donc, avec la logique du fantasme, nous aborderons des choses qui nous permettront aussi bien de justifier comment un certain nombre de constructions peuvent se perpétuer dans l'analyse et les lier une par une, à tel ou tel type d'erreur dans la conduite analytique.

C. Stein -J'aurais bien voulu vous répondre.

Docteur J. Lacan - Répondez, répondez, répondez, il a droit de réponse. Oui, oui, oui, qu'il réponde, parce qu'on a toujours le droit de répondre.

C Stein - Partiellement mais de manière très simple. Or, je dirai première¬ment que quand vous me faites en somme le procès que je fais moi-même à Grünberger. Je vois bien dans la régression..., je crois que vous n'en tenez pas -415-

L'objet de la psychanalyse
compte, vous m'opposez ce que j'oppose à Grünberger récemment que le nar-cissisme est une instance autonome et le moteur de la cure. Or comme vous le savez en ce n'est pas mon point de vue.
Docteur J. Lacan - Ça c'est vrai. je n'ai pas dit que ce fut le moteur.
C. Stein - Alors pour moi les coordonnées de la situation analytique sont celles des deux mouvements du refoulement et de la régression, disons plutôt de la régression que du refoulement, la régression vient en premier. Qu'est-ce que ça veut dire? je m'en réfère au premier schéma de l'appareil de l'âme ou de l'ap¬pareil psychique de Freud, n'est-ce pas. je n'entre pas dans le détail, nous avons ici des perspectives venues du monde extérieur, et nous avons ici des percep¬tions endopsychiques, de... ou de conscience. Or dans une note, Freud nous dit, qu'on comprend où se déroule et où se situe cet autre schéma qui est celui du rêve, il faut comprendre que cet appareil peut s'enrouler sur lui-même, il donne donc quelque chose comme ceci.
Docteur j. Lacan - Il a fait la bande de Moebius, déjà?
C Stein - Si ont fait donc ce mouvement, il est bien entendu que ces deux flèches viennent ici se superposer, donc il y a abolition de ces distinctions qui sont tout à fait centrales à travers toute la métapsychologie freudienne de la dis¬tinction entre les représentations endopsychiques et les représentations venues du monde extérieur. Régression topique, pour moi, le mouvement de la régres¬sion topique est celui qui fait l'abolition de la distinction entre les représenta¬tions endopsychiques et les représentations extérieures par l'enroulement de l'appareil. Le mouvement inverse, l'ouverture de cet appareil est donc corres¬pondant au mouvement du refoulement pour des raisons que je ne peux rappe¬ler maintenant. Ça a été le premier point.
Alors deuxième point, j'en viens maintenant à votre système topologique. Cette topologie est faite pour rendre compatible ce que vous... Quand vous avez fait ça cela n'a aucunement la conséquence que le sujet devienne infini ou fondu avec qui que ce soit. Il reste ce qu'il est, un... Alors je vous prie quand même de bien vouloir noter une chose, c'est que je n'ai jamais dit qu'aucun des deux mouvement ne pouvaient s'accomplir complètement et que tout le jeu était dans l'oscillation entre ces deux tendances. Vous m'attribuez l'idée que cette fer¬meture, cette régression vers le narcissisme primaire puisse s'accomplir, or je précise bien qu'il ne saurait être question qu'elle s'accomplisse.
Docteur J. Lacan - Vous dites qu'elle est constituée par la situation analy¬tique.
C Stein - Non.
Docteur J. Lacan - Que la séance part de là, à savoir... écoutez, je vais vous
dire un mot qui nous différencie, je vois bien ce que vous pouvez me dire pour -416-

Leçon du 22 juin 1966
vous défendre, que vous avez installé par rapport à ça, forcément, un autre pôle. Si vous n'avez pas mis d'autre pôle, mais il n'y aurait jamais aucune raison qu'ils sortent de leur ciel bleu. Moi, ce que je vous dis et qui nous différencie, c'est quelque chose qui peut s'exprimer de la façon suivante : l'Autre n'est en aucun cas un lieu de félicité.
C Stein - Je ne crois pas qu'il s'agit de me défendre mais pour répondre, donc vous me prêtez malgré tout l'idée, vous en convenez aussi que je n'ai pas précisé que cette régression pourrait s'accomplir mais ce que l'ordonnance même de la situation analytique, telle qu'elle est proposée par le psychanalyste induit chez le patient, c'est justement le mythe du paradis perdu en tant que mythe justement, tout tourne autour de là. Moi je ne dis pas qu'on atteint le paradis pendant la séance d'analyse, mais qu'on se sent, qu'on se sent appelé à l'atteindre et que le mouvement d'angoisse vient justement marquer l'arrêt dans cette affaire. L'avantage...
Docteur J. Lacan -je prends là-dessus position. Je suis radicalement opposé à ce que nous puissions considérer comme sain de faire fonctionner d'aucune façon dans notre théorie a fortiori dans notre pratique, un mythe quelconque de cet ordre. Ce n'est pas le paradis qui est perdu. C'est un certain objet.
C Stein - Il est possible que le paradis perdu soit incarné par ce certain objet. Le paradis perdu, il en est tout de même question tout au long de l'auto-analy¬se de Freud, elle tourne autour de cela d'un bout à l'autre. Je continue: l'incon¬vénient de cet enroulement, c'est qu'il aboutit à quelque chose qui est informe, qui n'existe pas.
Docteur J. Lacan - Ce n'est pas vrai du tout, c'est tout ce que je vous enseigne, ma topologie est tellement précise que vous ne pouvez pas y faire une coupure sans que cela ait des conséquences absolument mathématiques. Vous ne pouvez pas!
C Stein - N'empêche que pour le montrer mathématiquement, il faut ce que vous avez introduit, il faut cette mitre, ce cross-cap. Ceci est d'une manière plus rationnelle au point de vue mathématique de représenter les conséquences de cela, je crois; non, vous êtes d'accord?
Docteur J. Lacan - C'est une manière tout à fait rigoureuse. C Stein - Alors que celle-là n'est pas rigoureuse!
Docteur J. Lacan - Ce n'est pas une raison pour que vous disiez que c'est la confusion. La confusion dans le schéma, peut être et encore, il est très clair ce schéma. C'est une fente.
C. Stein - Attendez, maintenant je vais vous poser une question.
Voilà donc... ces deux sphères. Je crois qu'il n'existe en mathématique aucun système de transformation qui permette de faire coïncider leur surface. -417-

L'objet de la psychanalyse
Docteur J. Lacan - A ces sphères? Oh! mon cher ami... Ne vous avancez pas là-dessus, parce que là-dessus vous n'en savez pas lourd. A la seule condition d'avoir une quatrième dimension, vous pouvez retourner la sphère comme un gant sauf si elle est...
C. Stein - Si nous avons deux êtres comme ceci, n'est-ce pas, là je vous pose la question, mais je suppose que sans passer par aucune quatrième dimension on peut superposer leurs deux surfaces.
Docteur J. Lacan - Si je vous ai appris la bouteille de Klein cette année, c'est parce qu'une bouteille de Klein est exactement faite, vous pourriez aussi la représenter comme ça... Si vous voulez une sphère avec... Une bouteille de Klein équivaut à ça. Je n'ai pas eu le temps de vous l'expliquer encore parce que c'était évidemment un peu difficile, déjà de vous faire comprendre que c'était la bouteille de Klein-, si tant est que j'y suis arrivé!
C. Stein - En somme la particularité de cette représentation dont je vous par¬lais, c'est qu'elle n'a pas un intérieur et un extérieur et qu'il n'y a pas de repré¬sentations endopsychiques et de représentations externes. Or vous avez dit une fois et je pense que vous continuez à le dire, que nous devons considérer, nous représenter l'inconscient comme une surface infiniment plate. Cette surface, c'est celle-ci, or je crois c'est que, moi, j'aurais tendance à dire que cette surface est la surface sur laquelle vient s'inscrire tout ce dont nous pourrons rendre compte concernant les processus qui se déroulent au cours de l'analyse et que vous ne tenez aucun compte effectivement des..., vous basant sur le point de vue mathématique. Ces mathématiciens ne s'intéressent pas au volume. Or si vous voulez, ce que je pense et que sur votre surface, pour moi, ce que vous dites être l'inconscient, c'est la surface sur laquelle j'inscris ce que nous pouvons en dire de l'inconscient mais je crois que là où nous nous séparons peut-être ou provisoirement c'est que, moi, je fais un sort au volume que ces deux êtres déli¬mitent, or ces deux êtres finis délimitent deux volumes intérieurs et l'espace extérieur.
Docteur J. Lacan - Oui c'est comme ça, c'est bien ce que je disais.
C. Stein - Bon! Cet être n'est pas fini, au sens où il ne délimite pas un volu¬me intérieur et un volume extérieur. Or, ces deux êtres finis, il faut d'abord les transformer, en ceci, pour pouvoir ensuite les faire coïncider.
Docteur J. Lacan - C'est tout à fait impossible.
C. Stein - C'est impossible ?
Docteur J. Lacan - C'est impossible, il faut transformer l'un à l'autre. Il faut choisir son modèle.
C Stein - C'est ce que je dis.
Docteur J. Lacan - Il faut choisir son modèle et ce que vous exprimez là... -418-

Leçon du 22 juin 1966
C Stein - Quand je dis transformation, ce n'est pas une transformation mathématique, il s'agit de changer de système de référence.
Docteur J. Lacan - Tout à fait.
C Stein - Or le système de référence qui est celui de l'aboutissement du refoulement est celui-ci et le système de référence de l'aboutissement de la régression topique est celui-là. C'est seulement dans ce système de référence que nous pouvons faire coïncider deux êtres et nous voyons bien quand dans leur coïncidence ils ne sont pas finis. Et dans le système de référence où ils sont fixés, ils ne peuvent pas coïncider et j'opère avec ces deux systèmes de référen¬ce comme étant les deux pôles. Les deux pôles de représentation entre lesquels se déroule l'opposition entre le mouvement de la régression et le mouvement de refoulement qui est...
Docteur J. Lacan -je ne sais pas si on a bien entendu ce que vous venez de dire comme je l'ai entendu moi-même et nous ne pouvons pas indéfiniment prolonger, vous ne pouvez pas articuler plus clairement que vous conservez simultanément deux systèmes de références complètement incompatibles l'un avec l'autre.
C. Stein - Absolument.
Docteur J. Lacan - Bon. C'est ce que voulais vous faire dire.
C Stein - Et je crois que c'est cette double conservation qui nous a introduit dans le registre de l'imaginaire.
-419-


Tables des matières





Ont participé
à l'établissement du texte de cette édition privée des séminaires de Lacan, les membres suivants de l'Association Freudienne Internationale.


Tableau : Les Ménines





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