SÉMINAIRE 6 -LE DESIR ET SON INTERPRETATION (1) | Jacques LACAN

| quinta-feira, 4 de fevereiro de 2010
L'établissement du texte de ce séminaire s'est révélé tout particulièrement dif¬ficile. Ce n'est pas ici le lieu de développer les motifs nombreux qui en rendent compte. Indiquons cependant que les importants commentaires de Lacan sur le texte d'Ella Sharpe et sur celui d'Hamlet qui occupent un grand nombre de leçons s'accompagnent de fréquentes inexactitudes dans les citations et de traductions souvent très libres. Elles sont évidemment à respecter mais, de ce fait, il nous a paru opportun de donner en annexe le texte intégral d'Ella Sharpe sur lequel s'appuie Lacan avec une nouvelle traduction au plus près du texte, parfois même aux dépens de sa qualité littéraire, ainsi qu'un appareil de notes beaucoup plus important que celui que nous donnons habituellement. On y trouvera, en parti-culier, la version de Letourneur à laquelle Lacan se réfère le plus souvent. La numérotation du texte anglais est celle de la version d'André Lorant parue en 1988 chez Aubier en édition bilingue. Rappelons que celle d'Yves Bonnefoy est contemporaine du séminaire.










VERSION AFI
DESIR 58-59
AFI

LE DESIR
ET SON INTERPRETATION

SÉMINAIRE 1958-1959



Publication hors commerce Document interne de l'Association freudienne internationale et destiné à ses membres






Table des matières, p.2 et 536
Avis au lecteur, p. 7 et 8
Début, p. 9















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Table des matières

Avertissement....................................................................................……........... 7
Leçon 1 (12 novembre 1958) ............................................................................... 9
Leçon 2 (19 novembre 1958) .................................................................…......... 31
Leçon 3 (26 novembre 1958) .............................................................................. 49
Leçon 4 (3 décembre 1958) ................................................................................. 69
Leçon 5 (10 décembre 1958) ............................................................................... 89
Leçon 6 (17 décembre 1958).............................................................................. 107
Leçon 7 (7 janvier 1959)..................................................................................... 123
Leçon 8 (14 janvier 1959)................................................................................... 141
Leçon 9 (21 janvier 1959)................................................................................... 161
Leçon 10 (28 janvier 1959)................................................................................. 181
Leçon 11 (4 février 1959) ................................................................................... 201
Leçon 12 (11 février 1959) ................................................................................. 221
Leçon 13 (4 mars 1959) ...................................................................................... 241
Leçon 14 (11 mars 1959) .................................................................................... 257
Leçon 15 (18 mars 1959) .................................................................................... 279
Leçon 16 (8 avril 1959) ...................................................................................... 301
Leçon 17 (15 avril 1959).........................................................................…........ 317
Leçon 18 (22 avril 1959).........................................................................…........ 335
Leçon 19 (29 avril 1959)..........................................................................…....... 353
Leçon 20 (13 mai 1959) .........................................................................…........ 371
Leçon 21 (20 mai 1959) ........................................................................…........ 389
Leçon 22 (27 mai 1959) ..............................................................…........…....... 407
Leçon 23 (3 juin 1959).................................................................…................... 425
Leçon 24 (10 juin 1959)...............................................................…................... 441
Leçon 25 (17 juin 1959)...............................................................…................... 457
Leçon 26 (24 juin 1959)..............................................................…..................... 477
Leçon 27 (ter juillet 1959) .........................................................…...................... 493
Ella Freeman Sharpe, L'Analyse des rêves. Manuel pratique destiné
aux psychanalystes. Traduction française du chapitre v .....…………....…..... 511
ID., ibid., texte original...........................................................................…...... 524

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Avis au lecteur


L'établissement du texte de ce séminaire s'est révélé tout particulièrement dif¬ficile. Ce n'est pas ici le lieu de développer les motifs nombreux qui en rendent compte. Indiquons cependant que les importants commentaires de Lacan sur le texte d'Ella Sharpe et sur celui d'Hamlet qui occupent un grand nombre de leçons s'accompagnent de fréquentes inexactitudes dans les citations et de traductions souvent très libres. Elles sont évidemment à respecter mais, de ce fait, il nous a paru opportun de donner en annexe le texte intégral d'Ella Sharpe sur lequel s'appuie Lacan avec une nouvelle traduction au plus près du texte, parfois même aux dépens de sa qualité littéraire, ainsi qu'un appareil de notes beaucoup plus important que celui que nous donnons habituellement. On y trouvera, en parti-culier, la version de Letourneur à laquelle Lacan se réfère le plus souvent. La numérotation du texte anglais est celle de la version d'André Lorant parue en 1988 chez Aubier en édition bilingue. Rappelons que celle d'Yves Bonnefoy est contemporaine du séminaire.
Le principe reste en effet toujours le même, fournir un texte au plus près de ce qui a été articulé par Lacan, avec ses suspens, ses incorrections syntaxiques, voire ses erreurs, c'est-à-dire un texte destiné à la formation des analystes. C'est donc avant tout un instrument de travail.
En ce qui concerne le graphe dit,, du désir », il est évident que Lacan l'amène sous des formes parcellaires en de nombreux endroits, lui faisant subir de nom¬breuses petites modifications destinées à faire valoir simultanément son utilité et ses limites. C'est dire que le commentaire prime et c'e st lui qui a déterminé le choix de ceux que nous avons retenus.
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La complexité du texte nous a amenés à utiliser au maximum les possibilités de la typographie. En voici les caractéristiques.
Les italiques:
- références bibliographiques (livres, articles, etc.); - mots étrangers;
- mise en relief des différentes occurrences de l'emploi d'un mot par Lacan (par exemple: ne discordantiel, on).
Les crochets [ ]
Lorsqu'il y a des points de suspension entre crochets, [...], il s'agit d'un mot manquant.
Lorsqu'il y a un mot entre crochets, [code], il s'agit
- d'un mot proposé à la place d'un blanc dans la sténotypie; - d'un mot ajouté pour faciliter la lecture;
- ou d'un mot changé quand nous avons conclu qu'il avait été mal entendu, par exemple échine à la place d'échelle.
Les apostilles *
Indiquent un mot ou un fragment de phrase incompréhensible que nous n'avons pas réussi à élucider.
Les guillemets anglais " ":
- indiquent la traduction d'un mot ou d'une phrase;
- soulignent un mot, un exemple grammatical, une expression; - indiquent une citation approximative de Lacan.
Les guillemets romanés « »:
Indiquent les citations exactes extraites des textes cités par Lacan, que nous avons pu retrouver et vérifier.
Le texte des rêves et leurs commentaires
Nous avons été amenés à mettre en relief les différentes parties du texte de la façon suivante:
- le texte même du rêve en « italique + gras » ;
- les associations se rapportant au rêve en « gras » ;
- le commentaire de Freud ou d'Ella Sharpe entre « ».
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Leçon 1, 12 novembre 1958


Nous allons parler cette année du désir et de son interprétation.
Une analyse est une thérapeutique, dit-on. Disons un traitement, un traite¬ment psychique qui porte à divers niveaux du psychisme sur d'abord, ça a été le premier objet scientifique de son expérience, ce que nous appellerons les phé¬nomènes marginaux ou résiduels, le rêve, les lapsus, le trait d'esprit (j'y ai insisté l'année dernière); sur des symptômes d'autre part, si nous entrons dans cet aspect curatif du traitement, sur des symptômes au sens large, pour autant qu'ils se manifestent dans le sujet par des inhibitions, qu'elles sont constituées en symptômes et soutenues par ces symptômes.
D'autre part, ce traitement modificateur de structures, de ces structures qui s'appellent névroses ou neuro-psychoses que Freud a d'abord en réalité struc¬turées et qualifiées comme "neuro-psychoses de défense", la psychanalyse, intervient pour traiter à divers niveaux avec ces diverses réalités phénoménales en tant qu'elles mettent en jeu le désir. C'est nommément sous cette rubrique du désir, comme significatifs du désir que les phénomènes que j'ai appelés tout à l'heure résiduels, marginaux, ont été d'abord appréhendés dans Freud, dans les symptômes que nous voyons décrits d'un bout à l'autre de la pensée de Freud. C'est l'intervention de l'angoisse, si nous en faisons le point clé de la détermi¬nation des symptômes, mais pour autant que telle ou telle activité qui va entrer dans le jeu des symptômes est érotisée, disons mieux, c'est-à-dire prise dans le mécanisme du désir. Enfin que signifie même le terme de défense à propos des neuro-psychoses, si ce n'est défense contre quoi ? Contre quelque chose qui n'est pas encore autre chose que le désir.
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Et pourtant cette théorie analytique au centre de laquelle il est suffisant d'indiquer que la notion de libido se situe, qui n'est point autre chose que l'éner¬gie psychique du désir, c'est quelque chose, s'il s'agit d'énergie, dans quoi, je l'ai déjà indiqué en passant, rappelez-vous autrefois la métaphore de l'usine, cer¬taines conjonctions du symbolique et du réel sont nécessaires pour que même subsiste la notion d'énergie. Mais je ne veux pas ici, ni m'arrêter ni m'appesan¬tir. Cette théorie analytique donc repose tout entière sur cette notion de libido, sur l'énergie du désir. Voici que depuis quelque temps, nous la voyons de plus en plus orientée vers quelque chose que ceux-là mêmes qui soutiennent cette nouvelle orientation, articulent eux-mêmes très consciemment, au moins pour les plus conscients d'entre eux ayant emprunté à Fairbairn (il l'écrit à plusieurs reprises, parce qu'il ne cesse d'articuler ni d'écrire, nommément dans le recueil qui s'appelle Psychoanalytic Studies of the Personality 1) que la théorie moderne de l'analyse a changé quelque chose à l'axe que lui avait donné d'abord Freud en faisant ou en considérant que la libido n'est plus pour nous pleasure-seeking, comme s'exprime Fairbairn, qu'elle est object-seeking. C'est dire que Monsieur Fairbairn est le représentant le plus typique de cette tendance moderne.
Ce que signifie cette tendance orientant la fonction de la libido en fonction d'un objet qui lui serait en quelque sorte prédestiné, c'est quelque chose à quoi nous avions déjà fait allusion cent fois, et dont je vous ai montré sous mille formes les incidences dans la technique et dans la théorie analytique, avec ce que j'ai cru à plusieurs reprises pouvoir vous y désigner comme entraînant des dévia¬tions pratiques, quelques unes non sans incidences dangereuses.
L'importance de ce que je veux vous signaler pour vous faire aborder aujourd'hui le problème, c'est en somme ce voilement du mot même "désir" qui apparaît dans toute la manipulation de l'expérience analytique, et en quelque sorte quelle impression, je ne dirais pas de renouvellement, je dirais de dépayse¬ment, nous produisons à le réintroduire; je veux dire que [si] au lieu de parler de libido ou d'objet génital, nous parlons de désir génital, il nous apparaîtra peut-être tout de suite beaucoup plus difficile de considérer comme allant de soi que le désir génital et sa maturation impliquent par soi tout seul cette sorte de possibilité, ou d'ouverture, ou de plénitude de réalisation sur l'amour dont il semble que ce soit devenu ainsi doctrinal d'une certaine perspective de la matu¬ration de la libido - tendance et réalisation et implication quant à la maturation
1. FAIRBAIRN W.R.D. : « A revised psychopathology of the psychoses and psychonevroses », I.J.P. Vol. XXII, 1941, pp. 250-279.
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de la libido, qui paraissent tout de même d'autant plus surprenantes qu'elles se produisent au sein d'une doctrine qui a été précisément la première non seule¬ment à mettre en relief, mais même à rendre compte de ceci que Freud a classé sous le titre du Ravalement de la vie amoureuse2. C'est à savoir que si en effet le désir semble entraîner avec soi un certain quantum en effet d'amour, c'est jus¬tement et précisément, et très souvent d'un amour qui se présente à la person¬nalité comme conflictuel, d'un amour qui ne s'avoue pas, d'un amour qui se refuse même à s'avouer.
D'autre part, si nous réintroduisons aussi ce mot "désir", là où des termes comme "affectivité", comme "sentiment positif" ou "négatif", sont employés couramment-dans une sorte d'approche honteuse, si l'on peut dire, des forces encore efficaces, et nommément pour la relation analytique, pour le transfert - il me semble que du seul fait de l'emploi de ce mot, un clivage se produira qui aura par lui-même quelque chose d'éclairant.
Il s'agit de savoir si le transfert est constitué, non plus par une affectivité ou des sentiments positifs ou négatifs, avec ce que ces termes comportent de vague et de voilé, mais il s'agit, et ici on nomme le désir éprouvé par un seul terme, désir sexuel, désir agressif à l'endroit de l'analyste, qui nous apparaîtra tout de suite et du premier coup d’œil. Ces désirs ne sont point tout dans le transfert, et de ce fait même le transfert nécessite d'être défini par autre chose que par des réfé¬rences plus ou moins confuses à la notion positive ou négative d'affectivité; et enfin de sorte que si nous prononçons le mot désir, le dernier bénéfice de cet usage plein c'est ce que nous nous demanderons: qu'est-ce que le désir ?
Ce ne sera pas une question à laquelle nous aurons ou nous pourrons répondre. Simplement, si je n'étais ici lié par ce que je pourrais appeler le ren¬dez-vous urgent que j'ai avec mes besoins pratiques expérientiels, je me serais permis une interrogation sur le sujet du sens de ce mot désir, auprès de ceux qui ont été plus qualifiés pour en valoriser l'usage, c'est à savoir les poètes et les phi¬losophes. Je ne le ferai pas, d'abord parce que l'usage du mot désir, la transmis¬sion du terme et la fonction du désir dans la poésie, est quelque chose que, je dirais, nous retrouverons après coup si nous poursuivons assez loin notre inves¬tigation. S'il est vrai, comme c'est ce qui sera toute la suite de mon développe¬ment cette année, que la situation est profondément marquée, arrimée, rivée à
2. FREUD S.: (1912) « Über die allgemeinste Erniedrigung des Liebeslebens » in Beiträge zur Psychologie des Liebeslebens, seconde partie, G.W. VIII pp. 78-91. Trad. Fr. in La vie sexuelle, Paris, 1969, P.U.F., pp. 55-65.
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une certaine fonction du langage, à un certain rapport du sujet au signifiant, l'expérience analytique nous portera, je l'espère tout au moins, assez loin dans cette exploration pour que nous trouvions tout le temps à nous aider peut-être de l'évocation proprement poétique qui peut en être faite, et aussi bien à com¬prendre plus profondément, à la fin, la nature de la création poétique dans ses rapports avec le désir.
Simplement, je ferai remarquer que les difficultés dans le fond même du jeu d'occultation que vous verrez être au fond de ce que nous découvrira notre expérience, apparaissent déjà en ceci par exemple que précisément on voit bien dans la poésie combien le rapport poétique au désir s'accommode mal, si l'on peut dire, de la peinture de son objet. Je dirais qu'à cet égard la poésie figurative -j'évoque presque "les roses et les lys" de la beauté - a toujours quelque chose qui n'exprime le désir que dans le registre d'une singulière froideur, que par contre la loi à proprement parler de ce problème de l'évocation du désir, c'est dans une poésie qui curieusement se présente comme la poésie que l'on appelle "métaphysique", et pour ceux qui lisent l'anglais, je ne prendrai ici que la réfé¬rence la plus éminente des poètes métaphysiques de la littérature anglaise, John Donne, pour que vous vous y reportiez pour constater combien c'est très pré¬cisément le problème de la structure des rapports du désir qui est là évoquée dans un poème célèbre par exemple, The Extasie 3 et dont le titre indique assez les amorces, dans quelle direction s'élabore poétiquement, sur le plan lyrique tout au moins, l'abord poétique du désir quand il est recherché, visé lui-même à proprement parler. Je laisse de côté ceci qui assurément va beaucoup plus loin pour présentifier le désir, le jeu du poète quand il s'arme de l'action dramatique. C'est très précisément la dimension sur laquelle nous aurons à revenir cette année. Je vous l'annonce déjà parce que nous nous en étions approchés l'année dernière, c'est la direction de la comédie. Mais laissons là les poètes. Je ne les ai nommés là qu'à titre d'indication liminaire, et pour vous dire que nous les retrouverons plus tard, plus ou moins diffusément.
Je veux plus ou moins m'arrêter à ce qui a été à cet endroit la position des phi¬losophes, parce que le crois qu'elle a été très exemplaire du point où se situe pour nous le problème. J'ai pris soin de vous écrire là-haut ces trois termes, pleasure-seeking, object-seeking. En tant qu'elles recherchent le plaisir, en tant qu'elles recherchent l'objet, c'est bien ainsi que depuis toujours s'est posée la question
3. DONNE J. (1573-1631) : "The Extasie", in Poèmes, (trad. J. Fuzier et Y. Denis), éd. bilingue, Paris, 1962, Gallimard, pp. 172-177. L'orthographe originale est "the Ecstasy" (NAA). -12-

pour la réflexion et pour la morale - j'entends la morale théorique, la morale qui s'énonce en préceptes et en règles, en opérations de philosophes, tout spé¬cialement dit-on, d'éthiciens. Je vous l'ai déjà indiqué: remarquez au passage en fin de compte la base de toute morale que l'on pourrait appeler "physicaliste", on pourrait voir en quoi le terme a le même sens, en quoi dans la philosophie médiévale, on parle de théorie physique de l'amour, au sens où précisément elle est opposée à la théorie extatique de l'amour.
La base de toute morale qui s'est exprimée jusqu'à présent, jusqu'à un certain point, dans la tradition philosophique, revient en somme à ce qu'on pourrait appeler la tradition hédoniste qui consiste à faire établir une sorte d'équivalence entre ces deux termes du plaisir et de l'objet, au sens où l'objet est l'objet natu¬rel de la libido, au sens où il est un bienfait, en fin de compte à admettre le plai¬sir au rang des biens cherchés par le sujet, voire même à s'y refuser dès lors qu'on en a le même critère, au rang du souverain bien.
Cette tradition hédoniste de la morale est une chose qui assurément n'est capable de cesser de surprendre qu'à partir du moment où l'on est en quelque sorte engagé dans le dialogue de l'école, qu'on ne s'aperçoit plus de ses para¬doxes. Car en fin de compte quoi de plus contraire à ce que nous appellerons l'expérience de la raison pratique, que cette prétendue convergence du plaisir et du bien ? En fin de compte, si l'on y regarde de près, si l'on regarde par exemple ce que ces choses tiennent dans Aristote, qu'est-ce que nous voyons s'élaborer ? Et c'est très clair, les choses sont très pures dans Aristote4. C'est assurément quelque chose qui n'arrive à réaliser cette identification du plaisir et du bien qu'à l'intérieur de ce que j'appellerai une éthique de maître, ou quelque chose dont l'idéal flatteur, les termes de la tempérance ou de l'intempérance, c'est-à-dire de quelque chose qui relève de la maîtrise du sujet par rapport à ses propres habi¬tudes. Mais l'inconséquence de cette théorisation est tout à fait frappante. Si vous relisez ces passages célèbres qui concernent précisément l'usage des plai¬sirs, vous y verrez que rien n'entre dans cette optique moralisante qui [ne] soit du registre de cette maîtrise, d'une morale de maître, de ce que le maître peut discipliner. Il peut discipliner beaucoup de choses, principalement son compor¬tement relativement à ses habitudes, c'est-à-dire au maniement et à l'usage de son moi. Mais pour ce qui est du désir, vous verrez à quel point Aristote lui-même doit reconnaître - il est fort lucide et fort conscient que ce qui résulte de cette théorisation morale pratique et théorique - c'est que les épithemia

4. ARISTOTE, Éthique à Nicomaque. (Trad. J. Tricot) Paris, 1987, Vrin.
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(épithémia), les désirs se présentent très rapidement au-delà d'une certaine limite qui est précisément la limite de la maîtrise et du moi dans le domaine de ce qu'il appelle nommément la bestialité. Les désirs sont exilés du champ propre de l'homme, si tant est que l'homme s'identifie à la réalité du maître, à l'occa¬sion c'est même quelque chose comme les perversions. Et d'ailleurs, il a une conception à cette égard singulièrement moderne du fait que quelque chose dans notre vocabulaire pourrait assez se traduire par le fait que le maître ne saurait être jugé là-dessus, ce qui reviendrait presque à dire que dans notre vocabulaire, il ne saurait être reconnu comme responsable. Ces textes valent la peine d'être rappelés. Vous vous y éclairerez à vous y reporter.
l'opposé de cette tradition philosophique, il est quelqu'un que le voudrais tout de même ici nommer, nommer comme à mes yeux le précurseur de ce quelque chose que je crois être nouveau, qu'il nous faut considérer comme nou¬veau dans, disons, le progrès, le sens de certains rapports de l'homme à lui-même, qui est celui de l'analyse que Freud constitue, c'est Spinoza, car après tout je crois que c'est chez lui, en tout cas avec un accent assez exceptionnel, que l'on peut lire une formule comme celle-ci le désir est l'essence même de l'hommes. Pour ne pas isoler le commencement de la formule de sa suite, nous ajouterons: Pour autant qu'elle est conçue à partir de quelqu'une de ses affec¬tions, conçue comme déterminée et dominée par l'une quelconque de ses affec¬tions à faire quelque chose.
On pourrait déjà beaucoup faire à partir de là pour articuler ce qui dans cette formule reste encore, si je puis dire, irrévélé; je dis irrévélé parce que, bien entendu, on ne peut pas traduire Spinoza à partir de Freud, il est quand même très singulier, je vous le donne comme témoignage très singulier. Sans doute per¬sonnellement j'y ai peut-être plus de propension qu'un autre et dans des temps très anciens j'ai beaucoup pratiqué Spinoza. Je ne crois pas pour autant que ce soit pour cela qu'à le relire à partir de mon expérience il me semble que quelqu'un qui participe à l'expérience freudienne peut se trouver aussi à l'aise dans les textes de celui qui a écrit le De Servitute humana 6, et pour qui toute la réalité humaine se structure, s'organise en fonction des attributs de la substance divine.

5. SPINOZA, L'Éthique démontrée selon l'ordre géométrique et divisée en cinq partie. 111 par-tie: De la nature et de l'origine des affects. Définition des affects, I. (Texte original et trad. B. Pautrat) Paris, 1988, Seuil.
6. SPINOZA, op. cit., IV partie: « De la Servitude humaine, autrement dit, des forces des affects.»
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Mais laissons de côté aussi pour l'instant, quitte à y revenir, cette amorce. Je veux vous donner un exemple beaucoup plus accessible, et sur lequel je clorai cette référence philosophique concernant notre problème. Je l'ai pris là au niveau le plus accessible, voire le plus vulgaire de l'accès que vous pouvez en avoir. Ouvrez le dictionnaire du charmant défunt Lalande, Vocabulaire Philosophique, qui est toujours, je dois dire, en toute espèce d'exercice de cette nature, celui de faire un Vocabulaire, toujours une des choses les plus périlleuses et en même temps les plus fructueuses, tellement le langage est dominant en tout ce qui est des problèmes. On est sûr qu'à organiser un Vocabulaire, on fera tou¬jours quelque chose de suggestif. Ici, nous trouvons ceci "Désir: Begehren, Begehrung - il n'est pas inutile de rappeler ce qu'articule le désir dans le plan philosophique allemand - Tendance spontanée et consciente vers une fin connue ou imaginée. Le désir repose donc sur la tendance dont il est un cas particulier et plus complexe. Il s'oppose d'autre part à la volonté (ou à la volition) en ce que celle-ci suppose de plus: 1 ° la coordination, au moins momentanée, des ten¬dances; 2° l'opposition du sujet et de l'objet; 3° la conscience de sa propre effica¬cité; 4° la pensée des moyens par lesquels se réalisera la fin voulue. " Ces rappels sont fort utiles, seulement il est à remarquer que dans un article qui veut définir le désir, il y a deux lignes pour le situer par rapport à la tendance, et que tout ce développement se rapporte à la volonté. C'est effectivement à ceci que se réduit le discours sur le désir dans ce Vocabulaire, à ceci près qu'on y ajoute encore "Enfin selon certains philosophes, il y a encore à la volonté un flat' d'une nature spéciale irréductible aux tendances, et qui constitue la liberté. " Il y a je ne sais quel air d'ironie dans ces dernières lignes, il est frappant de le voir surgir chez cet auteur philosophique. En note: "Le désir est la tendance à se procurer une émotion déjà éprouvée ou imaginée, c'est la volonté naturelle d'un plaisir (cita¬tion de Rauh et Revault d'Allones.)", ce terme de volonté naturelle ayant tout son intérêt de référence. À quoi Lalande personnellement ajoute: "Cette défini¬tion apparaît trop étroite en ce qu'elle ne tient pas assez compte de l'antériorité de certaines tendances par rapport aux émotions correspondantes. Le désir semble être essentiellement le désir d'un acte ou d'un état, sans qu'il y soit nécessaire dans tous les cas de la représentation du caractère affectif de cette fin". Je pense que cela veut dire du plaisir, ou de quelque chose d'autre. Quoiqu'il en soit, ce n'est certainement pas sans poser le problème de savoir de quoi il s'agit, si c'est de la représentation du plaisir, ou si c'est du plaisir. Certainement je ne pense pas que la tâche de ce qui s'opère par la voie du Vocabulaire pour essayer de serrer la
signification du désir soit une tâche simple, d'autant plus que peut-être la tâche, -15-

vous ne l'aurez pas non plus par la tradition à quoi elle se révèle absolument pré¬parée.
Après tout le désir est-il la réalité psychologique rebelle à toute organisation, et en fin de compte serait-ce par la soustraction des caractères indiqués pour être ceux de la volonté que nous pourrons arriver à nous approcher de ce qu'est la réalité du désir ?
Nous aurons alors le contraire de ce que nous avons abandonné, la non-coor¬dination, même momentanée, des tendances, l'opposition du sujet et de l'objet, seraient vraiment retirées. De même nous serions là dans une présence, une ten¬dance sans conscience de sa propre efficacité, sans penser les mots par lesquels elle réalisera la fin désirée. Bref, assurément nous sommes là dans un champ dans lequel en tout cas l'analyse a apporté certaines articulations plus précises, puisqu'à l'intérieur de ces déterminations négatives, l'analyse dessine très préci¬sément au niveau, à ces différents niveaux, la pulsion, pour autant qu'elle est jus¬tement ceci: la non-coordination, même momentanée, des tendances, le fantasme pour autant qu'il introduit une articulation essentielle, ou plus exacte¬ment une espèce tout à fait caractérisée à l'intérieur de cette vague détermina¬tion de la non-opposition du sujet et de l'objet. Ce sera précisément ici cette année notre but que d'essayer de définir ce qu'est le fantasme, peut-être même un peu plus précisément que la tradition analytique jusqu'ici n'est arrivée à le définir.
Pour ce qui reste, derniers termes de l'idéalisme [et du] pragmatisme qui sont ici impliqués, nous n'en retiendrons pour l'instant qu'une chose: très pré¬cisément combien il semble difficile de situer le désir et de l'analyser en fonction de références purement objectales.
Nous allons ici nous arrêter pour entrer à proprement parler dans les termes dans lesquels je pense pouvoir cette année articuler pour vous le problème de notre expérience, en tant qu'ils sont nommément ceux du désir, du désir et de son interprétation. Déjà le lien interne, le lien de cohérence dans l'expérience analytique du désir et de son interprétation, présente en soi-même quelque chose que seule l'habitude nous empêche de voir: combien est subjective déjà à soi toute seule l'interprétation du désir, et quelque chose qui soit en quelque sorte lié de façon aussi interne, il semble bien, à la manifestation du désir. Vous savez de quel point de vue, je ne dirais pas nous partons, nous cheminons, car ce n'est pas d'aujourd'hui que nous sommes ensemble - je veux dire qu'il y a déjà cinq ans que nous essayons de désigner les linéaments de la compréhension par certaines articulations de notre expérience. Vous savez que ces linéaments -16-

viennent cette année converger sur ce problème qui peut être le problème du point de concours de tous ces points, certains éloignés les uns des autres, dont je veux d'abord pouvoir préparer l'abord.
La psychanalyse - et nous avons marché ensemble au cours de ces cinq ans - la psychanalyse nous montre essentiellement ceci que nous appellerons la prise de l'homme dans le constituant de la chaîne signifiante. Que cette prise sans doute est liée au fait de l'homme, mais que cette prise n'est pas coextensive à ce fait dans ce sens que l'homme parle sans doute, mais pour parler il a à entrer dans le langage et dans son discours pré-existant. Je dirais que cette loi de la sub-jectivité que l'analyse met spécialement en relief, sa dépendance fondamentale au langage est quelque chose de tellement essentiel que littéralement sur ceci glisse toute la psychologie en eux-mêmes [?]
Nous dirons qu'il y a une psychologie qui est servie, pour autant que nous pourrions la définir comme la somme des études concernant ce que nous pour¬rons appeler au sens large, une sensibilité en tant qu'elle est fonction du main¬tien d'une totalité, ou d'une homéostase - bref, les fonctions de la sensibilité par rapport à un organisme. Vous voyez que là tout est impliqué, non seulement toutes les données expérimentales de la psycho-physique, mais aussi bien tout ce que peut apporter, dans l'ordre le plus général, la mise en jeu de notion de forme quant à l'appréhension des moyens du maintien de la constance de l'orga¬nisme. Tout un champ de la psychologie est ici inscrit, et l'expérience propre soutient ce champ dans lequel la recherche se poursuit.
Mais la subjectivité dont il s'agit, en tant que l'homme est pris dans le langage, en tant qu'il est pris, qu'il le veuille ou pas, et qu'il y est pris bien au-delà du savoir qu'il en a, c'est une subjectivité qui n'est pas immanente à une sensibilité, en tant qu'ici le terme "sensibilité" veut dire le couple stimulus-réponse, pour la raison suivante, c'est que le stimulus y est donné en fonction d'un code qui impose son ordre au besoin qui doit s'y traduire. J'articule ici l'émission non pas d'un signe comme on peut à la rigueur le dire, au moins dans la perspective expé-rimentale, dans l'épreuve expérimentale de ce que j'appelle le cycle stimulus réponse. On peut dire que c'est un signe que le milieu extérieur donne à l'organisme d'avoir à répondre, d'avoir à se défendre. Si vous chatouillez la plante des pieds d'une grenouille, elle assure un signe, elle y répond en faisant une certaine détente musculaire - mais pour autant que la subjectivité est prise par le langage, il y a émission, non pas d'un signe, mais d'un signifiant. C'est-à¬-dire, retenez bien ceci qui paraît simple, que quelque chose, le signifiant, vaut non pas comme on le dit quand on parle dans la théorie de la communication de -17-

quelque chose qui vaut par rapport à une troisième chose que ce signe repré¬sente; encore tout récemment, on peut lire ceci avec trois termes, ce sont les termes minima: il faut qu'il y ait un [code], celui qui entend, il suffit ensuite d'un signifiant; 11 n'y a même pas besoin de parler d'émetteur, il suffit d'un signe et de dire que ce signe signifie une troisième chose, qu'il représente simplement. Or la construction est fausse, parce que le signe ne vaut pas par rapport à une troisième chose qu'il représente, mais il vaut par rapport à un autre signifiant
qu'il n'est pas.
Quant à ces trois schémas? que je viens de mettre sur le tableau, je veux vous en montrer, je dirais non pas la genèse car ne vous imaginez pas qu'il s'agit là d'étapes, encore que quelque chose puisse s'y retrouver, à l'occasion, d'étapes effectivement réalisées par le sujet. Il faut bien que le sujet y prenne sa place, mais n'y voyez pas [d'étapes au sens où] il s'agirait d'étapes typiques, d'étapes [de développe¬
ment], il s'agit plutôt d'une génération, [et pour tout dire], d'une antériorité logique de chacun de [ces schémas par rapport à] celui qui le suit. Qu'est-ce que représente ceci que nous appellerons D ? Pour partir de grand D, ceci représente la chaîne signifiante. Qu'est-ce à dire ? Cette structure basale, fondamentale, soumet toute manifestation de langage à cette condition d'être réglée par une succession, autrement dit par une diachronie, par quelque chose qui se déroule dans le temps. Nous laissons de côté les propriétés temporelles intéressées, nous aurons peut-être à y revenir en leur temps.
Disons qu'assurément toute la plénitude de l'étoffe temporelle, comme on dit, n'y est point impliquée. Ici les choses se résument à la notion de la succes¬sion, avec ce qu'elle peut déjà amener et impliquer de notion de scansion. Mais nous n'en sommes même pas encore là. Le seul élément discret (c'est-à-dire dif¬férentiel) est la base sur laquelle va s'instaurer notre problème de l'implication du sujet dans le signifiant. Ceci implique, étant donné ce que je viens de vous faire remarquer, à savoir que le signifiant se définit par son rapport, son sens, et 7. Ces schémas sont intégrés dans le texte en regard des commentaires.
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prend sa valeur du rapport à un autre signifiant, d'un système d'oppositions signifiantes, ceci se développe dans une dimension qui implique du même coup et en même temps une certaine synchronie des signifiants. C'est cette synchro¬nie des signifiants, à savoir l'existence d'une certaine batterie signifiante dont on peut poser le problème de savoir quelle est la batterie minimale. J'ai essayé de m'exercer à ce petit problème. Cela ne vous entraînerait pas trop loin de votre expérience de savoir si après tout on peut faire un langage avec cette batterie qui semble être la batterie minimale: une batterie de quatre. Je ne crois pas que ce soit impensable, mais laissons cela de côté. Il est clair que, dans l'état actuel des choses, nous sommes loin d'en être réduits à ce minimum.
L'important est ceci qui est indiqué par la ligne pointillée qui vient recouper d'avant en arrière, en la coupant en deux points, la ligne représentative de la chaîne signifiante. Ceci qui est représenté par la ligne pointillée représente la première rencontre au niveau synchronique, au niveau de la simultanéité des signifiants. Ici, [C] c'est là ce que j'appelle le point de rencontre du code. En d'autres termes, c'est pour autant que l'enfant s'adresse à un sujet qu'il sait par¬lant, qu'il a vu parlant, qui l'a pénétré de rapports depuis le début de son éveil à la lumière du jour; c'est pour autant qu'il y a quelque chose qui joue comme jeu du signifiant, comme moulin à paroles, que le sujet a à apprendre très tôt que c'est là une voie, un défilé par où essentiellement doivent s'abaisser les manifes¬tations de ses besoins pour être satisfaits.
Ici, le deuxième point de recoupement [M] est le point où se produit le mes¬sage et est constitué par ceci, c'est que c'est toujours par un jeu rétroactif de la suite des signifiants que la signification s'affirme et se précise, c'est-à-dire que c'est après coup que le message prend forme à partir du signifiant qui est là en -avant de lui; du code qui est en avant de lui et sur lequel inversement lui, le mes-sage, pendant qu'il se formule à tout instant, anticipe, tire une traite.
Je vous ai déjà indiqué ce qui résulte de ce processus. En tout cas ce-qui en résulte-et qui est remarquable sur ce schéma, c'est ceci; c'est que ce qui est à l'ori¬gine sous la forme d'éclosion du besoin, de la tendance comme disent les psychologues, qui est là représenté-sur mon schéma, là au niveau de ce "ça" qui rie sait pas ce qu'il est, qui étant pris dans le langage ne se réfléchit pas de cet apport innocent du langage dans lequel le sujet se fait d'abord discours, il en, résulte que, même réduit à ses formes les plus primitives d'appréhension de ceci par le sujet qu' i1 est en-rapport avec d'autres sujets parlants, se produit ce quelque chose au bout de la chaîne intentionnelle que je vous ai appelé ici la première identification primaire [I], la première réalisation d'un idéal dont on ne peut
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même pas dire à ce moment du schéma qu'il s'agisse d'un Idéal du moi, mais qu'assurément le sujet y a reçu le premier seing, signum, de sa relation avec
l'Autre.
La deuxième étape du schéma peut recouvrir d'une certaine façon une certaine étape évolutive, à cette simple condition que vous ne les considériez pas comme tranchées. Il y a des choses tranchées dans l'évolution, ce n'est pas au niveau de ces étapes du schéma que ces césures se trouvent là. Ces césures, comme quelque part Freud l'a remarqué, se marquent au niveau du jugement d'attribution par rap¬port à la nomination simple. Ce n'est pas de cela que je vous parle maintenant, j'y viendrai dans la suite.
Dans la première partie du schéma et dans la seconde, il s'agit de la différence d'un niveau infans du discours, car il n'est peut-être même pas nécessaire que l'enfant parle encore pour que déjà cette marque, cette empreinte mise _sur le besoin par la demande, s'exerce au niveau déjà des vagissements alternants. Cela peut suffire. La deuxième partie du schéma implique, que même si l'enfant ne sait pas encore tenir un discours, tout de même déjà il sait parler et ceci vient très tôt. Quand le dis "sait parler", je veux dire qu'il s'agit, au niveau de la deuxième étape du schéma, de quelque chose qui va au-delà de la prise dans le langage. Il y a à proprement parler rapport pour autant qu'il y a appel de l'Autre comme présence, cet appel de l'Autre comme présence, comme présence sur fond d'absence à ce moment signalé du fort-da qui a si vivement impressionné Freud à la date que nous pouvons fixer à 1915, ayant été appelé auprès d'un de ses petits-fils devenu lui-même un psychanalyste - je parle de l'enfant qui a été l'objet de l'observation de Freud.
Voilà qui nous fait passer au niveau de cette seconde étape de réalisation du schéma, dans ce sens qu'ici, au-delà de ce qu'articule la chaîne du discours comme existant au-delà du sujet et lui imposant, qu'il le veuille ou non, sa forme au-delà de cette appréhension, si l'on peut dire, innocente de la forme langagière -20-


par le sujet, quelque chose d'autre va se produire qui est lié au fait que c'est dans cette expérience du lan¬gage que se fonde son appréhension de l'Autre comme tel, de cet Autre qui peut lui donner la réponse, la réponse à son appel, cet Autre auquel fondamentalement_ -il_ pose la question que nous voyons, dans Le Diable amoureux de Cazotte8, comme étant le mugissement de la forme terrifique qui représente l'apparition du surmoi, en réponse à ce qui a évoqué dans une caverne napolitaine, Che vuoi ? Que veux-tu ? La question posée à l'Autre de ce qu'il veut, autrement dit, de là où le sujet fait la première rencontre avec le désir, le désir comme étant d'abord le désir de
l'Autre, le désir, grâce à quoi il s'aperçoit qu'il réalise comme étant cet au-delà autour de quoi tourne ceci, que l'Autre fera qu'un signifiant ou l'autre sera, ou non, dans la présence de la parole: que l'Autre lui donne l'expérience de son désir en même temps qu'une expérience essentielle car jusqu'à présent c'était en soi que la batterie des signifiants était là, dans laquelle un choix pouvait être fait, mais maintenant c'est dans l'expérience que ce choix s'avère comme commuta¬tif, qu'il est à la portée de l'Autre de faire que l'un ou l'autre des signifiants soit là, que s'introduisent dans l'expérience, et à ce niveau de l'expérience, les deux nouveaux principes qui viennent s'additionner à ce qui était d'abord pur et simple principe de succession impliquant ce principe de choix. Nous avons maintenant un principe de substitution, car - et ceci est essentiel - c'est cette commutativité à partir de laquelle s'établit pour le sujet ce que j'appelle, entre le signifiant et le signifié, la barre; à savoir qu'il y a entre le signifiant et le signifié cette coexistence, cette simultanéité qui est en même temps marquée d'une
8. CAZOTTE J., Le Diable amoureux (1772), (avec une présentation de J.L.Borges) Paris, 1978, Retz-Franco Maria Ricci.
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certaine impénétrabilité, je veux dire le maintien de la différence, de la distance entre le signifiant et le signifié: S/s.
Chose curieuse, la théorie des groupes telle qu'on l'apprend dans l'étude abs¬traite des ensembles, nous montre le lien absolument essentiel de toute commu¬tativité avec la possibilité même d'user de ce que j'appelle ici le signe de la barre, dont on se sert pour la représentation des fractions. Laissons cela pour l'instant de côté, c'est une indication latérale sur ce dont il s'agit.
La structure de la chaîne signifiante à partir du moment où elle a réalisé l'appel de l'Autre, c'est-à-dire où l'énonciation, le procès de l'énonciation se superpose, se distingue de la formule de l'énoncé, en exigeant comme tel, quelque chose qui est justement la prise du sujet, prise du sujet qui était d'abord innocente, mais qui ici - la nuance est là pourtant, c'est essentiel - est incons-ciente dans l'articulation de la parole à partir du moment où la commutativité du signifiant y devient une dimension essentielle pour la production du signifié. C'est à savoir que c'est d'une façon effective, et retentissant dans la conscience du sujet, que la substitution d'un signifiant à un autre signifiant sera comme telle l'origine de la multiplication de ces significations qui caractérisent l'enrichisse¬ment du monde humain.
Un autre terme également se dessine, ou un autre principe qui est le principe de similitude, autrement dit qui fait qu'à l'intérieur de la chaîne, c'est par rap¬port au fait que dans la suite de la chaîne signifiante, un des termes signifiants sera ou non semblable à un autre, que s'exerce également une certaine dimen¬sion d'effet qui est à proprement parler la dimension métonymique. Je vous montrerai dans la suite que c'est dans cette dimension, essentiellement dans cette dimension que se produisent les effets qui sont caractéristiques et fondamentaux de ce qu'on peut appeler le discours poétique, les effets de la poésie.
C'est donc au niveau de la deuxième étape du schéma que se produit ceci qui nous permet de placer au même niveau que le message, c'est-à-dire dans la par¬tie gauche du schéma, ce qu'est le message dans le premier schéma, l'apparition de ce qui est signifié de l'Autre [s (A)] par opposition au signifiant donné par l'Autre [S (A)] qui, lui, est produit sur la chaîne, elle pointillée puisque c'est une chaîne qui n'est articulée qu'en partie, qui n'est qu'implicite, qui ne représente ici que le sujet en tant qu'il est le support de la parole. Je vous l'ai dit, c'est dans l'expérience de l'Autre, en tant qu'Autre ayant un désir, que se produit cette deuxième étape de l'expérience. Le désir [d], dès son apparition, son origine, se manifeste dans cet intervalle, cette béance qui sépare l'articulation pure et
simple, langagière de la parole, de ceci qui marque que le sujet y réalise quelque -22-

chose de lui-même qui n'a de portée, de sens, que par rapport à cette émission de la parole et qui est à proprement parler ce que le langage appelle son être. C'est entre les avatars de sa demande et ce que ces avatars l'ont fait devenir, et d'autre part cette exigence de reconnaissance par l'Autre, qu'on peut appeler exigence d'amour à l'occasion, où se situe un horizon d'être pour le sujet, dont il s'agit de savoir si le sujet, oui ou non, peut l'atteindre. C'est dans cet intervalle, dans cette béance, que se situe une expérience qui est celle du désir, qui est appré¬hendée d'abord comme étant celle du désir de l'Autre et à l'intérieur de laquelle le sujet a à situer son propre désir. Son propre désir comme tel ne peut pas se situer ailleurs que dans cet espace.
Ceci représente la troisième étape, la troisième forme, la troisième phase du schéma. Elle est constituée par ceci, c'est que dans la présence primitive du désir de l'autre comme opaque, comme obs¬cure, le sujet est sans recours. Il est hilflos, - Hilflosigkeit - j'emploie le terme de Freud, en français, cela s'appelle la détresse du sujet. C'est là ici le fondement de ce qui, dans l'analyse, a été exploré, expérimenté, situé comme l'expérience traumatique.
Ce que Freud nous a appris après le cheminement qui lui a permis de situer enfin à sa vraie place l'expérience de l'angoisse, c'est quelque chose qui n'a rien de ce caractère, à mon avis par cer¬tains côtés diffus, de ce qu'on appelle
l'expérience existentielle de l'angoisse. Que si l'on a pu dire dans une référence philosophique que l'angoisse est quelque chose qui nous confronte avec le néant, assurément ces formules sont justifiables dans une certaine perspective de la réflexion. Sachez que, sur ce sujet, Freud a un enseignement articulé, positif, il fait de l'angoisse quelque chose de tout à fait situé dans une théorie de la com¬munication: l'angoisse est un signal. Ce n'est pas au niveau du désir, si tant est que le désir doit se produire à la même place où d'abord s'origine, s'expérimente la détresse, ce n'est pas au niveau du désir que se produit l'angoisse. Nous reprendrons cette année attentivement, ligne par ligne, l'étude de Inhibition, - 23 -


Symptôme, Angoisse de Freud. Aujourd'hui, dans cette première leçon, je ne peux faire autrement que déjà vous amorcer quelques points majeurs pour savoir les retrouver ensuite, et nommément celui-là: Freud nous dit que l'angoisse se produit comme un signal dans le moi, sur le fondement de l'[hilflosigkeit] à laquelle elle est appelée comme signal à remédier. Je sais que je vais trop vite, (que cela méritera tout un séminaire que je vous parle de cela).mais je ne peux vous parler de rien si je ne commence pas par vous montrer le dessein du chemin que nous avons à parcourir.
C'est en tant donc qu'au niveau de cette troisième étape intervient l'ex¬périence spéculaire, l'expérience du rapport à l'image de l'autre en tant qu'elle est fondatrice de l'Urbild du moi, que nous allons en d'autres termes retrouver cette année, et utiliser dans un contexte qui lui donnera une résonance toute dif¬férente, ce que nous avons articulé à la fin de notre première année concernant les rapports du moi idéal et de l'Idéal du moi. C'est en tant que nous allons être amenés à repenser tout cela dans ce contexte-là, qu'est l'action symbolique que je vous montre ici comme essentielle. Vous allez voir quelle utilisation elle pourra enfin avoir. je ne fais pas allusion ici uniquement à ce que j'ai dit et arti¬culé sur la relation spéculaire, à savoir la confrontation dans le miroir, du sujet avec sa propre image: je fais allusion au schéma dit O – O', c'est-à-dire à l'usage du miroir concave qui nous permet de penser la fonction d'une image réelle elle-même réfléchie, et qui ne peut être vue comme réfléchie qu'à partir d'une certaine position, d'une position symbolique qui est celle de l'Idéal du moi.
Ce dont il s'agit est ceci: dans la troisième étape du schéma nous avons l'inter¬vention comme tel de l'élément imaginaire de la relation du moi [m] à l'autre [i (a)] comme étant ce qui va permettre au sujet de parer à cette détresse dans la relation au désir de l'Autre, par quoi ? Par quelque chose qui est emprunté au jeu de maîtrise que l'enfant, à un âge électif, a appris à manier dans une certaine référence à son semblable comme tel - l'expérience du semblable au sens où il est regard, où il est l'autre qui vous regarde, où il fait jouer un certain nombre de relations imaginaires parmi lesquelles au premier plan les relations de pres¬tance, les relations aussi de soumission et de défaite. C'est au moyen de cela, en d'autres termes, comme Aristote dit que l'homme pense, (il faut dire que l'homme pense, il ne faut pas dire l'âme pense, mais l'homme pense avec son âme), il faut dire que le sujet se défend, c'est cela que notre expérience nous montre, avec son moi. Il se défend contre cette détresse, et avec ce moyen que
l'expérience imaginaire de la relation à l'autre lui donne, il construit quelque -24-

chose qui est, à la différence de l'expérience spéculaire, flexible avec l'autre. Parce que ce que le sujet réfléchit, ce ne sont pas simplement des jeux de pres¬tance, ce n'est pas son apparition à l'autre dans le prestige et dans la feinte, c'est lui-même comme sujet parlant, et c'est pourquoi ce que je vous désigne ici [$  a] comme étant ce lieu d'issue, ce lieu de référence par où le désir va apprendre à se situer, c'est le fantasme. C'est pourquoi le fantasme, je vous le symbolise, je vous le formule par ces symboles. Le $ ici, je vous dirai tout à l'heure pourquoi il est barré comme $, c'est-à-dire le sujet en tant que parlant, en tant qu'il se ré¬fère à l'autre comme regard, à l'autre imaginaire. Chaque fois que vous aurez affaire à quelque chose qui est à proprement parler un fantasme, vous verrez qu'il est articulable dans ces termes de référence du sujet comme parlant à l'autre imaginaire. C'est cela qui définit le fantasme et la fonction du fantasme comme fonction de niveau d'accommodation, de situation du désir du sujet comme tel, et c'est bien pourquoi le désir humain a cette propriété d'être fixé, d'être adapté, d'être coapté, non pas à un objet, mais toujours essentiellement à un fantasme.
Ceci est un fait d'expérience qui a pu longtemps demeurer mystérieux, c'est tout de même le fait d'expérience, n'oublions pas, que l'analyse a introduit dans le courant de la connaissance. Ce n'est qu'à partir de l'analyse que ceci n'est pas une anomalie, quelque chose d'opaque, quelque chose de l'ordre de la déviation, du dévoiement, de la perversion du désir, c'est à partir de l'analyse que même tout ceci qui peut à l'occasion s'appeler dévoiement, perversion, déviation, voire même délire, est conçu et articulé dans une dialectique qui est celle qui peut, comme je viens de vous le montrer, concilier l'imaginaire avec le symbolique. je sais que je ne vous mène pas, pour commencer, par un sentier facile, mais si je ne commence pas tout de suite par poser nos termes de références, que vais-je arriver à faire ? À y aller lentement, pas à pas, pour vous suggérer la nécessité d'une référence, et si je ne vous apporte pas ceci que j'appelle le graphe tout de suite, il faudra tout de même que je vous l'amène comme je l'ai fait l'année der¬nière, peu à peu, c'est-à-dire d'une façon qui sera d'autant plus obscure. Voilà donc pourquoi j'ai commencé par là, je ne vous dis pas que je vous ai rendu pour autant l'expérience plus facile.
C'est pour cela que maintenant pour la détendre, cette expérience, je voudrais vous en donner tout de suite de petites illustrations. Ces illustrations, j'en prendrai une d'abord et vraiment au niveau le plus simple puisqu'il s'agit des rapports du sujet au signifiant; la moindre et la première chose qu'on puisse exiger d'un schéma, c'est de voir à quoi il peut servir à propos du fait de commutations.
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Je me suis souvenu de quelque chose que j'avais lu autrefois dans le livre de Darwin sur l'expression chez l'homme et chez l'animal9, et qui je dois dire, m'avait bien amusé. Darwin raconte qu'un nommé Sidney Smith qui je suppose devait être un homme de la société anglaise de son temps, et dont il dit ceci - il pose une question, Darwin -, il dit « j'ai entendu Sidney Smith, dans une soirée, dire tout à fait tranquillement la phrase suivante: il m'est revenu aux oreilles que la chère vieille Lady Cock y a coupé ». En réalité overlook veut dire que le surveillant ne l'a pas repérée, sens étymologique. Overlook est d'un usage courant dans la langue anglaise. Il n'y a rien de correspondant dans notre usage courant. C'est pour cela que l'usage des langues est à la fois si utile et si nuisible, parce qu'il nous évite de faire des efforts, de faire cette substitution de signifiants dans notre propre langue grâce à laquelle nous pouvons arriver à viser un certain signifié, car il s'agit de changer tout le contexte pour obtenir le même effet dans une société analogue. Cela pourrait vouloir dire "1'œi1 lui est passé au-dessus". Et Darwin s'émerveille que ce fut absolument parfaitement clair pour chacun, mais sans aucun doute que cela voulait dire que le diable l'avait oubliée, je veux dire qu'il avait oublié de l'emporter dans la tombe - ce qui semble avoir été à ce moment dans l'esprit de l'auditeur sa place naturelle, voire souhaitée. Et Darwin laisse vraiment le point d'interrogation ouvert: « comment fit-il pour obtenir cet effet ? dit Darwin, voilà, je suis vraiment incapable de le dire! » Remarquez que nous pouvons lui être reconnaissants, à lui-même, de marquer l'expérience qu'il fait là, d'une façon spécialement significative et exemplaire, de sa propre limite dans l'abord de ce problème. Qu'il ait pris d'une certaine façon le problème des émotions, dire que l'expres¬sion des émotions y est tout de même intéressée justement à cause du fait que le sujet n'en manifeste strictement aucune, qu'il dise cela placidely c'est peut-être porter les choses un peu loin. En tout cas Darwin ne le fait pas, il est vraiment très étonné de ce quelque chose qu'il faut prendre au pied de la lettre, parce que comme toujours quand nous étudions un cas, il ne faut pas le réduire en le rendant vague. Darwin dit: tout le monde a compris que l'autre parlait du diable, alors que le diable n'est nulle part. Et c'est cela qui est intéressant, c'est que Darwin nous dise que le frisson du diable est passé sur l'assemblée.

9. DARWIN Ch., L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, (trad. S. Pozzi et R. Benoît) Paris, 1874, C. Reinwald et Cie Libraires-éditeurs. Le passage qui est cité ici se réfère à l'autobiographie de Ch. Darwin (trad. J.M. Goux) Paris, 1985, Belin. (N d. É.).
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Essayons maintenant un peu de comprendre. Nous n'allons pas nous attar¬der sur les limitations mentales propres à Darwin, nous y viendrons forcément tout de même bien, mais pas tout de suite. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a dès le premier abord quelque chose qui participe d'une connaissance frappante, parce qu'enfin il n'y a pas besoin d'avoir posé les principes de l'effet métapho¬rique, c'est-à-dire de la substitution d'un signifiant à un signifiant; autrement dit, il n'y a pas besoin d'exiger de Darwin qu'il en ait le pressentiment pour qu'il s'aperçoive tout de suite que l'effet, en tous cas, tient d'abord à ce qu'il n'arti¬cule même pas (dans le fait qu'une phrase qui commence quand on dit "Lady Cock", se termine normalement par "ill, malade"), "j'ai entendu dire quand même qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond", donc la substitution, "quelque chose" (il paraît que l'on attend une nouvelle concernant la santé de la vieille dame, car c'est toujours de leur santé que l'on s'occupe d'abord quand il s'agit de vieilles dames) est remplacé par quelque chose d'autre, voire même d'irrévérencieux par certains côtés. Il ne dit pas, ni qu'elle est à la mort, ni non plus qu'elle se porte fort bien, il dit qu'elle a été "oubliée".
Alors ici qu'est-ce qui intervient pour cet effet métaphorique, à savoir en tous cas quelque chose d'autre que ce que cela voudrait dire si overlook pouvait être attendu ? C'est en tant qu'il n'est pas attendu, qu'il est substitué à un autre signi¬fiant, qu'un effet de si&nifié se produit qui est nouveau, qui n'est ni dans la ligne de ce qu'on attendait, ni dans la ligne de l'inattendu. Si cet inattendu n'avait pas justement été caractérisé comme inattendu, c'est quelque chose d'original qui d'une certaine façon a à être réalisé dans l'esprit de chacun selon ses angles propres de réfraction. Dans tous les cas il y a cela qu'il y a ouverture d'un nou¬veau signifié à ce quelque chose qui fait par exemple que Sidney Smith passe dans l'ensemble pour un homme d'esprit, c'est-à-dire ne s'exprime pas par clichés.
Mais pourquoi diable ? Si nous nous reportons à notre petit schéma, cela nous aidera tout de même beaucoup. C'est à cela que ça sert, si l'on fait des schémas, c'est pour s'en servir. On peut d'ailleurs arriver au même résultat en s'en pas¬sant, mais le schéma en quelque sorte nous guide, nous montre très évidemment ce qui se passe là dans le réel. Ceci qui se présentifie, c'est un fantasme à pro¬prement parler, et par quels mécanismes ? C'est ici que le schéma aussi peut aller plus loin que ce que permet, je dirais, une espèce de notion naïve: que les choses sont faites pour exprimer quelque chose qui en somme se communiquerait, une émotion comme on dit, comme si les émotions en elles-mêmes ne posaient pas à soi toutes seules tellement d'autres problèmes, à savoir ce qu'elles sont, à savoir si elles n'ont pas besoin déjà, elles, de communication.
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Notre sujet, nous dit-on, est là parfaitement tranquille, c'est-à-dire qu'il se présente en quelque sorte à l'état pur, la présence de sa parole étant son pur effet métonymique, le veux dire sa parole en tant que parole dans sa continuité de parole. Et dans cette continuité de parole précisément, il fait intervenir ceci, la présence de la mort en tant que le sujet peut ou non lui échapper, c'est-à-dire pour autant qu'il évoque cette présence de quelque chose qui a la plus brande parenté avec la venue au monde du signifiant lui-même -je veux dire que s'il y a une dimension où la mort (ou le fait qu'il n'y en a plus), peut être à la fois direc¬tement évoquée, et en même temps voilée, mais en tout cas incarnée, devenir immanente à un acte, c'est bien l'articulation signifiante. C'est donc pour autant que ce sujet qui parle si aisément de la mort, il est bien clair qu'il ne lui veut pas spécialement du bien à cette dame, mais que d'un autre côté la parfaite placidité avec laquelle il en parle, implique justement qu'à cet égard il a dominé son désir, en tant que ce désir comme dans Volpone 10, pourrait s'exprimer par l'aimable formule: « Pue et crève! » Il ne dit pas cela, il articule simplement sereinement que ce qui nous vaut, qui est le niveau ce [destin] chacun à notre tour, là pour un instant oublié, - mais cela, si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas le diable - c'est [la mort], ça viendra un jour ou l'autre! et du même coup ce personnage, lui, se pose comme quelqu'un qui ne redoute pas de s'égaliser avec celle dont il parle, de se mettre au même niveau, sous le coup de la même faute, de la même légalisation terminale par le _maître absolu ici présentifié.
En d'autres termes, ici le sujet se révèle à l'endroit de ce qui est voilé du lan¬gage comme y ayant cette sorte de familiarité, de complétude, de plénitude du maniement du langage qui suggère quoi ? Justement quelque chose sur quoi je veux terminer, parce que c'est ce qui manquait à tout ce que j'ai dit dans mon développement en trois étapes, pour qu'ici le ressort de ce que je voulais vous articuler soit complet.
Au niveau du premier schéma nous avons l'image innocente. Il est in¬conscient bien sûr, mais c'est une inconscience qui ne demande qu'à passer au savoir. N'oublions pas que dans l'inconscience cette dimension de "avoir conscience", même en français implique cette notion.
Au niveau de la deuxième et de la troisième étape du schéma, je vous ai dit que nous avions un usage beaucoup plus conscient du savoir. Je veux dire que le sujet sait parler et qu'il parle. C'est ce qu'il fait quand il appelle l'Autre et

10. JONSON B. (1605), Volpone ou le Renard. (trad. Maurice Castelain) Paris, 1990, Les Belles Lettres.
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pourtant c'est là à proprement parler que se trouve l'originalité du champ que Freud a découvert et qu'il appelle l'inconscient, c'est-à-dire ce quelque chose qui met toujours le sujet à une certaine distance de son être et qui fait que précisé¬ment cet être ne le rejoint jamais. Et c'est pour cela qu'il est nécessaire, qu'il ne peut faire autrement que d'atteindre son être dans cette métonymie de l'être dans le sujet qu'est le désir.
Et pourquoi ? Parce qu'au niveau où le sujet est engagé, entré lui-même dans la parole et par là dans la relation à l'Autre comme tel, comme lieu de la parole, il y a un signifiant qui manque toujours. Pourquoi ? Parce que c'est un signifiant. Ce signifiant est spécialement délégué au rapport du sujet avec le signifiant. Ce signifiant a un nom, c'est le phallus.
Ce désir est la métonymie de l'être dans le sujet: le phallus est la métonymie du sujet dans l'être. Nous y reviendrons. Le phallus, pour autant qu'il est élé¬ment signifiant soustrait à la chaîne de la parole, en tant qu'elle engage tout rap¬port avec l'autre. C'est là le principe limite qui fait que le sujet, sans doute, et pour autant qu'il est impliqué dans la parole, tombe sous le coup de ce qui se développe dans toutes ses conséquences cliniques, sous le terme de complexe de castration.
Ce que suggère toute espèce d'usage, je ne dirais pas pur, mais peut-être plus impur des « mots de la tribu 11 », toute espèce d'inauguration métaphorique pour peu qu'elle se fasse audacieuse et au défi de ce que le langage voile toujours et ce qu’il voile toujours, au dernier terme, c'est la mort. Ceci tend toujours à faire surgir, à faire sortir cette figure énigmatique du signifiant manquant, du phallus qui ici apparaît, et comme toujours bien entendu sous la forme qu'on appelle diabolique, oreille, peau, voire phallus lui-même, et si dans cet usage, bien entendu la tradition du jeu d'esprit anglais, de ce quelque chose de contenu qui n'en dissimule pas moins le désir violent, mais cet usage suffit à soi tout seul à faire apparaître dans l'imaginaire, dans l'autre qui est là comme spectateur, dans le petit a, cette image du sujet en tant qu'il est marqué par ce rapport au signi¬fiant qui s'appelle l'interdit. Ici, en l'occasion, en tant qu'i viole un inter¬dit, en tant qu'il montre qu'au-delà des interdits qui font la loi des langages (on ne parle pas comme cela des vielles dames), il y a quand même un monsieur qui entend parler le plus placidement du monde et qui fait apparaître le diable, et c'est au point que le cher Darwin se demande comment diable a-t-il fait cela!

11. MALLARMÉ S., « Le Tombeau d'Edgar Poe » in OEuvres complètes, Poésies (édition critique
présentée par Carl Paul Barbier et Charles Gordon Millon), Paris, 1983, Flammarion, p. 272. -29-

Je vous laisserai là-dessus aujourd'hui. Nous reprendrons la prochaine fois un rêve dans Freud, et nous essayerons d'y appliquer nos méthodes d'analyse, ce qui en même temps nous permettra de situer les différents modes d'interprétation.

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Leçon 2 19 novembre 1958

Je voudrais poser d'abord les limites de ce que je voudrais faire aujourd'hui, je veux dire dans cette leçon même, vous énoncer ce que je vous montrerai aujourd'hui, et d'abord en abordant l'exemple de l'interprétation d'un rêve, ainsi que l'usage de ce que conventionnellement nous appelons depuis quelques temps, le graphe.
Comme je ne poursuis pas ce discours, si j'ose m'exprimer ainsi, simplement au-dessus de vos têtes, j'aimerais que s'établisse à travers lui une certaine com¬munication, comme on dit. Je n'ai pas été sans avoir écho des difficultés que déjà vous-mêmes la dernière fois, c'est-à-dire à un moment où il était loin d'être pour tous nouveau, avez éprouvées, et ce que la reposition de ce graphe a constitué encore pour certains, pour beaucoup même. Il reste, ne disons pas encore maniable puisqu'à la vérité ce qui n'est pas extraordinaire, ce graphe, nous l'avons construit ensemble l'année dernière, c'est-à-dire mis au point progressi¬vement; vous l'avez vu en quelque sorte s'édifier dans les besoins d'une certaine formulation centrée autour de ce que j'ai appelé Les formations de l'incons¬cient12. Que vous ne puissiez pas, comme certains le remarquent, vous aperce¬voir que son usage n'est pas encore pour vous univoque, il n'y a pas lieu de s'en étonner puisque précisément une partie de ce que nous aurons à articuler cette année sur le désir nous en montrera l'utilité et du même coup, nous en ensei¬gnera le maniement.

12. LACAN J., SéminaireVI, Les formations de l'inconscient, 1957-58. Inédit.
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Il s'agit donc d'abord de sa compréhension. C'est cela même qui semble faire pour un certain nombre, à différents degrés, peut-être même moins qu'ils ne l'émettent eux-mêmes, qui semble faire difficulté. À propos de ce terme de "compréhension", je voudrais faire remarquer - je vous assure qu'il n'y a là nulle ironie - que c'est un terme problématique. S'il y en a parmi vous qui com¬prennent toujours, en tout état de cause, et à tout instant ce qu'ils font, je les féli¬cite et les envie. Ce n'est pas ce qui correspond, même après vingt cinq ans d'exercice, à mon expérience et, à la vérité, il nous montre assez les dangers qu'il comporte en lui-même, danger d'illusion de toute compréhension, pour que, je pense, il ne soit douteux que ce que je cherche à vous montrer, ce n'est pas tel¬lement de comprendre ce que je fais, que de le savoir. Ce n'est pas toujours la même chose, cela peut ne pas se confondre et vous verrez justement qu'il y a des raisons internes pour que ça ne se confonde pas, à savoir que vous puissiez dans certains cas savoir ce que vous faites, savoir où vous en êtes, sans toujours savoir comprendre, au moins immédiatement, de quoi il s'agit.
Le graphe est précisément fait pour cet usage de repérage, il est destiné à annoncer tout de suite quelque chose. Je pense aujourd'hui, si j'en ai le temps, pouvoir commencer de voir par exemple comment ce graphe, et je crois seule¬ment ce graphe ou quelque chose bien entendu d'analogue - ce n'est pas à l'uni¬forme sous lequel il puisse être présenté qu'il faut s'attacher - vous paraîtra d'un usage éminent pour distinguer, je dis cela pour susciter votre intérêt, pour distinguer par exemple trois choses que, je dois dire, il n'est que trop fréquent que vous confondiez au point de glisser sans précautions de l'une à l'autre, le refoulé par exemple... Nous aurons à dire des choses, ou simplement à prendre la façon dont Freud lui-même les définit: _le refoulé, le désir et l'inconscient.
Refaisons-le au moins à petits pas, avant de le mettre en application, pour qu'il ne soit pas douteux que ce que représente au moins ce que nous appelle¬rons les deux étages, encore que bien entendu, (et c'est même cela qui serait la difficulté pour beaucoup d'entre vous) ces deux étages ne correspondent en rien à ce qui d'habitude vous est présenté au niveau de ce que je pourrais appeler l'architectonie des fonctions supérieures et inférieures, automatismes et fonc-tions de synthèse. C'est justement parce que vous ne la retrouvez pas que ces deux étages vous embarrassent, et c'est pourquoi je vais essayer de les ré-articu¬ler devant vous, puisqu'il semble que le second étage de la construction - étage évidemment abstraitement défini, parce que comme ce graphe est un discours, on ne peut pas tout dire en même temps - ce second étage, qui n'est pas forcé¬ment une seconde étape, fait pour certains difficulté.
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Je reprends donc les choses. Quel est le but de ce graphe ? C'est de montrer les rapports, pour nous essentiels, en tant que nous sommes analystes, du sujet parlant avec le signifiant. En fin de compte, la question autour de laquelle se divi¬sent ces deux étages est la même pour lui, le sujet parlant, (c'est un bon signe) est la même que pour nous. Je disais à l'instant, savons-nous ce que nous fai¬sons ? Eh bien lui aussi sait-il ou non ce qu'il fait en parlant ? Ce qui veut dire peut-il se signifier efficacement son action de signification ? C'est justement autour de cette question que se répartissent ces deux étages dont) e vous dis tout de suite - parce que cela semble la dernière fois avoir échappé à certains - je vous le dis tout de suite, dont il faut penser qu'ils fonctionnent tous les deux en même temps dans le moindre acte de parole, et vous verrez ce que j'entends, et ou j'étends le terme "acte de parole".
En d'autres termes, si vous pen¬sez aux procès de ce qui se passe dans le sujet, dans le sujet en tant qu'intervient dans son activité le signifiant, il faut que vous pensiez ceci (que j'ai eu l'occasion d'arti¬culer pour l'un d'entre vous à qui je donnais un petit supplément d'explications après mon sémi¬naire, et si je vous le souligne, c'est parce que mon interlocuteur m'a fait remarquer ce que pouvait avoir pour lui de non-aperçu ce que je vais vous dire) à savoir par exemple ce qu'il faut que vous considériez, c'est que les procès en question partent en même temps des quatre points, Δ, A, D, d, c'est-¬à-dire vous allez voir ce qu'est cet appoint aujourd'hui de mon exposé - dans ce rapport respec¬tivement l'intention du sujet [Δ], le sujet en tant que Je parlant [A],
l'acte de la demande [D] et ceci [d] que nous appellerons tout à l'heure d'un cer¬tain nom et que je laisse pour l'instant réservé.
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Les procès donc sont simultanés dans ces quatre trajets: D -Δ- I - s (A), je pense que c'est assez appuyé. Il y a donc deux étages dans le fait que le sujet fait quelque chose qui est en rapport avec_l'action prévalente, la structure pré¬valente du signifiant. À l'étage inférieur il reçoit, il subit cette structure. Ceci est spécialement apparent. Entendez bien tout ce que je dis, parce que cela n'a rien d'improvisé, et c'est pour cela que ceux qui prennent des notes sont ceux qui sont dans le vrai. Ceci prend sa valeur d'être spécialement - pas uniquement mais spécialement - illustré. je veux dire que c'est là que c'est spécialement compréhensible, mais du même coup d'abord c'est cela aussi qui peut faire que vous n'en voyez pas toute la généralité, à savoir que cela engendre certaines incompréhensions. Dites-vous le tout de suite, chaque fois que vous compren¬drez, c'est là que commence le danger.
C'est spécialement que ceci prend sa valeur dans le contexte, je dis contexte de la demande, c'est dans ce contexte que le sujet en tant qu'ici à ce niveau, à cet étage, la ligne de l'intentionnalité du sujet, de ce que nous supposons être le sujet, un sujet tant qu'il n'est pas devenu le sujet parlant, tant qu'il est le sujet dont on parle toujours - dont je dirais même, on parle jusqu'ici, car je ne sache pas que personne en ait jamais vraiment bien fait la distinction comme j'essaie ici de vous l'introduire. Le sujet de la connaissance pour tout dire, le sujet cor¬rélatif de l'objet, le sujet autour de quoi tourne l'éternelle question de l'idéa¬lisme, et qui est lui-même un sujet idéal, a toujours quelque chose de problématique, à savoir qu'après tout comme on l'a remarqué, et comme son nom l'indique, il n'est que supposé.
Il n'en est pas de même, vous le verrez, pour le sujet qui parle, qui s'impose avec une complète nécessité. Le sujet donc, dans le contexte de la demande, c'est le premier état si je puis dire informe de notre sujet, de celui dont nous essayons d'articuler par ce graphe les conditions d'existence. Ce sujet n'est pas autre chose que le sujet du besoin car c'est ce qu'il exprime dans la demande et, je n'ai pas besoin d'y revenir une fois de plus, tout mon point de départ consiste à montrer comment, cette demande du sujet est, du même coup, profondément modifiée par le fait que le besoin doit passer par les défilés du signifiant.
je n'insiste pas plus parce que je le suppose acquis, mais je veux simplement à ce propos vous faire remarquer ceci que c'est précisément dans cet échange qui se produit entre la position primitive inconstituée du sujet du besoin et les conditions structurales imposées par le signifiant, que réside ce qui se produit et qui est ici sur ce schéma représenté par le fait que la ligne D-S est pleine jusqu'en A, alors que plus loin elle reste fragmentée; qu'inversement c'est en tant
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qu'antérieure à s (A) que la ligne dite d'intentionnalité, dans l'occasion, du sujet, est fragmentée et qu'elle n'est pleine qu'après, disons spécialement dans ce seg¬ment [s (A) I], et même provisoirement, car c'est secondairement que j'aurai à insister là-dessus, dans celui-ci, en tant que vous n'avez pas à tenir compte de la ligne A - m - i (a) - s (A).
Pourquoi en est-il ainsi ? Il faut tout de même que je ne m'attarde pas éter¬nellement sur ce graphe, d'autant plus que nous aurons à y revenir. Qu'est-ce que représente, en d'autres termes, cette continuité de la ligne jusqu'en ce point _A dont vous savez que c'est le lieu du code, le lieu où gît le trésor de la langue dans sa synchronie, je veux ire a somme des éléments taxématiques sans quoi il n'y a pas moyen de communiquer entre des êtres qui sont soumis aux condi¬tions du langage. Ce que représente la continuité de la ligne D-S jusqu'au point A est ceci: c'est cette synchronie de l'organisation systématique de la langue. je veux dire que synchroniquement, il est donné là comme un système, comme un ensemble à l'intérieur duquel chacun de ces éléments a sa valeur en tant que distinct des autres, des autres signifiants, des autres éléments du système. C'est là je vous le répète, le point ressort de tout ce que nous articulons concernant la communication, c'est ceci qui est toujours oublié dans les théories de la communication, c'est que ce qui est communiqué n'est pas le signe d'autre chose, et c'est simplement le signe de ce que à sa place là, un autre signifiant n'est pas.
C'est de la solidarité de ce système, synchronique en tant que reposant au lieu du code, que le discours de la demande en tant qu'antérieur au code prend sa solidité, en d'autres termes, que dans la diachronie, c'est-à-dire dans le développement de ce discours, apparaît ceci qui s'appelle minimum de durée exigible pour la satisfaction - fût-elle ce qu'on appelle une satisfaction magique - du moindre but, à savoir le temps de parler. C'est en raison de ce rapport que la ligne du discours signifiant, du discours signifiant de la demande qui, de lui-même puisqu'il est composé de signifiants, devrait ici apparaître et se représenter sous la forme fragmentée que nous voyons subsister ici, à savoir sous la forme d'une succession d'élément discrets, donc séparés par des intervalles; c'est en fonction de la solidité synchronique du code auquel ces éléments successifs sont empruntés que se conçoit cette solidité de l'affirmation diachronique et la constitution de ce qu'on appelle dans l'articulation de la demande, le temps de la formule. Donc c'est antérieurement au code ou en deçà du code que cette ligne se présente comme continue.
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Par contre ce que représente ici ce graphe par la ligne fragmentée qui est celle de l'intentionnalité du sujet, qu'est-ce que c'est ? Observons que déjà le fait d'affirmer le contexte de la demande simplifie la diversité supposée du sujet, à savoir ceci qui se présente comme essentiellement mouvant, des moments, des variations de ce point. Vous le savez, ce problème de la continuité du sujet s'est posé depuis longtemps aux psychologues, c'est à savoir pourquoi un être essen-tiellement livré à ce qu'on peut appeler les intermittences - non pas simplement du cœur comme on l'a dit, mais de bien d'autres choses - peut se poser et s'affirmer comme un moi. C'est là le problème dont il s'agit, et assurément déjà la mise en jeu d'un besoin dans la demande est déjà quelque chose qui le simpli¬fie, ce sujet, par rapport aux interférences plus ou moins chaotiques, plus au moins hasardeuses entre eux des différents besoins.
Ce que représente l'apparition sur ce schéma de la forme fragmentée qui représente la première partie de la ligne Δ - I, ici jusqu'en ce A, c'est autre chose, c'est la rétroaction sur cette mouvance à la fois continue et discontinue, assuré¬ment confuse, nous devons la supposer être celle de la forme primitive de la manifestation primitive de la tendance. C'est la rétroaction sur elle précisément de la forme d'éléments discrets que lui impose le discours, c'est ce qu'elle subit rétroactivement de la discursivité, c'est pourquoi dans cette ligne, c'est en-deça non pas du code, mais du message lui-même, que la ligne apparaît dans sa forme fragmentée. Ce qui se produit au-delà, c'est ce que j'ai déjà suffisamment souli¬gné à d'autres moments pour y passer vite maintenant, c'est ceci: c'est l’identi¬fication qui en résulte du sujet à l'Autre de la demande entant que celui-ci est tout-puissant. je ne pense pas que ce soit un thème sur lequel j'ai besoin de reve-nir, que celui de l'omnipotence tantôt à la pensée, tantôt à la parole dans l'expé¬rience analytique. À ceci près que je vous ai fait remarquer combien il était abusif de le mettre dans la position dépréciative que prend d'habitude le psychologue pour autant qu'il est toujours plus ou moins, au sens original du terme, un pédant, de le mettre à la charge du sujet alors que l'omnipotence dont il s'agit, c'est celle de l'Autre en tant qu'il dispose de la somme des signifiants, tout simplement.
En d'autres termes, pour donner le sentiment que nous ne nous éloignons pas de quelque chose de concret en articulant les choses ainsi, je vais désigner très expressément ce que je veux dire par là dans l'évolution, dans le développement, dans l'acquisition du langage, dans les rapports enfant-mère, pour le dire enfin: c'est très précisément ceci, le quelque chose dont il s'agit et sur quoi repose cette identification primaire que je désigne par le segment s (A), signifié de A, et qui
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aboutit au premier noyau - comme on s'exprime couramment dans l'analyse sous la plume de Monsieur Glover, vous verrez cela articulé: « le premier noyau de la formation du moi ». Le noyau de l'identification auquel cela aboutit, ce processus, il s'agit de ce qui se produit pour autant que la mère n'est pas sim¬plement celle qui donne le sein, je vous l'ai dit, elle est aussi celle qui donne le seing de l'articulation signifiante, et pas seulement pour autant qu'elle parle à l'enfant comme il est bien manifeste qu'elle lui parle, et bien avant qu'elle puisse présumer qu'il y entend quelque chose, de même qu'il y entend quelque chose bien avant qu'elle ne se l'imagine. Mais pour autant que toutes sortes de jeux de la mère, les jeux p exemple. d'occultation qui si vite déchaînent chez l'enfant le sourire, voire le rire sont à proprement parler déjà une action symbolique au cours de laquelle ce qu'elle lui révèle, c'est justement la fonction du symbole en tant que révélateur. Elle lui révèle dans ces jeux d'occultation, à faire disparaître quelque chose ou à le faire reparaître, à faire disparaître son propre visage ou à le faire reparaître, ou à cacher la figure de l'enfant ou à la découvrir: elle lui révèle la fonction révélatrice. C'est déjà une fonction au second degré dont il s'agit. C'est à l'intérieur de ceci que se font ces premières identifications à ce qu'on appelle dans l'occasion la mère, la mère comme toute-puissante, et vous le voyez, ceci a une autre portée que la pure et simple satisfaction du besoin.
Passons au second étage de ce graphe, celui donc que la dernière fois, il semble, au moins pour certains, que la présentation a fait quelques difficultés. Ce second étage du graphe est autre chose que le sujet en tant qu'il passe sous les défilés de l'articulation signifiante. C'est le sujet qui assume l'acte de parler: c'est le sujet en tant que je, encore ici me faut-il me sus- pendre à quelque articu¬lation de réserve essentielle. Après tout, ce je, je ne m'y attarderai pas, je vais vous le faire remarquer, à l'origine ce je, alors que j'y ai fait allusion dans quelque développement, n'est pas notre affaire, c'est pourtant le je du « Je pense donc je suis ». Sachez simplement qu'il s'agit ici d'une parenthèse, toutes les difficultés qui m'ont été soumises me l'ont été à propos du « Je pense donc je suis », c'est à savoir que ceci n'avait aucune valeur probante puisque le je a déjà été mis dans le « Je pense » et qu'il n'y a après tout qu'un cogitatum, ça pense, et pourquoi donc serait-ce je là-dedans ? Je crois que toutes les difficultés ici se sont élevées précisément de cette non-distinction des deux sujets, telle que d'abord je vous l'ai articulée; c'est à savoir que plus ou moins à tort, je pense que plus ou moins à tort on se reporte, dans cette expérience à laquelle nous convie le philosophe, à la confrontation du sujet à un objet - par conséquent à un objet imaginaire parmi lesquels il n'est pas étonnant que le je ne s'avère être qu'un objet parmi -37-

les autres. Si au contraire nous poussons la question au niveau du sujet défini comme parlant, la question va prendre une tout autre portée, comme la phéno¬ménologie, que je vais simplement vous indiquer maintenant, va vous le mon¬trer. Pour ceux qui veulent des références concernant toute cette discussion autour du Je, du cogito, je vous rappelle qu'il y a un article déjà cité de M. Sartre dans les Recherches philosophiques 13.
Le je dont il s'agit n'est pas simplement le je articulé dans le discours, le je en tant qu'il se prononce dans le discours et ce que les linguistes appellent, au moins depuis quelque temps, un shifter. C'est un sémantème qui n'a pas d'emploi articulable qu'en fonction du code, je veux dire en fonction purement et sim¬plement du code articulable lexicalement. C'est à savoir que comme l'expérience la plus simple le montre, le je ne se rapporte jamais à quelque chose qui puisse être défini en fonction d'autres éléments du code, donc un sémantème, mais sim¬plement en fonction de l'acte du message. Le Je désigne celui qui est le support du message, c'est-à-dire quelqu'un qui varie à chaque instant. Ce n'est pas plus malin que cela, mais je vous ferai remarquer que ce qu'il en résulte, c'est que ce Je est essentiellement, donc, distinct à partir de ce moment là, comme je vais vous le faire très vite sentir, de ce qu'on eut appeler le sujet véritable de l'acte de par¬ler en tant que tel, et c'est même ce qui donne au discours en Je le plus simple, je dirais une présomption toujours de discours indirect; je veux dire que ce je pourrait très facilement être suivi dans le discours même d'une parenthèse: "je (qui parle)", ou "je (dis que)", ceci qui d'ailleurs est rendu très évident comme d'autres l'ont remarqué avant moi, par le fait qu'un discours qui formule "je dis que", et qui rajoute ensuite: "et je le répète", ne dit pas dans ce "je le répète" quelque chose d'inutile car c'est justement pour distinguer les deux je qui sont en question: « celui-qui-a-dit-que » et celui qui adhère à ce que « celui-qui-a-dit¬-que » a dit. En d'autres termes encore, je veux simplement, s'il faut d'autres exemples pour vous le faire sentir, vous suggérer la différence qu'il y a entre le je de "je vous aime" ou de "je t'aime", et le je de "je suis là".
Le Je dont il s'agit est particulièrement sensible (justement en raison de la structure que j'évoque) là où il est pleinement occulté, et là où il est pleinement occulté c'est dans ces formes du discours qui réalisent ce que j'appellerai la fonc¬tion vocative, c'est-à-dire celles qui ne font apparaître dans leur structure signi¬fiante que le destinataire n'est absolument pas le "je". C'est le je du "Lève-toi et

13. SARTRE J.-P., La Transcendance de l'ego (1936). Bibliothèque des textes philosophiques, Paris, 1992, J. Vrin.
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marche", c'est ce même je fondamental qui se retrouve dans n'importe quelle forme vocative impérative et un certain nombre d'autres. je les mets toutes pro¬visoirement sous le titre de vocatif, c'est le je si vous voulez évocatif, c'est le je dont je vous ai déjà parlé au moment du Séminaire du Président Schreber, parce qu'il était essentiel à faire apparaître (je ne sais pas si à ce moment-là j'y suis plei¬nement parvenu, je ne l'ai même pas repris dans ce que j'ai donné concernant le résumé de mon Séminaire sur le Président Schreber) : c'est le je sous-jacent à ce "Tu es celui qui me suivras" et sur lequel j'ai tellement insisté, et dont vous voyez comment i s'inscrit avec tout le problème d'un certain futur, d'ailleurs à l'inté¬rieur de vocatifs à proprement parler, de vocatifs de la vocation.
je rappelle pour ceux qui n'étaient pas là, la différence qu'il y a en français, c'est une finesse que toutes les langues ne permettent pas de mettre en évidence, entre "tu es celui qui me suivras", et "tu es celui qui me suivra". Cette différence de pouvoir performant du Tu dans l'occasion c'est effectivement une différence actuelle du je en tant qu'il opère dans cet acte de parler qu'il représente et qu'il s'agit de montrer une fois de plus et à ce niveau que le sujet reçoit toujours son propre message, à savoir ce qu'il est ici à s'avouer, c'est-à-dire le je sous une forme inversée, à savoir par l'intermédiaire de la forme qu'il donne au Tu. Ce discours, donc le discours qui se formule au niveau du second étage, et qui est le discours de toujours -nous ne distinguons qu'arbitrairement ces deux étages - ce discours qui, comme tout discours, est le discours de l'Autre même quand c'est le sujet qui le tient, est fondamentalement à con étage un appel de l'être avec plus ou moins de force. Il contient toujours, et c'est là une fois de plus une des merveilleuses équivoques homophoniques que contient le français, il contient toujours plus ou moins un soit, en d'autres termes un fiat, un flat qui est la source et la racine de ce qui, de la tendance, devient pour l'être parlant et s'inscrit dans le registre du vouloir, ou encore du je en tant qu'il se divise dans les deux termes étudiés de l'un à l'autre, de l'impératif, du "lève-toi et marche" dont je parlais tout à l'heure, ou par rapport au sujet, de l'érection de son propre Je.
La question si je puis dire, celle que la dernière fois j'ai ici articulée sous la forme du Che vuoi ? vous voyez maintenant à quel niveau elle se place. Ce Che vuoi ? qui est si l'on peut dire la réponse de l'Autre à cet acte de parler du û ét. Elle répond, cette question, je irais comme toujours, elle répond cette réponse avant la question à celle-ci, au point d'interrogation redoutable dont la forme même dans mon schéma articule cet acte de parler. Est-ce que parlant, le sujet sait ce qu'il fait ? C'est justement ce que nous sommes en train de nous deman¬der ici, et c'est pour répondre à cette question que Freud a dit non. Le sujet dans -39-

l'acte de parler, et pour autant que cet acte de parler va bien entendu beaucoup plus loin que simplement sa parole, puisque toute sa vie est prise dans des actes de parler, puisque sa vie en tant que telle, à savoir toutes ses actions sont des actions symboliques - ne serait-ce que parce qu'elles sont enregistrées, elles sont sujettes à enregistrement, elles sont souvent action pour prendre acte, et qu'après tout, tout ce qu'il fera comme on dit, et contrairement à ce qui se passe, ou plus exactement conformément à tout ce qui se passe chez le juge d'instruc¬tion, « tout ce qu'il fera pourra être retenu contre lui » - toutes ses actions seront imposées dans un contexte de langage et ses gestes mêmes sont des gestes qui ne sont jamais que des gestes à choisir dans un rituel préétabli, à savoir dans une articulation de langage. Et Freud à ceci: « Sait-il ce qu'il fait ? » répond non. Ce n'est rien d'autre que ce qu'exprime le second étage de mon graphe, c'est à savoir que ce second étage ne vaut qu'à partir de la question de l'Autre, à savoir Che vuoi ? « Qu'est-ce que tu veux? » ; que jusqu'au moment de la question, bien entendu nous restons dans l'ignorance et la niaiserie...
J'essaie ici de faire cette preuve que le didactisme ne passe pas obligatoirement par la niaiserie. Ce ne peut évidemment être sur vous que l'on se base pour que la démonstration soit achevée!
Où donc par rapport à cette question, et dans les réponses, le second étage du schéma articule où se placent les points de recroisement-entre le discours véri¬table qui est tenu par le sujet et ce qui se manifeste comme "vouloir" dans l'arti¬culation de la parole - où ces points de recroisement se placent, c'est là tout le mystère de ce symbole qui semble faire opacité pour certains d'entre vous.
Si ce discours qui se présente à ce niveau comme appel de l'être, n'est pas ce qu'il a l'air d'être, nous le savons par Freud, et c'est cela que le second étage du graphe essaie de nous montrer. On ne peut au premier abord que s'étonner que vous ne le reconnaissiez pas, car qu'est ce que Freud a dit. Qu'est-ce que nous faisons tous les jours ? Si ce n'est ceci, de montrer qu'à ce niveau, au niveau de l'acte de la parole, le code est donné par quelque chose qui n'est pas la demande primitive, qui est une certain rapport du sujet à cette demande en tant que le sujet est resté marqué par ses avatars. C'est cela que nous appelons les formes orales, anales, et autres, de l'articulation inconsciente, et c'est pour cela qu'il ne me paraît pas soulever beaucoup de discussions. Je parle tout simplement, comme admission des prémisses que nous situons ici au niveau du code, la formule $D le sujet en tant que marqué par le signifiant en présence de sa demande comme donnant le matériel, le code de ce discours véritable qui est le véritable discours de l'être à ce niveau.
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Quant au message qu'il reçoit, ce mes¬sage j'y ai déjà plusieurs fois fait allusion¬ - je lui ai donné plusieurs formes, toutes non sans quelques raisons plus ou moins glis¬santes, comme c'est là tout le problème de la visée analytique, à savoir quel est ce mes¬sage - je peux le laisser pour aujourd'hui, et en ce temps tout au moins de mon dis¬cours, à l'état problématique, et le sym-boliser par un signifiant présumé comme tel. C'est une forme purement hypo¬thétique, c'est un X, un signifiant, un signi¬fiant de l'Autre puisque c'est au niveau de l'Autre que la question est posée, d'un Autre manquant d'une part, qui est juste¬ment l'élément problématique dans la question concernant ce message 14.
Résumons nous. La situation du sujet au niveau de l'inconscient telle que Freud l'articule, - ce n'est pas moi, c'est Freud qui l'articule - c'est qu'il ne sait pas avec quoi il parle, on a besoin de lui révéler les éléments proprement signifiants de son discours, et qu'il ne sait pas non plus le message qui lui par¬vient réellement au niveau du discours de l'être - disons véritablement si vous voulez, mais ce "réellement" je ne le récuse point.
En d'autres termes, il ne sait pas le message qui lui parvient de la réponse à sa demande dans le champ de ce qu'il veut. Vous savez déjà, vous, la réponse, la réponse véritable, elle ne peut être qu'une: c'est à savoir le signifiant et rien d'autre, qui est spécialement affecté à désigner justement les rapports du sujet au signifiant. Je vous ai dit, je veux quand même l'exprimer, pourquoi ce signi¬fiant était le phallus. Même pour ceux qui l'entendent pour la première fois, je leur demande provisoirement d'accepter ceci. L'important n'est pas là, l'impor¬tant est que c'est pour cela qu'il ne peut pas avoir la réponse parce que, comme la seule réponse possible, c'est le signifiant qui désigne ses rapports avec le si¬gnifiant. À savoir si c'était déjà en question, dans toute la mesure où il articule cette réponse, lui, le sujet s'anéantit et disparaît. C'est justement ce qui fait que

14. Le X marque ici l'étape du passage de S(A) à S(A), introduit comme tel pour la première fois dans la Leçon 7 (7 janvier 1959). (N d É.)
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la seule chose qu'il puisse en ressentir, c'est cette menace directement portée sur le phallus, à savoir la castration ou cette notion du manque du phallus qui, dans un sexe et dans l'autre, est ce quelque chose à quoi vient se terminer l'analyse, comme Freud -je vous le fais remarquer - l'a articulé.
Mais nous n'en sommes pas à répéter ces vérités premières. Je sais que cela tape un peu sur les nerfs de quelques uns que l'on jongle un peu trop depuis quelques temps avec l'être et l'avoir, mais cela leur passera car cela ne veut pas dire qu'en route nous n'ayons pas à faire une cueillette précieuse, une cueillette clinique, une cueillette qui permette même à l'intérieur de mon enseignement de se pro¬duire avec toutes les caractéristiques de ce que j'appellerais le chiqué médical.
Il s'agit maintenant à l'intérieur de ceci de situer ce que veut dire le désir. Nous l'avons dit, il y a donc à ce second étage aussi un trésor synchronique, il y a une batterie de signifiants inconscients pour chaque sujet, il y a un message où s'annonce la réponse au Che vuoi ? et où elle s'annonce comme vous pouvez le constater, dangereusement. Même cela, je vous le fais remarquer en passant, histoire d'évoquer en vous des souvenirs imagés qui font de l'histoire d'Abélard et d'Héloïse la plus belle histoire d'amour.
Qu'est-ce que veut dire le désir? Où se situe-t-il ? Vous pouvez remar¬quer que dans la forme complète du schéma, vous avez ici une ligne poin¬tillée qui va du code du second étage à son message par l'intermédiaire de deux éléments: d signifie la place d'où le sujet descend, et $ en face de petit a signifie - je l'ai déjà dit, donc je le répète - le fantasme. Ceci a une forme, une disposition homologique à la ligne qui, de A, inclut dans le dis¬cours le moi (le m dans le schéma, disons « la personne étoffée 15 ») avec image de l'autre [i (a)], c'est-à-dire ce rap¬port spéculaire que je vous ai posé comme fondamental à l'instauration du moi. Il y a là dans le rapport entre les deux étages, quelque chose qui mérite d'être plus pleinement articulé. Je ne le fais pas aujourd'hui, uniquement non parce que

15. DAMOURETTE J. et PICHON E., « La personne étoffée », in Des mots à la pensée. Essai de Grammaire de la langue française, 1911-1940, t. 6, chap. VIII, Paris 1970, d'Artrey.
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j'en ai pas le temps car je suis disposé à prendre tout mon temps pour vous com¬muniquer ce que j'ai à vous dire, mais parce que je préfère prendre les choses d'une façon indirecte, parce qu'elle me parait susceptible de vous en faire sentir la portée. Vous n'êtes pas dès maintenant incapables de deviner ce que peut avoir de riche le fait que ce soit une certaine reproduction d'un rapport imaginaire au niveau du champ de béance déterminé entre les deux discours, en tant que ce rapport imaginaire reproduit homologiquement celui qui s'installe dans le rap¬port avec l'autre du jeu de prestance. Vous n'êtes pas incapable de le pressentir dès maintenant, mais bien entendu il est tout à fait insuffisant de le pressentir, je veux simplement avant de l'articuler pleinement, vous faire vous arrêter un instant sur ce que comporte à l'intérieur, situé, planté à l'intérieur de cette économie, le terme de désir.
Vous le savez, Freud a introduit ce terme dès le début de l'analyse. Il l'a intro¬duit à propos du rêve et sous la forme du Wunsch, c'est-à-dire, en droit, de quelque chose qui s'articule sur cette ligne. Le Wunsch n'est pas en lui-même, à soi tout seul, le désir, c'est un désir formulé, c'est un désir articulé. Ce à quoi je veux pour l'instant vous arrêter, c'est à la distinction de ce qui mérite - dans ce que j'installe et introduis cette année - d'être appelé désir et de ce Wunsch.
Vous n'êtes pas sans avoir lu La science des rêves, et ce moment où je vous en parle marque le moment où nous allons nous-mêmes cette année commencer d'en parler. De même que nous avons commencé l'année dernière par Le trait d'esprit, nous commençons cette année par le rêve. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué dès les premières pages, et jusqu'à la fin, que si vous pensez au désir sous la forme où, je dirais, vous avez affaire à lui tout le temps dans l'expérience analytique, c'est à savoir celle où il vous donne du fil à retordre par ses excès, par ses déviations, par après tout disons-le, le plus souvent par ses défaillances, je veux dire le désir sexuel, celui qui joue des tours (encore que depuis tout le temps, s'exerce sur tout le champ analytique là-dessus un accent de mise à l'ombre tout à fait remarquable), celui dont il s'agit constamment dans l'analyse. Vous devez donc remarquer la différence - à condition bien entendu que vous lisiez vraiment, c'est-à-dire que vous ne continuiez pas à penser à vos petites affaires pendant que vos yeux parcourent la Traumdeutung, vous vous aperce¬vrez que c'est très difficile à saisir, ce fameux désir que dans chaque rêve prétendument on retrouve partout.
Si je prends le rêve inaugural, le rêve de l'injection d'Irma, dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, sur lequel j'ai un peu écrit, (et sur lequel je réécrirai) et dont nous pourrions parler excessivement longtemps... Rappelez-vous ce que -43-

c'est que le rêve de l'injection d'Irma. Que veut-il dire exactement ? Cela reste très incertain même dans ce qui arrive. Lui-même, Freud, dans le désir du rêve veut faire céder Irma, qu'elle ne soit plus, comme on dit là-dedans, se hérissant à propos de toutes les approches de Freud. Que veut-il ? Il veut la déshabiller, il veut la faire parler, il veut discréditer ses collègues, il veut forcer sa propre angoisse jusqu'à la voir projetée dans l'intérieur de la gorge d'Irma, ou il veut apaiser l'angoisse du mal ou du tort causé à Irma ? Mais ce mal est, nous semble¬-t-il, sans recours, il est assez articulé justement dans le rêve. Est-ce de cela qu'il s'agit, qu'il n'y a pas eu de crime ? Et ce qui n'empêche pas que l'on dise que, puisqu'il n'y a pas eu de crime, tout ira bien puisque tout est réparé, et puis que tout cela est dû au fait que tel et tel prennent de singulières libertés et que c'est le troisième terme qui en est responsable, et ainsi de suite. Nous pourrions aller comme cela excessivement loin.
D'ailleurs je vous fais remarquer que Freud lui-même souligne en un point de la Traumdeutung, et avec la plus grande énergie, au moins jusqu'à la septième édition, qu'il n'a jamais dit nulle part que le désir dont il s'agit dans le rêve soit toujours un désir sexuel. Il n'a pas dit le contraire non plus, mais enfin il n'a pas dit cela, ceci pour les gens qui, au niveau de cette septième édition, le lui reprochent.
Ne nous trompons pas pour autant. Sachons que la sexualité y est toujours plus ou moins intéressée. Seulement elle l'est en quelque sorte latéralement, disons en dérivation. Il s'agit justement de savoir pourquoi, mais pour savoir pourquoi, je veux simplement un petit instant m'arrêter là à ces choses évidentes que nous donnent l'usage et l'emploi du langage, c'est à savoir: qu'est-ce que cela veut dire quand on dit à quelqu'un, si c'est un homme ou si c'est une femme, et dont il faut bien choisir que c'est un homme et que cela va peut-être entraî¬ner nombre de-références contextuelles, qu'est-ce que cela veut dire quand on dit à une femme "je vous désire" ? Est-ce que cela veut dire - comme l'opti¬misme moralisant sur lequel vous me voyez de temps en temps rompre des lances à l'intérieur de l'analyse - est-ce que cela veut dire: "je suis prêt à recon¬naître à votre être autant, sinon plus de droits qu'au mien, à prévenir tous vos besoins, à penser à votre satisfaction ? Seigneur que votre volonté soit faite avant la mienne!" Est-ce cela que cela veut dire ? Je pense qu'il suffit d'évoquer cette référence pour provoquer en vous les sourires que je vois, heureusement! s'épa¬nouir à travers cette assemblée. Personne d'ailleurs, quand on emploie les mots qui conviennent, ne se trompe sur ce que veut dire la visée d'un terme comme celui-là, si génitale soit-elle.
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L'autre réponse est celle-ci: "je désire (disons pour employer des bons gros mots comme cela tout ronds) coucher avec vous, [baiser]", c'est beaucoup plus vrai, il faut le reconnaître, mais est-ce si vrai que cela ? C'est vrai dans un certain contexte, je dirais social, et après tout parce que peut-être, vue l'extrême diffi¬culté de donner son issue exacte à cette formulation "je vous désire ", on ne trouve, après tout, rien de mieux pour le prouver.
Croyez-moi, peut-être suffit-il que cette parole ne soit pas liée aux in¬commensurables embarras et bris de vaisselle qu'entraînent les propos qui ont un sens, il suffit peut-être que cette parole ne soit prononcée qu'à l'intérieur pour qu'aussitôt vous saisissiez que si ce terme a un sens, c'est un sens bien plus difficile à formuler. "je vous désire", articulé à l'intérieur si je puis dire, concer-nant un objet, c'est celui-ci à peu près: "vous êtes belle", autour de quoi se fixent, se condensent toutes ces images énigmatiques dont le flot s'appelle pour moi mon désir, à savoir "je vous désire parce que vous êtes l'objet de mon désir", autrement dit "vous êtes le commun dénominateur de mes désirs" et Dieu sait (si je peux mettre Dieu dans l'affaire, et .pourquoi pas ?) Dieu sait ce que remue avec soi le désir. C'est quelque chose qui en réalité mobilise, oriente dans la per¬sonnalité bien autre chose que ce vers quoi par convention paraît s'ordonner son but précis.
En d'autres termes, pour nous référer à une expérience beaucoup moins infi¬niment poétique aussi peut-être, il semble que je n'ai pas besoin d'être analyste pour évoquer combien vite et immédiatement à ce niveau, à propos de la moindre distorsion comme on dit de la personnalité ou des images, combien vite et au premier plan vient surgir à propos de cette implication dans le désir, ce qui peut, ce qui le plus souvent, ce qui en droit y apparaît comme prévalent - à savoir la structure du fantasme.
Dire à quelqu'un "je vous désire", c'est très précisément lui dire, mais cela ce n'est pas l'expérience qui le donne toujours, sauf pour les braves et instructifs petits pervers, petits et grands, c'est dire "je vous implique dans mon fantasme fondamental".
C'est ici, puisque j'ai décidé que je ne pousserai pas cette année au-delà d'un certain temps (j'espère m'y tenir encore), l'épreuve que je vous prie de m'entendre; c'est ici, c'est-à-dire bien avant le point où je pensais aujourd'hui conclure, que je m'arrêterai.
je m'arrêterai en désignant ce point du fantasme qui est un point essentiel, qui est le point clef autour duquel je vous montrerai la prochaine fois donc à faire tourner, le point décisif où doit se produire, si ce terme de "désir" a un sens -45-

différent de celui de "vœu" dans le rêve, où doit se produire l'interprétation du désir. Ce point est donc ici, et vous pouvez faire remarquer qu'il fait partie du circuit pointillé qui est celui de cette espèce de petite queue qui se trouve au second étage du graphe. Je voudrais vous dire simplement, histoire de vous lais¬ser un peu en appétit, que ce circuit pointillé, ce n'est rien d'autre que le circuit dans lequel nous pouvons considérer que tournent - c'est pour cela qu'il est construit comme cela, c'est parce que ça tourne, une fois que c'est alimenté par le début, ça se met à tourner indéfiniment à l'intérieur - que tournent les élé¬ments du refoulé. En d'autres termes, c'est le lieu, sur le graphe, de l'inconscient comme tel. C'est de cela, et uniquement de cela que Freud a parlé jusqu'en 1915 quand il conclut par les deux articles qui s'appellent respectivement L'inconscient et Le refoulement.
C'est là que je reprendrai pour vous dire à quel point est articulé dans Freud d'une façon qui soutient, qui est la substance même de ce que j'essaie de vous faire comprendre concernant le signifiant, c'est à savoir que Freud lui-même articule bel et bien de la façon la moins ambiguë quelque chose qui veut dire: ne sont jamais, ne peuvent être jamais refoulés que les éléments signifiants. C'est dans Freud! Il n'y a que le mot signifiant qui manque. Je vous montrerai sans ambiguïté que ce dont Freud parle dans son article sur L'inconscient concernant ce qui peut être refoulé, Freud le désigne, ce ne peuvent être que des signifiants.
Nous verrons cela la prochaine fois. Et alors vous voyez deux systèmes ici s'opposer: ce système ici pointillé, nous l'avons dit, c'est cela dont il s'agit, c'est le lieu de l'inconscient et le lieu où le refoulé tourne en rond jusqu'au point où il se fait sentir, c'est-à-dire où quelque chose du message au niveau du discours de l'être vient déranger le message au niveau de la demande, ce qui est tout le problème du symptôme analytique.
Il y a un autre système, c'est celui qui prépare ce que j'appelle là le petit palier, à savoir la découverte de l'avatar, découvert parce qu'on avait déjà eu tellement de peine à s'habituer au premier système que comme Freud nous a fait le fatal bienfait de faire le pas suivant lui-même avant sa mort, c'est-à-dire que Freud dans sa seconde topique a découvert le registre de l'autre système pointillé: petit palier, c'est justement cela à quoi correspond sa seconde topique. En d'autres termes, c'est concernant ce qui se passe, c'est dans la mesure où il s'est interrogé sur ce qui se passe au niveau du sujet-pré-discours, mais en fonction même de ce fait que le sujet qui parle ne savait pas ce qu'il faisait en parlant, c'est-à-dire à partir du moment où l'inconscient est découvert comme tel, que Freud a, si vous voulez pour schématiser les choses, ici cherché à quel niveau de cet endroit -46-

original d'où ça parle, à quel niveau et en fonction de quoi, c'est-à-dire juste¬ment par rapport à une visée qui est celle de l'aboutissement du processus en I, à quel moment se constitue le moi (c'est-à-dire le moi en tant qu'il a à se repé¬rer par rapport à la première formulation, la première prise dans la demande du ça). C'est aussi là que Freud a découvert ce discours primitif en tant que pure¬ment imposé, et en même temps en tant que marqué de son foncier arbitraire, que cela continue à parler, c'est-à-dire le surmoi. C'est là aussi bien entendu qu'il a laissé quelque chose d'ouvert, c'est là, c'est-à-dire dans cette fonction fonciè¬rement métaphorique du langage, qu'il nous a laissé quelque chose à découvrir, à articuler, qui complète sa seconde topique et qui permet de la restaurer, de la re-situer, de la restituer dans l'ensemble de sa découverte.

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Leçon 3 26 novembre 1958


je commence par tenir mes promesses. La dernière fois je vous avais indiqué l'article de Sartre qui s'appelle: La transcendance de l'ego, esquisse d'une des¬cription phénoménologique. Cet article se trouve dans le Ve volume des Recherches philosophiques, excellente revue qui a cessé de paraître avec la guerre et avec la disparition de son éditeur, Boivin, pp 85 à 10316.
La remarque faite par Freud que « l'affirmation que tous les rêves ont une signification sexuelle, (plus exactement exigent une interprétation sexuelle) contre laquelle toute la littérature infatigablement a polémiqué, est absolument étrangère à ma Traumdeutung, dans les sept éditions de ce livre (ceci est écrit naturellement dans la Vlle). Elle se trouve dans une contradiction particulière¬ment saisissable avec le reste du contenu » (ce qui se trouve dans le tome 2-3 qui contient la Traumdeutung, à la page 40217)18,
Beaucoup d'entre vous ont entendu hier soir la relation clinique d'un de nos camarades et excellent psychanalyste, sur le sujet de l'obsédé19. Vous l'avez entendu parler à propos du désir et de la demande. Nous cherchons ici à mettre en relief, parce qu'elle n'est pas seulement une question théorique mais qu'elle est liée à l'essentiel de notre pratique, cette question qui est celle autour de

16. Op. cit.
17. P. 341 de l'édition française.
18. Ici était prévu un schéma dont aucune trace n'a pu être retrouvée.
19. LECLAIRE S., « Philon ou l'Obsessionnel et son désir » (1959), repris in Démasquer le réel, Paris, 1971, Le Seuil.
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laquelle se joue le problème de la structure du désir et de la demande, et qui est quelque chose qui sans doute s'applique tout de suite à la clinique, la vivifie, la rend, je dirais, compréhensible. je dirais presque que c'est un signe, qu'à l'avoir maniée trop au niveau de la compréhension, vous puissiez éprouver je ne sais quel sentiment d'insuffisance. Et c'est vrai d'ailleurs, c'est que le niveau de la compréhension est loin d'épuiser les ressorts de ce qui est la structure que nous cherchons à pénétrer, parce que c'est sur elle que nous cherchons à agir; et que la clef autour de laquelle nous devons faire pivoter cette distinction de la demande et du désir - pour autant que tout de suite elle clarifie la demande, mais que par contre elle situe bien à sa place, c'est-à-dire à son point strictement énigmatique, la position du désir de l'homme - la clef de tout cela, c'est le rap¬port du sujet au signifiant. Ce qui caractérise la demande, ce n'est pas seulement que c'est un rapport de sujet à un autre sujet, c'est que ce rapport se fait par l'intermédiaire du langage, c'est-à-dire par l'intermédiaire du système des signifiants.
Puisque nous abordons - je vous l'ai annoncé - maintenant la question de ce qu'est le désir en tant qu'il est le fondement du rêve, vous savez tout de suite qu'il n'est pas simple de savoir quel est ce désir. S'il est le moteur du rêve, vous savez qu'à tout le moins il est double: 1) que ce désir d'abord est dans le main¬tien du sommeil, Freud l'a articulé de la façon la plus expresse, c'est-à-dire de cet état où pour le sujet se suspend la réalité. 2) Le désir est désir de mort, il l'est d'autre part et en même temps et parfaitement compatiblement je dirais, pour autant que c'est souvent par l'intermédiaire de ce second désir que le premier est satisfait, le désir étant ce en quoi le sujet du Wunsch se satisfait.
Et ce sujet, je voudrais le mettre dans une sorte de parenthèse: le sujet, nous ne savons pas ce que c'est, et le sujet du Wunsch, du rêve, la question est de savoir qui il est. Quand certains disent le moi, ils se trompent, Freud a sûrement affirmé le contraire. Et si on dit c'est l'inconscient, ce n'est rien dire. Donc quand je dis le sujet du Wunsch se satisfait, je mets ce sujet entre parenthèses, et tout ce que nous dit Freud, c'est que c'est un Wunsch qui se satisfait. Il se satisfait de quoi ? je dirais qu'il se satisfait de l'être, entendez de l'être qui se satisfait. C'est tout ce que nous pouvons dire, car à la vérité il est bien clair que le rêve n'apporte avec soi aucune autre satisfaction que la satisfaction au niveau du Wunsch, c'est-à¬-dire une satisfaction si l'on peut dire verbale. Le Wunsch se contente ici d'appa¬rences, et c'est bien clair s'il s'agit d'un rêve; et aussi bien d'ailleurs le caractère de cette satisfaction est ici reflété dans le langage par où il nous l'a exprimé, par
ce "satisfait de l'être" comme je me suis exprimé à l'instant, et où se trahit cette -50-

ambiguïté du mot "être" en tant qu'il est là, qu'il se glisse partout et qu'aussi bien, à se formuler ainsi, a cette forme grammaticale de renvoi de l'être -l' "être satisfait", je veux dire -: peut-il être pris pour ce côté substantiel ? Il n'y a rien d'autre de substantiel dans l'être que ce mot même, "il se satisfait de l'être", nous [ne] pouvons le prendre pour ce qui est de l'être, si ce n'est au pied de la lettre.
En fin de compte, c'est bien en effet comme quelque chose de l'ordre de l'être qui satisfait le Wunsch. Il n'y a en somme que dans le rêve, tout au moins sur le plan de l'être, que le Wunsch puisse se satisfaire.
je voudrais presque faire ici cette chose que je fais souvent, ce petit préam¬bule si vous voulez, ce regard en arrière, cette remarque qui vous permet de vous déciller les yeux de [ce] je ne sais quoi qui [ne] comprend rien de moins que l'ensemble de l'histoire de la spéculation psychologique pour autant qu'elle est liée, que la psychologie moderne a commencé par formuler, comme vous le savez, dans les termes de l'atomisme psychologique, ici toutes les [théories asso¬ciationnistes]. Chacun sait que nous n'en sommes plus là, à l'associationnisme comme on dit, et que nous avons fait des progrès considérables depuis que nous avons fait entrer la demande de la totalité, l'unité du champ, l'intentionnalité et autres forces en considération. Mais je dirais que l'histoire n'est pas du tout réglée, et elle n'est pas du tout réglée précisément à cause de la psychanalyse de Freud, mais on ne voit pas du tout comment en réalité le ressort a joué de ce règlement de compte qui n'en est pas un, je veux dire que l'on a laissé complè¬tement échapper l'essence, et du même coup aussi la persistance de ce qui y a été prétendument réduit.
Au départ c'est vrai, l'associationnisme de la tradition de l'école psycho¬logique anglaise, où c'est le jeu articulé et une vaste méprise, si je puis m'ex¬primer ainsi, où je dirais l'on note le champ du réel, au sens où ce dont il s'agit c'est de l'appréhension psychologique du réel, et où il s'agit d'expliquer en somme, non pas seulement qu'il y a des hommes qui pensent, mais qu'il y a des hommes qui se déplacent dans le monde en y appréhendant d'une façon à peu près convenable le champ des objets.
Où est donc ce champ des objets, son caractère fragmenté, structuré ? de quoi ? de la chaîne signifiante tout simplement, et je vais vraiment essayer de choi¬sir un exemple pour essayer de vous le faire sentir, qu'il [ne] s'agit de rien d'autre chose, et que tout ce qu'on apporte dans la théorie associationniste dite struc¬turée - pour concevoir la progressivité de l'appréhension psychologique à par¬tir de [la scansion (?)] - n'est rien d'autre en fait que le fait de doter d'emblée ces champs du réel du caractère fragmenté et structuré de la chaîne signifiante. -51-

À partir de là bien entendu, on s'aperçoit qu'il va y avoir maldonne et qu'il doit y avoir des rapports plus originels, si l'on peut dire, avec le réel, et pour cela on part de la notion proportionnaliste - et on s'en va vers tous les cas où cette appréhension du monde est en quelque sorte plus élémentaire, justement moins structurée par la chaîne signifiante, sans savoir que c'est de cela qu'il s'agit - on va vers la psychologie animale, on évoque tous les linéaments stigmatiques grâce auxquels l'animal peut venir à structurer son monde et essaie d'y retrouver le point de référence.
On s'imagine que, quand on a fait cela, on a résolu - dans une espèce de théorie du champ animé du vecteur du désir primordial -, on a fait la résorption de ces fameux éléments qui étaient une première et fausse appréhension de la prise du champ du réel par la psychologie du sujet humain. On n'a simplement rien fait du tout, on a décrit autre chose, on a introduit une autre psychologie, mais les éléments de l'associationnisme survivent tout à fait parfaitement à l'éta-blissement de la psychologie plus primitive; je veux dire qui cherche à saisir le niveau de coaptation dans le champ sensori-moteur du sujet avec son Umwelt, avec son entourage. Il n'en reste pas moins que tout ce qui se rapporte, que tous les problèmes soulevés à propos de l'associationnisme survivent parfaitement à ceci, qu'il n'a été nullement une réduction, mais une espèce de déplacement du champ de visée, et la preuve en est justement le champ analytique dans lequel restent rois tous les principes de l'associationnisme. Car rien jusqu'ici n'a étran¬glé le fait que quand nous avons commencé d'explorer le champ de l'inconscient, nous l'avons fait, nous le refaisons tous les jours, à la suite de quelque chose qui s'appelle en principe "association libre", et jusqu'à présent en principe - quoique bien entendu ce soit un terme approximatif, inexact pour désigner le discours analytique - la visée de l'association libre reste valable et que les expé¬riences originelles révèlent des mots induits et gardent toujours - encore que bien entendu elles ne gardent pas de valeur thérapeutique ni pratique - mais elles gardent toujours leur valeur orientative pour l'exploration du champ de l'inconscient, et ceci suffirait à soi tout seul pour nous montrer que nous sommes dans un champ où règne le mot, où règne le signifiant.
Mais si ceci ne vous suffit pas encore, je complète cette parenthèse parce que je tiens à le faire pour vous rappeler sur quoi se fonde la théorie associationniste, et sur ce fond d'expérience ce qui vient à la suite, ce qui se coordonne dans l'esprit d'un sujet à tel niveau, ou pour reprendre l'exploration telle qu'elle est dirigée dans ce premier rapport expérimental, les éléments, les atomes, les idées comme on dit, sans doute approximativement, insuffisamment, mais non sans -52-

raison, ce premier rapport se présente sous cette forme: ces idées sont entrées par quoi, nous dit-on, à l'origine ? Il s'agit des rapports de contiguïté. Voyez, suivez les textes, voyez de quoi on parle, sur quels exemples on s'appuie, et vous reconnaîtrez parfaitement que la contiguïté n'est rien d'autre que cette combi¬naison discursive sur laquelle se fonde l'effet que nous appelons ici la métony¬mie. Sans doute contiguïté entre deux choses qui sont survenues, pour autant qu'elles sont évoquées dans la mémoire sur le plan des lois de l'association.
Qu'est-ce que cela veut dire? Cela signifie comment un événement a été vécu dans un contexte que nous pouvons appeler en gros un contexte de hasard. Partie de l'événement étant évoquée, l'autre viendra à l'esprit constituant une association de contiguïté qui n'est rien d'autre qu'une rencontre. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire en somme qu'elle se brise, que ses éléments sont pris dans un même texte de récit. C'est pour autant que l'événement évoqué dans la mémoire est un événement récité, que le récit en forme le texte, que nous pou¬vons parler à ce niveau de contiguïté.
Contiguïté d'autre part que nous distinguons par exemple dans une ex¬périence des mots induits. Un mot viendra avec un autre: si à propos du mot "cerise", j'évoque évidemment le mot "table", ce sera un rapport de contiguïté parce qu'il y avait tel jour des cerises sur la table; mais [pas] rapport de conti¬guïté si nous parlons de quelque chose qui n'est autre qu'un rapport de simili-tude. Un rapport de similitude est également toujours un rapport de signifiants pour autant que, la similitude, c'est le passage de l'un à l'autre par une similitude qui est une similitude d'être, qui est une similitude de l'un à l'autre, entre l'un et l'autre en tant que l'un et l'autre étant différents, il y a quelque sujet d'être qui les rend semblables.
je ne vais pas entrer dans toute la dialectique du même et de l'autre, avec tout ce qu'elle a de difficile et d'infiniment plus riche qu'un premier abord le laisse soupçonner. Ceux que cela intéresse, je les renvoie au "Parménide", et ils ver¬ront qu'ils y passeront un certain temps avant d'épuiser la question.
Ce que je dis simplement ici et ce que je veux vous faire sentir c'est -puisque j'ai parlé tout à l'heure des cerises - qu'il y a d'autres usages que l'usage méto¬nymique. À propos de ce mot, je dirais, justement un usage métaphorique: je peux m'en servir pour parler de la lèvre en disant que cette lèvre est comme une cerise, et donner le mot cerise venant comme mot induit à propos du mot lèvre. Ils sont liés ici pourquoi ? Parce qu'elles sont toutes les deux rouges, semblables par quelque attribution? Ce n'est pas uniquement que ce soit cela, ou parce qu'elles ont toutes les deux la même forme, analogiquement, mais ce qui est tout -53-

à fait clair, c'est que, de quoi qu'il s'agisse, nous sommes immédiatement, et ceci se sent, dans l'effet tout à fait substantiel qui s'appelle l'effet de métaphore. Ici il n'y a aucune espèce d'ambiguïté quand je parle, dans une expérience de mots induits, de la cerise à propos de la lèvre. Nous sommes sur le plan de la méta¬phore au sens le plus substantiel de ce que contient cet effet, ce terme, et sur le plan le plus formel, ceci se présente toujours, comme je vous l'ai réduit à cet effet de métaphore, à un effet de substitution dans la chaîne signifiante.
C'est pour autant que la cerise peut être mise dans un contexte structural ou non, à propos de la lèvre, que la cerise est là. À quoi vous pouvez me dire "la cerise peut venir à propos des lèvres dans une fonction de contiguïté (la cerise a disparu entre les lèvres, ou elle m'a donné la cerise à prendre sur ses lèvres)". Oui, bien entendu c'est aussi comme cela qu'elle peut se présenter, mais de quoi s'agit-il ? Il s'agit ici d'une contiguïté qui précisément est celle du récit dont je parlais tout à l'heure, car l'événement dans lequel s'intègre cette contiguïté, et qui fait que la cerise est en effet pendant un court moment au contact de la lèvre, c'est quelque chose qui bien entendu, du point de vue réel, ne doit pas nous leur¬rer. Ce n'est pas que la cerise touche la lèvre qui importe, c'est qu'elle soit ava¬lée; de même que ce n'est pas qu'elle soit tenue avec les lèvres dans le geste érotique que j'ai évoqué, c'est qu'elle nous soit offerte dans ce mouvement éro¬tique lui-même qui compte. Si un instant nous arrêtons cette cerise au contact de la lèvre, c'est en fonction d'un flash qui est le flash précisément du récit, où c'est la phrase, où ce sont les mots qui un instant suspendent cette cerise entre les lèvres. Et c'est d'ailleurs précisément parce qu'il existe cette dimension du récit en tant qu'elle institue ce flash, qu'inversement cette image en tant qu'elle est créée par la suspension du récit, devient effectivement à l'occasion un des sti¬mulants du désir-pour autant qu'en imposant un ton qui n'est ici qu'implica¬tion du langage dans l'acte, le langage introduit dans l'acte cette stimulation après coup, cet élément stimulant à proprement parler qui est arrêté comme tel et qui vient à l'occasion nourrir l'acte lui-même de cette suspension qui prend la valeur du fantasme, qui a signification érotique dans le détour de l'acte.
Je pense que ceci est suffisant pour vous montrer cette instance du signifiant en tant qu'il est au fondement de la structuration même d'un certain champ psy¬chologique (qui n'est pas la totalité du champ psychologique), qui est précisé¬ment cette partie du champ psychologique qui, jusqu'à un certain degré, est par convention à l'intérieur de ce que nous pouvons appeler la psychologie, pour autant que la psychologie se constituerait sur la base de ce que j'appellerai une sorte de théorie unitaire intentionnelle ou appétitive du champ.
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Cette présence du signifiant, elle est articulée d'une façon infiniment plus ins¬tante, infiniment plus puissante, infiniment plus efficace dans l'expérience freu¬dienne, et c'est ce que Freud nous rappelle à tout instant. C'est également ce qu'on tend à oublier de la façon la plus singulière, pour autant que vous voudrez faire de la psychanalyse quelque chose qui irait dans le même sens, dans la même direction que celle où la psychologie est venue situer son intérêt, je veux dire dans le sens d'un champ clinique, aire d'un champ tensionnel où l'inconscient serait quelque chose qui aurait été une espèce de puits, de chemin, de forage si on peut dire, parallèle à l'évolution générale de la psychologie, et qui nous aurait permis aussi d'aller par un autre accès au niveau de ces tensions plus élémen¬taires, au niveau du champ des profondeurs, pour autant qu'il arrive quelque chose de plus réduit au vital, à l'élémentaire que ce que nous voyons à la surface qui serait le champ dit du préconscient ou du conscient.
Ceci, je le répète, est une erreur. C'est très précisément dans ce sens que tout ce que nous disons prend sa valeur et son importance. Et si certains d'entre vous ont pu la dernière fois suivre mon conseil de vous reporter aux deux articles parus en 1915, que pouvez-vous y lire ? Vous pourrez y lire et y voir ceci si vous vous reportez par exemple à l'article l'Unbewusste, au point qui paraît là-dessus le plus sensible - au point je dirais à l'encontre duquel dans une descriptive superficielle, au moment où il ne s'agit pas d'autres choses que d'éléments signi¬fiants, de choses que ceux qui ne comprennent absolument rien à ce que je dis ici, articulent et appellent tous les jours une théorie intellectualiste. Nous irons donc nous placer au niveau des sentiments inconscients pour autant que Freud en parle, parce que bien entendu on opposera naturellement à tout ceci que par¬ler de signifiants, ce n'est pas la vie affective, la dynamique. Ceci bien entendu, je suis loin de chercher à le contester puisque c'est pour l'expliquer d'une façon claire que j'en passe par là, au niveau de l'Unbewusste.
Que verrez-vous Freud nous articuler ? Il nous articule très exactement ceci, c'est la partie troisième de Das Unbewusste : Freud nous explique très nettement que ne peut être refoulé, nous dit-il, que ce qu'il appelle Vorstellungsrepräsentanz. Ceci seul, nous dit-il, peut être à proprement parlé "refoulé". Ceci donc veut dire "représentant de la représentation". De quoi ? du mouvement pulsionnel qui est ici appelé Triebregung.
Le texte ne laisse aucune espèce d'ambiguïté à ce moment. Il nous dit ceci expressément que la Triebregung, elle en tous cas, est un concept et vise comme tel ce qu'on peut même plus précisément appeler l'unité de motion pulsionnelle, et là il n'est pas question de considérer cette Triebregung ni comme inconsciente, -55-

ni comme consciente. Voilà ce qui est dit dans le texte. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire simplement que l'on doit prendre comme un concept objec¬tif ce que nous appelons Triebregung. C'est une unité objective en tant que nous la regardons, et elle n'est ni consciente ni inconsciente, elle est simplement ce qu'elle est, un fragment isolé de réalité que nous concevrons comme ayant son incidence d'action propre.
Il n'en est à mon avis que plus remarquable que ce soit son "représentant de la représentation" (c'est la valeur exacte du terme allemand) et [que] ce seul représentant dont il s'agit, la pulsion, Trieb, puisse être dit appartenir à l'incons¬cient en tant que celui-ci justement implique ce que j'ai mis tout à l'heure avec un point d'interrogation, à savoir un sujet inconscient.
je n'ai pas à aller ici beaucoup plus loin, je veux dire que, vous devez bien le sentir, c'est justement préciser ce qu'est ce "représentant de la représentation", et cela vous voyez bien entendu déjà, non pas où je veux en venir, mais où nous en viendrons nécessairement, c'est que ce Vorstellungsreprâsentanz, - encore que Freud en son temps est au point où les choses pouvaient se dire dans un dis¬cours scientifique - ce Vorstellungsreprâsentanz est strictement équivalent à la notion et au terme de signifiant. Ce n'est pas autre chose ceci, encore que ce soit seulement annoncé et bien entendu que la démonstration soit, nous semble-t-il, déjà annoncée, car alors à quoi servirait tout ce que je vous ai dit tout à l'heure! Ceci le sera bien entendu encore plus, toujours plus, c'est très précisément de cela qu'il s'agit.
Que Freud par contre soit opposé à cela est également articulé de la façon la plus précise par lui-même. Tout ce qu'on peut connoter sous les termes qu'il réunit lui-même de sensation, sentiment, affect, qu'est-ce que Freud en dit? Il dit que ce n'est que par une négligence de l'expression qui a, ou qui ne peut, ou qui n'a pas, selon le contexte, des inconvénients, comme toutes les négligences, mais c'est un relâchement que de dire qu'il est inconscient. Il ne peut en principe, dit-il, jamais l'être, il lui dénie formellement toute possibilité d'une incidence inconsciente. Ceci est exprimé et répété d'une façon qui ne peut comporter aucune espèce de doute, aucune espèce d'ambiguïté. L'affect, quand on parle d'un affect inconscient, cela veut dire qu'il est perçu, méconnu; méconnu dans quoi? Dans ses attaches, mais non pas qu'il soit inconscient, car il est toujours perçu, nous dit-il, simplement il a été se rattacher à une autre représentation, elle non refoulée. Autrement dit, il a eu à s'accommoder du contexte subsistant dans le préconscient, ce qui lui per¬met d'être tenu par la conscience, qui en l'occasion n'est pas difficile, pour -56-

une manifestation de ce dernier contexte. Ceci est articulé dans Freud. Il ne suffit pas qu'il l'articule une fois, il l'articule cent fois, il y revient à tout propos.
C'est précisément là que s'insère l'énigme de ce que l'on appelle transforma¬tion de cet affect, de ce qui s'avère à ce propos singulièrement plastique, et ce dont tous les auteurs d'ailleurs dès qu'ils s'approchent de cette question de l'affect, c'est-à-dire à chaque fois qu'il leur tombe un oeil, ont été frappés je veux dire pour autant qu'on ose toucher à cette question. Car ce qu'il y a de tout à fait frappant c'est que moi qui fais "de la psychanalyse intellectualiste", je vais passer mon année à en parler, mais que par contre vous compterez sur les doigts les articles consacrés à la question de l'affect dans l'analyse-encore que les psy¬chanalystes en aient plein la bouche quand ils parlent d'une observation cli¬nique, car bien entendu c'est toujours à l'affect qu'ils ont recours! Il y a à ma connaissance un seul article valable sur cette question de l'affect, c'est un article de Glover20 dont on parle beaucoup dans les textes de Marjorie Brierley. Il y a dans cet article une tentative de pas en avant dans la découverte de cette notion de l'affect qui laisse un peu à désirer dans ce que Freud dit sur le sujet. Cet article est d'ailleurs détestable, comme d'ailleurs l'ensemble de ce livre qui - se consa¬crant à ce qu'on appelle "les tendances de la psychanalyse" - est une assez belle illustration de tous les endroits véritablement impossibles où la psychanalyse est en train d'aller se nicher, en passant par la morale, la "personnologie" et d'autres perspectives éminemment si pratiques autour desquelles le bla-bla de notre époque aime à se dépenser...
Par contre si nous revenons ici aux choses qui nous concernent, c'est-à-dire aux choses sérieuses, que lirons-nous dans Freud ? Nous lirons ceci: l'affect, le problème est de savoir ce qu'il devient pour autant qu'il est décroché de la repré¬sentation refoulée et qu'il ne dépend plus de la représentation substitutive à laquelle il trouve à s'attacher.
Au "décroché" correspond cette possibilité d'annexion qui est sa propriété et ce en quoi l'affect se présente dans l'expérience analytique comme quelque chose de problématique qui fait que, par exemple dans le vécu d'une hystérique (c'est de là que part l'analyse, c'est de là que Freud part quand il commence à articuler les vérités analytiques), c'est qu'un affect surgit dans le texte ordinaire, compréhensible, communicable du vécu de tous les jours d'une hystérique; et que cet affect qui est là, - qui a l'air d'ailleurs de tenir avec l'ensemble du texte,

20. GLOVER E., « The psycho-analysis of affects ». I.J.P. Vol XX, 1939, pp. 299-307.
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sauf pour un regard un petit peu exigeant - cet affect qui est là est la transfor¬mation de quelque chose d'autre.
C'est quelque chose qui vaut que nous nous y arrêtions: quelque chose d'autre qui n'est pas un autre affect qui serait, lui, dans l'inconscient. Ceci, Freud le dénie absolument, il n'y a absolument rien de semblable. C'est la transforma¬tion du facteur purement quantitatif. Il n'y a absolument rien qui, à ce moment là, soit réellement dans l'inconscient ce facteur quantitatif sous une forme trans¬formée, et toute la question est de savoir comment dans l'affect ces transforma¬tions sont possibles, à savoir par exemple comment un affect qui est dans la profondeur, et concevable dans le texte inconscient restitué comme étant tel ou tel, se présente sous une autre forme quand il se présente dans le contexte pré¬conscient.
Que Freud nous dit-il ?
Premier texte: « Toute la différence provient de ce que dans l'inconscient les Vorstellungen sont des investissements dans le fond de traces de souvenirs, tan¬dis que les affects correspondent à des procès de décharge dont les manifesta¬tions dernières sont perçues comme sensations. » Telle est la règle de la formation des affects.
C'est aussi bien que, comme je vous l'ai dit, l'affect renvoie au facteur quan¬titatif de la pulsion, ce en quoi il entend qu'il n'est pas seulement muable, mobile, mais soumis à la variable que constitue ce facteur, et il l'articule préci¬sément encore en disant que son sort peut être triple: « L'affect reste, subsiste en totalité ou en partie tel qu'il est, ou bien il subit une métamorphose en une quan¬tité d'affects qualitativement autres, avant tout en angoisse, (c'est ce qu'il écrit en 1915, et où on voit s'amorcer une position que l'article Inhibition, symptôme, angoisse articulera dans la topique) ou bien il est supprimé, c'est-à-dire que son développement est entravé. »
« La différence, nous dit-on, entre ce qu'il en est de l'affect et ce qu'il en est du Vorstellungsrepräsentanz, c'est que la représentation après le refoulement reste comme formation réelle dans le système ICS, tandis qu'à l'affect incons¬cient ne répond qu'une possibilité annexe qui n'avait nulle nécessité, écrit Freud, à s'épanouir2l. »
C'est un préambule tout à fait inévitable avant d'entrer dans le mode dont j'entends ici poser les questions à propos de l'interprétation du désir du rêve. je

21. FREUD S.,« Das Unbewusste » (1915), GW X, p. 276. « L'inconscient », in Métapsychologie, p. 83 et sv.
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vous ai dit que je prendrais pour cela un rêve pris au texte de Freud, parce qu'après tout c'est encore le meilleur guide pour être sûr de ce qu'il entend dire quand il parle du désir du rêve. Nous allons prendre un rêve que j'emprunterai à cet article qui s'appelle Formulierungen, Formulations à propos des deux prin¬cipes de régulation de la vie psychique 22, de 1911, paru juste avant Le cas Schreber. J'emprunte ce rêve, et la façon dont Freud en parle et le traite à cet article, parce qu'il y est articulé d'une façon simple, exemplaire, significative, non ambiguë, et pour montrer comment Freud entend la manipulation de ces Vorstellungsrepräsentanz, pour autant qu'il s'agit de la formulation du désir inconscient.
Ce qui se dégage de l'ensemble de l'œuvre de Freud concernant les rapports de ce Vorstellungsrepräsentanz avec le processus primaire, ne laisse aucune espèce de doute. Si le processus primaire est capable, pour autant qu'il est sou¬mis au premier principe, dit principe de plaisir... Il n'y a aucune autre façon de concevoir l'opposition qui dans Freud est marquée entre le principe de plaisir et le principe de réalité, si ce n'est de nous apercevoir que ce qui nous est donné comme le surgissement hallucinatoire où le processus primaire (c'est-à-dire le désir au niveau du processus primaire) trouve sa satisfaction, concerne non pas simplement une image, mais quelque chose qui est un signifiant. C'est d'ailleurs chose surprenante qu'on ne s'en soit pas avisé autrement, je veux dire à partir de la clinique. On ne s'en est jamais avisé autrement, semble-t-il, précisément pour autant que la notion de signifiant était quelque chose qui n'était pas élaboré au moment du grand épanouissement de la psychiatrie classique, car enfin dans la massivité de l'expérience clinique, sous quelles formes se présentent à nous les formes majeures problématiques les plus insistantes sous lesquelles se pose pour nous la question de l'hallucination, si ce n'est dans les hallucinations verbales ou de structure verbale, c'est-à-dire dans l'intrusion, l'immixtion dans le champ du réel, non pas de n'importe quoi, non pas d'une image, non pas d'un fantasme, non pas de ce que supporterait souvent simplement un processus hallucinatoire. Mais si une hallucination nous pose des problèmes qui lui sont propres, c'est parce qu'il s'agit de signifiants et non pas d'images, ni de choses, ni de percep¬tions, enfin de "fausses perceptions du réel" comme on s'exprime.
Mais au niveau de Freud ceci ne fait aucune espèce de doute, et précisément à la fin de cet article, pour illustrer ce qu'il appelle la neurotische Währung, c'est-à-dire, c'est un terme à retenir: le mot Währung veut dire "durée",

22. FREUD S., G.W. VIII, pp.230-238. R.I.P. t. 1, Paris, 1984, P.U.F., pp. 135-143.
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- il n'est pas très habituel en allemand, il est lié au verbe währen qui est une forme durative du verbe wahren - et cette idée de "durée", de "valorisation", car c'est l'usage le plus commun, si le mot Währung se rapporte à la durée, l'usage le plus commun qui en est fait, c'est la "valeur", la "valorisation". Pour nous parler de la valorisation proprement névrotique, c'est-à-dire pour autant que le processus primaire y fait irruption, Freud prend comme exemple un rêve, et voici ce rêve.
C'est le rêve d'un sujet en deuil de son père, qu'il a, nous dit-il, assisté dans les longs tourments de sa fin. Ce rêve se présente ainsi: Le père est encore en vie et lui parle comme naguère. Moyennant quoi il n'en a pas moins éprouvé de façon extrêmement douloureuse le sentiment que son père est cependant déjà mort, que seulement « il n'en savait rien » - j'entends le père. C'est un rêve court, c'est un rêve, comme toujours, que Freud apporte au niveau transcrit, car l'essentiel de l'analyse freudienne se fonde toujours sur le récit du rêve en tant que d'abord articulé. Ce rêve donc s'est répété avec insistance dans les mois qui ont suivi le décès du père, et comment Freud va-t-il l'aborder ?
Il est hors de doute bien entendu que Freud n'a jamais pensé à aucune espèce de moment, qu'un rêve - ne serait-ce que par cette distinction qu'il a toujours faite du contenu manifeste et du contenu latent en se rapportant immédiatement à ce qu'on pourrait appeler, et à ce que l'on ne se fait pas faute d'appeler à tout instant dans l'analyse de ce terme, qui n'a pas je crois d'équivalent, de wishful thinking. C'est que je voudrais presque faire rendre quelque son d'équivalence avec alarme. Cela devrait mettre à soi tout seul un analyste en défiance, voire en défense, et le persuader qu'il s'est engagé dans la fausse voie.
Il n'est pas question que Freud un instant la taquine, cette wishful, et nous dise que c'est simplement parce qu'il a besoin de voir son père et que cela lui fait plaisir. Car ce n'est pas du tout suffisant, pour la simple raison que cela ne semble pas du tout être une satisfaction, et que cela se passe avec des éléments et un contexte dont le caractère douloureux est très suffisamment marqué pour nous éviter cette sorte de pas précipité, dont d'ailleurs je fais ici état pour en marquer la possibilité à la limite. je ne pense pas en fin de compte qu'un seul psychana-lyste puisse aller jusque là quand il s'agit d'un rêve. Mais c'est précisément parce qu'on ne peut pas aller jusque là quand il s'agit d'un rêve, que les psychanalystes ne s'intéressent plus au rêve.
Comment Freud aborde-t-il les choses ? C'est son texte au niveau duquel nous restons: « Aucun autre moyen, écrit-il dans cet article, tout à fait à la fin, aucun autre moyen ne conduit à l'intelligence du rêve dans sa sonorité de -60-

non-sens, que l'adjonction « selon son vœu », ou « par suite de son vœu », après les mots « que son père cependant était mort » et le corollaire, si vous voulez, qu'« il le souhaitait » après la fin de la phrase (qui donne ceci: et que seulement il ne savait pas, le père, que ce fût là le vœu de son fils). La pensée du rêve s'entend alors qu'il lui serait douloureux de se rappeler qu'il lui faudrait sou¬haiter à son père la mort, et combien effroyable ce serait s'il s'en était douté. »
Ceci vous conduit à donner son poids à la façon dont Freud traite le pro¬blème : c'est un signifiant. Ce sont des choses qui sont des clausules, dont nous allons essayer d'articuler sur le plan linguistique ce qu'elles sont, l'exacte valeur de ce qui est donné là comme permettant d'accéder à l'intelligence du rêve. Elles sont données comme telles, et comme le fait que leur mise en place, leur adap¬tation dans le texte, livre le sens du texte.
je vous prie d'entendre ce que je suis en train de dire. je ne suis pas en train de dire que c'est là l'interprétation - et c'est peut-être en effet là l'in¬terprétation, mais je ne le dis pas encore - je vous suspends à ce moment où un certain signifiant est désigné comme produit par son manque. Ce dont il s'agit, le phénomène du rêve, quel est-il ? C'est en le remettant dans le contexte du rêve que nous accédons d'emblée à quelque chose qui nous est donné pour être l'intelligence du rêve, à savoir que le sujet se trouve dans le cas déjà connu, ce reproche que l'on se reproche à soi-même à propos de la personne aimée, et que ce reproche nous ramène dans cet exemple à la signification infantile du souhait de mort.
Nous voilà donc devant un cas typique où le terme transfert, Übertragung, est employé dans le sens où il est employé primitivement d'abord dans La science des rêves. Il s'agit d'un report de quelque chose qui est une situation ori¬ginelle, le souhait de mort originel dans l'occasion, dans quelque chose d'autre, d'actuel, qui est un souhait analogue, homologue, parallèle, similaire d'une façon quelconque, s'introduisant pour faire revivre le souhait archaïque dont il s'agit.
Ceci vaut naturellement qu'on s'y arrête, parce que c'est à partir de là sim¬plement que nous pouvons d'abord essayer d'élaborer ce que veut dire inter¬prétation, car nous avons laissé de côté l'interprétation du wishful. Pour régler cette interprétation, il n'y a qu'une remarque à faire. Si nous ne pouvons pas tra¬duire wishful thinking par "pensée désireuse", "pensée désirante", c'est pour une raison très simple: c'est que si wishful thinking a un sens, (bien entendu il a un sens, mais il est employé dans un des contextes où ce sens n'est pas
valable), si vous voulez mettre à l'épreuve, chaque fois que ce terme est employé, -61-

l'opportunité, la pertinence du terme wishful thinking, vous n'avez qu'à faire la distinction que wishful thinking, ce n'est pas "prendre son désir pour des réali¬tés" comme on s'exprime, (c'est le sens de la pensée en tant qu'elle glisse, en tant qu'elle fléchit). Donc à ce terme on ne doit pas attribuer la signification "prendre ses désirs pour des réalités", comme on s'exprime couramment, mais "prendre son rêve pour une réalité"; à ce seul titre justement que c'est tout à fait inapplicable à l'interprétation du rêve, à ce type de compréhension du rêve, cela veut simplement dire dans ce cas-là qu'on fit ce rêve, en d'autres termes qu'on rêve parce qu'on rêve, et c'est bien pour cela que cette interprétation à ce niveau-¬là n'est nullement applicable, à aucun moment, à un rêve.
Il faut donc que nous venions au procédé dit d'adjonction de signifiants, ce qui suppose la soustraction préalable d'un signifiant. Je parle de ce qu'il suppose dans le texte de Freud, soustraction étant à ce moment-là exactement le sens du terme dont il se sert pour désigner l'opération du refoulement dans sa forme pure, je dirais dans son effet unterdrückt.
C'est alors que nous nous trouvons arrêtés par quelque chose qui, comme tel, présentait pour nous une objection et un obstacle. Si nous n'étions pas décidés d'avance à trouver tout bien, c'est-à-dire si nous n'étions pas décidés d'avance à "croire-croire" comme dit M. Prévert, on doit tout de même s'arrêter à ceci c'est que la pure et simple restitution de ces deux termes nach seinem Wunsch et dass er wunschte, (c'est-à-dire qu'il la souhaitait le fils, cette mort du père) que la simple restitution de ces deux clausules, du point de vue de ce que Freud nous désigne lui-même comme le but final de l'interprétation, à savoir la restauration du désir inconscient, ne donne strictement rien, car que restitue-t-on à ce moment là? C'est quelque chose que le sujet connaît parfaitement. Pendant la maladie extrêmement douloureuse, le sujet a effectivement souhaité à son père la mort comme solution et comme fin de ses tourments et de sa douleur, et effectivement bien entendu il ne lui a pas montré, il a tout fait pour le lui dissi¬muler, le désir, le voeu qui était dans son contexte, dans son contexte récent, vécu, parfaitement accessible. Il n'est même pas besoin de parler à ce sujet de pré¬conscient, mais de souvenir conscient, parfaitement accessible au texte continu de la conscience.
Donc si le rêve soustrait à un texte quelque chose qui n'est nullement dérobé à la conscience du sujet, s'il le soustrait, c'est si je puis dire ce phénomène de soustraction qui prend valeur positive. Je veux dire que c'est cela le problème, c'est le rapport du refoulement, pour autant que sans aucun doute il s'agit là de Vorstellungsreprâsentanz, et même tout à fait typique. Car si quelque chose
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mérite ce terme, c'est justement quelque chose qui est, je dirais en soi-même, une forme vide de sens: « selon son vœu », en soi isolé cela ne veut rien dire, cela veut dire « selon son vœu », celui dont on a parlé précédemment, qu'il le souhaitait... quoi ? Cela dépend également de la phrase qui est avant, et c'est bien dans ce sens que je désire vous amener pour vous montrer le caractère irréductible de ce dont il s'agit par rapport à toute conception qui relève d'une sorte d'élaboration imaginaire, voire d'abstraction des données objectales d'un champ, quand il s'agit du signifiant et de ce qui ferait l'originalité du champ qui, dans le psy¬chisme, dans le vécu, dans le sujet humain, est instauré par lui, par l'action du signifiant. C'est cela que nous avons, ces formes signifiantes qui en elles-mêmes ne se conçoivent, ne se soutiennent que pour autant qu'elles sont articulées avec d'autres signifiants, et c'est de cela qu'il s'agit en fait.
Je sais bien que là je m'introduis dans quelque chose qui supposerait une arti¬culation beaucoup plus longue de tout ce dont il s'agit. Ceci est lié avec toutes sortes d'expériences qui ont été poursuivies avec beaucoup de persévérance par une école dite école de Marburg, celle dite de la pensée sans images, sorte d'intui¬tion (dans les travaux de cette école qui se faisaient en petit cercle tout à fait fermé de psychologues) qu'on était amené à penser sans images ces sortes de formes qui ne sont autres que justement des formes signifiantes sans contexte et à l'état naissant, que la notion de Vorstellung - et très spécialement à l'occasion des problèmes qui nous sont ici posés - méritait qu'on rappelle que Freud a assisté pendant deux ans, comme nous en avons des témoignages sans ambiguïté, au cours de Brentano, et que la psychologie de Brentano, pour autant qu'elle donne une certaine conception de la Vorstellung, est bien là pour nous donner le poids exact de ce que pouvait, même dans l'esprit de Freud et pas simplement dans mon interprétation, prendre le terme de Vorstellung.
Le problème est justement du rapport qu'il y a entre le refoulement, si le refoulement est dit s'appliquer exactement et comme tel à quelque chose qui est de l'ordre de la Vorstellung, et d'autre part ce fait de quelque chose qui n'est rien d'autre que l'apparition d'un sens nouveau par quelque chose qui est différent pour nous, au point où nous progressons, qui est différent du fait du refoule¬ment, qui est ce que nous pouvons appeler, dans le contexte du préconscient, l'élision des deux clausules.
Cette élision est-elle la même chose que le refoulement ? En est-elle exac¬tement le pendant, le contraire ? Quel est l’effet de cette élision ? Il est clair que c'est un effet de sens, je veux dire qu'il faut, pour nous expliquer sur le plan le plus formel, que nous considérions cette élision - je dis élision et non pas
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allusion. Ce n'est pas, pour employer le langage quotidien, une figuration, ce rêve ne fait pas allusion, bien loin de là, à ce qui a précédé, à savoir aux rapports du père avec le fils. Il introduit quelque chose qui sonne absurdement, qui a sa portée de signification sur le plan manifeste, tout à fait originale. Il s'agit bien d'une figura verborum, d'une figure de mots, de termes, pour employer le même terme qui est pendant au premier, il s'agit d'une élision, et cette élision produit un effet de signifié: cette élision équivaut à une substitution aux termes man¬quants d'un blanc, d'un zéro, - mais un zéro ça n'est pas rien - et l'effet dont il s'agit peut être qualifié d'effet métaphorique.
Le rêve est une métaphore. Dans cette métaphore quelque chose_ de nouveau surgit qui est un sens, un signifié, un signifié sans aucun o- chute énigmatique, mais qui n st tout e même pas quelque chose dont nous n'ayons pas à tenir compte comme d'une des formes, je dirais les plus essentielles, du vécu humain. Puisque c'est cette image même qui pendant des siècles a jeté les êtres à tel détour de deuil de leur existence, sur les chemins plus ou moins dérobés qui les menaient chez le nécromant, et ce qu'il faisait surgir dans le cercle de l'incantation était ce quelque chose appelé ombre, devant quoi il ne se passait pas autre chose que ce qui se passe dans ce rêve; à savoir cet être qui est là à être, sans qu'on sache com¬ment il existe, et devant lequel littéralement on ne peut rien dire - car lui bien entendu parle. Mais peu importe! je dirais que jusqu'à un certain point ce qu'il dit est aussi bien ce qu'il ne dit pas, on ne nous le dit même pas dans le rêve, cette parole ne prend sa valeur que du fait que celui qui a appelé l'être aimé du royaume des ombres, lui, ne peut littéralement rien lui dire de ce qui est la vérité de son cœur.
Cette confrontation, cette scène structurée, ce scénario, ne nous suggère-t-il pas qu'en lui-même nous devons essayer d'en situer la portée ? Qu'est-ce que c'est ? Cela a-t-il cette valeur fondamentale, structurée et structurante qui est celle que j'essaie pour vous de préciser cette année devant vous sous le nom de fantasme ? Est-ce un fantasme ? Y a-t-il un certain nombre de caractères exi¬gibles pour que dans une telle présentation, dans un tel scénario, à ce scénario nous reconnaissions les caractères du fantasme ?
C'est une première question que malheureusement nous ne pourrons com¬mencer d'articuler que la prochaine fois. Entendez bien que nous lui donnerons des réponses tout à fait précises, et qui nous permettront d'approcher ce en quoi effectivement c'est un fantasme, et ce en quoi c'est un fantasme de rêve. A savoir, je vous l'articule tout de suite, un fantasme qui a des formes très particulières, je veux dire qu'un fantasme de rêve, au sens où nous pouvons donner un sens
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précis à ce mot "fantasme", n'a pas la même portée que celle d'un fantasme vigile, ceci qu'il soit inconscient ou pas. Voilà un premier point sur lequel je vous répondrai, à la question qui se pose ici, la prochaine fois.
Le deuxième point, c'est à ce propos et en partant de là, à savoir de cette arti¬culation de la fonction du fantasme, comment nous devons le concevoir, que gît l'incidence de ce que l'on peut appeler, de ce que Freud a appelé les mécanismes d'élaboration du rêve: à savoir ces rapports d'une part avec le refoulement sup¬posé antécédent, et le rapport de ce refoulement avec les signifiants dont je vous ai montré à quel point Freud les isole et articule l'incidence de leur absence en termes de pures relations signifiantes.
Ces signifiants, je veux dire les rapports qu'il y a entre les signifiants du récit, « il est mort» d'une part, « il ne le savait pas» d'autre part, « selon son vœu » en troisième lieu, nous essayerons de les poser, de les placer, de les faire fonction¬ner sur les lignes, les trajets des chaînes dites respectivement, chaîne du sujet et chaîne signifiante, telles qu'elles sont ici posées, répétées, insistantes devant nous sous la forme de notre graphe. Et vous verrez à la fois à quoi peut servir ceci qui n'est rien d'autre que position topologique des éléments et des relations sans les¬quelles il n'y a aucun fonctionnement possible du discours, et comment seule la notion des structures qui permettent ce fonctionnement du discours peut per¬mettre également de donner un sens à ceci que les deux clausules en question peuvent être dites jusqu'à un certain point, être vraiment le contenu, - comme dit Freud la réalité, le Real verdrängt - ce-qui-est-réellement-refoulé.
Mais ceci ne suffit pas. Il nous faut aussi distinguer comment et pourquoi le rêve ici fait usage de ces éléments qui sans aucun doute sont refoulés, mais pré¬cisément, justement là, à un niveau où ils ne le sont pas, c'est-à-dire où le vécu immédiatement antécédent les a mis en jeu comme tels, comme clausules et où, loin d'être refoulés, le rêve les élide. Pourquoi ? Pour produire un certain effet de quoi ? Je dirai de quelque chose qui n'est pas non plus si simple puisqu'en somme c'est pour produire une signification, il n'y a pas de doute. Et nous ver¬rons que la même élision du même vœu peut avoir selon des structures diffé¬rentes, des effets tout à fait différents.
Pour simplement éveiller un peu, stimuler votre curiosité, je voudrais sim¬plement vous faire remarquer qu'il y a peut-être un rapport entre la même éli¬sion, la même clausule « selon son vœu », et le fait que dans d'autres contextes qui ne sont pas de rêve mais de psychose par exemple, ceci peut aboutir à la méconnaissance de la mort. Le « il ne le savait pas », ou « il ne voulait rien savoir » s’articulant simplement autrement avec le « il est mort » ou même, dans -65-

un contexte encore différent, ont peut-être intérêt à être distingués du premier coup comme la Verwerfung se distingue de la Verneinung. Ceci peut aboutir, à ces moments-là, à ces sentiments dits d'invasion, ou d'irruption, ou à ces moments féconds de la psychose où le sujet pense qu'il a en face de soi effecti¬vement quelque chose de beaucoup plus près encore de l'image du rêve que nous ne pouvons même nous y attendre, à savoir qu'il a en face de soi quelqu'un qui est mort, qu'il vit avec un mort, et simplement qu'il vit avec un mort qui ne sait pas qu'il est mort. Et peut-être même dirons-nous jusqu'à un certain point, que dans la vie tout à fait normale, celle où nous vivons tous les jours, il nous arrive peut-être plus souvent que nous ne le croyons d'avoir en notre présence quelqu'un qui, avec toutes les apparences d'un comportement socialement satis¬faisant, est quelqu'un qui du même coup désire par exemple du point de vue de l'intérêt, du point de vue de ce qui nous permet d'être avec un être humain d'accord, est bel et bien (nous en connaissons plus d'un, à partir du moment où je vous le signale cherchez dans vos relations...) quelqu'un qui est bel et bien un mort, et mort depuis longtemps, mort et momifié, qui n'attend que le petit coup de bascule, de je ne sais quoi de semblant, pour se réduire à cette sorte de poudre qui doit le conduire à sa fin.
N'est-il pas vrai aussi qu'en présence de ce quelque chose qui après tout est peut-être beaucoup plus diffusément présent qu'on ne le croit dans les rapports de sujet à sujet, à savoir qui a aussi cet aspect de demi-mort, et que ce qu'il y a de demi-mort dans toute espèce d'être vivant n'est pas non plus sans nous lais¬ser la conscience tout à fait tranquille, et qu'une grande part de notre compor¬tement avec nos semblables - et peut-être quelque chose dont nous avons à tenir compte quand nous nous chargeons d'entendre les discours, la confidence, le discours libre d'un sujet sous une expérience de la psychanalyse - introduit peut-être en nous une réaction beaucoup plus importante à mesurer, toujours présente, incidente, essentielle qui chez nous correspond à cette sorte de pré¬caution qu'il nous faut prendre pour ne pas faire remarquer au demi-mort que là où il est, où il est en train de nous parler, il est à demi la proie de la mort; et ceci aussi bien parce que pour nous-mêmes sur ce sujet, une telle audace d'inter¬vention ne serait pas sans comporter pour nous quelque contre-coup qui est très précisément ce contre quoi nous nous défendons le plus, c'est à savoir ce qu'il y a en nous de plus fictif, de plus répété, à savoir aussi la demi-mort.
Bref, vous le voyez, les questions sont plutôt multipliées que fermées au point où nous en arrivons à la fin de ce discours aujourd'hui. Et sans aucun doute si ce rêve doit vous apporter quelque chose concernant la question des rapports du -66-

sujet avec le désir, c'est qu'il a une valeur dont nous n'avons pas à nous étonner étant donné ses protagonistes, à savoir un père, un fils, la mort présente et vous le verrez, le rapport au désir. Ce n'est donc pas par hasard que nous avons choisi cet exemple et que nous aurons encore à l'exploiter la prochaine fois.

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Leçon 4, 3 décembre 1958


Article de Glover dans le livre de Brierley, I.J.P. XX -Juillet - Octobre 1939 (c'est-à-dire n° 3 du XX) - pp. 299 à 308 [références au tableau].
Je vous ai laissés la dernière fois sur un rêve, ce rêve extrêmement simple - au moins en apparence. Je vous ai dit que nous nous exercerions sur lui ou à son propos, à articuler le sens propre que nous donnons à ce terme ici qu'est le désir du rêve, et le sens de ce qu'est une interprétation. Nous allons reprendre cela. Je pense que sur le plan théorique il a aussi son prix et sa valeur.
Je me plonge ces temps-ci dans une relecture après tant d'autres, de cette Science des rêves dont je vous ai dit que c'était elle que nous allions mettre d'abord en cause cette année à propos du désir et de son interprétation, et je dois dire que jusqu'à un certain point, je me suis laissé aller à faire ce reproche que ce soit un livre, et c'est bien connu, dont on connaît très mal les détours dans la communauté analytique. Je dirais que ce reproche, comme tout reproche d'ailleurs, a une espèce d'autre face qui est une face d'excuse, car à vrai dire il ne suffit pas encore de l'avoir parcourue cent et cent fois pour la retenir, et je crois qu'il y a là un phénomène - cela m'a frappé plus spécialement ces jours-ci - que nous connaissons bien. Dans le fond chacun sait combien tout ce qui regarde l'inconscient s'oublie, je veux dire par exemple qu'il est très sensible, et d'une façon tout à fait significative, et vraiment absolument inexpliquée en dehors de la perspective freudienne, combien on oublie les histoires drôles, les bonnes histoires, ce qu'on appelle les traits d'esprit. Vous êtes dans une réunion d'amis et quelqu'un fait un trait d'esprit, même pas une histoire drôle, fait un calembour au début de la réunion ou à la fin du déjeuner, et alors qu'on passe au
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café vous vous dites: « Qu'a pu dire de si drôle tout à l'heure cette personne qui se trouve là à ma droite ? » et vous ne remettez pas la main dessus. C'est presque une signature que ce qui est justement trait d'esprit échappe à l'inconscient.
Quand on lit ou relit La Science des rêves, on a l'impression d'un livre, je dirais magique, si le mot magique ne prêtait pas dans notre vocabulaire malheu¬reusement à tant d'ambiguïté, voire d'erreurs. On se promène vraiment dans La Science des rêves comme dans le livre de l'inconscient, et c'est pour cela que l'on a tellement de peine - cette chose est si articulée - à la tenir quand même ras¬semblée. je crois que s'il y a là un phénomène qui mérite d'être noté à tel point et spécialement, c'est qu'il s'ajoute à cela la déformation véritablement presque insensée de la traduction française dont vraiment, plus je vais, plus je trouve que tout de même on ne peut pas vraiment excuser les grossières inexactitudes. Il y en a parmi vous qui me demandent des explications et je me reporte aussitôt aux textes: il y a dans la quatrième partie, L'élaboration des rêves, un chapitre inti¬tulé Égards pris à la mise en scène dont la traduction française de la première page est plus qu'un tissu d'inexactitudes et n'a aucun rapport avec le texte allemand 23. Cela embrouille, cela déroute. je n'insiste pas. Évidemment tout cela ne rend pas spécialement facile l'accès aux lecteurs français de La Science des rêves.
Pour en revenir à notre rêve de la dernière fois que nous avons commencé de déchiffrer d'une façon qui ne vous a pas paru peut-être très facile, mais tout de même intelligible (du moins je l'espère!) pour bien voir ce dont il s'agit, pour l'articuler en fonction de notre graphe, nous allons commencer par quelques remarques.
Il s'agit donc de savoir si un rêve nous intéresse, au sens où il intéresse Freud, au sens de réalisation de désir. Ici le désir et son interprétation est d'abord le désir dans sa fonction dans le rêve, en tant que le rêve est sa réalisation. Comment allons-nous pouvoir l'articuler?
je vais d'abord mettre en avant un autre rêve, un rêve premier que je vous ai donné et dont vous verrez la valeur exemplaire. Il n'est vraiment pas très connu, il faut aller le chercher dans un coin. Il y a là un rêve dont je crois personne d'entre vous n'ignore l'existence, il est au début du chapitre III dont le titre est Le rêve est une réalisation de désir 24, et il s'agit des rêves d'enfants pour autant qu'ils nous sont donnés comme ce que j'appellerais un premier état du désir dans le rêve.

23. FREUD S., L'Interprétation des rêves (trad. 1. Meyerson), Paris, 1926, P.U.F., pp. 291 et sv.
24. FREUD S., op. cit., p. 113.

Le rêve dont il s'agit est là dès la première édition de la Traumdeutung, et il nous est donné au début de son appellation devant ses lecteurs d'alors, nous dit Freud, comme la question du rêve. Il faut voir aussi ce côté d'exposition, de développement qu'il y a dans la Traumdeutung, ce qui nous explique bien des choses, en particulier que les choses peuvent être amenées d'abord d'une façon en quelque sorte massive, qui comporte une certaine approximation. Quand on ne regarde pas très attentivement ce passage, on s'en tient à ce qu'il nous dit du caractère en quelque sorte direct, sans déformation, sans Entstellung, du rêve; ceci désignant simplement la forme générale qui fait que le rêve nous apparaît sous un aspect qui est profondément modifié quant à son contenu profond, son contenu pensé, alors que chez l'enfant ce serait tout simple: le désir irait là tout droit, de la façon la plus directe à ce qu'il désire, et Freud nous en donne là plu¬sieurs exemples, et le premier vaut naturellement qu'on le retienne parce qu'il en donne vraiment la formule.
« Ma plus jeune fille (c'est Anna Freud) qui avait à ce moment dix-neuf mois, avait eu un beau matin des vomissements et avait été mise à la diète, et dans la nuit qui a suivi ce jour de famine on l'entendit appeler pendant son rêve: « Anna Freud, Er(d)beer (qui est la forme enfantine de prononcer ces fraises), Hochbeer (qui veut dire également fraises), Eier(s)peis (qui correspond à peu près au mot flan), et enfin Papp (bouillie) 25! » Et Freud nous dit: « Elle se ser¬vait donc de son nom pour exprimer sa prise de possession et l'énumération de tous ces plats prestigieux, ou qui lui paraissaient tels, une nourriture digne de désir. » Que les fraises apparussent (là sous la forme de deux variétés, Erdbeer et Hochbeer, je ne suis pas arrivé à re-situer Hochbeer, mais le commentaire de Freud signale deux variétés) est une démonstration, une manifestation contre la police sanitaire de la maison, et a son fondement dans la circonstance fort bien remarquée par elle que la nurse avait la veille attribué son indisposition à un petit abus dans l'absorption de fraises, et de ce conseil importun, incommode, de cette remarque, elle avait pris aussitôt, dans le rêve, sa revanche. »
je laisse de côté le rêve du neveu Hermann qui pose d'autres problèmes. Mais par contre je ferai état volontiers d'une petite note qui n'est pas dans la première édition pour la raison qu'elle a été élaborée au cours de discussions (enfin d'échos rendus d'école), et à laquelle Ferenczi a contribué en apportant à la res¬cousse le proverbe qui dit ceci: « Le cochon rêve de glands, l'oie rêve de maïs », et dans le texte aussi Freud a alors à ce moment là aussi fait état d'un proverbe

25. FREUD S.: op. cit. p. 120.
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que, je crois, il n'emprunte pas tellement au contexte allemand étant donné la forme que le maïs y prend: « De quoi rêve l'oie ? De maïs » ; et enfin le proverbe juif: « De quoi rêve la poule? Elle rêve de millet 26. »
Nous allons nous arrêter là-dessus, nous allons même commencer par faire une petite parenthèse, parce qu'en fin de compte c'est à ce niveau qu'il faut prendre le problème qu'hier soir j'évoquais à propos de la communication de Granoff 27 sur le problème essentiel, à savoir de la différence de la directive du plaisir et de la directive du désir.
Revenons un peu sur la directive du plaisir, et une bonne fois, aussi ra¬pidement que possible, mettons les points sur les i. Ceci a le rapport évidem¬ment aussi le plus étroit avec les questions qui me sont posées ou qui se posent à propos de la fonction que je donne - dans ce que Freud appelle le processus primaire - à la Vorstellung pour le dire vite, ceci n'est qu'un détour. Il faut bien concevoir ceci: c'est qu'en quelque sorte à entrer dans ce problème de la fonc¬tion de la Vorstellung dans le principe de plaisir, Freud coupe court. En somme nous pourrions dire qu'il lui faut un élément pour reconstruire ce qu'il a aperçu dans son intuition, enfin il faut bien dire que c'est le propre de l'intuition géniale que d'introduire dans la pensée quelque chose qui jusque là n'avait été absolu¬ment pas aperçu, cette distinction du processus primaire comme étant quelque chose de séparé du processus secondaire. Nous ne nous apercevons pas du tout de ce qu'il y a d'original. Nous pourrions toujours penser comme cela que ce fut quelque chose qui soit en quelque sorte comparable par l'idée que ce soit dans l'instant antérieur. Pourtant dans leur synthèse, dans leur composition ça n'a ab¬solument rien à faire: le processus primaire signifie la présence du désir, mais pas de n'importe lequel, du désir là où il se présente comme le plus morcelé, et l'élé¬ment perceptif dont il s'agit, c'est avec cela que Freud va s'expliquer, va nous faire comprendre de quoi il s'agit.
En somme rappelez-vous les premiers schémas que Freud nous donne concernant ce qui se passe quand le processus primaire seul est en jeu. Le pro¬cessus primaire quand il est seul en jeu aboutit à l'hallucination, et cette halluci¬nation est quelque chose qui se produit par un procès de régression, de régression qu'il appelle très précisément de régression topique. Freud a fait plu-sieurs schémas de ce qui motive, de ce qui structure le processus primaire, mais

26. Op. cit., p. 122.
27. GRANOFF W., « Ferenczi, faux problème ou vrai malentendu », séance scientifique de la S.F.P. du 2-XII-1958, in Psychanalyse n°7, pp. 255-282.
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ils ont tous ceci en commun qu'ils supposent comme leur fond quelque chose qui est pour lui le parcours de l'arc réflexe, voie afférente et afférence de quelque chose qui s'appelle sensation; voie efférente et efférence de quelque chose qui s'appelle motilité.
Sur cette voie, d'une façon) e dirais horriblement discutable, la perception est mise comme quelque chose qui se cumule, qui s'accumule quelque part du côté de la partie sensorielle, de l'afflux d'excitations, du stimulus du milieu extérieur, et étant mises à cette origine de ce qui se passe dans l'acte, toutes sortes d'autres choses sont supposées être après - et nommément c'est là qu'il insérera toute la suite des couches superposées qui vont depuis l'inconscient en passant par le préconscient et la suite - pour aboutir ici à quelque chose qui passe ou qui ne passe pas vers la motilité.
Voyons bien ce dont il s'agit chaque fois qu'il nous parle de ce qui se passe dans le processus primaire. Il se passe un mouvement régressif. C'est toujours quand l'issue vers la motilité de l'excitation est pour une raison quelconque bar¬rée, qu'il se produit quelque chose qui est de l'ordre régressif et qu'ici apparaît une Vorstellung, quelque chose qui se trouve donner à l'excitation en cause une satisfaction hallucinatoire à proprement parler.
Voilà la nouveauté qui est introduite par Freud. Ceci littéralement vaut sur¬tout si l'on songe à l'ordre, à la qualité de l'articulation des schémas dont il s'agit, qui sont des schémas qui sont donnés en somme pour leur valeur fonctionnelle, je veux dire pour établir- Freud le dit expressément - une séquence, une suite dont il souligne qu'il est encore plus important d'ailleurs de la considérer comme séquence temporelle que comme séquence spatiale. Ceci vaut, je dirais, par son insertion dans un circuit, et si je dis qu'en somme ce que Freud nous décrit comme étant le résultat du processus primaire, c'est qu'en quelque sorte, sur ce circuit, quelque chose s'allume. je ne ferai pas là une métaphore, je ne ferai que dire en substance ce que Freud tire de l'explication dans l'occasion, de la tra¬duction de ce dont il s'agit. C'est-à-dire vous montrer sur le circuit à fin homéo¬statique, toujours implicitement, la notion de la réfleximétrie et de distinguer cette série de relais, et que le fait qu'il se passe quelque chose au niveau d'un de ces relais, quelque chose qui en soi prend une certaine valeur d'effet terminal dans certaines conditions, est quelque chose qui est tout à fait identique à ce que nous voyons se produire dans une machine quelconque, sous la forme d'une série de lampes si je puis dire, dont le fait qu'une d'entre elles entrant en activité indique précisément, non pas tant ceci qui apparaît, à savoir un phénomène lumineux, mais une certaine tension, quelque chose qui se produit d'ailleurs en -73-

fonction d'une résistance et indique l'état en un point donné de l'ensemble du circuit. Et alors, disons le mot, ceci ne répond nullement au principe du besoin, car bien entendu aucun besoin n'est satisfait par une satisfaction hallucinatoire.
Le besoin exige pour être satisfait l'intervention du processus secondaire, et même des processus secondaires car il y en a une grande variété, lesquels pro¬cessus, eux, ne se paient bien entendu, comme le nom l'indique, que de réalité, ils sont soumis au principe de réalité. S'il y a des processus secondaires qui se produisent, ils ne se produisent que parce qu'il y a eu des processus primaires. Seulement il est non moins évident que cette lapalissade: qu'ici cette partition rend impensable l'instinct sous quelque forme qu'on le conçoive. Il y est vola¬tilisé car, regardez bien à quoi vont toutes les recherches sur l'instinct et plus spé¬cialement les recherches modernes les plus élaborées, les plus intelligentes, elles visent quoi ? À rendre compte comment une structure qui n'est pas purement préformée - nous n'en sommes plus là, ne voyons pas l'instinct comme M. Fabre, c'est une structure qui engendre, qui entretient sa propre chaîne - comment ces structures dessinent dans le réel, des chemins vers des objets pas encore éprouvés.
C'est là le problème de l'instinct et on vous explique qu'il y a un stade appé¬titif, un stade de conduite, de recherche. L'animal, à l'une de ces phases, se met dans un certain état dont la motilité se traduit par une activité dans toutes sortes de directions. Et au deuxième stade, à la deuxième étape, c'est un stade de déclenchement spécialisé, mais même si ce déclenchement spécialisé aboutit à la fin à une conduite qui les leurre, c'est-à-dire si vous voulez à la prise, du fait qu'il s'empare de quelques chiffons de couleur, il n'en reste pas moins que ces chif¬fons, ils les ont détectés dans le réel.
Ce que je veux vous indiquer ici, c'est qu'une conduite hallucinée se distingue de la façon la plus radicale d'une conduite d'auto-guidage de l'investissement régressif si on peut dire, de quelque chose qui va se traduire par l'allumage d'une lampe sur les circuits conducteurs. Ceci peut à la rigueur illuminer un objet déjà éprouvé, - si cet objet par hasard est déjà là, il n'en montre nullement le che¬min, et encore moins bien entendu s'il le montre, même quand il n'est pas là - ce qui se produit en effet dans le phénomène hallucinatoire; car tout au plus peut-il inaugurer à partir de là le mécanisme de la recherche, et c'est bien ce qui se passe. Freud nous l'articule également à partir du processus secondaire, lequel en somme remplit le rôle du comportement instinctuel mais s'en distingue abso¬lument d'un autre côté puisque ce processus secondaire, du fait de l'existence du processus primaire, va être (Freud l'articule - je ne souscris pas à tout cela, je -74-

vous répète le sens de ce que Freud articule) un comportement de mise à l'épreuve de la réalité, cette Erfahrung d'abord ordonnée comme effet de lampe sur le circuit. Cela va être une conduite de jugement, le mot est proféré quand Freud explique les choses à ce niveau.
En fin de compte selon Freud, la réalité humaine se construit sur un fond d'hallucination préalable, lequel est l'univers du plaisir dans son illusoire, dans son essence, et tout ce processus est parfaitement avoué, je ne dis pas trahi, même pas! et parfaitement articulé dans les termes dont Freud se sert sans cesse chaque fois qu'il a à expliquer la succession des empreintes dans lesquelles se décom¬pose le terme, et dans la Traumdeutung au niveau où il parle du processus de l'appareil psychique, il montre cette succession de couches où viennent s'impri¬mer, et ce n'est même pas s'imprimer, s'inscrire - chaque fois qu'il parle dans ce texte et dans tous les autres, ce sont des termes comme niederschreiben - et qui, enregistrés dans la succession des couches, y seront réglés. Il les articule dif¬féremment selon les différents moments de sa pensée. À une première couche par exemple, ce sera par des rapports de simultanéité; dans d'autres, empilées les unes sur les autres; à d'autres couches, elles seront ordonnées. Ces impressions, par d'autres rapports, séparent le schéma d'une succession d'inscriptions, de Niederschriften qui se superposent les unes aux autres dans un mot qu'on ne peut pas traduire. [C'est] par une sorte d'espace typographique que doivent être conçues toutes les choses qui se passent originellement avant l'arrivée à une autre forme d'articulation qui est celle de la préconscience, à savoir très précisé¬ment dans l'inconscient.
Cette véritable topologie de signifiants, car on n'y échappe pas (dès que l'on suit bien l'articulation de Freud, c'est de cela qu'il s'agit) et dans la lettre 52 à Fliess, on voit qu'il est amené nécessairement à supposer, à l'origine, une espèce d'idéal, qui ne peut pas être prise comme une simple Wahrnehmung, prise de vrai. Si nous la traduisons littéralement, cette topologie des signifiants on arrive au begreifen, c'est un terme qu'il emploie sans cesse, à la saisie de la réalité, il n'y arrive nullement par voie de tri éliminatoire, de tri sélectif, de quoi que ce soit qui ressemble à ce qui a été donné dans toute théorie de l'instinct comme étant le premier comportement approximatif qui dirige l'organisme dans les voies de la réussite du comportement instinctuel.
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais d'une sorte de critique véritable, de cri¬tique récurrente, de critique de ces signifiants évoqués dans le processus pri¬maire; laquelle critique bien entendu, comme toute critique, n'élimine pas l'antérieur sur quoi elle porte mais le complique. Le complique en le connotant -75-

de quoi? D'indices de réalité qui sont eux-mêmes de l'ordre signifiant. Il n'y a absolument pas moyen d'échapper à cette accentuation de ce que j'articule comme étant ce que Freud conçoit et nous présente comme le processus pri¬maire. Pour peu que vous vous reportiez à l'un des textes quelconques qui ont été écrits par Freud, vous verrez qu'aux différentes étapes de sa doctrine il a arti¬culé, répété chaque fois qu'il a eu à aborder ce problème, qu'il s'agisse de la Traumdeutung ou de ce qui est dans l'introduction à La Science des rêves, et ensuite de ce qu'il a repris plus tard quand il a amené le second mode d'exposé de sa topique, c'est-à-dire à partir des articles groupés autour de La Psychologie du moi et de l'Au-delà du principe de plaisir.
Vous me permettrez un instant d'imager en jouant avec les étymologies, ce que veut dire cette "prise de vrai" qui conduirait une sorte de sujet idéal au réel, à des alternatives par où le sujet induit le réel dans ses propositions, Vorstel¬lung(en), ici je le décompose en articulant comme cela: ces Vorstellung(en) ont une organisation signifiante. Si nous voulions en parler dans d'autres termes que les termes freudiens, dans les termes pavloviens, nous dirions qu'elles font par¬tie dès l'origine, non pas d'un premier système de significations, non pas de quelque chose de branché sur la tendance du besoin, mais d'un second système de significations. Elles ressemblent à quelque chose qui est l'allumage de la lampe dans la machine à sous quand la bille est bien tombée dans le bon trou. Et le signe que la bille est bien tombée dans le bon trou, Freud l'articule également le bon trou, ça veut dire le même trou dans lequel la bille est tombée antérieu¬rement. Le processus primaire ne vise pas la recherche d'un objet nouveau, mais d'un objet à retrouver, et ceci par la voie d'une Vorstellung, réévoquée parce que c'était la Vorstellung correspondant à un premier frayage, alors que l'allumage de cette lampe donne droit à une prime; et ceci n'est pas douteux, et c'est cela le principe du plaisir. Mais pour que cette prime soit honorée, il faut qu'il y ait une certaine réserve de sous dans la machine, et la réserve de sous dans la machine dans l'occasion, elle est vouée à ce second système de processus qui s'appelle les processus secondaires. En d'autres termes, l'allumage de la lampe n'est une satis¬faction qu'à l'intérieur de la convention totale de la machine en tant que cette machine est celle du joueur à partir du moment où il joue.
À partir de là, reprenons notre rêve d'Anna. Ce rêve d'Anna nous est donné pour le rêve de la nudité du désir. Il me semble qu'il est tout à fait impossible, dans la révélation de cette nudité, d'éluder, d'élider le mécanisme même où cette nudité se révèle, autrement dit que le mode de cette révélation ne peut pas être séparé de cette nudité elle-même.
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J'ai l'idée que ce rêve soi-disant nu, nous ne le connaissons dans l'occasion que par ouï-dire - et quand je dis par ouï-dire, ça ne veut pas dire du tout ce que certains m'ont fait dire, qu'en somme il s'agisse là d'une remarque sur le fait que nous ne savions jamais que quelqu'un rêve que par ce qu'il nous raconte, et qu'en somme tout ce qui se rapporte au rêve serait à mettre dans l'inclusion, dans la parenthèse du fait de le rapporter.
Il n'est certainement pas indifférent que Freud accorde autant d'importance à la Niederschrift que constitue ce résidu du rêve, mais il est bien clair que cette Niederschrift se rapporte à une expérience dont le sujet nous rend compte. Il est important de voir que Freud est très très loin de retenir même un seul instant les objections pourtant évidentes qui surgissent du fait qu'autre chose est un récit parlé, autre chose est une expérience vécue. Et c'est à partir de là que nous pou¬vons brancher la remarque que le fait qu'il les écarte avec une telle vigueur, et même qu'il accorde..., qu'il en fasse partir toute son analyse expressément - jusqu'au point de le conseiller comme une technique du Niederschrift, de ce qui est là "couché en écrits" du rêve - nous montre justement ce qu'il pense dans son fond, de cette expérience vécue, à savoir qu'elle a tout avantage à être abor¬dée ainsi puisqu'il n'a pas essayé bien entendu de l'articuler, elle est déjà elle-même structurée en une série de Niederschriften, dans une espèce d'écriture en palimpseste si l'on peut dire.
Si l'on pouvait imaginer un palimpseste où les divers textes superposés auraient un certain rapport, il s'agirait encore de savoir lequel, les uns avec les autres. Mais si vous cherchiez lequel, vous verriez que ce serait un rapport beau¬coup plus à chercher dans la forme des lettres que dans le sens du texte. Je ne suis pas en train donc de dire cela.
Je dis que, dans l'occasion, ce que nous savons du rêve est proprement ce que nous en savons actuellement, au moment où il se passe comme un rêve articulé; autrement dit que le degré de certitude que nous avons concernant ce rêve est quelque chose qui est lié au fait que nous serions également beaucoup plus sûrs de ce dont rêvent cochons et oies si eux-mêmes nous le racontaient.
Mais dans cet exemple originel nous avons plus! C'est-à-dire que le rêve sur¬pris par Freud a cette valeur exemplaire qu'il soit articulé à haute voix pendant le sommeil, ce qui ne laisse aucune espèce d'ambiguïté sur la présence du signi¬fiant dans son texte actuel.
Il n'y a là aucun doute possible à jeter sur un phénomène concernant le carac¬tère, si on peut dire, surajouté d'informations sur le rêve que pourrait y prendre la parole. Nous savons qu'Anna Freud rêve parce qu'elle articule: « Anna F.eud,
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Er(d)beer, Hochbeer, Eier(s)peis, Papp !» Les images du rêve, dont nous ne savons rien dans l'occasion, trouvent donc ici un affixe si je puis m'exprimer ainsi à l'aide d'un terme emprunté à la théorie des nombres complexes, un affixe symbolique dans ces mots où nous voyons en quelque sorte le signifiant se pré¬senter à l'état floculé, c'est-à-dire dans une série de nominations, et cette nomi¬nation constitue une séquence dont le choix n'est pas indifférent. Car, comme Freud nous le dit, ce choix est précisément de tout ce qui lui a été interdit, inter¬dit, de ce à la demande de quoi on lui a dit que « Non! il ne fallait pas en prendre », et ce commun dénominateur introduit une unité dans leur diversité, sans qu'on puisse s'empêcher également de remarquer qu'inversement cette diversité renforce cette unité, et même la désigne. C'est en somme cette unité que cette série oppose tout à fait à l'électivité de la satisfaction du besoin, tel que l'exemple du désir imputé au cochon comme à l'oie. Le désir d'ailleurs, vous n'avez qu'à réfléchir à l'effet que cela ferait si au lieu, dans le proverbe, de dire que le cochon rêve de kukuruz (de maïs), nous nous mettions à faire une énu¬mération de tout ce dont serait supposé rêver le cochon, vous verriez que ça fait un effet tout différent. Et même si on voulait prétendre que seule une insuffi-sante éducation de la glotte empêche le cochon et l'oie de nous en faire savoir autant, et même si on pouvait dire que nous pourrions arriver à y suppléer en percevant dans un cas comme dans l'autre, et en trouvant l'équivalent, si vous voulez, de cette articulation dans quelques frémissements détectés dans leurs mandibules, il n'en resterait pas moins qu'il serait peu probable qu'il arrivât ceci, à savoir que ces animaux se nommassent comme le fait Anna Freud dans la séquence. Et admettons même que le cochon s'appelle Toto et l'oie Bel Azor, si même quelque chose se produisait de cet ordre, il s'avérerait qu'ils se nomme¬raient dans un langage dont il serait cette fois bien évident d'ailleurs (ni plus ni moins évident que chez l'homme, mais chez l'homme ça se voit moins) que ce langage n'a précisément rien à faire avec la satisfaction de leur besoin puisque ce nom, ils l'auraient dans la basse-cour, c'est-à-dire dans un contexte des besoins de l'homme et non pas des leurs.
Autrement dit, nous désirons qu'on s'arrête sur le fait, et nous l'avons dit tout à l'heure, que 1°) Anna Freud articule qu'il y a le mécanisme de la motilité, et nous dirons qu'en effet il n'est pas absent de ce rêve, c'est par là que nous le connaissons. Mais ce rêve révèle, par la structuration signifiante de sa séquence que 2°) nous voulons que dans cette séquence on s'arrête au fait qu'en tête de la séquence littéralement il y a un message, comme vous pouvez le voir illustré si vous savez comment on communique à l'intérieur d'une de ces machines -78-

compliquées qui sont celles de l'ère moderne, par exemple de la tête à la queue d'un avion. Quand on téléphone d'une cabine à une autre on commence à annoncer quoi? On s'annonce, on annonce celui qui parle. Anna Freud à dix-¬neuf mois, pendant son rêve-annonce, elle dit, « Anna F.eud », et elle fait sa série. Je dirais presque qu'on n'attend plus qu'une seule chose, après l'avoir entendue articuler son rêve, c'est qu'elle dise à la fin: « Terminé! »
Nous voilà donc introduits à ce que j'appelle la topologie e du refoulement la plus claire, la plus formelle également et la plus articulée, dont Freud nous souligne que cette topologie ne saurait en aucun cas, si elle est celle d'un autre lieu (comme il en a été si frappé à la lecture de Fechner, au point que l'on sent que cela a été pour lui une espèce d'éclair, d'illumination, de révélation), mais en même temps, au moment même où il nous parle, à deux reprises au moins, * alors que quelqu'un * dans la Traumdeutung, de la [andere Schauplatz], il sou¬ligne toujours qu'il ne s'agit nullement d'un autre lieu neurologique. Nous disons que cet "autre lieu" est à chercher dans la structure du signifiant lui-même.
Alors ce que j'essaie de vous montrer ici, c'est la structure du signifiant lui-même, dès que le sujet s'y engage, je veux dire avec les hypothèses minimales qu'exige le fait qu'un sujet entre dans son jeu - je dis dès que le signifiant étant donné et le sujet étant défini comme ce qui va y entrer dans le signifiant, et rien d'autre, les choses s'ordonnent nécessairement. Et à partir de cette nécessité, toutes sortes de conséquences vont découler de ceci, qu'il y a une topologie dont il faut et dont il suffit que nous la concevions comme constituée par deux chaînes superposées, et c'est dans cela que nous nous avançons.
Ici, au niveau du rêve d'Anna Freud, comment les choses se présentent-elles ? Il est exact qu'elles se présentent d'une façon problématique, ambiguë, qui per¬met à Freud - qui légitime jusqu'à un certain point de distinguer une différence entre le rêve de l'enfant et le rêve de l'adulte.
Où se situe la chaîne des nominations qui constitue le rêve d'Anna Freud ? Sur la chaîne supérieure ou sur la chaîne inférieure ? C'est une question dont vous avez pu remarquer que la partie supérieure du graphe représente cette chaîne sous la forme pointillée, mettant l'accent sur l'élément de discontinuité du signifiant, alors que la chaîne inférieure du graphe, nous la représentons continue. Et d'autre part je vous ai dit que bien entendu dans tout processus les deux chaînes sont intéressées.
Au niveau où nous posons la question, qu'est-ce que veut dire la chaîne infé¬rieure ? La chaîne inférieure au niveau de la demande, et pour autant que je vous -79-

ai dit que le sujet en tant que parlant y prenait cette solidité empruntée à la soli¬darité synchronique du signifiant, il est bien évident que c'est quelque chose qui participe de l'unité de la phrase, de ce quelque chose qui a fait parler d'une façon qui a fait couler tellement d'encre, de la fonction de l'holophrase, de la phrase en tant que "tout". Et que l'holophrase existe, ce n'est pas douteux, l'holophrase a un nom, c'est l'interjection.
Si vous voulez, pour illustrer au niveau de la demande ce que représente la fonction de la chaîne inférieure, c'est "du pain!", ou "au secours!" -je parle dans le discours universel, je ne parle pas du discours de l'enfant pour l'instant. Elle existe cette forme de phrase, je dirais même que dans certains cas elle prend une valeur tout à fait pressante et exigeante. C'est de cela qu'il s'agit, c'est l'arti¬culation de la phrase, c'est le sujet en tant que ce besoin, qui sans doute doit pas¬ser par les défilés du signifiant en tant que besoin, est exprimé d'une façon déformée mais du moins monolithique, à ceci près que le monolithe dont il s'agit c'est le sujet lui-même à ce niveau qui le constitue.
Ce qui se passe dans l'autre ligne, c'est tout à fait autre chose. Ce que l'on peut en dire n'est pas facile à dire, mais pour une bonne raison, c'est que c'est juste¬ment ce qui est à la base de ce qui se passe dans la première ligne, celle du bas. Mais assurément ce que nous voyons, c'est que même dans quelque chose qui nous est donné pour aussi primitif que ce rêve d'enfant, le rêve d'Anna Freud, quelque chose nous marque qu'ici, le sujet n'est pas simplement constitué dans la phrase et par la phrase, au sens où quand l'individu, ou la foule, ou l'émeute crie: "du pain!", on sait très bien que là tout le poids du message porte sur l'émetteur, je veux dire que c'est lui l'élément dominant, et on sait même que ce cri à lui tout seul suffit justement dans les formes que je viens d'évoquer, à le constituer, cet émetteur, même s'il est à cent bouches, à mille bouches, comme un sujet bel et bien unique. Il n'a pas besoin de s'annoncer, la phrase l'annonce suffisamment.
Alors que nous nous trouvons tout de même devant ceci, que le sujet humain, quand il opère avec le langage, se compte, et c'est même tellement sa position primitive que je ne sais pas si vous vous souvenez d'un certain test de M. Binet, à savoir les difficultés qu'a le sujet à franchir cette étape que je trouve quant à moi bien plus suggestive que telle ou telle étape indiquée par M. Piaget, et cette étape (je ne vous dirai pas parce que je ne veux pas entrer dans le détail) paraît comme distinctive et consiste à ce que le sujet s'aperçoive qu'il y a quelque chose qui cloche à la phrase: « J'ai trois frères, Paul, Ernest et moi. » Jusqu'à une étape assez avancée, cela lui paraît tout naturel et pour une meilleure raison, parce qu'à -80-

vrai dire tout est là de l'implication du sujet humain dans l'acte de la parole: c'est qu'il s'y compte, c'est qu'il s'y nomme, et que par conséquent c'est là l'expres¬sion, si je puis dire, la plus naturelle, la plus coordonnée. Simplement l'enfant n'a pas trouvé la bonne formule qui serait évidemment celle-ci: « Nous sommes trois frères, Paul, Ernest et moi », mais à ceci près que nous serions très loin d'avoir à lui reprocher d'en donner les ambiguïtés de la fonction de l'être et de l'avoir. Il est clair qu'il faut qu'un pas soit franchi pour qu'en somme ce dont il s'agit, à savoir que la distinction du je en tant que sujet de l'énoncé et du je en tant que sujet de l'énonciation, soit faite, car c'est de cela qu'il s'agit.
Ce qui s'articule au niveau de la première ligne quand nous faisons le pas sui¬vant, c'est le procès de l'énoncé. Dans notre rêve de l'autre jour, « il est mort ». Mais quand vous annoncez quelque chose de semblable dans lequel, je vous fais remarquer en passant, toute la nouveauté de la dimension qu'introduit la parole dans le monde est déjà impliquée, car pour pouvoir dire « il est mort », ça ne peut que se dire, autrement dit, dans toute autre perspective que celle du dire, « Il est mort » ça ne veut absolument rien dire; « il est mort », c'est: "il n'est plus", donc il n'a pas à le dire, il n'est déjà plus là. Pour dire « il est mort », il faut que ce soit déjà un être supporté par la parole. Mais ceci on ne demande à per¬sonne de s'en apercevoir, bien entendu, mais simplement par contre de ceci, c'est que l'acte de l'énonciation de: « il est mort » exige communément dans le dis¬cours lui-même toutes sortes de repères qui se distinguent des repères pris à par¬tir de l'énoncé du procès.
Si ce que je dis là n'était pas évident, toute la grammaire se volatiliserait. Je suis en train simplement de vous faire remarquer pour l'instant la nécessité de l'usage du futur antérieur, pour autant qu'il y a deux repérages du temps. Un repérage du temps concernant l'acte dont il va s'agir: "à telle époque je serai devenu son mari", par exemple, et il s'agit du repérage de ce qui va se transfor¬mer par mariage dans l'énoncé; mais d'autre part, parce que vous l'exprimez dans le terme du futur antérieur, c'est, au point actuel d'où vous parlez, de l'acte d'énonciation qui vous repère. Il y a donc deux sujets, deux je, et l'étape à fran¬chir pour l'enfant au niveau de ce test de Binet, à savoir la distinction de ces deux je, me paraît quelque chose qui n'a littéralement rien à voir avec cette fameuse réduction à la réciprocité dont Piaget nous fait le pivot essentiel quant à l'appré¬hension de l'usage des pronoms personnels.
Mais laissons donc ceci pour l'instant de côté. Nous voilà arrivés à quoi ? À l'appréhension de ces deux lignes comme représentant: l'une ce qui se rapporte au procès de l'énonciation, l'autre au procès de l'énoncé. Quelles soient deux -81-

- ça n'est pas que chacune représente une fonction - c'est que toujours cette duplicité, chaque fois qu'il va s'agir des fonctions du langage, nous devions la retrouver. Disons encore que non seulement elles sont deux, mais qu'elles auront toujours des structurations opposées, discontinue ici par exemple pour l'une quand l'autre est continue, et inversement.
Où se situe l'articulation d'Anna Freud?
Ce à quoi sert cette topologie, ce n'est pas à ce que je vous donne la réponse, je veux dire que je déclare comme cela tout de go parce que ça m'irait, ou même parce que je verrais un petit peu plus loin étant donné que c'est moi qui ai fabriqué le truc et que je sais où je vais, que je vous dise: elle est ici ou là. C'est que la question se pose. La question se pose de ce que représente cette articulation dans l'occasion, qui est la face sous laquelle se présente pour nous la réalité du rêve d'Anna Freud, et qui chez cette enfant qui a été fort bien capable de percevoir le sens de la phrase de sa nourrice - vrai ou faux, Freud l'implique, et Freud le suppose, et à juste titre bien entendu, car une enfant de dix-neuf mois comprend très bien que sa nourrice va lui faire un "emmerde¬ment" - s'articule sous cette forme que j'ai appelée floculée (cette succession de signifiants dans un certain ordre, ce quelque chose qui prend sa forme de son empilement, de sa superposition si je puis dire, dans une colonne, du fait de se substituer les unes aux autres, ces choses comme autant chacune de métaphores de l'autre). Ce qu'il s'agit alors de faire jaillir, est à savoir la réalité de la satis¬faction en tant qu'inter-dite, et nous n'irons pas avec le rêve d'Anna Freud plus loin.
Néanmoins nous ferons le pas suivant. Alors, une fois que nous aurons suf¬fisamment commencé de débrouiller cette chose en nous demandant maintenant ce que, puisqu'il s'agit de topologie du refoulement, ce à quoi va pouvoir nous servir ce que nous commençons d'articuler quand il s'agit du rêve de l'adulte, à savoir comment, quelle est la véritable différence entre ce que nous voyons bien être une certaine forme que prend le désir de l'enfant à cette occasion dans le rêve, et une forme assurément plus compliquée puisqu'elle va donner bien plus de tintouin, en tout cas dans l'interprétation, à savoir ce qui se passe dans le rêve de l'adulte.
Freud là-dessus ne fait aucune espèce d'ambiguïté, il n'y a aucune difficulté, il suffit de lire l'usage et la fonction de ce qui intervient, c'est de l'ordre de la cen¬sure. La censure s'exerce très exactement en ceci que j'ai pu illustrer au cours de mes séminaires antérieurs. Je ne sais pas si vous vous souvenez de la fameuse his¬toire qui nous avait tant plu, celle de: "Si le roi d'Angleterre est un con alors tout -82-

est permis28", dit la dactylo prise dans la révolution irlandaise. Mais ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Je vous en avais donné une autre explication, à savoir ce qui est dans Freud pour expliquer les rêves de châtiment. Tout spécialement nous avions supposé la loi: "Quiconque dira que le roi d'Angleterre est un con aura la tête tranchée", et, je vous évoquais: la nuit suivante je rêve que j'ai la tête tranchée!
Il y a des formes plus simples encore que Freud également articule. Puisque depuis quelques temps on réussit à me faire lire Tintin, je lui emprunterai mon exemple. J'ai une manière de franchir la censure quand il s'agit de ma qualité de Tintinesque, je peux articuler tout haut: "Quiconque dira devant moi que le général Tapioca ne vaut pas mieux que le général Alcazar, aura affaire à moi". Or, il est bien clair que si j'articule une chose semblable, ni les partisans du géné¬ral Tapioca, ni ceux du général Alcazar ne seront satisfaits, et je dirais que ce qui est bien plus surprenant, c'est que les moins satisfaits seront ceux qui seront les partisans des deux.
Voilà donc ce que nous explique Freud de la façon la plus précise, c'est qu'il est de la nature de ce qui est dit de nous mettre devant une difficulté très très particulière qui en même temps ouvre également des possibilités très spéciales. Ce dont il s'agit est simplement ceci: ce à quoi l'enfant avait affaire, c'était à l'inter-dit, au "dit que non". Tout le procès de l'éducation, quels que [soient les] principes de la censure, va donc former ce "dit que non", puisqu'il s'agit d'opérations avec le signifiant, en un dicible, et ceci suppose aussi que le sujet s'aperçoive que le "dit que non", s'il est dit, et même s'il n'est pas exécuté, reste dit. De là le fait que de "ne pas le dire" est distinct d' "obéir" à "ne pas le faire": autrement dit que la vérité du désir est à elle seule une offense à l'autorité de la loi.
Alors l'issue offerte à ce nouveau drame est de censurer cette vérité du désir. Mais cette censure n'est pas quelque chose qui, de quelque façon qu'elle s'exerce, puisse se soutenir d'un trait de plume, parce que là c'est le procès de l'énoncia¬tion qui est visé, et que pour l'empêcher, quelque pré-connaissance du procès de l'énoncé est nécessaire, et que tout discours destiné à bannir cet énoncé du pro¬cès de l'énoncé va se trouver en délit plus ou moins flagrant avec sa fin. C'est la matrice de cette impossibilité qui à ce niveau - et elle vous donnera bien d'autres matrices - est donnée dans notre graphe. Le sujet, du fait d'articuler sa

289. LACAN J. : Le Moi dans la théorie de Freud et dans la psychanalyse, Paris, 1978, Seuil. Leçon du 10 février 1955, pp. 156 et sv.
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demande, est pris dans un discours dont il ne peut faire qu'il n'y soit lui-même bâti en tant qu'agent de l'énonciation, ce pourquoi il ne peut y renoncer sans cet énoncé, car c'est s'effacer alors tout à fait comme sujet, sachant ce dont il s'agit.
Le rapport de l'une à l'autre de ces deux lignes du procès de l'énonciation avec le procès de l'énoncé, c'est bien simple, c'est toute la grammaire! Une gram¬maire rationnelle qui s'articule dans ces termes..., si la chose vous amuse je pourrai vous dire où et comment, en quels termes et en quels tableaux ceci a été articulé. Mais pour l'instant ce à quoi nous avons affaire est ceci, c'est que nous voyons que lorsque le refoulement s'introduit, il est essentiellement lié à l'appa-rition absolument nécessaire que le sujet s'efface et disparaisse au niveau du pro¬cès de l'énonciation.
Comment, par quelles voies empiriques le sujet accède-t-il à cette possibilité ? Il est tout à fait impossible même de l'articuler si nous ne voyons pas quelle est la nature de ce procès de l'énonciation. je vous l'ai dit: toute parole part de ce point de croisement que nous avons désigné par le point A, c'est-à-dire que toute parole en tant que le sujet y est impliqué, est discours de l'Autre. C'est pour cela précisément que, d'abord, l'enfant ne doute pas que toutes ses pensées ne soient connues, c'est parce que la définition d'une pensée n'est pas, comme ont dit les psychologues, quelque chose qui serait un acte amorcé. La pensée est avant tout quelque chose qui participe de cette dimension du non-dit que je viens d'introduire par la distinction du procès de l'énonciation et du procès de l'énoncé, mais que ce non-dit subsiste bien entendu, en tant que pour qu'il soit un non-dit, il faut dire, il faut le dire au niveau du procès de l'énonciation, c'est¬-à-dire en tant que discours de l'Autre. Et c'est pourquoi l'enfant ne doute pas un seul instant que ce qui représente pour lui ce lieu où se tient ce discours, c'est-à-dire ses parents, ne sac sachent toutes ses pensées.
C'est en tout cas son premier mouvement, c'est un mouvement qui subsistera aussi longtemps qu'il ne se sera pas introduit quelque chose de nouveau que nous n'avons pas encore ici articulé concernant ce rapport de la ligne supérieure avec la ligne inférieure, à savoir ce qui les maintient en dehors de la grammaire, dans une certaine distance.
La grammaire, je n'ai pas besoin de vous dire comment elle les maintient à distance, les phrases comme: "je ne sache pas qu'il soit mort", "il n'est pas mort, que je sache", "je ne savais pas qu'il fût mort", "c'est la crainte qu'il ne fût mort". Tous ces taxièmes subtils qui vont du subjonctif ici à un ne, que M. Le Bidois appelle (d'une façon véritablement incroyable chez un philologue qui écrit dans Le Monde!) le « ne explétif ». Tout ceci est fait pour nous montrer que toute une
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partie de la grammaire, la partie essentielle, les taxièmes, sont faits pour main¬tenir l'écart nécessaire entre ces deux lignes.
je vous projetterai la prochaine fois sur ces deux lignes les articulations dont il s'agit, mais pour le sujet qui n'a pas encore appris ces formes subtiles il est bien clair que la distinction des deux lignes se fait bien avant. Il y a des conditions exi¬gibles, et ce sont celles-là qui forment la base de l'interrogation que je vous apporte aujourd'hui. Cette distinction est très essentiellement liée, comme chaque fois bien entendu que vous voyez qu'il s'agit de quelque chose qui n'est pas un repérage temporel, mais un repérage tensionnel, c'est-à-dire d'une diffé¬rence de temps entre ces deux lignes, vous voyez bien le rapport qu'il peut y avoir entre cela et la situation, et la topologie du désir.
Nous en sommes là. L'enfant pendant un temps est en somme entièrement pris dans le jeu de ces deux lignes. Pour que puisse se produire le refoulement, que faut-il ici ? je dirais que j'hésite avant de m'engager dans une voie dont après tout je ne voudrais pas qu'elle paraisse ce qu'elle est pourtant, une voie conces¬sive. À savoir que je fasse appel à des notions de développement à proprement parler, je veux dire que tout soit impliqué, dans le processus empirique au niveau duquel ceci se produit, d'une intervention, d'une incidence empirique et certai¬nement nécessaire, mais la nécessité à laquelle cette incidence empirique, cet accident empirique, la nécessité dans laquelle elle vient retentir, qu'elle précipite dans sa forme, est d'une nature autre.
Quoiqu'il en soit, l'enfant s'aperçoit_ à un moment donné que ces adultes qui sont censés connaître toutes ses pensées, et ici justement il ne va pas franchir ce pas... d'une certaine façon il pourra reproduire plus tard la possibilité qui est la possibilité fondamentale de ce que nous appellerons en bref et rapidement la forme dite "mentale" de l'hallucination, qu'apparaît cette structure primitive de ce que nous appelons cet arrière-fond du procès de l'énonciation, parallèlement à l'énoncé courant de l'existence qui s'appelle l'écho des actes, l'écho des pen¬sées expresses. Que la connaissance d'une Verwerfung, un , c'est-à-dire de quoi ? de ce dont je vais vous parler maintenant, n'ait pas été réalisée, et qui est quoi ? Qui est ceci, que l'enfant à un moment s'aperçoit que cet adulte qui connaît toutes ses pensées, ne les sait pas du tout. L'adulte, il ne sait pas, qu'il s'agisse dans le rêve de « il sait » ou « il ne sait pas qu'il est mort ». Nous verrons la prochaine fois la signification exemplaire dans l'occasion de ce rapport, mais pour l'instant nous n'avons pas à rapprocher ces deux termes pour la raison que nous ne sommes pas encore assez loin avancés dans l'articulation de ce qui va être frappé
dans le refoulement. Mais la possibilité fondamentale de ce qui ne peut être que -85-

la fin de ce refoulement, s'il est réussi, c'est-à-dire non pas simplement qu'il affecte le non-dit d'un signe "non" qui dit qu'il n'est pas dit tout en le laissant dit, mais qu'effectivement le non-dit soit un tel truc, sans aucun doute cette négation est une forme tellement primordiale qu'il n'y a aucune espèce de doute que Freud met la Verneinung qui parait pourtant une des formes les plus élabo¬rées, chez le sujet, du refoulement - puisque nous le voyons chez des sujets d'une haute efflorescence psychologique - que tout de même Freud la mette tout de suite après la Bejahung primitive, donc c'est bien comme je suis en train de vous le dire, par une possibilité, par une genèse, et même par une déduction logique qu'il procède - comme je le fais pour l'instant devant vous - et non pas génétique. Cette Verneinung primitive, c'est ce dont je suis en train de vous parler à propos du non-dit, mais le « il ne sait pas » est l'étape suivante, et c'est précisément par l'intermédiaire de ce « il ne sait pas » que l'Autre qui est le lieu de ma parole est le gîte de mes pensées, et que peut s'introduire l'Unbewusste dans lequel va entrer pour le sujet le contenu du refoulement.
Ne me faites pas aller plus loin ni plus vite que je ne vais. Si je vous dis que c'est à l'exemple de cet Autre que le sujet procède pour qu'en lui s'inaugure le processus du refoulé, je ne vous ai pas dit que c'était un exemple facile à suivre. D'abord déjà je vous ai indiqué qu'il y en a plus d'un mode puisque j'ai énoncé à ce propos la Verwerfung et que j'ai fait reparaître là -je le réarticulerai la pro¬chaine fois - la Verneinung.
La Verdrängung, refoulement, ne peut pas être quelque chose qui soit si aisé à appliquer. Car si dans le fond, ce dont il s'agit c'est que le sujet s'efface, il est bien clair que ce qui est tout à fait facile à [faire] apparaître dans cet ordre, [c'est] à savoir que les autres, les adultes, ne savent rien. Naturellement le sujet qui entre dans l'existence ne sait pas que s'ils ne savent rien, les adultes, comme cha¬cun sait, c'est parce qu'ils sont passés par toutes sortes d'aventures, précisément les aventures du refoulement. Le sujet n'en sait rien, et pour les imiter, il faut dire que la tâche n'est pas facile, parce que pour qu'un sujet s'escamote lui-même comme un sujet, c'est un tour de prestidigitation un petit peu pus fort que bien d'autres que je suis amené à vous présenter ici. Mais disons qu'essentiellement et d'une façon qui ne fait absolument aucun doute, si nous avons à réarticuler les trois modes sous lesquels le sujet peut le faire, en Verwerfung, Verneinung et Verdrängung. La Verdrängung va consister en ceci que pour frapper d'une façon qui soit au moins possible, sinon durable, ce qu'il s'agit de faire disparaître de ce non-dit, le sujet va opérer par la voie que je vous ai appelée la voie du signifiant. C'est sur le signifiant, et sur le signifiant comme tel, qu'il va opérer, et c'est pour -86-

cela que le rêve que j'ai proféré la dernière fois - autour duquel nous conti¬nuons à tourner ici malgré que je ne l'ai pas réévoqué complètement dans ce séminaire d'aujourd'hui, le rêve du père mort–, c'est pour cela que Freud arti¬cule à ce propos que le refoulement porte essentiellement sur la manipulation, l'élision de deux clausules, à savoir nommément « nach seinem Wunsch » est après « il ne savait pas » que c'était « selon son vœu », qu'il en fût ainsi « selon son vœu ».
Le refoulement se présente dans son origine, dans sa racine, comme quelque chose qui dans Freud ne peut s'articuler autrement que comme quelque chose portant sur le signifiant.
Je ne vous ai pas fait faire un grand pas aujourd'hui, mais c'est un pas de plus, car c'est le pas qui va nous permettre de voir au niveau de quelle sorte de signi¬fiant porte cette opération du refoulement. Tous les signifiants ne sont pas éga¬lement lésables, refoulables, fragiles. Que ce soit déjà sur ce que j'ai appelé deux clausules que ça ait porté, ceci est d'une importance essentielle. D'autant plus essentielle que c'est cela qui va nous mettre à portée de désigner ce dont il s'agit à proprement parler quand on parle du désir du rêve d'abord, et du désir tout court ensuite.

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Leçon 5 10 décembre 1958


je vous ai laissés la dernière fois sur quelque chose qui tend à aborder notre problème, le problème du désir et de son interprétation, une certaine ordi¬nation de la structure signifiante, de ce qui s'énonce dans le signifiant comme comportant cette duplicité interne de l'énoncé; procès de l'énoncé et procès de l'acte de l'énonciation. je vous ai mis l'accent sur la différence qui existe du je en tant qu'impliqué dans un énoncé quelconque, du je en tant qu'au même titre que quelque autre, c'est le sujet d'un procès énoncé par exemple - ce qui n'est d'ailleurs pas le seul mode d'énoncé - au je en tant qu'il est impliqué dans toute énonciation, mais d'autant plus en tant qu'il s'annonce comme je de l'énonciation.
Ce mode sous lequel il s'annonce comme le je de l'énonciation, ce mode sous lequel il s'annonce n'est pas indifférent, s'il s'annonce en se nommant comme le fait la petite Anna Freud au début du message de son rêve. je vous ai indiqué qu'il reste là quelque chose d'ambigu, c'est à savoir si ce je, comme je de l'énon¬ciation, est authentifié ou non à ce moment. je vous laisse entendre qu'il ne l'est pas encore et que c'est cela qui constitue la différence que Freud nous donne pour être celle qui distingue le désir du rêve chez l'enfant, du désir du rêve chez l'adulte; c'est que quelque chose n'est pas encore achevé, précipité par la struc¬ture, ne s'est pas encore distingué dans la structure qui est justement ce quelque chose dont je vous donnais ailleurs le reflet et la trace; trace tardive puisqu'elle se trouve au niveau d'une épreuve qui, bien entendu, suppose déjà des condi¬tions très définies par l'expérience, qui ne permettent pas de préjuger dans son fond ce qu'il en est dans le sujet, mais la difficulté qui reste encore longtemps -89-

pour le sujet de distinguer ce je de l'énonciation du je de l'énoncé, et qui se traduit par cet achoppement encore tardif devant le test que le hasard et le flair du psychologue ont fait choisir par Binet sous la forme: « J'ai trois frères Paul, Ernest et moi » ; la difficulté qu'il y a à ce que l'enfant ne tienne pas pour ce qu'il faut d'ailleurs, cet énoncé: à savoir que le sujet ne sache pas encore se décompter.
Mais cette trace que je vous ai marquée est quelque chose, un indice, et il y en a d'autres, de cet élément essentiel que constitue la distinction, la différence pour le sujet du je de l'énonciation et du je de l'énoncé. Or, je vous l'ai dit, nous pre¬nons les choses non pas par une déduction, mais par une voie dont je ne peux pas dire qu'elle est empirique puisqu'elle est déjà tracée, qu'elle a déjà été construite par Freud quand il nous dit que le désir du rêve chez l'adulte est un désir qui, lui, est emprunté et qui est la marque d'un refoulement, d'un refoule¬ment qu'à ce niveau il apporte comme étant une censure. Quand il entre dans le mécanisme de cette censure, quand il nous montre ce que c'est qu'une censure, à savoir les impossibilités d'une censure, car c'est là-dessus qu'il met l'accent, c'est là-dessus que j'essayais de vous faire un instant arrêter votre réflexion en vous disant une espèce de contradiction interne qui est celle de tout non-dit au niveau de l'énonciation, je veux dire cette contradiction interne qui structure le "je ne dis pas que".
je vous l'ai dit l'autre jour sous diverses formes humoristiques: "Celui qui dira telle ou telle chose de tel ou tel personnage dont il faut respecter les paroles, ne pas offenser, disais-je, aura affaire à moi!" Qu'est-ce à dire si ce n'est qu'en proférant cette prise de parti qui évidemment est ironique, je prononce, je me trouve prononcer précisément ce qu'il y a à ne pas dire. Et Freud, lui-même, a souligné amplement quand il nous montre le mécanisme, l'articulation, le sens du rêve, combien fréquemment le rêve emprunte cette voie, c'est-à-dire que ce qu'il articule comme ne devant pas être dit est justement ce qu'il a à dire, et ce par quoi passe ce qui dans le rêve est effectivement dit.
Ceci nous porte à quelque chose qui est lié à la structure la plus profonde du signifiant. je voudrais un instant m'y arrêter encore car cet élément, ce ressort du "je ne dis pas" comme tel, ce n'est pas pour rien que Freud, dans son article de la Verneinung, le met à la racine même de la phrase la plus primitive dans laquelle le sujet se constitue comme tel et se constitue spécialement comme inconscient. Le rapport de cette Verneinung avec la Bejahung la plus primitive - avec l'accès d'un signifiant dans la question, car c'est cela une Bejahung - c'est quelque chose qui commence à se poser. Il s'agit de savoir toujours ce qui -90-

se pose au niveau le plus primitif: est-ce, par exemple, le couple bon et mauvais ? Selon que nous choisissons ou ne choisissons pas tel ou tel de ces termes primi¬tifs, déjà nous optons pour toute une théorisation, toute une orientation de notre pensée analytique et vous savez le rôle qu'a joué ce terme de bon et de mauvais dans une certaine spécification de la voie analytique; c'est certainement un couple très primitif.
Sur ce non-dit et sur la fonction du ne, du ne dans le "je ne dis pas", c'est là¬-dessus que je m'arrêterai un instant avant de faire un pas de plus, car je crois que c'est là l'articulation essentielle; cette sorte de ne du "je ne dis pas" qui fait que précisément en disant que l'on ne le dit pas, on le dit - chose qui paraît presque une sorte d'évidence par l'absurde - c'est quelque chose à quoi il faut nous arrê¬ter en rappelant ce que je vous ai déjà indiqué comme étant la propriété la plus radicale si l'on peut dire, du signifiant et, si vous vous souvenez, j'ai déjà essayé de vous porter sur la voie d'une image, d'un exemple vous montrant à la fois le rapport qu'il y a entre le signifiant et une certaine espèce d'indice ou de signe que j'ai appelé la trace que déjà lui-même porte, la marque de je ne sais quelle espèce d'envers de l'empreinte du réel.
je vous ai parlé de Robinson Crusoé et du pas, de la trace du pas de Vendredi 29, et nous nous sommes arrêtés un instant à ceci: est-ce déjà là le signi¬fiant ? Et je vous ai dit que le signifiant commence non pas à la trace, mais à ceci qu'on efface la trace, et ce n'est pas la trace effacée qui constitue le signifiant, c'est quelque chose qui se pose comme pouvant être effacé qui inaugure le signi¬fiant; autrement dit, Robinson Crusoé efface la trace du pas de Vendredi mais que fait-il à la place ? S'il veut la garder, cette place du pied de Vendredi, il fait au minimum une croix, c'est-à-dire une barre et une autre barre sur celle-ci: ceci est le signifiant spécifique. Le signifiant spécifique est quelque chose qui se pré¬sente comme pouvant être effacé lui-même et qui justement dans cette opération de l'effacement comme tel subsiste. je veux dire que le signifiant effacé, déjà se présente comme tel, avec ses propriétés propres au non-dit. En tant qu'avec la barre j'annule ce signifiant, je le perpétue comme tel indéfiniment, j'inaugure la dimension du signifiant comme telle. Faire une croix c'est à proprement parler ce qui n'existe dans aucune forme de repérage qui soit permise d'aucune façon. Il ne faut pas croire que les êtres non-parlants, les animaux, ne repèrent rien, mais qu'ils ne laissent pas intentionnellement avec le dit, mais avec les traces des traces. Nous reviendrons, quand nous aurons le temps, sur les moeurs de

29. LACAN J., Les Psychoses, Paris, 1981, Seuil. Leçon du 14 mars 1956.
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l'hippopotame, nous verrons ce qu'il laisse sur ses pas à dessein pour ses congénères.
Ce que laisse l'homme derrière lui c'est un signifiant, c'est une croix, c'est une barre en tant que barrée, en tant que recouverte par une autre barre d'une part, qui indique que comme telle elle est effacée. Cette fonction du non du nom, en tant qu'il est le signifiant qui s'annule lui-même, est quelque chose qui, assuré¬ment, mérite à soi tout seul un très long développement. Il est très frappant de voir à quel point les logiciens, pour être comme toujours trop psychologues, ont dans leur classification, dans leur articulation de la négation, ont laissé de côté étrangement le plus originel. Vous savez, ou vous ne savez pas, et après tout je n'ai pas l'intention de vous faire entrer dans les différents modes de la négation, je veux simplement vous dire que plus originellement - que tout ce qui peut s'articuler dans l'ordre du concept, dans l'ordre de ce qui distingue le sens de la négation, de la privation, etc. -, plus originellement c'est dans le phénomène du parler, dans l'expérience, dans l'empirisme linguistique que nous devons trou¬ver à l'origine ce qui pour nous est plus important, et c'est pour cela qu'à cela seul, je m'arrêterai.
Et ici je ne puis, au moins pour un instant, ne pas faire état de quelques re¬cherches qui ont valeur d'expérience et nommément celle qui a été le fait d'Édouard Pichon qui fut, comme vous le savez, un de nos aînés psychanalystes, qui est mort au début de la guerre d'une grave maladie cardiaque. Édouard Pichon, à propos de la négation, a fait cette distinction dont il faut au moins que vous ayez un petit aperçu, une petite notion, une petite idée. Il s'est aperçu de quelque chose, il aurait bien voulu en logicien - manifestement il voulait être psychologue, il nous a écrit que ce qu'il fait c'est une sorte d'exploration "Des mots à la pensée 30". Comme beaucoup de monde, il est susceptible d'illusions sur lui-même car, heureusement, c'est ce qu'il y a précisément de plus faible dans son ouvrage, cette prétention de remonter des mots à la pensée. Mais, par contre, il se trouvait être un admirable observateur, je veux dire qu'il avait un sens de l'étoffe langagière qui fait qu'il nous a beaucoup plus renseignés sur les mots que sur la pensée. Et quant aux mots, et quant à cet usage de la négation - c'est spécialement en français qu'il s'est arrêté sur cet usage de la négation - et là, il n'a pas pu ne pas faire cette trouvaille qui fait cette distinction, qui s'articule dans cette distinction qu'il fait, du « forclusif » et du « discordantiel ».

30. DAMOURET rE J. et PICHON Éd. : Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue fran¬çaise. 1911-1927. Tome 1. Éd. D'Artrey.
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je vais vous donner des exemples tout de suite de la distinction qu'il en fait. Prenons une phrase comme: "Il n'y a personne ici", ceci est forclusif, il est exclu pour l'instant qu'il y ait ici quelqu'un. Pichon s'arrête à ceci de remarquable que chaque fois qu'en français nous avons affaire à une forclusion pure et simple, il faut toujours que nous employions deux termes: un ne et puis quelque chose qui ici est représenté par le "personne", qui pourrait l'être par le "pas": "je n'ai pas où loger", "je n'ai rien à vous dire" par exemple. D'autre part, il remarque qu'un très grand nombre d'usages du ne et justement les plus indicatifs- là comme partout, ceux qui posent les problèmes les plus paradoxaux - se mani¬festent toujours, c'est-à-dire que d'abord jamais un ne pur et simple - ou presque jamais - n'est mis en usage pour indiquer la pure et simple négation, ce qui, par exemple en allemand ou en anglais, s'incarnera dans le nicht ou dans le not. Le ne à lui tout seul, livré à lui-même, exprime ce qu'il appelle une « dis¬cordance » et cette « discordance » est très précisément quelque chose qui se situe entre le procès de l'énonciation et le procès de l'énoncé.
Pour tout dire et pour illustrer tout de suite ce dont il s'agit, je vais justement vous donner l'exemple sur lequel effectivement Pichon s'arrête le plus car il est spécialement illustratif : c'est l'emploi de ces ne que les gens qui ne comprennent rien, c'est-à-dire les gens qui veulent comprendre, appellent le « ne explétif ». je vous le dis parce que j'ai déjà amorcé cela la dernière fois, j'y ai fait allusion à propos d'un article qui m'avait paru légèrement scandaleux dans Le Monde, sur soi-disant le « ne explétif » ; ce « ne explétif » - qui n'est pas un « ne explétif », qui est un ne tout à fait essentiel à l'usage de la langue française - est celui qui se trouve dans la phrase telle que: "je crains qu'il ne vienne". Chacun sait que "je crains qu'il ne vienne" veut dire "je crains qu'il vienne" et non pas "je crains qu'il ne vienne pas" mais, en français, on dit: "je crains qu'il ne vienne".
En d'autres termes, le français à ce point de son usage linguistique saisit, si je puis dire, le ne quelque part au niveau si l'on peut dire, de son errance, de sa des¬cente d'un procès de l'énonciation où le ne porte sur l'articulation de l'énoncia¬tion, porte sur le signifiant pur et simple dit en acte: "je ne dis pas que...", "je ne dis pas que je suis ta femme" par exemple, au ne de l'énoncé où il est: "je ne suis pas ta femme".
Sans aucun doute ne sommes-nous pas ici pour faire la genèse du langage, mais quelque chose est impliqué même dans notre expérience. Ceci, c'est ce que je veux vous montrer qui nous indique en tout cas l'articulation que donne Freud du fait de la négation, implique que la négation descende de l'énonciation à l'énoncé; et comment en serions-nous étonnés puisque après tout, toute
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négation dans l'énoncé comporte un certain paradoxe, puisqu'elle pose quelque chose pour le poser en même temps - disons dans un certain nombre de cas - comme non-existant, entre les deux, quelque part, quelque part entre l'énoncia¬tion et l'énoncé et dans ce plan où s'instaurent les discordances, où quelque chose dans ma crainte devance le fait qu'il vienne et, souhaitant qu'il ne vienne pas, se peut-il autrement que d'articuler ce "je crains qu'il vienne" comme un "je crains qu'il ne vienne" accrochant au passage, si je puis dire, ce ne de « dis¬cordance » qui se distingue comme tel dans la négation du ne forclusif.
Vous me direz, ceci est un phénomène particulier à la langue française, vous l'avez vous-même évoqué tout à l'heure en parlant du nicht allemand ou du not anglais. Bien entendu, seulement l'important n'est pas là, l'important est que dans la langue anglaise par exemple, où nous articulons des choses analogues, à savoir que nous nous apercevrons - et cela je ne peux pas vous faire y assister puisque je ne suis pas ici pour vous faire un cours de linguistique - que c'est quelque chose d'analogue qui se manifeste dans le fait qu'en anglais par exemple, la négation ne peut pas s'appliquer d'une façon purement..., pure et simple au verbe en tant qu'il est le verbe de l'énoncé, le verbe désignant le procès dans l'énoncé; on ne dit pas: "1 eat not", mais "1 dont eat". En d'autres termes, il se trouve que nous avons des traces dans l'articulation du système linguistique anglais de ceci, c'est que pour tout ce qui est de l'ordre de la négation, l'énoncé est amené à emprunter une forme qui est calquée sur l'emploi d'un auxiliaire, l'auxiliaire étant typiquement ce qui dans l'énoncé introduit la dimension du sujet. "1 don't eat", "I won't eat" ou "1 won't go" qui est à proprement parler "je n'irai pas", qui n'implique pas seulement le fait, mais la résolution du sujet à ne pas y aller, le fait que pour toute négation en tant qu'elle est négation pure et simple, quelque chose comme une dimension auxiliaire apparaît et ici dans la langue anglaise, la trace de ce quelque chose qui relie essentiellement la négation à une sorte de position originelle de l'énonciation comme telle.
Le deuxième temps ou étape de ce que la dernière fois j'ai essayé d'articuler devant vous, est constitué par ceci: que pour vous montrer par quel chemin, par quelle voie le sujet s'introduit à cette dialectique de l'Autre en tant qu'elle lui est imposée par la structure même de cette différence de l'énonciation et de l'énoncé, je vous ai menés par une voie que j'ai faite, je vous l'ai dit, exprès empi¬rique (ce n'est pas la seule), je veux dire que j'y introduis l'histoire réelle du sujet.
je vous ai dit que le pas suivant de ce par quoi à l'origine le sujet se constitue dans le procès de la distinction de ce je de l'énonciation d'avec le je de l'énoncé, c'est la dimension du "n'en rien savoir", pour autant qu'il l'éprouve, qu'il -94-

l'éprouve en ceci que c'est sur fond de ce que l'Autre sait tout de ses pensées, - puisque ses pensées sont, par nature et structuralement à l'origine, ce discours de l'Autre - que c'est dans la découverte que, c'est un fait, que l'Autre n'en sait rien de ses pensées, que s'inaugure pour lui cette voie qui est celle que nous cher¬chons : la voie par où le sujet va développer cette exigence contradictoire du pon¬dit, et trouver le chemin difficile par où il a à effectuer ce non-dit dans son être et devenir cette sorte d'être auquel nous avons affaire, c'est-à-dire un sujet qui a la dimension de l'inconscient. Car c'est cela le pas essentiel que, dans l'expé¬rience de l'homme, nous fait faire la psychanalyse, c'est ceci: c'est qu'après de longs siècles où la philosophie s'est, en quelque sorte, je dirais, obstinée et de plus en plus, à mener toujours plus loin ce discours dans lequel le sujet n'est que le corrélatif de l'objet dans le rapport de la connaissance - c'est-à-dire que le sujet est ce qui est supposé par la connaissance des objets, cette sorte de sujet étrange dont je ne sais plus où j'ai dit quelque part qu'il pouvait faire les dimanches du philosophe, parce que le reste de la semaine, c'est-à-dire pendant le travail bien entendu, tout un chacun peut le négliger abondamment, ce sujet qui n'est que l'ombre en quelque sorte et la doublure des objets - ce quelque chose qui est oublié dans ce sujet, [c'est] à savoir que le sujet est le sujet qui parle.
Nous ne pouvons plus l'oublier uniquement à partir d'un certain moment, à savoir le moment où son domaine de sujet qui parle tient tout seul, qu'il soit là ou qu'il ne soit pas là. Ce qui change complètement la nature de ses relations à l'objet, c'est ce point crucial de la nature de ses relations à l'objet qui s'appelle justement le désir. C'est dans ce champ que nous essayons d'articuler les rap¬ports du sujet à l'objet au sens où ils sont des rapports de désir, car c'est dans ce champ que l'expérience analytique nous apprend qu'il a à s'articuler. Le rapport du sujet à l'objet n'est pas un rapport de besoin, le rapport du sujet à l'objet est un rapport complexe que j'essaye précisément d'articuler devant vous.
Pour l'instant commençons d'indiquer ceci : c'est parce qu'il se situe là, ce rapport d'articulation du sujet à l'objet, que l'objet se trouve être ce quelque chose qui n'est pas le corrélatif et le correspondant d'un besoin du sujet, mais ce quelque chose qui supporte le sujet au moment précisément où il a à faire face, si l'on peut dire, à son existence, qui supporte le sujet dans son existence, dans son existence au sens le plus radical, à savoir en ceci justement qu'il existe dans le langage; c'est-à-dire qu'il consiste en quelque chose qui est hors de lui, en quelque chose qu'il ne peut saisir dans sa nature propre de langage qu'au moment précis où lui, comme sujet, doit s'effacer, s'évanouir, disparaître der¬rière un signifiant, ce qui est précisément le point, si l'on peut dire, "panique" - 95 -

autour duquel il a à se raccrocher à quelque chose et c'est justement à l'objet en tant qu'objet du désir qu'il se raccroche.
Quelque part quelqu'un que, pour ne pas faire d'embrouilles, le ne vais pas nommer tout de suite aujourd'hui, quelqu'un de tout à fait contemporain (mort), a écrit: «Arriver à apprendre ce que l'avare... Arriver à savoir ce que l'avare a perdu quand on lui a volé sa cassette, on apprendrait beaucoup 31. » C'est exactement ce que nous avons à apprendre, je veux dire à apprendre pour nous-mêmes et à apprendre aux autres. L'analyse est le premier lieu, la première dimension dans laquelle on peut répondre à cette parole, et bien entendu, parce que l'avare est ridicule, - c'est-à-dire beaucoup trop proche de l'inconscient pour que vous puissiez le supporter - il va falloir que je trouve un autre exemple plus noble pour vous faire saisir ce que je veux dire.
Je pourrais commencer à vous l'articuler dans les mêmes termes que tout à l'heure en ce qui concerne l'existence et dans deux minutes vous allez me prendre pour un existentialiste, et ce n'est pas ce que le désire. Je vais prendre un exemple dans La Règle du jeu, le film de Jean Renoir. Quelque part le per¬sonnage qui est joué par Dalio, qui est le vieux personnage comme on en voit dans la vie dans une certaine zone sociale - et il ne faut pas croire que ce soit même limité à cette zone sociale - c'est un collectionneur d'objets et plus spé¬cialement de boîtes à musique. Rappelez-vous, si vous vous souvenez encore de ce film, du moment où Dalio découvre devant une assistance nombreuse sa der¬nière découverte: une plus spécialement belle boîte à musique. À ce moment là, le personnage littéralement est dans cette position que nous pourrions appeler et que nous devons appeler exactement celle de la pudeur: il rougit, il s'efface, il disparaît, il est très gêné. Ce qu'il a montré il l'a montré. Mais comment ceux qui sont là pourraient-ils comprendre que nous nous trouvons là, à ce niveau, à ce point d'oscillation que nous saisissons, qui se manifeste, à l'extrême, dans cette passion pour l'objet du collectionneur? C'est une des formes de l'objet du désir.
Ce que le sujet montre ne serait rien d'autre que le point majeur, le plus in¬time de lui-même; ce qui est supporté par cet objet, c'est justement ce qu'il ne peut dévoiler, fût-ce à lui-même, c'est ce quelque chose qui est au bord même du plus grand secret. C'est cela, c'est dans cette voie que nous devons chercher à savoir ce qu'est pour l'avare sa cassette. Il faut que nous fassions certainement
31. WEIL S., (1947), La Pesanteur et la Grâce. Paris, Plon. 1988. Chap. « Désirer sans objet», p. 32. « Arriver à savoir exactement ce qu'a perdu l'avare à qui on a volé son trésor; on appren-drait beaucoup. »
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un pas de plus pour être tout à fait au niveau de l'avare et c'est pour cela que l'avare ne peut être traité que par la comédie.
Mais donc ce dont il s'agit, ce par quoi nous sommes introduits est ceci: c'est que ce dans quoi, à partir d'un certain moment, le sujet se trouve engagé, c'est à ceci, à articuler son voeu en tant que secret. Le vœu, ce qui est le vœu s'exprime comment ? Dans ces formes de la langue auxquelles j'ai fait allusion la dernière fois, pour lesquelles selon les langues, les modes, les registres, les cordes diverses ont été inventées. Ne vous fiez pas toujours là-dessus à ce que disent les gram-mairiens, le subjonctif n'est pas aussi subjonctif qu'il en a l'air et le type de vœu... - je cherche dans ma mémoire quelque chose qui puisse en quelque sorte vous l'imager et, je ne sais pas pourquoi, m'est revenu du fond de ma mémoire ce petit poème que j'ai eu quelque peine d'ailleurs à recomposer, voire à re-situer

« Être une belle fille
blonde et populaire
qui mette de la joie dans l'air
lorsqu'elle sourit
donne de l'appétit
aux ouvriers
de Saint-Denis 32. »

Ceci a été écrit par une personne qui est notre contemporaine, poétesse dis¬crète mais dont l'une des caractéristiques est d'être petite et noire et qui sans aucun doute exprime, dans sa nostalgie de donner de l'appétit aux ouvriers de Saint Denis, quelque chose qui peut s'attacher assez fortement à tel ou tel moment de ses rêveries idéologiques. Mais on ne peut pas non plus dire que ce soit là son occupation ordinaire.
Ce sur quoi je voudrais vous faire un instant vous arrêter, autour de ce phé¬nomène qui est un phénomène poétique, c'est d'abord ceci que nous y trouvons quelque chose d'assez important quant à la structure temporelle. Peut-être est-¬ce là la forme pure, je ne dis pas du vœu mais du souhaité, c'est-à-dire de ce qui dans le vœu est énoncé comme souhaité. Disons que le sujet primitif est élidé, mais ceci ne veut rien dire, il n'est pas élidé parce que ce qui est articulé ici c'est le souhaité, c'est quelque chose qui se présente à l'infinitif, comme vous le voyez, et dont - si vous essayez de vous introduire à l'intérieur de la structure

32. DEHARME Lise, Vœux secrets, in Cahier de curieuse personne, Paris 1933. Éd. des Cahiers
libres, p. 27. (Avec en exergue: « Des chansons sortaient de la bouche des égouts. » - Aragon).
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- vous verrez que ceci se situe dans une position, une position d'être devant le sujet et de le déterminer rétroactivement. Il ne s'agit là ni d'une aspiration pure et simple, ni d'un regret: il s'agit de quelque chose qui se pose devant le sujet comme le déterminant rétroactivement dans un certain type de l'être.
Ceci se situe tout à fait en l'air. Il n'en reste pas moins que c'est comme ceci que le souhaité s'articule, nous donnant déjà quelque chose qu'il y a lieu de rete¬nir quand nous cherchons à donner un sens à la phrase par où se termine La Science des rêves, à savoir que « Le désir indestructible modèle le présent à l'image du passé33. » Ceci dont nous entendons le ronron comme quelque chose que nous inscrivons tout de suite au bénéfice de la répétition ou de l'après-coup n'est peut-être pas sûr, à y regarder de très près: c'est à savoir que si le désir indestructible modèle le présent à l'image du passé, c'est peut-être parce que, comme la carotte de l'âne, il est toujours devant le sujet, produisant toujours rétroactivement les mêmes effets.
Ceci nous introduit du même coup, à l'ambiguïté de cet énoncé par ses ca¬ractéristiques structurales parce qu'après tout, le caractère si l'on peut dire gra¬tuit de cette énonciation a quelques conséquences dans lesquelles rien ne nous retient de nous engager. Je veux dire que rien ne nous retient de nous engager dans la remarque suivante: que ce vœu poétiquement exprimé (intitulé comme par hasard - m'étant reporté au texte - Vœux secrets, c'est donc cela que j'avais retrouvé dans ma mémoire après vingt cinq ou quelques trente ans, en cherchant quelque chose qui nous porterait au secret du vœu), ce vœu secret bien entendu, se communique. Car c'est là tout le problème, comment communiquer aux autres quelque chose qui s'est constitué comme secret? Réponse: par quelque mensonge, car en fin de compte ceci - pour nous qui sommes un tout petit peu plus malins que les autres - peut se traduire: « Aussi vrai que je suis une belle fille blonde et populaire, je désire mettre de la joie dans l'air et donner de l'appétit aux ouvriers de Saint Denis » et il n'est pas dit que tout être, ni même généreux, même poétique, même poétesse, ait tellement envie que cela de mettre de la joie dans l'air. Après tout pourquoi ? Pourquoi, sinon dans le fantasme, sinon dans le fantasme et pour démontrer à quel point l'objet du fantasme est métonymique ? C'est-à-dire que c'est la joie qui va circuler comme cela-quant aux ouvriers de Saint Denis, ils ont bon dos, qu'ils se partagent l'affaire entre
33. « Le rêve nous mène dans l'avenir puisqu'il nous montre nos désirs réalisés; mais cet ave¬nir présent, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l'image du passé », in L'Interprétation des rêves, op. cit., p. 527.
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eux, ils sont en tous cas déjà assez nombreux pour que l'on ne sache pas auquel s'adresser...
Sur cette digression, je vous introduis à la structure du vœu par la voie de la poésie. Nous pouvons maintenant y entrer par la voie des choses sérieuses, c'est-¬à-dire par le rôle effectif que le désir joue, et ce désir dont nous avons vu, comme il fallait s'y attendre, qu'il devait bien en effet, avoir à trouver sa place quelque part entre ce point d'où nous sommes partis en disant que le sujet s'y aliène, essentiellement dans l'aliénation de l'appel, de l'appel du besoin, pour autant qu'il a à entrer dans les défilés du signifiant; et cet au-delà où va s'introduire comme essentielle la dimension du non-dit, il faut bien qu'il s'articule quelque part.
Nous le voyons dans ce rêve que j'ai choisi, ce rêve qui est un rêve assurément des plus problématiques en tant que rêve de l'apparition d'un mort. Ce rêve de l'apparition d'un_ mort, dont Freud - à la page 433 de la Traumdeutung dans l'édition allemande, à la page 366 et à la page 367 de La Science des rêves 34, - concernant l'apparition des morts, est très loin de nous avoir encore tout à fait livré leur secret, encore que déjà il y articule beaucoup de choses, ceci est essen¬tiel. Et c'est à ce propos que Freud a marqué avec le plus d'accent tout au long de cette analyse des rêves dans la Traumdeutung, ce qu'il y a de profond dans le premier abord qui a été celui de la psychologie de l'inconscient, à savoir l'ambi¬valence des sentiments à l'égard des êtres aimés et respectés. C'est quelque chose d'ailleurs qui, dans le rêve dont j'ai fait le choix pour commencer d'essayer d'articuler devant vous la fonction du désir dans le rêve, est réabordé.
Vous avez pu voir que j'ai fait la relecture récente de la Traumdeutung dans la première édition à certaines fins et qu'en même temps, la dernière fois, j'avais fait une allusion au fait que, la Traumdeutung, on oublie toujours ce qu'il y a dedans. J'avais oublié qu'en 1930 ce rêve avait été rajouté. Il a d'abord été rajouté en note peu après la publication dans les Sammelung Kleiner Schriften Für Neurosen Lehre,1913, tome III, page 271 de la 2e édition, et puis dans l'édition de 1930, il est rajouté dans le texte, il est donc dans le texte de la Traumdeutung.
Ce rêve est ainsi constitué, je vous le répète: le sujet voit apparaître son père devant lui, - ce père qu'il vient de perdre après une maladie qui a constitué pour lui de longs tourments - il le voit apparaître devant lui et il est pénétré, nous dit le texte, d'une profonde douleur à la pensée que son père est mort et qu'« il ne le savait pas», formulation dont Freud insiste sur son caractère résonnant

34. Op. cit., pp. 366-371.
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absurdement, dont il dit qu'il se complète, il se comprend si l'on ajoute qu'il était mort « selon son vœu » : qu'il ne savait pas que c'était selon son vœu, bien entendu, qu'il était mort.
Voici ce que j'inscris sur le graphe selon l'étagement suivant «Il ne savait Pas» se rapporte essentiellement à la dimension de la constitution du sujet, pour autant que c'est sur un «Il ne savait pas» inutile que le sujet a à se situer, et c'est précisément là - ce que nous allons tâcher de voir dans le détail, à l'expérience - qu'il a à se consti¬tuer lui-même comme ne sachant pas, seul point d'issue qui lui est donné pour que ce qui est non-dit prenne effectivement portée de
non-dit.
C'est au niveau de l'énoncé que cela se fait mais, sans aucun doute, aucun énoncé de ce type ne peut se faire, sinon comme supporté par la sous-jacence d'une énonciation, car pour tout être qui ne parle pas - d nous en avons des preuves - «Il était mort» ne veut rien dire. je dirais plus: nous en avons le test, jusqu'à l'indifférence immédiate que porte la plupart des animaux aux déchets, aux cadavres de leurs semblables dès lors qu'ils sont cadavres. Pour qu'un animal s'attache à un défunt, on cite l'exemple des chiens, il faut précisément que le chien soit dans cette posture exceptionnelle de faire que s'il n'a pas d'in¬conscient, il a un surmoi- c'est-à-dire que quelque chose soit entré en jeu qui permette ce qui est de l'ordre d'une certaine ébauche d'articulation signifiante. Mais laissons ça de côté.
Que cet «Il était mort» déjà suppose le sujet introduit à quelque chose qui est de l'ordre de l'existence, l'existence n'étant pas autre chose que le fait que le sujet à partir du moment où il se pose dans le signifiant ne peut plus se détruire, qu'il entre dans cet enchaînement intolérable, qui pour lui se déroule immédiatement - 100 -




dans l'imaginaire, qui fait qu'il ne peut plus se concevoir sinon comme rejaillis¬sant toujours dans l'existence.
Ceci n'est pas construction de philosophe, je l'ai pu constater chez ceux qu'on appelle des "patients" et je me souviens d'une patiente, dont ce fut un des tournants de son expérience intérieure, qu'à un certain rêve, précisément où elle toucha sans aucun doute, pas à n'importe quel moment de son analyse, à quelque chose d'appréhendé, de vécu oniriquement qui n'était autre qu'une sorte de sen¬timent pur d'existence, d'exister si l'on peut dire d'une façon indéfinie. Et du sein de cette existence rejaillissait toujours pour elle une nouvelle existence et celle-ci s'étendant, pour son intuition intime si l'on peut dire, à perte de vue; l'existence étant appréhendée et sentie comme quelque chose qui, de par sa nature, ne peut s'éteindre qu'à toujours rejaillir plus loin, et ceci était accompa¬gné pour elle, précisément d'une douleur intolérable.
Ceci est quelque chose qui est tout proche de ce que nous donne le contenu du rêve. Car enfin, qu'avons-nous ? Nous avons ici un rêve qui est celui d'un fils. Il est toujours bon de faire remarquer à propos d'un rêve que celui qui le fait c'est le rêveur; il faut toujours s'en souvenir quand on commence à parler du personnage du rêve.
Qu'avons-nous ici ? Le problème de ce qu'on appelle "identification" se pose avec des facilités toutes particulières car dans le rêve nul besoin de dialectique pour penser qu'il y a quelque rapport d'identification entre le sujet et ses propres fantaisies de rêve.
Qu'avons-nous ? Nous avons le sujet qui est là devant son père, pénétré de la plus profonde douleur et en face de lui nous avons le père qui ne sait pas qu'il est mort - ou plus exactement, car il faut bien le mettre au temps où le sujet l'appréhende et nous le communique, «Il ne savait pas». J'y insiste sans pou¬voir tout a fait y insister jusqu'au bout pour l'instant, mais j'entends toujours ne pas vous donner des choses approximatives qui me mènent quelquefois à l'obs-curité; puisque aussi bien cette règle de conduite m'empêche de ne vous donner les choses qu'à peu près, et comme je ne peux pas les préciser tout de suite, natu¬rellement cela laisse des portes ouvertes. Néanmoins, il est important pour ce qui est du rêve, de vous souvenir que la façon dont il nous est communiqué est toujours un énoncé.
Le sujet nous rend compte de quoi? D'un autre énoncé, mais il n'est pas du tout suffisant de dire cela. D'un autre énoncé qu'il nous présente comme une énonciation, car c'est un fait que le sujet nous raconte le rêve pour que précisément, nous en cherchions la clef, le sens, c'est-à-dire ce qu'il veut dire; - 101 -

c'est-à-dire pour tout autre chose que l'énoncé qu'il nous rapporte. Le fait donc que ceci, « il ne savait pas», soit dit à l'imparfait a dans cette perspective tout à fait son importance. «Il ne savait pas », dans ce que j e vous énonce-ceci pour ceux que la question des rapports du rêve avec la parole par laquelle nous le recueillons [intéresse] - peut aborder dans le dessin le premier plan du clivage (1).
Mais continuons. Voilà donc comment les choses se répartissent
D'un côté (2), du côté de ce qui se présente dans le rêve comme le sujet, quoi ? Un affect, la douleur, douleur de quoi ? « Qu'il était mort » ;
Et de l’autre côté (3), correspondant de cette douleur: «il ne savait pas» quoi ? La même chose: « qu'il était mort ». Freud nous dit que s'y trouve son sens et implicitement son interprétation, et cela a l'air d'être tout simple. Je vous ai quand même suffisamment indiqué que cela ne l'était pas.
- En complément (4) : « selon son vceu ».



Mais qu'est-ce que ceci veut dire ? Si nous sommes - comme Freud nous indique formellement de le faire, non pas simplement dans ce passage, mais dans celui auquel je vous ai priés de vous reporter, concernant le refoulement - si nous sommes au niveau du signifiant, vous devez voir tout de suite que nous pouvons faire de ce « selon son vœu » plus d'un usage. « Il était mort selon son vœu », à quoi cela nous porte-t-il ? Il me semble que certains d'entre vous au moins peuvent se souvenir de ce point où autrefois, je vous ai menés, celui du sujet qui, après avoir épuisé sous toutes les formes la voie du désir, (en tant qu'il est du sujet non connu, est le châtiment de quel crime ? d'aucun autre crime que celui d'avoir justement existé dans ce désir) se trouve mené au point où il n'a plus d'autre exclamation à proférer que ce mé phûnai, ce « ne pas être né » où aboutit l'existence arrivée à l'extinction, très précisément, de son désir. Et cette douleur que ressent le sujet dans le rêve - n'oublions pas que c'est un sujet dont nous ne savons rien d'autre que cet antécédent immédiat qu'il a vu mourir son père dans les affres d'une longue maladie pleine de tourments
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cette douleur est proche dans l'expérience, de cette douleur de l'existence quand plus rien d'autre ne l'habite que cette existence elle-même, et que tout, dans l'ex¬cès de la souffrance, tend à abolir ce terme indéracinable qu'est le désir de vivre.
Cette douleur d'exister, d'exister quand le désir n'est plus là, si elle a été vécue par quelqu'un, ça a été par celui qui est loin d'être un étranger pour le sujet; mais en tout cas ce qui est clair, c'est que dans le rêve, cette douleur le sujet la savait. Le sens de cette douleur, nous ne saurons jamais si celui qui l'éprouva dans le réel le savait ou ne le savait pas, mais par contre, ce qui est sensible, c'est que ni dans le rêve bien sûr, ni hors du rêve très sûrement - avant que l'interprétation nous y conduise - le sujet, lui, ne sait pas que ce qu'il assume c'est cette dou¬leur-là en tant que telle. Et la preuve c'est qu'il ne peut dans le rêve l'articuler que d'une façon fidèle, cynique, qui répond absurdement à quoi? Freud y répond si nous nous reportons au petit chapitre de La Traumdeutung où il parle des rêves absurdes, très spécialement à propos de ce rêve - et c'est une confir¬mation de ce que j'essayais de vous articuler ici avant de l'avoir relu - nous ver¬rons qu'il précise que si le sentiment d'absurdité est souvent lié dans les rêves cette sorte de contradiction, lié à la structure de l'inconscient lui-même et qui débouche dans le risible, dans certains cas, cet absurde - il le dit à propos de ce rêve - s'introduit dans le rêve comme élément de quoi? Comme élément expressif d'une répudiation particulièrement violente du sens ici désigné et assurément en effet, le sujet peut voir que son père ne savait pas son vœu, lui, du sujet: que son père meure pour en finir avec ses souffrances. C'est-à-dire qu'à ce niveau là, il sait lui, le sujet, quel est son vœu.
Il peut voir ou ne pas voir, tout dépend du point de l'analyse où il en est, que ce vœu ce fut le sien dans le passé, que son père meure - et non pas pour son père, mais pour lui, le sujet, qui était son rival. Mais ce qu'il ne peut pas voir du tout, au point où il en est, c'est ceci qu'en assumant la douleur de son père sans le savoir, ce qui est visé c'est de maintenir devant lui, dans l'objet, cette ignorance qui lui est absolument nécessaire, celle qui consiste à ne pas savoir qu'il vaut mieux ne pas être né. Il n'y a rien au dernier terme de l'existence que la douleur d'exister, plutôt l'assumer comme celle de l'autre qui est là et qui pare toujours comme moi, le rêveur, je continue à parler, que de voir se dénuder ce dernier mystère qui n'est quoi en fin de compte ? que le contenu le plus secret de ce vœu - celui dont nous n'avons aucun élément dans le rêve lui-même si ce n'est ce que nous savons par la connaissance - ce qui est le contenu de ce vœu, c'est à savoir le vœu de la castration du père, c'est-à-dire le vœu par excellence qui, au moment de la mort du père, fait retour sur le fils parce que c'est à son tour d'être - 103 -

châtré. C'est-à-dire que ce qu'il ne faut à aucun prix voir - et je ne suis pas en train de poser pour l'instant les termes du point et du moment et des temps où doivent se poser donc, l'interprétation - il serait facile déjà sur ce schéma de vous montrer qu'il y a une première interprétation qui se fait tout de suite: il n'a aucune peine, il ne savait pas votre père, selon votre vœu, l'énonciation du vœu.
Nous sommes là au niveau de ce qui est déjà dans la ligne pleine de la parole du sujet et c'est très bien qu'il en soit ainsi, mais il faut qu'une certaine intro¬duction de par l'analyste, soit telle que déjà quelque chose de problématique soit introduit dans cette remarque qui est de nature à faire surgir ce qui jusque là est refoulé et pointillé, à savoir qu'il était mort déjà depuis longtemps « selon son vœu », selon le vœu de l'œdipe; et à faire surgir cela comme tel de l'inconscient.
Mais il s'agit de savoir, de donner sa pleine portée à ce quelque chose qui, comme tout à l'heure, va bien au-delà de la question de ce qu'est ce vœu car ce vœu de châtrer le père, avec son retour sur le sujet, est quelque chose qui va bien au-delà de tout désir justifiable. Si c'est, comme nous le disons, une nécessité structurante, une nécessité signifiante, - et ici le vœu n'est que le masque de ce qu'il y a de plus profond dans la structure du désir tel que le dénonce le rêve - ce n'est rien d'autre, non pas qu'un vœu, mais que l'essence du « selon », du rap¬port, de l'enchaînement nécessaire qui défend au sujet d'échapper à cette conca¬ténation de l'existence en tant qu'elle est déterminée par la nature du signifiant.
Ce « selon », c'est là le point de ce que je veux vous faire remarquer, c'est qu'en fin de compte dans cette problématique de l'effacement du sujet, qui en l'occasion est son salut, dans ce point dernier où le sujet doit être voué à une der¬nière ignorance, le ressort, la Verdrängung, c'est là le sens dans lequel j'ai essayé de vous introduire tout à fait à la fin de la dernière fois, repose tout entier ce res¬sort de la Verdrängung, sur non pas le refoulement de quelque chose de plein, de quelque chose qui se découvre, de quelque chose qui se voit et qui se com¬prenne, mais dans l'élision d'un pur et simple signifiant: du nach, du « selon », de ce qui signe l'accord ou a discordance, l'accord ou le discord entre l'énon¬ciation et le signifiant, entre ce qui est du rapport dans l'énoncé de ce qui est dans les nécessités de l'énonciation. C'est autour de l'élision d'une clausule, d'un pure et simple signifiant, que tout subsiste et qu'en fin de compte, ce qui se manifeste dans le désir du rêve, c'est ceci qu'« il ne savait pas ». Qu'est-ce que veut dire le fait en l'absence de toute autre signification que nous ayons à notre portée ?
Nous verrons que quand nous prendrons un rêve de quelqu'un que nous connaissons mieux, car nous prendrons la prochaine fois un rêve de Freud, celui qui est tout près de celui-là, le rêve que Freud fait concernant son père, celui qu'il - 104 -

fait quand il le revoit sous la forme de Garibaldi; là nous irons plus loin et nous verrons vraiment ce qu'est le désir de Freud. Et ceux qui me reprochent de ne pas faire assez état de l'érotisme anal en auront pour leur argent! Mais pour l'instant restons en là, à ce rêve schématique, à ce rêve de la confrontation du sujet avec la mort.
u est-ce que cela veut dire ? En appelant cette ombre c'est ce sens qui va tomber car cela veut dire que ce rêve n'est rien d'autre que: lui n'est pas mort, il peut souffrir à la place de l'autre. Mais derrière cette souffrance ce qui se main¬tient c'est le leurre autour duquel en ce moment crucial, il est le seul auquel il puisse encore s'accrocher, celui justement du rival, du meurtre du père, de la fixation imaginaire. Et c'est aussi là que nous reprendrons les choses la pro¬chaine fois, autour de l'explication que je pense avoir suffisamment préparée par l'articulation d'aujourd'hui, l'élucidation de la formule suivante comme étant la formule constante du fantasme dans l'inconscient: $a.
Ce rapport du sujet en tant qu'il est barré, annulé, aboli par l'action du si¬gnifiant et qu'il trouve son su or dans l'autre, dans ce qui définit pour le su¬jet qui parle l'objet comme tek, à savoir que c'est à l'autre que nous essayerons d'identifier, que nous identifierons très rapidement parce que - ceux qui ont assisté à la première année de ce séminaire en ont entendu parler pendant un tri-mestre - cet autre, cet objet prévalent de l'érotisme humain, est l'image du corps propre au sens large que nous lui donnerons. C'est là, dans l'occasion dans ce fantasme humain qui est fantasme de lui, et qui n'est plus qu'une ombre; c'est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu'il peut conti¬nuer d'être un sujet qui parle.

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Leçon 6 17 décembre 1958


J'ai fait allusion la dernière fois à la grammaire française de Jacques Damourette et d'Édouard Pichon, éditeur P d'Artrey35. Ce que j'ai dit de la né¬gation, du forclusif et du discordantiel, est réparti en deux endroits de cette grammaire dans le deuxième volume où il y a ramassé tout un article sur la néga¬tion, qui fixe les données du forclusif et du discordantiel. Ce forclusif qui est si singulièrement incarné dans la langue française par ces "pas", "point" ou "per¬sonne", rien , "goutte", mie , qui portent en eux-mêmes ce signe de leur ori¬gine dans la trace, comme vous le voyez; car tout cela, ce sont des mots qui désignent la trace, c'est là que l'action de forclusion, l'acte symbolique de for¬clusion est rejeté en français, le "ne" demeurant réservé à ce qu'il est plus origi¬nellement, au discordantiel.
La négation, dans son origine, dans sa racine linguistique est quelque chose qui émigre de l'énonciation vers l'énoncé, comme j'ai essayé de vous le montrer la dernière fois. Je vous ai montré en quoi on pouvait le représenter sur ce petit graphe dont nous nous servons. Nous en sommes restés, la dernière fois, à cette mise en position des termes, des éléments du rêve qu'« il ne savait pas qu'il était mort », et c'est autour du « selon son vœu » que nous avions désigné le point d'incidence réel, pour autant que le rêve à la fois marque et porte le désir.
Il nous reste à continuer d'avancer pour nous demander en quoi et pourquoi une telle action est possible et j'avais, en terminant, montré autour de quoi j'entendais interroger cette fonction du désir telle quelle est articulée dans

35.Op. cit.
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Freud, à savoir nommément, au niveau du désir inconscient. J'entendais l'inter¬roger autour de cette formule qui est celle à laquelle tout ce que nous avons montré de la structure de ce rêve, de ce en quoi il consiste, à savoir de cet affron¬tement: le sujet est un autre, un petit autre en l'occasion. Le père réapparaît vivant à propos du rêve et dans le rêve, et il se trouve être par rapport au sujet dans ce rapport dont nous avons commencé d'interroger les ambiguïtés, à savoir que c'est lui qui fait que le sujet se charge de ce que nous avons appelé la dou¬leur d'exister; c'est lui dont il a vu l'âme agoniser, dont il a souhaité la mort; sou¬haité la mort pour autant que rien n'est plus intolérable que l'existence réduite à elle-même, cette existence au-delà de tout ce qui eut la soutenir, cette exis¬tence soutenue dans l'abolition précisément du désir.
Et nous avons indiqué d'y pressentir que [c'est] dans cette répartition, je dirais des fonctions intra-subjectives, qui fait que le sujet se charge de la douleur de l'autre, rejetant sur l'autre ce qu'il ne sait pas et qui n'est pas dans l'occasion autre chose que sa propre ignorance à lui, le sujet. L'ignorance dans laquelle c'est précisément du désir du rêve qu'il désire se soutenir, qu'il désire s'entretenir, et qu'ici le désir de mort prend son plein sens qui est le désir de ne pas s'éveiller, de ne pas s'éveiller au message qui est précisément celui qui est le plus secret, qui est porté par le rêve lui-même et qui est ceci, c'est que le sujet par la mort de son père est désormais affronté à la mort, ce dont jusque là la présence du père le protégeait. C'est-à-dire à ce quelque chose qui est lié à la fonction du père, à savoir ce quelque chose qui est là présent dans cette douleur d'exister, ce quelque chose qui est le point pivot autour de quoi tourne tout ce que Freud a découvert dans le complexe d'Œdipe, à savoir l'x, la signification de la castration. Telle est la fonction de la castration.
Que signifie assumer la castration ? La castration est-elle vraiment jamais assumée ? Cette sorte de point autour duquel viennent se briser les dernières vagues de l'Analyse finie ou infinie, comme dit Freud, qu'est-ce que c'est ? Et jusqu'à quel point dans ce rêve et à propos de ce rêve l'analyste n'est-il pas seulement en droit, n'est-il pas en position, en puissance, en pouvoir de l'interpréter ?
C'est ce sur quoi, à la fin de ce que nous disions la dernière fois de ce rêve, j'avais laissé la question posée : les trois façons de la part de l'analyste de réin¬troduire le « selon votre vœu ». La façon selon la parole du sujet, selon ce que le sujet a voulu et dont il a bien parfaitement le souvenir qui n'est point oublié, c'est-à-dire que « selon son vœu » rétabli là au niveau de la ligne supérieure, que « selon son vœu » - rétablit là, au niveau de l'énoncé caché du souvenir - 108 -

inconscient les traces du complexe d'Œdipe, du désir infantile de la mort du père qui est ce quelque chose dont Freud nous dit qu'il est dans toute formation du rêve "le capitaliste"; ce désir infantile, dans l'occasion d'un désir actuel qui a à s'exprimer dans le rêve et qui est loin d'être toujours un désir inconscient, trouve l'entrepreneur.
Ce « selon son vœu » restauré au niveau du désir infantile, n'est-ce pas quelque chose qui se trouve là en position en somme, d'aller dans le sens du désir du rêve. Puisqu'il s'agit d'interposer à ce moment crucial de la vie du sujet qui est réalisé par la disparition du père; puisqu'il s'agit dans le rêve d'interposer cette image de l'objet et, incontestablement, le présenter comme support d'un voile, d'une ignorance perpétuelle, d'un appui donné à ce qui était en somme jusque là alibi du désir; puisque aussi bien la fonction même de l'interdiction véhiculée parle père, c'est bien là quelque chose qui donne au désir dans sa forme énigmatique, voire abyssale, ce quelque chose dont le sujet se trouve séparé, cet abri, cette défense en fin de compte, qui est, comme l'a très bien entrevu Jones - et nous verrons aujourd'hui que Jones a eu certaines apercep¬tions très extraordinaires de certains points de cette dynamique psychique - ce prétexte moral à ne point affronter son désir.
Pouvons-nous dire que l'interprétation pure et simple du désir oedipien ne soit pas ici quelque chose qui en somme s'accroche à quelque étape in¬termédiaire de l'interprétation du rêve ? En permettant au sujet de faire quoi ? À proprement parler ce quelque chose dont vous allez reconnaître la nature avec la désignation de "s'identifier à l'agresseur", est-ce autre chose que l'in¬terprétation du désir œdipien, à ce niveau et dans ces termes, que vous avez voulu la mort de votre père à telle date et pour telle raison. Dans votre enfance, quelque part dans l'enfance est l'identification à l'agresseur. N'avez-vous pas reconnu typiquement que pour être une des formes de la défense, cela est essen¬tiel ? N'y a-t-il pas quelque chose qui se propose à la place même où est élidé le « selon son vœu » ? Est-ce que le « selon » et son sens ne sont pas pour une inter-prétation pleine du rêve ? Sans aucun doute. Ceci, mises à part les opportunités et les conditions qui permettent à l'analyste d'en arriver jusque là; elles dépen¬dront du temps du traitement, du contexte de la réponse du sujet dans les rêves, puisque nous savons que dans l'analyse le sujet répond à l'analyste, tout au moins à ce qu'est devenu l'analyste dans le transfert, par ses rêves. Mais essen¬tiellement je dirais, dans la position logique des termes, est-ce qu'au « selon son vœu » n'est pas posée une question à laquelle nous risquons toujours de donner quelque forme précipitée, quelque réponse précipitée, quelque réponse -109-

prématurée, quelque évitement offert au sujet de ce dont il s'agit, à savoir l'impasse où le met cette structure fondamentale qui fait de l'objet de tout désir le support d'une métonymie essentielle ; et quelque chose où l'objet du désir humain comme tel, se présente sous une forme évanouissante et dont peut-être nous pouvons entrevoir que la castration se trouve être ce que nous pourrions appeler le dernier tempérament.
Nous voici donc amenés à reprendre par l'autre bout, c'est-à-dire par celui qui n'est pas donné dans les rêves, à interroger de plus près ce que veut dire, ce que signifie le désir humain. Et cette formule, je veux dire cet algorithme, le $ affronté, mis en présence, mis en face de a, de l'objet (et nous l'avons introduite à ce propos dans ces images du rêve, et du sens qui nous y est révélé), n'est-ce pas quelque chose que nous ne pouvons pas essayer de mettre à l'épreuve de la phénoménologie du désir telle qu'elle se présente à nous, chose curieuse, au désir qui est là, qui est là depuis [...], qui est là au cœur de [...]. Essayons de voir sous quelle forme pour nous, analystes, ce désir se présente. Cet algorithme va pou¬voir nous mener ensemble dans le chemin d'une interrogation qui est celle de notre expérience commune, de notre expérience d'analystes; de la façon dont chez le sujet qui n'est pas obligatoirement ni toujours le sujet névrosé dont il n'y a point de raison de présumer que sur ce point sa structure ne soit pas incluse, car révélatrice d'une structure plus générale. Dans tous les cas il est hors de doute que le névrosé se trouve situé quelque part dans ce qui représente les prolongements, les processus d'une expérience qui pour nous a valeur univer¬selle. C'est bien là le point sur lequel se déroule toute la construction de la doc¬trine freudienne.
Avant d'entrer dans une interrogation sur certaines des façons dont déjà a été abordée cette dialectique des rapports du sujet à son désir, et nommément ce que j'ai annoncé tout à l'heure de la pensée de Jones - pensée qui est restée en route - qui assurément a entrevu, vous allez le voir, quelque chose, je veux me rap¬porter à quelque chose de recueilli d'une expérience clinique la plus commune, à un exemple qui m'est venu assez récemment dans mon expérience et qui me paraît assez bien fait pour introduire ce que nous cherchons à illustrer.
Il s'agissait d'un impuissant. Ce n'est pas mal de partir de l'impuissance pour commencer de s'interroger sur ce qu'est le désir. Nous sommes en tous cas sûrs d'être au niveau humain. C'était là un jeune sujet qui, bien entendu, comme beaucoup d'impuissants, n'était pas du tout impuissant. Il avait fait l'amour très normalement au cours de son existence et il avait eu quelques liaisons; il était marié et c'est avec sa femme que ça ne marchait plus. Ceci n'est pas à porter au - 110 -

compte de l'impuissance. Pour être localisé précisément à l'objet avec lequel les relations sont pour le sujet des plus souhaitables car il aimait sa femme, le terme ne semble pas approprié. Or voici à peu près ce qui ressortait, au bout d'un cer¬tain temps d'épreuve analytique, des propos du sujet. Ce n'était pas absolument que tout élan lui manquât, mais s'il s'y laissait conduire un soir (et quelque autre soir qui était dans la période actuelle vécue de l'analyse) pourrait-il, cet élan, le soutenir? Les choses avaient été fort loin dans le conflit entraîné par cette carence qu'il venait de traverser: était-il en droit d'imposer à sa femme encore quelque nouvelle épreuve, quelque nouvelle péripétie de ses essais et de ses échecs ? Bref, ce désir dont on sentait à tout propos assurément qu'il n'était point absent de toute présence, de toute possibilité d'accomplissement, ce désir était-il légitime ?
Et sans pouvoir ici pousser plus loin la référence à ce cas précis dont, bien entendu, je ne peux pas ici pour toutes sortes de raisons vous donner l'observa¬tion - ne serait-ce que parce que c'est une analyse en cours et pour beaucoup d'autres raisons encore, et c'est l'inconvénient qu'il y a toujours à faire des allu¬sions à des analyses présentes - j'emprunterai à d'autres analyses ce terme tout à fait décisif dans certaines évolutions, (quelquefois menant à des écarts, voire à ce que l'on appelle des "perversions") d'une autre importance structurelle, que ce qu'il y a joué à nu, si l'on peut dire, dans le cas de l'impuissance.
J'évoquerai donc ce rapport qui se produit dans certains cas dans l'expérience, dans le vécu des sujets et qui paraît à jour dans l'analyse, une expérience qui peut avoir une fonction décisive et qui, comme dans d'autres endroits, révèle une structure, le point où le sujet se pose la question, le problème: a-t-il un assez grand phallus ? Sous certains angles, sous certaines incidences, cette question à soi toute seule peut entraîner chez le sujet toute une série de solutions, lesquelles se superposant les unes aux autres, se succédant et s'additionnant, peuvent l'entraîner fort loin du champ d'une exécution normale de ce dont il a tous les éléments.
Cet "assez grand phallus" ou plus exactement, ce phallus essentiel pour le sujet, à un moment e son expérience se trouve forclos; et c'est quelque chose que nous retrouvons sous mille formes, pas toujours bien entendu apparentes, ni manifestes, latentes, mais c'est précisément dans le cas où, comme dirait Monsieur de La Palice, ce moment de cette étape est là à ciel ouvert, que nous pouvons la voir et la toucher et aussi lui donner sa portée.
Le sujet, si je puis dire, nous le voyons plus d'une fois dans la confrontation, dans la référence avec ce quelque chose qu'il nous faut prendre là au moment de - 111 -

sa vie - souvent au détour et à l'éveil de la puberté - où il en rencontre le signe, le sujet est là confronté avec quelque chose qui, comme tel, est du même ordre que ce que nous venons d'évoquer tout à l'heure. Le désir, par quelque chose d'autre, se trouve-t-il légitimé, sanctionné ? D'une certaine façon déjà ce qui apparaît ici en éclair se [dérobe] dans la phénoménologie sous laquelle le sujet l'exprime. La phénoménologie sous laquelle il l'exprime nous pourrions l'assu-mer sous la forme suivante le sujet-a-t-il ou non l'arme absolue ? Faute d'avoir l'arme absolue, il va se trouver entraîné dans une série d'identifications, d'alibis, de jeux de cache-cache qui - je vous le répète, nous ne pouvons pas plus ici en développer les dichotomies -peuvent le mener fort loin.
L'essentiel est ceci, c'est que je veux vous indiquer comment le désir trouve l'origine de sa péripétie à partir du moment où il * s'agit que * le sujet l'a comme "aliéné" dans quelque chose qui est un signe, dans une promesse, dans une anti¬cipation comportant d'ailleurs comme telle une perte possible; comment le désir est lié à la dialectique d'un manque subsumé dans un temps qui, comme tel, est un temps qui n'est pas là, pas plus que le signe dans l'occasion n'est le désir. Ce à quoi le désir a à s'affronter, c'est à cette crainte qu'il ne se maintienne pas sous sa forme actuelle, qu'artifex 36 - si je puis m'exprimer ainsi - il périsse; mais bien entendu, cet artifex qu'est le désir que l'homme ressent, éprouve comme tel, cet artifex ne peut périr qu'au regard de l'artifice de son propre dire. C'est dans la dimension du dire que cette crainte s'élabore et se stabilise.
C'est là que nous rencontrons ce terme si surprenant et si curieusement délaissé dans l'analyse, qui est celui dont je vous dis que Jones l'avait émis pour support de sa réflexion, qui est celui d'aphanisis. Quand Jones s'arrête, médite sur la phénoménologie de la castration, phénoménologie, vous le voyez bien par expérience (par les publications), qui reste de plus en plus voilée dans l'expé¬rience analytique si l'on peut dire moderne, Jones, à l'étape de l'analyse où il se trouve confronté à toutes sortes de tâches qui sont différentes de celles que donne l'expérience moderne - un certain rapport au malade dans l'analyse qui n'est pas celui qui a été réorienté depuis, selon d'autres normes, à une certaine nécessité d'interprétation, d'exégèse, d'apologétique, d'explication de la pensée de Freud - Jones, si l'on peut dire, essaye de trouver ce truchement, ce moyen de se faire entendre à propos du complexe de castration, que ce dont le sujet craint d'être privé, c'est de son propre désir.

36. Du latin artifex, iris. m. (ars et facis). 1. Subst. a) qui pratique un art, un métier; b) créa¬teur, auteur. 2. Adj. a) habile, adroit; b) fait avec art.
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Il ne faut pas s'étonner que ce terme d'aphanisis qui veut dire cela, disparition et nommément du désir, dans le texte de Jones vous verrez que c'est bien de cela qu'il s'agit, que c'est cela qu'il articule, ce terme lui sert d'introduction à raison d'une problématique qui, le cher homme, lui a donné beaucoup de soucis, c'est celle des rapports de la femme au phallus, dont il ne s'est jamais dépêtré. Tout de suite il use de cet aphanisis pour mettre sous le même dénominateur commun les rapports de l'homme et de la femme à leur désir, ce qui est l'engager dans une impasse, puisque c'est méconnaître que, précisément, ces rapports sont fonciè¬rement différents et uniquement, puisque c'est là ce qu'a découvert Freud, en raison de leur asymétrie par rapport au signifiant phallus. Ceci, je pense vous l'avoir déjà assez fait sentir pour que nous puissions considérer, au moins à titre provisoire aujourd'hui, qu'il y a là quelque chose d'acquis.
Aussi bien cette utilisation de l'aphanisis, qu'elle soit à l'origine de l'invention ou qu'elle soit seulement dans ses suites, marque une sorte d'inflexion qui en somme, détourne son auteur de ce qui est la véritable question, à savoir qu'est¬-ce que signifie dans la structure du sujet cette possibilité de l'aphanisis ? Est-ce qu'elle ne nous oblige pas justement à une structuration du sujet humain en tant que tel, justement en tant que c'est un sujet pour qui l'existence est supposable et supposée au-delà du désir, un sujet qui ek-siste, qui sub-siste en dehors de ce qui est son désir.
La question n'est pas de savoir si nous avons à tenir compte objectivement du désir dans sa forme la plus radicale, le désir de vivre, les instincts de vivre, comme nous disons. La question est toute différente, elle est que ce que l'analyse nous montre, nous montre comme mis en jeu dans le vécu du sujet c'est cela même, je veux dire que ce n'est pas seulement que le vécu humain soit soutenu, comme de bien entendu nous nous en doutons, par le désir, mais que le sujet humain en tient compte, si je puis dire, qu'il compte avec ce désir comme tel, qu'il a peur, si je puis m'exprimer ainsi, que l'élan vital, - ce cher élan vital, cette charmante incarnation, c'est bien là le case parer 'anthropomorphisme du désir humain dans la nature - que, justement, ce fameux élan avec lequel nous essayons de faire tenir debout cette nature à laquelle nous ne comprenons pas grand chose, c'est que cet élan vital, quand il s'agit de lui, le sujet humain le voit devant soi, il a peur qu'il lui manque.
soi tout seul, ceci suggère bien quand même l'idée que nous ne ferions pas mal d'avoir quelques exigences de structure, car enfin il s'agit tout de même là d'autre chose que des reflets de l'inconscient; je veux dire de ce rapport sujet¬-objet immanent, si je puis dire, à la pure dimension de la connaissance et que, - 113 -

dès lors qu'il s'agit du désir, comme d'ailleurs l'expérience nous le prouve, je veux dire l'expérience freudienne, cela va tout de même nous poser des pro¬blèmes un petit peu plus compliqués.
En effet, nous pouvons, puisque nous sommes partis de l'impuissance, aller à l'autre terme; si l'impuissance ne craint ni puissance ni impuissance, le sujet humain en présence de son désir, il lui arrive aussi de le satisfaire, il lui arrive de l'anticiper comme satisfait. Il est également très remarquable de voir ces cas où, à portée de le satisfaire, c'est-à-dire non frappé d'impuissance, le sujet redoute la satisfaction de son désir, et c'est plus souvent qu'à son tour qu'il redoute la satisfaction de son désir comme le faisant dépendre désormais justement de celui ou Je celle qui va le satisfaire, à savoir de l'autre.
Le fait phénoménologique est quotidien, il est même le texte courant de l'expérience humaine. Il n'y a pas besoin d'aller aux grands drames qui ont pris figure d'exemples et d'illustrations de cette problématique, pour voir comment une biographie, tout au long de son cours, passe son temps à se dérouler dans un successif évitement de ce qui toujours y a été ponctué comme le plus pré¬gnant désir. Où est cette dépendance de l'autre, cette dépendance de l'autre qui en fait est la forme et le fantasme sous lequel se présente ce qui est par le sujet redouté et qui le fait s'écarter de la satisfaction de son désir ?
Ce n'est peut-être pas simplement ce qu'on peut appeler "la crainte du caprice de l'autre", ce "caprice" qui, je ne sais pas si vous vous en rendez compte, n'a pas beaucoup de rapport avec l'étymologie vulgaire, celle du dictionnaire Larousse qui le rapporte à la chèvre. "Caprice", capriccio, ça veut dire "frisson" en italien auquel nous l'avons emprunté; ce n'est rien d'autre que le même mot que celui tellement chéri par Freud qui s'appelle sich sträuben, "se hérisser". Et vous savez qu'à travers toute son oeuvre, c'est là une des formes métaphoriques sous laquelle, pour Freud, s'incarne à tout propos - je parle dans les propos les plus concrets, qu'il parle de sa femme, qu'il parle d'Irma, qu'il parle du sujet qui résiste en général - c'est une des formes sous lesquelles il incarne de la façon la plus sensible son appréciation de la résistance.
Ce n'est pas tellement tel que le sujet dépend essentiellement, parce qu'il se représente l'autre comme tel, de son caprice, c'est, et c'est ceci qui est voilé, c'est justement que l'autre ne marque ce caprice de signe et qu'il n'y a pas de signe suffisant de la bonne volonté du sujet, sinon la totalité des signes où il subsiste; qu'il n'y a, à la vérité, pas d'autre signe du sujet, de signe, que le sine de son abolition de sujet.
C'est ce qui est écrit comme cela: $. Ceci vous montre que quant à son désir - 114 -

en somme, l'homme n'est pas vrai puisque quelque peu ou beaucoup de courage qu'il y mette, la situation lui échappe radicalement; qu'en tous cas cet éva¬nouissement, ce quelque chose que quelqu'un qui après mon dernier séminaire a appelé, en parlant ensuite avec moi: cette "ombilication du sujet au niveau de son vouloir", et je recueille très volontiers cette image de ce que j'ai voulu vous faire sentir autour du $ en présence de l'objet a. D'autant plus que c'est stricte¬ment conforme à ce que Freud désigne quand il parle du rêve: point de conver¬gence de tous les signifiants où le rêveur finalement s'impliquait tant qu'il s'appelle l'inconnu lui-même, n'a pas reconnu que cet Unbekannt (terme très étrange sous la plume de Freud), n'est justement que ce point par où j'ai essayé de vous indiquer ce qui faisait la différence radicale de l'inconscient freudien, c'est que ce n'est pas qu'il se constitue, qu'il s'institue comme inconscient, sim¬plement dans la dimension de l'innocence du sujet, par rapport au signifiant qui s'organise, qui s'articule à sa place; c'est qu'il y a dans ce rapport du sujet au signifiant cette impasse essentielle, ceci et je viens de reformuler qu'il n'y a pas d'autre signe du sujet que le signe de son abolition de sujet.
Les choses ne s'en tiennent pas là vous pensez bien car, après tout, s'il ne s'agissait que d'une impasse comme on dit, ça ne nous mènerait pas loin. C'est que le propre des impasses, c'est justement qu'elle sont fécondes et cette impasse n'a d'intérêt que de nous montrer ce qu'elle développe comme ramifications qui sont justement celles dans lesquelles va s'engager effectivement le désir. Essayons de l'apercevoir, cet aphanisis. Il y a un moment auquel il faut que dans votre expérience - je veux dire cette expérience pour autant qu'elle n'est pas simplement l'expérience de votre analyse, mais l'expérience aussi des modes mentaux sous lesquels vous êtes amenés à penser cette expérience, sur le point du complexe d'Œdipe où elle apparaît en éclair, qui est: quand on vous dit que dans l'œdipe inversé, c'est-à-dire au moment où le sujet entrevoit la solution du conflit œdipien dans le fait de s'attirer purement et simplement l'amour du plus puissant, c'est-à-dire du père - le sujet se dérobe, nous dit-on, pour autant que son narcissisme y est menacé, pour autant que recevoir cet amour du père com¬porte pour lui la castration. Cela va de soi parce que, bien entendu, quand on ne peut pas résoudre une question, on la considère comme compréhensible. C'est ce qui fait habituellement que ce n'est tout de même pas si clair que cela: que le sujet lie ce moment de solution possible, une solution d'autant plus possible qu'en partie ce sera la voie empruntée, puisque l'introjection du père sous la forme de l'Idéal du moi sera bien quelque chose qui ressemble à cela. Il y a une
participation de la fonction dite inverse de l'œdipe dans la solution normale, qui - 115 -

est tout de même un moment mis en évidence par une série d'expériences, d'entrevues, spécialement dans la problématique de l'homosexualité où le sujet ressent cet amour du père comme essentiellement menaçant, comme compor¬tant cette menace que nous qualifions, faute de pouvoir lui donner un terme plus approprié... et après tout il n'est pas, ce terme tellement inapproprié, les termes ont gardé dans l'analyse, heureusement, assez de sens et de plénitude, de carac¬tère dense, lourd et concret, pour que ce soit cela en fin de compte qui nous dirige: on sent bien, on repère qu'il y a du narcissisme dans l'affaire et que ce narcissisme est intéressé à ce détour du complexe d'Œdipe.
Surtout la chose nous sera confirmée par les voies ultérieures de la dialec¬tique, quand le sujet sera entraîné dans les voies de l'homosexualité. Elles sont, vous le savez, beaucoup plus complexes, bien entendu, que celles d'une pure et simple exigence sommaire de la présence du phallus dans l'objet, mais fonda¬mentalement elle y est recélée.
Ce n'est pas là que je veux m'engager. Simplement, ceci nous introduit à cette proposition que pour faire face à cette suspension du désir, à l'orée de la pro¬blématique du signifiant, le sujet va avoir devant lui plus d'une astuce, si l'on peut dire. Ces astuces portent, bien entendu, d'abord essentiellement sur la manipulation de l'objet, du a dans la formule. Cette prise de l'objet dans la dia¬lectique des rapports du sujet et du signifiant ne doit pas être mise au principe de toute espèce d'articulation de la relation que j'ai essayée de faire ces dernières années avec vous, car on la voit tout le temps et partout. Est-il besoin de vous rappeler ce moment de la vie du petit Hans où, à propos de tous les objets, il se demande: a-t-il ou n'a-t-il pas un phallus ? Il suffit d'abord de voir un enfant pour s'apercevoir sous toutes ses formes, de cette fonction essentielle qui joue là, bien à ciel ouvert. Il s'agit, dans le cas du petit Hans, du fait-pipi, du Wiwimacher. Vous savez pendant quelle période, à quel propos et à quel détour, à deux ans, cette question se pose pour lui à propos de tous les objets, définis¬sant une sorte d'analyse que Freud signale incidemment comme un mode d'interprétation de cette forme.
Ceci, bien entendu, n'est pas une position qui d'aucune façon ne fasse que tra¬duire la présence du phallus dans la dialectique. Cela ne nous renseigne d'aucune façon, ni sur l'usage - la fin que j'ai essayée de vous faire voir en son temps - ni sur la stabilité du procédé. Ce que je veux simplement vous indiquer, c'est que nous avons tout le temps des témoignages que nous ne nous égarons pas, à savoir que les termes en présence sont bien ceux-ci: le sujet, et cela par sa disparition,
son affrontement à un objet, quelque chose qui de temps en temps se révèle - 116 -


comme étant le signifiant essentiel autour duquel se joue le sort de tout ce rap¬port du sujet à l'objet, et maintenant, pour rapidement évoquer dans quel sens, au sens le plus général, se porte cette incidence concernant l'objet, je veux dire le petit a de notre algorithme, du point de vue de ce qu'on pourrait appeler la spécificité instinctuelle du point de vue du besoin.
Nous savons déjà ce qui arrive dans un rapport impossible, si l'on peut dire rendu impossible à l'objet par la présence, par l'interposition du signifiant, pour autant que le sujet a à s'y maintenir en présence de l'objet. Il est bien clair que l'objet humain subit cette sorte de volatilisation qui est celle que nous appelons dans notre pratique concrète la possibilité de déplacement; ce qui ne veut pas dire simplement que le sujet humain, comme tous les sujets animaux, voit son désir se déplacer d'objet en objet, mais que ce déplacement même est le point où peut se maintenir le fragile équilibre de son désir.
En fin de compte, de quoi s'agit-il ? Il s'agit, je dirais, d'envisager d'un cer¬tain côté, d'empêcher la satisfaction tout en gardant toujours un objet de désir. D'une certaine façon, c'est encore un mode, si l'on peut dire, de symboliser métonymiquement la satisfaction, et nous nous avançons là tout droit dans la dialectique de la cassette et de l'avare. Elle est loin d'être la plus compliquée, encore qu'on ne voie guère ce dont il s'agit. C'est qu'il faut que le désir subsiste dans cette occasion, dans une certaine rétention de l'objet comme nous disons, en faisant intervenir la métaphore anale. Mais c'est pour autant que cet objet retenu n'est lui-même l'objet d'aucune jouissance que cette rétention du support du désir, c'est bien le cas de le dire! La phénoménologie juridique en porte les traces: on dit qu'on a la jouissance d'un rien; qu'est-ce que cela veut dire, si ce n'est que justement, Test tout à fait concevable humainement d'avoir un bien dont on ne jouisse pas, et que ce soit un autre qui en jouisse. Ici l'objet révèle sa
fonction-de gage du désir si l'on peut dire, pour ne pas-ciré d'otage. Et si vous voulez que nous essayons ici de faire le pont avec la psychologie animale, nous évoquerons ce qui a été dit pour ce qui est de l'éthologie, par un de nos confrères, de plus exemplaire et des plus imagés. J'ai assez tendance quant à moi à le croire. Je m'en suis aperçu avec quelqu'un qui vient de faire paraître un petit volume, (je ne voulais pas vous le dire parce que cela va vous donner des distractions) cette plaquette vient de sortir, elle s'appelle: L'Ordre des choses. C'est heureu¬sement un petit livre, paru chez Plon (1958), qui est de Jacques Brosse37, per¬sonnage jusqu'ici complètement inconnu.
37. BROSSE J., (1958), L'ordre des choses. Paris, 1986, Julliard.
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Il s'agit d'une sorte de petite "histoire naturelle" - c'est comme cela que je vous l'interprète - une petite histoire naturelle à la mesure de notre temps. Je veux dire que: 1) cela nous restitue ce qui est si subtil et si charmant, que nous trouvons dans la lecture de Buffon et plus jamais dans aucune publication scien¬tifique, encore que tout de même nous pourrions nous livrer à cet exercice, alors que nous en savons sur le comportement, sur l'éthologie des animaux, encore beaucoup plus que Buffon. Dans les revues spécialisées c'est illisible. 2) Ce qui est dit dans ce petit bouquin, vous le verrez exprimé dans un style, le dois dire, très très remarquable. Vous lirez surtout ce qu'il y a au milieu, qui s'appelle: Des vies parallèles, la vie de la mygale, la vie de la fourmi.
J'ai pensé à ce petit livre parce que son auteur a ceci en commun avec moi que pour lui la question des mammifères est résolue. Il n'y a en dehors de l'homme - mammifère essentiellement problématique, il n'y a qu'à voir le rôle que jouent les mammes dans notre imagination - il n'y a en dehors de l'homme, de mammifères qu'un seul mammifère vraiment sérieux: c'est "le `potame". Tout le monde est d'accord là-dessus, pourvu qu'il ait un peu de sensibilité. Le poète T.S. Eliot38, qui a de bien mauvaises idées métaphysiques, (mais qui est tout de même un grand poète) a du premier coup symbolisé l'Église militante dans l'Hippopotamus. Nous y reviendrons plus tard.
Revenons à l'hippopotame. Que fait-il, cet hippopotame? On nous souligne les difficultés de son existence. Elles sont grandes semble-t-il, et une des choses essentielles, c'est qu'il garde le champ de son pacage, parce qu'il faut quand même bien qu'il ait quelques réserves de ressources, avec ses excréments. Ceci est un point essentiel: il repère donc ce qu'on appelle son territoire en le limi¬tant par une série de relais, de points devant marquer suffisamment pour tous ceux qui ont à s'y reconnaître (à savoir ses semblables) qu'ici, c'est chez lui. Ceci pour vous dire que nous savons bien que nous ne sommes pas sans amorce d'activité symbolique chez les animaux. Comme vous le voyez, c'est un sym¬bolisme très spécialement excrémentiel chez le mammifère.
Si en somme l'hippopotame, lui, se trouve garder son pacage avec ses excré¬ments, nous trouvons que le progrès réalisé par l'homme - et à la vérité ceci ne saurait entrer dans la question si nous n'avions pas ce singulier truchement du langage qui, lui, nous ne savons pas d'où il vient, mais c'est lui qui fait inter¬venir là-dedans la complication essentielle, c'est-à-dire qu'il nous a menés à ce rapport problématique avec l'objet - que l'homme, lui, ce n'est pas son pacage

38. ELIOT T.S., Poèmes. 1910-1930, (trad. P. Leyris), éd. bil. Paris, 1947, Le Seuil, pp. 68-69.
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qu'il garde avec de la merde, donc: c'est sa merde qu'il garde en gage du pacage essentiel, du pacage essentiellement à déterminer; et c'est ceci la dialectique de ce qu'on appelle le symbolisme anal, de cette nouvelle révélation des Noces chy¬miques, si je puis m'exprimer ainsi, de l'homme avec son objet, qui est une des dimensions absolument insoupçonnée jusque là, que l'expérience freudienne nous a révélée.
En fin de compte, j'ai simplement voulu ici vous indiquer dans quelle di¬rection, et pourquoi se produit ceci en somme qui est la même question que pose sans la résoudre Marx dans sa polémique avec Proudhon, et dont nous pouvons tout de même donner une petite [ébauche] tout au moins d'explication: com¬ment il se fait que les objets humains passent d'une valeur d'usage à une val r d'échange ? Il faut lire ce morceau de Marx parce que c'est une bonne éducation pour 'éprit. Cela s'appelle: Misère de la philosophie, Philosophie de la misère. Il s'adresse à Proudhon et les quelques pages pendant lesquelles il le tourne en ridicule, ce cher Proudhon, pour avoir décrété que ce passage de l'un à l'autre se faisait par une sorte de pur décret des coopérateurs, dont il s'agit de savoir pour¬quoi ils sont devenus coopérateurs, et à l'aide de quoi. Cette façon dont Marx l'étripe pendant quelques vingt, trente bonnes pages, sans compter la suite de l'œuvre, est quelque chose d'assez salubre et éducatif pour l'esprit.
Voici donc tout ce qui se passe pour l'objet, bien sûr, et le sens de cette vola¬tilisation, de cette valorisation qui est également dévalorisation de l'objet, je veux dire arrachement de l'objet au champ pur et simple du besoin. C'est là quelque chose qui, après tout, n'est qu'un rappel de la phénoménologie es¬sentielle, de la phénoménologie du bien à proprement parler et dans tous les sens du mot bien, figurez-vous.
Mais laissons cela pour l'instant aujourd'hui simplement à l'état d'amorce. Disons simplement qu'à partir du moment où ce qui est intéressé comme objet c'est l'autre, c'est l'autrui, c'est le partenaire sexuel spécialement, ceci bien entendu entraîne un certain nombre de conséquences. Elles sont d'autant plus sensibles qu'il s'agissait tout à l'heure de plan social. Il est bien assuré ici que ce dont il s'agit est à la base même du contrat social, pour autant qu'il y a à tenir compte des structures élémentaires de la pensée, pour autant que le partenaire féminin- sous une forme qui est elle-même une forme qui n'est pas sans latence et sans retour - y est, comme nous l'a montré Lévi-Strauss, objet d'échange. Cet échange ne va pas tout seul. Pour tout dire, nous dirons que comme objet d'échange, la femme est, si l'on peut dire, une très mauvaise affaire pour ceux qui réalisent l'opération; puisque aussi bien tout ceci nous engage dans cette - 119 -

mobilisation si l'on peut dire réelle, qui s'appelle la prestation, le louage des ser¬vices du phallus. Nous nous plaçons là dans la perspective naturellement de l'utilitarisme social et ceci, comme vous le savez, ne va pas sans présenter quelques inconvénients. C'est même de là que je suis parti tout à l'heure.
Que la femme dans ceci ne subisse quelque chose de fort inquiétant comme transformation, à partir du moment où elle est incluse dans cette dialectique - à savoir comme objet socialisé - c'est quelque chose dont il est vraiment très amusant de voir comment Freud, dans l'innocence de sa jeunesse (à la page 192¬193 du tome 1 de Jones 39), peut parler. La façon dont, à propos des termes éman¬cipatoires de la femme dans Mill, - dont vous savez que Freud s'est fait le traducteur à un moment sur les instances de Gomprezs - dont Mill parle des thèmes émancipatoires et dont, dans une lettre à sa fiancée elle-même, il lui représente à quoi sert une femme, "une bonne femme". Cela vaut mille quand on pense qu'il était au maximum de sa passion! cette lettre qui se termine par le fait qu'une femme doit bien rester à sa place et rendre tous les services qui ne sont pas du tout différents des fameux: Kinder, Küche, Kirche40. Je pense à l'époque où il se faisait volontiers lui-même le [mentor] éventuel de sa femme. Et le texte se termine sur un passage que je dois vous lire en anglais puisque ce texte n'a jamais été publié dans une autre langue: « Ni la loi ni la coutume n'ont beaucoup à donner à la femme qui lui ait été précédemment retiré, mais fondamentalement, la position des femmes doit sûrement être ce qu'elle est dans la jeunesse, une chère adorée (un adorable petit meuble, une potiche angélique) et dans sa maturité une femme aimée. » Voilà quelque chose qui n'est pas du tout sans intérêt pour nous et qui nous montre de quelle expérience est parti Freud, et nous fait également apercevoir quel chemin il a dû parcourir.
L'autre face possible-ce n'est pas pour rien que nous sommes entrés ici dans la dialectique sociale - c'est que devant cette position problématique, il y a une autre solution pour le sujet. L'autre solution pour le sujet, nous la savons également par Freud: c'est l'identification. L'identification à quoi ? L'identifica¬tion au père. L'identification au père, pourquoi ?je vous l'ai déjà indiqué: en tant que c'est celui qui, de quelque façon, est aperçu comme celui qui a réussi à surmonter réellement ce lien en impasse, à savoir celui qui est censé avoir réel¬lement châtré la mère. Je dirais qui est "censé" parce que, bien entendu, il n'est

39 JONES E., The life and work of Sigmund Freud, vol 1, Basic Books inc., New York, 1953. La Vie et l'Œuvre de S. Freud, Paris, 1958, P.U.F., t. 1, pp. 194-195.
40. « Enfants, Cuisine, Église. »
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que "censé" et que d'ailleurs il y a là quelque chose qui se présente essentiellement, c'est la problématique du père; et peut-être si j'y reviens aujourd'hui avec quel¬que insistance, est-ce dans la ligne de quelque chose qui a été agité hier soir à notre réunion scientifique, c'est à savoir justement la fonction du père, la seigneu¬rialité du père, la fonction imaginaire du père dans certaines sphères de la culture.
Il est certain qu'il y a là une problématique qui n'est pas sans présenter toutes sortes de possibilités de glissement parce que ce qu'il faut voir, c'est que la solu¬tion ici préparée, si l'on peut dire, [est] une solution directe: le père est déjà un type, au sens propre du terme, type sans aucun doute présent dans des variations temporelles. Nous ne serions pas tellement intéressés en ce qu'il n'y ait pas de ces variations, mais en ce que nous ne pouvons pas concevoir ici la chose autre¬ment que dans ses rapports avec une fonction imaginaire, en niant le rapport du sujet avec le père, cette identification à l'idéal du père grâce à laquelle peut-être en fin de compte, nous pouvons dire qu'en moyenne les nuits de noces réussis¬sent et tournent bien, encore que la statistique n'ait jamais été faite d'une façon strictement rigoureuse...
Ceci est évidemment lié à des données de fait, mais aussi à des données imagi¬naires et ne résout en rien pour nous la problématique - d'ailleurs ni pour nous ni, bien entendu, pour nos patients, et peut-être sur ce point nous nous confon¬dons -, ne résout en rien la problématique du désir. Nous allons voir en effet que cette identification à l'image du père n'est qu'un cas particulier de ce qu'il nous faut maintenant aborder comme étant la solution la plus générale, je veux dire dans les rapports, dans cet affrontement du $ avec le a de l'objet: l'introduction sous la forme la plus générale de la fonction imaginaire, le support, la solution, la voie de solution qu'offre au sujet la dimension du narcissisme, qui fait que l'Éros humain est engagé dans un certain rapport avec une certaine image qui n'est pas autre chose qu'un certain rapport à son corps propre, et dans lequel va pouvoir se produire cet échange, cette interversion dans laquelle je vais essayer d'articuler pour vous la façon dont se présente le problème de l'affrontement de $ avec petit a.
C'est sur ce point que nous reprendrons (puisqu'il est déjà deux heures moins le quart) après les vacances. Je reprendrai le 7 Janvier puisque je n'ai pas pu aujourd'hui avancer les choses plus loin. Vous verrez comment sur ce petit a que nous allons enfin avoir l'occasion de préciser dans son essence, dans sa fonction, à savoir la nature essentielle de l'objet humain en tant que, comme je vous l'ai déjà longuement amorcé dans les séminaires précédents, il est foncièrement mar¬qué, comme tout objet humain, d'une structure narcissique, de ce rapport pro¬fond avec l'Éros narcissique.
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Comment cet objet humain en tant que marqué de ceci se trouve, dans la structure la plus générale du fantasme, recevoir normalement le plus essentiel des Ansässe41 du sujet, à savoir ni plus ni moins son affect en présence du désir, cette crainte, cette immanence dans laquelle je vous désignais tout à l'heure ce qui retient par essence le sujet au bord de son désir. Toute la nature du fantasme est de la transférer à l'objet.
Ceci nous le verrons en étudiant, en reprenant un certain nombre des fantasmes qui sont ceux dont nous avons jusqu'ici développé la dialectique, et ne serait-ce qu'à partir d'un, fondamental parce qu'un des premiers découverts, ce fantasme On bat un enfant42, où vous en verrez les traits les plus essentiels, de ce transfert de l'affect du sujet en présence de son désir, sur son objet en tant que narcissique.
Inversement ce que devient le sujet, le point où il se structure, pourquoi il se structure comme moi et Idéal du moi, ceci ne pourra justement, en fin de compte, vous être livré, à savoir par vous être aperçu dans sa nécessité structu¬rale absolument rigoureuse, que comme étant le retour, le renvoi de cette délé¬gation que le sujet a faite de son affect à cet objet, à ce a dont nous n'avons jamais encore véritablement parlé, comme étant son renvoi. je veux dire comment nécessairement il doit lui-même se poser non pas en tant que a, mais en tant qu'image de a, image de l'autre, ce qui est une seule et même chose avec le moi, cette image de l'autre étant marquée de cet indice, d'un grand 1, d'un Idéal du moi en tant qu'il est lui-même l'héritier d'un rapport premier du sujet non pas avec son désir, mais avec le désir de sa mère, l'Idéal prenant la place de ce qui, chez le sujet a été éprouvé comme l'effet d'un enfant désiré.
Cette nécessité, ce développement est ce par quoi il vient s'inscrire dans une certaine trace, formation de l'algorithme que je peux déjà inscrire au tableau pour vous l'annoncer pour la prochaine fois:




Dans un certain rapport avec l'autre, pour autant qu'il est affecté d'un autre, c'est-à-dire du sujet lui-même en tant qu'il est affecté par son désir. Ceci, nous le verrons la prochaine fois.

41. Der Ansass ("e): disposition, mise en équation.
42. FREUD S., Ein Kind wird geschlagen (1919), G.W. XII, trad. Fr. in Névroses, Psychoses et Perversions, P.U.F., pp. 219-243.

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Leçon 7, 7 janvier 1959


[Il y a une distinction à laquelle] cette expérience nous confronte, entre ce que chez le sujet nous devons appeler le désir, et la fonction dans la constitution de ce désir, dans la manifestation de ce désir, dans les contradictions qui au cours des traitements éclatent entre le discours du sujet et son comportement. Distinction dis-je, essentielle, entre le désir et la demande.
S'il y a quelque chose que, non seulement les données d'origine, le discours freudien, mais précisément tout le développement du discours freudien, tient dans la suite, à savoir les contradictions qui vont éclater, c'est bien dû au carac¬tère problématique qu'y joue la demande, puisque en fin de compte tout ce vers quoi s'est dirigé le développement de l'analyse depuis Freud a été de plus en plus de mettre l'importance sur ce qui a été appelé diversement et qui en fin de compte converge vers une notion générale de "névrose de dépendance", c'est-à¬-dire que ce qui a été caché, ce qui est voilé derrière cette formule, c'est bien l'accent mis par une sorte de convergence de la théorie et de ses glissements, et de ses échecs de la pratique aussi, c'est-à-dire d'une certaine conception concer¬nant la réduction qui est à obtenir par la thérapeutique.
C'est bien ce qui est caché derrière la notion de "névrose de dépendance". Le fait fondamental de la demande avec ses effets imprimants, comprimants, oppri¬mants sur le sujet, qui est là et dont il s'agit justement de chercher si à l'endroit de cette fonction - que nous révélons comme formatrice, selon la formation de la genèse du sujet - nous adoptons l'attitude correcte, je veux dire celle qui en fin de compte va être justifiée, à savoir l'élucidation d'une part et la levée, du même coup, du symptôme. Il est en effet clair que si le symptôme n'est pas - 123 -




simplement quelque chose que nous devons considérer comme le legs d'une sorte de soustraction, de suspension qui s'appelle frustration; si cela n'est pas simplement une sorte de déformation du sujet, de quelque façon qu'on l'envi¬sage, sous l'effet de quelque chose qui se dose en fonction d'un certain rapport au réel - comme je l'ai dit une frustration imaginaire c'est toujours à quelque chose de réel qu'elle se rapporte - si ce n'est pas cela, si entre ce que nous découvrons effectivement dans l'analyse comme ses suites, ses séquences, ses effets, voire ses effets durables, ces impressions de frustration et le symptôme; il y a quelque chose d'autre, d'une dialectique infiniment plus complexe, et qui s'appelle le désir; si le désir est quelque chose qui ne peut se saisir et se com¬prendre qu au nœud le plus étroit, non pas de quelques impressions laissées par le réel mais au point le plus étroit où se nouent ensemble, pour l'homme, réel, imaginaire et son sens symbolique, ce qui est précisément ce que j'ai essayé de démontrer - et c'est ce pourquoi le rapport du désir au fantasme s'exprime ici dans ce champ intermédiaire entre les deux lignes structurales de toute énoncia¬tion signifiante.
Si le désir est bien là, si c'est de là que partent les phénomènes disons méta¬phoriques, c'est-à-dire l'interférence du signifiant refoulé sur un signifiant patent qui constitue le symptôme, il est clair que c'est tout manquer que de ne
pas chercher à structurer, à organiser, à situer la place du désir. Ceci, nous avons commencé de le faire cette année en pre¬nant un rêve sur lequel je me suis long¬temps arrêté, rêve singulier, rêve que Freud se trouve avoir à deux reprises mis en valeur (je veux dire avoir intégré secondairement à la Traumdeutung après lui avoir donné une place particu¬lière tout à fait utile dans l'article Les Deux Principes de l'événement psychique43, le désir et le principe de réalité (article publié en 1911), ce rêve est celui

43. Op. cit.
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de l'apparition du père mort. Nous avons essayé d'en situer les éléments sur la chaîne double telle que j'en ai montré la distinction structurale, dans ce qu'on peut appeler le graphe, de l'inscription du sujet biologique élémentaire, du sujet du besoin dans les défilés de la demande, et longuement articulé. J'ai posé pour vous comment nous devions considérer cette articulation fondamentalement double: pour autant qu'elle n'est jamais demande de quelque chose, pour autant qu'à l'arrière fond de toute demande précise, de toute demande de satisfaction, le fait même du langage, en symbolisant l'autre - l'autre comme présence et comme absence - comme pouvant être le sujet du don d'amour qu'il donne par sa présence et rien que par sa présence, je veux dire en tant qu'il ne donne rien d'autre, c'est-à-dire en tant que précisément ce qu'il donne est au delà de tout ce qu'il peut donner, que ce qu'il donne est justement ce rien qui est tout de la détermination présence-absence.
Nous avons articulé ce rêve en rejetant de façon didactique sur cette duplicité des signes, quelque chose qui nous permet de saisir dans la structure du rêve, le rapport qui est établi par cette production fantasmatique dont Freud a tenté d'élucider la structure tout au long de sa vie, magistralement dans la Traumdeu¬tung, et nous essayons d'en voir la fonction pour ce fils en deuil d'un père sans aucun doute aimé, veillé jusqu'à la fin de son agonie, qu'il fait ressurgir dans des conditions que le rêve articule avec une simplicité exemplaire: c'est-à-dire que ce père apparaît comme il était de son vivant, qu'il parle, et que le fils devant lui muet, poigné, étreint, saisi par la douleur - la douleur, dit-il, de penser que « son père était mort et qu'il ne le savait pas ». Freud nous dit, il faut compléter « qu'il était mort, selon son vœu ». Il ne savait pas, quoi ? Que c'était « selon son vœu ».
Tout est là donc, et si nous essayons d'entrer de plus près dans ce qui est la construction, la structure de ce rêve, nous remarquons ceci: c'est que le sujet se confronte avec une certaine image et dans certaines conditions, je dirais qu'entre ce qui est assumé dans le rêve par le sujet et cette image à quoi il se confronte, une distribution, une répartition s'établit qui va nous montrer l'essence du phénomène.
Déjà nous avions essayé de l'articuler, de la cerner si je puis dire, en répartis¬sant sur l'échelle signifiante les thèmes signifiants caractéristiques. Sur la ligne supérieure le « il ne le savait pas », référence essentiellement subjective dans son essence, qui va au fond de la structure du sujet: « il ne savait pas » comme tel, ne concerne rien de factuel. C'est quelque chose qui implique la profondeur, la dimension du sujet - et nous savons qu'ici elle est ambiguë, c'est-à-dire que ce « qu'il ne savait pas », nous allons le voir, n'est pas seulement et purement - 125 -

attribuable à celui auquel il est attribué paradoxalement, absurdement, d'une façon qui résonne contradictoire et même d'une façon de non-sens, à celui qui est mort, mais résonne aussi bien qu'elle dans le sujet, et y participe de cette ignorance. Précisément ce quelque chose est essentiel.
En outre voici comment le sujet se pose, dans la suspension si je puis dire de l'articulation onirique. Lui, le sujet tel qu'il se pose, tel qu'il s'assume c'est, si l'on peut dire, puisque l'autre ne sait pas, la position de l'autre subjective - et ici d'être en défaut si l'on peut dire (qu'il soit mort, bien sûr c'est là un énoncé qui en fin de compte ne saurait l'atteindre). Toute expression symbolique telle que celle-ci, de "l'être mort", le fait subsister, en fin de compte le conserve; c'est précisément bien le paradoxe de cette position symbolique: c'est qu'il n'y a pas d'être à l'être, d'affirmation de l'être mort qui d'une certaine façon ne l'immor¬talise, et c'est bien de cela qu'il s’agit ans le rêve. Mais cette position subjective de "l'être en défaut", cette moins-value subjective, ne vise pas qu'il soit mort, elle vise essentiellement ceci qu'il est celui qui ne le sait pas. C'est ainsi que le sujet se situe en face de l'autre, aussi bien cette sorte de protection exercée à l'égard de l'autre - qui fait que non seulement il ne sait pas, mais qu'à la limite, je dirais qu'il ne faut pas le lui dire - est quelque chose qui se trouve toujours plus ou moins à la racine de toute communication entre les êtres, ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas lui faire savoir. Voilà quelque chose dont vous devez tou¬jours soupeser les incidences chaque fois que vous avez affaire au discours analytique.
On parlait hier soir de ceux qui ne peuvent pas dire, s'exprimer, des obstacles, de la résistance à proprement parler du discours44. Cette dimension est essen¬tielle pour rapprocher de ce rêve un autre rêve qui est emprunté à la dernière page du journal de Trotski, à la fin de son séjour en France, au début de la der¬nière guerre, je crois, rêve qui est une chose singulièrement émouvante. C'est au moment où, peut-être pour la première fois, Trotski commence à sentir en lui les premiers coups de cloche de je ne sais quel fléchissement de la puissance vitale si inépuisable chez ce sujet. Et il voit apparaître dans un rêve son compagnon Lénine qui le félicite de sa bonne santé, de son caractère impossible à abattre. Et l'autre, d'une façon qui prend sa valeur de cette ambiguïté qu'il y a toujours dans le dialogue, lui laisse entendre que peut-être cette fois, il y a en lui quelque chose qui n'est pas toujours au même niveau que son vieux compagnon lui a toujours

44. Séance scientifique de la Société française de psychanalyse, 6 janvier 1959. Georges Mauco, « La fonction psychomotrice de la parole ».
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connu. Mais ce à quoi il pense, ce vieux compagnon ainsi surgi d'une façon si significative à un moment critique, tournant de l'évolution vitale, c'est à le ménager. Et voulant rappeler quelque chose qui précisément se rapporte au moment où lui-même, Lénine, a fléchi dans son effort, il dit pour lui désigner ce moment où il est mort: « le moment où tu étais très, très malade », comme si quelque formulation précise de ce dont il s'agissait devait par son seul souffle dissiper l'ombre en face de laquelle le même Trotski, dans son rêve, à ce même tournant de son existence, se maintient.
Eh bien, si d'une part, dans cette répartition entre les deux formes affrontées, ignorance émise sur l'autre qui lui est imputée, comment ne pas voir qu'inver¬sement il y a quelque chose là qui n'est pas autre chose que l'ignorance du sujet lui-même qui ne sait pas, non seulement quelle est la signification de son rêve, à savoir tout ce qui lui est sous-jacent (ce que Freud évoque, à savoir son histoire inconsciente, les vœux anciens, mortels, contre le père), mais plus encore quelle est la nature de la douleur même, à laquelle à ce moment-là le sujet participe, à savoir cette douleur (dont en en cherchant le chemin et l'origine nous avons reconnu cette douleur éprouvée, entrevue dans la participation des derniers moments du père) de l'existence comme telle, en tant qu'elle subsiste à la limite, dans cet état où plus rien n'en est encore appréhendé, le fait du caractère inex¬tinguible de cette existence même et la douleur fondamentale qui l'accompagne quand tout désir s’en efface, quand tout désir en est évanoui.
C'est précisément cette douleur que le sujet assume, mais comme étant une douleur qu'il motive elle aussi absurdement, puisqu'il la motive uniquement de l'ignorance de l'autre, de quelque chose qui, en fin de compte, si on y regarde de très près n'est pas plus un motif de ce qui l'accompagne comme motivation, que le surgissement, l'affect dans une crise hystérique qui s'organise apparemment d'un contexte dans lequel il est extrapolé, mais qui en fait ne s'en motive pas.
Cette douleur, c'est précisément de la prendre sur lui que le sujet s'aveugle sur sa proximité, sur le fait que dans l'agonie et dans la disparition de son père, c'est quelque chose qui le menace lui-même, qu'il a vécu et dont il se sépare actuellement par cette image réévoquée - cette image qui le rattache à ce quelque chose qui sépare et qui apaise l'homme - dans cette sorte d'abîme ou de vertige qui s'ouvre à lui chaque fois qu’il est confronté avec le dernier terme de son existence. C'est-à-dire justement ce qu'il a besoin d'interposer entre lui et cette existence, dans l'occasion un désir. Il ne cite pas n'importe quel support de son désir, n'importe quel désir als le plus proche et le plus urgent, le meilleur, celui qu'il a dominé longtemps, celui qui l'a maintenant abattu. Il lui - 127 -

faut le faire pour un certain temps revivre imaginairement, parce que dans cette rivalité avec le père, dans ce qu'il y a là de fond de pouvoir dans le fait que lui triomphe en fin de compte, du fait qu'il ne sait pas, l'autre, alors que lui, sait, là est la mince passerelle grâce à quoi le sujet ne se sent pas lui-même directement envahi, directement englouti, parce que ce qui s'ouvre à lui de béance, de confrontation pure et simple avec l'angoisse de la mort, telle que nous savons en fait que la mort du père, chaque fois qu’elle se produit, est pour le sujet ressen¬tie comme la disparition (dans un langage plus grossier) de cette sorte de bou¬clier, d'interposition, de substitution qu'est le père, au maître absolu, c'est-à-dire à la mort.
On commence de voir ici s'esquisser une sorte de [...] qui est constituée par quoi ? La formule que j'essaye de vous présenter comme étant la formule fon¬damentale de ce qui constitue le support, le rapport intra-subjectif essentiel où tout désir comme tel doit s'inscrire; c'est sous cette forme la plus simple, celle qui est inscrite ici, ce rapport séparé dans le rapport quadrilatère, celui du schéma L, celui du sujet au grand Autre pour autant que ce discours partielle¬ment inconscient qui vient du grand Autre vient s'interposer en lui. La tension a-a', ce qu'on peut encore sous certains rapports appeler la tension image de a par rapport à a; selon qu'il s'agit du rapport a-a', du sujet à l'objet, du rapport image de a par rapport à l'Autre, pour autant qu'elle structure ce rapport. C'est justement l'absent qui - comme étant caractéristique du rapport du désir sur le rapport du sujet, $, avec les fonctions imaginaires, qui est exprimé dans la for¬mule $a - en ce sens que le désir comme tel, et par rapport à tout objet pos¬sible pour l'homme, pose pour lui la question de son élision subjective.
Je veux dire qu'en tant que le sujet, dans le registre, dans la dimension de la parole en tant qu'il s'y inscrit en tant que demandeur, à approcher de ce quelque chose qui est l'objet le plus élaboré, le plus évolué - ce que plus ou moins adroi¬tement la conception analytique nous présente comme étant l'objet de l'oblati¬vité, cette notion, je l'ai souvent souligné, fait difficulté, c'est à celle-là que nous essayons nous aussi de nous confronter, que nous essayons de formuler d'une façon plus rigoureuse - le sujet, pour autant que comme désir, c'est-à-dire dans la plénitude d'un destin humain qui est celui d'un sujet parlant, à approcher cet objet se trouve pris dans cette sorte d'impasse qui fait qu'il ne saurait l'atteindre lui-même, cet objet comme objet, qu'en quelque façon en se trouvant lui comme sujet, sujet de la parole, ou dans cette élision qui le laisse dans la nuit du trau¬matisme, à proprement parler dans ce qui est au-delà de l'angoisse même, ou de se trouver devoir prendre la place, se substituer, se subsumer sous un certain -128-

signifiant qui se trouve (je l'articule purement et simplement pour l'instant, je ne le justifie pas puisque c'est tout notre développement qui doit le justifier, et toute l'expérience analytique est là pour le justifier) être le phallus.
C'est de là que part le fait que dans toute assomption de la position mûre, de la position que nous appelons génitale, quelque chose se produit au niveau de l'imaginaire qui s'appelle la castration et a son incidence au niveau de l'imagi¬naire. Pourquoi ? Parce que le phallus, entre autres - il n'y a que dans cette pers¬pective que nous pouvons comprendre toute la problématique qu'a soulevé le fait, véritablement à l'infini, et dont il est impossible autrement de sortir - la question de la phase phallique pour les analystes, la contradiction je dirais, le dialogue Freud-Jones sur ce sujet, qui est singulièrement pathétique - toute cette sorte d'impasse où Jones entre (lorsque se révoltant contre la conception trop simple que se fait Freud de la fonction phallique comme étant le terme uni¬voque autour de quoi pivote tout le développement concret, historique, de la sexualité chez l'homme et la femme), met en valeur ce qu'il appelle les fonctions de défense liées à cette image du phallus. L'un et l'autre en fin de compte disent la même chose, ils l'abordent par des points de vue différents. Ils ne peuvent se rencontrer assurément faute de cette notion centrale, fondamentale, qui fait que nous devons concevoir le phallus comme, dans cette occasion, pris, soustrait si l'on peut dire, à la communauté imaginaire, à la diversité, à la multiplicité des images qui viennent assumer les fonctions corporelles, isolé en face de toutes les autres dans cette fonction privilégiée qui en fait le signifiant du sujet.
Éclairons encore plus ici notre lanterne et disons ceci, qu'en somme sur les deux plans, qui sont: le premier plan immédiat, apparent, spontané qui est l'appel, (qui est "au secours ! ", qui est "du pain!", qui est un cri en fin de compte, qui est en tout cas quelque chose où, de la façon la plus totale, le sujet est iden¬tique pour un moment à ce besoin) tout de même doit s'articuler au niveau que¬sitif de la demande qui se trouve, lui, dans le premier rapport, dans l'expérience entre l'enfant et la mère - fonction de ce qui est articulé et qui sera de plus en plus articulé bien sûr dans le rapport de l'enfant et de la mère, de tout ce qu'il lui substitue de l'ensemble de la société qui parle sa propre langue. Entre ce niveau et le niveau votif, c'est-à-dire là où le sujet, tout au cours de sa vie, a à se retrouver, c'est-à-dire à trouver ce qui lui a échappé parce qu'étant au-delà, en dehors de tout, la forme du langage, de plus en plus et à mesure qu'elle se déve¬loppe, laisse passer, laisse filtrer, rejette, refoule ce qui d'abord tendait à s'expri¬mer de son besoin. Cette articulation au second degré, c'est ce qui, comme étant justement modelé, transformé par sa parole, c'est-à-dire cet essai, cette tentative -129-

de passer au-delà de cette transformation même, c'est cela que nous faisons dans l'analyse, et c'est pourquoi on peut dire que, de même que tout ce qui réside de ce qui doit s'articuler au niveau quésitif est là au A, comme un code pré-dé¬terminé - combien préexistant à l'expérience du sujet, comme étant ce qui dans l'Autre est offert au jeu du langage, à la première batterie signifiante que le sujet expérimente pour autant qu'il apprend à parler...
Qu'est-ce que nous faisons dans l'analyse ? Qu'est-ce que nous rencontrons, qu'est-ce que nous reconnaissons lorsque nous disons que le sujet en est au stade oral, au stade anal, etc., rien d'autre que ce qui est exprimé sous cette forme mûre dont il ne faut pas oublier l'élément complet: c'est le sujet en tant que marqué par la parole et dans un certain rapport avec sa demande. C'est ceci littéralement que dans telle ou telle interprétation où nous lui faisons sentir la structuration orale, ana e, ou autre de sa demande, nous ne gisons pas simplement recon-naissance du caractère anal de la demande, nous confrontons le sujet à ce carac¬tère ana ou oral, nous n'intéressons pas simplement que quelque chose qui est immanent dans ce que nous articulons comme étant la demande du sujet, nous confrontons le sujet à cette structure de sa demande. Et c'est là justement que doit balancer, osciller, vaciller l’accentuation de notre interprétation. Car accen¬tuée d'une certaine façon nous lui apprenons à reconnaître quelque chose qui, si l'on peut dire, est à ce niveau supérieur, niveau votif, niveau de ses vœux, de ce qu'il souhaite, en tant qu'ils sont inconscients. Nous lui apprenons si l'on peut dire à parler, à se reconnaître dans ce qui correspond au [D] à ce niveau, mais nous ne lui donnons pas pour autant les réponses. En soutenant l'interprétation entièrement dans ce registre de la reconnaissance des supports signifiants cachés dans sa demande, inconscients, nous ne faisons rien d'autre.
Si nous oublions ce dont il s'agit, c'est-à-dire de confronter le sujet avec sa demande, nous ne nous apercevons pas que ce que nous produisons c'est juste¬ment le collapse, l'effacement de la fonction du sujet comme tel dans la révéla¬tion de ce vocabulaire inconscient, nous sollicitons le sujet de s'effacer et de disparaître. Et c'est bel et bien dans beaucoup de cas ce dont il s'agit. C'est à savoir que dans un certain apprentissage que l'on peut faire dans l'analyse de l'inconscient, d'une certaine façon ce qui disparaît, ce qui fuit, ce qui est de plus en plus réduit, ce n'est rien d'autre que cette exigence qui est celle du sujet de se manifester au-delà de tout cela dans son être: à le ramener sans cesse au niveau de la demande on finit bien par quelque côté - et c'est ce que l'on appelle dans une certaine technique "l'analyse des résistances" - par réduire purement et simplement ce qui est son désir.
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Or, s'il est simple et facile de voir que dans la relation du sujet à l'Autre, la réponse se fait rétroactivement et ailleurs; que là quelque chose retourne en arrière sur le sujet pour le confirmer dans le sens de la demande, pour l'identi¬fier à l'occasion à sa propre demande, il est clair de même, au niveau où le sujet cherche à se situer, à se reconnaître justement dans ce qu'il est au delà de cette demande, qu'il y a une place pour la réponse, que cette place pour la réponse, là schématisée par S signifiant de A barré, S(A), c'est-à-dire le rappel que l'Autre, lui aussi, est marqué par le signifiant, que lui aussi, l'Autre, est aboli d'une certaine façon dans le discours, cela n'est rien qu'indiquer un point théorique dont nous verrons la forme qu'il doit prendre. Cette forme, elle est essentielle¬ment justement la reconnaissance de ce qu'a de châtré tout ce qui, de l'être vivant, tente de s'approcher de l'être vivant tel qu'il est évoqué par le langage. Et bien entendu, ce n'est point à ce niveau que nous pouvons d'abord donner la réponse.
Mais par contre, respecter, viser, explorer, utiliser ce que déjà on exprime au¬-delà de ce lieu de la réponse chez le sujet, et qui est représenté par la situation imaginaire où lui-même se pose, se maintient, se suspend comme dans une sorte de position qui assurément participe par certains côtés des artifices de la défense, c'est bien cela qui fait l'ambiguïté de tellement de manifestations du désir, du désir pervers par exemple.
C'est pour autant que là, quelque chose s'exprime qui est le point le plus essentiel où l'être du sujet tente de s'affirmer. Et ceci est d'autant plus important à considérer qu'il faut considérer que c'est précisément là, en ce lieu même que doit se produire ce que nous appelons si aisément l'objet achevé, la maturation génitale, autrement dit tout ce qui constituera (comme s'exprime quelque part bibliquement M. Jones) les rapports de l'homme et de la femme se trouvera, du fait que l'homme est un sujet parlant, marqué des difficultés structurelles qui sont celles qui s'expriment dans ce rapport du $ avec le a.
Pourquoi ? Parce que précisément, si l'on peut dire que jusqu'à un certain moment, un certain état, un certain temps du développement, le vocabulaire, le code de la demande peut passer dans un certain nombre de relations, lesquelles comportent un objet amovible (à savoir la nourriture pour ce qui est du rapport oral, l'excrément pour ce qui est du rapport anal, pour nous limiter pour l'ins¬tant à ces deux-là), quand il s'agit du rapport génital il est bien évident que ce n'est que par une espèce d'emprunt, de prolongation de ce morcellement signi¬fiant du sujet dans le rapport de la demande que quelque chose peut nous appa¬raître - et nous apparaît en effet, mais à titre morbide, à titre de toutes ces
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incidences symptomatiques - à savoir le phallus. Pour une très simple et bonne raison, c'est que bel et bien le phallus ne l'est pas, cet objet amovible, qu'il ne le devient que par son passage au rang de signifiant et que tout ce dont il s'agit dans une maturation génitale complète repose sur ceci que tout ce qui, chez le sujet, doit se présenter comme étant ici l'achèvement de son désir est bien, pour le dire en clair, quelque chose qui ne peut pas se demander.
Et l'essence de la névrose, et ce à quoi nous avons affaire, consiste très préci¬sément en ceci que ce qui ne peut pas se demander sur ce terrain - chez juste¬ment le névrosé, ou dans le phénomène névrotique, à savoir dans ce qui apparaît de plus ou moins sporadique dans l'évolution de tous les sujets qui participent de la structure de la névrose - consiste justement, on retrouve toujours cette structure, en ceci que ce qui est de l'ordre du désir s'inscrit, se formule, dans le registre de la demande.
Au cours d'une relecture que je faisais récemment de M. Jones, je reprenais tout ce qu'il a écrit sur [la phase phallique]45; c'est très saisissant à tout instant ce qu'il apporte de son expérience la plus fine, la plus directe: « Je voudrais rela¬ter quelque chose d'un très grand nombre de patients masculins qui présentent une déficience à achever ou à accomplir leur virilité en relation à d'autres hommes ou à des femmes, et à montrer que leur failure, leur manque dans cette occasion, leur achoppement, et de la façon la plus stricte [...... ] leur attitude de besoin d'abord d'acquérir quelque chose des femmes, quelque chose que pour une bonne raison, ils ne peuvent jamais réellement acquérir ». « Pourquoi ? », dit Jones, et quand il dit « pourquoi ? » dans son article et dans son contexte c'est un vrai « pourquoi ? » Il ne sait pas pourquoi mais il le constate, il le ponctue comme un point d'horizon, une ouverture, une perspective, un point où les guides lui échappent. «Pourquoi un acte, c'est imparfait. Aussi peut-il donner au garçon ce sentiment de la possession imparfaite de son propre pénis. Je suis tout à fait convaincu que les deux choses sont tout à fait intimement reliées l'une à l'autre, alors que la connexion logique entre ces deux choses n'est certainement pas évi¬dente46. » En tout cas pas évidente pour lui...
À tout instant nous retrouvons ces détails sur la phénoménologie la plus affleurante, je veux dire les successions nécessaires par lesquelles un sujet se glisse, pour arriver à l'action pleine de son désir, les préalables qui lui sont
45. JONES E., (1933), «The Phallic Phase», I.J.P. Vol. XIV, 1933, 1-33. Trad. Fr. in La Psychanalyse n° 7, Paris, 1964, PUF, pp. 271-312, et in Théorie et Pratique de la psychanalyse Paris, 1969, Payot.
46. In La Psychanalyse n'7, pp. 282-283.
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nécessaires. Nous pouvons les reconstituer, retrouver ce que j'appellerai les cheminements labyrinthiques où se marque le fait essentiel de la position que le sujet a prise dans cette référence, dans cette relation, structurale pour lui, entre désir et demande. Et si le maintien de la position incestueuse dans l'inconscient est quelque chose qui a un sens, et qui a des conséquences effectivement diver¬sement ravageantes sur les manifestations du désir, sur l'accomplissement du désir du sujet, ce n'est justement pour rien d'autre que ceci: c'est que la position dite incestueuse conservée quelque part dans l'inconscient, c'est justement cette position de la demande.
Le sujet à un moment dit-on, - et c'est ainsi que s'exprime M. Jones - a à choisir entre son objet incestueux et son sexe. S'il veut conserver l'un, il doit renoncer à l'autre. Je dirai que ce entre quoi et quoi il a à choisir à tel moment initial, c'est entre sa demande et son désir.
Reprenons maintenant, après ces indications générales, le cheminement dans lequel je désire vous introduire pour vous montrer la commune mesure qu'a cette structuration du désir et comment effectivement elle se trouve impliquée. Les éléments imaginaires pour autant qu'ils..., ils doivent être infléchis, ils doi¬vent être pris dans le jeu nécessaire de la partie signifiante pour autant qu'il est commandé, ce jeu, par la structure double du votif et du quésitif.
Prenons un fantasme, le plus banal, le plus commun, celui que Freud lui-même a étudié, auquel il a accordé une attention spéciale, le fantasme on bat un enfant. Reprenons-le maintenant, avec la perspective qui est celle dont nous nous approchons, pour essayer de saisir comment peut se formuler la nécessité du fantasme en tant que support du désir.
Freud, parlant de ces fantasmes tels qu'il les a observés sur un certain nombre de sujets à l'époque avec une prédominance chez les femmes, nous dit que la pre¬mière phase de la Schlag fantasie est restituée, pour autant qu'elle parvient à être réévoquée (soit dans les fantasmes, soit dans les souvenirs du sujet) par la phrase suivante « der Vater schlägt das Kind », et que l'enfant qui est battu dans l'occa¬sion, est par rapport au sujet ceci: « le père bat l'enfant que je hais. » (souligné par Freud)
Nous voici donc portés par Freud, du point initial au cœur même de quelque chose qui se situe dans la qualité la plus [aiguë] de l'amour et de la haine, celle qui vise l'autre dans son être, et pour autant que cet être dans cette occasion est soumis au maximum de la déchéance, dans la valorisation symbolique par la vio¬lence et le caprice paternel, il est là. L'injure ici, si on l'appelle narcissique est quelque chose qui, en somme, est totale. Elle vise, chez le sujet haï, ce qui est - 133 -

demandé au-delà de toute demande. Elle vise ceci qu'il est absolument frustré, privé d'amour. Le caractère de déchéance subjective qui est lié pour l'enfant à la rencontre avec la première punition corporelle laisse des traces diverses suivant le caractère diversement répété. Et chacun peut constater à l'époque où nous vivons, où ces choses sont extrêmement ménagées aux enfants que, s'il arrive qu'après qu'un enfant n'ait jamais été battu, il soit l'objet une fois de quelques sévices, fussent-ils le plus justifiés, du moins à une époque relativement tardive, on ne saurait imaginer les conséquences, au moins sur l'instant, prostrantes qu'à cette expérience pour l'enfant.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons considérer comme donné que l'expérience primitive est bien là ce dont il s'agit, telle que Freud nous l'exprime: « Entre cette phase et la suivante il doit se passer quelques grosses transformations ». En effet cette seconde phase, Freud nous l'exprime ainsi: « la personne qui bat est restée être le père, mais l'enfant battu est devenu régulièrement, dans la règle, l'enfant du fantasme lui-même. Le fantasme est à un très très haut degré teinté de plaisir, et s'accomplit d'une façon tout à fait significative à laquelle nous aurons a aire plus tard » - et pour cause. « Sa formule articulée est maintenant ainsi: je suis battu par le père. » (souligné par Freud)
Mais Freud ajoute que ceci qui est « la plus importante et la plus lourde en conséquence de toutes les phases, nous pouvons dire d'elle quand même dans un certain sens qu'elle n'a jamais d'existence réelle. Elle n'est jamais en aucun cas ré-évoquée, elle n'est jamais portée à la conscience. Elle est une construction de l'analyse, mais elle n'en est pas moins une nécessité47. »
Je crois qu'on ne soupèse pas assez les conséquences d'une telle affirmation chez Freud. En fin de compte, puisque nous ne la rencontrons jamais, cette phase la plus significative, il est tout de même très important de voir, puisqu'elle aboutit à une troisième phase, la phase en question, qu'il est nécessaire que nous concevions cette seconde phase comme [nécessaire] et recherchée par le sujet. Et bien entendu, ce quelque chose qui est cherché nous intéresse au plus haut degré, puisque ce n'est rien d'autre que la formule du masochisme primordial, c'est-à¬-dire justement ce moment où le sujet va chercher au plus près sa réalisation à lui, de sujet, dans la dialectique signifiante.
Quelque chose d'essentiel, comme dit Freud à juste titre, s'est passé entre la première et la seconde phase. C'est à savoir ce quelque chose où il a vu l'autre comme précipité de sa dignité de sujet érigé, de petit rival; quelque chose

47. G. W. XII, p. 204. Trad. Fr. in Névroses, Psychoses et Perversions, p. 225.
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s'est ouvert en lui qui lui fait percevoir que c'est dans cette possibilité même d'annulation subjective que réside tout son être en tant qu'être existant, que c'est là, en frôlant au plus près cette abolition, qu'il mesure la dimension même dans laquelle il subsiste comme être-sujet-à-vouloir, comme être qui peut émettre un vœu.
Qu'est-ce que nous donne toute la phénoménologie du masochisme, telle qu'il faut bien tout de même aller la chercher dans la littérature masochiste, qu'elle nous plaise ou qu'elle ne nous plaise pas, que ce soit pornographique ou pas ? Prenons un roman célèbre, ou un roman récent paru chez une maison demi clandestine. Qu'est-ce que l'essence du fantasme masochiste en fin de compte ? C'est la représentation par le sujet de quelque chose, d'une pente, d'une série d'expériences imaginées, dont le versant, dont le rivage tient essentiellement à ceci qu'à la limite, il est purement et simplement traité comme une chose, comme quelque chose qui à la limite se marchande, se vend, se maltraite, est annulé dans toute espèce de possibilité à proprement parler votive de se saisir autonome. Il est traité, comme un fantasme, comme un chien, dirons-nous, et pas n'importe quel chien, un chien qu'on maltraite, précisément comme un chien déjà mal¬traité.
Ceci c'est la pointe, le point pivot, la base de transformation supposée chez le sujet qui cherche à trouver où est ce point d'oscillation, ce point d'équilibre, ce produit de ce $ qui est ce en quoi il a précisément à entrer, s'il entre, si une fois entré dans la dialectique de la parole il a quelque part à se formuler comme sujet. Mais en fin de compte, le sujet névrotique est comme Picasso, “il ne cherche pas, il trouve" (car c'est ainsi que s'est exprimé un jour Picasso), for¬mule vraiment souveraine. Et à la vérité, il y a une espèce de gens qui cherche et il y a ceux qui trouvent. Croyez-moi, les névrosés, à savoir tout ce qui se pro¬duit de spontané de cette étreinte de l'homme avec sa parole, trouvent. Et je ferai remarquer que "trouver" vient du mot latin tropus, très expressément de ce dont je parle sans cesse: des difficultés de rhétorique. Le mot qui dans les langues romanes désigne "trouver" - au contraire de ce qui se passe dans les langues germaniques où c'est une autre racine qui sert pour cela, il est curieux qu'il soit emprunté au langage de la rhétorique.
Suspendons-nous un instant sur ce moment tiers, du [au] point où le sujet a trouvé. Celui-là nous l'avons tout de suite, il vaut peut-être de s'y arrêter. Dans le fantasme : on bat un enfant qu'est-ce qu'il y a ? ce qui bat, c'est on, c'est tout à fait clair, et Freud y insiste. Il n'y a rien à faire, on lui dit: mais qui bat ? c'est un tel ou un tel ? le sujet est vraiment évasif. Ce n'est qu'après une certaine éla¬
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boration interprétative, quand on aura retrouvé la première phase, qu'on pourra y retrouver une certaine figure ou image paternelle sous cette forme, la forme où le sujet a trouvé son fantasme; en tant que son fantasme sert de support à son désir, à l'accomplissement masturbatoire. À ce moment là, le sujet est parfaitement neutralisé. Il est on. Et quant à ce qui est tant battu, ce n'est pas moins difficile à saisir, c'est multiple: [immer nur Buben], beaucoup d'enfants, des garçons, [nur Mädel] quand il s'agit de la fille, mais pas forcément avec un rapport obligatoire entre le sexe de l'enfant qui fantasme et le sexe de l'image fantasmée.
Les plus grandes variations, les plus grandes incertitudes règnent aussi sur ce thème où nous savons bien que, par quelque côté que ce soit, a ou a' que ce soit i (a) ou a, l'enfant, jusqu'à un certain point, participe puisque c'est lui qui fait le fantasme. Mais enfin, nulle part d'une façon précise, d'une façon non-équi¬voque, d'une façon qui ne soit pas précisément indéfiniment oscillante, l'enfant se situe.
Mais ce sur quoi ici nous aimerions mettre l'accent, c'est sur quelque chose de fort voisin de ce que j'ai appelé tout à l'heure la répartition entre les éléments intra-subjectifs du rêve. D'une part dans le fantasme sadique (celui-ci est dans les fantasmes qu'on peut observer à peu près dans leur plus grande expansion) je demanderai où est l'affect accentué ? l'affect accentué - de même qu'il était dans le rêve porté sur le sujet rêvant cette forme de la douleur- est incontesta¬blement un fantasme sadique, est porté sur l'image fantasmée du partenaire; c'est le partenaire, non pas tellement en tant qu'il soit battu, qu'en tant qu'il va l'être, ou qu'il ne sait même pas comment il va l'être.
Cet élément extraordinaire sur lequel je reviendrai à propos de la phé¬noménologie de l'angoisse, et où déjà je vous indique cette distinction qui est dans le texte de Freud (mais dont naturellement jamais personne n'a fait le moindre état à propos de l'angoisse) entre ces nuances qui séparent la perte pure et simple du sujet dans la nuit de l'indétermination subjective, et ce quelque chose qui est tout différent et qui est déjà avertissement, érection, si l'on peut dire, du sujet devant le danger et qui, comme tel, est articulé par Freud dans Inhi¬bition, symptôme, angoisse, où Freud introduit une distinction encore plus éton¬nante, car elle est tellement subtile, phénoménologique, qu'elle n'est pas facile à traduire en français, entre [abwarten] que j'essayerais de traduire par "subir", "n'en pouvoir mais", "tendre le dos", et [erwarten] qui est "s'attendre à"48.

48.Erwartung, voir G.W. XIV, p. 197 sv., I.S.A., p. 94-98. La traduction française ne restitue pas la subtilité développée par Lacan.
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C'est dans ce registre, dans cette gamme que se situe, dans le fantasme sadique, l'affect accentué et pour autant qu'il est attaché à l'autre, au partenaire, à celui qui est en face, dans l'occasion a.
En fin de compte où est-il ce sujet qui dans cette occasion, est en proie à quelque chose qui lui manque justement pour savoir où il est ? Il serait facile de dire qu'il est entre les deux. J'irai plus loin, je dirai qu'en fin de compte le sujet l'est tellement, vraiment entre les deux, que s'il y a quelque chose ici à quoi il soit identique, ou qu'il illustre d'une façon exemplaire, c'est le rôle de ce avec quoi on frappe, c'est le rôle de l'instrument. C'est à l'instrument qu'il est ici en fin de compte identique, puisque l'instrument ici nous révèle - et toujours à notre stupeur, et toujours a la plus grande raison de nous étonner, sauf à ce que nous ne voulions pas voir - qu'il intervient très fréquemment comme le per¬sonnage essentiel dans ce que nous essayons d'articuler de la structure imagi¬naire du désir.
Et c'est bien là ce qui est le plus paradoxal, le plus avertissant pour nous. C'est qu'en somme c'est sous ce signifiant, ici tout à fait dévoilé dans sa nature de signifiant, que le sujet vient à s'abolir en tant qu'il se saisit en cette occasion dans son être essentiel, s'il est vrai qu'avec Spinoza nous puissions dire que cet être essentiel, c'est son désir.
Et en effet, c'est à ce même carrefour que nous sommes amenés chaque fois que se pose pour nous la problématique sexuelle. Si le point de pivot d'où nous somme partis il y a deux ans, qui était justement celui de la phase phallique chez la femme, est constitué par ce point de relais où Jones revient toujours au cours de sa discussion, pour en repartir, pour l'élaborer, pour vraiment le [...], le texte de Jones sur ce sujet a la valeur d'une élaboration analytique: le point central c'est ce rapport de la haine de la mère avec le désir du phallus, c'est de là que Freud est parti. C'est autour de cela qu'il fait partir le caractère vraiment fonda¬mental, génétique, de l'exigence phallique, au débouché de l'œdipe chez le gar¬çon, dans l'entrée de l'œdipe pour la femme. C'est ce point de connexion: haine de la mère, désir du phallus, ce qui est le sens propre de ce Penisneid.
Or Jones, à juste titre, souligne les ambiguïtés qui sont rencontrées chaque fois que nous nous en servons. Or, si c'est le désir d'avoir un pénis à l'égard d'un autre, (c'est-à-dire une rivalité) il faut quand même qu'il se présente sous un aspect ambigu qui nous montre bien que c'est au-delà qu'on doit chercher son sens. Le désir du phallus, cela veut dire désir médiatisé par le médiatisant-phal¬lus, rôle essentiel que joue le phallus dans la matérialisation [médiatisation] du désir.
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Ceci nous amène à poser-pour introduire ce que nous aurons à développer ultérieurement dans notre analyse de la construction du fantasme, à ce carrefour qui est celui-ci - que le problème en fin de compte est de savoir comment va pouvoir être soutenu ce rapport du signifiant phallus dans l'expérience imagi¬naire qui est la sienne, pour autant qu'elle est profondément structurée par les formes narcissiques qui règlent ses relations avec son semblable comme tel. C'est entre $, sujet parlant, et a, c'est à savoir à cet autre que le sujet parle en lui-même. a c'est donc à cela que nous l'avons identifié aujourd'hui. C'est l'autre imaginaire, c'est ce que le sujet a en lui-même comme "pulsion", au sens où le mot pulsion est mis entre guillemets, où ce n'est pas la pulsion encore élaborée, prise dans la dialectique signifiante, où c'est la pulsion dans son caractère pri-mitif où la pulsion représente telle ou telle manifestation du besoin chez le sujet.
Image de l'autre, à savoir ce dans quoi - par l'intermédiaire de la réflexion spéculaire du sujet à situer ses besoins - est à l'horizon quelque chose d'autre, à savoir ce que j'ai d'abord appelé la première identification à l'autre, au sens radical, l'identification aux insignes de l'autre, à savoir signifiant grand I sur a.
Je vais donner un schéma que reconnaîtrons ceux qui ont suivi la première année de mon séminaire: nous avons parlé du narcissisme. J'ai donné le schéma du miroir parabolique grâce auquel on peut faire apparaître sur un plateau, dans un vase, l'image d'une fleur cachée, soit éclairée par en dessous, soit du plateau et qui, grâce à la propriété des rayons sphériques, vient se projeter, se profiler ici en image réelle -je veux dire produire un instant l'illusion qu'il y a dans le vase précisément cette fleur.
Cela peut paraître mystérieux de voir qu'on peut imaginer qu'il faut avoir ici un petit écran pour accueillir cette image dans l'espace; il n'en est rien. J'ai fait remarquer que cette illusion, à savoir la vue du dressage dans l'air de cette image réelle, ne s'aperçoit que d'un certain champ de l'espace, qui est précisément déterminé par le diamètre du miroir sphérique, repéré par rapport au centre du miroir sphérique. C'est-à-dire que si le miroir est étroit, il faudra bien entendu se mettre dans un champ où les rayons qui sont réfléchis du miroir viennent recroiser son centre, et par conséquent dans un certain épanouissement d'une zone dans l'espace, pour voir l'image 49.
L'astuce de ma petite explication, dans le temps, était celle-ci: si quelqu'un veut voir cette image se produire, fantasmatique, à l'intérieur du pot - ou un peu de côté, qu'importe -, la voir se produire quelque part dans l'espace où il

49. LACAN J., Séminaire 1. Les Écrits techniques de Freud, Paris, 1975, Seuil. p. 143.
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y a déjà un objet réel, et si cet observateur se trouve là, il pourra se servir du miroir [plan]. S'il est dans une position symétrique par rapport au miroir, la position virtuelle de celui qui est devant le miroir sera, dans cette inclinaison-là du miroir, de venir se situer à l'intérieur du cône de visibilité de l'image qui est à se produire ici.
Cela veut dire qu'il verra l'image de la fleur justement dans ce miroir [plan], au point symétrique. En d'autres termes ce qui se produit, si le rayon lumineux qui se réfléchit vers l'observateur est strictement symétrique de la réflexion visuelle, - de ce qui se passe de l'autre côté - c'est parce que le sujet virtuelle¬ment aura pris la place de ce qui est de l'autre côté du miroir [plan], qu'il verra dans ce miroir [plan] le vase - ce à quoi on peut s'attendre puisqu'il est là - et d'autre part l'image réelle, telle qu'elle se produit à la place où il ne peut pas la voir.
Le rapport, l'inter-jeu entre les différents éléments imaginaires et les éléments d'identification symbolique du sujet peuvent être d'une certaine façon imagés dans cet appareil optique, d'une façon que je ne crois pas non-traditionnelle puisque Freud l'a formulé quelque part dans sa Traumdeutung. Il donne quelque part le schéma des lentilles successives dans lesquelles se réfracte le pas¬sage progressif de l'inconscient au préconscient qu'il cherchait dans des réfé¬rences analogues - optiques, dit-il précisément.
Elles représentent effectivement ce quelque chose qui, dans le fantasme, essaye de rejoindre sa place dans le symbolique. Ceci par conséquent fait de $ autre chose qu'un oeil, ce n'est qu'une métaphore. S'il désigne qu'il veut rejoindre sa place dans le symbolique, c'est d'une façon spéculaire, à savoir par rapport à l'Autre qui, ici, est le grand A. Ce miroir n'est qu'un miroir symbo¬lique, il ne s'agit pas du miroir devant lequel le petit enfant s'agite.
Cela veut dire que dans une certaine réflexion qui est faite avec l'aide des mots dans le premier apprentissage du langage, le sujet apprend à régler quelque part, à la bonne distance, les insignes où il s'identifie, à savoir quelque chose qui donne de 1'autre côté, qui lui correspond dans ces premières identifications du moi. Et c'est à l'intérieur de ça - pour autant qu'il y a déjà quelque chose à la fois de préformé, d'ouvert au morcellement, mais qui n'entre que dans ce jeu de morcellement pour autant que le symbolique existe et lui en ouvre le champ - c'est à l'intérieur de cela que va se produire cette relation imaginaire dans laquelle e sujet se trouvera pris, et qui, je l'indique, fait que dans a relation érotique à l'autre, si achevée, si poussée qu'on la suppose, il y aura toujours une point de réduction que vous pouvez saisir comme des extrapolations de l'épure - 139 -

érotique entre les sujets. C'est qu'il y a transformation de ce rapport premier de a à a', i (a), de ce rapport foncièrement spéculaire qui règle les rapports du sujet avec l'autre. Il y a transformation de cela, et une répartition entre d'une part, l'ensemble des éléments morcellaires du corps, et ce à quoi nous avons affaire pour autant que nous sommes la marionnette, et pour autant que notre parte¬naire l'est, la marionnette. Mais la marionnette il ne lui manque qu'une chose-Je phallus. Le phallus est occupé ai leurs, à la fonction signifiante. C'est pourquoi ï1 y a toujours, je ne dis pas au sein des [...... ] qui s'opposent toujours, mais qui peuvent être retrouvés à n'importe quel moment de la [...... ] interprétative de la situation.
Le sujet, en tant qu'il s'identifie au phallus en face de l'autre se morcelle en tant que lui-même, en présence de quelque chose qui est le phallus. Et pour mettre les points sur les i je dirai qu'entre l'homme et la femme, je vous prie de vous arrêter à ceci que dans le rapport, fut-il le plus amoureux entre un homme et une femme, pour autant même que le désir prend [...... ], le désir se trouve au¬-delà de la relation amoureuse de la part de l'homme. J'entends pour autant que la femme symbolise le phallus, que l'homme y retrouve le complément de son être; c'est la forme, si je puis dire, idéale.
C'est justement dans la mesure où l'homme, dans l'amour, est véritablement aliéné à ce phallus, objet de son désir qui réduit pourtant dans l'acte érotique la femme à être un objet imaginaire, que cette forme du désir sera réalisée. Et c'est bien pour cela qu'est maintenue, au sein même de la relation amoureuse la plus profonde, la plus intime, cette duplicité de l'objet sur laquelle j'ai tant de fois insisté à propos de la fameuse relation génitale. Je reviens à l'idée que justement si la relation amoureuse est ici achevée, c'est pour autant que l'autre donnera ce qu'il n'a pas, et qui est la définition même de l'amour.
De l'autre côté le rapport de la femme à l'homme, que chacun se plait à croire beaucoup plus monogamique, est quelque chose qui ne présente pas moins la même ambiguïté, à ceci près que ce que la femme trouve dans l'homme, c'est le phallus réel, et donc son désir y trouve, comme toujours, sa satisfaction. Effectivement elle se trouve en posture d'y voir une relation de jouissance satis¬faisante.
Mais justement c'est dans la mesure où la satisfaction du désir se produit sur le plan réel que ce que la femme effectivement aime, et non pas désire, c'est cet être qui, lui, est au-delà de la rencontre du désir et qui est justement l'autre, à savoir l'homme en tant qu'il est privé du phallus, en tant précisément que par sa nature d'être achevé, d'être parlant, il est châtré.

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Leçon 8 14 janvier 1959


Puisque nous avons beaucoup parlé les dernières fois du désir, nous allons commencer d'aborder la ques¬tion de l'interprétation. Le graphe doit nous servir à quelque chose50.
Ce que je vais vous dire aujourd'hui sur un exemple, à savoir sur l'in¬terprétation d'un rêve, je veux l'intro¬duire par quelques remarques sur ce qui résulte des indications que nous donne Freud précisément sur l'inter¬prétation du rêve.
Voici en effet à peu près le sens de la remarque de Freud que je vise actuel¬lement, c'est dans le chapitre VI où il s'intéresse au sentiment intellectuel regardant le rêve5l. Par exemple au moment où le sujet rapporte un rêve, il a le sentiment qu'il y manque quelque chose qu'il a oublié, ou que

50. Schéma donné tel quel en début de leçon dans la retranscription de la sténotypie. 51."Die intellektuellen Leistungen ira Traum" in Traumdeutung, G.W. 11-111, chap. v1, § G. "Absurde Traüme", p. 428.
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quelque chose est ambigu, douteux, incertain. Dans tous ces cas, nous dit Freud, ce qui est dénoncé par le sujet à propos du rêve, concernant son incertitude, sa mise en doute, son ambiguïté - à savoir "c'est ou ceci ou cela", "je ne me sou¬viens plus", "je ne peux plus dire" - même son degré de réalité, c'est-à-dire le degré de réalité avec lequel il a été vu, soit que ce fut quelque chose qui s'affirme dans le rêve avec un tel degré de réalité que le sujet le remarque, ou au contraire que ce fut un rêve [...], tout ceci nous dit Freud, dans tous ces cas, doit être pris pour énonçant ce que Freud appelle « une des pensées latentes du rêve ».
Ce qui en somme est dit par le sujet en note marginale concernant le texte du rêve, à savoir tous les accents de tonalité, ce qui dans une musique s'accompagne d'annotations comme allegro, crescendo, decrescendo, tout cela fait partie du texte du rêve. je ne pense pas que pour le plus grand nombre d'entre vous que je suppose avoir déjà pris connaissance de la Traumdeutung, de la technique, ceci soit nouveau. C'est là quelque chose de vraiment fondamental pour ce qui est de l'interprétation d'un rêve. je ne fais donc que le rappeler car je n'ai pas le temps d'en donner des exemples qui sont dans Freud, et je vous renvoie au texte de la Traumdeutung. Vous verrez l'usage que fait Freud de ce rappel essentiel.
Il interprète le rêve en intégrant le sentiment de doute, par exemple, qu'il y a dans ce rêve au moment où le sujet le raconte, comme un des éléments du rêve sans lequel le rêve ne saurait être interprété.
Nous partons donc de l'interprétation freudienne, et nous nous posons la question de savoir ce que ceci comporte d'implication. Il ne suffit pas d'accepter ce fait, ou cette règle de conduite, comme devant être reçue religieusement comme l'ont fait bien des disciples de Freud, sans chercher à voir plus loin, fai¬sant confiance à l'inconscient en quelque sorte. Qu'est-ce que cela implique que Freud nous dise, ce n'est pas seulement la tension de votre inconscient qui est là au moment où votre rappel du rêve se dérobe, ou au contraire se met sous une certaine rubrique, sous un certain accent. Il dit: « ceci fait partie des pensées latentes du rêve lui même ». C'est donc ici que, ce que nous sommes convenus d'appeler le graphe nous permet de préciser, d'articuler d'une façon plus évi¬dente, plus certaine ce dont il s'agit quand Freud nous donne une telle règle de conduite dans l'interprétation du rêve.
Voilà en effet ce que nous pouvons dire. Que faisons nous quand nous com¬muniquons un rêve, que ce soit dans ou hors l'analyse ? (on n'a pas attendu l'analyse pour que nous puissions donner de l'énonciation d'un rêve une for¬mule qui la spécifie dans l'ensemble des énonciations possibles comme ayant une certaine structure par rapport au sujet). Dans ce que nous pouvons, dans un - 142 -

discours, apporter comme énoncés événementiels, nous pouvons légitimement distinguer ceci que, parmi ces énoncés concernant des événements, il y en a qui ont une valeur tout à fait digne d'être distinguée au regard du registre signifiant. Ce sont les énoncés que nous pouvons mettre sous cette rubrique générale d'être du discours indirect; ce sont les énoncés concernant les énonciations d'autres sujets; c'est ce qui est rapport des articulations signifiantes de quelqu'un d'autre. Et beaucoup de choses s'introduisent par là, y compris d'autres énoncés, c'est-¬à-dire le ouï-dire: "on m'a raconté...", "un tel a attesté que ceci s'est passé...", "tel ou tel...". Ce qui est la forme, ou une des formes les plus fondamentales du discours universel, la plupart des choses dont nous avons nous-mêmes à rendre compte faisant partie de ce que nous avons recueilli de la tradition des autres. Disons donc un rapport d'énoncé pur et simple, factuel, que nous prenons à notre compte et, d'autre part, ceci comportant d'une façon latente la dimension de l'énonciation qui n'est pas forcément mise en évidence, mais qui le devient dès lors qu'il s'agit de rapporter l'énoncé de quelqu'un d'autre. Ce peut être aussi bien du nôtre qu'il s'agit. Nous pouvons dire que nous avons dit telle chose, que nous avons porté témoignage devant tel autre, et nous pouvons même nous faire l'énonciation que l'énoncé que nous avons fait est complètement faux. Nous pouvons témoigner que nous avons menti.
Une de ces possibilités est celle qui retient notre attention à l'instant. Qu'est¬-ce que nous faisons dans l'énonciation d'un rêve ? Nous faisons quelque chose qui n'est pas unique de sa classe, tout au moins dans la façon que nous allons avoir de la définir maintenant. Car d'une façon dont il est intéressant de souli¬gner que c'est la façon spontanée qu'on a vis à vis d'un rêve, avant que nous soyons entrés dans la querelle des sages - à savoir le rêve n'a aucune significa¬tion, c'est un produit de décomposition de l'activité psychique, qui est la posi¬tion dite scientifique qui a été tenue pendant une assez courte période de l'histoire - Freud faisait remarquer lui-même qu'il ne faisait que rejoindre la tradition. C'est déjà une chose considérable que ce que nous avons avancé à l'instant, à savoir que la tradition n'a jamais été sans poser, à tout le moins concernant le rêve, un point d'interrogation quant à sa signification.
En d'autres termes, ce que nous énonçons en produisant l'énoncé du rêve, c'est quelque chose à quoi est donné - dans la forme même sous laquelle nous la produisons à partir du moment où nous racontons notre rêve à quelqu'un d'autre - ce point d'interrogation qui n'est pas n'importe lequel, qui suppose que quelque chose est sous ce rêve, dont ce rêve est le signifiant. Je veux dire, nous pouvons écrire ceci dans notre formalisation, qu'il s'agit d'une énonciation - 143 -

d'un [énoncé], qui a lui-même un indice d'énonciation, qui est supposé lui-même prendre valeur, bien entendu non pas factuelle, événementielle.
Il faut que nous y ajoutions un accent supplémentaire pour raconter cela d'une façon et dans une dimension purement descriptive. L'attitude qui reste spontanée, l'attitude traditionnelle, tellement ambiguë du petit enfant qui com¬mence à vous raconter ses rêves, qui vous dit: "cette nuit j'ai rêvé". Si l'on observe les choses, tout se passe comme si, à quelque moment, avait été décou-verte à l'enfant la possibilité qu'il a d'exprimer ces choses-là, et c'est au point que très fréquemment on ne peut pas vraiment savoir, à l'âge où commence cette activité confidentielle de l'enfant concernant ses rêves, si après tout ce qu'il vous raconte est vraiment bien quelque chose qu'il a rêvé ou quelque chose qu'il vous apporte parce qu'il sait qu'on rêve et qu'on peut raconter des rêves.
Ces rêves de l'enfant ont ce caractère d'être à la limite de l'affabulation, comme le contact avec un enfant le fait sentir. Mais justement, si l'enfant le pro¬duit ainsi et le raconte ainsi, c'est avec le caractère de ce petit e indice d'énon¬ciation E(e). Quelque chose est au-delà. Avec cela justement il joue avec vous le jeu d'une question, d'une fascination. Et pour tout dire, la formule de toute espèce de rapport concernant le rêve, qu'elle soit intra ou extra-analytique étant celle-ci E(e), ce que nous dirons être la formule générale de quelque chose qui, donc, n'est pas particulier au rêve, est celle de l'énigme.
À partir de là, que signifie ce que Freud veut dire ? Voyons-le sur notre petit graphe qui se propose comme ceci à l'occasion, à savoir que si nous supposons que la production du rêve... Pour voir comment nous allons nous servir de ce graphe pour y projeter les différents éléments de cette formalisation. Il peut y avoir plusieurs façons. L'intérêt structural du graphe, c'est que c'est une struc¬ture qui nous permet de repérer le rapport du sujet avec le signifiant, pour autant que nécessairement, dès que le sujet est pris dans le signifiant - et il est essen¬tiel qu'il y soit pris, c'est ce qui le définit, c'est le rapport de l'individu avec le signifiant, une structure. Et un réseau à ce moment s'impose qui reste en quelque sorte toujours fondamental.
Tâchons ici de voir comment nous pouvons répartir les diverses fonctions intéressées dans l'énonciation du rêve dans ledit graphe dans ce cas. Ce dont il s'agit, le point pivot, l'énoncé je dirai total, le rêve - dans ce fait que création spontanée, il se présente comme quelque chose qui dans son premier aspect a un caractère de relative totalité -il est le fait d'un certain bloc. On dit: "j'ai fait un rêve", on le distingue de l'autre rêve qui a suivi et qui n'est pas le même. Il a le caractère de ce discours, il se réfléchit en tant que rien n'y fait apparaître, au - 144 -

moment où nous le faisons, ce morcellement, cette décomposition du signifiant sur laquelle nous avons toutes sortes d'indices rétroactifs que ce morcellement est là incident dans la fonction de tout discours. Mais le discours, pour autant que le sujet s'y tienne, suspend à chaque instant notre choix au moment de pous¬ser un discours, sans cela notre façon de communiquer aurait quelque chose d'autrement ardu.
Ce rêve il nous est donné comme un tout. C'est cet énoncé qui se produit, si je puis dire, au niveau inférieur du graphe. C'est une chaîne signifiante qui se présente sous cette forme d'autant plus globale qu'elle est fermée, qu'elle se pré¬sente justement sous la forme habituelle du langage, qu'elle est quelque chose sur quoi le sujet a à faire un rapport, une énonciation, à se situer par rapport à elle, à vous le faire passer justement avec tous ses accents, qu'il a à y mettre le plus ou moins d'adhésion à ce qu'il vous raconte. C'est-à-dire qu'en somme c'est au niveau du discours pour l'autre, qui est aussi le discours où le sujet l'assume, ce rêve, que va se produire ce quelque chose qui accompagne le rêve et le commente en quelque sorte de sa positon plus ou moins assumée par le sujet. C'est-à-dire qu'ici, pendant le récit de ce qui s'est passé, il se présente déjà lui-même à l'intérieur de cela comme l'énoncé du rêve. C'est ici, dans le discours où le sujet l'assume pour vous à qui il le raconte, que nous allons voir se produire ces différents éléments, ces différentes accentuations qui sont toujours des accentuations de plus ou moins d'assomption par le sujet. Il me semble, il m'est apparu que ceci s'est passé à ce moment-là.
À ce moment-là tout s'est passé comme si tel sujet était en même temps tel autre, ou se transformait en tel autre. C'est ce que j'ai appelé tout à l'heure ses accents; ces divers modes d'assomption du vécu du rêve par le sujet se situent ici dans la ligne qui est celle du je de l'énonciation, pour autant que justement vis à vis de cet événement psychique, il l'assume plus ou moins dans son énon¬ciation.
Qu'est-ce à dire, sinon que ce que nous avons là, c'est justement ce qui dans notre graphe, se présente sous la forme de la ligne morcelée, discontinue, qu'il vous indique comme étant la caractéristique de ce qui s'articule au niveau de l'énonciation en tant que ceci intéresse le signifiant. Car, remarquez ceci, s'il est vrai que ce qui justifie la ligne inférieure, celle sur laquelle à chaque occasion nous avons placé cette rétroaction du code sur le message qui à chaque instant donne à la phrase son sens, cette unité phrastique est d'ampleur diverse: à la fin d'un long discours, à la fin de mon séminaire ou a la fin de mes séminaires, il y a quelque chose qui boucle rétroactivement le sens de ce que je vous ai énoncé - 145 -

auparavant, mais jusqu'à un certain point, de chacune des parties de mon dis¬cours, chacun des paragraphes, il y a quelque chose qui se forme. Il s'agit de savoir à quel degré le plus réduit il faut nous arrêter pour que cet effet que nous appelons l'effet de signification en tant qu'il est quelque chose d'essentiellement nouveau, qui va au-delà de ce qu'on appelle les emplois du signifiant, constitue une phrase, constitue justement cette création de signification faite dans le langage.
Où cela s'arrête ? Cela s'arrête évidemment à la plus petite unité qui soit et qui est la phrase, justement à cette unité qui dans l'occasion se présente là d'une façon tout à fait claire dans le rapport du rêve sous la forme de ceci que le sujet assume ou n'assume pas, ou croit ou ne croit pas, ou rapporte quelque chose, ou doute de ce qu'il nous raconte. Ce que je veux dire dans l'occasion, c'est que cette ligne, ou boucle de l'énonciation, elle se fait sur des fragments de phrases qui peuvent être plus courts que l'ensemble de ce qui est raconté. Le rêve, à pro¬pos de telle ou telle partie du rêve, vous apporte une assomption par le sujet, une prise énonciative d'une portée plus courte que l'ensemble du rêve. En d'autres termes, elle introduit une possibilité de fragmentation d'ampleur beaucoup plus courte au niveau supérieur qu'au niveau inférieur.
Ceci nous met sur la voie de ce qu'implique Freud en disant que cet accent d'assomption par le sujet fait partie des pensées latentes du rêve. C'est nous dire que c'est au niveau de l'énonciation et pour autant qu'elle implique cette forme de mise en valeur du signifiant qui est impliqué par l'association libre; c'est à savoir que si la chaîne signifiante a deux aspects :
-celui qui est l'unité de son sens, la signification phrastique, le monoli¬thisme de la phrase, l'holophrasisme ou plus exactement à savoir qu'une phrase peut être prise comme ayant un sens unique, comme étant quelque chose qui forme un signifiant, mettons transitoire, mais qui, le temps qu'il existe, tient à lui tout seul comme tel;
-et l'autre face du signifiant, qu'on appelle association libre, comporte que [pour] chacun des éléments de cette phrase et aussi loin qu'on peut aller dans la décomposition, s'arrêtant strictement à l'élément phonétique, quelque chose peut intervenir qui, faisant sauter un de ces signifiants, y implante à la place un autre signifiant qui le supplante. Et c'est là-dedans que git la propriété du signifiant c'est quelque chose qui se rapporte à ce côté-là du vouloir du sujet. Quelque chose, une incidente, à chaque instant le recroise, qui implique - sans que le sujet le sache et d'une façon pour lui inconsciente - que dans ce discours même, dirigé au-delà de son intention, quelque chose dans le choix de ces éléments - 146 -

intervient dont nous voyons émerger à la surface les effets, sous la forme par exemple la plus élémentaire du lapsus phonématique: qu'il s'agisse d'une syllabe changée dans un mot, qui montre là la présence d'une autre chaîne signifiante qui peut venir se recouper avec la première et enter, implanter un autre sens.
Ceci nous est indiqué par Freud: de qui, au niveau de l'énonciation, au niveau en apparence donc le plus élaboré de l'assomption du sujet (au point où le je se pose comme conscient par rapport à, nous ne dirons pas sa propre production puisque justement l'énigme reste entière) de qui est cet énoncé dont on parle ? Le sujet ne tranche pas. S'il dit "j'ai rêvé", c'est avec une connotation et un accent propre qui fait que celui qui a rêvé, est tout de même quelque chose qui, par rap¬port à lui, se présente comme problématique. Le sujet de cette énonciation contenue dans l'énoncé dont-il s'agit et avec un point d'interrogation, a long¬temps été considéré comme étant « le Dieu », avant de devenir le « lui-même » du sujet (c'est à peu près avec Aristote).
Pour revenir à cet au-delà du sujet qu'est l'inconscient freudien, toute une oscillation, toute une vacillation se produit qui ne le laisse pas moins dans une permanente question de son altérité. Et ce que, de cela, le sujet reprend ensuite est de la même nature morcelante, a la même valeur d'élément signifiant que ce qui se produit dans le phénomène spontané de substitution, de dérangement du signifiant, qui est ce que Freud nous montre d'autre part être la voie normale pour déchiffrer le sens du rêve. En d'autres termes, le morcellement qui se pro¬duit au niveau de l'énonciation - en tant que l'énonciation est assomption du rêve par le sujet - est quelque chose dont Freud nous dit qu'elle est sur le même plan et de la même nature que ceci, dont le reste de la doctrine nous montre que c'est la voie de l'interprétation du rêve, à savoir la décomposition signifiante maximale, l'épellement des éléments signifiants pour autant que c'est dans cet épellement que va résider la mise en valeur des possibilités du rêve; c'est-à-dire de ces entrecroisements, de ces intervalles qu'il laisse et qui n'apparaissent que pour autant que la chaîne signifiante est mise en rapport, est recoupée, entre¬croisée par toutes les autres chaînes qui, à propos de chacun des éléments du rêve peuvent s'entrecroiser, s'entremêler avec la première.
En d'autres termes, c'est pour autant, et d'une façon plus exemplaire à pro¬pos du rêve que par rapport à n'importe quel autre discours, c'est pour autant que dans le discours du sujet, dans le discours actuel, nous faisons vaciller, nous laissons se décrocher de la signification actuelle ce qui est intéressé de signifiant dans cette énonciation; c'est dans cette voie que nous nous approchons de ce qui chez le sujet est appelé, dans la doctrine freudienne, "inconscient".
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C'est dans la mesure où le signifiant est intéressé, c'est dans les possibilités de rupture, dans les points de rupture de cet inconscient que gît ce sur la piste de quoi nous sommes, ce que nous sommes là pour rechercher, c'est à savoir ce qui s'est passé d'essentiel dans le sujet qui maintient certains signifiants dans le refoulement. Et ce quelque chose va nous permettre d'aller sur la voie précisé¬ment de son désir, à savoir de ce quelque chose du sujet qui, dans cette prise par le réseau signifiant est maintenu, doit pour ainsi dire, pour être révélé, passer à travers ces mailles, est soumis à ce filtrage, à ce criblage du signifiant, et est, ce que nous avons pour but de restituer et de restaurer dans le discours du sujet.
Comment pouvons-nous le faire ? Que signifie que nous puissions le faire ? je vous l'ai dit, le désir est essentiellement lié par la doctrine, par la pratique, par l'expérience freudienne, dans cette position: il est exclu, énigmatique, ou il se pose par rapport au sujet être essentiellement lié à l'existence du signi¬fiant, refoulé comme tel, et sa restitution, sa restauration est liée au retour de ces signifiants.
Mais ce n'est pas dire que la restitution de ces signifiants énonce purement et simplement le désir. Autre chose est ce qui s'articule dans ces signifiants refou¬lés et qui est toujours une demande, autre chose est le désir, pour autant que le désir est quelque chose par quoi le sujet se situe, du fait de l'existence du dis¬cours, par rapport à cette demande. Ce n'est pas de ce qu'il demande qu'il s'agit, c'est de ce qu'il est en fonction de cette demande et ce qu'il est dans la mesure où la demande est refoulée, est masquée, et c'est cela qui s'exprime d'une façon fermée dans le fantasme de son désir, c'est son rapport à un être dont il ne serait pas question s'il n'y avait pas la demande, le discours qui est fondamentalement le langage, mais dont il commence à être question à partir du moment où le lan¬gage introduit cette dimension de l'être et en même temps la lui dérobe. La res¬titution du sens du fantasme, c'est-à-dire de quelque chose d'imaginaire, vient entre les deux lignes, entre l'énoncé de l'intention du sujet et ce quelque chose que d'une façon décomposée il lie, cette intention profondément morcelée, frag¬mentée, réfractée par la langue. Entre les deux est ce fantasme où d'habitude il suspend son rapport à l'être.
Mais ce fantasme est toujours énigmatique, plus que n'importe quoi d'autre. Et que veut-il ? Ceci, que nous l'interprétions! Interpréter le désir, c'est resti¬tuer ceci auquel le sujet ne peut pas accéder à lui tout seul, à savoir l'affect qui désigne, au niveau de ce désir qui est le sien - je parle du désir précis qui inter¬vient dans tel ou tel incident de la vie du sujet, du désir masochiste, du désir-sui¬cide, du désir oblatif à l'occasion. Il s'agit que ceci, qui se produit sous cette - 148 -

forme fermée pour le sujet, en reprenant sa place, son sens par rapport au dis¬cours masqué qui est intéressé dans ce désir, reprenne son sens par rapport à l'être, confronte le sujet par rapport à l'être, reprenne son sens véritable, celui qui est par exemple défini par ce que j'appellerai les affects positionnels par rap¬port à l'être. C'est cela que nous appelons amour, haine ou ignorance essentiel¬lement, et bien d'autres termes encore dont i aura que nous fassions le tour et le catalogue. Pour autant que ce qu'on appelle l'affect n'est pas ce quelque chose de purement et simplement opaque et fermé qui serait une sorte d'au-delà du discours, une espèce d'ensemble, de noyau vécu dont on ne saurait pas de quel ciel il nous tombe, mais pour autant que l'affect est très précisément et toujours quelque chose qui se connote dans une certaine position du sujet par rapport à l'être. je veux dire par rapport à l'être en tant que ce qui se propose à lui dans sa dimension fondamentale est symbolique, ou bien qu'au contraire, à l'intérieur de ce symbolique, il représente une irruption du réel, cette fois fort dérangeante.
Et il est fort difficile de ne pas s'apercevoir qu'un affect fondamental comme celui de la colère n'est pas autre chose que cela: le réel qui arrive au moment où nous avons fait une fort belle trame symbolique, ou ut va fort bien, l'ordre, la loi, notre mérite et notre bon vouloir... On s'aperçoit tout d'un coup que les chevilles ne rentrent pas dans les petits trous! C'est cela, l'origine de l'affect de la colère: tout se présente bien pour le pont de bateaux au Bosphore52 mais il y a une tempête, qui fait battre la mer. Toute colère, c'est faire battre la mer!
Et puis aussi bien, c'est quelque chose qui se rapporte à l'intrusion du désir lui-même et qui est aussi quelque chose qui détermine une forme d'affect sur laquelle nous reviendrons. Mais l'affect est essentiellement et comme tel, au moins pour toute une catégorie fondamentale d'affects, connotation caractéris¬tique d'une position du sujet, d'une position qui se situe (si nous voyons essen¬tiellement les positions possibles) dans cette mise en jeu, mise en travail, mise en oeuvre de lui-même par rapport aux lignes nécessaires que lui impose comme tel son enveloppement dans le signifiant.
Voyons maintenant un exemple. Cet exemple, je l'ai pris dans la postérité de Freud. Il nous permet de bien articuler ce qu'est le [désir dans] l'analyse. Et pour procéder d'une façon qui ne laisse pas place à un choix plus spécialement arbi¬traire, j'ai pris le chapitre V de Dream Analysis53 de Ella Sharpe, où l'auteur

52. HÉRODOTE, L'Enquête VII, 34-35 (trad. A. Barguet), Paris, 1964, La Pléiade, Gallimard. 53. SHARPE FREEMAN E., Dream Analysis (1937), London, 1978, The Hogarth Press and the Institute of Psycho-analysis.
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prend comme exemple l'analyse d'un rêve simple - je veux dire d'un rêve qu'elle prend comme tel en poussant autant que possible jusqu'au bout son ana¬lyse. Vous entendez bien que dans les chapitres précédents, elle a montré un cer¬tain nombre de perspectives, de lois, de mécanismes, par exemple l'incidence du rêve dans la pratique analytique, ou même plus loin, les problèmes posés par l'analyse du rêve ou de ce qui se passe dans les rêves des personnes analysées. Ce qui fait le point pivot de ce livre, c'est justement le chapitre où elle nous donne un exemple singulier d'un rêve exemplaire dans lequel elle met en jeu, en oeuvre, elle illustre tout ce qu'elle peut avoir d'autre part à nous produire concernant la façon dont la pratique analytique nous montre que nous devons être effective¬ment guidés dans l'analyse d'un rêve - et nommément ceci d'essentiel qui est ce que le praticien apporte de nouveau après la Traumdeutung, qu'un rêve n'est pas simplement quelque chose qui s'est révélé avoir une signifiance (c'est la Traumdeutung) mais quelque chose qui, dans la communication analytique, dans le dialogue analytique, vient jouer son rôle actuel, non pas à tel moment de l'analyse comme à tel autre, et que justement le rêve vient d'une façon active, déterminée, accompagner le discours analytique pour l'éclairer, pour prolonger ses cheminements, que le rêve est un rêve en fin de compte fait non seulement pour l'analyse mais souvent pour l'analyste.
Le rêve, à l'intérieur de l'analyse, se trouve en somme porteur d'un message. L'auteur en question ne recule pas, pas plus que les auteurs qui ont depuis eu à parler de l'analyse des rêves. Il s'agit seulement de savoir quelle pensée, quel accent nous lui donnerons. Et, vous le savez, j'ai attiré l'attention là-dessus dans mon rapport de Royaumont, ce n'est pas la moindre question que pose la ques¬tion de la pensée à l'égard du rêve, que certains auteurs croient pouvoir s'en détourner pour autant qu'ils y voient quelque chose comme une activité.
Du moins assurément, c'est quelque chose... je veux dire que le fait en effet que le rêve se présente comme une matière à discours, comme matière à élabo¬ration discursive est quelque chose que, si nous ne nous apercevons pas que l'inconscient n'est point ailleurs que dans les latences, non pas de je ne sais quelle besace psychique où il serait à l'état inconstitué, mais bel et bien, en tant qu'inconscient, en deçà ou - c'est une autre question - immanent à la formu¬lation du sujet, au discours de lui-même, à son énonciation, nous verrons com¬ment il est bel et bien légitime de prendre le rêve, comme il a toujours été considéré, pour "la voie royale" de l'inconscient.
Voici donc comment les choses se présentent dans ce rêve que nous présente l'auteur. je vais commencer par lire le rêve lui-même, je vais montrer la façon - 150 -

dont les problèmes se posent à son propos. Elle nous donne d'abord un bref avertissement sur le sujet, dont nous aurons à faire grand cas. Tout le chapitre devra d'ailleurs être revu, critiqué, pour nous permettre de saisir comment ce qu'elle nous énonce est à la fois, mieux que dans tout autre registre, applicable sur les repères qui sont les nôtres - et en même temps, comment ces repères peut-être pourraient nous permettre de mieux nous orienter.
Le patient arrive à sa séance ce jour-là dans certaines conditions que je rap¬pellerai tout à l'heure. C'est seulement après certaines associations dont vous verrez qu'elles sont extrêmement importantes, qu'il se rappelle: « ceci me rap¬pelle... » - je reviendrai sur ces associations naturelles.
« Je ne sais pourquoi, je viens justement de penser, dit-il, à mon rêve de la nuit dernière. C'était un rêve terrible, tremendous 54. J'ai dû rêver pendant des éternités [...] ; je ne vais pas vous embêter avec cela pour la bonne raison que je ne m'en souviens plus. Mais c'était un rêve très excitant, plein d'inci¬dents et plein d'intérêt. Je me suis réveillé chaud et transpirant... »
Il dit qu'il ne se souvient pas de cette infinité de rêve, de cette mer de rêve, mais ce qui surgit c'est cela, [c'est] une scène assez courte qu'il va nous raconter.
« J'ai rêvé que je faisais un voyage avec ma femme... », il y a ici une très jolie nuance qui n'est peut-être pas assez accentuée quant à l'ordre normal des com¬pléments dans la langue anglaise. Je ne crois pas me tromper pourtant en disant que «J'avais entrepris un voyage avec ma femme autour du monde... » est quelque chose qui mérite d'être noté. Il y a une différence entre "un voyage autour du monde avec ma femme", ce qui semblerait l'ordre français normal des compléments circonstanciels, et «j'ai entrepris un voyage avec ma femme autour du monde». Je crois qu'ici, la sensibilité de l'oreille en anglais doit être la même.
«[ . ..] nous sommes arrivés en Tchécoslovaquie, où toutes sortes de choses arrivaient. Je rencontrais une femme sur une route, une route qui maintenant me fait remémorer la route que je vous ai décrite dans deux autres rêves il y a quelque temps, et dans lesquels j'avais un jeu sexuel avec une femme devant une autre femme. » Là-dessus, c'est à juste titre que l'auteur change la typographie, car c'est une réflexion latérale: « C'est ainsi que cela se passait dans ce rêve. »
« Cette fois, (il reprend le récit du rêve) ma femme était là pendant que l'évé¬nement sexuel se produisait. La femme que je rencontrais avait un aspect très

54. Tremendous: 1. Énorme, gigantesque, interminable. 2. Terrible.
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passionné, very passionned looking. » Et là, changement typographique à juste titre parce que c'est un commentaire, c'est déjà une association. « Et ceci me fai¬sait me rappeler une femme que j'avais vue la veille dans un restaurant. Elle était brune, dark, et avait les lèvres très pleines, très rouges, passionned loo¬king, (même expression, même aspect passionné) et il est évident que si je lui avais donné le moindre encouragement, elle aurait répondu. Elle peut bien avoir stimulé ce rêve. Dans ce rêve, la femme voulait avoir avec moi un rap¬port sexuel et elle prenait l'initiative, ce qui, comme vous le savez, est une chose qui m'aide grandement,» et il commente « si la femme veut bien faire cela, je suis grandement aidé. »
« Dans le rêve, la femme réellement était sur moi; cela vient juste de me venir à l'esprit. Elle avait évidemment l'intention de s'introduire mon pénis. [...1 Je n'étais pas d'accord, mais elle était très désappointée, en sorte que je pensais que
je devrais bien la masturber, but she was so désappointed I thought I would mas¬turbate ber. »
Ici, reprise du commentaire: « Cela sonne tout à fait mal, wrong, d'user de ce verbe d'une façon transitive, on doit dire «I masturbated, je me mastur¬bais. » Le propre du verbe anglais est de ne pas avoir la forme réfléchie qu'il a dans la langue française. Quand on dit I masturbate (en anglais) cela veut dire "Je me masturbe". « [...] cela est tout à fait correct, mais il est tout à fait incor¬rect, fait-il remarquer, d'user du mot transitivement.55 » L'analyste ne manque pas de tiquer sur cette remarque du sujet... Et le sujet, à propos, fait en effet quelques remarques confirmatives, il commence d'associer sur ses propres mas¬turbations. Ce n'est d'ailleurs pas là qu'il en reste.
Voici l'énoncé de ce rêve. Il doit amorcer l'intérêt de ce que nous allons dire. C'est, je dois dire, un mode d'exposition tout à fait arbitraire d'une certaine façon, je pourrais m'en passer. Ne croyez pas non plus que ce soit la voie systé¬matique sur laquelle je vous conseille de vous appuyer pour interpréter un rêve. C'est seulement histoire de jeter un jalon qui montre ce que nous allons cher¬cher de voir et de démontrer.
De même que dans le rêve de Freud, pris dans Freud, rêve de mort dont nous avons parlé, nous avons pu désigner d'une façon dont vous avez pu voir en même temps qu'elle ne manque pas d'artifice, quels sont les signifiants du il est mort « selon son voeu », que son fils le souhaitait; de même ici d'une certaine
55. "It sounds quite wrong to use that verb transitively. One can say `I masturbate' and that is correct, but it is all wrong to use the word transitively. "
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façon on le verra, le point où culmine effectivement le fantasme du rêve, à savoir «Je n'étais pas d'accord, mais elle était très désappointée, en sorte que je pensais que je devrais la masturber», avec la remarque que le sujet fait tout de suite, que « c'est tout à fait incorrect d'employer ce verbe transitivement » ; toute l'ana¬lyse du rêve va nous montrer que c'est effectivement en rétablissant cette intran¬sitivité du verbe que nous trouvons le sens véritable de ce dont il s'agit.
Elle est « très désappointée... » de quoi ? Il semble que tout le texte du rêve l'indique suffisamment. À savoir du fait que notre sujet n'est guère participant quoiqu'il indique que tout dans le rêve soit fait pour l'y inciter - à savoir qu'il serait normalement très grandement aidé dans une telle position. Sans doute est-¬ce là ce dont il s'agit et nous dirons que la seconde partie de la phrase tombe bien dans ce que Freud nous articule comme étant une des caractéristiques de la for¬mation du rêve, c'est à savoir l'élaboration secondaire: qu'il se présente comme ayant un contenu compréhensible.
Néanmoins le sujet nous fait remarquer lui-même que cela ne va pas tout seul puisque le verbe même qu'il emploie est quelque chose dont il nous indique qu'il ne trouve pas que cet emploi sonne bien. Selon même l'application de la formule que nous donne Freud, nous devons retenir cette remarque du sujet comme nous mettant sur la voie, sur la trace de ce dont il s'agit, à savoir de la pensée du rêve. Et c'est là le désir. En nous disant que «I thought» doit comporter comme suite que la phrase soit restituée sous la forme suivante : I thought she could mas¬turbate, ce qui est la forme normale dans laquelle le vœu se présenterait, « Qu'elle se masturbe si elle n'est pas contente! », le sujet nous indique ici avec assez d'énergie que la masturbation concerne une activité qui n'est pas transitive au sens de passant du sujet sur un autre mais, comme il s'exprime, intransitive. Ce qui veut dire dans l'occasion une activité du sujet sur lui-même. Il la souligne bel et bien: quand on dit I masturbated, cela veut dire "je me suis masturbé".
Ceci est un procédé d'exposition, car l'important ce n'est pas, bien entendu, de trancher sur ce sujet-encore que, je le répète, il soit important de nous aper¬cevoir qu'ici, d'ores et déjà, immédiatement, la première indication que nous donne le sujet soit une indication dans le sens de la rectification de l'articulation signifiante.
Qu'est-ce que cela nous permet, cette rectification ? C'est à peu près ceci tout ce que nous allons maintenant avoir à considérer est, au premier abord, l'entrée en jeu de cette scène, de cette séance. L'auteur nous la donne par une des¬cription qui n'est pas nécessairement une description générale du comportement de son sujet; même elle a été jusqu'à nous donner un petit préambule de ce qui - 153 -

concerne sa constellation psychique. En bref, nous aurons à y revenir puisque ce qu'elle a mis dans ces prémisses se retrouvera dans ses résultats et que ces résultats, nous aurons à les critiquer.
Pour aller tout de suite à l'essentiel, je veux dire à ce qui va nous permettre d'avancer, nous allons dire qu'elle nous fait remarquer que ce sujet est un sujet évidemment très doué et qu'il a un comportement..., on le verra de mieux en mieux à mesure que nous allons centrer les choses. C'est un monsieur d'un cer¬tain âge, déjà marié, qui a une activité, nommément au barreau. Et elle nous dit, cela vaut la peine d'être relevé dans les termes propres dont le sujet se sert, que « dès que le sujet a commencé son activité professionnelle, il a développé de sévères phobies. À poser les choses brièvement, (c'est à ceci que se limite l'exposé du mécanisme de la phobie) cela signifie, dit-elle, (et nous lui faisons grande confiance car c'est une des meilleures analystes, une des plus intuitives et pénétrantes qui ait existé) non pas qu'il n'ose pas travailler avec succès, suc¬cessfully, mais qu'il doit s'arrêter de travailler en réalité parce qu'il ne serait que trop successfull. »
La note que l'analyste apporte ici, que cela n'est pas d'une affinité à l'échec qu'il s'agit mais que le sujet s'arrête, si l'on peut dire, devant la possibilité immé¬diate de mise en relief de ses facilités, est quelque chose qui mérite d'être retenu. Vous verrez quel usage nous en ferons par la suite.
Laissons de côté ce que, dès le début, l'analyste indique comme étant quelque chose qui ici peut être mis en rapport avec le père. Nous y reviendrons. Sachons seulement que le père est mort quand le sujet avait trois ans et que pendant très longtemps, le sujet ne fait pas d'autre état de ce père que précisément de dire qu'il est mort ». Ce qui, à bien juste titre, retient l'attention de l'analyste, dans ce sens qu'elle entend par là, ce qui est bien évident, qu'il ne veut point se sou-venir que son père ait vécu - ceci ne parait guère pouvoir être contesté - et que « quand il se souvient de la vie de son père, assurément, dit-elle, c'est un événe¬ment tout à fait startling », il l'effraie, il produit en lui une espèce d'effroi.
Très vite, la position du sujet de l'analyse impliquera que le vœu de mort que le sujet a pu avoir à l'endroit de son père est là au ressort et de cet oubli, et de toute l'articulation de son désir, pour autant que le rêve le révèle. Entendons bien pourtant que rien, vous allez le voir, ne nous indique d'aucune façon cette agressive intention en tant qu'elle serait à l'origine d'une crainte de rétorsion. C'est justement ce qu'une étude attentive du rêve va nous permettre de préciser. En effet, que nous dit l'analyste de ce sujet ? Elle nous dit ceci: « Ce jour-là comme les autres jours, je ne l'ai pas entendu arriver. » Là, petit paragraphe très
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brillant concernant la présentation extra-verbale du sujet, et qui correspond à une certaine mode. À savoir tous ces menus incidents de son comportement qu'un analyste qui a l'œil sait repérer. « Celui-là, nous dit-elle, je ne l'entends jamais arriver. » On comprend dans le contexte qu'on arrive dans son bureau en montant un escalier: « Il y a ceux qui montent deux marches par deux marches, et ceux-là, je les repère par un pff, pff »; le mot anglais, [a thud], n'a pas d'équi¬valent: en anglais, il veut dire un bruit mat, sourd, ce bruit qu'un pied a sur une marche d'escalier couverte par une moquette, et qui devient un peu plus fort lorsqu'on monte deux marches à la fois. « Un autre arrive, se précipite... » Tout le chapitre est comme cela, et il est littérairement fort savoureux. C'est d'ailleurs un pur détour car la chose importante est ce que fait le patient.
Le patient a cette attitude d'une parfaite correction un peu guindée « qui ne change jamais. Il ne va jamais vers le divan que d'une seule façon. Il fait toujours un petit salut parfaitement conventionnel avec le même sourire, un sourire tout à fait gentil, qui n'a rien de forcé et qui n'est pas non plus couvrant d'une façon manifeste des intentions hostiles. » Ici, le tact de l'analyste s'y oriente très bien, « il n'y a rien qui puisse révéler qu'une chose pareille puisse exister. [...] rien n'est laissé au hasard, les vêtements sont parfaitement corrects, [...] pas un cheveu qui bouge, [...] Il s'installe, il croise ses mains, il est bien tran¬quille... » Et jamais aucune espèce d'événement tout à fait immédiat et déran¬geant comme le pourrait être le fait que justement, avant de partir, sa bonne lui ait fait quelque tour, ou -l'ait mis en retard, on ne saura jamais cela qu'après un long moment tout à fait à la fin de la séance, ou voire de la séance suivante. « Ce qu'il racontera pendant toute l'heure, il le fera d'une façon claire, avec une excel¬lente diction, sans aucune hésitation, avec beaucoup de pauses. De cette voix dis¬tincte et tout à fait égale, il exprime tout ce qu'il pense et jamais, ajoute-t-elle, ce ..qu'il sent. »
Ce qu'il faut penser d'une distinction de la pensée et du sentiment, bien sûr nous serons tous du même avis devant une présentation comme celle-là, l'important est évidemment de savoir ce que signifie ce mode particulier de com¬munication. Tout analyste penserait qu'il y a là chez le sujet une chose qu'il redoute, une sorte de stérilisation du texte de la séance, ce quelque chose qui doit faire désirer à l'analyste que nous ayons dans la séance quelque chose de plus vécu. Mais naturellement, le fait de s'exprimer ainsi doit bien avoir aussi un sens. Et l'absence de sentiments, comme elle s'exprime, n'est tout de même pas quelque chose qui ne soit absolument rien à porter dans la rubrique du chapitre sentimental.
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Tout à l'heure, j'ai parlé de l'affect comme concernant le rapport du sujet à l'être et le révélant. Nous devons nous demander ce qui dans cette occasion peut, par cette voie, communiquer. Il est d'autant plus opportun de se le demander, que c'est bien là-dessus, ce jour-là, que s'ouvre la séance. Et la discordance qu'il y a entre la façon dont l'analyste aborde ce problème de cette sorte de [...] pas¬sant devant elle, et la façon qui, elle-même le note, le surprend, montre bien quelle sorte de pas supplémentaire est à faire sur la position ordinaire de l'ana¬lyste pour, justement, apprécier ce qu'il en est spécialement dans ce cas. Car ce qui commence à s'ouvrir là, nous le verrons de plus en plus s'ouvrir jusqu'à l'intervention finale de l'analyste et son fruit stupéfiant. Car il est stupéfiant pas seulement que ce soit produit, mais que ce soit consigné comme une interpréta¬tion exemplaire par son côté fructuel et satisfaisant.
L'analyste, ce jour-là, est frappée de ceci qu'au milieu de ce tableau qui se dis¬tingue par une sévère rectitude, une "tenue à carreau" du sujet avec lui-même, quelque chose se produit qu'elle n'a jamais jusque là entendu. Il arrive à sa porte et, juste avant d'entrer, il fait "hum, hum! " Ce n'est pas encore trop, c'est la plus discrète des~toux. C'était une femme fort brillante, tout l'indique dans son style; elle fut quelque chose comme institutrice avant d'être analyste et c'est un très bon point de départ pour la pénétration des faits psychologiques. Et c'est cer¬tainement une femme d'un très grand talent.
Elle entend cette « petite toux » comme l'arrivée de la colombe dans l'Arche de Noé. C'est une annonciatrice, cette toux: il y a quelque part, derrière, l'endroit où vivent des sentiments. "Oh, mais jamais je ne vais lui parler de cela car si j'en dis un mot, il va tout rengainer!", c'est la position classique en pareil cas, ne jamais faire de remarque à un patient à une certaine étape de son analyse, au moment où il s'agit de le voir venir, sur son comportement physique - sa façon de tousser, de se coucher, de boutonner ou déboutonner son veston, tout ce que comporte l'attitude motrice réflexive sur son propre compte, pour autant qu'elle peut avoir une valeur de signal, pour autant que cela touche profondé¬ment à ce qui est du registre narcissique.
C'est là que se distingue la puissance, la dimension symbolique pour autant qu'elle s'étend, qu'elle s'étale sur tout ce qui est du registre du vocal; c'est que la même règle ne s'appliquera pas du tout à quelque chose comme « une petite toux » parce qu'une toux, quoi qu'il en soit et indépendamment de ce que cela donne par l'impression d'un événement purement somatique, cela est de la même dimension que ces "hum, hum..." ces "ouais, ouais..." que certains analystes utilisent quel¬quefois tout à fait décisivement, qui ont décidément toute la portée d'une relance. - 156 -

La preuve, c'est qu'à sa grande surprise, c'est la première chose dont lui parle le sujet. Il lui dit très exactement avec sa voix ordinaire, tout à fait égale mais très délibérée
« Je suis en train de remarquer cette petite toux que j'ai eue juste avant d'entrer dans la chambre. Ces jours derniers j'ai toussé, je m'en suis rendu compte, et je me demande si vous l'avez remarqué. Aujourd'hui quand la camériste qui est en bas m'a dit de monter, j'ai préparé mon esprit en me disant que je ne voulais pas tousser. À mon grand ennui, j'ai tout de même toussé quand j'ai fini de monter l'escalier. C'est tout de même embêtant qu'une pareille chose puisse vous arriver, ennuyeux, d'autant plus ennuyeux qu'elle vous arrive en vous et par vous, par soi-même, (entendez) ce que vous ne pouvez pas contrôler et ce que vous ne contrôlez pas. On se demande à quoi sert une pareille chose, on se demande pourquoi cela peut bien arriver, quel purpose peut bien être servi par une petite toux de ce genre. »
L'analyste avance avec la prudence du serpent et relance « Mais oui, quel pro¬pos cela peut-il servir ? »
« Évidemment, dit-il, c'est une chose qu'on est capable de faire si on entre dans une chambre où il y a des amants. » Il raconte qu'il a fait quelque chose de semblable dans son enfance, avant d'entrer dans la chambre où était son frère avec sa girl friend. Il a toussé avant d'entrer parce qu'il pensait qu'ils étaient peut-être en train de s'embrasser et que cela valait mieux qu'ils s'arrêtent avant et que, comme cela, ils se sentiraient moins embarrassés que s'il les avait surpris.
Elle relance: « À quoi cela peut-il servir que vous toussiez avant d'entrer ici?»
- « Oui, c'est un peu absurde, dit-il, parce que naturellement, je ne peux pas me demander s'il y a quelqu'un ici, car si on m'a dit en bas de monter, c'est qu'il n'y a plus personne. [...] Il n'y a aucune espèce de raison que je puisse voir à cette petite toux. Et cela me remet en mémoire une fantaisie, un fantasme que j'ai eu autrefois (quand j'étais enfant). C'était un fantasme qui concernait ceci, d'être dans une chambre où je n'aurais pas dû être, et penser que quelqu'un pourrait entrer, pensant que j'étais là. Et alors je pensais pour empêcher que quiconque n'entre, coming in, et me trouve là, que je pourrais aboyer comme un chien. Cela déguiserait ma présence, parce que celui qui pourrait entrer se dirait: « Oh, ce n'est qu'un chien qui est là! »
- « A dog? » relance l'analyste avec prudence.
- « Ceci me rappelle, continue le patient assez aisément, un chien qui est venu se frotter contre ma jambe, réellement, il se masturbait. Et j'avais assez - 157 -

honte de vous raconter cela parce que je ne l'ai pas arrêté, je l'ai laissé conti¬nuer, et quelqu'un aurait pu entrer. » Là-dessus il tousse légèrement et c'est là¬-dessus qu'il embranche son rêve.
Nous reprendrons ceci en détail la prochaine fois, mais d'ores et déjà, est-ce que nous ne voyons pas qu'ici, le souvenir même du rêve est venu tout de suite après un message que, selon toutes probabilités - et d'ailleurs l'auteur bien entendu, n'en doutera pas et le fera entrer dans l'analyse du rêve, et tout à fait au premier plan - cette « petite toux » était un message, mais il s'agit de savoir de quoi.
Mais elle était d'autre part, en tant que le sujet en a parlé, c'est-à-dire en tant qu'il a introduit le rêve, un message au second degré. À savoir de la façon la plus formelle, non pas inconsciente: un message, que c'était un message puisque le sujet n'a pas simplement dit qu'il toussait. Aurait-il dit même "J'ai toussé", c'était déjà un message. Mais en plus il dit "J'ai toussé et cela veut dire quelque chose" et tout de suite après, il commence à nous raconter des histoires qui sont singulièrement suggestives. Cela veut évidemment dire: "je suis là, si vous êtes en train de faire quelque chose qui vous amuse et qu'il ne vous amuserait pas que cela soit vu, il est temps d'y mettre un terme."
Mais ce ne serait pas voir justement ce dont il s'agit si nous ne tenions pas compte aussi de ce qui, en même temps, est apporté. C'est à savoir ceci qui se présente comme ayant tous les aspects du fantasme; d'abord parce que le sujet le présente comme tel, et comme un fantasme développé dans son enfance, et en plus parce que peut-être, si le fantasme s'est [développé] par rapport à un autre objet, il est tout à fait clair que rien ne réalise mieux que ce fantasme, celui dont il nous parle quand il nous dit: "j'ai pensé dissimuler ma présence - je dirais comme telle, comme présence de me voir, le sujet, dans une chambre - très pré¬cisément en faisant quelque chose dont il est bien évident que ce serait tout à fait fait pour attirer l'attention, à savoir d'aboyer."
Cela a bien toutes les caractéristiques du fantasme qui remplit le mieux les formes du sujet pour autant que c'est par l'effet du signifiant qu'il se trouve paré. C'est à savoir de l'usage par l'enfant de ce qui se présente comme étant déjà des signifiants naturels pour servir d'attributs à quelque chose qu'il s'agit de signi¬fier (l'enfant qui appelle un chien "ouah-ouah"). Là nous sommes inclus dans une activité fantasmatique: c'est le sujet lui-même qui s'attribue le "ouah-ouah". Si en somme ici, il se trouve signaler sa présence, en fait, il la signale justement en tant que dans le fantasme - ce fantasme étant tout à fait inapplicable - c'est par sa manifestation même, par sa parole même qu'il est censé se faire autre qu'il - 158 -

n'est, se chasser même du domaine de la parole, se faire animal, se rendre absent, naturalisé littéralement. On n'ira pas vérifier que lui est là parce qu'il se sera fait, présenté, articulé bel et bien dans un signifiant le plus élémentaire, comme étant non pas "Il n'y a rien là" mais littéralement "Il y a personne". C'est vraiment, littéralement ce que nous annonce le sujet dans son fantasme: pour autant que je suis en présence de l'autre, je ne suis personne. C'est le "Où est-il" d'Ulysse en face du Cyclope 56.
Ce ne sont là que des éléments. Mais nous allons voir en poussant plus loin l'analyse que c'est ce que le sujet a associé à son rêve, qui va nous permettre de voir comment se présentent les choses, à savoir en quel sens et comment est-il personne. La chose ne va pas sans corrélatifs du côté précisément de l'autre qu'il s'agit là d'avertir, à savoir dans l'occasion qui se trouve être, comme dans le rêve, une femme - ce qui n'est certainement pas pour rien dans la situation, ce rap¬port avec la femme comme telle. Ce qui va nous permettre d'articuler concer¬nant le quelque chose que le sujet n'est pas, ne peut pas être, vous le verrez, c'est quelque chose qui nous dirigera vers le plus fondamental, nous l'avons dit, des symboles concernant l'identification du sujet. Si le sujet veut absolument que, comme tout l'indique, sa partenaire féminine se masturbe, s'occupe d'elle, c'est assurément pour qu'elle ne s'occupe pas de lui. Pourquoi il ne veut pas qu'elle s'occupe de lui, et comment il ne veut pas, c'est aussi ce qu'aujourd'hui la fin normale du temps qui nous est assigné pour cette séance ne nous permet pas d'articuler et que nous remettrons à la prochaine fois.

56. HOMÈRE, Odyssée (trad. V. Bérard), Paris, 1955, La Pléiade, Gallimard, Rhapsodie IX, p. 674-676.

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Leçon 9 21 janvier 1959


Nous étions restés la dernière fois au beau milieu de l'analyse de ce qu'Ella Sharpe appelle le rêve singulier, unique, auquel elle consacre un chapitre dans lequel se trouve converger la partie ascendante de son livre, puis ensuite les com¬pléments qu'elle ajoute; son livre ayant l'originalité d'être un livre important sur les rêves, fait après une trentaine d'années d'expérience analytique générale - si nous considérons que ces séminaires d'Ella Sharpe représentent des expériences se référant aux trente années précédentes.
Ce rêve, qui a fait l'objet d'une séance de son patient, est un rêve extrêmement intéressant, et les développements qu'elle donne, la connexion qu'elle établit, non seulement entre ce qui est à proprement parler associations du rêve, voire interprétations, mais tout message de la séance dans son ensemble - le mérite est à lui rendre de cela qui indique chez elle une grande sensibilité de la direc¬tion, du sens de l'analyse. Il est d'autant plus frappant de voir que ce rêve dont je rappellerai les termes (elle l'interprète, on le verra, ligne par ligne comme il convient de le faire), elle l'interprète dans le sens d'un désir lié au vœu d'omni¬potence chez son patient, nous verrons ceci en détail. C'est justifié ou non mais, d'ores et déjà, vous devez bien penser que, si ce rêve peut nous intéresser, c'est ici dans ce biais par où j'essayais de vous montrer ce qu'il y a d'ambigu et de leurrant dans cette notion unilatérale, ce que comporte ce vœu d'omnipotence, de possibilités, de perspectives de puissance, ce qu'on peut appeler le vœu névrotique.
Est-ce que c'est toujours de l'omnipotence du sujet qu'il s'agit ?J'ai introduit ici cette notion. Il est bien évident que l'omnipotence dont il s'agit, qu'elle soit - 161 -

l'omnipotence du discours n'implique nullement que le sujet s'en sente le sup¬port et le dépositaire: s'il a affaire à l'omnipotence du discours, c'est par l'inter¬médiaire de l'Autre qu'il profère. Ceci est oublié, tout particulièrement dans l'orientation qu'Ella Sharpe donne à son interprétation du rêve. Et pour com¬mencer par la fin, vous verrez comment nous n'arriverons probablement pas à boucler cela dans cette leçon, parce qu'un travail aussi élaboré soulève un monde... D'autant plus un monde, qu'on s'aperçoit en fin de compte que presque rien n'a été dit - encore que tous les jours, ce soit le terrain même sur lequel nous opérions.
Donc, je commence à indiquer ce qui va apparaître à la fin. Nous verrons en détail comment elle argumente son patient sur le sujet de son vœu d'omnipo¬tence, et de son « vœu d'omnipotence agressive »57, souligne Ella Sharpe. C'est ce patient dont elle ne nous donne pas absolument toutes les coordonnées, mais qui se trouve avoir au premier plan des difficultés majeures dans sa profession - il est au barreau - difficultés dont le caractère névrotique est si évident qu'elle les définit d'une façon nuancée puisqu'elle précise qu'il ne s'agit pas tel¬lement d'échec que d'une peur de trop bien réussi
Elle avait souligné dans la modulation même de la définition du symptôme quelque chose qui méritait de nous retenir par le clivage, la subtilité évidente de la nuance ici introduite dans l'analyse. Le malade donc, qui a d'autres difficul¬tés que celles qui se produisent dans son travail, qui a, elle-même le signale, des difficultés dans l'ensemble des rapports avec les autres sujets - rapports qui débordent ses activités professionnelles, qui peuvent tout spécialement s'expri¬mer dans les jeux; et nommément dans le jeu de tennis comme nous le verrons par les indications qu'elle nous donne à la suite sur quelques autres séances. Elle indique la peine qu'il a à faire ce qui lui serait bien nécessaire au moment d'enle¬ver un set, ou une partie, to corner, de coincer son adversaire, de l'acculer dans un coin du court pour renvoyer comme il est classique, sa balle dans un autre coin où il ne la rattrapera pas. C'est le type d'exemple des difficultés qu'a assu-rément ce patient. Et ce ne sera pas un mince appui que des symptômes comme cela puissent être mis en valeur par l'analyste pour confirmer qu'il s'agit chez le patient d'une difficulté de manifester sa puissance, ou plus exactement son pou¬voir. Elle interviendra donc d'une certaine façon, se trouvera en somme toute réjouie d'un certain nombre de réactions qui vont suivre, ce qui sera vraiment le moment-sommet où elle va pointer où est le désir au sens vraiment où nous le

57. "Agressive phantasy of omnipotence."
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définissons; on pourrait presque dire, pointer que ce qu'elle vise est justement ce que nous localisions dans une certaine référence par rapport à la demande. Vous le verrez, c'est tout à fait cela. Seulement, ce désir, elle l'interprète d'une certaine façon dans le sens d'un conflit agressif, elle le met sur le plan d'une réfé¬rence essentiellement et profondément duelle, du conflit imaginaire.
je montrerai aussi pourquoi c'est justifié qu'elle aborde les choses sous ce biais. Seulement je pose ici la question: pouvons-nous considérer comme une sanction de l'opportunité de ce type d'interprétation deux choses qu'elle va elle-même nous déclarer être
-La première, suivant la première ébauche de son interprétation du type duel, du type interprétation de l'agressivité du sujet fondée sur un retour, sur un transfert du vœu d'omnipotence; elle note cette chose effarante, frappante chez un sujet adulte, que le sujet lui apporte ce résultat que pour la première fois depuis des temps immémoriaux de son enfance, il a pissé au lit! Nous revien¬drons en détail là-dessus pour pointer où se poser problème.
-Et dans les quelques jours qui auront suivi cette séance qu'elle choisit parce que le sujet rapporte un très beau rêve mais aussi un rêve qui a été un moment crucial de l'analyse, au tennis (où précisément il se trouve avoir ces embarras bien connus de tous les joueurs de tennis qui peuvent avoir un peu l'occasion de s'observer sur la façon dont ils mettent en oeuvre leurs capacités, et dont aussi leur échappe quelquefois ce qui est la dernière récompense d'une supériorité qu'ils connaissent mais qu'ils ne peuvent pas manifester) ses partenaires habi¬tuels, avec cette sensibilité à l'endroit des difficultés, des impasses inconscientes qui forment en fin de compte la trame de ce jeu des caractères, des façons dont s'imposent entre les sujets le ferraillement du dialogue, la taquinerie, la raillerie, la supériorité prise, le raillent comme d'habitude à propos de la partie perdue et il se met assez en colère pour prendre son adversaire au kiki et le coincer dans un coin du court, lui intimant l'ordre de ne plus jamais recommencer cette sorte de plaisanterie...
je ne dis pas que rien ne fonde la direction, l'ordre dans lequel Ella Sharpe poussait son interprétation. Vous verrez que, sur la base de la plus fine dissec¬tion du matériel, les éléments dont elle s'est servie sont situés, sont avérés pour elle. Nous essayerons de voir aussi quelles idées à priori, quelles idées précon¬çues, souvent fondées après tout - jamais une erreur ne s'engendre que d'un certain manque de vérité - fondées sur autre chose qu'elle ne sait pas articuler, encore qu'elle nous en donne, c'est là le précieux de cette observation, les élé¬ments de l'autre registre. Mais l'autre registre, elle ne songe pas à le manier. - 163 -

Le centre, le point où elle va faire porter son interprétation, a un degré au¬dessous de complexité. Vous verrez là ce que ce je veux dire, encore que je pense que j'en dise assez, que vous comprenez: en le mettant sur le plan de la rivalité imaginaire, du conflit de pouvoir, elle laisse de côté quelque chose dont il s'agit maintenant, en triant à proprement parler dans son texte même... C'est son texte qui va nous montrer, et je crois de façon éclatante, ce qu'elle laisse perdre et qui se manifeste, avec une cohérence telle, être là ce dont il s'agit dans cette séance analysée et le rêve qui la centre, pour qu'évidemment nous essayions de voir si les catégories qui sont celles que je propose depuis longtemps et dont j'ai essayé de donner le repère, ce schéma topologique, ce graphe dont nous nous servons, si nous n'arrivons pas tout de même à mieux centrer les choses.
Je rappelle qu'il s'agit d'un rêve où le patient fait un voyage avec sa femme autour du monde. Il va arriver en Tchécoslovaquie où toutes sortes de choses vont lui arriver. Il souligne bien qu'il y a un monde de choses avant ce petit moment qu'il va raconter assez rapidement - car ce rêve n'occupe qu'une séance. Ce sont seulement les associations qu'il donne... Ce rêve est très court à raconter. Et parmi ces choses qui arrivent, il rencontre une femme sur une route qui lui rappelle celle-là même qu'il a décrite à son analyste deux fois déjà, où il se passait quelque chose, un « sexuel play avec une femme devant une autre femme. Cela arrive encore, N dit-il, en marge dans ce rêve, et il reprend « Cette fois c'est ma femme qui est là pendant que l'événement sexuel arrive. Cette femme que je rencontrais dans le rêve avait un aspect véritablement pas¬sionné, très passionné. Et ceci me rappelle, dit-il, une femme que j'ai ren¬contrée au restaurant l'autre jour, très exactement la veille. Elle était noire et avait les lèvres très pleines, très rouges et avait ce même aspect passionné, il était évident que si je lui avais donné le moindre encouragement, elle aurait répondu à mes avances. Cela peut avoir stimulé le rêve. Et dans le rêve, la femme voulait la relation sexuelle avec moi, elle prenait l'initiative et comme vous le savez évidemment, c'est toujours ce qui m'aide beaucoup ». Il répète en commentaire: « Si la femme fait cela je suis grandement aidé. Dans le rêve la femme effectivement était sur moi; c'est juste maintenant que j'y pense. Elle avait évidemment l'intention to put my penss in her body (de mettre mon pénis dans son corps). Je peux dire cela d'après les manceuvres qu'elle faisait. Je n'étais pas du tout d'accord, elle était si désappointée que je pensais que je devais la masturber». Tout de suite après, la remarque qui ne vaut vraiment qu'en anglais « Cela sonne mal, tout à fait mal, cette façon d'utiliser le verbe masturbate d'une façon transitive. On peut simplement dire I masturbate (ce qui veut - 164 -

dire "je me masturbe") et ceci est correct ». On verra dans la suite du texte un autre exemple qui montre bien que, lorsqu'on emploie to masturbate, il s'agit de "se masturber". Ce caractère primitivement réfléchi du verbe est assez marqué pour qu'il fasse cette remarque à proprement parler de philologie, et ce n'est évi¬demment pas pour rien qu'il fait cela à ce moment-là.
je l'ai dit, d'une certaine façon nous pouvons compléter - si nous voulons procéder comme nous l'avons fait pour le précédent rêve - compléter cette phrase de la façon suivante, en rétablissant les signifiants éludés, nous verrons que la suite nous le confirmera: «Elle était très désappointée» de n'avoir pas mon pénis (ou de pénis), [si bien] que je pensais: She should masturbate, et non pas I should 58. Qu'elle se masturbe! Vous verrez dans la suite ce qui nous per¬met de compléter les choses ainsi.
À la suite de cela, nous avons une série d'associations, il n'y en a pas très long mais cela suffit amplement à nos méditations. Il y en a presque trois pages et pour ne pas vous fatiguer, je ne les reprendrai qu'après avoir donné le dialogue avec le patient qui suit ce rêve.
Ella Sharpe a écrit ce chapitre à des fins pédagogiques. Elle fait le catalogue de ce que le patient lui a en somme apporté. Elle saura montrer à ceux qu'elle enseigne sur quel matériel elle va faire son choix, premièrement sur son inter¬prétation par devers elle, deuxièmement sur ce que, de cette interprétation, elle va transmettre au patient, signalant, insistant elle-même sur le fait que les deux choses sont loin de coïncider puisque ce qu'il y a à dire au patient n'est proba¬blement pas tout ce qu'il y a à dire du sujet. De ce que le patient lui a fourni, il y a des choses bonnes à dire et d'autres à ne pas dire. Comme elle se trouve dans une position didactique, elle va d'abord faire le bilan de ce qu'on voit, de ce qu'on lit dans cette séance
- La toux. La dernière fois, le vous ai dit ce dont il s'agissait: il s'agit de cette «petite toux» que le patient a faite ce jour-là avant d'entrer à la séance; cette « petite toux » dont Ella Sharpe, vu la façon dont ce patient se comporte, si contenue, compassée, si manifeste d'une défense - dont elle-même sent très bien les défenses et les difficultés -, dont elle est loin d'admettre au premier plan que ce soit une défense de l'ordre défense-contre-ses-propres-sentiments, voit quelque chose qui serait d'une présence plus immédiate que cette attitude où tout est réfléchi, où rien ne reflète.

58. Le patient dit: "She was so disapointed I thought that I would masturbate her." - 165 -

Et c'est bien à cela que nous réfère cette « petite toux ». C'est une chose à laquelle d'autres ne se seraient peut-être pas arrêtés. Si peu que ce soit, c'est quelque chose qui lui fait entendre l'annonce, littéralement comme un rameau d'olivier, de je ne sais quelle décrue, et elle se dit "Respectons cela!" Or juste¬ment il se produit tout le contraire. C'est ce que le patient dit lui-même. Il fait un long discours sur le sujet de cette « petite toux ». Je l'ai indiqué la dernière fois et nous allons revenir sur la façon dont à la fois Ella Sharpe le comprend et dont, à notre sens, il faut le comprendre.
Voici en effet comment elle analyse elle-même ceci, à savoir [ce] qu'elle apprend du patient, venant à la suite de la « petite toux ». Car le sujet est loin d'amener tout de suite le rêve; c'est par une série d'associations qui lui sont venues à la suite de la remarque que lui-même a faite de cette toux, - qu'elle lui a échappé et que, sans doute, elle veut dire quelque chose, qu'il s'était même dit que, cette fois-ci, il ne recommencerait pas, parce que ce n'est pas la première fois, que cela lui est déjà arrivé. Après avoir monté cet escalier qu'elle ne l'entend pas monter tellement il est discret, il a fait cette « petite toux » - lui-même emploie le terme - et il s'en interroge.
Nous allons maintenant reprendre ce qu'il a dit dans la perspective de la façon dont l'enregistre Ella Sharpe elle-même. Elle fait le catalogue de ce qu'elle appelle "Idées concernant le but d'une toux". Voici comment elle l'enregistre
Premièrement, « cette petite toux apporte l'idée d'amants qui sont en¬semble ». Qu'est-ce qu'a dit le patient ? Le patient, après avoir parlé de sa toux et posé la question: « Quel but peut bien servir ceci? dit: Oui! c'est une sorte de chose qu'on peut faire si on va entrer dans une chambre où deux amants sont ensemble. Si on approche on peut tousser un petit peu avec discrétion et par là leur faire savoir qu'ils vont être dérangés. J'ai fait cela, moi, par exemple, (...) quand mon frère était avec sa girl friend dans le salon, j'avais l'habitude de tousser un peu avant d'entrer de façon à ce que s'ils étaient en train de s'embrasser, ils pouvaient s'arrêter. [...] car dans ce cas, ils ne se trou¬veraient quand même pas aussi embarrassés que si je les avais surpris en train de faire cela. »
Cela n'est pas rien que de souligner, à ce propos donc, que premièrement la toux, le patient l'a manifestée, et nous nous en doutons parce que toute la suite nous l'a développé, la toux est un message. Mais notons tout de suite ceci qui, déjà dans la façon dont Ella Sharpe analyse les choses, apparaît, c'est qu'elle ne saisit pas, qu'elle ne met pas en relief - cela peut paraître un peu pointilleux, un peu minutieux comme remarque, mais néanmoins vous verrez que cet ordre de - 166 -

remarques que je vais introduire, c'est à partir de là que tout le reste s'ensuit, à savoir ce que j'ai appelé la chute de niveau qui marquera l'interprétation d'Ella Sharpe - que, si la toux est un message, il est évident (il ressort du texte même d'Ella Sharpe) que ce qui est important à relever, c'est que le sujet n'ait pas sim¬plement toussé, mais justement, c'est elle qui le souligne à sa plus grande sur¬prise, c'est que le sujet vient dire: "C'est un message".
Ceci elle l'élide, car elle signale dans le catalogue de son tableau de chasse - nous n'en sommes pas encore à ce qu'elle va choisir et qui va d'abord dépendre de ce qu'elle aura reconnu. Or il est clair qu'elle élide ceci qu'elle-même nous a expliqué, ceci que premièrement, il y a la toux sans aucun doute, mais que le sujet - c'est là le point important sur cette toux-message, si message elle est - en parle en disant « Quel est son but? », "Qu'est-ce qu'elle annonce ?" Le sujet exactement commence par dire de cette toux - il le dit littéralement - "C'est un message". Il la signale comme message. Et plus encore, dans cette dimension où il annonce que c'est un message, il pose une question « Quel est le but de ce message59? »
Cette articulation, cette définition que nous essayons de donner de ce qui se passe dans l'analyse, en n'oubliant pas la trame structurale, de ce qui repose sur le fait que ce qui se passe dans l'analyse c'est avant tout un discours, ici sans pro¬cédé d'aucun raffinement spécial d'être désarticulé, analysé à proprement par¬ler. Et on va voir quelle en est l'importance.
je dirai même que, jusqu'à un certain point, nous pouvons dès maintenant commencer de nous repérer sur notre graphe. Quand il pose cette question, "Qu'est-ce que c'est que cette toux ?", c'est une question au second degré sur l'événement. C'est une question qu'il pose à partir de l'Autre, puisque aussi bien, c'est dans la mesure où il est en analyse qu'il commence à la poser; qu'il en est, je dirais, à cette occasion - on le voit à la surprise d'Ella Sharpe - bien plus loin qu'elle-même ne l'imagine, à peu près à la façon dont les parents sont tou¬jours en retard sur le sujet de ce que les enfants comprennent et ne comprennent pas. Ici, l'analyste est en retard sur le fait que le patient a depuis longtemps pigé le truc, c'est-à-dire qu'il s'agit de s'interroger sur les symptômes de ce qui se passe [dans] l'analyse, de la moindre anicroche qui est là posant une question. Bref, cette question à propos de "C'est un message", elle est bien là avec sa forme d'interrogation dans la partie supérieure du graphe. je vous mets la partie

59. "One would think some purpose is served by it, but what possible purpose can be ser¬ved by a little cough of that description it is hard to think. "
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inférieure pour vous permettre de vous repérer là où nous sommes. Elle est justement cette partie que j'ai définie à un autre propos en disant que c'était au niveau du discours de l'Autre.
Ici, pour autant que c'est bien le discours analytique dans lequel entre le sujet. Et c'est une question littéra¬lement concernant l'Autre qui est en lui, concernant son inconscient. C'est à ce niveau d'articulation qui est toujours instant dans chaque sujet pour autant que le sujet se demande: Mais qu'est-ce qu'il veut? mais qui ici, ne fait aucune espèce de doute dans sa distinction du premier plan verbal de l'énoncé innocent, pour autant que cela n'est pas un énoncé innocent qui est fait à l'intérieur de l'analyse. Et qu'ici, le lieu où pointe cette interroga¬tion est bien celui où nous plaçons ce qui doit être finalement le schibboleth de l'analyse: à savoir le signifiant de l'Autre, mais qui est précisément ce qui, au névrosé, est voilé - et voilé pour autant justement qu'il ne connaît pas cette incidence du signifiant de l'Autre. Et que, dans cette occasion, non seulement il le reconnaît, mais que ce sur quoi il l'interroge, loin d'être la réponse, c'est l'interrogation, c'est effectivement : Qu'est-ce que c'est que ce signifiant de l'Autre en moi?
Pour tout dire, disons au départ de notre exposé qu'il est loin, et pour cause, d'avoir reconnu le pouvoir, de pouvoir reconnaître ceci que l'Autre, pas plus que lui soit châtré. Pour l'instant simplement, il s'interroge - de cette innocence ou ignorance docte qui est constituée par le fait d'être en analyse - sur ceci: qu'est¬-ce que ce signifiant, en tant qu'il est signifiant de quelque chose dans mon inconscient, il est signifiant de l'Autre ?
Ceci est élidé dans le progrès d'Ella Sharpe. Ce qu'elle va énumérer, ce sont "les idées concernant la toux", c'est ainsi qu'elle prend les choses. Bien sûr, ce sont des "idées concernant la toux", mais ce sont des idées qui, déjà, en disent beaucoup plus qu'une simple chaîne linéaire d'idées qui, nous le savons, est repérée ici nommément sur notre graphe. C'est à savoir que déjà quelque chose s'ébauche.
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Elle nous dit « Qu'est-ce qu'elle apporte, cette petite toux? Elle apporte d'abord l'idée d'amants ensemble. » Je vous ai lu ce qu'a dit le patient. Qu'est¬-ce qu'il a dit ? Il a dit quelque chose qui ne me semble pas pouvoir en aucune manière se résumer de cette façon, à savoir que ceci apporte « L'idée d'amants ensemble ». Il me semble qu'à l'ouïr, l'idée qu'il apporte, c'est le quelqu'un qui arrive en tiers auprès de ces amants qui sont ensemble. Il arrive en tiers, pas de n'importe quelle façon, puisqu'il s'arrange pour ne pas arriver en tiers de façon trop gênante.
En d'autres termes, il est tout à fait important, dès le premier abord, de poin¬ter que s'il y a trois personnages, leur mise ensemble comporte des variations dans le temps et des variations cohérentes, à savoir qu'ils sont ensemble tant que le tiers est dehors. Quand le tiers est entré, ils ne le sont plus, cela saute aux yeux.
Dites-vous bien que s'il fallait - comme il va nous falloir, deux séminaires pour couvrir la matière que nous apporte ce rêve et son interprétation - une semaine de méditation pour venir au bout de ce que le patient nous apporte, l'analyse pourrait paraître quelque chose d'insurmontable, surtout parce que les choses ne manqueront pas de se gonfler et nous serons rapidement débordés. Mais en réalité, ceci n'est pas du tout une objection valable pour la bonne raison que, jusqu'à un certain degré, dans ce schéma qui se dessine déjà, à savoir que, quand le tiers est dehors, les deux sont ensemble, et que quand le tiers est à l'intérieur, les deux ne sont plus ensemble, je ne dis pas que le tout de ce que nous allons voir à ce propos est déjà là car ce serait un peu simple, mais nous allons voir ceci se développer, s'enrichir, et pour tout dire, s'involuer dans soi-¬même comme un leitmotiv indéfiniment reproduit et s'enrichissant en tous points de la trame, constituer toute la texture d'ensemble. Et vous allez voir laquelle.
Qu'est-ce qu'Ella Sharpe pointe ensuite comme étant la suite de la toux ? a) Il a abordé des "idées concernant les amants qui sont ensemble".
b) "Rejet d'une fantaisie sexuelle concernant l'analyste". Est-ce là quelque chose qui rende compte de ce que le patient a apporté ? L'analyste lui a posé la question: « Et alors, cette toux, avant d'entrer ici ? » Juste après qu'il a expliqué à quoi cela servirait si c'était des amants qui étaient à l'intérieur, il dit « C'est absurde, parce que naturellement je n'ai pas de raison de me demander... je n'aurais pas été prié de monter ici s'il y avait quelqu'un, et puis je ne pense pas du tout à vous de cette façon. Il n'y a aucune espèce de raison à celle-là. Ceci me rappelle un fantasme que j'ai eu dans une chambre où je n'aurais pas dû être... »
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C'est là que s'arrête ce que vise Ella Sharpe. Pouvons-nous dire qu'il y ait ici rejet d'une fantaisie sexuelle concernant l'analyste ? Il semble qu'il n'y ait pas absolument rejet mais qu'il y a plutôt admission, admission détournée certes, admission par les associations qui vont suivre. On ne peut pas dire que dans la proposition de l'analyste concernant ce sujet, le sujet rejette purement et sim¬plement, soit dans une position de pure et simple négation. Cela paraît au contraire très typiquement le type de l'interprétation opportune, puisque cela va entraîner tout ce qui va suivre et que nous allons voir.
Or justement, cette question de la fantaisie sexuelle qui est en cause à l'occa¬sion de cette entrée dans le bureau de l'analyste où l'analyste est censée être seule, est quelque chose qui est bien en effet ce qui est en question et dont je crois qu'il va vous apparaître assez vite qu'il n'est pas besoin d'être grand clerc pour l'éclairer.
c) Le troisième élément que nous apportent les associations est, nous dit Ella Sharpe, « le fantasme, fantasme d'être où il ne doit pas être et aboyant comme un chien pour dépister... ». C'est une expression métaphorique qui se trouve dans le texte anglais, « to put off the scent60». Il n'est jamais vain qu'une méta¬phore soit employée plutôt qu'une autre, mais ici il n'est pas trace de scent dans ce que nous dit le patient, que ce soit refoulé ou pas, nous n'avons aucune rai¬son de le trancher. Je dis cela parce que le scent est la joie des dimanches de cer¬taines formes d'analyse... Contentons-nous ici de ce qu'en dit le patient.
À propos de l'interrogation que lui a portée l'analyste, il lui dit: « Cela me fait souvenir de cette fantaisie que j'ai eue d'être dans une chambre où en effet- ceci est conforme à ce que « surmises » l'analyste -je n'ai pas de raison d'être », plus exactement, « où je ne devais pas être. [...] en sorte que quelqu'un peut penser... »
La structure est double, de référence à la subjectivité de l'autre, et absolument constante. C'est là-dessus que je vais mettre l'accent car il s'agit de cela sans cesse, et c'est ici et uniquement là, que nous pouvons centrer où est le désir. C'est cela qui est tout le temps éludé dans le compte-rendu qu'en fait Ella Sharpe et dans la façon dont elle va tenir compte des différentes incidences tendancielles.
Il dit donc « Je pense que quelqu'un peut penser », j'ai eu cette fantaisie de penser que « quelqu'un pouvait penser que j'étais là et alors je pensais que pour empêcher quelqu'un d'entrer et me trouver, je pourrais aboyer comme

60. "Phantasy of being where he ought not to be, and barking like a dog to put people off the scent "(To put off: faire perdre la piste, mettre en défaut.)
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un chien. Ceci déguiserait ma présence. Someone pourrait alors dire « Oh, c'est seulement un chien, il n'y a qu'un chien ici. »
Le caractère paradoxal de cette fantaisie du sujet appelle très probablement - il dit lui-même que les souvenirs sont d'une enfance tardive, d'une adoles¬cence - le caractère peu cohérent, voire absurde de certains fantasmes, n'en est pas moins perçu avec toute sa valeur, c'est-à-dire comme ayant du prix et retenu comme tel par l'analyste. Donc elle nous dit, dans la suite des idées qui lui vien¬nent, associatives: "C'est un fantasme d'être là où il ne devrait pas être et pour dépister, d'aboyer comme un chien".
La chose est juste, à ceci près que, s'il s'imagine être là où il ne devrait pas être, le but du fantasme, le sens du fantasme, le contenu évident du fantasme est de montrer qu'il n'est pas là où il est. C'est l'autre phase, phase très importante parce que, nous allons le voir, est ce qui va être la caractéristique, la structure même de toute affirmation subjective de la part de ce patient; et que trancher dans le vif dans des conditions semblables en lui disant qu'il est en tel point d'où il a voulu tuer son semblable et dont c'est le retour et la revanche, est quelque chose qui est assurément prendre parti - et prendre parti dans des conditions où les chances à la fois d'erreur et de succès, c'est-à-dire de faire effectivement adopter par le patient d'une façon subjective ce sur quoi vous tranchez, sont là particulièrement évidentes. Et c'est ce qui fait l'intérêt de ce texte.
Si d'autre part, nous pouvons voir que c'est là mettre en évidence ce qui s'annonce ici dans sa structure, à savoir ce que veut dire ce qui apparaît déjà dans le fantasme, à savoir qu'il n'est pas là où il est, nous allons voir le sens que cela a peut-être. Peut-être cela peut-il nous conduire aussi, nous allons le voir, à une toute autre interprétation.
Quoi qu'il en soit, il ne prend pas n'importe quel moi pour se faire ne pas être là où il est. Il est trop clair, bien entendu, que du point de vue de la réalité, ce fantasme est insoutenable, et que se mettre à aboyer comme un chien dans une chambre où on ne doit as être, n'est pas la meilleure façon d'échapper à l'atten¬tion. Laissons ebien entendu, cette phrase qui n'a de valeur que pour nous faire remarquer que nous sommes non pas dans le compréhensible mais dans la structure imaginaire, qu'après tout on entend des choses comme ça en cours de séance, et on se contente après coup de croire qu'on comprend puisque le malade a l'air de comprendre. je vous l'ai dit, ce qui est le propre de tout affect, de toute cette marge, cet accompagnement, ces bordures du discours intérieur, tout au moins spécialement tel que nous pouvons le reconstituer quand nous avons le sentiment que ce discours n'est justement pas un discours si continu -171-

qu'on le croit, c'est que la continuité est un effet, et principalement [produit] par le moyen de l'affect. À savoir que moins les affects sont motivés, plus - c'est une loi - ils apparaissent pour le sujet compréhensibles...
Ce n'est pas, pour nous, une raison pour le suivre et c'est pour cela que la remarque que j'ai faite là, tout aussi évidente qu'elle puisse paraître, a tout de même sa portée. Ce qu'il s'agit d'analyser, c'est le fantasme, sans le comprendre - c'est-à-dire en y retrouvant la structure qu'il révèle. Or qu'est ce que cela veut dire, ce fantasme ?.
De même que tout à l'heure l'important était de voir que le sujet nous disait à propos de sa toux "c'est un message", il importe de s'apercevoir que ce fan¬tasme n'a vraiment aucun sens, du caractère totalement irréel de son efficacité éventuelle. C'est que le sujet en aboyant dit simplement "c'est un chien". Là aussi il se fait autre, mais ce n'est pas la question, il ne se demande pas quel est ce signifiant de l'Autre en lui. Là il fait un fantasme et, cela est quand même assez précieux quand cela nous vient pour que nous nous apercevions de ce qu'on nous donne, il se fait autre à l'aide de quoi ? D'un signifiant précisément. L'aboiement ici, c'est le signifiant de ce qu'il n'est pas: il n'est pas un chien mais grâce à ce signifiant, pour le fantasme, le résultat est parfaitement obtenu, il est autre que ce qu'il est.
je vais vous demander ici (car nous n'avons pas épuisé ce qui s'est apporté en simple association de la toux, il y a un quatrième élément que nous verrons tout à l'heure et à propos de ceci à savoir, en cette occasion, la fonction du signifiant dans le fantasme, car là c'est clair que le sujet se considère comme suffisamment couvert par cet aboiement fantasmatique) de faire une parenthèse.
Ce n'est plus du rêve que je vous parle, mais de telle petite remarque cli¬nique élémentaire. À la fin d'une communication scientifique récente, j'y ai fait allusion, que j'avais cela à vous apporter ici. Il faut bien dire que dans une matière si abondante, ce qu'il y aurait à enseigner est tellement démesuré par rapport à ce qui s'enseigne, c'est-à-dire à ce qui se rabâche, que vraiment certains jours je me sens moi-même ridiculement écrasé par la tâche que j'ai entreprise...
Prenons ce "c'est un chien". je veux attirer votre attention sur quelque chose concernant la psychologie de l'enfant, ce qu'on appelle la psychologie génétique. On essaie, cet enfant qu'on veut comprendre, de faire avec lui cette psychologie que l'on appelle génétique et qui consiste à se demander comment le cher petit qui est si bête commence d'acquérir ses idées. Et alors on se demande comment l'enfant procède. Son monde serait primitivement auto-érotique, les objets ne -172-

viendraient que plus tard. J'espère, Dieu merci! que vous avez tous, sinon direc¬tement l'expérience de l'enfant, du moins assez de patients qui peuvent vous raconter l'histoire de leur petit enfant pour voir qu'il n'y a rien de plus intéressé aux objets, aux reflets des objets qu'un tout petit enfant. Laissons cela de côté.
Il s'agit pour l'instant de nous apercevoir comment entre en jeu chez lui l'opé¬ration du signifiant. Je dis que nous pouvons voir chez l'enfant, à la source, à l'origine de sa prise sur le monde qui s'offre à lui et qui est avant tout un monde de langage, un monde où les gens lui parlent - ce qui est évidemment un affron¬tement assez stupéfiant -, comment il va entrer dans ce monde.
J'ai déjà fait allusion à ceci que peuvent remarquer les gens, à condition d'avoir simplement l'oreille attentive et de ne pas trouver comme forcément confirmées les idées préconçues avec lesquelles ils peuvent entrer dans l'abord de l'enfant. Un ami me faisait récemment remarquer que lui-même ayant pris le parti de vouloir garder son enfant auquel il consacre beaucoup de temps, il ne lui avait jamais parlé du chien que comme "le chien". Et il n'avait pas manqué d'être un peu surpris du fait que l'enfant, qui avait parfaitement repéré ce qui était nommé par la nomination primitive de l'adulte, se mit à l'appeler un "ouah¬ ouah". D'autres personnes qui peuvent à l'occasion me parler d'une façon, je ne dirais pas directement éclairée par les plans d'enquête que je leur donne, mais seulement du fait de mon enseignement, m'ont fait remarquer cette autre chose, que non seulement l'enfant borne à la désignation du chien ce "ouah-ouah" qui est quelque chose qui est choisi dans le chien primitivement entre tous ses carac¬tères. Et comment s'en étonner, car l'enfant ne va pas évidemment commencer déjà à le qualifier, son chien, mais bien, avant de pouvoir avoir le maniement d'aucune espèce d'attribut, il commence à faire entrer en jeu ce qu'il peut en dire, à savoir ce comme quoi l'animal se présente comme produisant lui-même un signe - qui n'est pas un signifiant. Mais remarquez qu'ici c'est par l'abord, par la faveur que lui présente ceci qu'il y a dans ce qui se manifeste, la présence précisément d'un animal, quelque chose qui est assez isolé pour en fournir le matériel, quelque chose qui est déjà émission laryngée, que l'enfant prend cet élément, comme quoi? Comme quelque chose qui, puisque cela remplace "le chien" qu'il a déjà parfaitement compris et entendu au point de pouvoir aussi bien diriger son regard vers le chien quand on nomme ce chien que vers une image de ce chien lorsqu'on dit "chien", et le remplace par un "ouah-ouah", ce qui est faire la première métaphore. En quoi c'est là que nous voyons s'amorcer, et de la façon qui est la plus conforme à la vraie genèse du langage, l'opération prédicative.
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On a remarqué que dans les formes primitives du langage, ce qui joue comme fonction d'adjectif, ce sont des métaphores. Cela est confirmé ici chez le sujet, à ceci près que nous ne [nous] trouvons pas à devant quelque mystérieuse opéra¬tion primitive de l'esprit, mais devant une nécessité structurale du langage qui veut que, pour que quelque chose s'engendre dans l'ordre du signifié, il faut qu'il y ait substitution d'un signifiant à un autre signifiant.
Vous me direz "Qu'est-ce que vous en savez ?" - je veux dire, "Pourquoi affirmez-vous que ce qui est essentiel, c'est la substitution de "ouah-ouah" à chien ?"
Premièrement je vous dirai qu'il est d'observation courante et elle m'a été rapportée il n'y a pas si longtemps, qu'à partir du moment où l'enfant a su appe¬ler "ouah-ouah" un chien, il appellera "ouah-ouah" un tas de choses qui n'ont absolument rien à faire avec un chien, montrant donc tout de suite par là que ce dont il s'agit, c'est bien effectivement de la transformation du signe en signifiant qu'on met à l'épreuve de toutes sortes de substitutions par rapport à ce qui, à ce moment-là, n'a pas plus d'importance, que ce soient d'autres signifiants ou des unités du réel. Car ce dont il s'agit, c'est de mettre à l'épreuve le pouvoir du signifiant.
La pointe de cela est marquée dans ce moment décisif où l'enfant (c'est de cela que je fais la remarque à la fin de la communication scientifique dont je parlais) déclare avec la plus grande autorité et la plus grande insistance: "le chien fait miaou" ou "le chat fait ouah-ouah"; pointe absolument décisive car c'est à ce moment-là que la primitive métaphore qui est constituée purement et simple¬ment par la substitution signifiante, par l'exercice de la substitution signifiante, engendre la catégorie de la qualification.
Entendez-moi bien, nous pouvons à l'occasion formaliser si vous voulez cela, et dire que le pas, le progrès qui est accompli consiste en ceci que d'abord une chaîne monolinéaire est établie qui dit: "le chien" = "ouah-ouah", que ce dont il s'agit, et ce qui est démontré de la façon la plus évidente par le fait que l'enfant superpose, combine une chaîne à l'autre, c'est qu'il est venu faire se croiser par rapport à la chaîne, "le chien fait ouah-ouah", la chaîne "le chat fait miaou"; qu'en substituant le "miaou" au "ouah-ouah", il va faire entrer en jeu la possi¬bilité du croisement d'une chaîne avec une autre, c'est-à-dire d'une redivision de chacune des chaînes en deux parties, ce qui provisoirement sera fixe et ce qui, non moins provisoirement, sera mobile, c'est-à-dire de quelque chose qui restera d'une chaîne autour de quoi tournera ce qui peut s'échanger.
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En d'autres termes, c'est uniquement à partir du moment où s'est associé le S' du chat en tant qu'il est signifié par ce signe, avec le S, le "ouah-ouah" signi¬fiant du chien, et que ceci suppose qu'en dessous - et pour commencer, il n'y a pas d'en dessous - l'enfant lie les deux lignes à savoir que le signifié du "ouah¬ ouah", le chien, fait S', le "miaou", signifiant du chat. Seulement, à partir du moment où cet exercice a été accompli et l'importance que l'enfant donne à cet exercice est tout à fait évidente et démontrée par ceci que, si les parents ont la maladresse d'intervenir, de le reprendre, de le réprimander ou le gourmander pour dire de pareilles bêtises, l'enfant a des réactions émotionnelles très vives (il pleure pour tout dire...) car lui sait bien ce qu'il est en train de faire, contraire¬ment aux adultes qui croient qu'il bêtifie.
Car c'est uniquement à partir de ce moment-là et selon la formulation que j'ai donnée de la métaphore qui consiste très essentiellement en ceci: c'est que quelque chose au niveau de la ligne supérieure s'est déplacé, s'est élidé par rap¬port à quelque chose qui, dans la ligne inférieure du signifié, s'est aussi déplacé. C'est en d'autres termes, pour autant que du point de vue du graphe, à partir du moment où ce jeu a été introduit (le "ouah-ouah" peut être élidé et vient dans les dessous de l'énonciation concernant le chien), que cette énonciation devient proprement une énonciation signifiante et non pas simple connexion imitative par rapport à la réalité. Le chien, qu'il soit indiqué ou qu'il soit nommé, cela revient au même. Mais littéralement le fait que, quand la qualification, l'attribu¬tion d'une qualité du chien lui est donnée, cela n'est pas sur la même ligne, c'est sur celle de la qualité comme telle: il y a ceux qui font "ouah-ouah", il y a ceux qui font "miaou", et tous ceux qui feront les autres bruits sont ici impliqués dans la verticalité, dans la hauteur, pour que commence à naître de la métaphore, la dimension de l'adjectif.
Vous savez, ce n'est pas d'hier que ces choses-là ont été vues! Darwin s'en était occupé déjà. Seulement, faute d'appareil linguistique, les choses sont res¬tées pour lui très problématiques. Mais c'est un phénomène si général, si essen¬tiel, si fonctionnellement dominant dans le développement de l'enfant, que même Darwin qui était plutôt porté vers les explications naturalistes, n'avait quand même pas manqué d'être frappé de ceci: il était quand même bien drôle qu'un enfant qui avait une astuce déjà remarquable qui lui permettait d'isoler du canard le "couac" (c'est ainsi que dans le texte de Darwin, le cri du canard, repris par l'enfant est phonétisé), que ce "couac" est par lui reporté sur toute une série d'objets dont l'homogénéité générique va être suffisamment remarquée par le fait que, si mon souvenir est bon, il y avait parmi ces objets du vin et un sou. Je - 175 -

ne sais pas très bien ce que ce terme "sou" désigne, s'il désigne un penny ou autre chose. je n'ai pas vérifié ce que cela voulait dire au temps de Darwin, mais c'était une pièce de monnaie car Darwin, dans son embarras, ne manque pas de remar¬quer que cette pièce de monnaie était marquée au coin d'un aigle. Il peut paraître que l'explication qui unifierait le rapport du "couac" à l'espèce volatile en géné¬ral sous prétexte qu'une image aussi ambiguë que celle d'un aigle aux ailes déployées sur une pièce de monnaie puisse être quelque chose que nous puis¬sions considérer comme devant être homogénéisé par un enfant à son apercep¬tion du canard. Évidemment, celle du vin, du liquide, ferait encore problème. Peut-être simplement pouvons nous penser qu'il y a quelque rapport entre le vin, quelque chose qui serait, disons, d'élément liquide pour autant que le canard y barbote.
Nous voyons qu'en tous les cas, ce dont il s'agit est une fois de plus bien plus désigné comme marqué par le travers de l'élément signifiant comme tel. Ici, admettons-le dans la contiguïté de la perception si nous voulons admettre en effet que c'est de la qualité liquide qu'il s'agit lorsque l'enfant y applique le "couac" du canard. Vous voyez bien que c'est en tous cas dans le registre de la chaîne signifiante que nous pouvons appréhender ce qui se fonde, chez l'enfant, de fondamental dans son appréhension du monde, comme monde structuré par la parole.
Cela n'est pas non plus qu'il cherche le sens ni l'essence des oiseaux, du fluide ou des sous... C'est que littéralement, il les trouve par l'exercice du non-sens. Car en fin de compte, si nous avons le temps, nous nous poserons des questions sur ce qui est techniquement le non-sens, je veux dire dans la langue anglaise le nonsense. C'est précisément un genre. La langue anglaise a deux exemples émi¬nents de nonsense, très nommément Edward Lear61, auteur des nonsenses qu'il a défini comme tels, et Lewis Carroll dont je pense que vous connaissez au moins Les Aventures d'Alice au pays des merveilles 62.
je dois dire que si j'avais quelque chose à conseiller comme livre d'introduc¬tion à ce qui doit être un psychiatre ou un psychanalyste d'enfants, plutôt que n'importe lequel des livres de Monsieur Piaget, je lui conseillerais de commen¬cer par lire Alice au pays des merveilles, car il saisirait effectivement cette chose dont j'ai les meilleures raisons de penser, étant donné ce qu'on sait de Lewis

61. LEAR E., Book of Nonsense (1846), Poèmes sans sens, (trad. H. Parisot), Paris, 1968, Aubier-Flammarion.
62. LEWIS CAROLL, Alice's Adventures in Wonderland (1865), Les Aventures d'Alice au pays des merveilles (trad. H. Parisot), Paris, 1970, Aubier-Flammarion.
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Carroll, que c'est quelque chose qui repose sur la profonde expérience du jeu d'esprit de l'enfant et qui effectivement nous montre la valeur, l'incidence, la dimension du jeu de nonsense comme tel.
Je ne peux ici qu'amorcer cette indication. Je l'ai amorcée en manière de paren¬thèse et à propos du "c'est un chien" de notre sujet. Je veux dire de la façon for¬mulée, signifiante dont il convient d'interpréter ce qui ici s'ébauche de fantasme et dont, à tout le moins, vous repérerez ici je crois facilement le titre aux termes du fantasme. Je veux dire, dans ce fantasme, "C'est un chien, ce n'est qu'un chien".
Vous retrouverez ce que je vous ai donné être la formule du fantasme à savoir que le sujet paraît élidé, ce n'est pas lui, pour autant qu'il y a là un autre, un autre imaginaire, a. Première indication de la convenance de ce schéma pour vous faire repérer la validité du fantasme comme tel.
(d) J'arrive au quatrième élément associatif que nous donne à cette occasion Ella Sharpe. Encore que "un chien apporté à la mémoire sous cette forme d'un chien qui se masturbe 63", emploi naturellement intransitif... Il s'agit d'un chien qui se masturbe, comme le patient l'a raconté, à savoir que comme tout de suite après le schéma, un dog, un chien, « Ceci me rappelle un chien qui se frottait contre ma jambe, réellement, se masturbant lui-même, avec grand-honte de vous en parler parce que je ne l'ai pas arrêté, je l'ai laissé continuer et quelqu'un pourrait être entré à ce moment-là. »
Est-ce que la connotation de la chose comme un élément à mettre à la suite de la chaîne par l'analyste à savoir "souvenir d'un chien qui se masturbe" est quelque chose qui doive ici complètement nous satis¬faire ?je crois que non. Parce que cet élément nous permet d'avancer encore un peu plus loin, dans ce dont il s'agit dans ce message appor¬tant le rêve. Et pour vous montrer la première boucle qui a été parcourue par les associations du patient, et vous montrer là où elle est, je dirai

63. d) "Dog again brought memory of masturbating a dog. "
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que rien n'est plus évident dans cette occasion que la ligne associative. C'est pré¬cisément celle que je vous dessine ici en pointillé, pour autant qu'elle est dans l'énonciation du sujet. Ces éléments signifiants, rompus, vont passer comme dans la parole ordinaire et normale par ces deux points-repères du message et du code et le message et le code étant ici d'une bien autre nature que le partenaire qui parle la même langue dont il s'agit chez le terme de l'Autre, A.
Et ce que nous voyons ici, dans cette ligne associative parcourue, est juste¬ment d'abord le fait que nous sommes arrivés là sous la forme: il s'agit du signi¬fiant de l'Autre qui est en moi. C'est la question. Et ce que le sujet à ce propos commence à dévider, ce n'est rien moins que de passer par ce point-ci, [$  a] auquel nous reviendrons dans la suite, puis ici, à d, à ce niveau où est la question de son désir.
Qu'est-ce qu'il fait en faisant cette « petite toux », c'est-à-dire au moment d'entrer dans un endroit où il y a quelque chose dont il ne sait pas ce que c'est: "Fantaisie sexuelle à propos de l'analyste." Laquelle ? Ce qui se montre après, c'est son propre fantasme, à savoir lui là, s'il était à la place de l'autre, songerait d'abord à ne pas y être - ou plus exactement à être pris pour un autre que lui-même. Et maintenant, nous arrivons à quoi ? Mais très exactement à ce qui se passe. La scène ici tout d'un coup se découvre, est développée par le patient. Ce qui se passe, c'est quoi ? Ce chien, en tant qu'il est lui-même, il n'est pas là. Ce chien le voilà non plus fantasmatique, mais bel et bien en réalité. C'est un autre cette fois-ci, non plus du tout signifiant, mais une image, un compagnon dans cette pièce et un compagnon d'autant plus évidemment proche de lui, assimilé à lui que c'est contre sa propre jambe, au patient, que le chien vient se masturber.
Quel est le schéma de ce qui se passe à ce moment ? Il est essentiellement fondé en ceci que l'autre, ici l'animal en tant que réel et dont nous savons qu'il a un rapport au sujet parce que le sujet a pris soin auparavant de nous en infor¬mer, il pouvait être imaginairement cet animal, à condition de s'emparer du signifiant, aboyant. Cet autre présent se masturbe: il lui montre quelque chose, très précisément à se masturber. Est-ce que la situation est là déterminée ? Non, comme nous le dit le patient lui-même, il y a la possibilité que quelqu'un d'autre entre, et alors quelle honte! la situation ne serait plus tenable. Le sujet littérale¬ment disparaîtrait de honte devant cet autre, témoin de ce qui se passe.
En d'autres termes, ce qui s'articule ici: montrez-moi ce qu'il faut que je fasse à condition que l'autre, en tant qu'il est le grand Autre, le tiers, ne soit pas là. je regarde l'autre que je suis, ce chien, à condition que l'Autre n'entre pas, sinon je disparais dans la honte. Mais par contre, cet autre que je suis, à savoir ce chien, - 178 -

je le regarde comme Idéal du moi, comme faisant ce que je ne fais pas, comme "idéal de puissance" comme dira plus tard Ella Sharpe. Mais assurément pas dans le sens où elle l'entend, parce que justement cela n'a rien à faire avec les mots. Là, c'est pour autant justement que le chien, lui, n'est pas un animal par¬lant qu'il peut être ici le modèle et l'image, et que le sujet peut voir en lui ce qu'il désire voir, à savoir qu'on lui montre ce qu'il doit faire, ce qu'il peut faire, et ceci tant qu'il est hors de la vue de l'Autre, de celui qui peut entrer et de celui qui parle.
Et, en d'autres termes, c'est en tant que je ne suis pas entré encore chez mon analyste que je peux l'imaginer, Ella Sharpe nommément, la pauvre chère femme, me montrant à se masturber, et je tousse pour l'avertir, elle, d'avoir à reprendre une position normale.
C'est dans ce) eu entre les deux autre, celui qui ne parle pas, qu'on imagine, et celui à qui on va parler, qui est prié de faire attention à ce que la confronta¬tion ne se produise pas trop vite, que le sujet ne se mette pas à disparaître. C'est là où est le point-pivot où tout d'un coup va surgir à la mémoire -*comme* le rêve...
Eh bien le rêve, nous le reprendrons la prochaine fois pour que nous nous apercevions que l'intérêt du rêve et du fantasme qu'il va nous montrer, c'est très précisément d'être tout le contraire de ce fantasme forgé à l'état de veille, dont nous avons aujourd'hui cerné les linéaments.

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Leçon 10 28 janvier 1959


Cette recherche, cet exercice qui est le nôtre pour vous montrer comment, dans l'usage que nous faisons d'ores et déjà dans notre expérience, pratique¬ment, de la notion du désir, nous supposons sans le savoir un certain nombre de rapports, de coordonnées qui sont celles que j'essaie de situer en vous montrant que ce sont toujours les mêmes, qu'il y a donc intérêt à les reconnaître, car faute de les reconnaître, la pensée glisse toujours un peu plus à droite, un peu plus à gauche, se raccroche à des coordonnées mal définies, et ceci n'est pas toujours sans inconvénients pour la conduite de l'interprétation.
Je vais aujourd'hui continuer l'analyse du rêve que j'ai choisi dans Ella Sharpe précisément pour son caractère exceptionnellement bien élucidé. Et nous allons voir les choses sous cette double face: combien ce qu'elle dit, et ce qu'elle dit de plus aigu, de plus fin, de plus remarquable dans cette obser¬vation de la séance où ce rêve est analysé et les deux séances qui suivent, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que c'est quelque chose qui s'inscrit si bien dans les catégories qui sont celles dont j'essaie de vous apprendre l'usage, que c'est grâce à cela qu'on peut donner à ces éléments toute leur valeur et combien, faute justement de distinguer l'originalité de ces éléments, elle arrive à en réduire en quelque sorte la portée, à en faire tomber d'un niveau la cou¬leur, le relief, à les mélanger, les réduire à des notions plus frustes, plus som¬maires qui l'empêchent de tirer tout le parti qu'elle pourrait de ce qu'elle a dans la main.
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Mais d'ores et déjà, pour fixer si vous voulez, dans votre esprit quelque chose qui est destiné à se dessiner toujours plus précisément et un peu mieux, je pense que vous commencez d'entrevoir ce que veut dire le double étage du graphe. En somme ce parcours qui retourne sur lui-même, de l'énonciation analytique en tant que, je dirais, libérée par le principe, la règle de l'association libre, il tend à quoi ? A mettre en valeur autant que possible ce qu'il y a d'inclus dans tout dis¬cours, une chaîne signifiante en tant que morcelée de tout ce que chacun sait, c'est-à-dire d'éléments interprétables.
Et ces éléments interprétables en tant que morcelés apparaissent précisément dans la mesure où le sujet essaie de se reconquérir dans son originalité, d'être au¬-delà de ce que la demande en lui a figé, a emprisonné de ses besoins. Et pour autant que le sujet, dans l'expression de ses besoins se trouve primitivement pris, coulé dans les nécessités propres à la demande, et qui sont essentiellement fon¬dées sur le fait que déjà la forme de la demande est altérée, aliénée par le fait que nous devons penser sous cette forme du langage, c'est déjà dans le registre de l'Autre comme tel, dans le code de l'Autre qu’elle doit s'inscrire.
C'est à ce niveau-là que se produit le primitif écart, la primitive distance du sujet par rapport à quelque chose qui, dans sa racine, est son besoin mais qui ne peut pas à l'arrivée être la même chose; puisqu'il ne va être reconquis à l'arrivée (mais conquis au-delà de la demande) que dans une réalisation de langage (dans la forme du sujet qui parle) et que ce quelque chose qui s'appelle ce-que-le-sujet-veut se réfère à ce que le sujet va se constituer comme étant, dans un rapport non plus en quelque sorte immanent, complètement inclus dans sa participation vitale, mais au contraire comme déclarant, comme étant et donc dans un certain rapport à l'être.
Dans cet intervalle, c'est entre le langage purement et simplement quésitif et le langage qui s'articule - où le sujet répond à la question de ce qu'il veut, où le sujet se constitue par rapport à ce qu'il est - c'est dans cet intervalle que va se produire ce quelque chose qui va s'appeler nommément le désir. Et ce désir, dans cette double inscription du graphe, est quelque chose...
Qu'il y ait quelque homologie entre ce désir (pour autant qu'il est situé quelque part dans la partie supérieure de ces coordonnées) et la fonction qu'a le moi pour autant que ce discours de l'Autre se reprend lui-même, et que l'appel à l'autre pour la satisfaction d'un besoin s'institue par rapport à l'Autre dans ce que j'ai appelé quelquefois la parole pleine, la parole d'engagement, dans un rap¬port tel que celui-ci, où le sujet se constitue lui-même par rapport à l'autre, où il dit à l'autre "tu es mon maître", "tu es ma femme", ce rapport qui prend le moi et qui l'institue par rapport à un objet pour revenir ici sous forme de message. - 182 -

Il y a quelque homologie entre ce rapport où le moi est pris dans le discours de l'Autre et le simple que quelqu'un parle de moi comme moi, de soi comme soi; il y a quelque chose articulé de façon fragmentaire, qui nécessite un déchiffrage d'un ordre spécial dans le désir. De même que le moi se constitue dans un certain rapport imaginaire à l'autre, de même le désir s'institue, se fixe quelque part dans le discours de l'Autre, à mi-chemin de ce discours où le sujet, par toute sa vie tend à s'achever dans quelque chose où son être se déclare à mi-chemin.
Le désir est une réflexion, un retour dans cet effort par où un sujet se situe quelque part en face de ce que je vous désigne par le fantasme, c'est-à-dire le rap¬port du sujet en tant qu'évanouissant, en tant qu'il s'évanouit en un certain rap¬port à un objet électif. Le fantasme a toujours cette structure, il n'est pas simplement relation d'objet. Le fantasme est quelque chose qui coupe, un cer¬tain évanouissement, une certaine syncope signifiante du sujet en présence d'un objet. Le fantasme satisfait à une certaine accommodation, à une certaine fixa¬tion du sujet, à quelque chose qui a une valeur élective. L'électivité de cette valeur, c'est ce que j'essaie cette année de vous démontrer à l'aide d'un certain nombre d'exemples.
Déjà cette opposition du sujet avec un certain objet est quelque chose qui dans le fantasme est implicite, tel qu'il est la préface, le prélude du rêve énoncé par le sujet. Je vous l'ai déjà, je crois, fait sentir la dernière fois. Le sujet arrive et commence à parler de sa toux, message sur le message, de sa toux qui est faite pour mystérieusement avertir, avant d'entrer dans la pièce où pourraient être deux autres, deux autres qui seraient en train de s'aimer, pour les avertir qu'il est temps de se séparer. D'un autre côté, dans les associations, nous voyons que cette toux est quelque chose qui est très proche d'un fantasme qu'il donne tout de suite: c'est à savoir qu'il a imaginé dans un fantasme passé, qu'étant quelque part, et ne voulant pas y être trouvé parce qu'il ne devrait pas y être, dans ce quelque part, il pourrait aboyer comme un chien et tout le monde se dirait "tiens, c'est un chien!"
Il se révèle, l'aboiement, comme étant le signal par où le sujet s'absente profondément de là où il est, se signale comme étant autre, et la corrélation de la toux avec ceci qu'un couple d'autres dans lequel une troisième association nous montre que le sujet est aussi inclus - car ce chien qu'il a été pour aboyer, c'est-à-dire pour se faire autre qu'il est, voici maintenant que dans un troisième souvenir, lui du réel, il nous dit que ce chien est un chien qui est venu se mas¬turber contre sa jambe, et qu'est-ce qui serait arrivé si on les avait surpris tous - 183 -

les deux ? Bref, nous voyons se dessiner quelque chose qui, de l'ordre struc¬tural, est essentiel.
Quand les deux qui sont à l'intérieur d'une certaine enceinte sont là, confron¬tés l'un en face de l'autre dans le rapport proprement imaginaire qui fait que ce dont il s'agit est assez bien marqué par le fait que ce chien se masturbe contre sa jambe, ce chien dans l'occasion et par le fantasme même à propos duquel il est amené, est aussi lui-même imaginaire, celui qui montre à se masturber, et aussi bien qu'il n'est pas absent du couple de ces amants.
Mais ce qui est essentiel, ce n'est pas simplement de décrire que l'identifica¬tion du sujet, comme on peut s'y attendre, est partout. Il est aussi bien avec le sujet qui est dehors et qui s'annonce, et avec le sujet qui est dedans et qui est pris dans la relation du couple avec ce qu'elle comporte de commune fascination ima¬ginaire. C'est que, ou bien les deux éléments du couple imaginaire, duel, restent conjoints dans la commune fascination ici de l'acte, entre l'étreinte, entre l'accou-plement et la fascination spéculaire; ou ils restent conjoints et l'autre ne doit pas être là, ou l'autre se montre et alors les autres se séparent et se dissolvent.
C'est la structure qui est importante à mettre en relief. C'est celle-là qui fausse le problème, car en fin de compte, qu'est-ce que le sujet nous dit? Qu'il a eu une « petite toux » avant d'entrer chez son analyste alors qu'il est clair que si on l'a fait monter, c'est qu'il n'y avait personne d'autre, qu'elle est toute seule; qu'au reste, « ce ne sont pas ces choses-là, dit-il, que je me permettrais de penser à votre propos. » Pourtant, c'est bien le problème...
Le sujet en toussant, c'est-à-dire d'une part en faisant cet acte dont il ne sait pas lui-même la signification, puisqu'il pose la question de la signification, en se faisant par cette toux, comme le chien par son aboiement, autre qu'il n'est, il ne sait pas lui-même quel est ce message, et pourtant il s'annonce par cette toux. Et s'annonçant, qu'est-ce qu'il imagine? Qu'est-ce qu'il imagine qu'il y a à l'inté¬rieur de cette pièce pour que cette toux qu'il nous signale comme étant à cette occasion une impulsion, une compulsion, quelque chose qui l'irrite parce que cela a débordé ? (c'est lui-même qui le signale et j'ai mis en relief à ce propos combien est frappant qu'Ella Sharpe ait cru qu'à ce propos il ne fallait pas qu'elle en parle, que le sujet n'en était pas conscient et qu'il ne fallait pas le rendre conscient, alors que c'est lui-même qui amène ces questions, qui dit c'est un message, je ne sais pas lequel mais c'est très clair). Qu'est-ce qu'il imagine qu'il y a à l'intérieur, quel est l'objet qui est là tandis que lui est à l'extérieur et s'annonce de cette façon qui l'aliène, par ce message qu'il ne comprend pas, par ce message dont l'association de l'aboiement du chien est là pour montrer que - 184 -

c'est pour s'annoncer comme un autre, comme quelqu'un d'autre que lui-même, que cette condition se manifeste ?
Et je vous signale après avoir fait cette boucle, un premier tour où il nous a parlé d'abord de sa toux comme message, ensuite de ce fantasme où il s'est plu à s'imaginer être un chien, nous avoir signalé dans la réalité le couplage de lui-même avec un chien dans une pièce, avoir en quelque sorte tracé ce passage d'une façon flottante, ambiguë parce qu'il passe successivement par quelque chose qui reflète son désir, puis incarne son fantasme, il revient après avoir bouclé la boucle quelque part. Car il va à partir de ce moment changer de registre.
« À ce moment-là (où se terminait ma dernière leçon) le sujet tousse encore » nous dit l'analyste. Il fait une petite toux, comme s'il ponctuait. Après cette petite toux il énonce le rêve que j'ai déjà lu.
Ce que je veux vous dire, c'est quelle va être, à partir de là et dans ce rêve, à propos de ce rêve, notre visée. je vous ai dit, ce qui se manifeste dans le rêve de la relation du désir au fantasme, se manifeste avec une accentuation qui est exac¬tement l'opposée de celle qui était donnée dans ce fantasme qui était venu dans les associations. Là ce qui était accentué, c'était que le sujet, lui, aboie. Il aboie, c'est un message, une annonce. Il s'annonce comme autre essentiellement. C'est sur le plan d'un rapport qui le déguise, en tant qu'il aboie comme un chien, qu'il ne comprend pas pourquoi il procède ainsi, qu'il se met dans la posture ou bien de ne pas être là, ou s'il est là, de s'annoncer comme un autre, et de façon telle que les autres à ce moment-là (c'est-à-dire ce qu'il y a à voir) se séparent, dispa¬raissent, ne montrent plus ce qu'il y a à montrer.
L'énigme, c'est évidemment ce qu'il imagine. Le caractère énigmatique étant bien souligné par le fait qu'en effet, qu'est-ce qu'il peut bien avoir à annoncer, à désirer annoncer pour qu'au moment d'entrer dans le cabinet de son analyste, il ait cette toux ? Ce qui est voilé, c'est ce coté-là du rapport avec cet objet x qui est à cette occasion, je ne dirai pas son analyste, mais ce qui est dans la chambre.
Dans le rêve, ce que nous allons voir mis tout à fait au premier plan, c'est quelque chose qui est ceci, c'est un élément imaginaire nous allons le voir, qui n'est pas n'importe lequel. Et comme il faut vous y attendre, étant dans un rêve, il est marqué d'une certaine fonction. Ce que je vous aurai appris sur le rêve n'aurait pas de sens si cette fonction n'était pas une fonction de signifiant. Nous savons bien que ce qui est de ce côté-là du rapport dans le fantasme du sujet est quelque chose aussi qui doit avoir une fonction complexe, n'être pas seule¬ment une image mais quelque chose de signifiant. Mais ceci nous reste voilé, énigmatique. Nous ne pouvons pas l'articuler comme tel.
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Tout ce que nous savons, c'est que de l'autre côté de la relation, le sujet s'est annoncé lui-même comme autre. C'est-à-dire comme sujet marqué du signi¬fiant, comme sujet barré. Dans le rêve, c'est l'image que nous avons, et ce que nous ne savons pas, c'est ce qui est de l'autre côté, à savoir: qu'est-ce qu'il est lui dans ce rêve ? C'est-à-dire ce que Madame Ella Scharpe va, dans son inter¬prétation du rêve, essayer d'articuler pour lui.
Nous prenons maintenant les associations à propos du rêve, tout de suite après que le sujet ait fait cette remarque qui conclut le rêve, à propos de l'usage du verbe "se masturber" qu'il a employé au sens transitif et dont il fait remar¬quer que c'est intransitivement qu'il aurait dû l'employer pour l'utiliser d'une façon correcte, qu'ayant dit « elle était si désappointée que j'avais eu l'idée de la masturber», il s'agit évidemment d'autre chose. Soit qu'il s'agisse que le sujet se masturbe - c'est bien ce que pense l'analyste et c'est ce qu'elle va tout de suite lui suggérer en soulignant ce que le sujet lui-même vient de faire remarquer, à savoir que le verbe aurait dû être mis en usage au sens intransitif. Le sujet à ce propos fait remarquer qu'en effet, il est excessivement rare qu'il ait masturbé quiconque. Il ne l'a fait qu'une fois avec un autre garçon. «C'est la seule fois dont je puisse me souvenir », et il continue « Le rêve est tout à fait vivant dans ma mémoire. Il n'y a pas eu d'orgasme, [...] Je vois le devant de ses parties génitales, la fin de la vulve » et il décrit: « quelque chose de grand qui se pro¬jette en avant et qui pendait vers le bas comme un pli sur un chaperon. C'était tout à fait comme un chaperon. C'était ceci dont la femme faisait usage en le manoeuvrant (c'est le terme qu'il avait employé dans le rêve), le vagin semblait serrer mon doigt autour. Le chaperon paraissait très étrange, seemed strange. »
L'analyste reprend: « Qu'est-ce que vous pensez d'autre ? Laissez dire ce qu'il y a dans votre esprit. » Le patient reprend: « Je pense à un antre, une ca¬verne. Il y avait quelque chose comme cela, un antre, une caverne sur la col¬line où je vivais quand j'étais enfant. Souvent j'y ai été avec ma mère. Elle était visible de la route le long de laquelle nous marchions. Son trait le plus remarquable était que le dessus, the top, était surplombant, overhanging, et il paraissait comme une énorme lèvre ». Quelque chose comme la grotte du Cyclope, à Capri dont la côte est parsemée de choses semblables. Une caverne avec une partie se projetant en avant...
Il fait là-dessus une association très remarquable: « Il y a a joke à propos des lèvres (au sens génital du terme) courant transversalement et non pas longitudinalement. Mais je ne me souviens pas comment ce joke était - 186 -

arrangé, quelque comparaison avec l'écriture chinoise et son rapport avec la nôtre, l'une et l'autre partant de différents côtés, l'une du haut vers le bas, l'autre transversalement. Bien sûr, les lèvres sont side by side (c'est-à-dire côté contre côté), tandis que les parois du vagin sont l'une antérieure, l'autre postérieure, c'est-à-dire l'une longitudinale et l'autre transversale. Je pense encore, dit-il, au chaperon. N
Ces jokes qui sont en anglais une sorte de partie du patrimoine culturel sont bien connus, ils sont en général sous la forme de limericks. Le limerick est quelque chose de très important et révélateur. Je n'en ferai qu'état. J'ai cherché dans une collection assez considérable de quelque trois mille limericks. Ce lime¬rick existe sûrement, j'en ai vu d'autres qui s'en approchent, je ne sais même pas pourquoi le thème de la Chine semble justement considéré. Il y avait cette sorte d'inversion de la ligne d'écriture - évoquée chaque fois que quelque chose se rapproche d'une assimilation, encore et en même temps, d'une opposition de la ligne à la fente génitale avec celle de la bouche, transversale, avec aussi ce qu'on suppose derrière la ligne de la fente génitale de la transversalité du vagin.
C'est-à-dire que tout cela est très très ambigu. Ce qui s'en rapproche le plus et ce qui est amusant par le fait qu'on ne voit pas spécialement pourquoi la Chine intervient dans cette association, est celui-ci, limerick 1381 d'un ouvrage sur le limerick




Traduit, cela perd de son sel, mais il est assez remarquable que c'est en tout cas quelque chose qui est le plus rapproché de notre affaire en cause, dont l'auteur nous souligne que la superposition de deux images, l'une qui est une image de bouche, l'autre qui est une image génitale, est très essentielle.
Qu'est-ce que je vais relever ici ? C'est qu'à propos de quelque chose sur lequel tout de suite la pensée analytique glisse vers des élément imaginaires, à

* . LEGMAN G., The limerick. 1700 exemples with notes, variants and index, London, 1974, Jupiter books (n° 1388).
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savoir assimilation de la bouche au vagin, le sein de la mère considéré comme l'élément d'engloutissement ou de dévoration primitif -et nous avons toutes sortes de témoignages diversement ethnologiques, folkloriques, psycholo¬giques, qui montrent ce rapport primitif comme celui de contenant à contenu, que l'enfant peut avoir par rapport à ce qu'on peut appeler l'image maternelle.
Est-ce qu'il ne vous semble pas que mérite d'être retenu à ce niveau quelque chose dont je dirai que cela a tout à fait le même accent qu'autrefois, le point où je vous ai arrêtés lorsqu'il s'agissait de la grande et de la petite girafe ? Ce n'était pas seulement l'élément entre le petit et le grand, entre la mère et le phallus, ces éléments, c'est ce qu'en faisait le petit Hans. On pouvait s'asseoir dessus, les chiffonner, c'étaient des symboles. C'étaient déjà dans le fantasme des choses transformées en papier, on pourrait dire, d'une façon plus nuancée, plus inter¬rogative, plus soumise à confirmation.
Mais disons, pour ponctuer ce dont il s'agit, que cela n'est pas rien, qu'il n'est pas vain que pour introduire là quelque chose concernant cet élément imagi¬naire, représenté, déjà tellement remarquable, qui est dans le rêve et qui nous a été dépeint comme quelque chose de très précisément décrit, le repli d'un cha¬peron. Ce n'est pas rien! C'est quelque chose qui a déjà une certaine structure, qui couvre, qui coiffe - qui se redoute aussi. Et le doigt introduit, to close round 64, dans cet élément, cette suée aussi, est quelque chose qui nous donne quelque chose de tout à fait précis comme image, quelque chose qu'il n'y a pas lieu de noyer dans une simple structure générale d'enveloppement, ou de dévoration, ou d'engloutissement. C'est déjà mis dans un certain rapport, avec le doigt du sujet précisément. Et je dirai même que toute la question est là. Y met-il ou n'y met¬-il pas le doigt ? Il est certain qu'il y met le doigt et qu'il n'y met pas autre chose, entre autres qu'il n'y met pas son pénis qui est là présent, que ce rapport avec ce qui vient envelopper, ganter la main, est quelque chose qui est là tout à fait préva¬lent, mis en avant, poussé en avant au débouché de la figurabilité comme dit Freud pour désigner le troisième élément en action, le travail du rêve, Traumarbeit.
Il s'agit de savoir ce que nous devons faire avec cela. Si nous devons tout de suite le résoudre en une série de significations rédimées, préformées, à savoir tout ce qu'on va pouvoir mettre derrière cela, introduire nous-mêmes, dans cette espèce de sac de prestidigitateur, tout ce que nous sommes habitués à y trouver, ou bien nous arrêter, respecter cela comme quelque chose qui a ici une valeur spécifique.

64. "The vagina seemed to close round my fanger. "
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Vous devez bien vous rendre compte, quand je dis valeur spécifique, pour peu que vous ayez un tout petit peu plus que des notions livresques sur ce que cela peut être, un fantasme semblable, qu'après tout, il y a tout à fait lieu que nous ne noyons pas cela dans la notion par exemple très générale d'intérieur du ventre de la mère, dont on parle tellement dans les fantasmes.
Quelque chose d'aussi élaboré dans le rêve mérite qu'on s'y arrête. Ce que nous avons là devant nous, ce n'est certainement pas l'intérieur d’un utérus. c'est overhanging, ce bord qui se projette. Et d'ailleurs, car elle est extrêmement fine, Ella Scharpe souligne plus loin dans un passage que nous pourrons avoir à ren¬contrer dans la suite, que l'on est devant quelque chose de remarquable: « c'est une projection » dit-elle, et tout de suite après dans le passage elle annonce « c'est l'équivalent d'un pénis. »
C'est possible, mais pourquoi se presser ? D'autant plus qu'elle souligne aussi à ce moment-là qu'il est difficile de faire de cette projection quelque chose de lié à la présence du vagin. C'est assez accentué dans le rêve, et par la manoeuvre même à laquelle le sujet se prête, je dirais se substitue à lui-même en y mettant le doigt et non pas son pénis. Comment ne pas voir que très précisément ce quelque chose est localisé, si l'on peut dire, dans ce fantasme qui est en effet comme le sujet l'articule, quelque chose qui a le plus étroit rapport avec la paroi antérieure et postérieure du vagin! que pour tout dire, pour un médecin pour qui la profession est de pratiquer la médecine - ce qui n'était pas le cas d'Ella Scharpe qui était professeur de lettres et cela lui donnait de grandes ouvertures sur la psychologie - c'est un prolapsus, quelque chose qui se produit dans la paroi du vagin, où se produit cette prosection de la paroi antérieure, plus ou moins suivie de prosections de la paroi postérieure et qui, dans un stade encore ultérieur, fait apparaître à l'orifice génital, l'extrémité du col. C'est une chose extrêmement fréquente qui pose toute sorte de problèmes au chirurgien.
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Bien sûr qu'il y a là quelque chose qui met en jeu tout de suite la question et le fantasme de la femme phallique. C'est si vrai que je me souvenais à votre usage (je n'ai pu vérifier le passage, c'est un fait assez connu, je pense, pour qu'il ne soit pas nouveau pour certains d'entre vous) de la reine Christine de Suède, l'amie de Descartes, qui était une rude femme comme toutes les femmes de cette époque - on ne saurait trop insister sur l'influence sur l'histoire des femmes de cette merveilleuse moitié du XVIIle siècle. La reine Christine de Suède un jour vit elle-même apparaître à l'orifice de la vulve la pointe d'un utérus qui, sans que nous en sachions les raisons, se trouva à ce moment de son existence, faire béance dans un cas tout à fait caractérisé de - 189 -

prolapsus utérin. C'est alors que, cédant à une flatterie hénaurme, son médecin tombe à ses pieds en disant "Miracle! Jupiter vous a enfin rendu à votre véri¬table sexe." Ce qui prouve que le fantasme de la femme phallique ne date pas d'hier dans l'histoire de la médecine et de la philosophie...
Ce n'est pas cela qui est dans le rêve, ni qu'il faille entendre - l'analyste en fait état plus tard dans l'observation - que la mère du sujet, par exemple, eut un prolapsus. Encore que pourquoi pas, puisque dans l'articulation de sa compréhension de ce qui se passe, l'analyste fait état du fait que, très probable¬ment, le sujet a vu des tas de choses par en dessous, que certaines de ses imagi¬nations laissent à penser qu'il a [pu voir], qu'il doit même avoir [vu], pour que son interprétation soit cohérente, quelque chose d'analogue, c'est-à-dire une certaine appréhension, par dessous les jupes, de l'organe génital (et de celui de sa mère). Pourquoi ne pas aller dans ce sens ?
Mais ce n'est pas cela. Nous serons beaucoup plus légitimés à le faire dans ce sens que l'analyste elle-même, pour autant que, tout à l'heure, elle va passer nécessairement par cette supposition. Pour nous, nous n'en sommes pas là. J'indique simplement que dès lors qu'il s'agit de références par rapport à des images du corps, on va les faire entrer en jeu dans l'interprétation. On ne serait pas précis, pourquoi ne distinguerait-on pas la hantise, ou le désir, ou la crainte du retour au ventre maternel, et le rapport très spécialement avec le vagin, qui après tout n'est pas quelque chose, on le voit bien dans cette simple explication, dont le sujet ne puisse pas avoir quelque appréhension directe ou indirecte ?
Ce que je veux simplement souligner ici, après avoir marqué l'accent spécial de cette image de ce rêve, c'est qu'en tous cas quelque chose doit nous retenir. C'est le fait que le sujet l'associe tout de suite à quelque chose d'un tout autre ordre, à ce jeu poétique et verbal dont ce n'est pas simplement pour m'amuser que j'ai donné un exemple, c'est pour donner une idée du style, d'une extrême rigueur littéraire; c'est un genre qui a des lois, les plus strictes qui soient - et joke ou limerick, peu importe - qui portent dans une histoire définie littéraire¬ment, et portant elles-mêmes sur un jeu concernant l'écriture. Car ce que nous n'avons pas retrouvé dans le limerick que nous avons déterré, le sujet, lui, affirme l'avoir entendu: c'était en se référant à la direction différente des lignes d'écriture dans notre façon d'écrire et la chinoise, qu'il évoque à ce moment-là quelque chose qui ne s'impose pas tellement à cette association: à savoir juste¬ment ce qui met sur la voie d'un rapprochement entre l'orifice des grandes lèvres et les lèvres de la bouche.
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Ce rapprochement comme tel, affectons-le à l'ordre symbolique. Ce qui peut avoir plus de symbolique, ce sont les lignes de caractères chinois, parce que c'est quelque chose qui est là, qui nous désigne qu'en tous cas cet élément-là dans le rêve est un élément qui a une valeur signifiante, que dans cette sorte d'adapta¬tion, d'adéquation, d'accommodement du désir en tant qu'il se fait quelque part par rapport à un fantasme qui est entre le signifiant de l'Autre [S(A)] et le signi¬fié de l'Autre [s (A)] car c'est cela la définition du fantasme en tant que le désir a à s'accommoder à lui.
Et qu'est ce que je dis là si ce n'est exprimer d'une façon plus articulée ce qui est notre expérience lorsque nous cherchons à centrer ce qu'est le désir du sujet ? C'est cela, quelque chose qui est une certaine position du sujet en face d'un cer¬tain objet, pour autant qu'il le met quelque part, intermédiaire entre une pure et simple signification, une chose assumée, claire, transparente pour lui, et quelque chose d'autre qui n'est pas du tout un fantasme, qui n'est pas un besoin, qui n'est pas une poussée, un feeling, mais qui est toujours de l'ordre du signifiant en tant que signifiant, quelque chose de fermé, d'énigmatique. Entre les deux, il y a ce qui ici apparaît sous la forme d'une représentation sensible extrêmement pré¬cise, imagée. Et le sujet, par les associations mêmes nous avertit: ceci est-ce qui est signifiant.
Que vais-je faire maintenant ? Est-ce que je vais entrer dans la façon dont l'analyste l'interprète ? Il faut donc que je vous fasse connaître tout le matériel que nous avons. Que dit l'analyste, poursuivant à ce moment ? Eh bien quoi ? Elle revient au fait que le sujet reprend après avoir toussé, revient sur le chaperon.
«- Je pense au chaperon. - Eh bien quoi, dit l'analyste ? - Un drôle de bonhomme, répond-il, une fois, sur un de mes premiers terrains de golf, je me souviens. (Il me courrait après et) il m'a dit qu'il pourrait me donner un sac pour les clubs, à bon marché et que le matériel serait du tissu qui est celui dont on se sert pour les capotes de voiture ». Là dessus, il fait une imitation après avoir dit « C'est de son accent dont je me souviens, l'imiter ainsi (en par¬lant de lui-même) me rappelle une amie dont les imitations à la radio (Broadcast est le mot qui est important) sont extrêmement astucieuses et malignes very clever, mais tout de même, je la ramène un peu en vous racon¬tant quelque chose comme cela, autant que si je vous racontais que j'avais la plus merveilleuse T.S.F. qu'on puisse avoir, elle prend toutes les stations sans la moindre difficulté. Mon amie a une splendide mémoire, dit-il. Elle se sou¬vient aussi bien de son enfance, mais ma mémoire à moi est rudement mau¬vaise au-dessous de onze ans. Je me rappelle pourtant une des premières
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chansons que nous avons entendues au théâtre, et elle a imité l'homme dont il s'agit, après. » C'est une chanson du bon genre anglais du music-hall, qu'on peut traduire à peu près "Où est-ce que tu as pêché ce chapeau-là, où est-ce que t'as pêché cette tuile?" La "tuile" désigne plus spécialement ce qu'on appelle dans l'occasion un "tube", le chapeau haute-forme. Cela peut signifier aussi "bitos" ou "galurin".
« Mon esprit, continue t-il, est revenu au chaperon de nouveau, et je me souviens d'un premier car que j'ai eu au début. Mais à cette époque, bien sûr, il n'était pas appelé car mais motor-car (le sujet est assez âgé) [...] la capote de ce motor avait des traits tout à fait remarquables. Elle était serrée avec des courroies en arrière quand elle n'était pas rabattue. L'intérieur avait des des¬sins écarlates. Et il continue, la pointe de vitesse de ce car était environ soixante miles... » Il parle de ce car comme si on parlait de_ la vie d'un cari comme s'il était humain. «Je me souviens que j'ai été malade dans ce car, et cela me fait souvenir di~temps où j'ai dû uriner dans un sac en papier quand j'étais enfant [...]. Je pense encore au chaperon. »
Nous allons nous arrêter là dans les associations. Elles ne vont pas encore très loin, mais je veux quand même contre-pointer ce que je vous apporte ici avec la façon dont l'analyste commence à interpréter cela. « La première chose d'impor¬tance, dit-elle, est de trouver le fil cardinal de la signification du rêve. Nous pou¬vons le faire, dit-elle très justement, en notant juste le moment où les choses viennent dans l'esprit du patient. » Et là-dessus elle commence à parler du chien qui se masturbait contre sa jambe au moment où juste auparavant, il a parlé du chien pour dire qu'il imitait lui-même ce chien, puis de la toux, puis du rêve dont il s'est réveillé transpirant.
« La déduction, dit-elle, concernant la signification générale de l'ensemble du rêve est donc, pour elle, celle d'une fantaisie masturbatoire. » Ici je suis tout à fait d'accord, ceci est de première importance, nous sommes d'accord avec elle.
« La chose suivante à noter, dit-elle, est, en connexion avec cette fantaisie de masturbation, le thème de la puissance. » Elle l'entend non pas dans le sens de puissance sexuelle, mais dans le sens de la puissance au sens le plus universel du terme, comme elle va le dire plus loin, de l'omnipotence.
« Il fait un voyage autour du monde; c'est le plus long rêve qu'il ait jamais eu » (c'est ce que dit le sujet), cela prendrait toute une heure de le raconter. Avec cela, nous pouvons mettre en rapport l'excuse de le faire à l'épate en parlant des imitations de son amie qui est à la radio. Et qui est à la radio pour le monde entier, ajoute l'analyste, et son propre appareil de T.S.F. qui attrape toutes sortes - 192 -

de stations. Notons aussi sa propre imitation de l'homme dont l'accent l'a si fort amusé, un accent fortement cockney, et incidemment ce qu'il a dit de cet homme. »
« Les imitations par la voix de son amie et par sa voix elle-même ont la signi¬fication d'imitations d'une personne plus forte. » Se trompe-t-elle ? « C'est un fil conducteur de plus vers le sens de la fantaisie de masturbation, c'est-à-dire la fantaisie dans laquelle il incarne une autre personne. C'est une signification d'un pouvoir de puissance immense. »
Voilà donc ce qui est tenu pour l'analyste comme allant de soi. C'est-à-dire que le simple fait de ces incarnations mimées intervenant plus ou moins avec - la fantaisie masturbatoire étant supposée au fond de ce qui se passe - le seul fait que le sujet se soit excusé d'en trop mettre, de se vanter, de se pousser un peu trop, signifie que nous avons une fantaisie de toute puissance qui doit être mise au tout premier plan.
Est-ce là quelque chose à quoi dès l'abord nous pouvons souscrire ? Une fois de plus je vous prie ici simplement de relever que le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il y a quelque confusion peut-être à dire qu'il s'agit d'une toute puissance souhaitée, ou plus ou moins secrètement assumée par le sujet alors que, semble-¬t-il, ce sujet, si nous nous en tenons au premier abord du rêve, son contenu manifeste dans cette occasion est plutôt au contraire à réduire, à minimiser.
Et l'analyste elle-même le souligne, à une autre occurrence du chaperon. L'analyste est tellement en fait, beaucoup plus loin que sa propre interprétation, sous le coup d'une certaine appréhension de cela, de ce côté réduit du sujet dans toute sa présence dans ce fantasme qu'elle dit toujours, « il a vu ou il a aperçu cela quand il était un minuscule enfant ». En fait, qu'est-ce que nous voyons ? Nous voyons plutôt le sujet se faisant bien petit en présence de cette espèce d'appendice vaguement tentaculaire vers lequel, tout au plus, ose-t-il approcher un doigt dont on ne sait s'il doit être par lui coiffé, couvert, protégé, en tous cas éloignant de lui et de l'exercice propre de sa puissance, en tous cas sexuelle, cet objet signifiant. Peut-être est-ce aller un peu loin, et c'est toujours la même confusion, que de confondre l'omnipotence imputée au sujet comme même plus ou moins déniée, avec ce qui est par contre tout à fait clair en cette occasion, l'omnipotence de la parole.
Mais c'est qu'il y a un monde entre les deux parce que c'est précisément au contact de la parole que le sujet est en difficulté. C'est un avocat, il est plein de talent, il est pris de phobies les plus sévères chaque fois qu'il s'agit pour lui de comparaître, de parler. On nous dit au début que son père est mort à trois ans, - 193 -

que le sujet a eu toutes les peines du monde à le faire un peu revivre dans son souvenir. Mais quel est le seul souvenir qui lui reste absolument clair ? C'est qu'on lui a transmis dans la famille que la dernière parole du père avait été "Robert prendra ma place". Quel sens ? La mort du père est-elle redoutée ? Est¬-ce en tant que le père est mort ou en tant que le père mourant a parlé, a dit "il doit prendre ma place" - c'est-à-dire "là où je suis [ou bien] où je meurs" ?
La difficulté du sujet à l'endroit de la parole, cette distance qui fait que la parole il s'en sert justement pour être ailleurs, et qu'inversement rien n'est plus difficile pour lui non seulement que de parler mais que de faire parler son père - « ce pas n'a été que tout récemment franchi et cela a été une espèce d'émer¬veillement pour lui, nous dit l'analyste, de voir que son père parlait » - ce n'est pas quelque chose qui à tout le moins doive nous inciter à accentuer pour lui plus que pour un autre cette division entre l'autre en tant que parlant et l'autre en tant qu'imaginaire. Parce que pour tout dire, est-ce qu'une certaine prudence ne s'impose pas à ce niveau ?
L'analyste trouvera une confirmation de l'omnipotence du sujet dans le carac¬tère énorme du rêve. Le caractère énorme du rêve, nous ne pouvons le savoir que par le sujet. C'est lui qui nous dit qu'il a fait un rêve énorme, qu'il y avait une énorme histoire auparavant, qu'il y a eu tout un tour du monde, cent mille aven¬tures qui prendraient un temps énorme à raconter, qu'il ne va pas ennuyer l'ana¬lyste avec. Mais en fin de compte, la montagne accouche d'une toute petite histoire, d'une souris. S'il y a aussi là une notion de quelque chose qui est indi¬qué comme un horizon de toute puissance, c'est un récit... mais un récit qui n'est pas fait. L'omnipotence est toujours du côté de l'Autre, du côté du monde de la parole en tant que tel.
Est-ce que nous devons tout de suite voir le sujet en cette occasion comme étant, ce que suppose et ce que toute la suite impliquera dans la pensée de l'ana¬lyste, comme étant la structure du sujet - non seulement ce fantasme comme omnipotent mais avec l'agressivité que cela comporte ?
C'est à cela que nous devons dès l'abord nous arrêter pour situer justement ce que je suis en train d'essayer de vous faire remarquer, à savoir ce qui se pro¬duit parfois, semble-t-il, de partialité dans les interprétations, dans toute la mesure où est ignorée une différence de plan qui, quand elle est suffisamment accentuée dans la structure elle-même, doit être respectée. C'est à cette seule condition que nous savons que cette différence de plan existe.
« Quelle est la question qui se pose tout de suite après ? nous dit l'analyste, c'est pourquoi cette fantaisie d'extrême puissance ? La réponse est donnée dans - 194 -

le rêve. Il fait un tour du monde. Je mettrais cela comme relié avec l'idée du sou¬venir réel qui lui vient quand il décrit le chaperon dans le rêve, qui était si étrange, car ceci met en avant non seulement le fait qu'il a décrit une projection, un repli du chaperon, mais aussi que le chaperon était surplombant comme la lèvre d'une caverne. Ainsi, nous obtenons ceci que le chaperon et les lèvres de la vulve sont comparés avec une grande caverne sur le flanc de la colline où il se promenait avec sa mère. La fantaisie de masturbation est donc une fantaisie asso¬ciée avec une puissance immense parce qu'il rêve d'étreindre, d'embrasser la terre-mère, d'être à la hauteur, au niveau de l'énorme caverne, sous ses lèvres projetées en avant. Ceci est la seconde chose d'importance. »
Vous voyez comment procède dans cette occasion la pensée de l'analyste. Incontestablement, vous ne pouvez pas ne pas sentir ici un saut. Qu'il y ait un rapport du fait de l'association, ceci est démontré, entre ce souvenir d'enfant, où lui-même subit une couverture comme on dit, et celui dont il s'agit à savoir la valeur signifiante du fantasme que j'appellerai fantasme de prolapsus, ceci bien sûr n'a pas à être écarté. Que le sujet soit considéré de ce fait même comme étant le sujet classique, si je puis dire, de la relation œdipienne, c'est-à-dire le sujet qui se hausse au niveau de cette étreinte de la mère, qui ici devient l'étreinte même de la terre-mère, du monde tout entier, il y a là quelque chose qui me semble être un pas franchi peut-être un peu vite. Surtout quand nous savons combien, à côté de ce schéma classique, grandiose, du héros œdipien pour autant qu'il se montre à la hauteur de la mère, combien à la différence de ce schéma, nous pouvons voir ceci que [Freud] a si bien détaché d'une phase de l'évolution de l'enfant, à savoir le moment où très précisément l'intégration de son organe comme tel est liée à un sentiment de l’inadéquation - contrairement à ce que dit l'analyste - avec ce dont il s'agirait dans une entreprise telle que la conquête ou l'étreinte de la mère. Effectivement, cet élément peut jouer un rôle, joue un rôle incontestable, manifesté d'une façon tout à fait instante dans un très grand nombre d'observa¬tions concernant précisément ce rapport narcissique du sujet à son pénis en tant que, par lui, il est considéré comme plus ou moins insuffisant, trop petit.
Il n'y a pas que le rapport avec les semblables, les rivaux masculins qui entre en jeu. L'expérience clinique nous montre au contraire que l'inadéquation du pénis à l'organe féminin comme supposé tout à fait énorme par rapport à l'organe masculin, est quelque chose de trop important pour que nous puissions ici aller si vite.
L'analyste continue: « Maintenant j'attirerai votre attention sur l'association concernant les lèvres et les lèvres vulvaires. La femme qui fut un stimulant pour -195-

ce rêve avait des lèvres rouges, pleines, passionnées. Dans le rêve, il a une très vive peinture de l'image des lèvres et du chaperon. Il y a la caverne avec une lèvre surplombante. Il pense à des choses longitudinales, [...] et d'autres en travers - ce qui maintenant nous suggère la bouche comparée avec la vulve. » Ceci sans commentaires... « Il pense d'autre part au premier motor, la première voiture qu'il a eue et à sa capote serrée par des courroies, en arrière quand elle n'est pas rabattue, au dessin écarlate de cette capote. Il pense immédiatement à la vitesse du car, à la "pointe de sa vitesse" qui était de tant de miles à l'heure. Il parle ensuite de "la vie du car", et il note qu'il parle du car comme s'il était un être vivant. Du fait de la description [...] je déduirai de cela que la mémoire de la caverne véritable qu'il a visitée avec sa mère constitue un souvenir écran. je déduirai que ceci est projeté sur la voiture avec son chaperon écarlate, que c'est le même souvenir dont il s'agit dans les deux cas, nous dit-elle, et que la pointe de vitesse a la même signification que la projection des parties génitales dans le rêve - la pointe de la vitesse est donc la pointe du chaperon. je déduis que c'est un souvenir réel, réprimé, d'avoir vu les organes génitaux de quelqu'un de beau¬coup plus âgé que lui, quand il était tout à fait petit; et le car, et la caverne, et faire le tour du monde en même temps, je les mets en conjonction avec cette puissance immense par nous requise. La pointe, le chaperon, je les interprète comme le clitoris. »
Tout de même, ici, un peu à la façon dont je disais tout à l'heure que la mon¬tagne du rêve annoncée accouche d'une souris, il y a quelque chose d'analogue, de décelable dans ce que j'appellerais presque les ânonnations de l'analyste.
je veux bien que cette "pointe de vitesse" soit identifiable au chaperon, mais si c'est vraiment quelque chose de si pointu, de si énorme, comment l'associer à un souvenir réel, vécu, de l'enfance. Il y a tout de même quelque excès à conclure aussi hardiment qu'il s'agit là chez le sujet d'un souvenir écran concernant une expérience effective de l'organe génital féminin en tant qu'il s'agirait du clitoris. C'est bien en effet ce à quoi pourtant se résout l'analyste en faisant état à ce mo¬ment-là comme d'un élément clef, du fait que « sa sueur a huit ans de plus que lui, et aux références qu'il a faites à la voix de femme et à la voix d'homme imitée, qui sont semblables par l'imitation. De cette référence à elle et en connexion avec une incarnation mâle, je déduis que, au moins quand il était tout petit, il vit les organes de sa sueur, s'aperçut du clitoris et l'entendit uriner [...] étendu sur le tapis. » Il lui faut d'ailleurs tout de suite après évoquer plus loin, « considérant l'ensemble du travail d'analyse fait précédemment, qu'en addition, il y avait quel¬que situation enfantine dans laquelle il a eu quelque occasion de voir les parties - 196 -

génitales de sa mère. » Tous les détails supposent dans ces souvenirs, dans ces ima¬ges, qu'il aurait été à ce moment-là couché sur le tapis, qu'il aurait vu ceci ou cela. je vais quand même vous ponctuer ici quelque chose qui vous indique à tout le moins où je veux en venir dans ces critiques où je vous apprends à regarder, à épeler si l'on peut dire, dans quel sens vont un certain nombre d'inflexions dans la compréhension de ce qui nous est présenté, qui n'est pas destiné, je crois, à en augmenter l'évidence, ni non plus surtout, vous le verrez quand nous y arrive¬rons, à lui donner sa juste interprétation.
Il faut quand même que j'éclaire un peu ma lanterne, que je vous dise où je veux en venir, ce que j'entends dire - à l'opposé de ce couloir dans lequel s'engage la pensée de l'analyste. Et vous verrez que ces interprétations seront à cet égard extrêmement actives, voire même brutales, suggérant que le fond de la question est le caractère agressif de son propre pénis. Vous le verrez, que c'est son pénis en tant qu'organe agressif, en tant qu'organe faisant rentrer en jeu le caractère nocif et délétère de l'eau qu'il émet, à savoir de l'urination que vous avez vue évoquée à l'occasion et sur laquelle nous aurons à revenir, que l'ana¬lyste obtient un effet dont il n'y a pas tellement à être surpris, qu'un sujet adulte et assez en âge, se trouve faire une miction dans la nuit qui suit. Mais laissons cela de côté.
Ce que je veux dire est ceci: je crois que ce rêve, pour anticiper un peu sur ce que je crois pouvoir vous démontrer en continuant ce travail pénible et lent d'analyse ligne par ligne de ce qui nous est présenté... Où la question se pose-¬t-elle dans ce qu'on peut appeler le fantasme fondamental du sujet pour autant qu'il est présentifié ? Le sujet imagine quelque chose, nous ne savons pas quoi, concernant son analyste - je vous dirai ce que l'analyste pense elle-même du point où on en est du transfert. Ce transfert est à ce moment-là un transfert du type nettement imaginaire. L'analyste est focalisée, centrée comme quelque chose qui est essentiellement, par rapport au sujet, dans un rapport d'un autre moi. Toute l'attitude rigide, mesurée, de défense (comme l'analyste le sent très bien) en présence d'Ella Sharpe, est quelque chose qui indique un rapport spé¬culaire des plus étroits avec l'analyste. Et contrairement à ce que dit Ella Sharpe, c'est très loin d'être l'indication- qu'il n'y a pas de transfert. C'est un certain type de transfert à la source, duel, imaginaire.
Cette analyste, en tant qu'elle est l'image de lui, elle est en train de quoi faire ? Déjà, cela s'impose, il est bien clair que ce contre quoi le sujet la prémunit avec sa « petite toux », c'est qu'elle rêve de se masturber. C'est cela qu'elle est censée être en train de faire. Mais comment le savons-nous ? Nous ne le savons pas - 197 -

tout de suite, et ceci est très important. Comment pouvons nous savoir ? C'est pour autant que, dans le rêve, la chose alors est tout à fait claire, puisque c'est justement ce que le sujet est en train de dire, à savoir qu'il y a quelqu'un qui se masturbe.
L'analyste reconnaît avec beaucoup de justesse qu'il s'agit d'une mas¬turbation du sujet, que c'est lui qui rêve. Mais que le rêve est l'intention mani¬festée dans le sujet de la masturber- ajoutant que ceci est un verbe intransitif - nous met suffisamment sur la voie de ceci: que le fantasme signifiant dont il s'agit est celui d'une étroite liaison d'un élément mâle et femelle, pris sur le thème d'une sorte d'enveloppement. je veux dire que le sujet n'est pas simple¬ment pris, contenu dans l'autre, pour autant qu'il la masturbe, il se masturbe, mais aussi bien ne se masturbe-t-il pas.
je veux dire que l'image fondamentale dont il s'agit, qui est là présentifiée par le rêve, est d'une sorte de gaine, de gant. Ce sont d'ailleurs en somme les mêmes mots, gaine est le même mot que vagin 65.
Voilà deux rencontres linguistiques qui ne sont pas sans signification. Sur la gaine, le gant, le fourreau, il y aura beaucoup à dire du point de vue linguistique, car je crois qu'il y a là toute une chaîne d'images qu'il est extrêmement impor¬tant de repérer parce qu'elles sont beaucoup plus constantes, vous allez le voir, et présentes, pas seulement dans le cas particulier mais dans beaucoup d'autres cas.
Ce dont il s'agit, c'est que le personnage imaginaire, signifiant, est quelque chose où le sujet voit en quelque sorte enveloppée, prise, toute sorte de possibi¬lité de sa manifestation sexuelle. C'est par rapport à cette image centrale qu'il situe son désir et que son désir est en quelque sorte englué.
je vais essayer de vous le montrer parce qu'il faut bien que je fasse un peu plus pour justifier cette notion qui est ceci: dans la suite des associations, va appa¬raître une idée qui a traversé l'esprit du sujet, nous dit l'analyste, lors des asso¬ciations précédentes. Le sujet par ses fonctions doit aller dans un endroit où le roi et la reine doivent se rendre. Il est hanté par l'idée d'avoir une panne de voi¬ture au milieu de la route et de bloquer par là le passage de l'auto royale. L'ana¬lyste y voit une fois de plus les manifestations de l'omnipotence redoutée du sujet pour lui-même et va même jusqu'à y voir-nous verrons tout cela en détail la prochaine fois - le fait que le sujet a eu l'occasion, lors de quelque scène pri¬mitive, d'intervenir de cette façon, arrêtant quelque chose, les parents lors de cette scène primitive.

65. Latin vagina : gaine ou fourreau de l'épée.
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Ce qui est tout à fait frappant, nous semble-t-il par contre, c'est la fonction justement de la voiture sur laquelle nous reviendrons. Le sujet est dans une voi¬ture et, bien loin que lors de cet arrêt il sépare qui que ce soit, il arrête sans aucun doute les autres (qu'il arrête tout, nous le savons bien puisqu'il s'agit de cela, il est en analyse pour cela), tout s'arrête, il arrête le couple royal, parental, à l'occa¬sion dans une voiture, et bel et bien dans une seule voiture qui les enveloppe comme la capote de sa voiture, celle qu'il évoque par ses associations, reprodui¬sant le caractère de couverture de la caverne.
Nous sommes à l'époque où Mélanie Klein commence à monter dans la Société anglaise, et à apporter des choses articulées qui sont d'une haute qualité clinique. Et est-ce que c'est bien la peine d'avoir tellement parlé du parent ambigu, du monstre bi-parental, pour ne pas savoir ici reconnaître d'une façon particulièrement spécifiée, un certain caractère ambigu, lié à un certain mode de l'appréhension de la relation sexuelle.
Disons pour accentuer encore notre pensée que ce qui est en question dans le sujet, c'est justement cela précisément de les séparer, les parents, de séparer en eux les principes mâle et femelle. Et je dirais, d'une certaine façon, ce qui se pro¬pose comme visée à l'horizon de l'interprétation analytique, ce n'est rien d'autre qu'une espèce d'opération de circoncision psychique. Car en fin de compte, ce vagin protrus, prolabé qui est là et qui vient ici se présenter sous la forme de quelque chose qui d'autre part n'est nulle part, qui se dérobe - j'ai parlé tout à l'heure de sac de prestidigitateur, mais à la vérité, nous la connaissons, cette opé¬ration du prestidigitateur, cela s'appelle le sac à l'œuf qu'on tourne et qu'on retourne et où on trouve alternativement et ne trouve pas ce qu'on y glisse par quelque chose d'adroit. Cette sorte de perpétuelle présence et non-présence du sujet, c'est aussi quelque chose qui a une autre face: c'est ce qu'il y a dans la mas¬turbation qui déjà y implique un certain élément femelle présent. C'est pour cela que je parle d'une certaine circoncision. Cette sorte d'élément protrus, c'est aussi le prépuce qu'il rêve, par certains côtés. Et ce dont il s'agit chez ce sujet - et qu'une autre partie de ses souvenirs va nous faire apparaître c'est incontes¬table, il y a un certain rapport entre lui et la conjonction sexuelle. Il y en a eu une dans son enfance. Mais où était-il ? Il était dans son lit et, vous le verrez, sévère¬ment boudiné avec des épingles mises à ses draps. On a d'autres éléments qui nous montrent aussi le sujet dans sa voiture d'enfant avec des courroies, des lanières.
La question pour le sujet, telle qu'elle nous est présentée ici est ceci: dans toute la mesure où il est lié, où il est arrêté lui-même, il peut jouir de son - 199 -

fantasme précisément et y participer par cette activité de supplément, cette ac¬tivité dérivée, déplacée qu'est l'urination compulsionnelle. Dans toute la mesure où il était lié, à ce moment-là même cette sorte de supplément, de fausse jouis¬sance que lui donne cette urination que nous constatons justement chez les sujets, si fréquemment en rapport avec la proximité du coït parental, à ce moment-là, il devient quoi ? justement ce partenaire dont il nous dit qu'elle a tellement besoin, que c'est lui qui doit lui montrer tout et qu'il faut qu'il fasse tout, qu'il se féminise. Pour autant qu'il est impuissant, si l'on peut dire, il est mâle. Et que ceci ait ses compensations sur le plan de la puissance ambitieuse, bien sûr! nous y reviendrons la prochaine fois, mais pour autant qu'il est libéré, il se féminise.
C'est dans cette sorte de jeu de cache-cache, de double jeu, de non-séparation des deux faces en lui de la féminité et de la masculinité, dans ce type d'appré¬hension fantasmatique unique, foncièrement masturbatoire, que reste pour lui l'appréhension du désir génital, que git le problème. Et j'espère montrer, la pro¬chaine fois combien nous sommes justifiés à orienter nos interprétations dans ce sens pour permettre au sujet le pas en avant.
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Leçon 11 4 février 1959


Nous voici donc arrivés au moment d'essayer d'interpréter ce rêve du sujet d'Ella Sharpe, entreprise que nous ne pouvons tenter - à titre d'ailleurs purement théorique, comme un exercice de recherche - qu'à cause du carac¬tère exceptionnellement bien développé de ce rêve qui occupe, aux dires d'Ella Sharpe à laquelle nous faisons crédit sur ce point, un point crucial de l'analyse.
Le sujet, qui a fait « un énorme rêve » qu'il faudrait des heures pour le racon¬ter, dont il dit qu'il l'a oublié, qu'il en reste ceci qu'il se passe sur une route de Tchécoslovaquie sur laquelle il se trouve pour avoir entrepris un voyage autour du monde avec sa femme. J'ai même souligné qu'il disait: « un voyage avec ma femme autour du monde». Il se trouve sur une route et là il se passe ceci qu'il est, en somme, en proie aux entreprises sexuelles d'une femme qui, je le fais remarquer, se présente d'une certaine façon qui n'est pas dite dans le premier texte du rêve. Le sujet dit: «Je m'en aperçois à l'instant même, elle était au-des¬sus de moi, elle faisait tout ce qu'elle pouvait to get my penis. » Telle est l'expres¬sion sur laquelle nous aurons à revenir plus loin.
« Bien entendu, dit le sujet, cela ne m'agréait pas du tout, au point que je pen¬sais que devant son désappointement je devrais la masturber. » Il fait une remarque ici sur la nature foncièrement intransitive du verbe to masturbate, en anglais, dont nous avons intérêt déjà, avec l'auteur lui-même, - encore que l'auteur en ait accentué moins directement son fondement sur la remarque en quelque sorte grammaticale du sujet - à remarquer qu'il s'agit bien entendu d'une masturbation du sujet.
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Nous avons, la dernière fois, mis en relief la valeur de ce qui apparaît moins encore dans les associations que dans le développement de l'image du rêve. À savoir, que forme ce repli, ce « hood 66 " à la façon du repli d'un chaperon, dont parle le sujet? Et nous avons montré qu'assurément le recours au bagage des images, considérées par la doctrine classique et issues manifestement de l'expé¬rience, quand on les fait agir en quelque sorte comme autant d'objets séparés sans très bien repérer leur fonction par rapport au sujet, pousse peut-être à quelque chose qui peut être forcé. Donc nous avons souligné la dernière fois ce qu'il pouvait y avoir de paradoxal dans l'interprétation trop hâtive de ce singu¬lier appendice, de cette protusion de l'organe génital féminin comme étant d'ores et déjà le signe qu'il s'agit du phallus de la mère.
Aussi bien d'ailleurs une telle chose n'est-elle pas sans entraîner dans la pen¬sée de l'analyste un autre saut, tellement il est vrai qu'une démarche imprudente ne peut se rectifier (contrairement à ce qu'on dit) que par une autre démarche imprudente, que l'erreur est bien moins * érudite * qu'on ne croit car la seule chance de se sauver d'une erreur est d'en commettre une autre qui la compense.
Nous ne disons pas qu'Ella Sharpe a complètement erré, nous essayons d'articuler de meilleurs modes de direction qui auraient pu permettre une adé¬quation plus complète. Ceci sous toute réserve bien entendu puisque nous n'aurons jamais l'expérience cruciale.
Mais le saut suivant dont je parlais est que ce dont il s'agit, c'est encore bien moins du phallus du partenaire - du partenaire dans l'occasion imaginé dans le rêve - que du phallus du sujet. Ceci nous le savons, le caractère masturbatoire du rêve, nous l'admettons, coordonné par bien d'autres choses, de tout ce qui paraît après dans les dires du sujet. Mais ce phallus du sujet, d'ores et déjà, nous sommes amenés à le considérer comme étant cet instrument de destruction, d'agression, d'un type extrêmement primitif, tel qu'il sort de ce qu'on pourrait appeler l'imagerie. Et c'est dans ce sens que d'ores et déjà s'oriente la pensée de l'analyste, Ella Sharpe dans l'occasion, et encore qu'elle soit loin de communi¬quer l'ensemble de son interprétation au sujet. Le point sur lequel elle va tout de suite intervenir, en ce sens qu'elle le dit, c'est après lui avoir fait remarquer les éléments qu'elle appelle d'omnipotence. Selon son interprétation, ce qui apparaîtrait en son dire dans le rêve serait deuxièmement, la masturbation, troi¬sièmement cette masturbation est omnipotente dans le sens qu'il s'agit de cet organe perforant et qui mord qu'est le propre phallus du sujet.

66.« Like a fold on a hood. Hoodlike...
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Il faut bien dire qu'il y a là une véritable intrusion, une véritable extrapola¬tion théorique de la part de l'analyste, car à la vérité rien, ni dans le rêve, ni dans les associations, ne donne aucune espèce de fondement à faire intervenir tout de suite dans l'interprétation cette notion chez le sujet que le phallus ici intervien¬drait en tant qu'organe d'agression, et que ce qui serait redouté ce serait en quelque sorte le retour, la rétorsion de l'agression impliquée de la part du sujet.
On ne peut pas ne pas souligner là que nous voyons mal à quel moment le sujet passe de ces intrusions à l'analyse de ce qu'elle a effectivement devant les yeux, et qu'elle sent avec tellement de détails et de finesse. Il est clair qu'il s'agit de théorie. Il suffit de lire cette formule pour s'apercevoir qu'après tout, rien ne justifie cela si ce n'est quelque chose que l'analyste ne nous dit pas. Mais encore nous a-t-elle suffisamment informés, et avec assez de soin, des antécédents du rêve, du cas du malade dans ses grandes lignes, pour que nous puissions dire qu'il y a là assurément quelque chose qui constitue un saut.
Qu'il lui soit apparu nécessaire c'est bien après tout ce que nous lui concé¬dons volontiers, mais qu'il nous paraisse à nous aussi nécessaire, c'est sur ce point que nous posons la question et que nous allons essayer de reprendre cette analyse. Non pas en quelque sorte pour substituer aux équivalents imaginaires des interprétations au sens où l'on l'entend à proprement parler ("ceci qui est une donnée doit se comprendre comme cela"). Il ne s'agit pas de savoir ce que veut dire à tel ou tel moment, dans l'ensemble, chaque élément du rêve. Dans l'ensemble on peut dire que ces éléments sont plus que correctement appréciés. Ils sont basés sur une tradition de l'expérience analytique au moment où opère Ella Sharpe. Et d'autre part ils sont certainement perçus avec un grand discer¬nement et une grande finesse.
Ce n'est pas de cela dont il s'agit. C'est de voir si le problème ne peut pas s'éclairer à être formulé, articulé, d'une façon qui lie mieux l'interprétation avec ce quelque chose sur lequel j'essaie de vous faire mettre l'accent ici, à savoir la topologie inter-subjective, celle qui sous diverses formes est toujours celle qu'ici j'essaie de construire devant vous, de restituer pour autant qu'elle est celle même de notre expérience: celle du sujet, du petit autre, du grand Autre, pour autant que leurs places doivent toujours, au moment de chaque phénomène dans l'ana¬lyse, être par nous marquées si nous voulons éviter cette sorte d'écheveau, de nœud véritablement serré comme d'un fil qu'on n'a pas su dénouer et qui forme, si l'on peut dire, le quotidien de nos explications analytiques.
Ce rêve, nous l'avons parcouru déjà sous plusieurs formes et nous pouvons tout de même commencer d'articuler quelque chose de simple, de direct, - 203 -

quelque chose qui n'est pas absent même du tout de l'observation, qui se dégage de cette lecture que nous avons faite. Je dirai qu'au stade de ce qui précède, qui amène le sujet, et du rêve lui-même, il y a un mot qui, après tout ce que nous avons ici comme vocabulaire en commun, semble être celui qui vient le premier et dont il n'aurait pas été exclu qu'il vienne à cette époque à l'esprit d'Ella Sharpe. Ce n'est pas faire intervenir du tout une notion qui ne fut pas à sa portée; nous sommes dans le milieu anglais, à ce moment-là dominé par des dis¬cussions telles que celles qui s'élaborent par exemple entre M. Jones et Mine Joan Rivière dont il a déjà été question ici à propos de son livre De la féminité comme une mascarade67. Je vous en ai parlé à propos de la discussion concernant la phase phallique et la fonction phallique dans la sexualité féminine68.
Il y a un mot dont il fait état à un moment, qui est le mot qui est vraiment nécessaire à Jones pour entrer dans la compréhension de ce qui est bien le point le plus difficile à comprendre, pas simplement à mettre en jeu, de l'analyse, à savoir le complexe de castration. Le mot dont Jones se sert est le mot aphanisis, qu'il a introduit de façon intéressante dans le vocabulaire analytique, et que nous ne pouvons du tout considérer comme absent du milieu anglais, car il en est fait grand état 69.
Aphanisis c'est "disparition", autant qu'il l'entend ainsi, et ce qu'il veut dire par là nous le verrons plus loin. Mais je vais en faire un usage tout autre pour l'instant: l'usage en somme impressionniste de ce qui est vraiment là tout le temps au cours du matériel du rêve, de ce qui l'entoure, du comportement du sujet, de tout ce que nous avons déjà essayé d'articuler à propos de ce qui se pré¬sente, de ce qui se propose à Ella Sharpe. Ce sujet même qui, avant de se pré-senter à elle d'une façon qu'elle décrit si joliment, avec cette sorte d'absence profonde qui lui donne à elle-même le sentiment qu'il n'y a pas un propos du sujet ni un de ses gestes qui ne soient quelque chose d'entièrement pensé, et que rien ne correspond à quoi que ce soit de senti; ce sujet qui se tient si bien à car¬reau, qui d'ailleurs ne s'annonce pas, qui apparaît mais qui, aussitôt apparu, est plus insaisissable que s'il n'était pas là; ce sujet qui lui-même nous a donné dans les prémisses de ce qu'il a apporté au sujet de son rêve, cette question qu'il a posée à propos de sa « petite toux ».
67. RIVIÈRE J., e La féminité en tant que mascarade », trad. fr.V. Smirnoff, in La Psychanalyse n'7, Paris, 1964, p. 257-270.
68. LACAN J., Séminaire V, Les Formations de l'inconscient, leçon du 5 mars 1958, inédit. 69. JONES E., op. cit.
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Et cette « petite toux » est faite pour quoi faire ? Pour faire disparaître quelque chose qui doit être là au-delà de la porte. On ne sait pas quoi. Il le dit lui-même: dans le cas de l'analyste, qu'est-ce qu'il peut bien y avoir à faire disparaître ? Il évoque à ce propos la mise en garde dans d'autres circons¬tances, dans un autre contexte: qu'il s'agit qu'ils se séparent, qu'ils se désunis¬sent, car la situation pourrait être embarrassante si lui-même entrait, et ainsi de suite...
Dans le rêve, nous sommes en présence de trois personnages, car il ne faut pas oublier qu'il y a sa femme. Le sujet, après l'avoir dit une fois, n'en parle plus. Mais qu'est-ce qui se passe bien exactement entre [lui et] la partenaire sexuelle, celle en somme à laquelle il se dérobe ? Est-ce si sûr qu'il se dérobe ? La suite de ce qu'il énonce prouve qu'il est loin d'être complètement absent et il a mis son doigt, dit-il, dans cette sorte de vagin protu, retourné, cette sorte de vagin pro¬labé sur lequel j'ai insisté. Là aussi des questions se posent et nous allons les poser. Où est ce qui est enjeu, où est l'intérêt de la scène ? Ce qui-pour autant qu'on puisse poser cette question à propos d'un rêve, et nous ne pouvons la poser que pour autant que toute la théorie freudienne nous impose de la poser - ce qui se produira tout de suite après dans les associations du rêve, c'est quelque chose qui intéresse cette amie, par l'intermédiaire d'un souvenir qui lui est venu concernant le chaperon que constitue l'organe féminin, de quelqu'un qui lui a proposé sur un champ de golf quelque chose dans lequel pourraient être enveloppés ses clubs, et qu'il a trouvé vraiment un drôle de personnage. Il en parle avec cet espèce de réjouissance amusée, et on voit bien ce qui se passe autour de ce personnage vrai. C'est vraiment ce personnage à propos duquel on peut bien se demander où jusque là, il a bien pu rouler sa bosse. C'est le ton sur lequel il en parle. Avec cette gueule, et ce bagout qu'est-ce qu'il a bien pu être ? Peut-être « un boucher? », dit-il. Dieu sait pourquoi, un boucher! Mais le style et l'atmosphère générale, l'ambiance d'imitation à propos de ce personnage - tout de suite d'ailleurs le sujet s'amuse à l'imiter - montrent bien qu'il s'agit bien là...
C'est par là d'ailleurs qu'est introduite la notion d'imitation, et l'association avec son amie qui imite si bien les hommes, qui a un tel talent, et un talent qu'elle exploite à la Broadcasting. Et à ce propos, la première idée qui vient au sujet c'est qu'il en parle trop, qu'il a l'air de se vanter en parlant d'une relation aussi remar¬quable, « d'en remettre ». J'ai vérifié le mot anglais qu'il utilise: c'est un mot tout récent d'usage, qu'on peut considérer comme étant presque du slang, et que nous avons essayé de traduire ici par « la ramener ». Il l'utilise pour dire: « J'ai
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scrupule à la ramener à ce propos 70 ». Pour tout dire, il disparaît, il se fait tout petit, il ne veut pas prendre trop de place à cette occasion.
Bref, ce qui s'impose à tout instant, qui revient comme un thème, comme un leitmotiv dans tout le discours, les propos du sujet, c'est quelque chose pour lequel le terme aphanisis apparaît ici bien plus près du "faire disparaître" que du "disparaître", de quelque chose qui est un perpétuel jeu où nous sentons que sous diverses formes quelque chose - appelons cela si vous voulez l'objet inté¬ressant - n'est jamais là.
La dernière fois, j'ai insisté là-dessus. Il n'est jamais où on l'attend, glisse d'un point à un autre en une sorte de jeu d'escamoteur. Je vais encore y insister, et vous allez voir où cela va nous mener qui est l'essentiel, la caractéristique à tous les niveaux de la confrontation devant laquelle l'analyste se trouve. Le sujet ne peut rien avancer qu'aussitôt, par quelque côté, il n'en subtilise l'essentiel si l'on peut dire.
Et) e ferai la remarque que chez Jones aussi ce terme d'aphanisis est un terme qui s'offre à une critique qui aboutirait à la dénonciation de quelque inversion de la perspective. Jones a remarqué chez ses sujets qu'à l'approche du complexe de castration, ce qu'il sent, ce qu'il comprend, ce qu'il voit en eux, c'est la peur de l'aphanisis, de la disparition du désir. Et en quelque sorte ce qu'il nous dit, c'est que la castration - il ne le formule pas ainsi faute d'en avoir l'appareil - c'est la symbolisation de cette perte.
Nous avons souligné combien cela est un énorme problème que de voir, dans une perspective génétique quelconque, comment un sujet, supposons dans son développement, à quelque moment, à un niveau en quelque sorte animal de la subjectivité, commence à voir la tendance se détacher d'elle-même pour devenir crainte de sa propre perte. Et Jones fait de l'aphanisis la substance de la crainte de la castration.
Ici je ferai remarquer que c'est exactement dans le sens contraire qu'il convient de prendre les choses. C'est parce qu'il peut y avoir castration, c'est parce qu'il y a le jeu de signifiants impliqué dans la castration, que dans le sujet s'élabore cette dimension où il peut prendre crainte, alarme, de la disparition possible et future de son désir.
Observons bien que quelque chose comme le désir si nous lui donnons un sens plein, le sens de la tendance au niveau de la psychologie animale, il nous est
70. Swank : " .. J It sounds °swank" to tell you, as swanky as telling you what a marvellous wireless set I have. "
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difficile de le concevoir en tant que dans l'expérience humaine ce soit quelque chose de tout à fait accessible. La crainte du défaut du désir est quand même un pas qui est à expliquer. Pour l'expliquer je vous dis: le sujet humain, pour autant qu'il a à s'inscrire dans le signifiant, trouve là une position d'où effectivement, il met en question son besoin en tant que son besoin est pris modifié, identifié dans la demande. Et là tout se conçoit fort bien, et la fonction du complexe de castration dans cette occasion, à savoir ce en quoi cette prise de position du sujet dans le signifiant implique la perte, le sacrifice d'un de ses signifiants entre autres, c'est ce que nous laissons pour l'instant de côté.
Ce que je veux simplement dire, c'est que la crainte de l'aphanisis chez les sujets névrosés correspond, contrairement à ce que croit Jones, à quelque chose qui doit être compris dans la perspective d'une insuffisante formation, articula¬tion, d'une partielle forclusion du complexe de castration. C'est pour autant que le complexe de castration ne met pas le sujet à l'abri de cette sorte de confusion, d'entraînement, d'angoisse qui se manifeste dans la crainte de l'aphanisis, que nous la voyons effectivement chez les névrosés. Et ceci nous allons bien avoir l'occasion de le contrôler à propos de ce cas.
Continuons et revenons sur le texte lui-même, sur le texte du rêve, et sur ces images dont nous avons parlé la dernière fois, à savoir sur la représentation du sexe féminin sous la forme de ce vagin prolabé. Dans les images du sujet, cette sorte de fourreau, cette sorte de sac, de gaine, qui fait là une image si étrange qu'on ne peut tout de même pas, encore qu'elle ne soit pas du tout un cas excep¬tionnel et unique, mais qui n'est tout de même pas fréquente à rencontrer, qui n'a pas été décrite d'une façon parfaitement caractérisée dans la tradition ana¬lytique, ici on peut dire que l'image même - qui est employée dans l'articula¬tion signifiante du rêve, à savoir qu'est-ce que cela veut dire entre les personnages qui sont présents - prend sa valeur de ce qui se passe, de ce pour¬quoi elle est utilisée.
En fait ce que nous voyons, c'est que le sujet va y mettre, comme il dit, le doigt. Il n'y mettra pas son pénis, certes pas, il y mettra le doigt. Il retourne, il ré-engaine, il ré-invagine ce qui est là dé-vaginé, et tout se passe comme si se produisait là presque un geste d'escamoteur. Car en fin de compte il met quelque chose à la place de ce qu'il devrait y mettre, mais aussi, il montre que quelque chose peut y être mis. Et si tant est que quelque chose puisse effectivement être suggéré par la forme de ce qui se présente, à savoir le phallus féminin, tout se passe comme si - ce phallus qui est en effet en question de la façon la plus claire (« to get my penis ") - nous étions en droit de nous demander ce que le sujet
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est en train de nous montrer puisque beaucoup plus qu'un acte de copulation, il s'agit là d'un acte d'exhibition. Cela se passe, ne l'oublions pas, devant un tiers. Le geste est là, le geste est déjà évoqué du prestidigitateur dans l'exercice qui s'appelle, en français, "le sac à l’œuf". À savoir ce sac de laine dans lequel le pres¬tidigitateur alternativement fait apparaître l’œuf et le fait disparaître, le fait appa¬raître au moment où on ne l'attend pas, et le montre disparu là où on croirait le voir, the bag of the eggs dit-on aussi en anglais.
Le geste si l'on peut dire, la monstration dont il s'agit, est d'autant plus frap¬pant que dans les associations du sujet, ce que nous avons vu c'est très exacte¬ment toujours d'avertir au moment où il apparaît, de façon à ce que rien ne se voie de ce qu'il y avait avant, ou encore se faire prendre lui-même, dit-il dans son fantasme, pour un chien aboyant, de façon à ce qu'on dise qu'il n'y avait là qu'un chien. Oui, toujours le même escamotage dont nous ne savons pas ce qui est escamoté, et assurément c'est avant tout le sujet lui-même qui est escamoté. Mais le rêve nous indique, et nous permet de préciser qu'en tout cas, si nous cherchons à préciser ce qui se localise dans le rêve comme étant ce qui est enjeu dans cet escamotage, c'est certainement le phallus, le phallus dont il s'agit: « to get my penis».
Et ceci nous y sommes, je dirais, tellement habitués, endurcis par la routine analytique, que nous ne nous arrêtons presque pas à cette donnée du rêve. Néanmoins le choix du sujet du « to get » pour désigner ce qu'ici prétend faire la femme, c'est un verbe à usage extrêmement polyvalent. C'est toujours dans le sens d'obtenir, de gagner, d'attraper, de saisir, de s'adjoindre. Il s'agit de quelque chose qu'on obtient, en gros, dans le sens général. Bien sur nous entendons cela avec la note et l'écho du [femina curam et penem devoret] 71, mais ce n'est pas si simple.
Car après tout, ce qui est mis en cause en cette occasion est quelque chose qui en fin de compte est très loin d'être de ce registre. Et aussi bien la question, s'il s'agit en effet sous quelque forme que ce soit, réelle ou imaginaire, d'obtenir le pénis, la première question à se poser est à savoir: ce pénis où est-il ? Car cela semble aller de soi qu'il est là. À savoir que sous prétexte qu'on a dit, que le sujet dans le compte rendu du rêve a dit qu'elle faisait des manœuvres «to get my penis», on a l'air de croire que pour autant, il est là quelque part dans le rêve. Mais littéralement, si l'on regarde bien le texte, absolument rien ne l'indique. 71.« Que le m'occupe [prenne soin] de la femme et elle [me] dévore le pénis. »
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Il ne suffit pas que l'imputation du partenaire soit là donnée pour que nous déduisions que le pénis du sujet y est, suffise en quelque sorte à nous satisfaire sur le sujet de cette question: où est-il ? Il est peut-être tout à fait ailleurs que là où ce besoin que nous avons de compléter, dans une scène où l'on supposerait que le sujet se dérobe... Cela n'est pas si simple. Et à partir du moment où nous nous posons cette question, nous voyons bien en effet que c'est là que se pose toute la question, et que c'est à partir de là aussi que nous pouvons saisir quelle est la discordance singulière, l'étrangeté que présente le signe énigmatique qui nous est proposé dans ce rêve. Car c'est sûr qu'il y a un rapport entre ce qui se passe et une masturbation.
Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce que cela nous souligne en cette occa¬sion ? Il vaut la peine de le recueillir au passage, car encore que cela ne soit pas élucidé, c'est fort instructif. je veux dire, encore que ce ne soit pas articulé par l'analyste dans ses propos, c'est à savoir que la masturbation de l'autre et la mas¬turbation du sujet c'est tout un, qu'on peut même aller assez loin et dire que tout ce qu'il y a dans la prise de l'autre chez le sujet lui-même qui ressemble à une masturbation, suppose effectivement une secrète identification narcissique qui est moins celle du corps au corps que du corps de l'autre au pénis; que toute une partie des activités de la caresse - et ceci devient d'autant plus évident qu'elle prend un caractère de plaisir plus détaché, plus autonome, plus insistant, voire confinant à quelque chose qu'on appelle plus ou moins proprement en cette occasion un certain sadisme - est quelque chose qui met en jeu le phallus pour autant que, comme je vous l'ai déjà montré, il se profile imaginairement dans l'au-delà du partenaire naturel.
Que le phallus est intéressé comme signifiant dans le rapport du sujet à l'autre, fait qu'il vient là comme ce quelque chose qui peut être recherché dans cet au-delà de l'étreinte de l'autre sur laquelle s'amorce, prend toute espèce de forme-type plus ou moins accentuée dans le sens de la perversion.
En fait, ce que nous voyons là c'est que justement cette masturbation de l'autre sujet diffère du tout au tout de cette prise de phallus dans l'étreinte de l'autre, [ce] qui nous permettrait de faire équivaloir strictement la masturbation de l'autre à la masturbation du sujet lui-même, que ce geste dont je vous ai mon¬tré le sens, qui est un geste presque de vérification que ce qui est là en face est assurément quelque chose de tout à fait important pour le sujet, c'est quelque chose qui a le plus grand rapport avec le phallus, mais c'est quelque chose aussi qui démontre que le phallus n'est pas là, que le « to get my penis » dont il s'agit pour le partenaire est quelque chose qui fuit, qui se dérobe, non pas simplement - 209 -

par la volonté du sujet, mais parce que quelque accident structural, qui est vrai¬ment ce qui est en question, ce qui donne son style à tout ce qui revient dans la suite de l'association, à savoir aussi bien cette femme dont il nous parle, qui se conduit si remarquablement en ceci qu'elle imite parfaitement les hommes, que cette sorte d'incroyable escamoteur dont il se souvient après des années, et qui lui propose avec un bagout incroyable quelque chose dont, singulièrement, c'est encore une chose pour une autre, faire une enveloppe de quelque chose avec l'enveloppe qui est faite pour autre chose, nommément le tissu destiné à faire une capote de voiture, et pour faire quoi ? pour lui permettre de mettre ses clubs de golf; cette sorte de fallacieux bonhomme, voilà donc ce qui reviendra.
Tout a toujours ce caractère, de quelque élément qu'il s'agisse, que ce n'est jamais tout à fait de ce qui se présente qu'il s'agit. Ce n'est jamais de la chose vraie qu'il s'agit, c'est toujours sous une forme problématique que les choses se présentent.
Prenons ce qui vient tout de suite après, et qui va jouer son rôle. Le caractère problématique de ce qui insiste devant le sujet se poursuit tout de suite, et par une question qui lui vient à propos, qui va surgir des souvenirs de son enfance. Pourquoi diable a-t-il eu à un autre moment une autre compulsion [que celle] qu'il a eue au début de la séance, à savoir la toux, à savoir couper les lanières de sa sueur ? « Je ne pensais pas que c'était une véritable compulsion. C'est pour la même raison que la toux m'ennuyait. Je suppose que je coupais les sandales de ma sueur dans le même style. J'ai une mémoire assez obscure de l'avoir fait. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je désirais de ce cuir pour lequel je faisais cela, de ces bandes. » Mais enfin il faut croire que « Je voulais en faire quelque chose d'utile mais, je pense, de tout à fait unneccessary. » C'était fort utile dans mon esprit, mais cela n'avait aucune nécessité sérieuse.
Là aussi nous nous trouvons devant une sorte de fuite dans laquelle va suivre une autre fuite encore, à savoir la remarque qu'il pense tout d'un coup aux cour¬roies qui liaient la capote de la voiture, ou plutôt cela lui fait penser aux cour¬roies qu'il y a un pram, qui est une voiture d'enfant.
Et à ce moment là d'une curieuse façon, d'une façon négative, il introduit la notion de pram. Il pense qu'il n'y avait pas de pram chez lui. Or justement, « il n'y a rien de plus bête, dit-il lui-même, de dire qu'il n'y avait pas de pram chez nous. Il y en avait sûrement puisqu'il y avait deux enfants. »
Toujours le même style de choses qui apparaît sous la forme de quelque chose qui manque et qui domine tout le style des associations du sujet. Le pas suivant, enchaîné directement sur cela, quel est-il ? « Tiens je me suis rappelé, là tout de - 210 -

suite, dit-il, que je devais envoyer deux lettres à deux membres qui doivent être admis à notre club. Et je me vantais d'être un meilleur secrétaire que le dernier, c'est tout de même assez drôle, maintenant voilà que je viens juste¬ment d'oublier de donner à ceux-ci la permission d'entrer au club. » Autrement dit, je ne leur ai pas écrit. Et enchaîné tout de suite, et indiqué entre guillemets dans le texte d'Ella Sharpe, encore qu'elle n'en fasse pas état parce que pour un lecteur anglais ces lignes n'ont même pas besoin d'être entre guillemets, une citation d'une phrase qui se trouve dans ce qu'on appelle la General Confession, à savoir une des prières du Book of Common Prayer du "Livre de prière pour tout le monde" qui forme le fondement des devoirs religieux des individus dans l'Église d'Angleterre.
Je dois dire que mes relations avec le Book of Common Prayer ne datent pas d'hier et je ne ferai qu'évoquer ici le très joli objet qui avait été créé il y a vingt ou vingt cinq ans dans la communauté surréaliste par mon ami Roland Penrose qui avait fait un usage, pour les initiés du cercle, du Common Book of Prayer. Lorsqu'on l'ouvrait, de chaque côté du plat intérieur de la couverture il y avait un miroir. Ceci est fort instructif, car c'est là le seul tort qu'on puisse faire à Ella Sharpe pour qui sûrement ce texte était beaucoup plus familier qu'à nous, car le texte du Book of Common Prayer n'est pas tout à fait pareil à la citation qu'en donne le sujet: We have left undone, "nous avons laissées non faites ces choses que nous avions à faire", au lieu de « nous n'avons pas fait ces choses que nous devons faire " (citation du sujet). C'est peu de chose, mais à la suite manque une phrase entière qui en est en quelque sorte la contre partie dans le texte de la Prière de confession générale: "Et nous avons fait ces choses que nous ne devions pas faire."
Ceci, le sujet n'éprouve pas du tout le besoin de s'en confesser, pour une bonne raison, c'est qu'en fin de compte il s'agit vraiment pour lui jamais que de ne pas faire les choses. Mais faire les choses, cela n'est pas son affaire. C'est bien en effet ce dont il s'agit puisqu'il ajoute qu'il est tout à fait incapable de faire quoi que ce soit de crainte de trop bien réussir, comme nous l'a souligné l'analyste.
Et puis, car cela n'est pas la moindre chose, c'est là que je veux en venir, le sujet continue la phrase: « Il n'y a rien de bon en nous ». Ceci est une pure invention du sujet, car dans le Book of Common Prayer, il n'y a rien de tel. Il y a : "Il n'y a pas de santé en nous". Je crois que ce « those things » qu'il a mis à la place est bien ce dont il s'agit. Je dirais que ce bon objet qui n'est pas là, c'est bien ce qui est en question, et il nous confirme une fois de plus qu'il s'agit du phallus.
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Il est très important pour le sujet de dire que ce bon objet n'est pas là, nous retrouvons encore le terme: il n'est pas là, il n'est jamais là où on l'attend. Et c'est assurément un «those things» qui est pour lui quelque chose de la plus extrême importance, mais il est non moins clair que ce qu'il tend à montrer, à démontrer c'est toujours une seule et même chose, à savoir qu'il n'est jamais là. Là où quoi ? Là où on pourrait to get, s'en emparer, le prendre. Et c'est bien ce qui domine l'ensemble du matériel dont il s'agit.
Qu'à la lumière de ce que nous venons ici d'avancer, le rapprochement entre les deux compulsions, celle de la toux et aussi bien celle d'avoir coupé les bandes de cuir des sandales de sa sueur, nous paraisse moins surprenant - car c'est vrai¬ment une interprétation analytique des plus courantes: le fait de couper les bandes de cuir qui retiennent les sandales de sa sueur a un rapport que nous nous contentons ici, comme tout le monde, d'approximer globalement avec le thème de la castration. Vous prendrez M. Fenichel, vous verrez que les coupeurs de tresses sont des gens qui font cela en fonction de leur complexe de castration. Mais comment pouvoir dire, sauf à la pesée la plus exacte d'un cas, si c'est la rétorsion de la castration, l'application de la castration à un autre sujet qu'à eux-mêmes ou, au contraire, apprivoisement de la castration, mise en jeu sur l'autre d'une castration qui n'est pas une vraie castration, et donc qui ne se manifeste pas si dangereuse que cela: domestication si l'on peut dire, ou moins-value, dévaluation de la castration au cours de cet exercice - d'autant plus que cou¬pant les nattes, il est toujours possible, concevable, que les dites nattes repous¬sent, c'est-à-dire réassurent contre la castration.
Ceci est, bien sûr, tout ce que la somme des expériences analytiques permet sur ce sujet d'embrancher mais qui, dans l'occasion, ne nous apparaît que comme cachant... Mais qu'il y ait liaison avec la castration ceci ne fait aucune espèce de doute.
Mais alors ce dont il s'agit, si nous nous obligeons à ne pas aller plus vite et à soutenir les choses au niveau où nous les avons suffisamment indiquées, c'est¬-à-dire qu'ici la castration est quelque chose qui fait partie si l'on peut dire, du contexte, du rapport, mais que rien ne nous permet jusqu'à présent de faire intervenir d'une façon aussi précise que l'analyste l'a fait, l'indication du sujet, postulée en l'occasion, pour articuler quelque chose comme étant une intention agressive primitivement retournée contre lui; mais qu'en savons nous après tout ? Est-ce qu'il n'est pas beaucoup plus intéressant de poser, de renouveler sans cesse la question: ce phallus où est-il? Où est-il en effet, où faut-il le concevoir ?
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Ce que nous pouvons dire, c'est que l'analyste va très loin, va très fort en disant au sujet: il est quelque part très loin en vous, il fait partie d'une vieille rivalité avec votre père, il est là au principe de tous vos vœux primordiaux de toute puissance, il est là à la source d'une agression dont vous avez en cette occa¬sion la rétorsion. Alors que rien à proprement parler ne permet de saisir dans le texte quelque chose qui s'articule ainsi.
Essayons quant à nous, après tout, de nous poser la question peut-être même un tout petit peu plus hardiment que nous n'y serions portés de nature. Nous ne pouvons pas, semble-t-il, proposer à propos d'une observation imprimée comme cela, écrite, quelque chose qui serait ce que nous demanderions à un élève. S'il s'agissait d'un élève, j'en parlerais beaucoup plus sévèrement, je dirais quelle mouche vous a piqué de dire une chose pareille! Je poserais la question dans un cas semblable: où est l'élément de contre-transfert ?
C'est là ce qui peut sembler hardi, de poser une pareille question à propos d'un texte d'un auteur qui, somme toute, est quelqu'un dont nous avons toutes raisons de faire à cette date la plus extrême confiance, à savoir Ella Sharpe. Je me suis souri à moi-même au moment où je me suis posé cette question car elle me paraissait à proprement parler un petit peu exorbitante. Eh bien on n'a jamais tort, en fin de compte, d'être comme cela un tout petit peu trop audacieux. Il arrive que ce soit comme cela qu'on trouve ce que l'on cherche. Et, dans l'occa¬sion, j'ai cherché d'abord avant de trouver, je veux dire que j'avais lu presque distraitement les premières pages de ce livre, je veux dire que comme toujours on ne lit jamais bien, et il y avait pourtant quelque chose d'extrêmement joli.
Tout de suite après avoir parlé du père mort, de ce père qu'elle n'arrive pas à réveiller dans la mémoire du sujet, qu'elle est arrivée à faire bouger un tout petit peu ces derniers temps -vous vous rappelez que le sujet s'émerveillait que son père, dans un temps, avait parlé -, tout de suite après, elle fait remarquer que c'est la même difficulté qu'il y a avec elle, à savoir qu' « il n'a pas de pensées à mon propos, ce patient ». Il y avait là déjà quelque chose qui aurait pu retenir notre attention. « Il ne sent rien à mon propos. Il ne peut pas croire à cela 72 ». C'est inquiétant, il faut le dire. Que le sujet n'en prenne pas conscience comme tel, cela ne dit pas qu'il n'y a pas de manifestation, car tout de même il y a une espèce de fourragement obscur de l'anxiété à telle ou telle occasion. C'est là que j'avais mal retenu quelque chose qui s'exprime ici. Mais quand on lit cela, on

72. « Cela » indique ici, pour le patient = « in the theorie of transference ».
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croit que c'est une dissertation générale comme il arrive d'en faire à l'analyste. «Je pense, dit-elle, (il s'agit bien de cela) que l'analyse pourrait être compa¬rée à un jeu d'échecs qui tire en longueur et qui doit continuer ici, dit-elle, jusqu'à ce que je cesse d'être le père qui se venge dans l'inconscient, qui s'emploie à le « cornering him », à le coincer, à le mettre en échec, après quoi il n'y a plus d'autre alternative que la mort. » Cette référence curieuse au jeu d'échec dans cette occasion, qu'à la vérité rien n'implique, est quand même ce qui mérite à cette occasion de retenir notre attention. Je dirai qu'au moment où j'ai lu cette page, je l'ai trouvée effectivement très jolie, que je ne me suis pas tout de suite arrêté à sa valeur dans l'ordre transférentiel. Je veux dire qu'au cours de la lecture, ce que cela a fait vibrer en moi c'est: c'est très joli!
On devrait comparer tout le déroulement d'une analyse au jeu d'échecs. Et pourquoi ? Parce que ce qu'il y a de plus beau et de plus saillant dans le jeu d'échecs, c'est que c'est un jeu qu'on peut décrire ainsi: il y a un certain nombre d'éléments que nous caractériserons comme des éléments signifiants, chacune des pièces est un élément signifiant. Et en somme, dans un jeu qui se joue à l'aide d'une série de mouvements en réplique fondés sur la nature de ces signifiants, chacune ayant son propre mouvement caractérisé par sa positon comme signi¬fiant, ce qui se passe c'est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Et on pourrait après tout décrire une analyse ainsi: qu'il s'agit d'éliminer un nombre suffisant de signifiants pour qu'il reste seulement en jeu un nombre assez petit de signifiants pour qu'on sente bien où est la position du sujet dans leur intérieur.
Pour y être revenu par la suite, je crois qu'en effet cela peut nous mener assez loin. Mais ce qui est important c'est ceci: c'est qu'Ella Sharpe - effectivement tout ce que je connais ou pouvais connaître par ailleurs de son oeuvre l'indique - a effectivement cette conception de l'analyse, qu'il y a dans son interpréta¬tion de la théorie analytique cette espèce de profonde mise en valeur du carac¬tère signifiant des choses. Elle a mis l'accent sur la métaphore d'une façon qui ne dissone absolument pas avec les choses que je vous explique. Et tout le temps, elle sait mettre en valeur cet élément de substitution à proprement par¬ler linguistique, dans les symptômes, qui fait qu'elle l'a porté dans ses analyses de thèmes littéraires qui constituent une part importante de son oeuvre. Et tout ce qu'elle donne comme règles techniques participe aussi de quelque chose qui est tout à fait profondément marqué d'une espèce d'expérience, d'appréhension du jeu de signifiants comme tel.
De telle sorte que la chose dont, dans cette occasion, on puisse dire qu'elle
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[les] méconnaisse, je dirai que ce sont ses propres intentions qui s'expriment dans ce registre (sur le plan de la parole dont il s'agit au premier plan de cette observation) de "coincer". Le « cornering him » est là amené d'abord par elle. C'est uniquement dans les séances ultérieures à l'interprétation qu'elle a donnée de ce rêve, que nous verrons apparaître le même mot dans le discours du patient, et je vous dirai tout à l'heure à quel propos.
C'est pourquoi, vous le savez déjà, je vous ai indiqué ce qui se passait aussi deux séances après. À savoir son impossibilité de « corner» son partenaire dans un jeu également, le jeu de tennis, de le coincer pour donner le dernier choc, celui que le type ne peut pas aller rattraper. Il s'agit bien en effet de ceci que c'est sur ce plan que l'analyste se manifeste. Et je ne suis pas du tout en train de dire que le sujet s'en aperçoit.
Il est bien entendu qu'elle est une bonne analyste. Elle le dit de toutes les façons: c'est un cas dans lequel vous avez pu remarquer, dit-elle aux étudiants, que je ne fais que la plus petite remarque, ou que je me tais. Pourquoi, dit-elle, parce qu'il n'y a absolument rien chez ce sujet qui ne m'indique, de toutes les façons, que sa prétention à vouloir être aidé veut dire exactement le contraire, à savoir qu'avant tout il veut rester à l'abri, et avec sa petite couverture, sa capote de voiture sur lui.
Le « hood », c'est vraiment une position tout à fait fondamentale. Cela, elle le sent, tout ce qui se passe à propos du souvenir du pram qui est effacé, c'est quand même ceci qu'il a été dans son lit « pinned in bed », c'est-à-dire "épinglé". D'ailleurs il apparaît qu'il a des notions très précises sur ce que peut provoquer chez un enfant le fait d'être plus ou moins ligoté, encore qu'il n'y ait rien de par¬ticulier dans son souvenir qui lui permette de l'évoquer, mais qu'assurément à cette position liée, il tient beaucoup.
Donc elle est bien loin de laisser transparaître cet élément de contre-transfert, c'est-à-dire quelque chose qui serait trop interventionniste dans le jeu. Un jeu agressif dans ce jeu d'échecs. Mais ce que je dis, c'est parce qu'elle en sent si bien la portée de cette notion, cet exercice agressif du jeu analytique, qu'elle ne voit pas sa portée exacte, à savoir que ce dont il s'agit, c'est de quelque chose qui a les plus étroits rapports aux signifiants.
A savoir que si nous nous demandons où est le phallus, c'est dans ce sens que nous devons le chercher. Autrement dit que, si vous voulez, dans le quadrangle du schéma du sujet, de l'autre, du moi en tant qu'image de l'autre et du grand Autre, c'est de cela qu'il s'agit: de là où peut apparaître le signifiant comme tel. C'est à savoir que ce phallus qui n'est jamais là où nous l'attendons, il est quand - 215 -

même là. Il est là comme la lettre volée, où on l'attend le moins, et là où pourtant tout le désigne.
Pour s'exprimer, comme vraiment la métaphore du jeu d'échecs nous permet de l'articuler, je dirais que le sujet ne veut pas perdre sa dame, et je m'explique. Dans le rêve, le phallus ce n'est pas le sujet qui est là et qui le regarde. Ce n'est pas là qu'il est le phallus. Car pour ce sujet en effet, - comme le perçoit obscurément à travers un voile l'analyste dans son interprétation - le sujet a un certain rapport à l'omnipotence, à la potence tout simplement, à la puissance. Sa puissance, dans cette occasion le phallus, ce qu'il convient qu'il préserve à tout prix, [qu'il parvienne] à maintenir hors du jeu parce que ce phallus il peut le perdre dans le jeu, est ici dans le rêve représenté tout simplement par le personnage auquel on penserait le moins qu'il le représente, à savoir sa femme qui est là, bien loin d'être l'apparent témoin qu'elle est - car à la vérité de cette fonction de voir, il n'est nullement indiqué que ce soit là quelque chose d'essentiel...
Chez ce sujet comme chez beaucoup de sujets - et je vous prie de retenir ceci parce que c'est un fait clinique tellement évident qu'on est absolument stupéfait que ce ne soit un lieu commun de la psychanalyse - le partenaire féminin en tant qu'Autre est justement ce qui représente pour le sujet ce qu'il y a en quelque sorte de plus tabou dans sa puissance, et aussi qui se trouve du même coup domi¬ner toute l'économie de son désir.
C'est parce que sa femme est son phallus que je dirais qu'il a fait cette espèce de lapsus infime que je vous ai noté au passage, à savoir faire « un voyage avec ma femme autour du monde» - « a journey with my wife round the world » - et non pas round the world with my wife. L'accent d'omnipotence est mis sur «round the world» par notre analyste. je crois que le secret de l'omnipotence chez ce sujet est dans le « with my wife», et que ce dont il s'agit c'est qu'il ne perde pas cela, c'est-à-dire qu'il ne s'aperçoive pas justement que c'est là ce qui est à mettre en cause, c'est-à-dire de s'apercevoir que sa femme est, dans l'occa¬sion, l'analyste.
Car en fin de compte c'est de cela qu'il s'agit. Le sujet ne veut pas perdre sa dame, dirons-nous, à la façon des mauvais joueurs d'échecs qui se figurent que perdre sa dame c'est perdre la partie, alors que gagner aux échecs, c'est en fin de compte arriver à ce que l'on appelle une fin de partie, c'est-à-dire avec le sujet, la faculté de déplacement la plus simple et la plus réduite et le minimum de droits - je veux dire qu'il n'a pas le droit d'occuper une case qui est mise en échec par une autre - et avec cela trouver l'avantage de la position.
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On a au contraire tout avantage dans l'occasion à sacrifier sa dame. C'est ce que ne veut en aucun cas faire le sujet parce que le signifiant phallus est ce qui pour lui est identique à tout ce qui S'est produit dans la relation à sa mère.
Et c'est ici qu'apparaît, comme l'observation le laisse nettement transsuder, le caractère déficient, boiteux, de ce qu'à pu apporter le père dans l'occasion. Et bien entendu, nous retombons dans quelque chose, dans un versant déjà connu de la relation du sujet au couple parental. L'important ce n'est pas cela. L'impor¬tant, c'est effectivement d'accentuer ce rapport très caché, très secret, du sujet à son partenaire, parce qu'il est tout ce qu'il y a de plus important à mettre en évi¬dence au moment où il apparaît dans l'analyse. Dans l'analyse où en somme le sujet, par son discret toussotement, avertit de ce qui se passe à l'intérieur, son analyste, si par hasard elle avait, comme ce qui se passe dans le rêve, retourné si l'on peut dire son sac ou son jeu, d'avoir à le rentrer avant que lui n'arrive, parce qu'à voir ceci, à voir qu'il n'y a rien qu'un sac, il a tout à perdre.
C'est là la prudence dont le sujet fait preuve et qui en quelque sorte maintient dans un lien serré - avec tout le pram pinned de la position de son enfance - le sujet dans un rapport à son désir qui ne peut être que fantasmatique, à savoir qu'il lui faut qu'il soit lui-même ligoté dans un pram ou ailleurs, et bel et bien serré et boudiné pour que puisse être ailleurs le signifiant, l'image d'une toute-¬puissance rêvée.
Et c'est bien ainsi aussi qu'il nous faut comprendre le rôle pour lui capital de l'omnipotence, toute cette histoire et cette observation de l'automobile. L'auto¬mobile, cet instrument problématique de notre civilisation dont chacun sent bien le rapport d'une part à la puissance (les chevaux, la vitesse, le «pin of speed »), et chacun de dire évidemment "équivalent phallique", équivalent de la puissance de secours des impuissants. Mais d'autre part, chacun sait bien le caractère infiniment couplé, féminin aussi. Car automobile, ce n'est pas pour rien que nous le disons au féminin, que nous lui donnons à l'occasion, à cette automobile, toutes sortes de menus surnoms qui ont aussi le caractère d'un partenaire de l'autre sexe.
Eh bien, cette automobile dans l'occasion, sur laquelle il fait ces remarques si problématiques: à savoir, « c'est drôle qu'on en parle comme d'un être vivant»; ce sont là banalités bien entendu, mais cette automobile, chose très curieuse, est tellement évidemment ce en quoi se produit cette sorte d'ambiguïté signifiante qui fait que c'est à la fois ce qui le protège, ce qui le lie et l'enveloppe, ce qui par rapport à lui a exactement la même position que dans le rêve le cha¬peron protru (il s'agit d'ailleurs du même mot qui est employé dans les deux cas),
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que dans le rêve cette bizarre protubérance sexuelle sur laquelle il se trouve mettre le doigt, que d'autre part - j'ai bien souligné cela que j'ai mal traduit - il ne faut pas lire "striée de rouge", mais « doublée de rouge »... Mais que nous dit l'analyste ? L'analyste ici ne s'y est pas trompée. Le moment, nous dit-elle, où elle porte son intervention décisive n'est pas le moment où elle commence à le mettre sur la voie de son agression, avec comme résultat chez ce sujet, d'ailleurs, cette curieuse manifestation qu'on peut appeler psychosomatique, dont elle ne relève pas tout à fait le caractère, à savoir qu'à la place de la toux, le lendemain il éprouve une petite colique avant d'entrer.
Dieu sait s'il a serré son [jeu] pour cela car, comme je l'ai dit tout à l'heure, il a tout à perdre au moment d'entrer pour la séance suivante dans le cabinet de l'analyste. Mais l'interprétation qui, à Ella Sharpe elle-même, paraît la plus illu¬minante, c'est à la deuxième séance après cette interprétation quand le sujet lui raconte qu'il a encore eu la colique en quittant la dernière fois la séance. Puis il parle de quoi ? il dit: « Je n'ai pas pu avoir ma voiture, le garagiste n'avait pas fini; je n'ai pas pu l'engueuler parce qu'il est si gentil qu'on ne peut pas lui en vouloir, il est brave comme tout [...] et puis je n'en ai aucun besoin de cette voiture. (Et il ajoute avec un accent d'irritation) Mais vraiment j'en ai tout de même bougrement envie, je la veux, j'aime cela. »
Et elle ne s'y trompe pas. « Pour la première fois, dit-elle, j'avais devant moi [l'opportunité d'avoir à faire à] des libidinal wishes73 », ici il s'agit de la libido. Donc nous sommes bien d'accord avec elle. Si je fais cette critique d'Ella Sharpe, c'est parce que je la trouve en tous points, dans cette observation, admirable¬ment sensible. Elle comprend l'importance de cela, à savoir ce qui est présent dans la vie d'un sujet proprement comme désir, le désir étant caractérisé par son caractère non-motivé - il n'a aucun besoin de cette voiture; le fait qu'il lui déclare son désir, que c'est la première fois qu'elle entend un discours pareil, est quelque chose qui se présente soi-même comme déraisonnablement dans le dis¬cours du sujet.
Elle nous dit qu'elle saute là-dessus, c'est-à-dire qu'elle le lui souligne. Chose curieuse, ici nous avons comme une espèce de flottement de l'appareil de pro¬jection. Alors qu'elle nous a toujours tellement dit ce qu'elle a dit au sujet, même les choses les plus audacieuses, les plus hasardées, là nous ne savons pas exacte¬ment ce qu'elle lui a dit. C'est très agaçant! Ce qu'elle nous dit, c'est qu'elle était

73." Then for once I was able to deal with the libidinal wishes. "
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vraiment ivre de joie de l'occasion de lui dire: là vous avouez que vous désirez quelque chose. Mais qu'est-ce qu'elle a pu lui dire, nous ne le saurons pas. Nous savons simplement qu'elle a pu tout de même lui dire quelque chose d'assez orienté dans le sens de ce qu'elle lui avait dit avant pour que ce soit jus¬tement après ce qu'elle lui a dit que le lendemain, le sujet vienne lui dire, mi-¬content, mi-figue, mi-raisin, que cette nuit-là, il a mouillé son lit.
Nous ne pouvons pas considérer que ce soit, je vous l'ai dit déjà, en soi-même un symptôme qui, si transitoire et si significatif soit-il de ce qu'un coup a été porté, qui certainement a retenti, puisse être tout de même quelque chose qui nous confirme absolument dans ce que je pourrais appeler le sens de la bonne direction du dire - si dire il y a. C'est à savoir que si nous avons la notion de ce quelque chose que représente une énurésie, c'est certainement de la mise en action, je dirais personnelle, du pénis.
Mais enfin ce n'est tout de même pas une mise en action génitale, c'est juste¬ment le pénis comme réel qui intervient en écho très fréquemment - c'est ce que la clinique nous montre chez les enfants - de l'activité sexuelle des parents; c'est pour autant que les sujets masculins ou féminins, enfants, sont dans une période où ils sont très profondément intéressés par le commerce sexuel des parents qu'il arrive ces manifestations énurétiques qui dans l'occasion sont la mise en jeu sur le plan du réel de l'organe comme tel. Mais l'organe comme tel, comme réel, non plus comme signifiant, qui est bien quelque chose qui nous montre qu'en cette occasion l'intervention d'Ella Sharpe a eu en effet une certaine portée.
Cette portée est-elle opportune ? C'est bien entendu ce qui reste à voir de plus près. Il est bien clair que ce qui suit, à savoir l'arrivée, le surgissement, certaines réactions que le sujet alors a lui-même, semble-t-il avec une certaine conscience de satisfaction, à son actif et qui est le fait qu'au jeu il ne s'est plus laissé railler par ses camarades (c'est-à-dire qu'il en a pris un au collet et qu'il lui a serré le kiki dans un coin avec assez de force pour qu'il n'ait plus envie de recommen¬cer) ne peut d'aucune façon être considéré comme quelque chose qui soit vrai¬ment dans la ligne qui est à obtenir.
N'oublions quand même pas que s'il y a quelque chose qui est à permettre au sujet, c'est-à-dire de corner l'autre dans un jeu, cela n'est absolument pas la même chose que de le corner à la gorge à propos de ce jeu. C'est justement là la réaction inadéquate, celle qui ne le rend pas un instant plus capable de le corner au jeu, c'est-à-dire en tant que là où se passe les relations avec l'Autre, l'Autre comme lieu de la parole, comme lieu de la loi, comme lieu des conventions du -219-

jeu. C'est justement cela qui se trouve, par cette légère déclinaison de l'acte d'intervention analytique, raté.
Je crois que nous avons aujourd'hui poussé les choses assez loin. Je ferai la prochaine fois le dernier séminaire de ce qui se groupe ici autour de l'analyse lit¬téraire à propos du désir et de son interprétation, et j'essayerai de rassembler pour vous en quelques formules comment nous devons concevoir cette fonction du signifiant phallique dans toute sa généralité à propos de la relation [...] et de la façon dont le sujet se situe dans le désir. J'essayerai de rassembler autour des notions que j'essaie ici d'articuler à l'aide du graphe cette fonction que nous devons donner très précisément au signifiant phallique.
J'essayerai de vous montrer aussi où se situe exactement, comment à titre de repérage dans votre exercice d'analyse vous pouvez essayer de situer le signifiant phallique dans ce schéma. Pour tout dire, et pour donner quelque chose qui est emprunté à l'œuvre d'un écrivain auquel J'ai fait déjà allusion ici, Lewis Carroll, je vous montrerai ce que Lewis Carroll quelque part dit à peu près ainsi:

Il pensait qu'il avait vu une porte de jardin

- cette fameuse porte du jardin paradisiaque de l'intérieur du ventre mater¬nel (autour duquel se centrent actuellement, ou s'engouffrent même, toutes les théories analytiques) -

Qui s'ouvrait avec une clé.
Il regarda de plus près et s'aperçut que c'était
Une double règle de trois 74.

La prochaine fois je vous montrerai quelle est cette règle de trois.

74.CAROLL L., Sylvie et Bruno (1889), trad. fr. F. Deleuze, Paris, 1990, La Pléiade, Galli¬mard, p. 491.

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Leçon 12 11 février 1959

J'ai annoncé la dernière fois que je terminerai cette fois-ci l'étude de ce rêve que nous avons particulièrement fouillé du point de vue de son interprétation, mais je serai obligé d'y consacrer encore une séance.
Je rappelle rapidement que c'est ce rêve d'un patient avocat qui a de grands embarras dans son métier. Et Ella Sharpe n'en approche qu'avec prudence, le patient ayant toute l'apparence de se tenir à carreau, sans qu'il s'agisse d'ailleurs de rigidité dans son comportement. Ella Sharpe n'a pas manqué de souligner que tout ce qu'il raconte est du pensé, non pas du senti. Et au point où on en est de l'analyse, il a fait un rêve remarquable qui a été un tournant de l'analyse et qui nous est brièvement rapporté. C'est un rêve que le patient concentre en peu de mots encore qu'il y ait eu là, dit-il, « un énorme rêve », si énorme que s'il s'en souvenait, il n'en finirait pas de le rapporter.
Il émerge de ceci quelque chose qui jusqu'à un certain degré présente les caractères d'un rêve répété, c'est-à-dire d'un rêve qu'il a déjà eu. C'est-à-dire que quelque part dans ce voyage qu'il a entrepris, comme il dit, « avec sa femme autour du monde» (et j'ai souligné cela), en un point qui est en Tchécoslovaquie - c'est le seul point sur lequel Ella Sharpe nous dira qu'elle n'a pas obtenu de lumières suffisantes faute d'avoir interrogé le patient sur ce que signifie le mot Tchécoslovaquie, et elle le regrette car cette Tchécoslovaquie, après tout, nous pouvons peut-être en penser quelque chose - il se passe « un jeu sexuel avec une femme devant sa femme75 ». La femme avec qui le jeu sexuel se poursuit est

75. « I was having a sexual play with a woman in front of an other woman. »
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quelqu'un qui se présente par rapport à lui comme dans une position supérieure. D'autre part il n'apparaît pas tout de suite dans son dire, mais nous le trouvons dans ses associations, qu'il s'agit pour elle de manœuvrer « to get my penis ".
J'ai signalé le caractère très spécial du verbe to get en anglais. To get, c'est "obtenir", de toutes les façons possibles du verbe obtenir. C'est un verbe beau¬coup moins limité qu'obtenir, c'est obtenir, attraper, saisir, en finir avec. Et to get, si la femme arrive à « to get my penis », cela voudrait dire qu'elle l'a.
Mais ce pénis entre d'autant moins en action que le sujet nous dit que le rêve se termine sur ce vœu que devant le désappointement de la femme il pensait qu'elle devrait bien se masturber. Et je vous ai expliqué que ce dont il s'agissait évidemment là est le sens clef, le sens secret du rêve. Dans le rêve cela se mani¬feste par le fait que le sujet dit «Je voudrais bien la masturbe 76. » En fait il y a une véritable exploration de quelque chose qui est interprété, avec beaucoup d'insistance et de soin dans l'observation par Ella Sharpe, comme étant l'équi¬valent du chaperon.
Quand on regarde de près, ce quelque chose mérite de retenir notre attention. C'est quelque chose qui montre que l'organe féminin est là comme une sorte de vagin retourné ou prolabé. Il s'agit de vagin, non pas de chaperon. Et tout se poursuit comme si cette pseudo-masturbation du sujet n'était pas autre chose qu'une sorte de vérification de l'absence du phallus.
Voilà dans quel sens j'ai dit que la structure imaginaire, l'articulation mani¬feste du [fantasme] devait au moins nous obliger à limiter le caractère du signi¬fiant. Et je pose en somme la question de savoir si par une méthode plus prudente, pouvant être considérée comme plus stricte, nous ne pouvons pas arriver à une précision plus grande dans l'interprétation, à condition que les élé-ments structuraux avec lesquels nous avons ici pris le parti de nous familiariser soient suffisamment mis en ligne de compte pour permettre justement de diffé¬rencier ce qui est le sens de ce cas.
Et nous allons voir qu'à le faire, nous voyons que comme d'habitude, les cas les plus particuliers sont les cas dont la valeur est la plus universelle et que ce que nous montre cette observation est quelque chose qui n'est pas à négliger; car il s'agit de rien moins que de préciser à cette occasion ce caractère de signifiant sans lequel on ne peut pas donner sa véritable position à la fonction du phallus (qui reste à la fois toujours si importante, si immédiate, si carrefour dans l'interpré¬tation analytique) sans qu'à tout instant nous ne nous trouvions à propos de son 76. « I thought that I would masturbate her. »
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maniement dans des impasses dont le point le plus frappant est traduit-trahi par la théorie de Mme Mélanie Klein, dont on sait qu'elle fait de l'objet phallus le plus important des objets.
L'objet phallus s'introduit dans la théorie kleinienne, et dans son interpréta¬tion de l'expérience, comme quelque chose, dit-elle, qui est le substitut, le pre¬mier substitut qui vient à l'expérience de l'enfant, qu'il s'agisse de la petite fille ou du garçon, comme étant un signe plus commode, plus maniable, plus satis¬faisant. C'est quelque chose à provoquer des questions sur le rôle, le méca¬nisme... Comment faut-il que nous concevions cette issue d'un fantasme tout à fait primordial, comme étant ce autour de quoi déjà va s'ordonner ce conflit très profondément agressif qui met le sujet dans un certain rapport avec le contenant du corps de la mère ? Pour autant que du contenant il convoite, il désire (tous les termes sont employés, malheureusement toujours avec difficulté: c'est-à-¬dire juxtaposés), il veut arracher ces bons et ces mauvais objets qui sont là dans une sorte de primitif mélange à l'intérieur du corps de la mère.
Et pourquoi à l'intérieur du corps, le privilège accordé à cet objet phallus ? Assurément, si tout cela nous est apporté avec la grande autorité, le style de des¬cription si tranché, dans une sorte d'éblouissement par le caractère déterminé des styles, je dirais presque non ouvert à aucune discussion des énoncés klei¬niens, on ne peut pas manquer aussi de se reprendre après en avoir entendu attes¬ter et à chaque instant se demander: qu'est-ce qu'elle vise ?
Est-ce que c'est l'enfant effectivement qui apporte le témoignage de cette pré¬valence de l'objet phallus, ou bien au contraire c'est elle-même qui nous le donne, le signal du caractère [...] comme ayant le sens du phallus ? Et je dois dire que, dans de nombreux cas, nous ne sommes pas éclairés sur le choix qu'il faut faire quant à l'interprétation. En fait je sais que certains d'entre vous se deman¬dent où il faut placer ce signe du phallus dans les différents éléments du graphe autour duquel nous essayons d'orienter l'expérience du désir et de son inter¬prétation. Et j'ai eu quelques échos de la forme qu'a pu prendre pour certains la question: quel est le rapport de ce phallus avec l'Autre, le grand Autre dont nous parlons comme du lieu de la parole?
Il y a un rapport entre le phallus et le grand Autre, mais ce n'est certainement pas un rapport au-delà, dans le sens où le phallus serait l'être du grand Autre, si tant est que quelqu'un a posé la question dans ces termes. Si le phallus a un rapport avec quelque chose, c'est bien plutôt avec l'être du sujet. Car je crois que c'est là le point nouveau, important que j'essaye de vous faire saisir dans l'introduction du sujet dans cette dialectique qui est celle qui se poursuit dans le - 223 -

développement inconscient des diverses étapes de l'identification, à travers le rapport primitif avec la mère puis avec l'entrée du jeu de l'Œdipe et du jeu de la loi.
Ce que j'ai mis là en valeur est quelque chose qui est à la fois très sensible dans les observations - très spécialement à propos de la genèse des perversions - et qui est souvent voilé dans ce [qui est] en rapport avec le signifiant phallus. C'est qu'il y a deux choses très différentes selon qu'il s'agit pour le sujet d'être par rap¬port à l'Autre ce phallus, ou bien par quelques voies, ressorts ou mécanismes qui sont ceux que nous allons justement reprendre dans la suite de l'évolution du sujet, mais qui déjà sont là, ces rapports, installés dans l'Autre, dans la mère; pré¬cisément la mère a un certain rapport avec le phallus, et c'est dans ce rapport avec le phallus que le sujet a à se faire valoir, à entrer en concurrence avec le phallus. C'est de là que nous sommes partis il y a deux ans quand j'ai commencé de révi¬ser cette relation.
Ce dont il s'agit, de la fonction du signifiant phallus par rapport au sujet, l'opposition de ces deux possibilités du Sujet par rapport au signifiant phallus, de l'être ou de l'avoir, est là quelque chose qui est une distinction essentielle. Essentielle pour autant que les incidences ne sont pas les mêmes, que ce n'est pas au même temps du rapport d'identification que l'être et l'avoir surviennent, qu'il y a entre les deux une véritable ligne de démarcation, une ligne de discernement, qu'on ne peut pas l'être et l'avoir, et que pour que le sujet vienne dans certaines conditions à l'avoir, il faut de la même façon qu'il y ait renoncement à l'être.
Les choses en fait sont beaucoup moins simples à formuler si nous cherchons à serrer d'aussi près que possible la dialectique dont il s'agit. Si le phallus a un rapport à l'être du sujet, ce n'est pas avec l'être du sujet pur et simple, ce n'est pas par rapport à ce sujet prétendu sujet-de-la-connaissance, support noétique de tous les objets, c'est avec un sujet parlant, avec un sujet en tant qu'il assume son identité et comme tel, je dirais (c'est pour cela que le phallus joue sa fonc-tion essentiellement signifiante) que le Sujet à la fois l'est et ne l'est pas.
je m'excuse du caractère algébrique que prendront les choses, mais il faut bien que nous apprenions à fixer les idées puisque, pour certains, des questions se posent. Si dans la notation quelque chose se présente, et nous allons y revenir tout à l'heure, comme étant le sujet barré en face de l'objet, $a, c'est-à-dire le sujet du désir, le sujet en tant que dans son rapport à l'objet, il est lui-même pro¬fondément mis en question et que c'est cela qui constitue la spécificité du rapport du désir dans le sujet lui-même; c'est en tant que le sujet est dans notre notation le sujet barré, qu'on peut dire qu'il est possible, dans certaines - 224 -

conditions, de lui donner comme signifiant le phallus. Ceci en tant qu'il est le sujet parlant.
Il est et il n'est pas le phallus. Il l'est parce que c'est le signifiant sous lequel le langage le désigne, et il ne l'est pas pour autant que le langage, et justement la loi du langage, sur un autre plan le lui dérobe. En fait les choses ne se passent pas là sur le même plan. Si la loi le lui dérobe, c'est précisément pour arranger les choses, c'est qu'un certain choix à ce moment-là est fait. La loi en fin de compte apporte dans la situation une définition, une répartition, un changement de plan. La loi lui rappelle qu'il l'a ou qu'il ne l'a pas. Mais en fait ce qui se passe est quelque chose qui joue tout entier dans l'intervalle entre cette identification signifiante et cette répartition des rôles; le sujet est le phallus, mais le sujet, bien entendu, n'est pas le phallus.
Je vais mettre l'accent sur quelque chose que la forme même du jeu de la néga¬tion dans la langue nous permettra de saisir dans une formule où se passe le glis¬sement concernant l'usage du verbe être. On peut dire que le moment décisif, celui autour duquel tourne l'assomption de la castration est ceci : oui, on peut dire qu'il est et qu'il n'est pas le phallus, mais il n'est pas sans l'avoir.
C'est dans cette inflexion de "n'être pas sans", c'est autour de cette assomp¬tion subjective qui s'infléchit entre l'être et l'avoir, que joue la réalité de la cas¬tration. C'est-à-dire que c'est pour autant que le phallus, que le pénis du sujet dans une certaine expérience, est quelque chose qui a été mis en balance, qui a pris une certaine fonction d'équivalent ou d'étalon dans le rapport à l'objet, qu'il prend sa valeur centrale et que, jusqu'à un certain point, on peut dire que c'est en proportion d'un certain renoncement à son rapport au phallus que le sujet entre en possession de cette sorte d'infinité, de pluralité, d'omnitude du monde des objets qui caractérise le monde de l'homme.
Remarquez bien que cette formule, dont je vous prie de garder la modulation, l'accent, se retrouve sous d'autres formes dans toutes les langues. "Il n'est pas sans l'avoir" a son correspondant qui est clair, nous y reviendrons dans la suite.
Le rapport de la femme au phallus et la fonction essentielle de la phase phal¬lique dans le développement de la sexualité féminine s'articulent littéralement sous la forme différente, opposée, qui suffit à bien distinguer cette différence des départs du sujet masculin et du sujet féminin par rapport à la sexualité.
La seule formule exacte, celle qui permet de sortir des impasses, des contra¬dictions, des ambiguïtés autour desquelles nous tournons concernant la sexua¬lité féminine, c'est qu' "elle est sans l'avoir". Le rapport du sujet féminin au phallus, c'est d' "être sans l'avoir". Et c'est cela qui lui donne la transcendance - 225 -

de sa position - car c'est à cela que nous arriverons. Nous arriverons à articu¬ler, concernant la sexualité féminine, ce rapport si particulier, si permanent, dont Freud a insisté sur le caractère irréductible et qui se traduit psychologiquement sous la forme du Penisneid.
En somme nous dirons, pour pousser les choses à l'extrême et les bien faire entendre, que pour l'homme son pénis lui est restitué par un certain acte dont à la limite on pourrait dire qu'il l'en prive. Ce n'est pas exact, c'est pour vous faire ouvrir les oreilles, c'est-à-dire que ceux qui ont déjà entendu la précédente for¬mule ne la dégradent pas dans l'accent second que je lui donne. Mais cet accent second a son importance parce que c'est là que se fait la jonction avec l'élément d'abord développemental dont on part habituellement, et qui est celui que je vais essayer de réviser à l'instant avec vous en nous demandant comment nous pou¬vons formuler, avec les éléments algébriques dont nous nous servons, ce dont il s'agit dans ces fameux premiers rapports de l'enfant avec l'objet, avec l'objet maternel nommément; et comment à partir de là nous pouvons concevoir que vienne se faire la jonction avec ce signifiant privilégié dont il s'agit et dont j'essaie ici de situer la fonction .
L'enfant, dans ce qui est articulé par les psychiatres, nommément Mme Mélanie Klein, a toute une série de rapports premiers qui s'établissent avec le corps de la mère, conçu ici, représenté dans une expérience primitive que nous saisissons mal d'après les comptes-rendus kleiniens : le rapport du symbole et de l'image. Et chacun sait bien que c'est de cela qu'il s'agit dans les textes kleiniens, du rapport de la forme au symbole - encore que ce soit toujours un contenu imaginaire qui soit ici promu.
Quoi qu'il en soit nous pouvons dire que jusqu'à un certain point, quelque chose qui est symbole ou image, mais qui assurément est une sorte de l'Un (nous trouvons presque là une opposition qui recouvre des oppositions philoso¬phiques, parce que [c'est] ce qui fait toujours le jeu du fameux Parménide entre l'Un et l'être), nous pouvons dire que l'expérience du rapport à la mère est une expérience entièrement centrée autour d'une appréhension de l'unité ou de la totalité. Tout le progrès primitif, que Mélanie Klein nous articule comme étant essentiel au développement de l'enfant, est celui d'un rapport du morcellement à quelque chose qui représente hors de lui, à la fois l'ensemble de tous ces objets morcelés, fragmentés qui semblent être là dans une sorte non de chaos mais de désordre primitif, et d'autre part qui progressivement lui apprendra à saisir, de ces rapports, de ces objets divers, de cette pluralité, dans l'unité de l'objet privi¬légié qui est l'objet maternel, de saisir l'aspiration, le progrès, la voie vers sa - 226 -

propre unité. L'enfant, je le répète, appréhende les objets primordiaux comme étant contenus dans le corps de la mère, ce contenant universel qui se présente à lui et qui serait le lieu idéal, si l'on peut dire, de ses premiers rapports imagi¬naires.
Comment pouvons-nous essayer d'articuler ceci ? Il y a évidemment là non pas deux termes, mais quatre termes. Le rapport de l'enfant au corps de la mère, si primordial, est le cadre où viennent s'inscrire ces rapports de l'enfant à son propre corps, qui sont ceux que depuis longtemps j'ai essayé d'articuler pour vous autour de la notion de l'affect spéculaire-pour autant que c'est là le terme qui donne la structure de ce que l'on appelle l'affect narcissique. C'est en tant qu'à partir d'un certain moment le Sujet se reconnaît, dans une expérience ori¬ginale comme séparé de sa propre image, comme ayant un certain rapport élec¬tif avec l'image de son propre corps, rapport spéculaire qui lui est donné soit dans l'expérience spéculaire comme telle, soit dans un certain rapport de castra¬tion transitif dans les jeux avec l'autre d'un âge voisin, très voisin, et qui oscille dans une certaine limite qui n'est pas à dépasser de maturation motrice - ce n'est pas à n'importe quel type de petit autre (ici le mot petit visant le fait qu'il s'agit de petits camarades) que le sujet peut faire cette expérience, ces jeux de prestance avec l'autre compagnon. L'âge joue ici un rôle sur lequel dans le temps j'ai insisté.
Le rapport de ceci avec un Éros, la libido, joue un rôle spécial. Est ici articu¬lée toute la mesure où le couple de l'enfant à l'autre qui lui représente sa propre image vient se juxtaposer, interférer, se mettre dans la dépendance d'un rapport plus large et plus obscur entre l'enfant, dans Ses tentatives primitives - les ten¬dances issues de son besoin - et le corps de la mère en tant qu'il est effective¬ment, en effet, l'objet de l'image, l'identification primitive. Et ce qui se passe, ce qui s'établit, gît tout entier dans le fait que ce qui se passe dans le couple primi¬tif, c'est-à-dire la forme inconstituée dans laquelle se présente le premier vagis¬sement de l'enfant, le cri, l'appel de son besoin, la façon dont s'établissent les rapports de cet état primitif encore inconstitué du sujet par rapport à quelque chose qui se présente alors comme un Un au niveau de l'Autre, à savoir le corps maternel, le contenant universel, est ce qui va régler d'une façon tout à fait pri-mitive le rapport du sujet en tant qu'il se constitue d'une façon spéculaire, à savoir comme moi - et le moi c'est l'image de l'autre - avec un certain autre qui doit être différent de la mère (dans le rapport spéculaire, c'est le petit autre). Mais, vous allez le voir, c'est de tout autre chose dont il s'agit, étant donné que c'est dans ce premier rapport quadripartite que vont se faire les premières - 227 -

adéquations du sujet à sa propre identité. N'oubliez pas que c'est à ce moment, dans ce rapport le plus radical, que tous les auteurs se mettent d'un commun accord, situent le lieu des anomalies psychotiques ou para-psychotiques de ce que l'on peut appeler l'intégration de tel ou tel terme des rapports auto¬érotiques du sujet avec lui-même dans les frontières de l'image du corps.
Le petit schéma dont je me suis servi autrefois et que j'ai rappelé récemment, qui est celui du fameux miroir concave, en tant qu'il permet de concevoir que puisse se produire - à condition qu'on se place dans un point favorable déter¬miné, je veux dire à l'intérieur de quelque chose qui prolonge les limites du miroir concave à partir du moment où on les fait passer par le centre du miroir sphérique - quelque chose qui est imagé par l'expérience que j'ai fait connaître en son temps, celle qui provoque l'apparition, qui n'est pas un fantasme mais une image réelle qui peut se produire, dans certaines conditions qui ne sont pas très difficiles à produire, celle qui se produit quand on fait surgir une image réelle d'une fleur à l'intérieur d'un vase parfaitement existant grâce à la présence de ce miroir sphérique, à condition de regarder l'ensemble de l'appareil d'un cer¬tain point 77.
C'est un appareil qui nous permet d'imaginer ce dont il s'agit, à savoir que c'est pour autant que l'enfant s'identifie à une certaine position de son être dans les pouvoirs de la mère qu'il se réalise. C'est bien là-dessus que porte l'accent de tout ce que nous avons dit concernant l'importance des premiers rapports concernant la mère. C'est pour autant que c'est d'une façon satisfaisante qu'il s'intègre dans ce monde d'insignes que représentent tous les comportements de la mère. C'est à partir de là, pour autant qu'il ira ici se situer d'une façon favo¬rable, que pourra se placer, soit à l'intérieur de lui-même, soit hors de lui-même, soit lui manquant si l'on peut dire, ce quelque chose qui lui est à lui-même caché à savoir ses propres tendances, ses propres désirs, qu'il pourra dès le premier rapport être dans un rapport plus ou moins faussé, dévié, avec ses propres pul¬sions.
Ce n'est pas tellement compliqué d'imaginer cela. Rappelez-vous autour de quoi j'ai fait tourner l'explication narcissique: une expérience manifeste, cruciale, depuis longtemps décrite, le fameux exemple mis en avant dans les confessions de Saint Augustin, celui de l'enfant qui voit son frère de lait en possession du sein maternel: « uidi ego et expertus sum zelantem parvulum:

77. LACAN J., Les Écrits techniques de Freud, op. cit.
ID., Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du je, in Écrits, 1966, Seuil.
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nondum loquebatur et intuebatur pallidus amaro aspectu conlactaneum suum 78 », ce que j'ai traduit par: «J'ai vu de mes yeux et bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne parlait pas encore et déjà il contemplait tout d'un regard amer (amaro a un autre accent qu'en français "amer", on pourrait traduire par "empoisonné" mais cela ne me satisfait pas non plus) son frère de lait. »
Cette expérience une fois formalisée, vous allez la voir apparaître dans toute sa portée absolument générale. Cette expérience est le rapport de sa propre image qui, pour autant que le sujet voit Son semblable dans un certain rapport avec la mère comme primitive identification idéale, comme première forme de l'Un, de cette totalité dont, à la suite des explorations concernant cette expé¬rience primitive, les analystes font un état tel qu'on ne parle que de totalité, que de notion de prise de conscience de la totalité, comme si portés sur ce versant nous nous mettions à oublier de la façon la plus tenace que justement ce que l'expérience nous montre est poursuivi jusqu'au plus extrême de tout ce que nous voyons dans les phénomènes: c'est que justement il n'y a dans l'être humain aucune possibilité d'accéder à cette expérience de la totalité, que l'être humain est divisé, déchiré, et qu'aucune analyse ne lui restitue cette totalité. Parce que précisément autre chose est introduit dans sa dialectique qui est jus¬tement celle que nous essayons d'articuler parce qu'elle nous est littéralement imposée par l'expérience et, en premier lieu, par le fait que l'être humain, en tout état de cause, ne peut se considérer en rien de plus, au dernier terme, que comme un être en qui il manque quelque chose, un être, qu'il soit mâle ou femelle, châ¬tré. C'est pour cela que c'est à la dialectique de l'être, à l'intérieur de cette expé¬rience de l'Un, que se rapporte essentiellement le phallus.
Mais ici nous avons donc cette image du petit autre, cette image du semblable, dans un rapport avec cette totalité que le sujet a fini par assumer, non pas sans lenteurs. Mais c'est bien là-dessus, autour de cela que Mélanie Klein fait pivoter l'évolution chez l'enfant. C'est le moment dit de la "phase dépressive" qui est le moment crucial, quand la mère comme totalité a été à un moment réalisée. C'est de cette première identification idéale qu'il s'agit.
Et qu'avons-nous en face de cela ? Nous avons la prise de conscience de l'objet désiré en tant que tel, à savoir que l'autre est en train de posséder le sein maternel. Et il prend cette valeur élective qui fait de cette expérience une

78. SAINT AUGUSTIN, Œuvres, Dieu et son œuvre, Les Confessions, Livres I à VII, 13, 2e série. Paris 1992, Études augustiniennes. I, VII, II, 9, 5. p. 292.
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expérience cruciale, autour de laquelle je vous prie de vous arrêter comme étant essentielle pour notre formalisation, pour autant que dans ce rapport avec cet objet qui, dans cette occasion, s'appelle le sein maternel, le sujet prend conscience de soi-même comme privé - contrairement à ce qui est articulé dans Jones: toute privation, dit-il quelque part (et c'est toujours autour de la discus¬sion de la phase phallique que c'est formulé) engendre le sentiment de la frus¬tration; c'est exactement le contraire! c'est dans la mesure où le sujet est imaginairement frustré, où il a la première expérience de quelque chose qui est devant lui à sa place, qui usurpe sa place, qui est dans ce rapport avec la mère qui devrait être le sien et où il sent cet intervalle imaginaire comme frustration (je dis imaginaire parce qu'après tout rien ne prouve qu'il soit lui-même privé, un autre peut être privé, ou on peut s'occuper de lui à son tour) que naît la première appréhension de l'objet en tant que le sujet. en est privé.
C'est là que s'amorce, que s'ouvre le quelque chose qui va permettre à cet objet d'entrer dans un certain rapport avec un sujet - dont ici, nous ne savons pas effectivement si c'est un S auquel il faut que nous mettions l'indice petit i, une sorte d'auto-destruction passionnelle absolument adhérant à cette pâleur, à cette décomposition que nous montre ici le pinceau littéraire de celui qui nous le débite, à savoir Saint-Augustin - ou si c'est quelque chose que déjà nous pou¬vons concevoir comme à proprement parler une appréhension de l'ordre sym¬bolique; à savoir qu'est-ce que cela veut dire, à savoir que déjà dans cette expérience l'objet soit symbolisé, d'une certaine façon prenne valeur signifiante, que déjà l'objet dont il s'agit, à savoir le sein de la mère, non seulement puisse être conçu comme étant là ou n'étant pas là, mais puisse être mis dans le rapport avec quelque chose d'autre qui puisse lui être substitué. C'est à partir de cela que cela devient un élément signifiant.
En tout cas Mélanie Klein, sans savoir la portée de ce qu'elle dit à ce moment¬-là, prend bien ce parti en disant qu'il peut y avoir quelque chose de meilleur, à savoir le phallus. Mais elle ne nous explique pas pourquoi, c'est là le point qui reste mystérieux. Or, tout repose sur ce moment où naît l'activité d'une méta¬phore que je vous ai pointée comme étant si essentielle à déceler dans le déve¬loppement de l'enfant. Rappelez-vous ce que je vous ai dit l'autre jour de ces formes particulières de l'activité de l'enfant devant lesquelles les adultes sont à la fois si déconcertés et maladroits; de celle de l'enfant qui, non content de s'être mis à appeler "ouah-ouah", c'est-à-dire par un signifiant qu'il a invoqué comme tel, ce que vous vous êtes obstiné à lui appeler un chien, se met à décréter que le chien fait "miaou" et que le chat fait "ouah-ouah". C'est dans cette activité - 230 -

de substitution que git tout le rôle, le ressort du progrès symbolique. Et c'est beaucoup plus primitivement, bien entendu, que l'enfant articule.
Ce dont il s'agit, c'est en tout cas de quelque chose qui dépasse cette expé¬rience passionnelle de l'enfant qui se sent frustré, c'est-à-dire celle précisément que nous pouvons formaliser en ceci que cette image de l'autre va pouvoir être substituée au sujet dans sa passion anéantissante, dans sa passion jalouse dans l'occasion, et se trouver dans un certain rapport à l'objet en tant que lui est dans un certain rapport aussi avec la totalité qui peut ou non le concerner. Mais c'est pour autant que l'objet est substituable à cette totalité, pour autant que l'image de l'autre est substituable au sujet, que nous entrons à proprement parler dans l'activité symbolique, dans celle qui fait de l'être humain un être parlant, ce qui va définir tout son rapport ultérieur à notre objet.


Simples relances ont fait arriver peu à peu, de fil en aiguille, après le capuchon (le fait que le capuchon ait la forme de l'organe génital féminin dans ce rapport qui est celui du rêve), après la capote de la voiture, les lanières qui servent à fixer, à arrimer cette capote; puis ces lanières qu'il coupait à un certain moment aux sandales de sa sueur, sans pouvoir encore maintenant rendre compte de l'objec¬tif que sans aucun doute il poursuivait, qui lui paraissait bien utile sans qu'il puisse bien, en quoi que ce soit, en montrer la nécessité.
Ce sont très exactement les mêmes termes dont il se sert concernant sa propre voiture dont, dans une séance ultérieure, après la séance d'interprétation du rêve, il dit à l'analyste que cette voiture que le garagiste ne lui a pas remise - et qu'il ne songe pas à en faire une affaire avec cet excellent brave homme - et dont il n'a aucun besoin, il la voudrait bien, bien qu'elle ne lui soit pas nécessaire. Il dit qu'il « aime cela N.
Voilà deux formes, semble-t-il, de l'objet avec lequel le sujet a bien entendu un rapport dont lui-même articule le caractère singulier, à savoir que cela ne répond dans les deux cas à aucun besoin. Ce n'est pas nous qui le disons, nous ne disons pas "l'homme moderne n'a aucun besoin de sa voiture" encore que chacun en y regardant de près s'aperçoit que c'est trop évident. Ici c'est le sujet qui le dit: « Je n'en ai pas besoin de ma voiture, seulement j'aime cela, je la désire. N Et comme vous le savez, c'est là-dessus qu'Ella Sharpe, saisie du mou¬vement du chasseur devant le gibier, l'objet de la recherche, nous dit qu'elle est intervenue avec la dernière énergie, sans nous dire, chose curieuse, dans quels termes elle l'a fait.
Commençons de décrire un peu ces choses dont il s'agit. Et puisque j'ai voulu partir de ce qui est le plus simple, le plus repérable dans une équation ancienne


c'est que si elle a huit ans de plus que lui, elle avait onze ans quand lui, le sujet, avait trois ans, au moment de perdre son père.
Un certain goût pour le signifiant a l'avantage de nous faire faire de temps à autre de l'arithmétique. Ce n'est pas quelque chose d'abusif car il n'est absolu¬ment pas douteux que dans l'âge le plus jeune, les enfants ne cessent pas d'en faire concernant leur âge et leur rapport d'âge. Nous autres, Dieu merci! nous oublions que nous avons passé la cinquantaine, nous avons des raisons pour cela, mais les enfants tiennent beaucoup à savoir leur âge. Et quand on fait ce petit calcul, on s'aperçoit d'une chose qui est très frappante, que le sujet nous dise que lui ne commence à avoir des souvenirs qu'à partir de huit ou onze ans. Ceci est dans l'observation. On n'en tire pas un grand parti mais ce n'est pas simplement une espèce de trouvaille de hasard que je vous donne là, parce que si vous lisez maintenant l'observation, vous verrez que cela va beaucoup plus loin. C'est-à¬-dire que c'est au moment même où ceci est porté à notre connaissance par le sujet (je veux dire qu'il avait une mauvaise mémoire pour tout ce qui est au-dessous de onze ans) qu'il parle tout de suite après de sa girl friend qui est rudement calée, une fille rudement chouette concernant les impersonations, c'est-à-dire pour imiter tout un chacun, et particulièrement les hommes, d'une façon épa¬tante puisqu'on l'utilise à la B.B.C.
C'est frappant qu'il parle de cela tout à fait au moment où il parle de quelque chose qui semble d'un autre registre, à savoir qu'au-dessous de onze ans c'est le trou noir. Il faut croire que ce n'est pas sans rapport avec un certain rapport d'aliénation imaginaire de lui-même dans ce personnes sororal. i (a) c'est bien sa sueur, et cela peut nous expliquer beaucoup de choses, y compris qu'il fera ensuite l'élision concernant l'existence dans sa famille de pram, "voiture d'en¬fant". Sur ce plan-là, c'est le passé, c'est l'affaire de la sueur. Enfin, il y a un moment où cette sueur, il l'a rattrapée si l'on peut dire, c'est-à-dire qu'il est venu à la ren¬contrer au même point où il l'avait laissée, autour d'un événement qui est cru¬cial. Elle a raison, Ella Sharpe, de dire que la mort du père est cruciale. La mort du père l'a laissé confronté avec toutes sortes d'éléments - sauf un qui lui aurait été probablement très précieux pour surmonter les diverses captations dont il va s'agir.
Ici de toutes façons, c'est le point qui bien entendu va nous être un peu mys¬térieux car le sujet lui-même le souligne, pourquoi ces lanières ? Il n'en sait rien. Dieu merci! nous sommes analystes et nous devinons bien que c'est ce qui est là au niveau de l'$. je veux dire qu'il est exigible que nous nous fassions une petite idée de ce qui est là parce que nous connaissons d'autres observations; c'est quelque chose qui a évidemment rapport avec, non la castration - si c'était - 233 -

la castration bien assimilée, bien enregistrée, assumée par le sujet, il n'y aurait pas eu ce petit symptôme transitoire - mais à ce moment-là c'est tout de même bien autour de la castration que cela tournait, mais que nous n'avons pas le droit jusqu'à nouvel ordre, d'extrapoler, et qui est ici I, à savoir ce qui a rapport à quelque chose que jusqu'à nouvel ordre nous pouvons bien nous permettre de suspendre un peu dans nos conclusions. Si nous sommes en analyse, c'est juste-ment pour essayer un peu de comprendre, et comprendre ce qu'il en est: à savoir qu'est-ce que le I du sujet, son idéal, cette identification extrêmement particulière à laquelle j'ai déjà indiqué la dernière fois qu'il convenait de s'arrêter. Nous allons voir comment nous pouvons le préciser dans un rapport qu'il a par rapport à la première, quelque chose de plus évolutif. Ce doit être quelque chose se rappor¬tant à la situation actuelle dans l'analyse, et concernant les rapports avec l'analyste.
Eh bien, recommençons à nous poser les questions concernant ce qu'il en est actuellement. Il y aurait bien des façons à se poser ce problème car dans cette occasion, on peut dire que tous les chemins mènent à Rome! On peut partir du rêve et de cette masse de choses que le sujet amène comme matériel en réaction aux interprétations qu'en fait l'analyste. Nous sommes d'accord avec le sujet que l'essentiel c'est la voiture, la voiture et les lanières - cela n'est évidemment pas la même chose, il y a eu quelque chose qui a évolué dans l'intervalle. Le sujet a pris des positions, lui-même a fait des réflexions concernant cette voiture, et des réflexions qui ne sont pas sans porter les traces de quelque ironie: « c'est drôle qu'on en parle comme de quelque chose de vivant ». Là-dessus, je n'ai pas à insister, on sent, je l'ai déjà fait remarquer la dernière fois, que le caractère évi¬demment symbolique de la voiture a son importance. Il est certain qu'au cours de son existence le sujet a trouvé dans cette voiture un objet plus satisfaisant, semble-t-il, que les lanières. Pour la simple raison que, les lanières, il n'y com¬prend toujours rien actuellement, tandis qu'il est tout de même capable de dire qu'évidemment la voiture ne sert pas tellement à satisfaire un besoin, mais qu'il y tient beaucoup! Et puis il en joue, il en est maître, il est bien à l'intérieur de sa voiture.
Qu'allons nous trouver ici au niveau de l'image? Au niveau de l'image de a, i (a), nous trouvons des choses qui sont évidemment différentes selon que nous prenons les choses au niveau du fantasme et du rêve, ou au niveau de ce qu'on peut appeler les fantasmes du rêve et du rêve éveillé.
Dans le rêve éveillé, qui a bien son prix aussi, nous savons ce qu'est l'image de l'autre; c'est quelque chose vis à vis de quoi il a pris des attitudes bien parti¬culières. L'image de l'autre, c'est ce couple d'amants que, sous prétexte de ne pas - 234 -

déranger, remarquez-le, il ne manque jamais de déranger de la façon la plus effective, c'est-à-dire de sommer de se séparer. L'image de l'autre, c'est cet autre dont tout le monde dira - rappelez-vous ce fantasme assez piquant qu'il dit avoir eu encore il n'y a pas tellement longtemps - oh pas la peine de vérifier ce qu'il y a dans cette pièce, « ce n'est qu'un chien 79 ». Bref, l'image de l'autre, c'est quelque chose qui laisse en tout cas très peu de place à la conjonction sexuelle, qui exige ou bien la séparation ou bien, au contraire, quelque chose qui est vrai¬ment tout à fait en dehors du jeu, un phallus animal, un phallus, lui, qui est tout à fait mis hors des limites du jeu. S'il y a un phallus, c'est un phallus de chien.
Cette situation, comme vous le voyez, semble avoir fait des progrès dans le sens de la désintégration. C'est-à-dire que si pendant longtemps, le sujet a été quelqu'un qui a pris son support dans une identification féminine, nous consta¬tons que son rapport avec les possibilités de conjonction, le fait de l'étreinte, de la satisfaction génitale, se présente d'une façon qui en tout cas laisse béant, ouvert, le problème de ce que fait le phallus là-dedans. Il est très certain en tout cas que le sujet n'est pas à l'aise. La question du double ou simple est là, si c'est double c'est séparé, si c'est simple c'est pas humain. De toute façon cela ne s'arrange pas bien. Et quant au sujet dans cette occasion, il y a une chose tout à fait claire. Nous n'avons pas à nous demander comme dans l'autre cas ce qu'il est et où il est. C'est tout à fait clair, il n'y a plus personne, c'est vraiment le (outis) dont nous avons fait état dans d'autres circonstances.
Que ce soit le rêve, où la femme fait tout pour « to get my penis », où littéra¬lement il n'y a rien de fait - on fera tout ce qu'on voudra avec la main, voire même de montrer qu'il n'y a rien dans les manches, mais quant à lui, personne! Et quant à ce qui est son fantasme, c'est à savoir: qu'est-ce qu'il y a dans ce lieu où il ne doit pas être, il n'y a en effet personne. Il n'y a personne, parce que, s'il y a un phallus, c'est le phallus d'un chien qui se masturbait dans un endroit où il aurait été bien embêté qu'on entre - en tout cas pas lui!
Et ici, qu'est-ce qu'il y a au niveau de I ? On peut dire, on est sûr qu'il y a Mme Ella Sharpe, et que Ella Sharpe n'est pas sans rapport avec tout ça. Mme Ella Sharpe, on l'avertit à l'avance par « une petite toux » de renverser la formule, de ne pas mettre son doigt, elle non plus, entre l'arbre et l'écorce. C'est-à-dire que

79. K [..]A phantasy I had of being in a room where I ought not to be, and thinking someone might think I was there, and then 1 thought to prevent anyone from coming in and finding me there I would bark like a dog. That would disguise my presence. The "someone"would then say, "Oh, it's only a dog in there". »
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si elle est en train d'opérer sur elle-même d'une façon plus ou moins suspecte, elle ait à rentrer ça avant que le sujet arrive. Il faut, pour tout dire, que Mme Ella Sharpe soit tout à fait à l'abri des coups du sujet. C'est ce que j'ai appelé la der¬nière fois, en me référant aux propres comparaisons de Mme Ella Sharpe qui considère l'analyse comme un jeu d'échecs, que le sujet ne veut pas perdre sa dame. Il ne veut pas perdre sa dame parce que, sans aucun doute, sa dame est la clef de tout cela, que tout cela ne peut tenir debout que parce que c'est du côté de la dame que rien ne doit être changé, parce que c'est du côté de la dame qu'est la toute puissance. La chose étrange, c'est que cette idée de toute puissance, Ella Sharpe la flaire et la reconnaît partout. Au point de dire au sujet qu'il se croit tout puissant, sous prétexte qu'il a fait « un rêve énorme » par exemple, alors qu'il n'est pas capable de dire plus que ce petit bout d'aventure qui se passe sur une route de Tchécoslovaquie. Mais ce n'est pas le sujet qui est tout puissant. Ce qui est tout puissant, c'est l'Autre, et c'est bien pour cela que la situation est plus spécialement redoutable!
N'oublions quand même pas que c'est un sujet qui ne peut pas arriver à plai¬der, il ne peut pas, et c'est tout de même quelque chose de très frappant. La clef de la question est celle-ci, est-ce qu'il est vrai ou non que le sujet ne peut pas arri¬ver à plaider parce que l'Autre, en lieu et place duquel nous nous plaçons tou¬jours si nous avons à plaider, pour lui il ne faut pas y toucher ? En d'autres termes l'Autre, lui - et dans l'occasion c'est la femme - l'Autre ne doit être en aucun cas châtré. je veux dire que l'Autre apporte en lui-même ce signifiant qui a toutes les valeurs. Et c'est bien ici qu'il faut considérer le phallus - je ne suis pas le seul. Lisez à la page 272 de Mme Mélanie Klein80: concernant l'évolution de la petite fille, elle dit très bien que le signifiant phallus, primitivement, concentre sur lui toutes les tendances que le sujet a pu avoir dans tous les ordres, oral, anal, urétral, et qu'avant même qu'on puisse parler de génital, déjà le signifiant phal¬lus concentre en lui toutes les valeurs, et spécialement les valeurs pulsionnelles, iv-s tendances agressives que le sujet a pu élaborer.
C'est dans toute la mesure où le signifiant phallus, le sujet ne peut pas le mettre en jeu, où le signifiant phallus reste inhérent à l'Autre comme tel, que le sujet se trouve lui-même dans une posture qui est la posture en panne que nous voyons. Mais ce qu'il y a de tout à fait frappant, c'est que, là comme dans tous les cas où nous nous trouvons en présence d'une résistance du sujet, cette
80. KLEIN M., K Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille », in La Psychanalyse des enfants, Paris, 1959, PUF, pp. 209-250.
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résistance est celle de l'analyste. Car effectivement, s'il y a quelque chose que Mme Ella Sharpe s'interdit dans l'occasion sévèrement - elle ne se rend pas compte pourquoi mais il est certain qu'elle l'avoue comme tel, qu'elle se l'interdit - c'est de plaider. Dans cette occasion où justement une barrière est offerte à franchir, qu'elle pourrait franchir, elle s'interdit de la franchir. Elle s'y refuse car elle ne se rend pas compte que ce contre quoi le sujet se tient à carreau, ce n'est pas comme elle le pense, quelque chose qui concernerait une prétendue agression paternelle-le père, lui, il y a bien longtemps qu'il est mort, bel et bien mort, et on a eu toutes les peines du monde à lui donner une petite réanimation à l'intérieur de l'analyse -, ce n'est pas d'inciter le sujet à se servir du phallus comme d'une arme qu'il s'agit, ce n'est pas de son conflit homosexuel, ce n'est pas qu'il s'avère plus ou moins courageux, agressif en pré¬sence des gens qui se moquent de lui au tennis parce qu'il ne sait pas donner le dernier shot.
Ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit, il est en deçà de ce moment où il doit consentir à s'apercevoir que la femme est châtrée, je ne dis pas que la femme n'ait pas le phallus, ce qu'il démontre dans son fantasme de rêve tout à fait ironique¬ment - mais que l'autre comme tel, du fait même qu'il est dans l'Autre du lan¬gage, est soumis à ceci: pour ce qui est de la femme, elle est sans l'avoir. Or cela c'est justement ce qui ne peut pas être admis pour lui, en aucun cas. Pour lui elle ne doit pas être sans l'avoir, et c'est pour cela qu'il ne veut à aucun prix qu'elle le risque. Sa femme est hors du jeu dans le rêve, ne l'oubliez pas. Elle est là qui ne joue en apparence aucun rôle. Il n'est même pas souligné qu'elle regarde. C'est là, si je puis dire, que le phallus est mis à l'abri. Le sujet n'a même pas lui-même à le risquer, le phallus, parce qu'il est tout entier en jeu dans un coin où personne n'irait songer à le chercher. Le sujet ne va pas jusqu'à dire qu'il est dans la femme, et pourtant c'est bien dans la femme qu'il est. je veux dire que c'est pour autant qu'Ella Sharpe est là. Ce n'est pas spécialement inopportun qu'elle soit une femme. Cela pourrait être tout à fait opportun si elle s'apercevait de ce qu'il y a à dire au sujet, à savoir qu'elle est là comme femme, et que ceci pose des questions, que le sujet ose devant elle plaider sa cause. C'est précisément ce qu'il ne fait pas. C'est précisément ce qu'elle s'aperçoit qu'il ne fait pas, et c'est autour de là que tourne ce moment critique de l'analyse.
À ce moment-là elle l'incite à se servir du phallus comme d'une arme; elle dit ce phallus c'est quelque chose qui a toujours été excessivement dangereux, n'ayez pas peur, c'est bien de cela qu'il s'agit, il est « boring and biting N. Il n'y a rien dans le matériel qui nous donne une indication du caractère agressif du
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phallus, et c'est pourtant dans ce sens qu'elle intervient par la parole. je ne pense pas que ce soit là la meilleure chose. Pourquoi ? Parce que la position qu'a le sujet, et que selon toute apparence il a gardée, qu'il gardera en tout cas encore plus après l'intervention de Mme Ella Sharpe, c'est celle justement qu'il avait à un moment de son enfance qui est bien celui que nous essayons de préciser dans le fantasme des courroies coupées et de tout ce qui s'y rattache des identifica¬tions à la sueur et de l'absence des voitures d'enfant, c'est quelque chose qui apparaît (vous le verrez si vous relisez bien attentivement ses associations), c'est une chose dont il est sûr qu'il a l'expérience: c'est lui ficelé, c'est lui « pined up » dans son lit. C'est lui en tant qu'on l'a certainement contenu, maintenu dans des positions qui ne sont pas sans rapport, à ce que nous pouvons présumer, avec quelque répression de la masturbation, en tout cas avec quelque expérience qui a été pour lui liée à ses premiers abords d'émotions érogènes, et que tout laisse penser avoir été traumatiques.
C'est dans ce sens qu'Ella Sharpe l'interprète. Tout ce que le sujet produit, c'est quelque chose qui a dû jouer un rôle, dit-elle, avec quelque scène primitive, avec l'accouplement des parents. Cet accouplement, sans aucun doute il l'a interrompu, soit par ses cris, soit par quelque trouble intestinal. C'est là qu'elle retrouve même la preuve que cette « petite colique » qui remplace la toux au moment de frapper est une confirmation de son interprétation. Ce n'est pas sûr! Le sujet, qu'il soit petit ou pour autant que quelque chose se produit en écho comme symptôme transitoire au cours de l'analyse, lâche ce qu'il a à l'intérieur du corps. C'est cela « une petite colique », ce n'est pas pour autant trancher la question de la fonction de cette incontinence. Cette incontinence, vous le savez, se reproduira au niveau urétral, sans aucun doute avec une fonction différente. Et j'ai déjà dit combien était important à noter le caractère en écho de la présence des parents en train de consommer l'acte sexuel, à toute espèce de manifestation d'énurésie.
Ici soyons prudents, il convient de ne pas toujours donner une finalité uni¬voque à ce qui peut en effet avoir certains effets, être ensuite utilisé secondaire¬ment, par le sujet, comme constituant en effet une intervention entière dans les relations inter-parentales. Mais là le sujet, tout récemment, c'est-à-dire à une époque assez rapprochée de ce rêve de l'analyse, a eu un fantasme tout à fait spé¬cial, et dont à cette occasion Mme Ella Sharpe fait grand état pour confirmer la notion de cette relation avec la conjonction parentale: c'est qu'il a craint un jour d'avoir une petite panne de sa fameuse voiture, décidément de plus en plus iden¬tifiée à sa propre personne, et de l'avoir en travers de la route où devrait - 238 -

passer le couple royal, ni plus ni moins! Comme s'il était là pour nous faire écho au jeu d'échecs. Mais, chaque fois que vous trouvez le roi, pensez moins au père qu'au sujet.
Quoi qu'il en soit ce fantasme, cette petite angoisse que le sujet manifeste: pourvu, s'il devait lui aussi se rendre à cette petite réunion d'inauguration où le couple royal... nous sommes en 1934, la couronne anglaise n'est pas d'une reine et d'un petit consort, il y a bien un roi et une reine qui vont se trouver là blo¬qués par la voiture du sujet. Ce que nous devons nous contenter purement et simplement, à cette occasion, de dire, c'est: voilà quelque chose qui renouvelle imaginairement, fantasmatiquement, purement et simplement, une attitude agressive du sujet, une attitude de rivalité, comparable, à la rigueur, à celle qu'on peut donner au fait de mouiller son lit. Cela n'est pas sûr. Si cela doit éveiller en nous quelque écho, c'est quand même que le couple royal n'est pas dans n'importe quelle condition: il va se trouver dans sa voiture arrêté, exposé aux regards.
Il semble que ce dont il s'agit en cette occasion, c'est quand même quelque chose qui est beaucoup plus près de cette recherche éperdue du phallus, furet qui n'est nulle part et qu'il s'agit de trouver, et dont on est bien sûr qu'on ne le trouvera jamais; c'est à savoir que si ce sujet est là dans ce capuchon, dans cette protection construite depuis le temps autour de son moi par la capote de la voi¬ture, c'est aussi la possibilité de se dérober avec une «pin o f speed », une "pointe de vitesse". Le sujet va se trouver dans la même position que celle où nous avons autrefois entendu retentir le rire des Olympiens: c'est le Vulcain qui nous saisit sous des rêts communs, Mars et Venus. Et chacun sait que le rire des dieux assemblés à cette occasion résonne encore dans nos oreilles et dans les vers d'Homère 8l.
Où est le phallus ? C'est bien toujours le ressort majeur du comique - et après tout n'oublions pas que ce fantasme est avant tout un fantasme autour d'une notion d'incongruité beaucoup plus que d'autre chose. Il se raccorde de la façon la plus étroite à cette même situation fondamentale qui est celle qui va donner l'unité de ce rêve et de tout ce qui est autour, à savoir celle d'une apha-nisis non pas dans le sens de "disparition du désir", mais dans le sens propre que le mot mérite si nous en faisons le substantif d'aphanisos, qui n'est pas tellement "disparaître", que "faire disparaître".

81. HOMÈRE, Illiade-Odyssée. Paris, 1955, La Pléiade, Gallimard, VIII, 266-305, p. 657.
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Tout récemment un homme de talent, Raymond Queneau, a mis en épigraphe à un très joli livre, Zazie dans le métro: o piasas ephanisen, "celui qui a fait cela a soigneusement dissimulé ses ressorts".
C'est bien de cela qu'il s'agit en fin de compte. L'aphanisis dont il s'agit ici, c'est l'escamotage de l'objet en question, à savoir le phallus. C'est pour autant que le phallus n'est pas mis dans le jeu, que le phallus est réservé, qu'il est pré¬servé, que le sujet ne peut pas accéder au monde de l'Autre. Et vous le verrez, il n'y a rien de plus névrosant, non pas que la peur de perdre le phallus ou la peur de la castration - c'est là le ressort tout à fait fondamental - mais que de ne pas vouloir que l'Autre soit châtré.

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Leçon 13 4 mars 1959

je crois que nous avons poussé assez loin l'analyse structurale du rêve modèle qui se trouve dans le livre d'Ella Sharpe pour que voyiez au moins à quel point ce travail nous importait, sur la route de ce que nous essayons de faire, à savoir ce que nous devons considérer comme le désir et son interprétation.
Bien que certains aient dit n'avoir pas trouvé la référence à Lewis Caroll que j'avais donnée la dernière fois, je suis surpris que vous n'ayiez pas retenu la double règle de trois, puisque c'est là-dessus que j'ai terminé à propos de deux étapes de la relation du sujet à l'objet plus ou moins fétiche, la chose qui s'expri¬mait finalement comme le




I, l'identification idéale que j'ai laissée ouverte, non sans intention, pour la pre¬mière des deux équations, pour celle des lanières des sandales de la sueur, celle où à la place du I nous avons un X.
Je ne pense pas qu'aucun d'entre vous ne se soit pas aperçu que cet X, comme de bien entendu, est quelque chose qui était le phallus. Mais l'important c'est la place où était ce phallus. Précisément à la place de I, de l'identification primitive, de l'identification à la mère, précisément à cette place où le phallus, le sujet ne veut pas le dénier à la mère. Le sujet, comme l'enseigne la doctrine depuis tou¬jours, veut maintenir le phallus de la mère, le sujet refuse la castration de l'Autre. Le sujet, comme je vous le disais, ne veut pas perdre sa dame, puisque c'est du jeu d'échecs qu'il s'agissait; il ne veut pas, dans l'occasion, mettre Ella Sharpe
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dans une autre position que la position de phallus idéalisé qui est celle dont il l'avertit par une « petite toux » avant d'entrer dans la pièce, d'avoir à faire dispa¬raître les [amants] de façon qu'il n'ait point, d'aucune façon, à les mettre en jeu.
Nous aurons peut-être l'occasion cette année de revenir à Lewis Caroll; vous verrez qu'il ne s'agit pas, littéralement, d'autre chose dans les deux grands Alice Alice in Wonderland et Through the Looking-glassg2. C'est presque un poème des avatars phalliques, que ces deux Alice. Vous pouvez d'ores et déjà vous mettre à les bouquiner un petit peu, de façon à vous préparer à certaines choses que je pourrais être amené à en dire.
Une chose a pu vous frapper dans ce que je vous ai dit, qui concerne la posi¬tion de ce sujet par rapport au phallus, qui est ce que je vous ai souligné: l'oppo¬sition entre l'être et l'avoir. Quand je vous ai dit que c'était parce que pour lui, c'était la question de l'être qui se posait, qu'il eût fallu "l'être sans l'avoir" (ce qui est par quoi j'ai défini la position féminine), il ne se peut pas qu'à propos de cet être et ne pas l'être, le phallus, ne se soit pas élevé en vous l'écho, qui vérita-blement s'impose même à propos de toute cette observation, du « To be or not to be », toujours si énigmatique, devenu presque un canular, qui nous donne le style de la position d'Hamlet et qui, si nous nous engagions dans cette ouver¬ture, ne ferait que nous ramener à l'un des thèmes les plus primitifs de la pensée de Freud, de ce quelque chose où s'organise la position du désir, où s'avère le fait que c'est dès la première édition de la Traumdeutung que le thème d'Hamlet a été promu par Freud à un rang équivalent à celui du thème oedipien qui appa¬raissait alors pour la première fois dans la Traumdeutung. Bien sûr nous savons que Freud y pensait depuis un bout de temps mais c'est par des lettres qui n'étaient pas destinées à être publiées. La première apparition du "complexe d'Œdipe", c'est dans la Traumdeutung en 1900.
La [remarque sur] Hamlet à ce moment-là est publiée aussi en 1900 dans la forme où Freud l'a laissée par la suite, mais en note, et c'est en 1910-1914 que cela passe dans le corps du texte. Je crois que le thème d'Hamlet peut nous ser¬vir à renforcer cette sorte d'élaboration de ce complexe de castration. Comment le complexe s'articule-t-il dans le concret, dans le cheminement de l'analyse ? Le thème d'Hamlet, après Freud, a été repris maintes fois, je ne ferai probablement pas le tour de tous les auteurs qui l'ont repris. Vous savez que le premier est Jones. Ella Sharpe a également avancé sur Hamlet un certain nombre de choses qui ne sont pas sans intérêt, la pensée de Shakespeare et la pratique de

82. CAROLL L., Alice in wonderland, op. cit. In., Through the Looking-glass (1872), trad. H. Parisot, Paris, 1971, bil. Aubier-Flammarion.
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Shakespeare étant tout à fait au centre de la formation de cette analyste. Nous aurons peut-être l'occasion d'y venir. Il s'agit aujourd'hui de commencer à défri¬cher ce terrain, à nous demander ce que Freud lui-même a voulu dire en intro¬duisant Hamlet, et ce que démontre ce qui a pu s'en dire ultérieurement dans les œuvres d'autres auteurs.
Voici le texte de Freud qui vaut la peine d'être lu au début de cette recherche, je le donne dans la traduction française83. Après avoir parlé du complexe d'Œdipe pour la première fois, et il n'est pas vain de remarquer ici que ce com¬plexe d'Œdipe, il l'introduit dans la Science des rêves à propos des « rêves de mort des personnes qui nous sont chères », c'est-à-dire à propos précisément de ce qui nous a servi cette année de départ et de premier guide dans la mise en valeur de quelque chose qui s'est présenté d'abord tout naturellement dans ce rêve que j'ai choisi pour être un des plus simples se rapportant à un mort - ce rêve qui nous a servi à montrer comment s'instituait sur deux lignes d'intersub¬jectivité superposées, doublées l'une par rapport à l'autre, le fameux « il ne sait pas » que nous avons placé sur une ligne, la ligne de la position du sujet (le sujet paternel dans l'occasion étant ce qui est évoqué par le sujet rêveur), c'est-à-dire le quelque part où se situe, sous une forme en quelque sorte incarnée par le père lui-même et à la place du père, sous la forme d'« il ne le sait pas », précisément le fait que le père est inconscient et incarne ici l'image, l'inconscient même du sujet, et de quoi ? de son propre vœu, du vœu de mort contre son père.
Bien entendu il en connaît un autre, une sorte de vœu bienveillant, d'appel à une mort consolatrice. Mais justement cette inconscience, qui est celle du sujet concernant son vœu de mort œdipien, est en quelque sorte incarnée, dans l'image du rêve, sous cette forme que le père ne doit même pas savoir que le fils a fait contre lui ce vœu bienveillant de mort. « Il ne sait pas », dit le rêve absur¬dement, « qu'il était mort ». C'est là que s'arrête le texte du rêve. Et ce qui est refoulé pour le sujet, qui n'est pas ignoré du père fantasmatique, c'est le « selon son vœu » dont Freud nous dit qu'il est le signifiant que nous devons considé¬rer comme refoulé.
« Une autre de nos grandes œuvres tragiques, nous dit Freud, Hamlet de Shakespeare, a les mêmes racines qu'Œdipe-Roi. La mise en œuvre toute diffé¬rente montre, d'une manière identique, quelles différences il y a dans la vie intel¬lectuelle [Seelenleben] de ces deux époques, et quel progrès le refoulement a fait dans la vie sentimentale (le mot sentimental, Gemütsleben, est approximatif)

83. FREUD S., L'Interprétation des rêves (1900), op. cit., p. 230. G.W. t. II-III, p. 271.
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[...]. Dans Œdipe, les désirs de l'enfant apparaissent et sont réalisés comme dans le rêve... »
Freud a en effet beaucoup insisté sur le fait que les rêves oedipiens sont là en quelque sorte comme le rejeton, la source fondamentale de ces désirs incons¬cients qui réapparaissent toujours, et l'Œdipe (je parle de l'Œdipe de Sophocle ou de la tragédie grecque) comme l'affabulation, l'élaboration de ce qui surgit toujours de ces désirs inconscients. C'est ainsi que textuellement les choses sont articulées dans la Science des rêves.
« [...] dans Hamlet, ces mêmes désirs de l'enfant sont refoulés, et nous n'apprenons leur existence, tout comme dans les névroses, que par leur action d'inhibition, Hemmungswirkungen 84. Fait singulier, tandis que ce drame a tou¬jours exercé une action considérable, on n'a jamais pu se mettre d'accord sur le caractère de son héros. La pièce est fondée sur les hésitations d'Hamlet à accom¬plir la vengeance dont il est chargé; le texte ne dit pas quelles sont les raisons et les motifs de ces hésitations; les nombreux essais d'explication n'ont pu les découvrir. Selon Goethe, et c'est maintenant encore la conception dominante, Hamlet représenterait l'homme dont l'activité est dominée par un développe¬ment excessif de la pensée, Gedankentätigkeit, dont la force d'action est para¬lysée, "Von des Gedankens Blüsse angekränkelt", "Il se ressent de la pâleur de la pensée". Selon d'autres, le poète aurait voulu représenter un caractère mala¬dif, irrésolu et neurasthénique. Mais nous voyons dans la pièce qu'Hamlet n'est pas incapable d'agir. Il agit par deux fois
- d'abord dans un mouvement de passion violente, quand il tue l'homme qui écoute derrière la tapisserie85.» Vous savez qu'il s'agit de Polonius, et que c'est au moment où Hamlet a avec sa mère un entretien qui est loin d'être crucial puisque rien dans cette pièce ne l'est jamais, sauf sa terminaison mortelle où en quelques instants s'accumule, sous forme de cadavres, tout ce qui, des nœuds de l'action, était jusqu'alors retardé.
- « ensuite d'une manière réfléchie et astucieuse, quand, avec l'indifférence totale d'un prince de la Renaissance, il livre les deux courtisans (il s'agit de Rosencrantz et de Guildenstern qui représentent des sortes de faux-frères) à la mort qu'on lui avait destinée. Qu'est-ce qui l'empêche donc d'accomplir la tâche que lui a donnée le fantôme de son père ? (Vous savez que la pièce s'ouvre sur la terrasse d'Elseneur par l'apparition de ce fantôme à deux gardes qui en

84. Hemmungswirkung(en) = effet(s) d'inhibition.
85 Ibid., p. 231. (G. W. p. 272.)
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avertiront, bientôt après, Hamlet). Il faut bien convenir que c'est la nature de cette tâche. Hamlet peut agir, mais il ne saurait se venger d'un homme qui a écarté son père et pris la place de celui-ci auprès de sa mère [...]. En réalité, c'est l'horreur qui devrait le pousser à la vengeance, qui est remplacée par des remords, des scrupules de conscience [...]. Je viens de traduire en termes conscients ce qui demeure inconscient dans l'âme du héros 86... »
Ce premier apport de Freud se présente avec un caractère d'une justesse d'équilibre qui, si je puis dire, nous conserve la voie droite pour situer, pour maintenir Hamlet à la place où il l'a mis. Ici cela est tout à fait clair. Mais c'est aussi par rapport à ce premier jet de la perception de Freud que devra se situer par la suite tout ce qui s'imposera comme excursions autour de cela, et comme broderies et, vous verrez, quelquefois assez distantes.
Les auteurs, au gré justement de l'avancement de l'exploration analytique, centrent l'intérêt sur des points qui d'ailleurs, dans Hamlet, se retrouvent quel¬quefois valablement, mais au détriment de cette sorte de rigueur avec laquelle Freud, dès le départ, le situe. Et je dirais qu'en même temps (et c'est ceci qui est le caractère en somme le moins exploité, le moins interrogé) tout est là, quelque chose qui se trouve situé sur le plan des « scrupules de conscience », quelque chose qui de toute façon ne peut être considéré que comme une élaboration.
Si on nous le présente comme étant ce qui se passe, la façon dont on peut exprimer sur le plan conscient ce qui demeure inconscient dans l'âme du héros, il semble que c'est à juste titre que nous pourrons tout de même demander com¬ment l'articuler dans l'inconscient. Car il y a une chose certaine, c'est qu'une éla¬boration symptomatique comme un scrupule de conscience n'est tout de même pas dans l'inconscient - s'il est dans le conscient, si c'est construit de quelque façon par les moyens de la défense, il faudrait tout de même nous demander ce qui répond dans l'inconscient à la structure consciente. C'est donc cela que nous sommes en train d'essayer de faire.
Je termine le peu qui reste du paragraphe de Freud. Il ne lui en faut pas long pour jeter, de toutes façons, ce qui aura été le pont sur l'abîme d'Hamlet. À la vérité, c'est tout à fait frappant en effet qu'Hamlet soit resté une totale énigme littéraire jusqu'à Freud. Cela ne veut pas dire qu'il ne l'est pas encore, mais il y a eu ce pont. Cela est vrai pour d'autres oeuvres, Le Misanthrope est le même genre d'énigme.

86. Ibid., p. 231. (G.W. p. 272.)
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« L'aversion pour les actes sexuels [...] concorde avec ce symptôme. Ce dégoût devait grandir toujours davantage chez le poète et jusqu'à ce qu'il l'expri¬mât complètement dans Timon d'Athènes. »
Je lis ce passage jusqu'au bout car il est important et ouvre la voie en deux lignes pour ceux qui dans la suite ont essayé d'ordonner autour du problème d'un refoulement personnel l'ensemble de l'œuvre de Shakespeare. C'est effec¬tivement ce qu'a essayé de faire Ella Sharpe; ce qui a été indiqué dans ce qui a été publié après sa mort sous la forme des Un finished Papers, dont son Hamlet 87 qui est paru d'abord dans le International Journal of Psycho-analysis, et qui res-semble à une tentative de prendre dans l'ensemble l'évolution de l'œuvre de Shakespeare comme significative de quelque chose - dont je crois qu'en vou¬lant donner un certain schéma, Ella Sharpe a fait certainement quelque chose d'imprudent, en tout cas de critiquable du point de vue méthodique, ce qui n'exclut pas qu'elle ait trouvé effectivement quelque chose de valable.
« Le poète ne peut avoir exprimé dans Hamlet que ses propres sentiments. Georg Brandes indique dans son Shakespeare (c'est en 1896) que ce drame fut écrit aussitôt après la mort du père de Shakespeare (1601), [...] et nous pouvons admettre qu'à ce moment, les impressions d'enfance qui se rapportaient à son père étaient particulièrement vives. On sait d'ailleurs que le fils de Shakespeare, mort de bonne heure, s'appelait Hamnet88. »
Je crois que nous pouvons ici terminer avec ce passage qui nous montre à quel point Freud déjà, par de simples indications, laisse loin derrière lui les choses dans lesquelles les auteurs se sont engagés depuis.
Je voudrais ici engager le problème comme nous pouvons le faire à partir des données qui ont été celles que, depuis le début de cette année, je me trouve devant vous avoir produites. Car je crois que ces données nous permettent de rassembler d'une façon plus synthétique, plus saisissante, les différents ressorts de ce qui se passe dans Hamlet, de simplifier en quelque sorte cette multiplicité d'instances à laquelle nous nous trouvons, dans la situation présente, souvent confrontés; je veux dire qui donne je ne sais quel caractère de reduplication aux commentaires analytiques sur quelque observation que ce soit, quand nous [les] voyons reprises simultanément, par exemple dans le registre de l'opposition de l'inconscient et de la défense, puis ensuite du moi et du ça et, je pense, tout ce

87 SHARPE Ella, «L'impatience d'Hamlet » (1929), trad. Fr. in Hamlet et Œdipe d'Ernest JONES, Paris, 1967. Gallimard.
88. FREuD S., ibid., p. 231. (G.W., p. 272.)
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qui peut se produire quand on y ajoute encore l'instance du surmoi - sans que jamais soient unifiés ces différents points de vue qui donnent quelquefois à ces travaux je ne sais quel flou, quelle surcharge qui ne semble pas faite pour être quelque chose qui doive être utilisable pour nous dans notre expérience.
Ce que nous essayons ici de saisir, ce sont des guides qui, en nous permettant d'y resituer ces différents organes, ces différentes étapes des appareils mentaux que nous a donnés Freud, nous permettent de les resituer d'une façon qui tienne compte du fait qu'ils ne se superposent sémantiquement que d'une façon par¬tielle. Ce n'est pas en les additionnant les unes aux autres, en en faisant une sorte de réunion et d'ensemble, qu'on peut les faire fonctionner normalement. C'est, si vous voulez, en les reportant sur un canevas que nous essayons de faire plus fondamental, de façon à ce que nous sachions ce que nous faisons de chacun de ces ordres de références quand nous les faisons entrer enjeu.
Commençons d'épeler ce grand drame d'Hamlet. Si évocateur qu'ait été le texte de Freud, il faut bien que je rappelle de quoi il s'agit. Il s'agit d'une pièce qui s'ouvre peu après la mort d'un roi qui fut, nous dit son fils Hamlet, un roi très admirable, l'idéal du roi comme du père, et qui est mort mystérieusement. La version qui a été donnée de sa mort est qu'il a été piqué par un serpent dans un verger - le orchard qui est ici interprété par les analystes. Puis très vite, quelques mois après sa mort, la mère d'Hamlet a épousé celui qui est son beau¬frère, Claudius; ce Claudius objet de toutes les exécrations du héros central, d'Hamlet, est celui sur qui, en somme, je ferai porter non seulement les motifs de rivalité que peut avoir Hamlet à son égard, Hamlet en somme écarté du trône par cet oncle, mais encore tout ce qu'il entrevoit, tout ce qu'il soupçonne du caractère scandaleux de cette substitution. Bien plus encore, le père qui apparaît comme ghost, "fantôme", pour lui dire dans quelles conditions de trahison dra¬matique s'est opéré ce qui, le fantôme le lui dit, a été bel et bien un attentat. C'est à savoir - c'est là le texte et il n'a pas manqué non plus d'exercer la curiosité des analystes - qu'on a versé dans son oreille durant son sommeil, un poison nommé mystérieusement hebenon. Hebenon qui est une sorte de mot formé, forgé, je ne sais s'il se retrouve dans un autre texte. On a essayé de lui donner des équivalents, un mot qui est proche et qui désigne, de la façon dont il est ordi¬nairement traduit, la jusquiame. Il est bien certain que cet attentat par l'oreille ne saurait de toute façon satisfaire un toxicologue, ce qui donne par ailleurs matière à beaucoup d'interprétations à l'analyste.
Voyons tout de suite quelque chose qui, pour nous, se présente comme sai¬sissant, je veux dire à partir des critères, des articulations que nous avons mises
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en valeur. Servons-nous de ces clefs, si particulières qu'elles puissent vous apparaître dans leur surgissement. Cela a été fait à ce propos très particulier, très déterminé, mais cela n'exclut pas, et c'est là l'une des phases les plus claires de l'expérience analytique, que ce particulier est ce qui a la valeur la plus uni¬verselle.
Il est tout à fait clair que ce que nous avons mis en évidence en écrivant le « il ne savait pas qu'il était mort » est quelque chose assurément de tout à fait fon¬damental. Dans le rapport à l'Autre, A en tant que tel, l'ignorance où est tenu cet Autre d'une situation quelconque est quelque chose d'absolument originel. Vous le savez bien puisqu'on vous apprend même que c'est l'une des révolutions de l'âme enfantine, que le moment où l'enfant - après avoir cru que toutes ses pensées ("toutes ses pensées", c'est quelque chose qui doit toujours nous inci¬ter à une grande réserve, je veux dire que les pensées, c'est nous qui les appelons ainsi; pour ce qui est vécu par le sujet, les pensées, c'est "tout ce qui est"), "tout ce qui est" est connu de ses parents, ses moindres mouvements intérieurs sont connus - s'aperçoit que l'Autre peut ne pas savoir. Il est indispensable de tenir compte de cette corrélation du "ne pas savoir" chez l'Autre, avec justement la constitution de l'inconscient: l'un est en quelque sorte l'envers de l'autre et, peut-être, c'est son fondement. Car en effet cette formulation ne suffit pas à les constituer.
Mais enfin, il y a quelque chose, qui est tout à fait clair et qui nous sert de guide dans le drame d'Hamlet, nous allons essayer de donner corps à cette notion historique, tout de même un petit peu superficielle dans l'atmosphère, dans le style du temps, qu'il s'agit de je ne sais quelle fabulation moderne (par rapport à la stature des anciens, ce seraient de pauvres dégénérés). Nous sommes dans le style du XIXe siècle, ce n'est pas pour rien que Georg Brandes est cité là, et nous ne saurons jamais si Freud à cette époque, encore que ce soit probable, connaissait Nietzsche. Mais cela, cette référence aux modernes, peut ne pas nous suffire. Pourquoi les modernes seraient-ils plus névrosés que les anciens ? C'est en tout cas une pétition de principe. Ce que nous essayons de voir, c'est quelque chose qui aille plus loin que cette pétition de principe ou cette explication par l'explication: "cela va mal, parce que cela va mal"!
Ce que nous avons devant nous, c'est une oeuvre dont nous allons essayer de commencer à séparer les fibres, les premières fibres. Première fibre, le père ici sait très bien qu'il est mort, mort selon le vœu de celui qui voulait prendre sa place, à savoir Claudius qui est son frère. Le crime est caché assurément pour le centre de la scène, pour le monde de la scène. C'est là un point qui est tout à fait - 248 -

essentiel, sans lequel bien entendu le drame d'Hamlet n'aurait même pas lieu de se situer et d'exister. Et c'est ceci qui dans cet article de Jones, lui accessible, The death of Hamlet's father89, est mis en relief, à savoir la différence essentielle que Shakespeare a introduite par rapport à la saga primitive où le massacre de celui qui, dans la saga, porte un nom différent mais qui est le roi, a lieu devant tous au nom d'un prétexte qui regarde en effet ses relations à son épouse. Ce roi est mas¬sacré aussi par son frère, mais tout le monde le sait. Là, dans Hamlet, la chose est cachée mais, c'est le point important, le père, lui, la connaît, et c'est lui qui vient nous le dire: « There needs no ghost, my lord to tell us this ». Freud le cite à plusieurs reprises parce que cela fait proverbe, « Il n'y a pas besoin de fantôme mon bon seigneur, il n'y a pas besoin de fantôme pour nous dire cela 90 », et en effet s'il s'agit du thème oedipien, nous en savons, nous, déjà long. Mais il est clair que dans la construction du thème d'Hamlet, nous n'en sommes pas encore à le savoir. Et il y a quelque chose de significatif dans le fait que dans la construc¬tion de la fable, ce soit le père qui vienne le dire, que le père, lui, le sache.
Je crois que c'est là quelque chose de tout à fait essentiel. Et c'est une pre¬mière différence, dans la fibre, avec la situation, la construction, la fabulation fondamentale, première, du drame d'Œdipe; car Œdipe, lui, ne sait pas. Quand il sait tout, le drame se déchaîne qui va jusqu'à son auto-châtiment, c'est-à-dire la liquidation par lui-même d'une situation. Mais le crime oedipien est commis par Œdipe dans l'inconscience. Ici le crime oedipien est su, et il est su de qui ? de l'autre, de celui qui en est la victime et qui vient surgir pour le porter à la connais¬sance du sujet.
En somme, vous voyez dans quel chemin nous avançons, dans une méthode si je puis dire de comparaison, de corrélation entre ces différentes fibres de la structure, qui est une méthode classique, celle qui consiste dans un tout articulé - et nulle part il n'y a plus d'articulation que dans ce qui est du domaine du signifiant. La notion même d'articulation, je le souligne sans cesse, lui est en somme consubstantielle. Après tout, on ne parle d'articulation dans le monde que parce que le signifiant donne à ce terme un sens. Autrement il n'y a rien que continu ou discontinu, mais non point articulation.
Nous essayons de voir, de saisir par une sorte de comparaison des fibres homologues dans l'une et l'autre phases, de l'Œdipe et de dHamlet en tant que


89. JONES E., "The death of Hamlet's father", I.J.P., vol. XXIX, trad. Fr. in Hamlet et Œdipe, op. cit.
90. Horatio : «Il n'est pas besoin, seigneur, qu'un mort revienne du tombeau pour nous
apprendre cette vérité. » (I, 5, 124.) (La traduction citée dans les notes est celle de Letourneur.)
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Freud les a rapprochés, ce qui va nous permettre de concevoir la cohérence des choses. À savoir comment, dans quelle mesure, pourquoi, il est concevable que, dans la mesure même où une des touches du clavier se trouve sous un signe opposé à celui où elle est dans l'autre des deux drames, il se produit une modi¬fication strictement corrélative. Et cette corrélation est là ce qui doit nous mettre au joint de la sorte de causalité dont il s'agit dans ces drames. C'est partir de l'idée même que ce sont ces modifications corrélatives qui sont pour nous les plus instructives, qui nous permet de rassembler les ressorts du signifiant d'une manière qui soit pour nous plus ou moins utilisable. Il doit y avoir un rapport saisissable et finalement notable d'une façon quasi algébrique entre ces pre¬mières modifications du signe et ce qui se passe.
Si vous voulez, sur cette ligne du haut, du qu'« il ne le savait pas », là c'est "il savait qu'il était mort". Il était mort selon le vœu meurtrier qui l'a poussé dans la tombe, celui de son frère. Nous allons voir quelles sont les relations avec le héros du drame.
Mais avant de nous lancer d'une façon toujours un peu précipitée dans la ligne de superposition des identifi¬cations qui est dans la tradition: il y a des concepts, et les plus commodes sont les moins élaborés, et Dieu sait ce qu'on ne fait pas avec des identifica¬tions! Et Claudius en fin de compte, ce qu'il a fait, c'est une forme d'Hamlet, c'est le désir d'Hamlet ! Cela est vite dit puisque pour situer la position d'Hamlet vis à vis de ce désir, nous nous trouvons dans cette posi¬tion de devoir faire intervenir ici tout d'un coup le scrupule de conscience. C’est à savoir quelque chose qui intro¬ duit dans les rapports d'Hamlet à ce Claudius une position double, profondé¬ment ambivalente, qui est celle par rapport à un rival, mais dont on sent bien que cette rivalité est singulière, au second degré: celui qui, en réalité, est celui qui a
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fait ce que lui n'aurait pas osé faire. Et dans ces conditions, il se trouve environné de) e ne sais quelle mystérieuse protection qu'il s'agit de définir.
Au nom de scrupules de conscience, dit-on ? Par rapport à ce qui s'impose à Hamlet, et ce qui s'impose d'autant plus qu'à partir de la rencontre primitive avec lé ghost, c'est-à-dire littéralement le commandement de le venger, le fan¬tôme, Hamlet pour agir contre le meurtrier de son père est armé de tous les sen¬timents: il a été dépossédé, sentiment d'usurpation, sentiment de rivalité, sentiment de vengeance, et bien plus encore l'ordre exprès de son père par-des¬sus tout admiré. Sûrement, d'Hamlet tout est d'accord pour qu'il agisse, et il n'agit pas!
C'est évidemment ici que commence le problème et que la voie de progres¬sion doit s'armer de la plus grande simplicité. Je veux dire que toujours ce qui nous perd, ce qui nous égare, c'est de substituer, au franchissement de la ques¬tion, des clefs toutes faites. Freud nous le dit, il s'agit là de la représentation consciente de quelque chose qui doit s'articuler dans l'inconscient. Ce que nous essayons d'articuler, de situer quelque part et comme tel dans l'inconscient, c'est ce que veut dire un désir. En tout cas, disons avec Freud qu'il y a quelque chose qui ne va pas à partir du moment où les choses sont engagées d'une telle sorte. Il y a quelque chose qui ne va pas dans le désir d'Hamlet.
C'est ici que nous allons choisir le chemin. Cela n'est pas facile car nous n'en sommes pas beaucoup plus loin que le point où on a toujours été. Ici, il faut prendre Hamlet, sa conduite dans la tragédie dans son ensemble. Et puisque nous avons parlé du désir d'Hamlet, il faut s'apercevoir de ce qui n'a pas échappé aux analystes, naturellement, mais qui n'est peut-être pas du même registre, du même ordre. Il s'agit de situer ce qu'il en est d'Hamlet comme d'un [...] qui pour nous est l'axe, l'âme, le centre, la pierre de touche du désir. Ce n'est pas exacte¬ment cela, à savoir les rapports d'Hamlet à ce qui peut être l'objet conscient de son désir. Là-dessus rien ne nous est, par l'auteur, refusé.
Nous avons dans la pièce comme le baromètre de la position d'Hamlet par rapport au désir, nous l'avons de la façon la plus évidente et la plus claire sous la forme du personnage d'Ophélie. Ophélie est très évidemment une des créations les plus fascinantes qui ait été proposée à l'imagination humaine. Quelque chose que nous pouvons appeler le drame de l'objet féminin, le drame du désir du monde qui apparaît à l'orée d'une civilisation sous la forme d'Hélène, c'est remarquable de le voir dans un point, qui est peut-être aussi un point sommet, incarné dans le drame et le malheur d'Ophélie. Vous savez qu'il a été repris sous maintes formes par la création esthétique, artistique, soit par les poètes, soit par - 251 -

les peintres, tout au moins à l'époque préraphaélite, jusqu'à nous donner des tableaux fignolés où les termes mêmes de la description que donne Shakespeare de cette Ophélie flottant dans sa robe au fil de l'eau où elle s'est laissée, dans sa folie, glisser - car le suicide d'Ophélie est ambigu.
Ce qui se passe dans la pièce c'est, que tout de suite, corrélativement en somme au drame (c'est Freud qui nous l'indique) nous voyons cette horreur de la féminité comme telle. Les termes en sont articulés au sens le plus propre du terme; c'est-à-dire, ce qu'il découvre, ce qu'il met en valeur, ce qu'il fait jouer devant les yeux mêmes d'Ophélie comme étant toutes les possibilités de dégra¬dation, de variation, de corruption, qui sont liées à l'évolution de la vie même de la femme pour autant qu'elle se laisse entraîner à tous les actes qui peu à peu font d'elle une mère. C'est au nom de ceci qu'Hamlet repousse Ophélie de la façon qui apparaît dans la pièce la plus sarcastique et la plus cruelle.
Nous avons ici une première corrélation de quelque chose qui marque bien l'évolution et les..., une évolution et une corrélation comme essentielles de quelque chose qui porte le cas d'Hamlet sur sa position à l'endroit du désir. Remarquez que nous nous trouvons là tout de suite confrontés, au passage, avec le psychanalyste sauvage, Polonius, le père d'Ophélie qui, lui, a tout de suite mis le doigt dessus: la mélancolie d'Hamlet ? C'est parce qu'il a écrit des lettres d'amour à sa fille et que lui, Polonius, ne manquant pas d'accomplir son devoir de père, a fait répondre par sa fille, vertement. Autrement dit, notre Hamlet est malade d'amour! Ce personnage caricatural est là pour nous représenter l'accompagnement ironique de ce qui s'offre toujours de pente facile à l'inter¬prétation externe des événements.
Les choses se structurent un tout petit peu autrement, comme personne n'en doute. Il s'agit bien entendu de quelque chose qui concerne les rapports d'Hamlet avec quoi ? Avec son acte essentiellement. Bien sûr, le changement profond de sa position sexuelle est tout à fait capital, mais il est à articuler, à orga¬niser un tant soit peu autrement. Il s'agit d'un acte à faire, et il en dépend dans sa position d'ensemble. Et très précisément de ce quelque chose qui se manifeste tout au long de cette pièce, qui en fait la pièce de cette position fondamentale par rapport à l'acte, qui en anglais a un mot d'usage beaucoup plus courant qu'en français (c'est ce qu'on appelle, en français, ajournement, retardement) et qui s'exprime en anglais par procrastinate, "renvoyer au lendemain".
C'est en effet de cela qu'il s'agit. Notre Hamlet, tout au long de la pièce, pro¬crastine. Il s'agit de savoir ce que vont vouloir dire les divers renvois qu'il va faire de l'acte chaque fois qu'il va en avoir l'occasion, et ce qui va être déterminant à - 252 -

la fin, dans le fait que cet acte à commettre, il va le franchir. Je crois qu'ici en tout cas, il y a quelque chose à mettre en relief, c'est justement la question qui se pose à propos de ce que signifie l'acte qui se propose à lui.
L'acte qui se propose à lui n'a rien à faire en fin de compte - et c'est là ce qui est suffisamment indiqué dans ce que je vous ai fait remarquer-avec l'acte oedi¬pien en révolte contre le père. Le conflit avec le père, au sens où il est, dans le psychisme, créateur, ce n'est pas l'acte d'Œdipe, pour autant que l'acte d'Œdipe soutient la vie d'Œdipe et qu'il en fait ce héros qu'il est avant sa chute, tant qu'il ne sait rien, qui fait l'Œdipe conclure sur le dramatique. Lui, Hamlet, sait qu'il est coupable d'être, il est insupportable d'être. Avant tout commencement du drame d'Hamlet, Hamlet connaît le crime d'exister, et c'est à partir de ce com¬mencement qu'il lui faut choisir, et pour lui le problème d'exister à partir de ce commencement se pose dans des termes qui sont les siens: à savoir le To be, or not to be qui est quelque chose qui l'engage irrémédiablement dans l'être comme il l'articule fort bien.
C'est justement parce que pour lui le drame oedipien est ouvert au commen¬cement et non pas à la fin, que le choix se propose entre "être" et "ne pas être". Et c'est justement parce qu'il y a cet "ou bien, ou bien" qu'il s'avère qu'il est pris de toutes façons dans la chaîne du signifiant, dans quelque chose qui fait que, de ce choix, il est de toutes façons la victime.
Je donnerai la traduction de Letourneur qui me semble la meilleure: « Être ou ne pas être! C'est là la question. S'il est plus noble à l'âme de souffrir les traits poignants de l'injuste fortune, ou se révoltant contre cette multitude de maux..., Or to take arms against a sea of troubles, And by opposing end them. To die, to sleep - No more 91; Mourir, - dormir, - rien de plus, et par ce sommeil, dire nous mettons un terme aux angoisses du cœur; et à cette foule de plaies et de douleurs, and by a sleep to say we end The heart-ache, and the thousand natu¬ral shocks That flesh is heir to [ .. ]92, et ces milliers de choses naturelles dont la chair est l'héritière. (Je pense que ces mots ne sont pas faits pour nous être indif¬férents). Mourir - dormir - Dormir ? Rêver peut-être; oui, voilà le grand obs¬tacle. Car de savoir quels songes peuvent survenir dans ce sommeil de la mort,


91. Hamlet: « [...] Ou, se révoltant contre cette multitude de maux, de s'opposer au torrent et de les finir ? » (111, 1, 60.)
92. Hamlet: « [...] Et par ce sommeil dire: nous mettons un terme aux angoisses du cœur; et à cette foule de plaies et de douleurs, l'héritage naturel de cette masse de chair... ce pont où tout est consommé devrait être désiré avec ferveur. » (111, 1, 62.)
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après que nous sommes dépouillés de cette enveloppe mortelle, (This mortal coil n'est pas tout à fait "l'enveloppe", c'est cette espèce de torsion de quelque chose d'enroulé qu'il y a autour de nous) c'est de quoi nous forcer à faire une pause. Voilà l'idée qui donne une si longue vie à la calamité; car qui supporterait les injustices du temps, Les injustices d'oppresseurs, les outrages de l'orgueil méprisé [...] L'insolence des gens en place [...]. Que le mérite patient doit souf¬frir de l'homme sans âme, lorsque avec un poinçon, il pourrait lui-même se pro¬curer le repos ? [...] »
Ce devant quoi se trouve Hamlet dans ce « Être, ou ne pas être », c'est ren¬contrer la place prise par ce que lui a dit son père. Et ce que son père lui a dit en tant que fantôme, c'est que lui a été surpris par la mort « dans la fleur de ses péchés ». Il s'agit de rencontrer la place prise par le péché de l'autre, le péché non payé. Celui qui sait est par contre, contrairement à Œdipe, quelqu'un qui n'a pas payé ce crime d'exister. Les conséquences, d'ailleurs, à la génération suivante ne sont pas légères. Les deux fils d'Œdipe ne songent qu'à se massacrer entre eux avec toute la vigueur et la conviction désirables, alors que pour Hamlet il en est tout autrement. Hamlet ne peut ni payer à sa place, ni laisser la dette ouverte. En fin de compte, il doit la faire payer, mais dans les conditions où il est placé, le coup passe à travers lui-même. Et c'est - de l'arme même (à la suite d'une sombre trame sur laquelle nous aurons à nous étendre largement) dont Hamlet se trouve blessé - uniquement après que lui, Hamlet, soit touché à mort, qu'il peut toucher le criminel qui est là à sa portée, à savoir Claudius.
C'est cette communauté de décillement - le fait que le père et le fils, l'un et l'autre savent - qui est ici le ressort qui fait toute la difficulté du problème de l'assomption par Hamlet de son acte. Et les voies par lesquelles il pourra le rejoindre, qui rendront possible cet acte en lui-même impossible dans la mesure même où l'autre sait, ce sont les voies de détour qui lui rendront possible fina¬lement d'accomplir ce qui doit être accompli, ce sont ces voies qui doivent faire l'objet de notre intérêt parce que ce sont elles qui vont nous instruire.
Puisque c'est cela qui est le véritable problème qu'il s'agissait aujourd'hui d'introduire, il faut bien que je vous porte en quelque sorte au terme de la chose, je veux dire ce par quoi finalement, et par quelles voies, Hamlet arrive à accom¬plir son acte. N'oublions quand même pas que s'il y arrive, si Claudius à la fin tombe frappé, c'est tout de même du boulot bousillé. Cela n'est rien de moins qu'après être passé au travers du corps de quelqu'un qu'il se trouve certaine¬ment, vous le verrez, avoir plongé dans l'abîme. À savoir l'ami, le compagnon, Laërte, après que sa mère, par suite d'une méprise, se soit empoisonnée avec la - 254 -

coupe même qui devait lui servir d'attentat, de sécurité, pour le cas où la pointe du fleuret empoisonnée n'aurait pas touché Hamlet, c'est après un certain nombre d'autres victimes, et ce n'est pas avant d'avoir été, lui-même, frappé à mort qu'il peut porter le coup. Il y a pourtant là quelque chose qui, pour nous, doit faire problème.
Si effectivement quelque chose s'accomplit, s'il y a eu in extremis cette sorte de rectification du désir qui a rendu l'acte possible, comment a-t-il été accom¬pli ? C'est justement là que porte la clef, ce qui fait que cette pièce géniale n'a jamais été remplacée par une autre mieux faite. Car en somme qu'est-ce que c'est que ces grands thèmes mythiques sur lesquels s'essaient au cours des âges les créations des poètes, si ce n'est une espèce de longue approximation qui fait que le mythe, à le serrer au plus près de ses possibilités, finit par entrer à proprement parler dans la subjectivité et dans la psychologie. Je Soutiens, et je soutiendrai sans ambiguïté - et je pense être dans la ligne de Freud en le faisant - que les créations poétiques engendrent plus qu'elles ne reflètent les créations psycho¬logiques.
Ce canevas diffus, en quelque sorte, qui vaguement flotte dans ce rapport pri¬mordial de la rivalité du fils et du père, est quelque chose qui ici lui donne tout son relief et qui fait le véritable cœur de la pièce d'Hamlet. C'est dans la mesure où quelque chose vient à équivaloir à ce qui a manqué - à ce qui a manqué en raison même de cette situation originelle, initiale, distincte par rapport à l'Œdipe - c'est-à-dire la castration, en raison même du fait qu'à l'intérieur de la pièce les choses se présentent comme une espèce de lent cheminement en zigzag, ce lent accouchement et par des voies détournées de la castration nécessaire, dans cette mesure même et dans cette mesure où ceci est réalisé au dernier terme, qu'Hamlet fait jaillir l'action terminale où il succombe et où les choses étant poussées à ne pouvoir [éviter que] d'autres, les Fortinbras, toujours prêts à recueillir l'héritage, viendront à lui succéder.

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Leçon 14, 11 mars 1959


Nous voici donc depuis la dernière fois dans Hamlet. Hamlet ne vient pas là par hasard, encore que je vous aie dit qu'il était introduit à cette place par la for¬mule du "Être ou ne pas être" qui s'était imposée à moi à propos du rêve d'Ella Sharpe.
J'ai été amené à relire une part de ce qui a été écrit d'Hamlet sur le plan ana¬lytique, et aussi de ce qui en a été écrit avant. Les auteurs, du moins les meilleurs, ne sont pas, bien entendu, sans faire état de ce qui en a été écrit bien avant, et je dois dire que nous sommes amenés fort loin, quitte de temps en temps à me perdre un petit peu, non sans plaisir. Le problème est de rassembler ce dont il s'agit pour ce qui est de notre but précis, notre but précis étant de donner, ou de redonner son sens à la fonction du désir dans l'analyse et l'interprétation analy¬tique. Il est clair que pour cela nous ne devons pas avoir une trop grande peine car, j'espère vous le faire sentir et je vous donne ici tout de suite mon propos, je crois que ce qui distingue La Tragédie d'Hamlet, prince de Danemark, c'est essentiellement d'être la tragédie du désir.
Hamlet qui, sans qu'on en soit absolument sûr, mais enfin, selon les recou¬pements vraiment les plus rigoureux, devrait avoir été joué à Londres pour la première fois pendant la saison d'hiver 1601. Hamlet dont la première édition in-quarto (cette fameuse édition qui a été quasiment ce que l'on appelle une édi¬tion pirate à l'époque, à savoir qu'elle n'était point faite sous le contrôle de l'auteur mais empruntée à ce que l'on appelait les prompt-books, les livrets à usage du souffleur, cette édition, c'est amusant quand même de savoir ces petits traits d'histoire littéraire) est resté inconnue jusqu'en 1823, lorsqu'on a mis la - 257 -

main sur un de ces exemplaires sordides, ce qui tient à ce qu'ils ont été beaucoup manipulés, emportés probablement aux représentations. Et l'édition in-folio, la grande édition de Shakespeare, n'a commencé à paraître qu'après sa mort en 1623, précédant la grande édition où l'on trouve la division en actes. Ce qui explique que la division en actes soit beaucoup moins décisive et claire dans Shakespeare qu'ailleurs. En fait, on ne croit pas que Shakespeare ait songé à divi¬ser ses pièces en cinq actes. Cela a son importance parce que nous allons voir comment se répartit cette pièce.
L'hiver 1601, c'est deux ans avant la mort de la reine Elisabeth. Et en effet on peut considérer approximativement qu'Hamlet, qui a une importance capitale dans la vie de Shakespeare, redouble si l'on peut dire, le drame de cette jointure entre deux époques, deux versants de la vie du poète, car le ton change complè¬tement lorsque apparaît sur le trône Jacques ler; et déjà quelque chose s'annonce, comme dit un auteur, qui brise ce charme cristallin du règne d'Elisabeth, de la reine vierge, celle qui réussira ces longues années de paix miraculeuses au sortir de ce qui constituait dans l'histoire d'Angleterre, comme dans beaucoup de pays, une période de chaos dans laquelle elle devait promptement rentrer, avec tout le drame de la révolution puritaine.
Bref, 1601 annonce déjà cette mort de la reine qu'on ne pouvait assurément pas prévoir, par l'exécution de son amant, le comte d'Essex, qui se place la même année que la pièce d'Hamlet. Ces repères ne sont pas absolument vains à évo¬quer, d'autant plus que nous ne sommes pas les seuls à avoir essayé de restituer Hamlet dans son contexte. Ce que je vous dis là, je ne l'ai vu dans aucun auteur analytique, souligné; ce sont pourtant des espèces de faits premiers qui ont bien leur importance.
À la vérité, ce qui a été écrit chez les auteurs analytiques ne peut pas être dit avoir été éclaircissant, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je ferai la critique de ce vers quoi a versé une espèce d'interprétation analytique, à la ligne, d'Hamlet. Je veux dire ("j'essaye de retrouver tel ou tel élément", sans à vrai dire qu'on puisse en dire autre chose) que s'éloigne de plus en plus, à mesure que les auteurs insis¬tent, la compréhension de l'ensemble, la cohérence du texte.
Je dois dire aussi de notre Ella Sharpe, dont je fais grand cas, que là-dessus, dans son paper, il est vrai, unfinished 93 que l'on a trouvé après sa mort, elle m'a grandement déçu. J'en ferai état quand même parce que c'est significatif. C'est

93. SHARPE FREEMAN E., op. cit. (87.)
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tellement dans la ligne que nous sommes amenés à expliquer, eu égard à la tendance qu'on voit prise par la théorie analytique, que cela vaut la peine d'être mis en valeur. Mais nous n'allons pas commencer par là.
Nous allons commencer par l'article de Jones 94 - paru en 1910 dans le American journal o f Psychology - qui est une date et un monument, et qu'il est essentiel d'avoir lu. Il n'est pas facile actuellement de se le procurer. Et dans la petite réédition qu'il en a faite, Jones a, le crois, ajouté autre chose, quelques compléments à sa théorie d'Hamlet. Dans cet article: The Œdipus Complex as an explanation of Hamlet's Mystery, "Le complexe d'Œdipe en tant qu'explica¬tion du mystère d'Hamlet", il ajoute comme sous-titre: A study in Motive, Une étude de motivation.
En 1910 Jones aborde le problème magistralement indiqué par Freud, comme je vous l'ai montré la dernière fois, dans cette demi-page sur laquelle on peut dire qu'en fin de compte tout est déjà, puisque même les points d'horizon sont mar¬qués, à savoir les rapports de Shakespeare avec le sens du problème qui se pose pour lui: la signification de l'objet féminin. Je crois que c'est là quelque chose de tout à fait central. Et si Freud nous pointe à l'horizon Timon d'Athènes, c'est une voie dans laquelle assurément Ella Sharpe a essayé de s'engager; elle a fait de toute l'œuvre de Shakespeare une sorte de vaste oscillation cyclothymique, y montrant les pièces ascendantes, c'est-à-dire qu'on pourrait croire optimistes, les pièces où l'agression va vers le dehors, et celles où l'agression revient vers le héros ou le poète, celles de la phase descendante. Voilà comment nous pourrions classer les pièces de Shakespeare, voire même à l'occasion les dater.
Je ne crois pas que ce soit là quelque chose d'entièrement valable, et nous allons nous en tenir pour le moment au point où nous en sommes, c'est-à-dire d'abord à Hamlet pour essayer - je donnerai peut-être quelques indications sur ce qui suit ou précède, sur La douzième nuit et Troylus and Cressida, car je crois que c'est presque impossible de ne pas en tenir compte, cela éclaire gran¬dement les problèmes que nous allons d'abord introduire sur le seul texte d'Hamlet.
Avec ce grand style de documentation qui caractérise ses écrits - Il y a chez Jones une solidité, une certaine ampleur de style dans la documentation qui dis¬tingue hautement ses contributions - Jones fait une sorte de résumé de ce qu'il appelle, à très juste titre, le mystère d'Hamlet.

94. JONES E., « The Œdipus Complex as an Explanation of Hamlet's Mystery: A Study in Motive. American journal of Psychology », vol. XXI, part 3, pp. 72 -113.
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De deux choses l'une, ou vous vous rendez compte de l'ampleur qu'a prise la question, ou vous ne vous en rendez pas compte. Pour ceux qui ne s'en rendent pas compte, je ne vais pas répéter là ce qu'il y a dans l'article de Jones, d'une façon ou d'une autre, informez-vous. Il faut que je dise que la masse des écrits sur Hamlet est quelque chose de sans équivalent, l'abondance de la littérature est quelque chose d'incroyable. Mais ce qui est plus incroyable encore, c'est l'extraordinaire diversité des interprétations qui en ont été données. Je veux dire que les interprétations les plus contradictoires se sont succédée, ont déferlé à tra¬vers l'histoire, instaurant le problème du problème, à savoir pourquoi tout le monde s'acharne-t-il à y comprendre quelque chose ?
Et elles donnent les résultats les plus extravagants, les plus incohérents, les plus divers. On ne peut pas dire que cela n'aille excessivement loin, nous aurons à y revenir à l'intérieur même de ce que je vais rapidement rappeler des versants de cette explication que résume Jones dans son article. À peu près tout a été dit. Et pour aller à l'extrême, il y a un Popular Science Monthly, qui doit être une espèce de publication de vulgarisation plus ou moins médicale, qui a fait quelque chose en 1880 qui s'appelle The Impediment of adipose, "Les embêtements de l'adipose". À la fin d'Hamlet on nous dit qu'Hamlet est gros et court de souffle, et dans cette revue il y a tout un développement sur l'adipose d'Hamlet! Il y a un certain Vining95 qui, en 1881, a découvert qu'Hamlet était une femme dégui¬sée en homme, dont le but à travers toute la pièce était la séduction d'Horatio, et que c'était pour atteindre le cœur d'Horatio qu'Hamlet manigançait toute son histoire. C'est tout de même une assez jolie histoire! En même temps, on ne peut pas dire que ce soit absolument sans écho pour nous, il est certain que les rap¬ports d'Hamlet avec les gens de son propre sexe sont quand même étroitement tissés dans le problème de la pièce.
Revenons à des choses sérieuses et, avec Jones, rappelons que ces efforts de la critique se sont groupés autour de deux versants. Quand il y a deux versants dans la logique, il y a toujours un troisième versant, contrairement à ce qu'on croit, le tiers n'est pas si exclu que cela. Et c'est évidemment le tiers qui, dans le cas, est intéressant.
Les deux versants n'ont pas eu de minces tenants. Dans le premier versant, il y a ceux qui ont, en somme, interrogé la psychologie d'Hamlet. C'est évidem¬ment à eux qu'appartient la primauté, que doit être donné le haut du pavé de notre estime. Nous y rencontrons Goethe, et Coleridge qui dans ses Lectures on

95. VIKING, The mystery of Hamlet, 1881.
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Shakespeare a pris une position très caractéristique dont je trouve que Jones aurait pu peut-être faire un plus ample état. Car Jones, chose curieuse, s'est sur¬tout lancé dans un extraordinairement abondant commentaire de ce qui a été fait en allemand, qui a été proliférant, voire prolixe. Les positions de Goethe et de Coleridge ne sont pas identiques. Elles ont cependant une grande parenté qui consiste à mettre l'accent sur la forme spirituelle du personnage d'Hamlet.
En gros, disons que pour Goethe, c'est l'action paralysée par la pensée. Comme on le sait, ceci a une longue lignée. On s'est rappelé, et non en vain bien sûr, qu'Hamlet avait vécu un peu longtemps à Wittenberg. Et ce terme ren¬voyant l'intellectuel et ses problèmes à une fréquentation un peu abusive de Wittenberg représenté, non sans raison, comme l'un des centres d'un certain style de formation de la jeunesse étudiante allemande, est une chose qui a eu une très grande postérité. Hamlet est en somme l'homme qui voit tous les éléments, toutes les complexités, les motifs du jeu de la vie, et qui est en somme suspendu, paralysé dans son action par cette connaissance. C'est un problème à propre¬ment parler goethéen, et qui n'a pas été sans profondément retentir, surtout si vous y ajoutez le charme et la séduction du style de Goethe et de sa personne.
Quant à Coleridge, dans un long passage que je n'ai pas le temps de vous lire, il abonde dans le même sens, avec un caractère beaucoup moins sociologique, beaucoup plus psychologique. Il y a quelque chose à mon avis qui domine là, dans tout le passage de Coleridge sur cette question, et que je me plais à retenir: « Il faut bien que je vous avoue que je ressens en moi quelque goût de la même chose », c'est ce qui dessine chez lui le caractère psychasthénique, l'impossibi¬lité de s'engager dans une voie, et une fois y être entré, engagé, d'y rester jusqu'au bout.
L'intervention de l'hésitation, des motifs multiples, est un morceau brillant de psychologie qui donne pour nous l'essentiel, le ressort, le suc de son essence, dans cette remarque dite au passage par Coleridge : après tout j'ai quelque goût de cela, c'est-à-dire, je me retrouve là-dedans, il l'avoue au passage, et il n'est pas le seul; on trouve une remarque analogue chez quelqu'un qui est quasi contem¬porain de Coleridge, et qui a écrit des choses remarquables sur Shakespeare dans ses Essays on Shakespeare, c'est Hazlitt, dont Jones, à tort, ne fait pas du tout état, car c'est quelqu'un qui a écrit les choses les plus remarquables sur ce sujet à l'époque.
Il (Coleridge) va plus loin encore, il dit qu'en fin de compte parler de cette tragédie..., elle nous a été si rebattue, cette tragédie, que nous pouvons à peine
savoir comment en faire la critique, pas plus que nous ne saurions décrire notre
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propre visage. Il y a une autre note qui va dans le même sens, et ce sont là des lignes dont je vais faire grand état.
Je passe assez vite l'autre versant, celui d'une difficulté extérieure qui a été ins¬taurée par un groupe de critiques allemands dont les deux principaux sont Klein et Werder qui écrivaient à la fin du XIXe siècle à Berlin. C'est à peu près comme cela que Jones les groupe, et il a raison. Il s'agit de mettre en relief les causes exté¬rieures de la difficulté de la tâche qu'Hamlet s'est donnée, et les formes que la tâche d'Hamlet aurait. Elle serait de faire reconnaître à son peuple la culpabilité de Claudius, de celui qui, après avoir tué son père et épousé sa mère, règne sur le Danemark. Il y a là quelque chose qui ne soutient pas la critique, car les dif¬ficultés qu'aurait Hamlet à accomplir sa tâche - c'est-à-dire à faire reconnaître la culpabilité d'un roi, ou bien de deux choses l'une, à intervenir déjà de la façon dont il s'agit qu'il intervienne, par le meurtre, et ensuite d'être dans la possibi¬lité de justifier ce meurtre - sont évidemment très facilement levées par la seule lecture du texte: jamais Hamlet ne se pose un problème semblable!
Le principe de son action, à savoir que ce qu'il doit venger - sur celui qui est le meurtrier de son père et qui, en même temps, a pris son trône et sa place auprès de la femme qu'il aimait par dessus tout - doit se purger par l'action la plus vio¬lente et par le meurtre, n'est non seulement jamais mis en cause chez Hamlet, mais je crois que je vous lirai là-dessus des passages qui vous montrent qu'il se traite de lâche, de couard, il écume sur la scène du désespoir de ne pouvoir se décider à cette action. Mais le principe de la chose ne fait aucune espèce de doute, il ne se pose pas le moindre problème concernant la validité de cet acte, de cette tâche.
Et là-dessus il y a un nommé Loening, dont Jones fait grand état, qui a fait une remarque à la même période, discutant les théories de Klein et Werder de façon décisive. Je signale au passage que c'est la plus chaude recommandation que Jones apporte sur ces remarques. En effet, il en cite quelques unes qui paraissent fort pénétrantes.
Mais tout ceci n'a pas une extraordinaire importance puisque la question est véritablement dépassée à partir du moment où nous prenons la troisième posi¬tion, celle par laquelle Jones introduit la position analytique. Ces lenteurs d'exposé sont nécessaires, car elles doivent être suivies pour que nous ayons le fond sur lequel se pose le problème d'Hamlet.
La troisième position est celle-ci: bien que le sujet ne doute pas un instant d'avoir à l'accomplir, pour quelque raison inconnue de lui cette tâche lui répugne. Autrement dit, c'est dans la tâche même et non pas ni dans le sujet, ni - 262 -

dans ce qui se passe à l'extérieur. Inutile de dire que pour ce qui se passe à l'exté¬rieur, il peut y avoir des versions beaucoup plus subtiles que celle que je vous ai amorcée pour déblayer.
Il y a donc là une position essentiellement conflictuelle par rapport à la tâche elle-même. Et c'est de cette façon, en somme très solide et qui doit tout de même nous donner une leçon de méthode, que Jones introduit la théorie analytique. Il montre que la notion du conflit n'est pas du tout nouvelle, à savoir la contra¬diction interne à la tâche a déjà été apportée par un certain nombre d'auteurs qui ont très bien vu (comme Loening, si nous en croyons les citations que Jones en donne) qu'on peut saisir le caractère problématique, conflictuel, de la tâche à certains signes dont on n'a pas attendu l'analyse pour s'apercevoir de leur carac¬tère signalétique, à savoir la diversité, la multiplicité, la contradiction, la fausse consistance des raisons que peut donner le sujet d'atermoyer cette tâche, de ne pas l'accomplir au moment où elle se présente à lui. La notion en somme du caractère superstructural, rationalisé, rationalisant des motifs que donne le sujet, avait déjà été aperçu par les psychologues bien avant l'analyse, et Jones sait très bien le mettre en valeur, en relief.
Seulement, il s'agit de savoir où gît le conflit, dont les auteurs qui sont sur cette voie ne laissent pas d'apercevoir qu'il y a quelque chose qui se présente au premier plan, et une sorte de difficulté sous-jacente qui, sans être à proprement parler articulée comme inconsciente, est considérée comme plus profonde et en partie non maîtrisée, pas complètement élucidée ni aperçue par le sujet.
Et la discussion de Jones présente ce caractère tout à fait caractéristique de ce qui, chez lui, donnera un des traits dont il sait le mieux faire usage dans ses articles qui ont joué le plus grand rôle pour rendre valable à un large public intel¬lectuel la notion même d'inconscient. Il articule puissamment que ce que les auteurs, certains subtils, ont mis en valeur, c'est à savoir que le motif sous-jacent, contrariant pour l'action d'Hamlet, est par exemple un motif de droit, à savoir, a-t-il le droit de faire ceci ?
Et Dieu sait si les auteurs allemands n'ont pas manqué (surtout alors que ceci se passait en pleine période d'hégélianisme) de faire état de toutes sortes de registres sur lesquels Jones a beau jeu d'ironiser, montrant que si quelque chose doit entrer dans les ressorts inconscients, ce ne sont pas des motifs d'ordre élevé, d'un haut caractère d'abstraction, faisant entrer en jeu la morale, l'État, le savoir absolu, mais qu'il doit y avoir quelque chose de beaucoup plus radical, de plus concret et que ce dont il s'agit c'est précisément ce que Jones va alors produire -puisque c'est à peu près vers cette année-là que commencent à s'introduire en - 263 -

Amérique les points de vue freudiens, c'est cette même année qu'il publie un compte-rendu de la théorie de Freud sur les rêves, que Freud donne son article sur les Origines et le développement de la psychanalyse 96, directement écrit en anglais si mon souvenir est bon, puisqu'il s'agit des fameuses conférences de la Clark University.
Je crois qu'on ne peut pas toucher du doigt, dans une analyse qui va vraiment aussi loin qu'on peut aller à cette époque, qui met en valeur dans le texte de la pièce, dans le déroulement du drame, pour en montrer la signification oedi¬pienne, qui met en valeur ce que nous pouvons appeler la structure mythique de l'œdipe. Je dois dire que nous ne sommes pas si débarbouillés mentalement que de pouvoir tous si aisément sourire de voir amener à propos d'Hamlet: Télésphore, Amphion, Moïse, Pharaon, Zoroastre, jésus, Hérode, - tout le monde vient dans le paquet - et en fin de compte, ce qui est essentiel, deux auteurs qui ont écrit à peu près vers 1900 ont fait un Hamlet in Iran dans une revue fort connue, une référence du mythe d'Hamlet aux mythes iraniens qui sont autour de la légende de Pyrrhus, dont un autre auteur a fait aussi grand état dans une revue inconnue et introuvable.
L'important c'est que dans l'introduction par Jones (à la date de 1910) d'une nouvelle critique d'Hamlet, et d'une critique qui va consister toute entière à nous amener à cette conclusion: « Nous arrivons à ce paradoxe apparent que le poète et l'audience sont tous deux profondément remués par des sentiments dus à un conflit de la source duquel ils ne sont pas conscients - ils ne sont pas éveillés, ils ne savent pas de quoi il s'agit97. »
Je pense qu'il est essentiel de remarquer le pas franchi à ce niveau. Je ne dis pas que ce soit le seul pas possible, mais que le premier pas analytique consiste à transformer une référence psychologique non pas en une référence à une psy¬chologie plus profonde, mais en une référence à un arrangement mythique censé avoir le même sens pour tous les êtres humains. Et il faut tout de même bien quelque chose de plus, car Hamlet ce n'est tout de même pas les Pyrrhus Saga, les histoires de Cyrus avec Cambyse, ni de Persée avec son grand-père Acrisios, c'est quand même autre chose.
Si nous en parlons, ce n'est pas seulement parce qu'il y a eu des myriades de critiques, mais aussi parce que c'est intéressant de voir ce que cela fait d'Hamlet.

96. FREUD S., K Über Psychoanalyse. Fünf Vorlesungen, gehalten zur 20 jdhrigen » (1910). Gründüngsfeier der ClarkUniversity in Worcester, Mass. G. W. X p. 44-113. Trad. fr., Paris 1973, Payot.
97. JONES E., op. cit.
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Vous n'en avez, en fin de compte, aucune espèce d'idée parce que, par une espèce de chose tout à fait curieuse, je crois pouvoir dire d'après ma propre expérience que c'est injouable en français. Je n'ai jamais vu un bon Hamlet en français, ni quelqu'un qui joue bien Hamlet, ni un texte qu'on puisse entendre.
Pour ceux qui lisent le texte, c'est quelque chose à tomber à la renverse, à mordre le tapis, à se rouler par terre, c'est quelque chose d'inimaginable! Il n'y a pas un vers d'Hamlet, ni une réplique qui ne soit, en anglais, d'une puissance de percussion, de violence de termes qui en fait quelque chose où, à tout instant, on est absolument stupéfait. On croit que c'est écrit d'hier, qu'on ne pouvait pas écrire comme cela il y a trois siècles.
En Angleterre, c'est-à-dire là où la pièce est jouée dans sa langue, une repré¬sentation d'Hamlet, c'est toujours un événement. J'irai même plus loin - parce qu'après tout on ne peut pas mesurer la tension psychologique du public, si ce n'est au bureau de location - et je dirai ce que c'est pour les acteurs, ce qui nous enseigne doublement; d'abord parce qu'il est tout à fait clair que jouer Hamlet pour un acteur anglais c'est le couronnement de sa carrière, et que lorsque ce n'est pas le couronnement de sa carrière, c'est tout de même qu'il veut se retirer avec bonheur, en donnant ainsi sa représentation d'adieu, même si son rôle consiste à jouer le premier fossoyeur. Il y a là quelque chose qui est important et nous aurons à nous apercevoir de ce que cela veut dire, car je ne le dis pas au hasard.
Il y a une chose curieuse, c'est qu'en fin de compte lorsque l'acteur anglais arrive à jouer Hamlet, il le joue bien, ils le jouent tous bien. Une chose encore plus étrange est que l'on parle de d’Hamlet de tel ou tel, d'autant d'Hamlet qu'il y a de grands acteurs. On évoque encore d’Hamlet de Garrick, d’Hamlet de Kenns, etc.; c'est là aussi quelque chose d'extraordinairement indicatif.
S'il y a autant d'Hamlet qu'il y a de grands acteurs, je crois que c'est pour une raison analogue - ce n'est pas la même parce que c'est autre chose de jouer Hamlet et d'être intéressé comme spectateur et comme critique. Mais la pointe de convergence de tout cela, ce qui frappe particulièrement et que je vous prie de retenir, c'est qu'on peut croire en fin de compte que c'est en raison de la struc¬ture du problème qu'Hamlet, comme tel, pose à propos du désir; à savoir, ce qui est la thèse que j'avance ici, qu'Hamlet fait jouer les différents plans, le cadre même auquel j'essaye de vous introduire ici, dans lequel vient se situer le désir.
C'est parce que cette place y est exceptionnellement bien articulée; aussi bien, je dirais, de façon telle que tout un chacun y vient trouver sa place, vient s'y reconnaître, que l'appareil, le filet de la pièce d'Hamlet est cette espèce de réseau, - 265 -

de filet d'oiseleur où le désir de l'homme - dans les coordonnées que justement Freud nous découvre, à savoir son rapport à l'œdipe et à la castration - est là articulé essentiellement.
Mais ceci suppose que ce n'est pas simplement une autre édition, un autre tirage de l'éternel type drame-conflit, de la lutte du héros contre le père, contre le tyran, contre le bon ou le mauvais père. Là, j'introduis des choses que nous allons voir se développer par la suite. C'est que les choses sont poussées par Shakespeare à un point tel que ce qui est important ici, c'est de montrer les carac¬tères atypiques du conflit, la façon modifiée dont se présente la structure fon¬damentale de l'éternelle saga que l'on retrouve depuis l'origine des âges; par conséquent dans la fonction où, d'une certaine façon, les coordonnées de ce conflit sont modifiées par Shakespeare de façon à pouvoir faire apparaître com¬ment, dans ces conditions atypiques, vient jouer, de tout son caractère le plus essentiellement problématique, le problème du désir, pour autant que l'homme n'est pas simplement possédé, investi, mais que, ce désir, il a à le situer, à le trou¬ver. À le trouver à ses plus lourds dépens et à sa plus lourde peine, au point de ne pouvoir le trouver qu'à la limite, à savoir dans une action qui ne peut pour lui s'achever, se réaliser, qu'à condition d'être mortel.
Ceci nous incite à regarder de plus près le déroulement de la pièce. Je ne vou¬drais pas trop vous faire tarder, mais il faut quand même que j'en mette les traits saillants principaux.
L'acte 1 concerne quelque chose qu'on peut appeler l'introduction du pro¬blème, et là, tout de même, au point de recoupement, d'accumulation, de confu¬sion où tourne la pièce, il faut bien quand même que nous revenions à quelque chose de simple qui est le texte. Nous allons voir que cette composition mérite d'être retenue, qu'elle n'est pas quelque chose qui flotte ni qui aille à droite ou à gauche.
Comme vous le savez, les choses s'ouvrent sur une garde, une relève de la garde sur la terrasse d'Elseneur, et je dois dire que c'est une des entrées les plus magistrales de toutes les pièces de Shakespeare, car toutes ne sont pas aussi magistrales à l'entrée. C'est à minuit que se fait la relève, une relève où il y a des choses très jolies, très frappantes. Ainsi c'est ceux qui viennent pour la relève qui demandent: « Qui est là98 ? », alors que ce devrait être le contraire. C'est qu'en effet, tout se passe anormalement, ils sont tous angoissés par quelque chose qu'ils attendent, et cette chose ne se fait pas attendre plus de quarante vers. Alors

98. Bernardo: « Qui va là? » (1,1. 1.)
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qu'il est minuit quand la relève a lieu, une heure sonne à une cloche lorsque le spectre apparaît; et à partir du moment où le spectre apparaît, nous sommes entrés dans un mouvement fort rapide, avec d'assez curieuses stagnations.
Tout de suite après, la scène où apparaissent le roi et la reine, le roi dit qu'il est tout à fait temps de quitter notre deuil, «Nous pouvons pleurer d'un oeil, mais rions de l'autre99 », et où Hamlet, qui est là, fait apparaître ses sentiments de révolte devant la rapidité du remariage de sa mère et du fait qu'elle s'est rema¬riée avec quelqu'un qui, auprès de ce qu'était son père, est un personnage abso¬lument inférieur.
À tout instant dans les propos d'Hamlet nous verrons mise en valeur l'exal¬tation de son père comme d'un être dont il dira plus tard que « Tous les dieux semblaient avoir sur lui marqué leurs sceaux, pour montrer jusqu'où la perfec¬tion d'un homme pouvait être portée 100. » C'est sensiblement plus tard dans le texte que cette phrase sera dite par Hamlet, mais dès la première scène, il y a des mots analogues. C'est essentiellement dans cette sorte de trahison, et aussi de déchéance - sentiments que lui inspire la conduite de sa mère, ce mariage hâtif, deux mois, nous dit-on, après la mort de son père - qu'Hamlet se présente. C'est là le fameux dialogue avec Horatio : « Économie, économie! Le rôti des funérailles n'aura pas le temps de refroidir pour servir au repas des noces101. » Je n'ai pas besoin de rappeler ces thèmes célèbres.
Ensuite, tout de suite, nous avons l'introduction de deux personnages, Ophélie et Polonius. Et ceci à propos d'une sorte de petite mercuriale que Laerte - qui est un personnage tout à fait important dans notre histoire d'Hamlet, dont on a voulu faire (nous y viendrons) quelqu'un qui joue un certain rôle par rapport à Hamlet dans le déroulement mythique de l'histoire, et à juste titre bien entendu - adresse à Ophélie qui est la jeune fille dont Hamlet fut, comme il le dit lui-même, amoureux, et qu'actuellement, dans l'état où il est, il repousse avec beaucoup de sarcasmes. Polonius et Laërte se succèdent auprès de cette mal¬heureuse Ophélie pour lui donner tous les sermons de la prudence, pour l'invi¬ter à se méfier de cet Hamlet.


99. Le Roi: « [...] Le sourire du bonheur sur les lèvres et les larmes dans les yeux: mêlant les fêtes de l'hymen au deuil des funérailles, et l'hymen de l'amour à l'hymen de la mort, pesant dans une balance égale le plaisir et la douleur. » (1, 2.11.)
100.Hamlet (111, 4, 61).
101. Hamlet: « Économie, économie, Horatio: les mets du repas funèbre étaient refroidis à peine, et ont encore été servis au festin des noces. » (1, 2.180.)
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Vient ensuite la quatrième scène. La rencontre sur la terrasse d'Elseneur d'Hamlet, qui a été rejoint par Horatio, avec le spectre de son père. Dans cette rencontre il se montre passionné, courageux puisqu'il n'hésite pas à suivre le spectre dans le coin où le spectre l'entraîne, à avoir avec lui un dialogue assez horrifiant. Et je souligne que le caractère d'horreur est articulé par le spectre lui-même; il ne peut pas révéler à Hamlet l'horreur et l'abomination du lieu où il vit et de ce qu'il souffre, car ses organes mortels ne pourraient le supporter. Et il lui donne une consigne, un commandement. Il est intéressant de noter tout de suite que le commandement consiste en ce que, de quelque façon qu'il s'y prenne, il ait à faire cesser le scandale de la luxure de la reine, et qu'en tout ceci, au reste, il contienne ses pensées et ses mouvements, qu'il n'aille pas se laisser aller à je ne sais quels excès concernant des pensées à l'endroit de sa mère.
Bien sûr les auteurs ont fait grand état de cet espèce d'arrière-plan trouble dans les consignes données par le spectre à Hamlet, d'avoir en somme à se gar¬der de lui-même dans ses rapports avec sa mère. Mais il y a une chose dont il ne semble pas qu'on ait articulé ce dont il s'agissait, qu'en somme, d'ores et déjà et tout de suite, c'est autour d'une question à résoudre: que faire par rapport à quelque chose qui apparaît ici être l'essentiel, malgré l'horreur de ce qui est arti¬culé, les accusations formellement prononcées par le spectre contre le person¬nage de Claudius, c'est-à-dire l'assassin. C'est là qu'il révèle à son fils qu'il a été tué par lui.
La consigne que donne le ghost n'est pas une consigne en elle-même; c'est quelque chose qui d'ores et déjà met au premier plan, et comme tel, le désir de la mère. C'est absolument essentiel, d'ailleurs nous y reviendrons.
Le deuxième acte est constitué par ce qu'on peut appeler l'organisation de la surveillance autour d'Hamlet. Nous en avons en somme, une sorte de prodrome sous la forme - c'est assez amusant et cela montre le caractère de doublet du groupe Polonius, Laërte, Ophélie, par rapport au groupe Hamlet, Claudius et la reine - des instructions que Polonius, premier ministre, donne à quelqu'un pour la surveillance de son fils qui est parti à Paris. Il lui dit comment il faut pro¬céder pour se renseigner sur son fils. Il y a là une espèce de petit morceau de bra¬voure du genre vérités éternelles de la police, sur lequel je n'ai pas à insister. Puis interviennent, c'est déjà préparé au premier acte, Guildenstern et Rosencrantz, qui ne sont pas simplement les personnages soufflés qu'on pense. Ce sont des personnages qui sont d'anciens amis d'Hamlet. Et Hamlet qui se méfie d'eux, qui les raille, les tourne en dérision, les déroute et joue avec eux un jeu extrê¬mement subtil sous l'apparence de la folie, (nous verrons aussi ce que veux dire - 268 -

ce problème de la folie ou pseudo-folie d'Hamlet) fait véritablement appel, à un moment, à leur vieille et ancienne amitié, avec un ton et un accent qui, lui aussi, mériterait d'être mis en valeur si nous avions le temps, et qui mérite d'être retenu, qui prouve qu'il le fait sans aucune confiance. Et il ne perd pas un seul instant sa position de ruse et de jeu avec eux; pourtant, il y a un moment où il peut leur parler sur ce certain ton.
Rosencrantz et Guildenstern sont, en venant le sonder, les véhicules du roi, et c'est bien ce que sent Hamlet qui les incite vraiment à lui avouer: « Êtes-vous envoyés près de moi ? Qu'avez-vous à faire près de moi ? » Et les autres sont suf¬fisamment ébranlés pour qu'un deux demande à l'autre: « Qu'est-ce qu'on lui dit 102 ? » Mais cela passe, car tout toujours se passe d'une certaine façon, c'est¬-à-dire pour que jamais ne soit franchi un certain mur qui détendrait une situa¬tion qui apparaît essentiellement, et d'un bout à l'autre, nouée.
À ce moment Rosencrantz et Guildenstern introduisent les comédiens qu'ils ont rencontrés en route et qu'Hamlet connaît. Hamlet s'est toujours intéressé au théâtre et, ces comédiens, il va les accueillir d'une façon qui est remarquable. Là aussi il faudrait lire les premiers échantillons qu'ils lui donnent de leur talent. L'un portant sur une tragédie concernant la fin de Troie, le meurtre de Priam - et concernant ce meurtre, nous avons une scène fort belle en anglais, où nous voyons Pyrrhus suspendre un poignard au-dessus du personnage de Priam, et rester ainsi:
« So as a painted tyrant, Pyrrhus stood And like a neutral to bis will and matter, Did nothing. »
« C'est ainsi que, comme un tyran en peinture, Pyrrhus s'arrêta Et, comme neutralisé entre sa volonté et ce qu'il y avait à faire, Ne fit rien 103. »
Comme c'est un des thèmes fondamentaux de l'affaire, cela mérite d'être relevé dans cette première image, celle des comédiens à propos desquels va venir

102. Hamlet: « N'avez-vous point été mandés ? Est-ce votre propre inclination qui vous amène ? Est-ce une visite libre ? Agissez franchement, avec moi. Allons dites-moi; parlez [...]. Dites si vous avez été mandés ou non. - Rosencrantz se tournant vers Guildenstern: « Que dites-vous à cela? » - Guildenstern: « Eh bien, seigneur, il est vrai, nous avons été mandés. » (11, 2. 269.)
103. Le premier comédien: « Semblable à un tyran en peinture, Pyrrhus sans projet et sans volonté, reste immobile et dans l'inaction. » (11, 2. 464.)
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chez notre Hamlet l'idée de les utiliser dans ce qui va constituer le corps du troi¬sième acte - ceci est absolument essentiel - ce que les anglais appellent d'un terme stéréotypé, the play scene, "le théâtre sur le théâtre". Hamlet là conclut:
« The play's the thing
Wherein catch the conscience of the king.104»

Cet espèce de bruit de cymbales qui termine là une longue tirade d'Hamlet qui est écrite toute entière en vers blancs, je le signale, et où nous trouvons ce couple de rimes, est quelque chose qui a toute sa valeur introductive. je veux dire que c'est là-dessus que se termine le deuxième acte et que le troisième, où va jus¬tement se réaliser the play scene, est introduit.
Ce monologue est essentiel. Par là nous voyons, et la violence des sentiments d'Hamlet, et la violence des accusations qu'il porte contre lui-même d'une part
« Am 1 a coward ?
Who calls me villain, breaks my pate across,
Plucks off my beard and blows it in my face,
Tweaks me by the nose, gives me the lie i'th'throat,
As deep as to the lungs ? who does me this ?
Ha?»
« Suis-je un lâche ?
Qui m'appelle à l'occasion vilain ? Qu'est-ce qui me démolit la caboche ?
Qu'est-ce qui m'arrache la barbe, et m'en jette des petits morceaux à la face ?
Qu'est-ce qui me tord le nez ? Qu'est-ce qui m'enfonce dans la gorge me mensonges jusqu'au niveau des poumons ? Qu'est-ce qui me fait tout celal05 )

Cela nous donne le style général de cette pièce qui est à se rouler par terre. Et tout de suite après, il parle de son beau-père actuel
« Swounds, I should take it: for it cannot be
But I am pigeon-livered and lack gall


104. Hamlet: « Un drame est le piège où je surprendrai la conscience du roi. » (11, 2. 586.) 105. Hamlet: « Suis-je donc un lâche ? Qui ose me donner un démenti ? Qui ose m'insulter et me faire en face un outrage ? et cependant je le souffrirais. Car il n'est pas impossible que je n'ai pas un cœur pusillanime; que mon sang ne soit pas glacé dans mes veines, pour engourdir en moi le sentiment de la vengeance. » (11, 2, 552.)
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To make oppression bitter, or ere this
I should ha fatted all the region kites
With this slaves offal106. »

Nous avions parlé de ces kites, à propos du Souvenir de Léonard de Vinci. Je pense que c'est une sorte de milan. Il s'agit de son beau-père et de cette victime, et de cet esclave fait pour être, justement, offert en victime aux muses. Et là com¬mence une série d'injures
« Bloody, bawdy villain !
Remorseless, treacherous, lecherous, kindless villain ! »
« Sanglant, putassier vilain!
sans remord, très bas et ignoble vilain 107 ! »

Mais ces cris, ces injures, s'adressent tout autant à lui qu'à celui auquel l'entend le contexte. Ce point est tout à fait important, c'est le culmen du deuxième acte. Et ce qui constitue l'essentiel de son [désespoir] est ceci qu'il a vu les acteurs pleurer en décrivant le triste sort d'Hécube devant laquelle on découpe en petits morceaux son Priam de mari. Car après avoir longtemps gardé la position figée, son poignard suspendu, le Pyrrhus prend un plaisir malicieux - c'est le texte qui nous le dit
« When she saw Pyrrhus make malicious sport
In mincing with his sword ber husband's limbs 108 »,

"à découper" - mincing est, je pense, le même mot qu' "émincer" en fran¬çais - devant cette femme qu'on nous décrit très bien enroulée dans le ne sais quelle sorte d'édredon autour de ses flancs efflanqués, le corps de Priam. Le thème c'est tout cela pour Hécube, mais qu'est-ce que Hécube pour ces gens ? Voilà des gens qui en viennent à cette extrémité d'émotion pour quelque chose qui ne les concerne en rien. C'est là que se déclenche pour Hamlet ce désespoir de ne rien ressentir d'équivalent. Ceci est important pour introduire ce dont il s'agit, c'est-à-dire ce play scene dont il donne la raison. Comme attrapé dans l'atmosphère, il semble s'apercevoir tout d'un coup de ce qu'on peut en faire.

106. Traduction libre de Letourneur: « Sans quoi j'aurais déjà livré aux vautours le corps de ce scélérat. » (Il, 2, 559.)
107 « Ô perfide assassin! Lâche incestueux, âme sans remords, traître infâme. » (II, 2, 561.) 108 « Quand elle vit Pyrrhus insultant inhumainement au corps sanglant de son époux, et déchirant son cadavre avec son épée... » (II, 2, 497.)
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Quelle est la raison qui le pousse ? Assurément il y a là une motivation ration¬nelle: « attraper la conscience du roi ». C'est-à-dire, en faisant jouer cette pièce avec quelques modifications introduites par lui-même, s'apercevoir de ce qui va émouvoir le roi, le faire se trahir. Et en effet, c'est ainsi que les choses se passent, à un moment, avec un grand bruit, le roi ne peut plus y tenir. On lui représente d'une façon tellement exacte le crime qu'il a commis, avec commentaires d'Hamlet, qu'il fait brusquement: « Lumières, lumières 109 f », et qu'il s'en va avec un grand bruit, et qu'Hamlet dit à Horatio : « Il n'y a plus de doute 110. »
Ceci est essentiel. Et je ne suis pas le premier à avoir posé, dans le registre ana¬lytique qui est le nôtre, la question de la fonction de ce play scene. Rank l'a fait avant moi dans un livre [article] qui s'appelle Das "Schauspiel" in Hamlet, paru dans Psychoanalytische Bewegung Myth. en 1919, à Vienne-Leipzig, p. 72-85111.
La fonction de ce "Schauspiel" a été articulée par Rank d'une certaine façon sur laquelle nous aurons à revenir. Il est clair de toute façon qu'elle pose un pro¬blème qui va au-delà de son rôle fonctionnel dans l'articulation de la pièce. Beaucoup de détails montrent qu'il s'agit tout de même de savoir jusqu'où et comment nous pouvons interpréter ces détails. C'est à savoir, s'il nous suffit de faire ce dont Rank se contente, c'est-à-dire d'y relever tous les traits qui mon¬trent que dans la structure même du fait de regarder une pièce, il y a quelque chose qui évoque les premières observations par l'enfant de la copulation paren¬tale. C'est la position que prend Rank, je ne dis pas qu'elle soit sans valeur, qu'elle soit même fausse, je crois qu'elle est incomplète et qu'en tout cas, elle mérite d'être articulée dans l'ensemble du mouvement; à savoir dans ce par quoi Hamlet essaye d'ordonner, de donner une structure, de donner justement cette dimension que j'ai appelée quelque part de la vérité déguisée, sa structure de fic¬tion par rapport à quoi seulement il trouve à se réorienter, au-delà du caractère plus ou moins efficace de l'action, pour faire se dévoiler, se trahir Claudius. Il y a quelque chose ici, et Rank a touché un point juste en ce qui concerne sa propre orientation par rapport à lui-même. je ne fais que l'indiquer pour montrer l'inté¬rêt des problèmes qui sont ici soulevés.

109. Le Roi: «Qu'on apporte des flambeaux; sortons tous! - (Les courtisans se lèvent.) Polonius: Des flambeaux, des flambeaux, des flambeaux. » (111, 2, 255.)
110. « Oh! un talent complet. » (111, 2,261.)
111. RANK O., Das « Schauspiel» in Hamlet. Ein Beitrag zur Analyse und zum dynamischen Verständnis der Dichtung. Imago, 1915, 4, pp. 41-51. Psychoanalytische Bewegung Myth, 1919, pp. 72-85.
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Les choses ne vont pas tout simplement, et le troisième acte ne s'achève pas sans que les suites de cette articulation n'apparaissent sous la forme suivante c'est qu'il est convoqué, Hamlet, de toute urgence auprès de la mère qui, bien entendu, n'en peut plus - c'est littéralement les mots qui sont employés « speak no more 112 » - et qu'au cours de cette scène, il voit Claudius, alors qu'il marche vers l'appartement de sa mère, en train de venir, sinon à résipiscence du moins à repentir, et que nous assistons à toute la scène dite de la prière repen¬tante de cet homme qui se trouve ici en quelque sorte pris dans les rets mêmes de ce qu'il garde, les fruits de son crime, et qui élève vers Dieu je ne sais quelle prière, d'avoir la force de s'en dépêtrer.
Et, le prenant littéralement à genoux et à sa merci, sans être vu par le roi, Hamlet a la vengeance à sa portée. C'est là qu'il s'arrête avec cette réflexion: est-¬ce qu'en le tuant maintenant il ne va pas l'envoyer au ciel, alors que son père a beaucoup insisté sur le fait qu'il souffrait tous les tourments d'on ne sait pas très bien quel enfer ou quel purgatoire ? Est-ce qu'il ne va pas l'envoyer droit au bonheur éternel ? C'est justement ce qu'il ne faut pas que je fasse...
C'était bien l'occasion de régler l'affaire, et je dirai même que tout est là, de « To be or not to be » qui, je vous l'ai introduit la dernière fois, ce n'est pas pour rien, est essentiel à mes yeux; l'essentiel est là en effet tout entier, je veux dire qu'en raison du fait que ce qui est arrivé au père, c'est justement ceci de venir nous dire qu'il est figé à tout jamais dans ce moment: cette barre tirée au bas des comptes de la vie fait qu'il reste en somme identique à la somme de ses crimes. C'est là aussi ce devant quoi Hamlet s'est arrêté avec son « To be or not to be ». Le suicide, ce n'est pas si simple. Nous ne sommes pas tellement en train de rêver avec lui à ce qui se passe dans l'au-delà, mais simplement ceci, c'est que de mettre le point terminal à quelque chose n'empêche pas que l'être reste identique à tout ce qu'il articulait par le discours de sa vie, et que là il n'y a pas de « To be or not to be », que le « To be », quoi qu'il en soit, reste éternel.
Et c'est justement pour lui aussi, Hamlet, être confronté avec cela, c'est-à-dire n'être pas purement et simplement le véhicule du drame, celui à travers lequel passent les passions, celui qui, comme Étéocle et Polynice, continue dans le crime ce que le père a achevé dans la castration; c'est parce que justement, il se préoccupe du « To be » éternel dudit Claudius que, d'une façon tout à fait cohé¬rente en effet, à ce moment là, il ne tire même pas son épée du fourreau.

112. La Reine: « Ne dis plus rien... » (111, 4,88.)
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Ceci est en effet un point clef, un point essentiel. Ce qu'il veut, c'est attendre, surprendre l'autre dans l'excès de ses plaisirs, autrement dit dans sa situation toujours par rapport à cette mère qui est là le point clef, à savoir ce désir de la mère, et qu'il va avoir en effet avec la mère cette scène pathétique, une des choses les plus extraordinaires qui puisse être donnée, cette scène où est montré à elle-même le miroir de ce qu'elle est, et où, entre ce fils qui incontestablement aime sa mère comme sa mère l'aime - ceci nous est dit - au-delà de toute expres¬sion, se produit ce dialogue dans lequel il l'incite, à proprement parler, à rompre les liens de ce qu'il appelle ce monstre damné de l'habitude: « Ce monstre, l'accoutumance, qui dévore toute conscience de nos actes, ce démon de l'habi¬tude est ange encore en ceci qu'il joue aussi pour les bonnes actions. Commence à te déprendre. Ne couche plus (tout cela nous est dit avec une crudité mer¬veilleuse) avec le Claudius, tu verras ce sera de plus en plus facile 113 », c'est là le point sur lequel je veux vous introduire.
Il y a deux répliques qui me paraissent tout à fait essentielles. Je n'ai pas encore beaucoup parlé de la pauvre Ophélie, c'est tout autour de cela que cela va tourner. À un moment Ophélie lui dit: «Mais vous êtes un très bon chœur, chorus », c'est-à-dire "vous-commentez très bien cette pièce". Il répond
« I could interpret between you and your love,
if I could see the puppets dallytng. »
« Je pourrais entrer dans l'interprétation entre vous et votre amour, Dans toute la mesure où je suis en train de voir les puppets jouer leur petit jeu 114. »

À savoir de ce qu'il s'agit sur la scène. Il s'agit en tout cas de quelque chose qui se passe entre you et your love.
De même, dans la scène avec la mère, quand le spectre apparaît, (car le spectre apparaît à un moment où, justement, les objurgations d'Hamlet vont commen¬cer à fléchir), il dit

113. Hamlet: « [...] L'habitude, ce monstre qui ronge et détruit tous les sentiments, tous les penchants, est un ange en ceci: c'est qu'il donne insensiblement aux actes bons et vertueux une aisance, un air naturel, qui les fait croire innés dans l'homme. Abstenez-vous cette nuit, et ce premier effort vous rendra plus facile l'abstinence de la nuit suivante; et ainsi de plus en plus par degrés. L'habitude peut effacer l'empreinte de la nature, vaincre l'enfer même, et le chasser d'un coeur par son insensible et merveilleuse puissance. » (111, 4,161.)
114. Opbélia: « Vous valez un choeur tout entier, seigneur.- Hamlet: Oh, je pourrais ser¬vir d'interprète entre vous et votre amant, si je pouvais voir jouer ensemble les deux marion¬nettes. » (111, 2, 232.)
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« O, step between ber and ber fighting soul:
Conceit in weakest bodies strongest works:
Speak to ber, Hamlet. »
« C'est-à-dire que le spectre, qui apparaît là uniquement pour lui - car habituellement quand le spectre apparaît tout le monde le voit - vient lui dire: « glisse-toi entre elle et son âme en train de combattre 115. »

Concett est univoque. Conceit est employé tout le temps dans cette pièce, et justement à propos de ceci qui est l'âme. Le Conceit c'est justement le concetti 116 la pointe du style, et c'est le mot qui est employé pour parler du style précieux. « Le Conceit opère le plus puissamment dans les corps fatigués. Parle lui, Hamlet ». Cet endroit où il est toujours demandé à Hamlet d'entrer, de jouer, d'intervenir, c'est là quelque chose qui nous donne la véritable situation du drame. Et malgré l'intervention, l'appel significatif-c'est significatif pour nous parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, d'intervenir pour nous, « between ber and ber », c'est notre travail cela, « Conceit in weakest bodies strongest works », c'est à l'analyste que c'est adressé, cet appel!
Ici, une fois de plus, Hamlet fléchit et quitte sa mère en disant: après tout, lais¬se-toi caresser, il va venir, va te donner un baiser gras sur la joue et te caresser la nuque! Il abandonne sa mère, il la laisse littéralement glisser, retourner, si l'on peut dire, à l'abandon de son désir. Et voilà comment se termine cet acte, à ceci près que, dans l'intervalle, le malheureux Polonius a eu le malheur de faire un mou¬vement derrière la tapisserie et qu'Hamlet lui a passé son épée à travers le corps.
On arrive au quatrième acte. Il s'agit à ce moment-là de quelque chose qui com¬mence assez joliment, à savoir la chasse au corps. Car Hamlet a caché le cadavre quelque part, et véritablement il s'agit au début d'une chasse au corps qu'Hamlet a l'air de trouver très amusante; il crie: « On joue à cache-renard et tout le monde court après 116. » Finalement, il leur dit: « Ne vous fatiguez pas, dans quinze jours vous commencerez à le sentir, il est là sous l'escalier, n'en parlons plus 117. »

115. L'ombre: « Oh! mets-toi entre elle et le trouble de son âme agitée; ce sont les corps les plus faibles que l'imagination agite avec plus de violence. Parle-lui, Hamlet. » (111, 4. 113) 116. Concetti: (rem. 1) par sa préciosité, le concetti appartient au baroquisme, avec moins de préciosité, ce serait le mot d'esprit, le bon mot. (Rem. 2) Le concetti a une variété toujours actuelle, la pointe. Il vient en aide au persiflage. (Gradus, Les Procédés littéraires. Dictionnaire B. Dupriez. Paris, 1984, U.G.E.)
117. Hamlet: « Mais, ma foi, si vous ne le trouvez pas dans l'espace d'un mois, vous le dis-tinguerez à l'odeur, lorsque vous monterez les degrés de la galerie. » (IV, 3. 33.)
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Il y a là une réplique qui est importante et sur laquelle nous reviendrons :
« The body is with the king, but the king is not with the body.
The king is a thing. »
« Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps, le roi est une chose118. »

Ceci fait vraiment partie des propos schizophréniques d'Hamlet. Ce n'est pas non plus sans pouvoir nous livrer quelque chose dans l'interprétation, nous le verrons dans la suite.
L'acte IV est un acte où il se passe beaucoup de choses rapidement: l'envoi d'Hamlet en Angleterre, son retour avant qu'on ait eu le temps de se retourner - on sait pourquoi, il a découvert le pot aux roses, qu'on l'envoyait à la mort. Son retour s'accompagne de quelque drame, à savoir qu'Ophélie dans l'inter¬valle est devenue folle - disons de la mort de son père et probablement d'autre chose encore - que Laërte s'est révolté, qu'il a combiné un petit coup; que le roi a empêché sa révolte en disant que c'est Hamlet qui est coupable, qu'on ne peut le dire à personne parce que Hamlet est trop populaire, mais qu'on peut régler la chose en douce en faisant un petit duel truqué où périra Hamlet.
C'est vraiment ce qui va se passer. La première scène du dernier acte est constituée par la scène du cimetière. je faisais appel tout à l'heure au premier fos¬soyeur, vous avez à peu près tous dans les oreilles ces propos stupéfiants qui s'échangent entre ces personnages qui sont en train de creuser la tombe d'Ophélie et qui font sauter à chaque mot un crâne dont un est recueilli par Hamlet qui fait un discours là-dessus.
Puisque je parlais des acteurs, de mémoire d'habilleur de théâtre, on n'a ja¬mais vu un Hamlet et un premier fossoyeur qui n'étaient pas à couteaux tirés. jamais le premier fossoyeur n'a pu supporter le ton sur lequel lui parle Hamlet, ce qui est un petit trait qui vaut la peine d'être noté au passage, et qui nous mon¬tre jusqu'où peut aller la puissance des relations mises en valeur dans ce drame.
Venons à ceci sur lequel j'attirerai votre attention la prochaine fois, c'est que c'est après cette longue et puissante préparation que se trouve effectivement, dans le cinquième acte, le quelque chose dont il s'agit, ce désir toujours re¬tombant, ce quelque chose d'épuisé, d'inachevé, d'inachevable qu'il y a dans la position d'Hamlet. Pourquoi allons-nous le voir, tout d'un coup, possible?

118. Hamlet: « Le corps est avec le roi; mais le roi n'est pas avec le corps. Le roi n'est rien... » (IV, 2, 25.)
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C'est-à-dire, pourquoi allons-nous voir tout d'un coup Hamlet accepter, dans les conditions les plus invraisemblables, le défi de Laërte ? Dans des conditions d'autant plus curieuses qu'il se trouve là être le champion de Claudius. Nous le voyons défaire Laërte dans tous les rounds (il le touche quatre ou cinq fois alors qu'on avait fait le pari qu'il le toucherait au plus « cinq contre douze ») et venir s'embrocher, comme il est prévu, sur la pointe empoisonnée - non sans qu'il y ait eu une sorte de confusion, où cette pointe lui revient dans la main, et où il blesse Laërte aussi. Et c'est dans la mesure où ils sont tous les deux blessés à mort, qu'arrive le dernier coup qui est porté à celui que, depuis le début, il s'agit d'estoquer, Claudius.
Ce n'est pas pour rien que j'ai évoqué la dernière fois une sorte de tableau qui est celui de Millais avec l'Ophélie flottant sur les eaux 119. Je voudrais vous en proposer un autre pour terminer nos propos d'aujourd'hui. Je voudrais que quelqu'un fasse un tableau où l'on verrait le cimetière à l'horizon, et ici le trou de la tombe, des gens s'en allant comme les gens à la fin de la tragédie oedipienne se dispersent et se couvrent les yeux pour ne pas voir ce qui se passe, à savoir quelque chose qui, par rapport à l'Œdipe, est à peu près la liquéfaction de M. Valdemar 120.
Ici c'est autre chose. Il s'est passé quelque chose sur lequel on n'a pas attaché assez d'importance. Hamlet, qui vient de redébarquer d'urgence grâce aux pirates qui lui ont permis d'échapper à l'attentat, tombe sur l'enterrement d'Ophélie. Pour lui, première nouvelle! il ne savait pas ce qui était arrivé pen¬dant sa courte absence. On voit Laërte se déchirer la poitrine, et bondir dans le trou pour étreindre une dernière fois le cadavre de sa sueur en clamant de la voix la plus haute son désespoir. Hamlet, littéralement, non seulement ne peut pas tolérer cette manifestation par rapport à une fille, comme vous le savez, qu'il a fort mal traitée jusque là, mais il se précipite à la suite de Laërte après avoir poussé un véritable rugissement, cri de guerre dans lequel il dit la chose la plus inattendue, il conclut en disant: « Qui pousse ces cris de désespoir à propos de la mort de cette jeune fille ? » et il dit: « Celui qui crie cela, c'est moi, Hamlet le danois 121. »

119. MILLAIS John Everrett (1829-1896), Ophelia, 1851-2 (Tate Gallery).
120. Poe E., La Vérité sur le cas de M. Valdemar, in Histoires Extraordinaires, La Pléiade. 121. Hamlet: « Quel est celui dont la douleur s'exprime avec tant d'emphase, et dont les cris lamentables suspendent la course des astres étonnés de l'entendre? C'est moi: c'est Hamlet prince de Danemark. » (V, 1. 242.)
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Jamais on a entendu dire qu'il est danois, il les vomit, les Danois. Tout d'un coup le voilà absolument révolutionné par quelque chose dont je peux dire qu'il est tout à fait significatif par rapport à notre schéma. C'est dans la mesure où quelque chose, $, est là dans un certain rapport avec a, qu'il fait tout d'un coup cette identification qui lui fait retrouver pour la première fois son désir dans sa totalité.
Cela dure un certain temps qu'ils sont dans le trou à se colleter, on les voit disparaître dans le trou et à la fin on les tire pour les séparer. Ce serait ce que l'on verrait dans le tableau: ce trou d'où l'on verrait des choses s'échapper. Nous ver¬rons comment on peut concevoir ce que cela peut vouloir dire.

-228-
Leçon 15 18 mars 1958


Les principes analytiques sont tout de même tels que, pour arriver au but, il ne faut pas se bousculer. Peut-être certains d'entre vous croient-ils (je pense qu'il n'y en a pas beaucoup de cette sorte) que nous sommes loin de la clinique. Ce n'est pas vrai du tout! Nous y sommes en plein parce que ce dont il s'agit étant de situer le sens du désir, du désir humain, ce mode de repérage auquel nous pro¬cédons sur ce qui est, au reste, depuis le début, un des grands thèmes de la pen¬sée analytique, est quelque chose qui ne saurait d'aucune façon nous détourner de ce qui est, de nous, requis comme le plus urgent.
Il a été dit beaucoup de choses sur Hamlet et j'y ai fait allusion la dernière fois. J'ai essayé de montrer l'épaisseur de l'accumulation des commentaires sur Hamlet. Il m'est arrivé, dans l'intervalle, un document après lequel je gémissais dans mon désir de perfectionnisme, à savoir le Hamlet and Œdipus d'Ernest Jones 122. Je l'ai lu pour m'apercevoir qu'en somme, Jones avait tenu son bou¬quin au courant de ce qui s'est passé depuis 1909. Et ce n'est plus à Lœning 123 qu'il fait allusion comme référence recommandable, mais à Dover Wilson 124 qui a écrit beaucoup sur Hamlet et qui a fort bien écrit. Dans l'intervalle, comme j'avais lu moi-même une partie de l'œuvre de Dover Wilson, je crois que je vous en ai donné à peu près la substance.
C'est plutôt un certain recul qu'il s'agirait de prendre maintenant par rapport à tout cela, à la spéculation de Jones qui, je dois le dire, est fort pénétrante - et

122. JONES E., Op. Ca.
123. LG:NING , Die Hamlet-Trägödie Shakespeare (1893). 124. WILSON Dover, Hamlet (1936).
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on peut dire, dans l'ensemble, d'un autre style que tout ce qui, dans la famille analytique, a pu être écrit, ajouté sur le sujet. Il fait des remarques très justes que je me trouve simplement reprendre en l'occasion. Il fait en particulier cette remarque de simple bon sens qu'Hamlet n'est pas un personnage réel et que, tout de même, nous poser les questions les plus profondes concernant le carac¬tère d'Hamlet, c'est peut-être quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête un peu plus sérieusement qu'on ne le fait d'habitude.
Comme toujours, quand nous sommes dans un domaine qui concerne d'une part notre exploration et aussi d'autre part un objet, il y a une double voie à suivre. Notre voie nous engage dans une certaine spéculation fondée sur l'idée que nous nous faisons de l'objet. Il est bien évident qu'il y a des choses, je dirais, à déblayer au tout premier plan. En particulier, par exemple, que ce à quoi nous avons affaire dans les oeuvres d'art, et spécialement dans les oeuvres dramatiques, ce sont des caractères, au sens où on l'entend en français. Des caractères, c'est-¬à-dire quelque chose dont nous supposons que l'auteur, lui, en possède toute l'épaisseur; qu'il a fait un bonhomme, un caractère et il serait censé nous émou¬voir par la transmission des caractères de ce caractère. Et par cette seule signali¬sation, nous serions déjà introduits à une espèce de réalité supposée qui serait au-delà de ce qu'il nous est donné dans l'œuvre d'art.
Je dirai qu'Hamlet a déjà cette propriété très importante de nous faire sentir à quel point, cette vue pourtant commune que nous appliquons à tout propos spontanément quand il s'agit d'une ouvre d'art, est tout de même tout au moins sinon à réfuter, du moins à suspendre. Car en fait, dans tout art, il y a deux points sur lesquels nous pouvons nous accrocher solidement de la main, comme à des repères absolument certains, c'est qu'il ne suffit pas de dire comme je l'ai dit, qu'Hamlet est une espèce de miroir où chacun s'est vu à sa façon, lecteur ou spectateur. Mais laissons les spectateurs qui sont insondables...
En tout cas la diversité des interprétations critiques qui en ont été données suggère qu'il y a quelque mystère, car la somme de ce qui a été avancé, affirmé à propos d'Hamlet, est à proprement parler inconciliable, contradictoire, je pense déjà vous l'avoir suffisamment montré la dernière fois. J'ai articulé que la diversité des interprétations était strictement de l'ordre du contraire au contraire. J'ai aussi un peu indiqué ce que pouvait être d’Hamlet pour les acteurs, c'est un domaine sur lequel nous aurons peut-être à revenir tout à l'heure, qui est très significatif. J'ai dit que c'était le rôle par excellence et qu'en même temps, on disait "l'Hamlet d'un tel, d'un tel, d'un tel". C'est-à-dire qu'autant il y a d'acteurs d'une certaine puissance personnelle, autant il y a d'Hamlet.
- 280 -

Mais cela va plus loin. Certains ont été jusqu'à soutenir - en particulier Robertson au niveau du troisième centenaire, supportés un peu sans doute par une espèce de rush, qu'il y a eu à ce moment-là sur les thèmes shakespeariens, l'exaltation passionnelle avec laquelle tout le monde littéraire anglais a fait revivre ce thème - certains ont fait entendre une voix qui s'opposait pour dire que, strictement, Hamlet c'était le vide, cela ne tenait pas debout, qu'il n'y a pas de clef d'Hamlet, que Shakespeare avait fait comme il avait pu pour rapetasser un thème dont l'exploration philologique, qui est allée assez loin, montre (on savait qu'il y avait déjà un Hamlet qu'on attribue à Kyd, qui aurait été joué une douzaine d'années avant cet automne de 1601 où nous avons à peu près la cer¬titude que pour la première fois apparut cet Hamlet), on a pu aller jusqu'à dire, et je dirai que c'est là-dessus que se termine le premier chapitre du livre de Jones, il a été proprement articulé jusque par Grillparzer, qui est un dramaturge autri¬chien auquel Freud fait à l'occasion une référence très importante et qui dit que ce qui était la raison même d'Hamlet c'était son impénétrabilité, ce qui est tout de même assez curieux comme opinion! Que cela ait pu être avancé, on ne peut pas dire que ce ne soit pas une opinion strictement anti-aristotélicienne. Pour autant que le caractère (omoios)125 du héros par rapport à nous est ce qu'on met au premier plan pour expliquer, sur la base même de l'explication aris¬totélicienne, l'effet de la comédie et de la tragédie.
Que tout ceci ait pu être avancé au sujet d'Hamlet est quelque chose qui a bien son prix. Il faut dire qu'il y a là-dessus toute une gamme d'opinions qui ne s'équivalent pas, qui présentent toute une série de nuances concernant ce qu'on peut en dire; et que ce n'est pas la même chose de dire qu'Hamlet est une pièce ratée. Dites-vous bien que quelqu'un qui n'est rien de moins que T.S. Eliot, qui pour un certain milieu est plus ou moins le plus grand poète anglais moderne, pense lui aussi, et il l'a dit, que Shakespeare n'a pas été à la hauteur de son héros; je veux dire que si Hamlet est quelqu'un qui est inégal à sa tâche, Shakespeare a été aussi inégal à l'articulation du rôle d'Hamlet. Ce sont là des opinions qu'on peut dire tout de même problématiques, je vous les énumère pour vous mener vers ce dont il s'agit. C'est l'opinion la plus nuancée qui est, je crois, ici la plus juste - c'est dans le rapport d'Hamlet à celui qui l'appréhende, soit comme lec¬teur, soit comme spectateur, quelque chose qui est de l'ordre d'une illusion.
C'est autre chose que de dire qu'Hamlet c'est simplement le vide. Une illusion, ce n'est pas le vide. Pour pouvoir produire sur la scène un effet

125. Semblable.











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