SÉMINAIRE 6 -LE DESIR ET SON INTERPRETATION | Jacques LACAN

| quinta-feira, 4 de fevereiro de 2010
Nous sentons là tout autre chose, un drame humain qui se développe, d'un tout autre registre. C'est en fin de compte le Shakespeare joyau de l'histoire humaine et du drame humain, qui ouvre une nouvelle dimension sur l'homme. Donc il s'est bien passé quelque chose à ce moment-là. Mais est-ce qu'il suffit que nous en soyons certains pour penser que ce soit cela ? Bien sûr, d'une certaine façon. Mais observons tout de même que si Hamlet est la pièce qui se présente le plus comme une énigme, il n'est que trop évident que toute pièce qui fait problème n'est pas pour autant une bonne pièce. Une pièce fort mauvaise peut l'être aussi. Et dans une mauvaise pièce,










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fantomatique de l'ordre de ce que représenterait, si vous voulez, mon petit miroir concave avec l'image réelle qui surgit et qui ne peut se voir que d'un cer¬tain angle et d'un certain point, il faut toute une machinerie. Qu'Hamlet soit une illusion, l'organisation de l'illusion, voilà quelque chose qui n'est pas le même ordre d'illusion que si tout le monde rêve à propos du vide. Il est tout de même important de faire cette distinction.
Ce qu'il y a de sûr en tout cas, c'est que tout confirme qu'il y a quelque chose de cet ordre. Cela donne, c'est le premier point, la poignée à laquelle nous pou¬vons solidement nous accrocher. Par exemple quelqu'un qui est Trench 126, qui est cité par Jones, on verra dans quels termes, écrit quelque chose comme ceci « Nous trouvons la plus grande difficulté, avec l'aide même de Shakespeare, à comprendre Hamlet; même Shakespeare peut-être trouvait-il difficile de le comprendre. Hamlet lui-même... (on voit que ce passage est amusant, le glisse¬ment de la plume ou de la pensée va vers ceci) Hamlet lui-même se trouvait, c'est possible, dans l'impossibilité de se comprendre lui-même. » Et « Plus capable que les autres hommes de lire dans le cœur et les motifs des autres... », cette fin de phrase ne se rapporte ni à nous-mêmes, ni à Shakespeare, mais à Hamlet, vous savez qu'Hamlet tout le temps, se livre à ce jeu de démontage avec ses interlo-cuteurs, avec ceux qui viennent l'interroger, lui tendre des pièges. Et « il est tout à fait incapable de lire ses propres motifs. » Voilà ce qui est dit.
Je vous signale que tout de suite après, Jones qui a justement commencé par faire toutes les réserves en disant qu'il ne faut pas nous laisser entraîner à parler d'Hamlet comme d'un personnage réel, c'est ailleurs qu'il faut chercher l'arti¬culation, et que au-delà nous devons trouver... - c'est la position traditionnelle en matière d'interprétation psychanalytique mais qui, je crois, contient quelque erreur, quelque fallace, sur laquelle je veux d'abord attirer votre attention. Jones fait cette remarque et à la suite de cette citation, il ne manque pas de glisser lui-même dans quelque chose qui s'exprime à peu près ainsi, «Je ne connais pas de jugement plus authentique que celui-ci dans toute la littérature sur le pro¬blème 127. » À un autre endroit, le même Jones nous dira qu'en somme « le poète,


126. TRENCH W.F., Shakespeare's Hamlet: A new commentary (1913), p. 119. cité par Jones in Hamlet and Œdipus, p.50. « Il nous est difficile, malgré l'aide de Shakespeare, de comprendre Hamlet; il est probable que le poète lui-même avait du mal à le comprendre: c'est qu'Hamlet se trouvait dans l'impossibilité de se comprendre lui-même. Plus doué que les autres hommes à lire dans le cœur et les motifs des autres, il est tout à fait incapable de lire ses propres motifs. »
127. JONES E., ibid., p. 51.
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le héros, et l'audience, sont profondément émus par des sentiments qui les tou¬chent à leur insul28. »
Il y a là donc quelque chose qui nous fait toucher du doigt la stricte équi¬valence de certains termes de cette question, à savoir le poète et le héros, avec quelque chose (il suffit de s'arrêter un instant pour s'en apercevoir) c'est qu'ils ne sont vraiment là que par leur discours. S'il s'agit de quelque chose qui est la communication de ce qui est dans l'inconscient de ceux qui sont avancés là comme étant les premiers termes, à savoir le poète et le héros, on ne peut pas dire que cette communication de l'inconscient en tout cas puisse se conce¬voir, n'est présentifiée par rien d'autre que par l'articulation du discours drama¬tique.
Ne parlons pas du héros qui, à vrai dire, si vous me suivez dans le chemin où j'essaye de vous induire, n'est strictement identique qu'à des mots. Surtout si nous commençons de prendre le sentiment que ce qui fait la plus haute valeur dramatique, dans l'occasion, de ce héros, c'est un mode. C'est bien là la seconde poignée à laquelle je vous demande de vous accrocher, c'est du même ordre que ce côté qui se dérobe de tout ce que nous pouvons dire de sa consistance. En d'autres termes, Hamlet ici devient l'œuvre exemplaire.
Que le mode sur lequel une œuvre nous touche, nous touche précisément de la façon la plus profonde, c'est-à-dire sur le plan de l'inconscient, est quelque chose qui tient à cet arrangement, à une composition de l'œuvre, qui sans aucun doute, fait que nous sommes intéressés très précisément au niveau de l'incons¬cient, mais que cela n'est pas en raison de la présence de quelque chose qui réel¬lement supporte en face de nous un inconscient. Je veux dire que nous n'avons affaire, ni, contrairement à ce qu'on croit, à l'inconscient du poète, même s'il témoigne de sa présence par quelques traces non concertées dans son oeuvre, par des éléments de lapsus, par des éléments symboliques de lui-même inaperçus, ce n'est pas cela qui nous intéresse de la façon majeure; on peut en trouver dans Hamlet quelques traces, c'est à cela que s'est employée, au dernier terme, Ella Sharpe comme je vous l'ai dit la dernière fois. C'est à savoir qu'elle va chercher à écheniller de ci de là ce qui, dans le caractère d'Hamlet, peut faire apercevoir je ne sais quel accrochage, quelle fixation de la métaphore autour de thèmes féminins, ou de thèmes oraux. Je vous assure qu'au regard du problème que pose Hamlet, c'est vraiment là quelque chose qui paraît secondaire, presque puéril, sans perdre naturellement tout intérêt.

128. JONES E., ibid., p.51.
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Dans beaucoup d'œuvres, en allant ainsi chercher sous cet angle quelques traces, quelque chose qui peut vous renseigner sur un auteur, vous faites oeuvre d'investigation biographique sur l'auteur, vous n'analysez pas la portée de l'œuvre comme telle. Et la portée de premier plan que prend pour nous Hamlet est celle qui lui donne la valeur de structure équivalente à celle d'Œdipe. Quelque chose qui peut nous permettre de nous intéresser au plus profond de la trame; ce qui pour nous permet de structurer certains problèmes, c'est évi¬demment autre chose que tel ou tel aveu fugace. C'est bien évidemment l'ensemble, l'articulation de la tragédie en elle-même qui est ce qui nous inté¬resse, c'est cela que je suis en train d'accentuer. Cela vaut par son organisation, par ce que cela instaure de plans superposés à l'intérieur de quoi peut trouver place la dimension propre de la subjectivité humaine. Et ce qui fait que, si vous voulez, dans cette machinerie, ou encore dans ces portants - pour métaphori¬ser ce que je veux vous dire - dans la nécessité d'un certain nombre de plans superposés, la profondeur d'une pièce, d'une salle, d'une scène, la profondeur est donnée, à l'intérieur de quoi peut se poser de la façon la plus ample le pro¬blème pour nous de l'articulation du désir.
Donc, je me fais bien comprendre, je dis que si Hamlet, c'est là le point essen¬tiel, a une portée pour nous privilégiée, je veux dire si Hamlet est bien le plus grand drame, ou l'un des plus grands drames de la tragédie moderne, en mettant Faust de l'autre côté, ce n'est pas simplement parce qu'il y a Shakespeare, si génial que nous le supposions, et tel tournant de sa vie. Car bien évidemment aussi, nous pouvons dire qu'Hamlet est un point où il s'est passé quelque chose dans la vie de Shakespeare. Ceci se résume peut-être à cela, tout ce que nous pou¬vons en dire, car ce quelque chose qui s'est passé, nous le savons, c'est la mort de son père, et nous contenter de cela nous fait nous contenter de peu de choses. Et nous supposons aussi qu'autour de cet événement il y a du y avoir d'autres choses dans sa vie, car le virage, l'orientation, le tournant de sa production est véritablement manifeste.
Avant il n'y a rien que cette suite de comédies ou ces drames historiques qui sont vraiment deux genres qu'il a poussés, l'un et l'autre, à leur dernier degré de beauté, de perfection, d'aisance. jusque là c'est presque un auteur avec deux grandes spécialités sur lesquelles il joue avec une maestria, un brio, un bonheur qui nous le met de l'ordre des auteurs à succès.
À partir d'Hamlet le ciel change, et nous touchons à ces choses au-delà de toute limite, qui n'ont plus rien à faire avec aucune espèce de canon, qui ne sont plus du même ordre. Après Hamlet, c'est le King Lear et bien d'autres choses - 284 -

encore pour aboutir à la Tempest. Nous sentons là tout autre chose, un drame humain qui se développe, d'un tout autre registre. C'est en fin de compte le Shakespeare joyau de l'histoire humaine et du drame humain, qui ouvre une nouvelle dimension sur l'homme. Donc il s'est bien passé quelque chose à ce moment-là. Mais est-ce qu'il suffit que nous en soyons certains pour penser que ce soit cela ? Bien sûr, d'une certaine façon. Mais observons tout de même que si Hamlet est la pièce qui se présente le plus comme une énigme, il n'est que trop évident que toute pièce qui fait problème n'est pas pour autant une bonne pièce. Une pièce fort mauvaise peut l'être aussi. Et dans une mauvaise pièce, il y a pro¬bablement à l'occasion, un inconscient tout aussi présent, et encore plus présent qu'il peut y en avoir dans une bonne. Si nous sommes émus par une pièce de théâtre, ce n'est pas en raison de ce qu'elle représente d'efforts difficiles, de ce qu'à son insu un auteur y laisse passer, c'est en raison, je le répète, des dimen¬sions du développement qu'elle offre à la place à prendre, pour nous, ce qu'à proprement parler recèle en nous notre propre rapport avec notre propre désir.
Et ceci nous est offert d'une façon si éminente dans une pièce qui, par certains côtés, réalise au maximum ces nécessités de dimension, cet ordre et cette super¬position de plans qui donnent sa place à ce qui doit là, en nous, venir retentir. Cela n'est pas parce que Shakespeare est à ce moment là pris dans un drame per¬sonnel. Si l'on pousse les choses à leurs dernières limites, ce drame personnel on croit le saisir et il se dérobe; on a été jusqu'à dire que c'était le drame qui était dans les Sonnets, les rapports avec son protecteur et sa maîtresse, (vous savez qu'il s'est trouvé à la fois doublement trompé, du côté de son ami et du côté de sa maîtresse), on est allé jusqu'à dire... - encore que le drame de ce moment-là se soit très probablement passé à une autre période plus tempérée de la vie de Shakespeare, on n'a aucune certitude sur cette histoire, on n'a que le témoignage des Sonnets qui lui-même est singulièrement élaboré.
je crois qu'il s'agit d'une autre cause que celle là. Ce n'est pas la présence, le point derrière Hamlet de tout ce que nous pouvons, à l'occasion, rêver qui est en cause, c'est la composition. Sans doute, cette composition, l'auteur est-il parvenu à la pousser à ce haut degré de perfection, qui fait d'Hamlet quelque chose qui se distingue de tous les pré-Hamlet que nous avons pu avec notre phi¬lologie découvrir par une articulation tellement singulière, tellement exception¬nelle que c'est là justement ce qui doit faire l'objet de notre réflexion. Si Shakespeare a été capable de le faire jusqu'à ce degré, c'est probablement en rai¬son d'un approfondissement qui est tout autant l'approfondissement du métier de l'auteur, que l'approfondissement de l'expérience vécue d'un homme qui - 285 -

assurément a vécu et dont toute la vie a été heureuse, dont tout nous indique que sa vie a été traversée par toutes les sollicitations et toutes les passions. Qu'il y ait le drame de Shakespeare derrière Hamlet, c'est secondaire au regard de ce qui compose la structure, c'est cette structure qui répond de l'effet d'Hamlet. Et ceci d'autant plus qu'Hamlet lui-même, comme s'expriment métaphoriquement les auteurs, après tout, est un personnage dont ce n'est pas simplement en raison de notre ignorance que nous ne connaissons pas les profondeurs. Effectivement c'est un personnage qui est composé de quelque chose qui est la place vide, pour situer - car c'est là l'important - notre ignorance.
Une ignorance située est autre chose que quelque chose de purement négatif. Cette ignorance située après tout, n'est justement rien d'autre que cette présen¬tification de l'inconscient. Elle donne à Hamlet sa portée et sa force.
Je pense avoir réussi à vous communiquer avec le plus de nuances, sans rien écarter, sans nier la dimension proprement psychologique qui est intéressée dans une pièce comme celle-là, qui est une question de ce qu'on appelle la psychana¬lyse appliquée. Alors que c'est bien tout le contraire, au niveau où nous sommes, c'est bien de psychanalyse théorique qu'il s'agit, et au regard de la question théorique que pose l'adéquation de notre analyse à une oeuvre d'art, toute espèce de question clinique est une question de psychanalyse appliquée. Il y a des personnes qui m'écoutent et qui auront sans doute besoin que j'en dise quand même un petit peu plus, dans un certain sens qu'elles me posent des questions...
Si Hamlet est vraiment ce que je vous dis, à savoir une composition, une structure telle que là, le désir puisse trouver sa place suffisamment correctement, rigoureusement posée pour que tous les désirs ou, plus exactement, tous les problèmes de rapport du sujet au désir puissent s'y projeter, il suffirait en quelque sorte de le lire. Je fais donc allusion aux gens qui pourraient me poser la question de la fonction de l'acteur. Où est la fonction du théâtre, de la repré¬sentation ?
Il est clair que ce n'est pas du tout la même chose de lire Hamlet et de le voir représenté. Je ne pense pas non plus que ceci pour vous puisse faire longtemps problème et que, dans la perspective qui est celle que j'essaye de développer devant vous concernant en somme la fonction de l'inconscient - la fonction de l'inconscient que j'ai défini comme discours de l'Autre - on ne peut pas mieux l'illustrer que dans la perspective que nous donne une expérience comme celle du rapport de l'audience à Hamlet. Il est clair que là, l'inconscient se présen¬tifie sous la forme du discours de l'Autre qui est un discours parfaitement - 286 -

composé. Le héros n'est là présent que par ce discours, de même que le poète. Mort depuis longtemps, en fin de compte, c'est son discours qu'il nous lègue. Mais, bien sûr, cette dimension qu'ajoute la représentation, à savoir les acteurs qui vont jouer cet Hamlet, c'est strictement analogue de ce par quoi nous-mêmes sommes intéressés dans notre propre inconscient. Et si je vous dis que ce qui constitue notre rapport à l'inconscient, c'est ceci par quoi notre ima¬ginaire, je veux dire notre rapport avec notre propre corps, (j'ignore parait-il l'existence du corps, j'ai une théorie de l'analyse incorporelle, c'est ce qu'on découvre, du moins, à entendre le rayonnement de ce que j'articule ici, à une cer¬taine distance!) le signifiant, pour dire le mot, c'est nous qui en fournissons le matériel (c'est cela même que j'enseigne et que je passe mon temps à vous dire), c'est avec nos propres membres - l'imaginaire c'est cela - que nous faisons l'alphabet de ce discours qui est inconscient et, bien entendu, chacun de nous dans des rapports divers, car nous ne nous servons pas des mêmes éléments pour être pris dans l'inconscient.
Et c'est l'analogue, l'acteur prête ses membres, sa présence, non pas simple¬ment comme une marionnette, mais avec son inconscient bel et bien réel, à savoir le rapport de ses membres avec une certaine histoire qui est la sienne. Chacun sait que s'il y a de bons et de mauvais acteurs, c'est dans la mesure, je crois, où l'inconscient d'un acteur est plus ou moins compatible avec ce prêt de sa marion¬nette. Ou il s'y prête ou ne s'y prête pas, c'est ce qui fait qu'un acteur a plus ou moins de talent, de génie, voire qu'il est plus ou moins compatible avec certains rôles, pourquoi pas! Même ceux qui ont la gamme la plus étendue, après tout, peuvent jouer certains rôles mieux que d'autres. En d'autres termes, bien sûr, l'acteur est là. C'est dans la mesure de la convenance de quelque chose qui en effet peut bien avoir le rapport le plus étroit avec son inconscient, avec ce qu'il a à nous représenter, qu'il donne à cela une pointe qui ajoute incontestablement quelque chose, mais qui est loin de constituer l'essentiel de ce qui est communi¬qué, la représentation du drame.
Ceci nous ouvrirait, je crois, la porte assez loin vers la psychologie de l'acteur. Bien entendu il y a des lois de compatibilité générale, le rapport de l'acteur avec la possibilité de l'exhibition est quelque chose qui pose un problème de psy¬chologie particulière à l'acteur, le problème qui a pu être abordé du rapport entre certaines textures psychologiques et le théâtre. Quelqu'un a écrit il y a quelques années un article qui donnait de l'espoir sur ce qu'il appelait L'hystérie et le théâtre. je l'ai revu récemment. Nous aurons peut-être l'occasion d'en parler avec intérêt, sinon sans doute avec un certain acquiescement.
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Cette parenthèse fermée, reprenons le fil de notre propos. Quelle est donc cette structure autour de quoi se compose la mise en place qui est essentielle dans ce que je cherche à vous faire comprendre de l'effet d'Hamlet? Cette mise en place de l'intérieur, à l'intérieur de quoi le désir peut et doit prendre sa place.
Au premier aspect, nous allons voir que ce qui est donné communément dans le registre analytique comme articulation, compréhension de ce qu'est Hamlet, est quelque chose qui a l'air d'aller dans ce sens.
Est-ce que c'est pour rejoindre des thématiques tout à fait classiques, voire banales, que je vous ai fait toutes ces remarques introductives ? Vous allez voir qu'il n'en est rien. Néanmoins commençons d'aborder les choses par ce qui nous est d'habitude présenté. Et ne croyez pas que ce soit si simple, ni si univoque, une certaine rectitude est tout ce qu'il y a de plus difficile à maintenir pour les auteurs eux-mêmes dans le développement de leur pensée, car tout le temps il y a une sorte de fuite, d'oscillation, dont vous allez voir quelques exemples autour de ce que je vais vous énoncer.
Dans une première approximation qui est celle à laquelle tout le monde est accordé, Hamlet est celui qui ne sait pas ce qu'il veut, celui qui amèrement s'arrête au moment où il voit partir les troupes du jeune Fortinbras qui passent à un moment à l'horizon de la scène, et qui est tout d'un coup heurté par le fait que voilà des gens qui vont faire une grande action pour trois fois rien, pour un petit bout de Pologne, et qui vont tout sacrifier, leur vie, alors que lui est là qui ne fait rien, alors qu'il a tout pour le faire, « la cause la volonté, la force et les moyens ». Comme il le dit lui-même: « J'en reste toujours à dire, c'est la chose qui reste à faire 129. »
Voilà le problème qui se pose à chacun: Pourquoi Hamlet n'agit-il pas ? Pourquoi ce will, ce désir, cette volonté, est quelque chose qui, en lui, paraît sus¬pendu, qui si vous voulez rejoint ce que Sir James Paget a écrit de l'hystérique! « les uns disent qu'il ne le veut pas; lui dit qu'il ne peut pas; ce dont il s'agit c'est qu'il ne peut pas vouloir129bis. »Que nous dit là-dessus la tradition analytique ? La tradition analytique dit que tout repose en cette occasion sur le désir pour la mère, que ce désir est refoulé, que c'est cela qui est la cause, que le héros ne sau¬rait s'avancer vers l'action qui lui est commandée, à savoir la vengeance contre un homme qui est l'actuel possesseur, illégitime ô combien puisque criminel! de l'objet maternel; et que s'il ne peut pas frapper celui qui est désigné à sa vindicte,

129. Hamlet: « [...] Je ne sais pas pourquoi, je vis encore, pour toujours dire, j'ai cette chose à faire, puisque j'ai un motif, la volonté, la force et les moyens de la faire. » (IV, 4. 43.)
129 bis. JONES E., op. cit., p. 53.
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c'est dans la mesure où lui-même, en somme, aurait déjà commis le crime qu'il s'agit de venger.
C'est pour autant, nous dit-on, que dans l'arrière-plan, il y a le souvenir du désir infantile pour la mère, du désir oedipien du meurtre du père, c'est dans cette mesure qu'Hamlet se trouve en quelque Sorte complice de l'actuel possédant, que ce possédant est à ses yeux un beatus possidens, qu'il en est complice, qu'il ne peut donc s'attaquer à ce possesseur sans s'attaquer lui-même. Mais est-ce cela qu'on veut dire, ou bien qu'il ne peut s'attaquer à ce possesseur sans réveiller en lui le désir ancien, c'est-à-dire un désir ressenti comme coupable, mécanisme qui tout de même est plus sensible.
Mais après tout, est-ce que tout cela ne permet pas, (fascinés devant une sorte d'insondable lié à un schéma qui pour nous est environné d'une sorte de carac¬tère intouchable, non dialectique) que nous puissions dire que tout ceci en somme se renverse ? Je veux dire qu'on pourrait aussi bien, si Hamlet se préci¬pitait tout de suite sur son beau-père, dire qu'il y trouve, après tout, l'occasion d'étancher sa propre culpabilité en trouvant hors de lui le véritable coupable. Que tout de même, pour appeler les choses par leur nom, tout le porte à agir, au contraire, et va dans le même sens, car le père revient de l'au-delà sous la forme d'un fantôme pour lui commander cet acte de vindicte, cela ne fait aucun doute. Le commandement du surmoi est là en quelque sorte matérialisé et pourvu de tout le caractère sacré de celui-là même qui revient d'outre-tombe, avec ce que lui ajouta d'autorité sa grandeur, sa séduction, le fait d'être la victime, le fait d'avoir été vraiment atrocement dépossédé non seulement de l'objet de son amour, mais de sa puissance, de son trône, de la vie même, de son salut, de son bonheur éternel.
Il y a cela, et en plus viendrait jouer dans le même sens quelque chose qu'on pourrait appeler dans l'occasion "le désir naturel d'Hamlet". Si en effet c'est quelque chose qu'il n'a pas pu ressentir encore qu'il est séparé de cette mère, qu'incontestablement, le moins qu'on puisse dire, compte pour lui qu'il soit fixé à sa mère - c'est la chose la plus certaine et la plus apparente du rôle d'Hamlet. Donc ce désir, que j'appelle à cette occasion "naturel", et non sans intention, car à l'heure où Jones écrit son article sur Hamlet, il en est encore à devoir plaider de¬vant le public cette dimension du refoulement et de la censure, et toutes les pages qu'il écrit à cette occasion tendent à donner à cette censure une origine sociale.
"Il est tout de même curieux - curiously enough -, dit-il, que les choses qui évidemment sont les plus censurées par l'organisation sociale, ce soient les désirs les plus naturels." En vérité cela pose en effet une question. Pourquoi après tout - 289 -

la société ne s'est-elle pas organisée pour la satisfaction de ces désirs les plus naturels, si c'est vraiment de la société que surgit la dimension du refoulement et de la censure. Ceci pourrait peut-être nous conduire un peu plus loin, à savoir que c'est quelque chose de tout à fait sensible que les choses dont on n'a jamais l'air de s'apercevoir, les nécessités de la vie, de la vie du groupe, les nécessités sociologiques ne sont pas du tout exhaustives pour expliquer cette sorte d'inter¬dit d'où surgit, chez les êtres humains, la dimension de l'inconscient.
Cela suffit si peu qu'il a fallu que Freud invente un mythe originel, pré-social, ne l'oublions pas puisque c'est lui qui fonde la société, à savoir Totem et Tabou, pour expliquer les principes mêmes du refoulement. Et le commentaire de Jones à la date à laquelle il l'a fait et où curieusement, malheureusement, il la conserve, cette genèse sociologique des interdits au niveau de l'inconscient, très exacte¬ment à savoir de la censure, très exactement de la source de l'œdipe, est une erreur de la part de Jones. C'est une erreur peut-être assez délibérée, apologé¬tique, l'erreur de quelqu'un qui veut convaincre, qui veut conquérir un certain public de psycho-sociologues, ce n'est pas du tout quelque chose qui ne soit pas sans poser un problème.
Mais revenons à notre Hamlet. Nous le voyons en fin de compte avec deux tendances: la tendance impérative qui est pour lui doublement commandée par l'autorité du père et l'amour qu'il lui porte et la deuxième de vouloir défendre sa mère et de se la garder, qui doivent le faire aller dans le même sens pour tuer Claudius. Donc deux choses positives, chose curieuse, donneraient un résultat zéro. Je sais bien que cela arrive. J'avais trouvé un très joli exemple à un moment où je venais de me casser la jambe: un raccourcissement plus un autre raccour-cissement, celui de l'autre jambe, et il n'y a plus de raccourcissement! C'est un très bon exercice pour nous, car nous avons affaire à des choses de cet ordre. Est¬-ce que c'est de cela qu'il s'agit ? Non, je ne le crois pas.
Je crois plutôt que nous nous engageons dans une dialectique illusoire, que nous nous satisfaisons de quelque chose qui, après tout, ne se justifie sans doute pas, à savoir qu'Hamlet est là, qu'il faut bien l'expliquer. Que nous touchons quand même quelque chose d'essentiel, à savoir qu'il y a un rapport qui rend cet acte difficile, qui rend la tâche répugnante pour Hamlet, qui le met effectivement dans un caractère problématique vis à vis de sa propre action, et que ce soit son désir, qu'en quelque sorte ce soit le caractère impur de son désir qui joue le rôle essentiel, mais à l'insu d'Hamlet. Qu'en quelque sorte, c'est pour autant que son action n'est pas désintéressée qu'elle est kantiennement motivée, qu'Hamlet ne peut pas accomplir son acte, je crois qu'en gros c'est là quelque chose en effet - 290 -

que nous pouvons dire, mais qui est, à la vérité, alors presque accessible avant l'investigation psychanalytique, et dont nous avons les traces - c'est l'intérêt de la bibliographie de Jones de le montrer. Certains, bien avant que Freud ait com¬mencé à articuler [l'Œdipe], dans des écrits de 1880 ou 1890, certains auteurs l'ont entrevu.
Néanmoins, je crois que nous pouvons analytiquement formuler quelque chose de plus juste et aller plus loin que ce à quoi, je crois, se réduit ce qui a été formulé analytiquement sur ce plan. Et je crois que pour le faire, nous n'avons qu'à suivre vraiment le texte de la pièce et à nous apercevoir de ce qui va suivre. Ce qui va suivre consiste à vous faire remarquer que ce à quoi Hamlet a affaire, et tout le temps, ce avec quoi Hamlet se collete, c'est un désir qui doit être regardé, considéré là où il est dans la pièce, c'est-à-dire très différent, bien loin du sien, que c'est le désir non pas pour sa mère, mais le désir de sa mère. Il ne s'agit vrai¬ment que de cela. Le point pivot, celui sur lequel il faudrait qu'avec vous je lise toute la scène, c'est celui de la rencontre avec sa mère après la play scene, la scène de la pièce qu'il a fait jouer et avec laquelle il a surpris la conscience du roi, et où tout le monde, de plus en plus angoissé à propos de ses intentions à lui, Hamlet, on décide de le faire appeler, d'avoir un entretien avec sa mère.
Lui-même, Hamlet, c'est tout ce qu'il désire. À cette occasion il va, dit-il, retourner le fer dans la plaie, il parle de « dague 130 », dans le cœur de sa mère. Et se passe cette longue scène qui est une espèce de sommet du théâtre, ce quelque chose à propos de quoi, la dernière fois, je vous disais que cette lecture est à la limite du supportable, où il va adjurer pathétiquement sa mère de prendre conscience du point où elle en est -je regrette de ne pas pouvoir lire toute cette scène, mais faites-le et comme on le fait à l'école, la plume à la main. Il lui explique: à quoi est-ce que cela ressemble, cette vie! Et puis tu n'es pas de la toute première jeunesse quand même, cela doit un peu se calmer chez toi! Ce sont des choses de cet ordre-là qu'il lui dit dans cette langue admirable. Ce sont des choses qu'on ne croit pas pouvoir entendre d'une façon qui soit plus péné¬trante et qui réponde mieux à ce qu'en effet Hamlet est parti comme un dard pour le dire à sa mère, à savoir des choses qui sont destinées à lui ouvrir le cœur, et qu'elle ressent comme telles. C'est-à-dire qu'elle-même lui dit: Tu m'ouvres le cœur 1311 Et elle gémit littéralement sous la pression.

130. Hamlet: "I will speak daggers to her, but use none." (11, 3, 376.)
131. La Reine: "0 Hamlet, thou hast cleft my heart in twain", « Oh! Hamlet, tu as, fendu mon coeur. » (III, 4, 156.)
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On est à peu près certain qu'Hamlet a trente ans. Cela peut se discuter, mais on peut dire qu'il y a dans la scène du cimetière une indication, quelque chose dont on peut déduire qu'Hamlet en a un tout petit peu moins, la mère en a au moins quarante cinq; si Hamlet en a un tout petit peu moins, il est bien clair que comme il se souvient du pauvre Yorick, qui est mort il y a une trentaine d'années et qui l'a embrassé sur les lèvres, on peut dire qu'il a trente ans; c'est important de savoir qu'Hamlet n'est pas un petit jeune homme.
Après il compare son père à Hypérion, celui sur qui « les dieux ont marqué tous leurs sceaux. » Et à côté, voilà cette espèce de déchet, roi de haillons et de chiffes perdus, une ordure, un faisan, un maquereau, cet autre, et c'est avec cela que vous vous roulez dans l'ordure! Il ne s'agit que de cela, et il y a lieu de l'arti¬culer, vous verrez plus loin ce dont il s'agit, mais quoi qu'il en soit, il s'agit du désir de la mère, d'une adjuration d'Hamlet qui est une demande du style: repre-nez cette voie, dominez-vous, prenez, vous disais-je la dernière fois, la voie des bonnes mœurs, commencez par ne plus coucher avec mon oncle 132. Les choses sont dites comme cela. Et puis chacun sait, dit-il, que l'appétit vient en man¬geant, que ce démon, l'habitude, qui nous lie aux choses les plus mauvaises, s'exerce aussi dans le sens contraire, à savoir en apprenant à vous tenir mieux, cela vous sera de plus en plus facile 133.
Nous voyons quoi ? L'articulation d'une demande qui est faite par Hamlet ma¬nifestement au nom de quelque chose qui est de l'ordre, pas simplement de la loi, mais de la dignité, et qui est menée avec une force, une vigueur, une cruauté même, dont le moins qu'on puisse dire est que cela déclenche plutôt la gêne. Puis arrivé là, alors que l'autre est littéralement pantelante, au point qu'on a pu se demander si l'apparition qui se produit alors du spectre - car vous savez que le spectre réap¬paraît dans la scène de la chambre à coucher - n'est pas quelque chose qui con¬siste à dire à Hamlet : taïaut, taïaut ! Vas-y, continue! Mais aussi, jusqu'à un certain point à le rappeler à l'ordre de protéger sa mère contre je-ne-sais-quoi qui serait une espèce de débordement agressif qui est celui devant quoi la mère elle-même à un moment a tremblé: « Est-ce que tu veux me tuer? Jusqu'où vas-tu aller 134 ? »

132. Hamlet: « [...] Rejetez-en loin de vous la portion la plus corrompue; vivez plus inno¬cente avec l'autre. Adieu n'entrez plus dans le lit de mon oncle; si vous n'avez pas la vertu pre¬nez du moins son apparence... » (111, 4, 157.)
133. Hamlet: « [...] Abstenez-vous cette nuit, et ce premier effort vous rendra plus facile l'abstinence de la nuit suivante. [...] » (111, 4, 161.)
134. La Reine: « Que veux-tu donc faire ? tu ne veux pas me tuer? Au secours! » (111, 4,21.) - 292 -

l'Autre, si le discours du sujet qui est celui qui se poursuit pour autant qu'au-¬delà de cette première étape, de ce premier rapport à l'Autre, ce qu'il s'agit pour lui de trouver dans ce discours qui le modèle, qui le structure, dans ce discours déjà structuré, c'est de retrouver à l'intérieur de cela ce qu'il veut vraiment... car c'est la première étape et l'étape fondamentale de tout repérage du sujet par rap¬port à ce qu'on appelle son will, sa propre volonté.
Sa propre volonté, c'est d'abord cette chose, nous le savons nous autres ana¬lystes, la plus problématique, à savoir ce qu'il désire vraiment. Car il est tout à fait clair qu'au-delà des nécessités de la demande, pour autant qu'elle morcelle et fracture ce sujet, la retrouvaille du désir dans son caractère ingénu est quelque chose qui est le problème auquel nous avons constamment affaire. L'analyse nous dit qu'au delà de ce rapport à l'Autre, cette interrogation du sujet sur ce qu'il veut n'est pas simplement celle du crochet interrogatif qui est ici dessiné dans le second plan du graphe, mais qu'il y a là-dessus quelque chose pour se retrouver, à savoir que: comme dans le premier étage, il y a quelque part instal¬lée une chine signifiante qui s'appelle à proprement parler l'inconscient et qui donne déjà à cela son support signifiant, qu'on peut s'y retrouver quelque part, il y a là inscrit un code qui est le rapport du sujet à sa propre demande. Il y a déjà un registre qui est instauré, grâce à quoi le sujet peut percevoir quoi ? Non pas comme on le dit que sa demande est orale, ou anale, ou ceci ou cela, car ce n'est pas de cela qu'il s'agit; qu'il est dans un certain rapport privilégié en tant que sujet. Et c'est pour cela que j'ai inscrit ainsi, avec une certaine forme de demande, cette ligne au-delà de l'Autre où se pose l'interrogation du sujet. C'est une ligne consciente. Avant qu'il y ait eu une analyse et des analystes, les êtres humains se sont posés la question, et se la posaient sans cesse, croyez-le bien, comme de notre temps, comme depuis Freud, de savoir où était leur véritable volonté.
C'est pour cela que cette ligne nous la traçons d'un trait plein. Elle appartient au système de la personnalité, appelez la consciente ou préconsciente, pour l'ins¬tant je ne vais pas entrer dans plus de détails.
Mais qu'est-ce que nous indique ici le graphe? C'est que c'est évidemment sur cette ligne que quelque part va se situer le x qu'est le désir; que ce désir a un rapport avec quelque chose qui doit se situer sur la ligne de retour, en face de cette ligne intentionnelle. C'est en cela qu'il est l'homologue du rapport du moi avec l'image. Le graphe nous apprend que ce désir qui, flottant là, quelque part, mais toujours dans cet au-delà de l'Autre, ce désir est soumis à une certaine régu¬lation, à une certaine hauteur, si l'on peut dire, de fixation - qui est déterminé. Déterminé par quoi ? Par quelque chose qui se dessine ainsi, à savoir d'une voie - 294 -

de retour du code de l'inconscient vers le message de l'inconscient sur le plan imaginaire. Que le circuit pointillé, autrement dit inconscient, qui commence ici (1) et qui passant, au niveau du message S (A) (2), va au niveau du code incons¬cient $D (3), en face de la demande, revient vers le désir, d (4), de là vers le fantasme, $a (5); que c'est, en d'autres termes, essentiellement part rapport à ce qui règle sur cette ligne, la hauteur, la situation du désir, et dans une voie qui est une voie de retour par rapport à l'inconscient (car si vous remar¬quez comment est fait le graphe, vous verrez que le trait n'a pas de retour) c'est dans ce sens que se produit le circuit de la formation du désir au niveau de l'inconscient.
Qu'est-ce que nous pouvons articuler à ce propos même, et à nous en tenir à cette scène d'Hamlet en face de sa mère ? C'est essentiellement ceci qu'il n'y a pas de moment où, d'une façon plus complète et de façon justement à plus annu¬ler le sujet, la formule de ceci que le désir de l'homme est le désir de l'Autre, ne soit là sensible, manifeste, accomplie.
En d'autres termes, ce dont il s'agit c'est que dans la mesure où c'est à l'Autre que le sujet s'adresse, non pas avec sa propre volonté, mais avec celle dont il est à ce moment-là le support et le représentant, à savoir celle du père, et aussi bien celle de l'ordre, et aussi bien celle de la pudeur, de la décence - je reviendrai sur ces termes, ils ne sont pas là donnés pour le chic; j'ai déjà fait intervenir le démon de la pudeur et vous verrez quelle place il tiendra dans la suite - et que c'est pour autant qu'il tient devant la mère ce discours au-delà d'elle-même qu'il en retombe au niveau strict de cet Autre devant laquelle il ne peut que se courber. Que tracé, si l'on peut dire, le mouvement de cette scène est à peu près celui-ci, qu'au-delà de l'Autre l'adjuration du sujet essaye de rejoindre au niveau du code, de la loi, et qu'il retombe non pas vers un point où quelque chose l'arrête, où il se rencontre lui-même avec son propre désir - il n'a plus de désir, Ophélie a été rejetée, et nous verrons la prochaine fois quelle est la fonction d'Ophélie là-dedans - mais tout se passe, si vous voulez, pour schématiser, comme si cette voie de retour revenait purement et simplement de l'articulation de l'Autre, comme s'il ne pouvait en recevoir d'autre message qu'ici le signifié de l'Autre, à savoir la réponse de la mère. "je suis ce que je suis, avec moi il n'y a rien à faire, je suis une vraie génitale (au sens du premier volume de La Psychanalyse d'aujourd'hui), moi je ne connais pas le deuil".
Le repas des funérailles sert le lendemain aux noces, « Économie, économie! » la réflexion est d'Hamlet. Pour elle, elle est simplement un con béant. Quand l'un est parti, l'autre arrive, c'est de cela qu'il s'agit. Le drame d'Hamlet, - 295 -

l'articulation d'Hamlet, si c'est le drame du désir, c'est, nous l'avons vu tout au long de cette scène, le drame (pourquoi ne pas le dire, c'est très curieux qu'on se serve tout le temps de mots comme "objet" mais que la première fois qu'on le rencontre, on ne le reconnaisse pas du début jusqu'à la fin on ne parle que de cela!) qu'il y a un objet digne et un objet indigne. "Madame, un peu de propreté, je vous prie, il y a tout de même une différence entre ce dieu et cette ordure!" C'est de cela qu'il s'agit, et personne n'a jamais parlé de relation d'objet à pro¬pos d'Hamlet. On en reste confondu, il ne s'agit pourtant que de cela! Le dis¬cours auquel j'ai fait allusion tout à l'heure concernant la véritable, ou le véritable génital, est un discours cohérent, car vous pourrez y lire que la carac¬téristique du génital, c'est qu'il ait le deuil léger. C'est écrit dans le premier volume de La Psychanalyse aujourd'hui. C'est un merveilleux commentaire de la dialectique d'Hamlet.
Or on ne peut qu'être frappé de ceci. je vais un peu vite parce qu'il faut que je vous donne un aperçu des horizons vers lesquels je tends - que si c'est bien un problème de deuil dont il s'agit, voilà que nous voyons entrer par l'intermé¬diaire, et lié au problème du deuil, le problème de l'objet, ce qui peut-être nous permettra de donner une articulation de plus à ce qui nous est apporté dans Trauer und Melancholie 137. C'est à savoir que si le deuil a lieu - et on nous dit que c'est en raison d'une introjection de l'objet perdu - pour qu'il soit intro¬jecté peut-être y a-t-il une condition préalable, c'est à savoir qu'il soit constitué en tant qu'objet et que, dès lors, la question de la constitution en tant qu'objet n'est peut-être pas purement et simplement liée à la conception, aux étapes co-¬instinctuelles comme on nous les donne.
Mais il y a quelque chose qui d'ores et déjà nous donne l'indice que nous sommes là au cœur du problème. C'est ce quelque chose sur quoi j'ai terminé la dernière séance, et sur quoi va se dérouler toute la suite de nos rencontres, c'est ceci: c'est que le point clef, le point décisif à partir de quoi Hamlet, si l'on peut dire, prend le mors aux dents - car en effet on l'a très bien remarqué, après avoir longtemps lanterné, tout d'un coup Hamlet a mangé du tigre, il se lance dans une affaire qui se présente dans des conditions invraisemblables. Il a à tuer son beau-¬père, on vient lui proposer de soutenir pour ce beau-père une sorte de gageure qui va consister à se battre au fleuret, sans doute avec un monsieur dont il sait que la moindre des choses pour lui c'est qu'à l'heure où cela se passe ce

137. FREUD S., Trauer und Melancholie (1916), G. W., t X, pp. 428-446, trad. Fr. in Méta-psychologie, Paris, 1940, Gallimard.
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monsieur ne lui veut pas beaucoup de bien, ce n'est ni plus ni moins que le frère d'Ophélie qui vient de mettre fin à ses jours, nettement dans un trouble où il n'est pas pour rien; il sait en tout cas que ce monsieur lui en veut. Lui, Hamlet, aime beaucoup ce monsieur, il le lui dit, et nous y reviendrons, et pourtant c'est avec lui qu'il va croiser le fer pour le compte de la personne qu'il a en principe à massacrer. Et à ce moment, il se révèle un vrai tueur, absolument sans précé¬dent, il ne laisse même pas faire une touche à l'autre, (c'est une véritable fuite en avant qui est là tout à fait manifeste), le point sur lequel Hamlet prend le mors aux dents, c'est celui sur lequel j'ai terminé avec mon petit plan du cimetière et de ces gens qui se collettent au fond d'une tombe, ce qui est quand même une drôle de scène, entièrement du cru de Shakespeare car dans les pré-Hamlet il n'y en a pas trace.
Qu'est-ce qui se passe et pourquoi Hamlet est-il allé se fourrer là ? Parce qu'il n'a pas pu supporter de voir un autre que lui-même afficher, étaler justement un deuil débordant ? Les mots que je vous dis, il faudrait les supporter chacun avec une lecture d'Hamlet, mais c'est assez long pour que je ne puisse pas le faire. Il n'y a pas un seul de ces mots qui ne soit soutenu par quelque chose qui est en substance dans le texte. Il le dit: je n'ai pas supporté qu'il fasse autant d'esbrouffe autour de son deuil 138. Il l'explique après pour s'excuser d'avoir été si violent. C'est-à-dire devant ce que Laërte a fait, de sauter dans la tombe pour étreindre sa sueur, de sauter lui à sa suite pour étreindre [Ophélie]. Il faut dire qu'on se fait une curieuse idée de ce qui doit se passer à l'intérieur; je vous l'ai suggéré la dernière fois avec mon petit tableau imaginaire.
C'est par la voie du deuil autrement dit, et du deuil assumé dans le même rap¬port narcissique qu'il y a entre le moi et l'image de l'autre; c'est en fonction de ce que lui représente tout d'un coup dans un autre ce rapport passionnel d'un sujet avec un objet qui est au fond du tableau - la présence de $ qui met devant lui tout à coup un support où cet objet qui, pour lui, est rejeté à cause de la confusion des objets, de la mixtion des objets - c'est dans la mesure où quelque chose là, tout à coup, l'accroche, que ce niveau peut tout d'un coup être rétabli qui de lui, pour un court instant, va faire un homme. À savoir quelque chose qui va en faire quelqu'un capable - pour un court instant sans aucun doute, mais un instant qui suffit pour que la pièce se termine - capable de se battre et capable de tuer.

138. Hamlet: « [...] Mais je me suis cru bravé par l'ostentation de sa douleur, et c'est là ce qui a fait monter ma colère à cet excès. »
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Ce que je veux vous dire, c'est non pas que Shakespeare, bien entendu, s'est dit toutes ces jolies choses! C'est que, s'il a mis quelque part dans l'articulation de sa pièce quelque chose d'aussi singulier que le personnage de Laërte pour lui faire jouer, au moment du sommet crucial de la pièce, ce rôle d'exemple et de support vers lequel Hamlet se précipite dans une étreinte passionnée, et d'où il sort littéralement autre - ce cri accompagné de commentaires qui vont telle-ment dans le sens que je vous dis qu'il faut les lire - que c'est là dans Hamlet que se produit le moment où il peut ressaisir son désir.
Ce qui vous prouve que nous sommes là au cœur de l'économie de ce dont il s'agit. Bien entendu ceci n'a presque qu'un intérêt limité après tout, et pour nous montrer vers quel point sont tirées toutes les avenues de l'articulation de la pièce. Et c'est dans ces avenues qu'à tout instant pour nous, notre intérêt est sus¬pendu, c'est ce qui fait notre participation au drame d'Hamlet. Bien entendu cela n'a d'intérêt d'en arriver là que parce qu'il y a eu avant quatre actes qui ont pré¬cédé cette scène du cimetière. Dans ces quatre actes il y a eu d'autres choses que nous allons revoir maintenant en remontant en arrière.
Au premier plan il y a le rôle de la play scene. Qu'est-ce que c'est que cette représentation, qu'est-ce qu'elle veut dire ? Pourquoi est-ce que Shakespeare l'a conçue comme indispensable? Elle a plus d'un motif, plus d'un prétexte, mais ce que nous essayerons de voir, c'est son prétexte le plus profond.
Bref, je pense aujourd'hui vous avoir suffisamment indiqué dans quel sens d'expérience, d'articulation de la structure se pose pour nous le problème de l'étude d'Hamlet, à savoir ce que nous, quand nous l'aurons finie, pourrons en garder pour nous d'utilisable, de maniable, de schématique pour notre propre repérage concernant le désir - lequel ? je vous le dirai, le désir du névrosé à chaque instant de son incidence. je vous le montrerai ce désir d'Hamlet. On l'a dit, c'est le désir d'un hystérique. C'est peut-être bien vrai. C'est le désir d'un obsessionnel, on peut le dire, c'est un fait qu'il est bourré de symptômes psy¬chasthéniques, même sévères, mais la question n'est pas là.
À la vérité il est les deux. Il est purement et simplement la place de ce désir. Hamlet n'est pas un cas clinique. Hamlet, bien entendu, il est trop évident de le rappeler, n'est pas un être réel, c'est un drame qui permet de situer, si vous vou¬lez, comme une plaque tournante où se situe un désir, où nous pourrons retrou¬ver tous les traits du désir, c'est-à-dire l'orienter, l'interpréter dans le sens de ce qui se passe à l'insu d'un rêve pour le désir de l'hystérique, à savoir ce désir que l'hystérique est forcé de se construire. C'est pour cela que je dirai que le pro¬blème d'Hamlet est plus près du désir de l'hystérique, parce qu'en quelque sorte - 298 -

le problème d'Hamlet est de retrouver la place de son désir. Cela ressemble beaucoup à ce qu'un hystérique est capable de faire, c'est à dire de se créer un désir insatisfait.
Mais c'est aussi vrai que c'est le désir de l'obsessionnel, pour autant que le problème de l'obsessionnel, c'est de se supporter sur un désir impossible. Ce n'est pas tout à fait pareil. Les deux sont vrais. Vous verrez que nous ferons virer autant d'un côté que de l'autre l'interprétation des propos et des actes d'Hamlet. Ce qu'il faut que vous arriviez à saisir, c'est quelque chose de plus radical que le désir de tel ou tel, que le désir avec lequel vous épinglez un hystérique, ou un obsessionnel.
[...... ] lorsqu'il s'adresse au personnage de l'hystérique, il dit que chacun sait qu'un hystérique est incapable d'aimer. Quand je lis des choses comme cela, j'ai toujours envie de dire à l'auteur, et vous, êtes-vous capable d'aimer? Il dit qu'un hystérique vit dans l'irréel, et lui ? Le médecin parle toujours comme si il était, lui, bien enfoncé dans ses bottes, les bottes de l'amour, du désir, de la volonté et tout ce qui s'ensuit. C'est quand même une position très curieuse, et nous devons savoir depuis un certain temps que c'est une position dangereuse. C'est grâce à elle qu'on prend des positions de contre-transfert grâce auxquelles on ne comprend rien au malade auquel on a affaire. C'est exactement de cet ordre-là que sont les choses, et c'est pour cela qu'il est essentiel d'articuler, de situer où se place le désir.

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Leçon 16 8 avril 1959


Qu'on me donne mon désir! Tel est le sens que je vous ai dit qu'avait Hamlet pour tous ceux, critiques, acteurs ou spectateurs, qui s'en emparent. Je vous ai dit que c'était ainsi en raison de l'exceptionnelle, de la géniale rigueur structu¬rale où le thème d'Hamlet arrive après une élaboration ténébreuse, qui com¬mence aux XIIe et XIIIe siècles chez Saxo Grammaticus 139 puis, ensuite, dans la version romancée de Belleforest et, sans doute, dans une esquisse de Kyd et une première esquisse aussi, semble-t-il, de Shakespeare, pour aboutir à la forme que nous en avons.
Cette forme se caractérise à nos yeux, avec la méthode que nous employons ici, par quelque chose que j'appelle la structure, qui est précisément ce dans quoi j'essaie de vous donner une clef qui vous permette de vous repérer avec certi¬tude dans cette forme topologique que j'ai appelée le graphe, qu'on pourrait peut-être appeler le gramme.
Reprenons notre Hamlet. Je pense que depuis trois fois que je vous en parle, vous l'avez tous lu au moins une fois. Essayons de ressaisir, dans ce mouvement à la fois simple et profondément marqué de tous les détours qui ont permis à tant de pensées humaines de s'y loger, ce mouvement d'Hamlet. Si ce peut être à la fois simple et si jamais fini, ce n'est pas très difficile de savoir pourquoi. Le drame d'Hamlet, c'est la rencontre avec la mort.

139. SAXO GRAMMATICUS, Historia Danica, Livre 111. imp. en latin en 1514. Trad. all. Hans Sachs 1558, trad. fr. Belleforest, in Histoires tragiques, 1564, t.V.
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D'autres ont insisté - j'y ai fait allusion d'ailleurs dans nos précédentes approches - sur le caractère prodigieusement fixant, pertinent, de la première scène sur la terrasse d'Elseneur, de cette scène sur ce qui va revenir, que les sen¬tinelles ont déjà vu une fois. C'est la rencontre avec le spectre, avec cette forme d'en bas dont on ne sait pas encore alors ce qu'elle est, ce qu'elle apporte, ce qu'elle veut dire.
Coleridge dit dans ses notes sur Hamlet qui sont si jolies et que l'on trouve facilement dans les Lectures on Shakespeare (j'y reviens car je vous ai peut-être donné l'impression d'en médire, je veux dire qu'en vous disant qu'après tout Coleridge ne fait que s'y retrouver, j'avais l'air de minimiser ce qu'il en disait). C'est le premier qui ait sondé, comme dans bien d'autres domaines, la profon¬deur de ce qu'il y a dans Hamlet. À propos de cette première scène, Hume lui-même, qui était tellement contre les fantômes, [disait qu'il] croyait à celui-là, que l'art de Shakespeare arrivait à l'y faire croire malgré sa résistance. « La force qu'il déployait contre les fantômes, dit-il, est semblable à celle d'un Samson. Et là le Samson est terrassé. »
Il est clair que c'est bien parce que Shakespeare a approché de très près quelque chose qui n'était pas le ghost, mais qui était effectivement cette ren¬contre non avec le mort, mais avec la mort, qui en somme est le point crucial de cette pièce. L'aller d'Hamlet au devant de la mort, c'est là d'où nous devons par¬tir pour concevoir ce qui nous est promis dès cette première scène où le spectre apparaît au moment même où l'on dit qu'il est apparu, « The bell then beating one, la cloche sonnant une heure 140. »
Ce « one » nous le retrouverons à la fin de la pièce quand, après le chemine¬ment contourné, Hamlet se trouve tout proche de faire l'acte qui doit en même temps achever son destin et où, en quelque sorte, il s'avance en fermant les yeux vers celui qu'il doit atteindre, disant à Horatio, et ce n'est pas à n'importe quel moment qu'il finit par le lui dire: « Qu'est-ce que c'est de tuer un homme, Le temps de dire one 141. »
Evidemment pour s'y acheminer il prend des chemins de traverse, il fait comme on dit l'école buissonnière. Ce qui me permet d'emprunter un mot qui est dans le texte. Il s'agit d'Horatio à qui, tout modeste et tout gentil, alors qu'il vient de lui apporter son aide, il dit: «Je suis ici un truant scholar, je musarde. » Personne ne le croit, mais c'est bien en effet ce qui toujours a

140. Hamlet (1, 1, 39).
141. Hamlet: " [...] Et la vie d'un homme ne tient qu'à un mot. » (V, 2, 74.)
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frappé les critiques: cet Hamlet, il musarde 142. Que n'y va-t-il tout droit ? En somme ce que nous essayons de faire ici, d'approfondir, c'est de savoir pourquoi il en est ainsi.
Là-dessus ce que nous faisons n'est pas quelque chose qui soit une route à côté, c'est une route qui est différente de celle suivie par ceux qui ont parlé avant nous, mais elle est différente pour autant qu'elle reporte peut-être la question un peu plus loin. Ce qu'ils ont dit ne perd pas pour autant sa portée, ce qu'ils ont senti est ce que Freud a mis tout de suite au premier plan. C'est que dans cette action en cause, l'action de porter la mort, dont on ne sait pas pourquoi une action si pressante et en fin de compte si brève à exécuter demande tant de temps à Hamlet, ce que l'on nous en dit d'abord, c'est que cette action de porter la mort rencontre chez Hamlet l'obstacle du désir.
Ceci est la découverte, la raison et le paradoxe, puisque ce que je vous ai mon¬tré et qui reste l'énigme irrésolue d'Hamlet, l'énigme que nous essayons de résoudre, c'est justement cette chose à quoi il semble que l'esprit doive s'arrêter, c'est que le désir en cause, puisque c'est le désir découvert par Freud, le désir pour la mère, le désir en tant qu'il suscite la rivalité avec celui qui la possède, ce désir, mon dieu, devrait aller dans le même sens que l'action.
Pour commencer de déchiffrer ce que ceci peut vouloir dire, donc en fin de compte la fonction mythique d'Hamlet qui en fait un thème égal à celui d'Œdipe, ce qui nous apparaît d'abord c'est ce que nous lisons dans le mythe, le lien intime qu'il y a en somme entre ce meurtre à faire, ce meurtre juste, ce meurtre qu'il veut faire - il n'y a pas de conflit chez lui de droit ou d'ordre, concernant, comme l'ont suggéré certains auteurs, je vous l'ai rappelé, les fon¬dements de l'exécution de la justice; il n'y a pas d'ambiguïté chez lui entre l'ordre public, la main de la loi, et les tâches privées; il ne fait aucun doute pour lui que ce meurtre est là toute la loi, ce meurtre ne fait pas question - et sa propre mort. Ce meurtre ne s'exécutera que lorsque déjà Hamlet est frappé à mort, dans ce court intervalle qui lui reste entre cette mort reçue et le moment où il s'y perd.
C'est donc de là qu'il faut partir. De ce rendez-vous auquel nous pouvons donner tout son sens. L'acte d'Hamlet se projette, se situe à son terme au ren¬dez-vous dernier de tous les rendez-vous, en ce point par rapport au sujet tel qu'ici nous essayons de l'articuler, de le définir, au sujet pour autant qu'il n'est

142. Horatio: «A truant disposition, good my lord. " (1, 2, 169.) Attention, Lacan passe ici d'Horatio à Hamlet. La parole est d'Horatio mais Lacan en attribue la vérité qu'elle recèle à la position d'Hamlet. (Nd.É.)
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pas encore venu au jour - son avènement est retardé dans l'articulation proprement philosophique - au sujet tel que Freud nous a appris qu'il est construit. Un sujet qui se distingue du sujet dont la philosophie occidentale parle depuis que théorie de la connaissance il y a; sujet qui n'est point le support universel des objets, et en quelque sorte son négatif, son omniprésent support; un sujet en tant qu'il parle et en tant qu'il est structuré dans un rapport complexe avec le signifiant qui est très exactement celui que nous essayons d'articuler ici.
Et pour le représenter une fois de plus, si tant est que le point entrecroisé de l'intention de la demande et de la chaîne signifiante se fait pour la première fois au point A que nous avons défini comme le grand Autre en tant que lieu de la vérité, je veux dire en tant que lieu où la parole se situe en prenant place, instaure cet ordre évoqué, invoqué chaque fois que le sujet articule quelque chose, chaque fois qu'il parle et qu'il fait ce quelque chose qui se distingue de toutes les autres formes immanentes de captivation où de l'un par rapport à l'autre rien n'équivaut à ce qui dans la parole instaure toujours cet élément tiers, à savoir ce lieu de l'Autre où la parole, même mensongère, s'inscrit comme vérité.
Ce discours pour l'Autre, cette référence à l'Autre, se prolonge au-delà, dans ceci qu'elle est reprise à partir de l'Autre pour constituer la question: Qu'est-ce que je veux ? ou plus exactement la question qui se pose au sujet sous une forme déjà *négative-": Que veux-tu ? La question de ce que, au-delà de cette demande aliénée dans le système du discours en tant qu'il est là, reposant au lieu de l'Autre, le sujet prolongeant son élan se demande là ce qu'il est comme sujet, et où il a en somme à rencontrer quoi au-delà du lieu de la vérité ? Ce que le génie même - non de la langue mais de la métaphore extrême qui tend devant cer¬tains spectacles significatifs à se formuler - appelle d'un nom que nous recon¬naîtrons ici au passage, l'heure de la vérité.
Car n'oublions pas, en un temps où toute philosophie s'est engagée à articu¬ler ce qui lie le temps à l'être, qu'il est tout à fait simple de s'apercevoir que le temps, dans sa constitution même, passé-présent-futur (ceux de la grammaire) se repère, et à rien d'autre qu'à l'acte de la parole. Le présent, c'est ce moment où je parle et rien d'autre. Il nous est strictement impossible de concevoir une temporalité dans une dimension animale, c'est-à-dire dans une dimension de l'appétit. Le b, a, ba de la temporalité exige même la structure en langage. Dans cet au-delà de l'Autre, dans ce discours qui n'est plus discours pour l'Autre, mais discours de l'Autre à proprement parler, dans lequel va se constituer cette ligne brisée des signifiants de l'inconscient; dans cet Autre dans lequel le sujet - 304 -

s'avance avec sa question comme telle, ce qu'il vise au dernier terme, c'est l'heure de cette rencontre avec lui-même, de cette rencontre avec son vouloir, de cette rencontre avec quelque chose que nous allons au dernier terme essayer de for¬muler, et dont nous ne pouvons même pas tout de suite donner les éléments, si tant est tout de même que certains signes ici nous les représentent et sont en quelque sorte pour vous le repère, la préfigure de l'étagement de ce qui nous attend dans ce qu'on peut appeler les pas, les étapes nécessaires de la question.
Remarquons quand même que si Hamlet (qui, je vous l'ai dit, n'est pas ceci ou cela, n'est pas un obsessionnel pour la bonne raison d'abord qu'il est une création poétique. Hamlet n'a pas de névrose, Hamlet nous démontre de la névrose, et c'est tout autre chose que de l'être) si Hamlet, par certaines phrases, quand nous nous regardons dans Hamlet, sous un certain éclairage du miroir, nous apparaît plus près que tout de la structure de l'obsessionnel, c'est déjà en ceci que la fonction du désir - puisque c'est là la question que nous posons à propos d'Hamlet - nous apparaît justement en ceci qui est révélateur de l'élé¬ment essentiel de la structure, qui est celui justement mis en valeur au maximum par la névrose obsessionnelle, c'est qu'une des fonctions du désir, la fonction majeure chez l'obsessionnel, c'est, cette heure de la rencontre désirée, la main¬tenir à distance, l'attendre. Et ici j'emploie le terme que Freud offre dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, Erwartung, qu'il distingue expressément de abwarten, "tendre le dos"; Erwartung, "l'attendre" au sens actif c'est aussi "la faire attendre". Ce jeu avec l'heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l'obsessionnel. Sans doute Hamlet nous démontre-t-il toute cette dialectique, tout ce dépliant qui joue avec l'objet sous bien d'autres faces encore, mais celle-ci est la plus évidente, celle qui apparaît en surface et qui frappe, qui donne le style de cette pièce, et qui en a fait toujours l'énigme.
Essayons de voir maintenant dans d'autres éléments les coordonnées que nous donne la pièce. Qu'est-ce qui distingue la position d'Hamlet par rapport en somme à une trame fondamentale? Qu'est-ce qui en fait cette variante de l'Œdipe si frappante dans son caractère de variation ? Car enfin Œdipe, lui, n'y faisait pas tant de façons, comme l'a fort bien remarqué Freud dans la petite note d'explica¬tion à laquelle on recourt quand on donne sa langue au chat, à savoir: "Mon Dieu, tout se dégrade, nous sommes dans la période de décadence nous autres modernes, nous nous tortillons six cents fois avant de faire ce que les autres, les bons, les braves, les anciens, faisaient tout dret!" Ce n'est pas une explication, cette réfé¬rence à l'idée de décadence doit nous être suspecte, nous pouvons la prendre par d'autres côtés. je crois qu'il convient de reporter la question plus loin.
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S'il est vrai qu'en soient là les modernes, cela doit être pour une raison - du moins si nous sommes psychanalystes - autre que pour la raison qu'ils n'ont pas les nerfs aussi solides que les avaient leurs pères. Non! Déjà quelque chose sur quoi j'ai attiré votre attention est essentiel, Œdipe, lui, n'avait pas à bargui¬gner trente six fois devant l'acte, il l'avait fait avant même d'y penser et sans le savoir. La structure du mythe d'œdipe est essentiellement constituée par cela.
Eh bien il est tout à fait clair et évident qu'il y a ici quelque chose, quelque chose qui est justement ce par quoi je vous ai introduit cette année - et ce n'est pas par hasard - dans cette initiation au gramme comme clef du problème du désir. Rappelez-vous le rêve très simple du Principe du plaisir et de la réalité, le rêve où le père mort apparaît - et je vous ai marqué sur la ligne supérieure, la ligne d'énonciation dans le rêve: « il ne savait pas ». Cette bienheureuse igno¬rance de ceux qui sont plongés dans le drame nécessaire qui s'ensuit du fait que le sujet qui parle est soumis au signifiant, cette ignorance est ici. Je vous fais remarquer en passant que personne ne vous explique pourquoi.
Car enfin, si le père endormi au jardin a été meurtri par le fait qu'on lui a versé dans l'oreille - comme on dit dans Jarry - ce délicat suc, « hébénon », il semble que la chose ait dû lui échapper, car rien ne nous dit qu'il est sorti de son sommeil pour en constater le dégât, que les dartres qui couvrirent son corps ne furent jamais vues que par ceux qui découvrirent son cadavre, et donc ceci suppose que dans le domaine de l'au-delà on a des informations très précises sur la façon dont on y est parvenu, ce qui peut en effet être une hypothèse de principe, ce qui n'est pas non plus quelque chose que nous devions d'emblée tenir pour certain.
Tout ceci pour souligner l'arbitraire de la révélation initiale, de celle dont parle tout le grand mouvement d'Hamlet. La révélation par le père de la vérité sur sa mort distingue essentiellement une coordonnée du mythe de ce qui se passe dans le mythe d'Œdipe. Quelque chose est levé, un voile, celui qui pèse justement sur l'articulation de la ligne inconsciente, ce voile que nous-mêmes essayons de lever, non sans qu'il nous donne, vous le savez, quelque fil à retordre. Car il est clair qu'il doit bien avoir quelque fonction essentielle, je dirais, pour la sécurité du sujet en tant qu'il parle. Pour que nos interventions pour rétablir la cohérence de la chaîne signifiante au niveau de l'inconscient pré¬sentent toutes ces difficultés, reçoivent de la part du sujet toute cette opposition, ces refus, c'est quelque chose que nous appelons résistance et qui est le pivot de toute l'histoire de l'analyse.
Ici, la question est résolue. Le père savait, et du fait qu'il savait, Hamlet sait aussi. C'est-à-dire qu'il a la réponse. Il a la réponse, et il ne peut y avoir qu'une - 306 -

réponse. Elle n'est pas obligatoirement dicible en termes psychologiques; je veux dire que cela n'est pas une réponse forcément compréhensible, encore bien moins qui vous prenne aux tripes, mais cela n'en est pas moins une réponse du type fatal.
Cette réponse essayons de voir ce que c'est. Cette réponse qui est en somme le message au point où il se constitue dans la ligne supérieure, dans la ligne de l'inconscient; cette réponse que j'ai déjà symbolisée pour vous à l'avance et non, bien entendu, sans être forcé de ce fait de vous demander de me faire crédit. Mais il est plus facile, plus honnête de demander à quelqu'un de vous faire crédit sur quelque chose qui d'abord n'a aucune espèce de sens. Cela ne vous engage à rien, si ce n'est peut-être à le chercher, ce qui laisse tout de même une liberté de le créer par vous-mêmes. Cette réponse, j'ai commencé à l'articuler sous la forme suivante: signifiant, S; ce qui distingue la réponse au niveau de la ligne supé¬rieure de celle au niveau de la ligne inférieure. Au niveau de la ligne inférieure la réponse c'est toujours le signifié de l'Autre, s (A) c'est toujours par rapport à cette parole qui se déroule au niveau de l'Autre et qui modèle le sens de ce que nous avons voulu dire. Mais qui aura voulu dire cela au niveau de l'Autre ? C'est signifié au niveau du discours simple, mais au niveau de l'au-delà de ce discours, au niveau de la question que le sujet se pose à lui-même, qui veut dire en fin de compte: qu'est-ce que je suis devenu dans tout cela ? La réponse je vous l'ai dit, c'est le signifiant de l'Autre avec la barre - S (A).
Il y a mille façons de commencer à vous développer ce qu'inclut ce symbole. Mais nous choisissons aujourd'hui, puisque nous sommes dans Hamlet, la voie claire, évidente, pathétique, dramatique. Et c'est cela qui fait la valeur d'Hamlet, qu'il nous est donné d'accéder au sens de S (A).
Le sens de ce qu'Hamlet apprend par ce père, c'est là devant nous, très clair, c'est l'irrémédiable, absolue, insondable trahison de l'amour. De l'amour le plus pur, l'amour de ce roi qui peut-être, bien entendu, comme tous les hommes peut avoir été un grand chenapan, mais qui, avec cet être qui était sa femme était celui qui allait jusqu'à « écarter les souffles de vent sur sa face 143 », tout au moins suivant ce qu'Hamlet dit. C'est l'absolue fausseté de ce qui est apparu à Hamlet comme le témoignage même de la beauté, de la vérité, de l'essentiel. Il y a là la réponse. La vérité d'Hamlet est une vérité sans espoir. Il n'y a pas trace dans tout Hamlet d'une élévation vers quelque chose qui serait au-delà, rachat, rédemption.

143. Hamlet : « Qu'il ne permettait pas même aux vents du ciel d'importuner son visage d'un souffle trop violent. » (1, 2, 139)
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Il nous est déjà dit que la première rencontre venait d'en bas. Ce rapport oral, infernal, à cet Achéron 144 que Freud a choisi de mettre en émoi faute de pouvoir fléchir les puissances supérieures, c'est là que se situe de la façon la plus claire Hamlet. Mais ceci bien entendu n'est qu'une remarque toute simple, bien évi¬dente, à laquelle il est assez curieux de voir que les auteurs - on ne sait par quelle pudeur, il ne faut pas alerter les âmes sensibles! - ne mettent guère en valeur à propos d'Hamlet. Je ne vous le donne après tout que comme une marche dans l'ordre du pathétique, dans l'ordre du sensible, aussi pénible que ce puisse être. Il doit y avoir quelque chose où puisse se formuler plus radicalement la raison, le motif de tout ce choix, parce qu'après tout, toute conclusion, tout verdict, si radical soit-il à prendre une forme accentuée dans l'ordre de ce que l'on appelle pessimisme, est encore quelque chose qui est fait pour nous voiler ce dont il s'agit.
S (A). cela ne veut pas dire: tout ce qui se passe au niveau de A ne vaut rien, à savoir toute vérité est fallacieuse. C'est là quelque chose qui peut faire rire dans les périodes d'amusement qui suivent les après-guerres où l'on fait, par exemple, une philosophie de l'absurde qui sert surtout dans les caves. Essayons d'articu¬ler quelque chose de plus sérieux, ou de plus léger. Aussi bien avec la barre, qu'est-ce que cela veut dire essentiellement ? Je crois que c'est le moment de le dire, encore que bien entendu cela va apparaître sous un angle bien particulier, mais je ne le crois pas contingent.
S (A) veut dire ceci: c'est que si A, le grand Autre, est non pas un être mais le lieu de la parole, S (A) veut dire que dans ce lieu de la parole, où repose sous une forme développée, ou sous une forme [enveloppée], l'ensemble du système des signifiants, c'est-à-dire d'un langage, il manque quelque chose. Quelque chose qui peut n'être qu'un signifiant y fait défaut. Le signifiant qui fait défaut au niveau de l'Autre, et qui donne sa valeur la plus radicale à ce S (A), c'est ceci qui est, si je puis dire, le grand secret de la psychanalyse, ce par quoi la psychana¬lyse apporte quelque chose, par où le sujet qui parle, en tant que l'expérience de l'analyse nous le révèle comme structuré nécessairement d'une certaine façon, se distingue du sujet de tou)ours, du sujet auquel une évolution philosophique qui après tout peut bien nous apparaître dans une certaine perspective de délire, fécond, mais de délire dans la rétrospection, c'est ceci le grand secret: il n'y a pas d'Autre de l'Autre.

144. L'Interprétation des rêves, op. cit.
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En d'autres termes, pour le sujet de la philosophie traditionnelle, ce sujet se subjective lui-même indéfiniment. Si je suis en tant que je pense, je suis en tant que je pense que je suis, et ainsi de suite, cela n'a aucune raison de s'arrêter. La vérité est que l'analyse nous apprend quelque chose de tout à fait différent. C'est qu'on s'est déjà aperçu qu'il n'est pas si sûr que je sois en tant que je pense, et qu'on ne pouvait être sûr que d'une chose, c'est que je suis en tant que je pense que je suis. Cela sûrement. Seulement ce que l'analyse nous apprend, c'est que je ne suis pas celui-là qui justement est en train de penser que je suis, pour la simple raison que du fait que je pense que je suis, je pense au lieu de l'Autre; je suis un autre que celui qui pense que je suis.
Or la question est que je n'ai aucune garantie d'aucune façon que cet Autre, par ce qu'il y a dans son système, puisse me rendre (si je puis m'exprimer ainsi), ce que je lui ai donné: son être et son essence de vérité. Il n'y a pas, vous ai-je dit, d'Autre de l'Autre. Il n'y a dans l'Autre aucun signifiant qui puisse dans l'occasion répondre de ce que je suis. Et pour dire les choses d'une façon trans¬formée, cette vérité sans espoir dont je vous parlais tout à l'heure, cette vérité qui est celle que nous rencontrons au niveau de l'inconscient, c'est une vérité sans figure, c'est une vérité fermée, une vérité pliable en tous sens. Nous ne le savons que trop, c'est une vérité sans vérité.
Et c'est bien cela qui fait le plus grand obstacle à ceux qui s'approchent du dehors de notre travail et qui, devant nos interprétations, parce qu'ils ne sont pas dans la voie, avec nous, où elles sont destinées à porter leur effet qui n'est conce¬vable que de façon métaphorique, et pour autant qu'elles jouent et retentissent toujours entre les deux lignes, ne peuvent pas comprendre de quoi il s'agit dans l'interprétation analytique.
Ce signifiant, dont l'Autre ne dispose pas, si nous pouvons en parler, c'est bien tout de même qu'il est, bien entendu, quelque part. je vous ai fait ce petit gramme aux fins que vous ne perdiez pas le nord. je l'ai fait avec tout le soin que j'ai pu, mais certainement pas pour accroître votre embarras. Vous pouvez le reconnaître partout où est la barre, le signifiant caché, celui dont l'Autre ne dis¬pose pas, et qui est justement celui qui vous concerne; c'est le même que vous faites entrer dans le jeu en tant que vous, pauvres bêtas, depuis que vous êtes nés, vous êtes pris dans cette sacrée affaire de logos. C'est à savoir la part de vous qui là-dedans est sacrifiée, et sacrifiée non pas purement et simplement, physique¬ment comme on dit, réellement, mais symboliquement, et qui n'est pas rien, cette part de vous qui a pris fonction signifiante. Et c'est pour cela qu'il y en a une seule et il n'y en a pas trente six, c'est très exactement cette fonction - 309 -


énigmatique que nous appelons le phallus, qui est ici ce quelque chose de l'orga¬nisme de la vie, de cette poussée, où poussée vitale - dont vous savez que je ne trouve pas qu'il faille user à tort et à travers, mais qui une fois bien cernée, sym¬bolisée, mise là où elle est, et surtout là où elle sert, là où effectivement dans l'inconscient elle est prise - prend son sens.
Le phallus, la turgescence vitale, ce quelque chose d'énigmatique, d'univer¬sel, plus mâle que femelle, et pourtant dont la femelle elle-même peut devenir le symbole, voilà ce dont il s'agit, et ce qui, parce que dans l'Autre il est indispo¬nible, ce qui - bien que ce soit cette vie même que le sujet fait signifiante - ne vient nulle part garantir la signification du discours de l'Autre.
Autrement dit, toute sacrifiée qu'elle soit, cette vie ne lui est pas, par l'Autre, rendue. C'est parce que c'est de là que part Hamlet, à savoir de la réponse du donné, que tout le parcours peut être balayé, que cette révélation radicale va le mener au rendez-vous dernier. Pour l'atteindre, nous allons maintenant reprendre ce qui se passe dans la pièce d'Hamlet.
La pièce d'Hamlet est, comme vous le savez, l'œuvre de Shakespeare et nous devons donc faire attention à ce qu'il y a rajouté. C'était déjà un assez beau par¬cours, mais il faut croire qu'il offrait - et là il suffisait qu'il s'offrit pour qu'il fût pris - un chemin assez long à parcourir pour nous montrer ce qu'on appelle du pays, pour que Shakespeare l'ait parcouru.
je vous ai indiqué la dernière fois les questions que pose la play scene, la scène des acteurs, j'y reviendrai. je voudrais aujourd'hui introduire un élément essen¬tiel, essentiel parce qu'il concerne ce dont nous nous rapprochons après avoir établit la fonction des deux lignes, c'est à savoir ce qui gît dans l'intervalle, ce qui, si je puis dire, fait pour le sujet la distance qu'il peut maintenir entre les deux lignes pour y respirer pendant le temps qu'il lui reste à vivre, et c'est cela que nous appelons le désir.
je vous ai dit quelle pression, quelle abolition, quelle destruction ce désir subit pourtant, de ce qu'il se rencontre avec ce quelque chose de l'Autre réel, de la mère telle qu'elle est, cette mère comme tant d'autres, à savoir ce quelque chose de structuré, ce quelque chose qui est moins désir que gloutonnerie, voire engloutissement, ce quelque chose qui évidemment, on ne sait pourquoi mais après tout qu'importe! à ce niveau de la vie de Shakespeare, a été pour lui la révé-lation.
Le problème de la femme certes, n'a jamais été sans être présent dans toute l'œuvre de Shakespeare, et il y avait des luronnes avant Hamlet, mais d'aussi abyssales, féroces et tristes, il n'y en a qu'à partir d'Hamlet.
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Troylus and Cressida qui est une pure merveille et qu'on n'a certainement pas mis assez en valeur, nous permet peut-être d'aller plus loin dans ce qu'Hamlet a pensé à ce moment-là. La création de Troylus and Cressida est, je crois, une des plus sublime qu'on puisse rencontrer dans l'œuvre dramatique. Au niveau d'Hamlet et, au niveau du dialogue qu'on peut appeler le paroxysme de la pièce, entre Hamlet et sa mère, je vous ai déjà dit la dernière fois le sens de ce mouve¬ment d'adjuration vis à vis de la mère qui est à peu près: "ne détruit pas la beauté, l'ordre du monde, ne confond pas Hypérion même (c'est son père qu'il désigne ainsi) avec l'être le plus abject 145", et la retombée de cette adjuration devant ce qu'il sait être la nécessité fatale de cette sorte de désir qui ne soutient rien, qui ne retient rien.
Les citations que je pourrais à cet endroit vous faire de ce qui est la pensée de Shakespeare à cet égard sont excessivement nombreuses. je ne vous en donnerai que ceci, de ce que j'ai relevé pendant les vacances, dans un tout autre contexte. Il s'agit de quelqu'un qui est assez amoureux, mais aussi il faut le dire, d'assez farfelu, un brave homme d'ailleurs. C'est dans Twelfth Night, le héros, dialo¬guant avec une fille qui, pour le conquérir - encore que rien dans le héros, le Duc comme on l'appelle, ne mette en doute que ses penchants soient des femmes - parce que c'est de sa passion qu'il s'agit, l'approche, déguisée en garçon, ce qui tout de même est un trait singulier pour se faire valoir comme fille, car elle l'aime.
Ce n'est pas pour rien que je vous donne ces détails, c'est parce que c'est un apport vers quelque chose vers quoi je vais vous introduire maintenant, à savoir la création d'Ophélie. Cette femme, Viola, est justement antérieure à Ophélie. La Twelfth Night est de deux ans environ antérieur à la fomentation d'Hamlet, et voilà très exactement l'exemple de la transformation de ce qui se passe dans Shakespeare au niveau de ses créations féminines qui, comme vous le savez, sont celles parmi les plus fascinantes, les plus attirantes, les plus captivantes, les plus troubles à la fois, qui font le caractère vraiment immortellement poétique de toute une face de son génie. Cette fille-garçon, ou garçon-fille, voilà le type même de création où affleure, où se révèle quelque chose qui va nous introduire à ce qui va maintenant être notre propos, notre pas suivant, à savoir le rôle de l'objet dans le désir.
Après avoir pris cette occasion pour vous montrer la perspective dans laquelle s'inscrit notre question sur Ophélie, voilà ce que le Duc, sans savoir que

145. Hamlet (111, 4. 54-88).
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la personne qui est devant lui est une fille, et une fille qui l'aime, lui, répond aux questions capiteuses de la fille qui, alors qu'il se désespère, lui dit « Comment pouvez-vous vous plaindre? Si quelqu'un était auprès de vous qui soupirait après votre amour, et que vous n'ayez nulle envie de l'aimer (ce qui est le cas, c'est ce dont il souffre) comment pourriez-vous l'accueillir ? Il ne faut donc pas en vouloir aux autres de ce qu'assurément vous feriez vous-même 146. »
Lui, qui est là en aveugle et dans l'énigme, lui dit à ce moment-là un grand propos concernant la différence du désir féminin et du désir masculin: « Il n'y a pas de femme qui peut supporter le battement d'une passion aussi violente que celle qui possède mon cœur. Aucun cœur de femme ne peut ainsi en supporter autant. Elles manquent de cette suspension [...] 147 » Et tout son développement est celui en effet de quelque chose qui, du désir, fait essentiellement cette dis-tance qu'il y a, ce rapport particulier à l'objet soutenu comme tel, qui est quelque chose justement qui est ce qui est exprimé dans le symbole a que je vous place ici sur cette ligne de retour de l'X du vouloir. C'est à savoir le rapport $  a, a, l'objet en tant qu'il est, si l'on peut dire, le curseur, le niveau où se situe, se place ce qui est chez le sujet, à proprement parler, le désir.
Je voudrais introduire le personnage d'Ophélie en bénéficiant de ce que la cri¬tique philologique et textuelle nous a apporté concernant, si je puis dire, ses antécédents. J'ai vu sous la plume de je ne sais quel crétin un vif mouvement de bonne humeur qui lui survint le jour où, pas spécialement précipité car il aurait dû le savoir depuis un bout de temps, il s'est aperçu que dans Belleforest il y a quelqu'un qui joue le rôle d'Ophélie.
Dans Belleforest on est tout aussi embêté avec ce qui arrive à Hamlet, à savoir qu'il a bien l'air d'être fou, mais quand même on n'est pas plus rassuré que cela, car il est clair que ce fou sait assez bien ce qu'il veut, et ce qu'il veut, c'est ce que l'on ne sait pas, c'est beaucoup de choses; ce qu'il veut, c'est la question pour tous les autres. On lui envoie une fille de joie destinée, en l'attirant dans un coin de la forêt, à capter ses confidences cependant que quelqu'un qui est aux écoutes pourra en savoir un peu plus long. Le stratagème échoue, comme il convient, grâce, je crois, à l'amour de la fille. Ce qui est certain, c'est que le critique en question était tout content de trouver cette sorte d'arché-Ophélie pour y retrou¬ver la raison des ambiguïtés du caractère d'Ophélie.

146. Shakespeare, La Nuit des rois (II, 4, 85-89).
147.Id. (11, 4, 90-100).
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Naturellement je ne vais pas relire le rôle d'Ophélie, mais ce personnage tel¬lement éminemment pathétique, bouleversant, dont on peut dire que c'est une des grandes figures de l'humanité, se présente comme vous le savez sous des traits extrêmement ambigus. Personne n'a jamais pu déclarer encore si elle est l'innocence même qui parle ou qui fait allusion à ses élans les plus charnels avec la simplicité d'une pureté qui ne connaît pas de pudeur, ou si c'est au contraire une gourgandine prête à tous les travaux. Les textes là-dessus sont un véritable jeu de miroir aux alouettes. On peut tout y trouver et, à la vérité, on y trouve surtout un grand charme où la scène de la folie n'est pas le moindre moment. La chose en effet est tout à fait claire. Si d'une part, Hamlet se comporte avec elle avec une cruauté tout à fait exceptionnelle qui gêne, qui comme on dit, fait mal, et qui la fait sentir comme une victime, d'autre part on sent bien qu'elle n'est point, et bien loin de là, la créature désincarnée ou déchar¬nalisée que la peinture préraphaélite, que j'ai évoquée, en a faite. C'est tout à fait autre chose.
À la vérité on est surpris que les préjugés concernant le type, la nature, la signification, les mœurs pour tout dire de la femme, soient encore si fort ancrés qu'on puisse, à propos d'Ophélie, se poser une question semblable. Il semble qu'Ophélie soit tout simplement ce qu'est toute fille, qu'elle ait ou non fran¬chi - après tout nous n'en savons rien - le pas, tabou de la rupture de sa virginité. La question me semble n'être pas, d'aucune façon, à propos d'Ophélie, posée. Dans l'occasion il s'agit de savoir pourquoi Shakespeare a apporté ce personnage qui paraît représenter une espèce de point extrême sur une ligne courbe qui va, de ses premières héroïnes filles-garçons, jusqu'à quelque chose qui va en retrouver la formule dans la suite, mais transformée sous une autre nature.
Ophélie, qui semble être le sommet de sa création du type de la femme, au point exact où elle est elle-même ce bourgeon prêt d'éclore et menacé par l'insecte rongeur au coeur du bourgeon. Cette vision de vie prête à éclore, et de vie porteuse de toutes les vies, c'est ainsi d'ailleurs qu'Hamlet la qualifie, la situe pour la repousser: « vous serez la mère de pêcheurs 148 », cette image justement de la fécondité vitale, cette image pour tout dire, de toutes les façons nous illustre plus, je crois, qu'aucune autre création, l'équation dont j'ai fait état dans mes cours, l'équation [girl] = phallus. C'est évidemment là quelque chose que nous pouvons très facilement reconnaître.
148. Hamlet: « Get thee to a nunnery. Why wouldst thou be a breede of sinners ? » (111,1,122.)
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Je ne ferai pas état de choses qui, à la vérité, me paraissent simplement une curieuse rencontre. J'ai eu la curiosité de voir d'où venait Ophélie et, dans un article de Boissacq du Dictionnaire étymologique grec 149, j'y ai vu une référence grecque. Shakespeare ne disposait pas des dictionnaires dont nous nous servons, mais on trouve chez les auteurs de cette époque des choses si stupéfiantes à côté d'ignorances somptueuses, des choses si pénétrantes, et qui retrouvent les constructions de la critique la plus moderne, que je peux bien à cette occasion vous faire état de ceci qui est dans les notes que j'ai oubliées.
Je crois que dans Homère, si mon souvenir est bon, il y a (ophelio), au sens du "faire grossir", "enfler"; que ophelio est employé pour la "mue", "fermentation vitale" qui s'appelle à peu près "laisser quelque chose changer" ou "s'épaissir". Le plus drôle encore, on ne peut pas ne pas en faire état, c'est que dans le même article, Boissacq, qui est un auteur qui crible assez sévèrement l'ordonnance de ses chaînes signifiantes, croit nécessaire de faire expressément référence à ce propos, à la forme verbale de (ophallos), au phallus.
La confusion d'Ophélie et de (phallos) n'a pas besoin de Boissacq pour nous apparaître. Elle nous apparaît dans la structure. Et ce qu'il s'agit maintenant d'introduire, ce n'est pas en quoi Ophélie peut être le phallus, mais si elle est, comme nous le disons, véritablement le phallus, comment Shakespeare lui fait remplir cette fonction ?
Or c'est ici qu'est l'important. Shakespeare porte sur un plan nouveau ce qui lui est donné dans la légende de Belleforest, à savoir que dans la légende telle qu'elle est rapportée par Belleforest, la courtisane est l'appât destiné à lui arra¬cher son secret. Eh bien, transposant cela au niveau supérieur qui est celui où se tient la véritable question, je vous montrerai la prochaine fois qu'Ophélie est là pour interroger le secret, non pas au sens des sombres desseins qu'il s'agit de faire avouer à Hamlet, par ceux qui l'entourent et qui ne savent pas très bien de quoi il est capable, mais le secret du désir.
Dans les rapports avec l'objet d'Ophélie, pour autant qu'ils sont scandés au cours de la pièce par une série de temps sur lesquels nous nous arrêterons, quelque chose s'articule qui nous permet de saisir, d'une façon particulièrement vivante, les rapports du sujet en tant qu'il parle, c'est-à-dire du sujet en tant qu'il est soumis au rendez-vous de son destin, avec quelque chose qui doit prendre, dans l'analyse et par l'analyse, un autre sens, ce sens autour duquel l'analyse

149. BOISSACQ E., Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Heidelberg, 1950, C. Winter, Universität Verlag.
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tourne et dont, ce n'est pas pour rien, le tournant où elle approche à propos de ce terme d'objet si prévalent, si certainement beaucoup plus insistant et présent qu'il n'a jamais été dans Freud, et au point que certains ont pu dire que l'analyse l'a changé de sens pour autant que la libido, chercheuse de plaisir, est devenue chercheuse d'objet.
je vous l'ai dit, l'analyse est engagée dans une voie fausse pour autant que cet objet elle l'articule et le définit d'une façon qui manque son but, qui ne soutient pas ce dont il s'agit véritablement dans le rapport qui s'inscrit dans la formule $0 a, châtré, $ soumis à quelque chose que je vous appellerai la prochaine fois, et que je vous apprendrai à déchiffrer sous le nom de fading du sujet, qui s'oppose à la notion de splitting de l'objet, de ce rapport de ce sujet avec l'objet en tant que tel.
Qu'est-ce que l'objet du désir ? Un jour qui n'était rien d'autre, je crois, que la deuxième séance de cette année,) e vous ai fait une citation de quelqu'un que, j'espère, quelqu'un aura identifié depuis lors, qui disait que ce que l'avare regrette dans la perte de sa cassette nous en apprendrait, si on le Savait, long sur le désir humain. C'est Simone Weil qui disait cela.
C'est cela que nous allons essayer de serrer autour de ce fil qui court le long de la tragédie entre Ophélie et Hamlet.
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Leçon 17 15 avril 1959

J'ai annoncé somme toute qu'aujourd'hui, à titre d'appât, je parlerais de cet appât qu'est Ophélie. Et je pense que je vais tenir ma parole.
Cet objet, ce thème, ce personnage, vient ici comme élément dans notre pro¬pos, celui que nous suivons depuis déjà quatre de nos rencontres, qui est de montrer dans Hamlet, la tragédie du désir. De montrer que si elle peut à pro¬prement parler être qualifiée ainsi, c'est dans toute la mesure où le désir comme tel, où le désir humain, le désir à quoi nous avons affaire dans l'analyse, le désir que nous sommes en posture, selon le mode de notre visée à son endroit, d'inflé¬chir, voire de confondre avec d'autres termes, ce désir ne se conçoit, ne se situe que par rapport aux coordonnées fixes dans la subjectivité telles que Freud a démontré qu'elles fixent à une certaine distance l'un de l'autre, le sujet et le signi¬fiant, ce qui met le sujet dans une certaine dépendance du signifiant comme tel.
Ceci veut dire que nous ne pouvons pas rendre compte de l'expérience ana¬lytique en partant de l'idée que le signifiant serait par exemple un pur et simple reflet, un pur et simple produit de ce qu'on appelle en l'occasion les relations inter-humaines. Et cela n'est pas seulement un instrument, c'est un des compo¬sants initiaux essentiel d'une topologie, faute de laquelle on voit l'ensemble des phénomènes se réduire, se raplatir d'une façon qui ne nous permet pas, à nous analystes, de rendre compte de ce qu'on peut appeler les présupposés de notre expérience.
J'ai commencé dans ce chemin, prenant Hamlet comme un exemple de quelque chose qui nous dénonce un sens dramatique très vif des coordonnées de cette topologie, et qui fait que c'est à ceci que nous attribuons l'exceptionnel - 317 -

pouvoir de captivation qu'a Hamlet, qui nous fait dire que si la tragédie d'Hamlet a ce rôle prévalent dans les préférences du public critique, que si elle est toujours séduisante pour ceux qui en approchent, cela tient à quelque chose qui montre que le poète y a mis par quelque biais, quelques aperçus de sa propre expérience. Et tout l'indique dans la sorte de tournant que représente Hamlet dans l'œuvre shakespearienne, voire aussi que son expérience de poète au sens technique du terme lui en ait peu à peu montré les voies.
C'est à cause de certains détours que nous pensons ici pouvoir interpréter en fonction de certains de nos repères, de ceux qui sont articulés dans notre gramme, que nous pouvons saisir la portée de cette étude certainement très essentielle. Une péripétie est accrochée d'une façon qui distingue la pièce de Shakespeare des pièces précédentes ou des récits de Saxo Grammaticus, de Belleforest, comme des pièces sur lesquelles nous avons des aperçus fragmen¬taires. Ce détour est celui du personnage d'Ophélie qui est certes présent dans l'histoire depuis le début - Ophélie, je vous l'ai dit, c'est le piège; dès l'origine de la légende d'Hamlet c'est le piège où Hamlet ne tombe pas, d'abord parce qu'on l'a averti, ensuite parce que l'appât lui-même, à savoir l'Ophélie de Saxo Grammaticus ne s'y prête pas, amoureuse qu'elle est depuis longtemps, nous dit le texte de Belleforest, du prince Hamlet.
Cette Ophélie, Shakespeare en a fait tout autre chose. Dans l'intrigue peut-être n'a-t-il fait qu'approfondir cette fonction, ce rôle qu'a Ophélie dans la légende, destinée qu'elle est à prendre, à captiver, à surprendre le secret d'Hamlet. Elle est peut-être quelque chose qui devient un élément des plus intimes du drame d'Hamlet que nous a fait Shakespeare, de d’Hamlet qui a perdu la route, la voie de son désir. Elle est un élément d'articulation essentiel dans ce cheminement qui fait aller Hamlet à ce que je vous ai appelé la dernière fois, l'heure de son rendez-vous mortel, de l'accomplissement d'un acte qu'il accom¬plit en quelque sorte malgré lui.
Nous verrons encore plus aujourd'hui à quel point Hamlet est bien l'image de ce niveau du sujet où l'on peut dire que c'est en terme de signifiants purs que la destinée s'articule, et que le sujet n'est en quelque sorte que l'envers d'un mes¬sage qui n'est même pas le sien.
Le premier pas que nous avons fait dans cette voie a donc été d'articuler com¬bien la pièce, qui est le drame du désir dans le rapport au désir de l'Autre, com¬bien elle est dominée de cet Autre qui est ici le désir de la façon la moins ambiguë, la mère, c'est-à-dire le sujet primordial de la demande. Ce sujet dont je vous ai montré que c'est le vrai sujet tout puissant dont nous parlons toujours - 318 -

dans l'analyse. Cela n'est pas la [toute-puissance] de la femme qui a en elle cette dimension dont elle est la toute puissance dite toute puissance de la pensée. C'est de toute puissance du sujet comme sujet de la première demande qu'il s'agit, et c'est à elle que cette toute puissance doit toujours être référée, je vous l'ai dit aussi lors de nos premières démarches.
Il s'agit de quelque chose, au niveau de ce désir de l'Autre, qui se présente au prince Hamlet, c'est-à-dire au sujet principal de la pièce, tellement comme tra¬gédie, le drame d'une subjectivité. Hamlet est toujours là, et on peut dire émi¬nemment plus qu'en tout autre drame.
Le drame se présente d'une façon toujours double, ses éléments étant à la fois inter et inter-subjectifs. Donc dans la perspective même du sujet, du prince Hamlet, ce désir de l'Autre, ce désir de la mère se présente essentiellement comme un désir qui, entre un objet éminent, (entre cet objet idéalisé, exalté qu'est son père) et cet objet déprécié, méprisable (qu'est Claudius, le frère cri¬minel et adultère) ne choisit pas.
Elle ne choisit pas en raison de quelque chose qui est présent comme de l'ordre d'une voracité instinctuelle qui fait que, chez elle, ce sacro-saint objet génital de notre récente terminologie se présente comme rien d'autre que comme l'objet d'une jouissance qui est vraiment satisfaction directe d'un besoin. Cette dimension est essentielle, elle est celle qui forme un des pôles entre les¬quels vacille l'adjuration d'Hamlet à sa mère. je vous l'ai montré dans la scène où confronté à elle, il lui lance cet appel vers l'abstinence à ce moment où, dans les termes au reste les plus crus, les plus cruels, il transmet le message essentiel que le fantôme, son père, l'a chargé de transmettre. Soudain cet appel échoue et se retourne; il la renvoie à la couche de Claudius, aux caresses de l'homme qui ne manqueront pas de la faire, une fois de plus, céder.
Dans cette sorte de chute, d'abandon de la fin de l'adjuration d'Hamlet, nous trouvons le terme même, le modèle qui nous permet de concevoir en quoi lui, son désir, son élan vers une action qu'il brûle d'accomplir - le monde entier devient pour lui vivant reproche de n'être jamais à la hauteur de sa propre volonté - cette action retombe de la même façon que l'adjuration qu'il adresse à sa mère. C'est essentiellement dans cette dépendance du désir du sujet par rap¬port au sujet Autre que se présente l'accent majeur, l'accent même du drame d'Hamlet, ce qu'on peut appeler sa dimension permanente.
Il s'agit de voir en quoi, d'une façon plus articulée, en entrant dans un détail psychologique qui resterait, je dois dire, foncièrement énigmatique s'il n'était pas, ce détail, soumis à cette visée d'ensemble qui fait le sens de la tragédie - 319 -

d'Hamlet, comment ceci retentit sur le nerf même du vouloir d'Hamlet, sur ce quelque chose qui dans mon graphe est le crochet, le point d'interrogation du Che vuoi ? de la subjectivité constituée dans l'Autre, et s'articulant dans l'Autre.
C'est le sens de ce que j'ai à dire aujourd'hui. Ce qu'on peut appeler le réglage imaginaire de ce qui constitue le support du désir, de ce qui, en face d'un point indéterminé, un point variable, ici sur l'origine de la courbe, et qui représente cette assomption par le sujet de son vouloir essentiel, ce qui vient se régler sur quelque chose qui est quelque part en face et en quelque sorte, on peut le dire, tout de suite au niveau du sujet inconscient, l'aboutissant, la butée, le terme de ce qui constitue la question du sujet, c'est quelque chose que nous symbolisons par cet $ en présence de a, et que nous appelons le fantasme; qui dans l'écono¬mie psychique, représente quelque chose que vous connaissez, ce quelque chose d'ambigu autant qu'il est effectivement dans le conscient quand nous l'abordons par une certaine phase, un dernier terme, ce terme qui fait [le fond] de toute pas¬sion humaine, en tant qu'elle est marquée par quelques uns de ces traits que nous appelons traits de perversion.
Le mystère du fantasme, en tant qu'il est en quelque sorte le dernier terme d'un désir, est que toujours, plus ou moins, il se présente sous une forme assez paradoxale pour avoir à proprement parler motivé le rejet antique de Sa dimen¬sion comme étant de l'ordre de l'absurde. Et ce pas essentiel - qui a été fait à l'époque moderne où la psychanalyse constitue le tournant premier qui sous ¬tend ce fantasme en tant que pervers - de l'interpréter, de le concevoir, est qu'il n'a pu être conçu que pour autant qu'il a été ordonné à une économie incons¬ciente: que s'il apparaît la butée dans son dernier terme, dans son énigme, s'il peut être compris en fonction d'un circuit inconscient, ou qui, lui, s'articule à travers une autre chaîne signifiante profondément différente de la chaîne que le sujet commande en tant que c'est celle-ci, celle qui est au-dessous de la première, et au niveau, premièrement, de la demande. Et ce fantasme intervient, et aussi bien n'intervient pas. C'est danS la mesure où quelque chose qui normalement n'en parvient pas par cette voie, n'en revient pas au niveau du message, du signi¬fié de l'Autre qui est le module, la somme de toutes les significations telles qu'elles sont acquises par le sujet dans l'échange inter-humain et le discours complet. C'est en tant que ce fantasme passe ou ne passe pas pour arriver au mes¬sage, que nous nous trouvons dans une situation normale ou dans une situation atypique.
Il est normal que par cette voie il ne passe pas, qu'il reste inconscient, qu'il soit séparé. Il est aussi essentiel qu'à certaines phases, et à des phases qui - 320 -

s'inscrivent plus ou moins dans l'ordre du pathologique, il franchisse aussi ce passage. Nous donnerons leur nom à ces moments de franchissement, ces moments de communication qui ne peuvent se faire, comme vous l'indique le schéma, que dans un seul sens. J'indique cette articulation essentielle puisque c'est pour avancer en somme dans le maniement de cet appareil que nous appe¬lons ici le gramme, que nous sommes ici.
Nous allons voir pour l'instant simplement ce que veut dire, et comment fonctionne dans la tragédie shakespearienne, ce que j'ai appelé le moment d'affo¬lement du désir d'Hamlet, pour autant que c'est à ce réglage imaginaire qu'il convient de le rapporter.
Ophélie, dans ce repérage, se situe au niveau de la lettre a, la lettre en tant qu'elle est inscrite dans cette symbolisation d'un fantasme, le fantasme étant le support, le Substrat imaginaire de quelque chose qui s'appelle à proprement par¬ler le désir, en tant qu'il se distingue de la demande, qu'il se distingue aussi du besoin. Cet a correspond à ce quelque chose vers quoi se dirige toute l'articula¬tion moderne de l'analyse quand elle cherche à articuler l'objet et la relation de l'objet.
Il y a quelque chose de juste dans cette recherche, en ce sens que le rôle de cet objet est sans doute décisif comme elle l'articule (je veux dire la notion commune de la relation d'objet) quand elle l'articule comme ce qui structure fondamenta¬lement le mode d'appréhension du monde. Simplement, dans la relation d'objet telle qu'elle nous est expliquée le plus communément actuellement dans la plu¬part des traités qui lui font une plus ou moins grande part (que ce soit un volume paru assez près de nous auquel je fais allusion comme à l'exemple le plus carica¬tural, comme d'autres plus élaborés comme ceux de Federn ou tel ou tel autre), l'erreur et la confusion consistent dans cette théorisation de l'objet en tant qu'objet, qui s'appelle lui-même objet pré-génital.
Un objet génital est aussi nommément à l'intérieur des diverses formes de l'objet prégénital et des diverses formes de l'objet anal, etc. C'est précisément ce qui vous est matérialisé sur ce Schéma, en ceci que c'est prendre la dialectique de l'objet pour la dialectique de la demande. Et cette confusion est explicable parce que dans les deux cas le sujet se trouve lui-même dans un moment, dans une pos¬ture dans son rapport avec le signifiant, qui est la même. Le sujet est en position d'éclipse. Pour autant que dans ces deux points de notre gramme, qu'il s'agisse du code au niveau de l'inconscient, c'est-à-dire de la série de rapports qu'il a avec un certain appareil de la demande, ou qu'il s'agisse du rapport imaginaire qui le constitue d'une façon privilégiée dans une certaine posture aussi définie par son - 321 -

rapport au signifiant devant un objet a, dans ces deux cas, le sujet est en position d'éclipse.
Il est dans cette position que j'ai commencé à articuler la dernière fois sous le terme de fading. J'ai choisi ce terme pour toutes sortes de raisons philologiques, et aussi parce qu'il est devenu tout à fait familier à propos de l'utilisation des appareils de communication qui sont les nôtres. Le fading c'est exactement ce qui se produit dans un appareil de communication, de reproduction de la voix, quand la voix disparaît, s'effondre, s'évanouit, pour reparaître au gré de quelque variation dans le support lui-même, dans la transmission.
C'est en tant donc que le sujet est en un même moment d'oscillation qui est celui qui caractérise - nous viendrons naturellement à donner son support et ses coordonnées réelles à ce qui n'est qu'une métaphore - le fading devant la demande et dans l'objet, que la confusion peut se produire et qu'en fait, ce qu'on appelle relation d'objet est toujours rapport du sujet dans ce moment privilégié et dit de fading du sujet à des - non pas "objets" comme on le dit - signifiants de la demande. Et pour autant que la demande reste fixe, c'est au mode, à l'appa¬reil signifiant qui correspond aux différents types, oral, anal et autres, que l'on peut articuler quelque chose qui a en effet une sorte de correspondance clinique.
Mais il y a un grand inconvénient à confondre ce qui est rapport au signifiant avec ce qui est rapport à l'objet, car cet objet est autre, car cet objet, en tant qu'objet du désir a un autre sens, parce que toutes sortes de choses rendent nécessaire que nous ne méconnaissions pas - même donnerions-nous toute leur valeur primitive déterminante, comme on le fait, aux signifiants de la demande en tant qu'ils sont signifiants oraux, anaux, avec toutes les subdivi¬sions, toutes les différences d'orientation ou de polarisation que peut prendre cet objet en tant que tel par rapport au sujet, (ce que la relation d'objet telle qu'elle est pour l'instant articulée méconnaissait) - justement cette corrélation au sujet qui est exprimée ainsi en tant que le sujet est marqué de la barre.
C'est ce qui fait que le sujet, même quand nous le considérons aux stades les plus primitifs de la période orale telle que l'a articulée par exemple, d'une façon autrement proche, autrement rigoureuse, exacte, une Mélanie Klein - nous nous trouvons, remarquez-le dans le texte même de Mélanie Klein, en présence de cer¬tains paradoxes, et que ces paradoxes ne sont pas inscrits dans la pure et simple articulation qu'on peut faire du sujet comme étant mis face à face avec l'objet correspondant à un besoin, nommément le mamelon, le sein dans l'occasion. Car le paradoxe apparaît en ceci que, dès l'origine, un autre signifiant énig¬matique se présente à l'horizon de cette relation. Ceci est parfaitement mis en - 322 -

évidence dans Mélanie Klein, qui n'a qu'un seul mérite en cette occasion, c'est de ne pas hésiter à foncer, c'est-à-dire à entériner ce qu'elle trouve dans l'expé¬rience clinique et, faute d'explication, de se contenter d'explications fort pauvres. Mais assurément elle témoigne que le phallus est déjà là comme tel et comme, à proprement parler, détruisant par rapport au sujet.
Elle en fait dès l'abord cet objet primordial qui est à la fois le meilleur et le pire, ce autour de quoi vont tourner tous les avatars de la période paranoïde comme de la période dépressive. Je ne fais ici bien entendu qu'indiquer, que rappeler.
Ce que je puis articuler plus avant à propos de cet $, et pour autant qu'il nous intéresse non pas en tant qu'il est confronté, mis en rapport avec la demande, mais avec cet élément que nous allons cette année essayer de serrer de plus près, qui est représenté par le a; le a, objet essentiel, objet autour de quoi tourne comme telle, la dialectique du désir, objet autour de quoi le sujet s'éprouve dans une altérité imaginaire, devant un élément qui est altérité au niveau imaginaire tel que nous l'avons déjà articulé et défini maintes fois. Il est image, et il est pathos.
Et c'est par cet autre qu'est l'objet du désir, qu'est remplie une fonction qui définit le désir dans cette double coordonnée qui fait qu'il ne vise pas, non pas du tout! un objet en tant que tel d'une satisfaction de besoin, mais un objet en tant qu'il est déjà lui-même relativé, je veux dire mis en relation avec le sujet - le sujet qui est présent dans le fantasme. Ceci est une évidence phénoménolo¬gique, et j'y reviendrai plus loin.
Le sujet est présent dans le fantasme. Et la fonction de l'objet - qui est objet du désir uniquement en ceci qu'il est terme du fantasme - l'obi et prend la place, dirais-je, de ce dont le sujet est privé symboliquement. Ceci peut vous paraître un peu abstrait, je veux dire, à ceux qui n'ont pas fait tout le chemin qui précède avec nous. Disons pour ceux-là que c'est pour autant que dans l'articulation du fantasme, l'objet prend la place de ce dont le sujet est privé. C'est quoi ? C'est du phallus que l'objet prend cette fonction qu'il a dans le fantasme, et que le désir, avec le fantasme pour support, se constitue.
Je pense qu'il est difficile d'aller plus loin dans l'extrême de ce que je veux dire concernant ce que nous devons appeler à proprement parler le désir et son rap¬port avec le fantasme. C'est en ce sens, et pour autant que cette formule "l'objet du fantasme est cette altérité, image et pathos par où un autre prend la place de ce dont le sujet est privé symboliquement"; vous le voyez bien, c'est dans cette direction que cet objet imaginaire se trouve en quelque sorte en position de - 323 -

condenser sur lui ce qu'on peut appeler les vertus ou la dimension de l'être, qu'il peut devenir ce véritable leurre de l'être qu'est l'objet du désir humain; ce quelque chose devant quoi Simone Weil s'arrête quand elle pointe le rapport le plus épais, le plus opaque qui puisse nous être présenté de l'homme avec l'objet de son désir, le rapport de l'avare avec sa cassette, où semble culminer pour nous de la façon la plus évidente ce caractère de fétiche qui est celui de l'objet du désir humain, et qui est aussi bien le caractère ou l'une des faces de tous ces objets.
Il est assez comique de voir, comme il m'a été donné récemment, un bon¬homme qui était venu nous expliquer le rapport de la théorie de la signification avec le marxisme, dire qu'on ne saurait aborder la théorie de la signification sans la faire partir des relations inter-humaines. Ceci allait assez loin! Au bout de trois minutes nous apprenions que le signifiant était l'instrument grâce à quoi l'homme transmettait à son semblable ses pensées privées - cela nous a été dit textuellement dans une bouche qui s'autorisait de Marx. À ne pas rapporter les choses à ce fondement de la relation inter-humaine nous tombions, parait-il, dans le danger de fétichiser ce dont il s'agit dans le domaine du langage!
Assurément je veux bien qu'en effet nous devions rencontrer quelque chose qui ressemble fort au fétiche, mais je me demande si ce quelque chose qui s'appelle fétiche, cela n'est justement pas une des dimensions mêmes du monde humain, et précisément celle dont il s'agit de rendre compte. Si nous mettons le tout dans la racine de la relation inter-humaine nous n'aboutissons qu'à une chose, c'est à renvoyer le fait de la fétichisation des objets humains à je ne Sais quel malentendu inter-humain qui, lui-même donc, suppose un renvoi à des significations. De même que les pensées privées dont il s'agissait-je pense dans une pensée génétique - sont bien là pour vous faire sourire, car déjà si les pen¬sées privées sont là, à quoi bon aller chercher plus loin!
Bref, il est assez surprenant que ce rapport, non pas à la praxis humaine, mais à une subjectivité humaine donnée comme essentiellement primitive, soit sou¬tenu dans une doctrine qui se qualifie marxiste, alors qu'il me semble qu'il suf¬fit d'ouvrir le premier tome du Capital pour s'apercevoir que le premier pas de l'analyse de Marx est très à proprement parler, à propos du caractère fétiche de la marchandise, d'aborder le problème très exactement au niveau propre et, comme tel, encore que le terme n'y soit pas dit, comme tel au niveau du signi¬fiant.
Les rapports signifiants, les rapports de valeurs sont donnés d'abord, et toute la subjectivité, celle de la fétichisation éventuellement, vient s'inscrire à l'inté¬rieur de cette dialectique signifiante. Ceci ne fait pas l'ombre d'un doute. Ceci - 324 -

est une simple parenthèse, reflet que je déverse dans votre oreille, de mes indi¬gnations occasionnelles, et de l'ennui que je peux ressentir d'avoir perdu mon temps.
Maintenant essayons de nous servir de ce rapport $ en présence du a qui est pour nous le Support fantasmatique du désir. Il faut que nous l'articulions net¬tement, parce que a, cet autre imaginaire, qu'est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire que quelque chose de plus ample qu'une personne peut s'y inclure, toute une chaîne, tout un scénario. Je n'ai pas besoin de revenir à cette occasion à ce que, l'année dernière, j'ai mis ici en avant à propos de l'analyse du Balcon de Jean Genet. Il suffit, pour donner son sens à ce que je veux dire en l'occasion, de renvoyer à ce que nous pouvons appeler le bordel diffus, pour autant qu'il devient la cause de ce qu'on appelle chez nous le sacro-saint génital.
Ce qui est important dans cet élément à proprement parler structurel du fan¬tasme imaginaire en tant qu'il se situe au niveau de a, c'est d'une part ce carac¬tère opaque, celui qui le spécifie sous ses formes les plus accentuées comme le pôle du désir pervers; en d'autres termes qui en fait l'élément structural des per¬versions et nous montre donc que la perversion se caractérise en ceci que tout l'accent du fantasme est mis du côté du corrélatif proprement imaginaire de l'autre, a, ou de la parenthèse dans laquelle quelque chose qui est (a + b + c..., etc.) - c'est toute la combinaison des [objets] : les plus élaborés peuvent se trou¬ver là réunis selon l'aventure, les séquelles, les résidus dans lesquels est venu se cristalliser la fonction d'un fantasme dans un désir pervers.
Néanmoins ce qui est essentiel, et ce qui est cet élément de phénoménologie auquel je faisais allusion tout à l'heure, c'est de vous rappeler que si étrange, si bizarre que puisse être dans son aspect le fantasme du désir pervers, le désir y est toujours de quelque façon intéressé. Intéressé dans un rapport qui est tou¬jours lié au pathétique, à la douleur d'exister comme tel, d'exister tout purement, ou d'exister comme terme sexuel. C'est évidemment dans la mesure où celui qui subit l'injure dans le fantasme sadique est quelque chose qui intéresse le sujet en tant que lui-même peut être offert à cette injure, que le fantasme sadique sub¬siste. Et cette dimension on ne peut dire qu'une chose, c'est qu'on ne peut être que surpris que, même un seul instant, on ait pu penser à l'éluder en faisant de la tendance sadique quelque chose qui d'aucune façon puisse se rapporter à une pure et simple agression primitive.
Je ne m'étends que trop. Si je le fais, ce n'est que pour bien accentuer quelque chose qui est ce vers quoi il nous faut articuler maintenant la véritable oppo¬sition entre perversion et névrose. Si la perversion est donc quelque chose - 325 -

d'articulé bien sûr, et exactement du même niveau, vous allez le voir, que la névrose, quelque chose d'interprétable, d'analysable pour autant que dans les éléments imaginaires quelque chose se trouve d'un rapport essentiel du sujet à son être, sous une forme essentiellement localisée, fixée comme on l'a toujours dit, la névrose se situe par un accent mis sur l'autre terme du fantasme, c'est-à¬-dire au niveau de l'$.
Je vous ai dit que ce fantasme comme tel se situe à l'extrême, à la pointe, au niveau de butée du reflet de l'interrogation subjective, pour autant que le sujet tente de s'y ressaisir dans cet au-delà de la demande, dans la dimension même du discours de l'Autre où il a à retrouver ce qui a été perdu par cette entrée dans le discours de l'Autre. Je vous ai dit qu'au dernier terme ce n'est pas du niveau de la vérité, mais de l'heure de la vérité qu'il s'agit.
C'est en effet essentiellement ce qui nous montre, ce qui nous permet de dési¬gner ce qui distingue le plus profondément le fantasme de la névrose du fantasme de la perversion. Le fantasme de la perversion vous ai-je dit, est appelable, il est dans l'espace, il suspend je ne sais quelle relation essentielle; il n'est pas à pro¬prement parler atemporel, il est hors du temps. Le rapport du sujet au temps, dans la névrose, est justement ce quelque chose dont on parle trop peu et qui est pourtant la base même des rapports du sujet à son objet au niveau du fantasme.
Dans la névrose, l'objet se charge de cette signification qui est à chercher dans ce que j'appelle l'heure de vérité. L'objet y est toujours à l'heure d'avant, ou à l'heure d'après. Si l'hystérie se caractérise par la fondation d'un désir en tant qu'insatisfait, l'obsession se caractérise par la fonction d'un désir impossible. Mais ce qu'il y a au-delà de ces deux termes est quelque chose qui a un rapport double et inverse dans un cas et dans l'autre avec ce phénomène qui affleure, qui pointe, qui se manifeste d'une façon permanente dans cette procrastination de l'obsessionnel par exemple, fondée sur le fait d'ailleurs qu'il anticipe toujours trop tard. De même que pour l'hystérique, il y a qu'il répète toujours ce qu'il y a d'initial dans son trauma, à savoir un certain trop tôt, une immaturation fondamentale.
C'est ici, dans ce fait que le fondement d'un comportement névrotique, dans sa forme la plus générale, est que dans son objet, le sujet cherche toujours à lire son heure et, même si l'on peut dire qu'il apprend à lire l'heure, c'est en ce point que nous retrouvons notre Hamlet. Vous verrez pourquoi Hamlet peut être gra¬tifié, qu'on peut lui prêter au gré de chacun toutes les formes du comportement névrotique aussi loin que vous les poussiez, à savoir jusqu'à la névrose de carac-tère. Mais aussi bien, tout aussi légitimement, il y a à cela une raison qui, elle, - 326 -

s'étale à travers toute l'intrigue et qui fait véritablement un des facteurs com¬muns de la structure d'Hamlet; de même que le premier terme, le premier fac¬teur était la dépendance par rapport au désir de l'Autre, au désir de la mère, voici le second caractère commun que je vous prie maintenant de retrouver à la lec¬ture ou à la relecture d'Hamlet, Hamlet est toujours suspendu à l'heure de l'autre, et ceci jusqu'à la fin.
Vous rappelez-vous un des premiers tournants que je vous ai arrêté en com¬mençant de déchiffrer ce texte d'Hamlet, celui après la play scene, la scène des comédiens où le roi s'est troublé, a dénoncé visiblement aux yeux de tous (à pro¬pos de ce qui se produisait sur la scène) son propre crime, qu'il ne pouvait en supporter le spectacle. Hamlet triomphe, exulte, bafoue celui qui ainsi s'est dénoncé, et sur le chemin qui le mène au rendez-vous déjà pris, avant la play scene, avec sa mère (et dont tout un chacun presse sa mère de hâter le terme), sur le chemin de cette rencontre où va se dérouler la grande scène sur laquelle j'ai déjà tant de fois mis l'accent, il rencontre son beau-père, Claudius, en prière, Claudius ébranlé jusque dans ses fondements par ce qui vient de le toucher en lui montrant le visage même, le scénario de son action. Hamlet est là devant son oncle dont tout semble indiquer, même dans la scène, que non seulement il est peu disposé à se défendre, mais même qu'il ne voit pas la menace qui pèse au-dessus de sa tête. Et il s'arrête parce que ce n'est pas l'heure.
Cela n'est pas l'heure de l'autre. Ce n'est pas l'heure où l'autre doit avoir à rendre ses comptes devant l'Éternel. Cela serait trop bien d'un côté, ou trop mal de l'autre; cela ne vengerait pas assez son père, parce que, peut-être dans ce geste de repentir qu'est la prière, s'ouvrirait pour lui la voie du salut. Quoiqu'il en soit, il y a une chose certaine, c'est qu'Hamlet qui vient de faire cette capture de la conscience du roi, « Wherein I'll catch the conscience of the king 150 » qu'il se pro¬posait, Hamlet s'arrête. Il ne pense pas un seul instant que c'est maintenant son heure. Quoi qu'il puisse par la suite advenir, ce n'est pas l'heure de l'autre, et il suspend son geste. De même ce ne sera jamais, et toujours dans tout ce que fait Hamlet, qu'à l'heure de l'autre qu'il le fera.
Il accepte tout. N'oublions pas tout de même qu'au départ et dans l'écoeu¬rement où il était déjà, avant même la rencontre avec le ghost et le dévoilement du fond du crime, de ces simples ré-épousailles de sa mère, il ne songeait qu'à une chose, partir pour Wittenberg. C'est ce que quelqu'un illustrait récemment pour commenter un certain style pratique qui tend à s'établir dans les mœurs

150. Hamlet: « Un drame est le piège où je surprendrai la conscience du roi. » (11, 2. 586.)
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contemporaines, il faisait remarquer qu'Hamlet était le plus bel exemple de ce que l'on évite beaucoup de drames en donnant des passeports à temps. Si on lui avait donné ses passeports pour Wittenberg, il n'y aurait pas eu de drame.
C'est à l'heure de ses parents qu'il reste, là. C'est à l'heure des autres qu'il sus¬pend son crime; c'est à l'heure de son beau-père qu'il s'embarque pour l'Angleterre; c'est à l'heure de Rosencrantz et de Guildenstern qu'il est amené, évidemment avec une aisance qui faisait l'émerveillement de Freud, à les envoyer au-devant de la mort grâce à un tour de passe-passe assez joliment accompli. Et c'est quand même à l'heure d'Ophélie aussi, à l'heure de son suicide, que cette tragédie va trouver son terme, dans un moment où Hamlet, qui vient semble-t¬il d'apercevoir que cela n'est pas difficile de tuer quelqu'un, « le temps de dire one », il n'aura pas le temps de faire ouf. Et pourtant on vient de lui annon¬cer quelque chose qui ne ressemble en rien à une occasion de tuer Claudius. On vient de lui proposer un très joli tournoi dont tous les détails ont été minutieu¬sement minutés, préparés, et dont les enjeux sont constitués par ce que nous appellerons au sens collectionniste du terme, une série d'objets qui sont tous à caractère d'objets précieux, d'objets de collection. Il faudrait reprendre le texte, il y a même là des raffinements, nous entrons dans le domaine de la collection; il s'agit d'épées, de dragonnes, de choses qui n'ont de valeur que comme objets de luxe. Et ceci va fournir l'enjeu d'une sorte de joute dans laquelle Hamlet en fait est provoqué sur le thème d'une certaine infériorité dont on lui accorde le bénéfice du challenge. C'est une cérémonie compliquée, un tournoi qui, bien entendu, pour nous, est le piège où il doit tomber, qui a été fomenté par son beau-père et son ami Laërte, mais qui pour lui, n'oublions pas, n'est rien d'autre que d'accepter encore de faire l'école buissonnière, à savoir on va beaucoup s'amuser.
Quand même il ressent au niveau du cœur un petit avertissement. Il y a là quelque chose qui l'émeut. La dialectique du pressentiment à ce moment, du héros, vient ici donner un instant son accent au drame. Mais tout de même, essentiellement, c'est encore à l'heure de l'autre et, d'une façon encore bien plus énorme, pour soutenir la gageure de l'autre - car ce ne sont pas ses biens qui sont engagés, c'est au bénéfice de son beau-père, et lui-même comme tenant de son beau-père - qu'il va se trouver entrer dans cette lutte, courtoise en prin¬cipe, avec celui qui est présumé être plus fort que lui en escrime et, comme tel, va susciter en lui les sentiments de rivalité et d'honneur au piège desquels on a calculé qu'on le prendrait sûrement.
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Il se précipite donc dans le piège. je dirais que ce qu'il y a de nouveau à ce moment-là, c'est seulement l'énergie, le cœur avec lequel il s'y précipite. Jusqu'au dernier terme, jusqu'à l'heure dernière, jusqu'à l'heure qui est telle¬ment déterminante qu'elle va être sa propre heure, à savoir qu'il sera atteint mor¬tellement avant qu'il puisse atteindre son ennemi; c'est à l'heure de l'autre que la tragédie poursuit tout le temps sa chaîne, et s'accomplit. Ceci est, pour conce¬voir ce dont il s'agit, un cadre absolument essentiel.
C'est en ceci que la résonance du personnage et du drame d'Hamlet, est la résonance même, métaphysique, de la question du héros moderne, pour autant qu'en effet quelque chose pour lui a changé dans son rapport à son destin.
je vous l'ai dit, ce qui distingue Hamlet d'Œdipe, c'est que lui, Hamlet, sait. Et ceci d'ailleurs explique avant tout, menés en ce point cœur, ce que nous venons de désigner être des traits de surface. Par exemple, la folie d'Hamlet. Il y a des héros tragiques, dans la tragédie antique, qui sont fous mais, à ma connaissance, il n'y en a pas - je dis dans la tragédie, je ne parle pas des textes légendaires - qui fassent le fou comme tel.
Est-ce qu'on peut dire que tout dans la folie d'Hamlet se résume à faire le fou ? C'est une question que nous allons maintenant nous poser. Mais il fait le fou parce qu'il sait qu'il est le plus faible. Et ceci n'a d'intérêt à être pointé, vous voyez que, tout superficiel que ce soit, je le pointe maintenant non pas parce que cela va plus avant dans notre direction, mais seulement parce que c'est secondaire.
Ce n'est cependant pas secondaire en ceci, il faut réfléchir à ceci si nous vou¬lons comprendre ce que Shakespeare a voulu dans Hamlet, c'est que c'est le trait essentiel de la légende originale, ce qu'il y a dans Saxo Grammaticus et dans Belleforest. Shakespeare a choisi le Sujet d'un héros contraint, pour poursuivre les cheminements qui l'amènent au terme de son geste, à faire le fou. Ceci est une dimension proprement moderne. Celui qui sait est dans une position si dange¬reuse, comme tel, tellement désigné pour l'échec et le sacrifice, que son chemi¬nement doit être - comme dit quelque part Pascal « d'être fou avec les autres »
Cette façon de faire le fou qui est un des enseignements, une des dimensions de ce que je pourrais appeler la politique du héros moderne, est quelque chose qui mérite de n'être pas négligé si nous pensons que c'est ce dont s'est saisi Shakespeare au moment où il veut faire la tragédie d'Hamlet. Ce que lui offrent les auteurs, c'est essentiellement cela. Et il ne s'agit que de cela, de savoir ce que ce fou a derrière la tête. Que ce soit à l'intérieur de cela que Shakespeare ait choisi son sujet est un point tout à fait essentiel.
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Nous voici maintenant arrivés au point où Ophélie a à remplir son rôle. Si la pièce a vraiment tout ce que je viens déjà de vous développer dans sa structure, en fin de compte à quoi bon ce personnage d'Ophélie ?
Je rappelle ce que certains me reprochent de n'avoir avancé qu'avec une cer¬taine timidité, je ne crois pas que j'ai fait preuve d'une exceptionnelle timidité. Je ne voudrais pas vous encourager à cette sorte de calembredaine dont les textes psychanalytiques fourmillent littéralement, je suis seulement étonné qu'on n'ait pas donné qu'Ophélie est (omphalos) 151 parce qu'on en trouve d'aussi gros et d'aussi énormes, de pas piqués des hannetons, à seulement ouvrir les Unfinished papers on Hamlet qu'Ella Sharpe a peut-être laissés regrettablement inachevés avant sa mort, et qu'on a peut-être eu tort de publier. Mais Ophélie est évidemment essentielle. Elle correspond à ça, et est liée à jamais pour les siècles à la figure d'Hamlet.
Je veux simplement, puisqu'il est assez tard pour que je ne puisse pas en finir aujourd'hui avec Ophélie, vous scander ce qui se passe le long de la pièce. Ophélie, nous en entendons d'abord parler comme de la cause du triste état d'Hamlet. Cela c'est la sagesse psychanalytique de Polonius : il est triste, c'est parce qu'il n'est pas heureux; il n'est pas heureux, c'est à cause de ma fille. Vous ne la connaissez pas ? c'est la fine fleur - et comme de bien entendu, moi, le père, je ne tolérerai pas cela 152 !
On la voit apparaître à propos de quelque chose qui en fait déjà une personne très remarquable, à savoir à propos d'une observation clinique, que c'est elle qui a eu le bonheur d'être la première personne qu'Hamlet a rencontrée après la ren¬contre avec le ghost. C'est-à-dire qu'à peine sorti de cette rencontre qui avait quand même quelque chose d'assez secouant, il a rencontré Ophélie. Et la façon dont il se comporte avec Ophélie est quelque chose qui, je crois, vaut la peine d'être rapportée.
My lord, as 1 was sewing in my closet, Monseigneur, comme j'étais à coudre dans ma chambre, Le seigneur Hamlet, son pourpoint tout défait, Point de cha¬peau sur la tête, les bas crottés et qui sans jarretières tombaient sur ses talons, Pale as bis shirt, bis knees knocking each other, Pale comme sa chemise, ses genoux s'entrechoquant, Et l'air aussi malheureux que s'il eut été délivré de l'enfer pour parler de ses horreurs, Le voilà qui vient à moi [...). He took me by the wrist and held me the hard, Il me prend par le poignet et le serre bien fort,

151. Omphalos : "nombril", "ombilic", et plus souvent "centre", "milieu.
152 I1,2.
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Then goes he to the length of all his arms, Il se recule de toute la longueur de son bras, And with his other hand thus o'er his brow, Avec son autre main sur les sourcils, He falls to such perusal of my face, Il tombe dans un tel examen de ma figure, comme s'il voulait la dessiner. Il se tient longuement ainsi, Et à la fin, me secouant légèrement le bras, Et par trois fois hochant la tête de haut en bas, And thrice his head thus waving up and down, Il exhala un soupir si triste et si pro-fond que ce soupir parut ébranler tout son être et terminer sa vie; Après quoi il me lâche: Et toujours regardant par dessus son épaule, He seem'd to find his way without his eyes, Il paraît trouver son chemin sans l'aide de ses yeux, Hors de la porte et jusqu'à la fin il les tient fixes sur moi 153. »
Aussitôt Polonius s'écrie: "c'est l'amour 154 !" Cette observation et, je crois, cette interrogation, cette distance prise à l'objet comme pour procéder à je ne sais quelle identification désormais difficile, cette vacillation en présence de ce qui jusqu'alors a été l'objet d'exaltation suprême, est quelque chose qui nous donne le premier temps, estrangement155, si l'on peut dire.
Nous ne pouvons pas en dire plus. Néanmoins je crois, jusqu'à un certain point, que nous ne forçons rien en désignant comme proprement pathologique ce qui se passe dans ce moment, qui témoigne d'un grand désordre d'Hamlet dans sa tenue, et en le rendant parent de ces périodes d'irruption de désorgani¬sation subjective quelle qu'elle soit. Il se passe pour autant que quelque chose vacille dans le fantasme, y fait apparaître ses composantes, les fait apparaître et recevoir dans quelque chose qui se manifeste dans ces symptômes comme ce qu'on appelle une expérience de dépersonnalisation, et qui est ce par quoi les limites imaginaires entre le sujet et l'objet trouvent à se changer, au sens propre du terme, dans l'ordre de ce qu'on appelle le fantastique.
C'est bien proprement quand quelque chose dans la structure imaginaire du fantasme trouve à se rejoindre, à communiquer avec ce qui parvient beau¬coup plus aisément au niveau du message, à savoir ce qui vient en-dessous, à ce

153. Ophélia: « Seigneur, comme j'étais occupée à broder dans mon appartement, le prince Hamlet, ses vêtements tout ouverts en désordre, la tête échevelée, les jambes demi nues, pâle comme son linge, ses genoux tremblants et se choquant l'un l'autre, avec un oeil sombre et aussi hagard que s'il eut été une ombre échappée des enfers, pour venir annoncer de sinistres horreurs, voilà l'état où il s'est présenté devant moi! » (11,1. 77)
154. Polonius: « Mad for thy love ? Une extravagance de l'amour; ne le pensez-vous pas ? » (11,1, 85.)
155. Estrangement: Aliénation (de qqn), éloignement de deux personnes, brouille (between, entre).
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point-là qui est l'image de l'autre, en tant que cette image de l'autre c'est mon propre moi. C'est ce dans quoi les auteurs comme Federn marquent avec beau¬coup de finesse les corrélations nécessaires entre le sentiment du propre corps et l'étrangeté de ce qui parvient dans une certaine crise, dans une certaine rupture, dans une certaine atteinte de l'objet comme tel, et d'un niveau spécifié que nous trouvons là.
Peut-être ici forçé-je un peu les choses dans le dessein de vous intéresser, je veux dire dans le dessein de vous montrer en quoi ceci se rapporte à des expé¬riences électives de notre clinique. Nous y reviendrons sans doute. Dites-vous qu'il est impossible en tout cas, sans cette référence à ce schéma pathologique, à ce drame, de bien situer ce qui a été promu pour la première fois par Freud au niveau analytique sous le nom de Unheimliche. Ce n'est pas lié, comme certains l'ont cru, à toutes sortes d'irruptions de l'inconscient. C'est lié à cette sorte de déséquilibre qui se produit dans le fantasme, et pour autant que le fantasme, franchissant les limites qui lui sont d'abord assignées, se décompose et vient retrouver ce par quoi il rejoint l'image de l'autre. En fait, ceci n'est qu'une touche.
Dans le cas d'Hamlet, nous trouvons après, quelque chose en quoi Ophélie est complètement dissoute en tant qu'objet d'amour. « I did love you once, je vous aimais autrefois 156 », dit Hamlet. Et les choses passent dans les rapports avec Ophélie dans ce style d'agression cruelle, de sarcasmes poussés très loin, qui n'en fait pas les scènes les moins étranges de toute la littérature classique. Car si on a pu voir jouer sur cette corde dans des pièces extrêmes, dans quelque chose qui se situe avec ce caractère vraiment central, milieu, de la scène tragique de la pièce d'Hamlet, une scène comme celle qui a eu lieu entre Hamlet et Ophélie n'est pas une scène banale.
Ça, c'est ce qui caractérise cette attitude par quoi nous trouvons trace de ce que j'indiquais tout à l'heure comme déséquilibre de la relation fantasmatique en tant qu'il verse vers l'objet côté pervers. C'est un des traits de cette relation. Un autre des traits, c'est que cet objet dont il s'agit n'est plus du tout traité comme il pouvait l'être, comme une femme. Elle devient pour lui la porteuse d'enfants, de tous les péchés, celle qui est désignée pour engendrer les pécheurs et celle qui est désignée ensuite comme devant succomber sous toutes les calom¬nies. Elle devient le pur et simple support d'une vie qui, dans son essence, devient pour Hamlet condamnée. Bref, ce qui se produit à ce moment, c'est cette

156. Hamlet: « je vous ai vraiment aimée. » (111, 1. 116.)
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destruction ou perte de l'objet qui est réintégrée dans son cadre narcissique. Pour le sujet il apparaît, si je puis dire, au-dehors. Ce dont il est l'équivalent, selon la formule que j'employais tout à l'heure, ce dont il prend la place, et ce qui ne peut être donné au sujet qu'au moment où littéralement il se sacrifie, où il ne l'est plus lui-même, où il le rejette de tout son être, il est bien et unique¬ment le phallus.
En quoi Ophélie est à ce moment-là le phallus, c'est en ceci, et pour autant qu'ici le sujet extériorise le phallus en tant que symbole signifiant de la vie et que comme tel il le rejette. Ceci c'est le deuxième temps de la relation à l'objet. Le temps un peu avancé me fait scrupule de vous donner toutes les coordonnées, et j'y reviendrai.
Que c'est bien de cela qu'il s'agit, c'est-à-dire d'une transformation de la for¬mule $0 ep (c), le phallus) et sous la forme du rejet, ceci est démontré une fois que vous vous en êtes aperçu, par tout à fait autre chose que l'étymologie d'Ophélie. D'abord parce qu'il ne s'agit que de cela, à savoir de la fécondité. « La concep¬tion est une bénédiction, dit Hamlet à Polonius, mais prenez garde à votre fille 157. » Et tout le dialogue avec Ophélie est bien la femme conçue ici unique-ment comme le porteur de cette turgescence vitale qu'il s'agit de maudire et de tarir. Une [nunnery] peut aussi bien à l'époque désigner un bordel. L'usage sémantique le montre.
D'autre part, l'attitude d'Hamlet avec Ophélie dans la play scene est aussi quelque chose où se désigne ce rapport entre le phallus et l'objet. Là, parce qu'il est devant sa mère et expressément en tant qu'il est devant sa mère, en lui disant « il y a ici un métal qui m'attire plus que VOUS158 », il va situer sa tête entre les jambes (« Lady, shall I lie in your lap 159 ? ») d'Ophélie, en le lui demandant expressément.
Le rapport phallique de l'objet du désir est aussi clairement indiqué à ce niveau-là, et ne se trouve pas non plus superflu d'indiquer, puisque l'iconogra¬phie en a fait un tel état, que parmi les fleurs avec lesquelles Ophélie va se noyer, il est expressément mentionné que les « dead mens fingersl60 » dont il s'agit sont désignées d'une façon plus grossière par les gens du commun. Cette plante dont

157. Hamlet: « Concevoir est une bénédiction du ciel, mais non pas dans le sens que votre fille pourrait concevoir. » (11, 2.184.)
158. Hamlet: « Non, ma bonne mère; il y a là un aimant dont l'attraction est plus forte. » (III, 2.103.)
159. Hamlet: « Madame, puis-je me reposer sur vos genoux ? » (111, 2,105.)
160. Doigts-de-mort. (IV, 7.172.)
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il s'agit est l'orchis mascula. Il s'agit de quelque chose qui a un rapport quel¬conque avec la mandragore qui fait que ceci a quelque rapport avec l'élément phallique. J'ai cherché ceci dans le New English Dictionnary, mais j'ai été très déçu car encore que ceci soit cité en référence au terme finger, il n'y a aucune allusion à ce à quoi Shakespeare fait allusion par cette appellation.
Troisième temps qui est celui où je vous ai déjà plusieurs fois amenés et où je vais une fois de plus vous quitter, le temps de la scène du cimetière. C'est à savoir le lien en valeur entre quelque chose qui se pose comme une réintégration de a et la possibilité enfin pour Hamlet de boucler la boucle, c'est-à-dire enfin de se précipiter vers son destin.
Ce troisième temps, pour autant qu'entièrement gratuit, absolument capital, car toute la scène du cimetière est faite pour qu'elle se produise, cette chose que Shakespeare n'a trouvé nulle part ailleurs, cette sorte de bataille furieuse au fond d'une tombe sur laquelle j'ai déjà insisté; cette désignation comme d'une pointe de la fonction de l'objet comme n'étant ici reconquis qu'au prix du deuil et de la mort, c'est là-dessus que je pense qu'enfin je pourrai achever la prochaine fois.

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Leçon 18 22 avril 1959


Hamlet, nous l'avons dit, ne peut supporter le rendez-vous. Le rendez-vous est toujours trop tôt pour lui, et il le retarde. Cet élément de la procrasti¬nation ne peut pas, d'aucune façon (encore que certains auteurs, dans une litté¬rature que j'ai de plus en plus, au cours de cette étude, approfondie...) être écarté, la procrastination reste une des dimensions essentielles de la tragédie d'Hamlet.
Quand il agit, par contre, c'est toujours avec précipitation. Il agit quand tout d'un coup, il semble qu'une occasion s'offre, quand je ne sais quel appel de l'évé¬nement au-delà de lui-même, de sa résolution, de sa décision, semble lui offrir je ne sais quelle ouverture ambiguë qui est proprement pour nous, analystes, ce qui a introduit dans la dimension de l'accomplissement cette perspective que nous appelons la fuite.
Rien n'est plus net que ce moment où il se précipite sur ce quelque chose qui remue derrière la tapisserie, où il tue Polonius. En d'autres moments aussi, la façon quasi mystérieuse - je dirai presque en état second, quand la nuit il se réveille sur ce bateau dans la tempête - dont il va vérifier les messages, rompre les sceaux du message dont Guildenstern et Rosencrantz sont porteurs, et la façon aussi quasi automatique dont il substitue un message à un autre, refait grâce à sa bague le sceau royal, et va rencontrer aussi cette prodigieuse occasion de l'enlèvement par les pirates pour fausser compagnie à ses gardiens qui iront sans s'en douter vers leur propre exécution.
Nous avons là quelque chose d'une vraie phénoménologie, puisqu'il faut
appeler les choses par leur nom, dont nous savons tout l'accent facilement - 335 -

reconnaissable, presque familier, de notre expérience, comme aussi bien à nos conceptions, dans la relation avec la vie du névrosé.
C'est ce que la dernière fois j'ai essayé de vous faire sentir au-delà de ces caractéristiques si sensibles, dans cette référence Structurale qui parcourt toute la pièce: Hamlet est toujours à l'heure de l'Autre. Bien sûr ce n'est là qu'un mirage, car l'heure de l'Autre - et c'est aussi ce que je vous ai expliqué lorsque j'ai appelé la réponse dernière dans ce signifiant de l'Autre barré: il n'y a pas vous ai-je dit d'Autre de l'Autre. Il n'y a pas dans le signifiant lui-même de garant de la dimension de vérité instaurée par le signifiant. Il n'y a que la sienne, d'heure, et il n'y a aussi qu'une seule heure, c'est l'heure de sa perte. Et toute la tragédie d'Hamlet est de nous montrer le cheminement implacable d'Hamlet vers cette heure.
Ce qui spécifie sa destinée, ce qui en fait la valeur hautement problématique, qu'est-ce donc ? Car ce rendez-vous avec l'heure de sa perte, n'est pas seulement le sort commun qui est significatif pour toute destinée humaine. La fatalité d'Hamlet a un signe particulier car elle n'aurait pas pour nous autrement cette valeur éminente. C'est là donc que nous en sommes. C'est là que nous en étions à la fin de notre discours la dernière fois.
Qu'est-ce qui manque à Hamlet ? Et jusqu'à quel point le dessein de la tra¬gédie d'Hamlet telle que Shakespeare nous l'a composée, nous permet-il une articulation, un repérage de ce manque qui va au-delà des approximations dont toujours nous nous contentons et qui aussi bien, pour ce que nous nous conten¬tions qu'elles soient approximatives, font aussi le flou, pas seulement de notre langage, de notre conduite, de nos suggestions - il faut le dire - à l'endroit du patient.
Commençons tout de même par cette approximation dont il s'agit. On peut le dire, ce qui manque c'est à tout instant, chez Hamlet, ce que nous pourrions appeler d'un langage communicatif, dans le langage de tous les jours, cette sorte de fixation d'un but, d'un objet dans son action qui comporte toujours quelque part de ce qu'on appelle arbitraire.
Hamlet, nous l'avons vu, nous avons même commencé d'explorer pourquoi, est quelqu'un comme le disent les bonnes femmes, qui ne sait pas ce qu'il veut. Et en quelque sorte cette première dimension est par lui, dans le discours que lui fait tenir Shakespeare, présentifiée. Elle est présentifiée à un certain tournant qui est bien significatif d'ailleurs. C'est le tournant de son éclipse dans sa tragédie. je veux dire pendant le court moment où il ne va pas être là, où il va faire ce cir¬cuit marin duquel il va revenir excessivement vite, à peine sorti du port, où il va -336-

faire ce voyage vers l'Angleterre sur les ordres du roi, toujours obéissant. Il croise les troupes de Fortinbras qui est là dans l'arrière-plan de la tragédie, évo¬qué dès le début, et qui à la fin vient faire le ménage sur la scène, ramasser les morts, remettre en ordre les dégâts. Et voici comment notre Hamlet parle de ce Fortinbras. Il est frappé de voir ces troupes vaillantes qui vont conquérir quelques arpents de Pologne au nom d'un prétexte guerrier plus ou moins futile qui est celui d'une occasion de retour sur lui-même.
« [...] La moindre occasion m'accuse, Elle éperonne ma vengeance qui s'engourdit! Qu'est-ce qu'un homme Si son bonheur Suprême, si l'emploi de son temps est seulement manger et dormir? Une bête sans plus. Celui qui mit en nous cet œil de la raison... » En anglais, c'est « Sure, he that made us with such large discourse, Looking before and after, gave us not That capability and god¬like reason To fust in us unused. » Ce que le traducteur transcrit par « la raison, (c'est le grand discours, le discours fondamental, ce que j'appellerai ici le dis¬cours concret) qui nous fait voir devant et derrière, et nous donne cette capacité, (ici le mot raison vient à sa place) ne nous a sûrement pas fait ce don divin pour que faute d'emploi il moisisse en nous. Or, dit Hamlet, soit oubli bestial, bestial oblivion (c'est un des mots clefs de la dimension de son être dans la tragédie), soit lâche scrupule, craven scruple, qui trop minutieux envisage l'issue, - pen¬sée qui, mise en quatre a un quart de sagesse contre trois quart de lâcheté - je vis disant, je ne sais trop pourquoi, "cette chose est à faire", "This thing's to do", quand j'ai mieux de la faire et le puis, Sith I have cause, and will, and strength, and means, To do't. Quand j'ai la raison, la cause, la volonté, la force et les moyens de la faire. Des exemples gros comme le monde m'y convient, comme ces grosses et onéreuses armées conduites par un tendre et délicat prince, dont l'esprit, au souffle d'une ambition divine, nargue le dénouement invisible, expo¬sant sa faiblesse débile et mortelle aux audaces de la fortune, du danger et de la mort, even for an egg-shell, pour une coquille vide. Être grand, sans conteste ce n'est point de s'émouvoir sans grand sujet, c'est de trouver ce grand sujet dans un fétu quand l'honneur est en jeu. Rightly to be great Is not to sur without great argument, But greatly to find quarrel in a straw When honour's at the stake. Que suis-je moi si mon père tué et ma mère salie, deux motifs, ma raison et mon sang laissent tout sommeiller, quand je vois à ma honte le trépas imminent de plus de vingt mille hommes qui pour un fantôme de gloire vont au tombeau ainsi qu'au lit, en combattant pour un lopin sur lequel ne peut lutter leur nombre, dont la capacité comme tombe ne peut tenir les morts, Which is not tomb enough and continent To hide the slain ? Et que dorénavant mes pensées soient de sang ou
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qu'elles ne soient dignes de rien. O, from this time forth, My thoughts be bloody, or be nothing worth 161 !
Telle est la méditation d'Hamlet sur ce que j'appellerais l'objet de l'action humaine, cet objet qui ici, laisse la porte ouverte à ce que j'appellerai toutes les particularisations auxquelles nous nous arrêtons. Nous appellerons cela l'obla¬tivité: verser son sang pour une noble cause, l'honneur. L'honneur est aussi désigné: être engagé par sa parole. Nous appellerons cela le don. En tant qu'ana¬lystes effectivement, nous ne pouvons pas ne pas rencontrer ces déterminations concrètes, ne pas être saisis de leur poids, qu'il soit de chair ou d'engagement.
Ce que j'essaye de vous montrer ici, c'est quelque chose qui de tout cela n'est pas seulement la forme commune, le plus petit commun dénominateur. Il ne s'agit pas seulement d'une position, d'une articulation qui pourrait se caractéri¬ser comme un formalisme. Quand) e vous écris la formule $  a mise au terme de cette question que le sujet pose dans l'Autre qui, s'adressant à lui, s'appelle le "Que veux-tu ?", cette question qui est le Che vuoi ? où le sujet est à la recherche de son dernier mot, et qui n'a aucune chance, hors de l'exploration de la chaîne inconsciente en tant qu'elle parcourt le circuit de la chaîne signifiante supérieure, mais qui n'est (hors conditions spéciales que nous appelons analytiques) rien qui

161. Hamlet : « Comme toutes les circonstances s'élèvent contre moi, et réveillent ma ven¬geance assoupie! Qu'est-ce que l'homme, si son bien suprême et tout le marché de son temps se réduisent à manger et dormir? Une brute, rien de plus. Sûrement celui qui nous a formés avec cette vaste raison qui peut voir dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas donné cette intelli-gence et cette divine faculté pour qu'elle reste en nous oisive et sans emploi. Maintenant, soit par un oubli stupide semblable à celui de la brute, soit par une délicatesse scrupuleuse qui craint de trop approfondir l'événement (et dans ce scrupule, pour un quart de sagesse, il y a trois quarts de lâcheté) je ne sais pas pourquoi je vis encore, pour toujours dire, j'ai cette chose à faire, des exemples plein l'univers. Le globe est couvert d'exemples qui m'exhortent: témoin la masse énorme de cette armée nombreuse conduite par un prince jeune et délicat dont l'âme, stimulée par une divine ambition, affronte l'événement invisible; exposant une vie mortelle et incertaine à tous les hasards, à la mort et aux dangers les plus terribles, pour une poignée de terre. Ce n'est pas être vraiment grand que de ne jamais agir sans un grand motif: c'est de trouver avec noblesse une sujet de querelle dans un atome quand il s'agit de l'honneur. Comment resté-je immobile, ici, moi qui ai un père assassiné, une mère souillée; ... autant d'aiguillons qui pressent mon courage et ma raison; et comment les laissé-je tous s'engourdir dans un lâche sommeil ? Tandis qu'à ma honte je vois la mort prochaine de vingt milliers d'hommes, qui, pour une chimère, pour une vaine renommée, vont à leurs tombeaux comme à leurs lits; combattent pour un projet dont la multitude ne peut juger la cause; pour un terrain qui n'est pas même une tombe assez vaste pour cacher les morts! Oh, que désormais donc mes pensées soient sanguinaires ou nulles! » (IV, 4, 32-66.)
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ne soit effectivement ouvert à l'investigation; hors ce secours de la chaîne inconsciente en tant qu'elle a été, par l'analyste, par l'expérience freudienne découverte. Ce à quoi nous avons affaire, c'est ce quelque chose à quoi peut s'accorder, dans un court circuit imaginaire, dans le rapport à mi-chemin de ce circuit du désir avec ce qui est en face, à savoir le fantasme et la structure du fan¬tasme - sa structure générale, c'est ce que j'exprime - à savoir un certain rap¬port du sujet au signifiant, c'est ce qui est exprimé par le $, c'est le sujet en tant qu'il est affecté irréductiblement par le signifiant, avec toutes les conséquences que ceci comporte, dans un certain rapport spécifique avec une conjoncture ima¬ginaire dans son essence, a, non pas l'objet du désir, mais l'objet dans le désir.
C'est de cette fonction de l'objet dans le désir qu'il s'agit d'approcher, c'est pour autant que la tragédie d'Hamlet nous permet de l'approcher, de l'articuler d'une façon exemplaire que nous nous penchons avec cet intérêt insistant sur la structure de l'œuvre de Shakespeare.
Approchons plus près. $  a comme tel signifie ceci: c'est en tant que le sujet est privé de quelque chose de lui-même qui a pris valeur du signifiant même de son aliénation, (ce quelque chose c'est le phallus); c'est en tant donc que le sujet est privé de quelque chose qui tient à sa vie même, parce que ceci a pris valeur de ce qui le rattache au signifiant; c'est en tant qu'il est dans cette position qu'un objet particulier devient objet de désir.
Être objet de désir est quelque chose d'essentiellement différent d'être l'objet d'aucun besoin. C'est de cette subsistance de l'objet comme tel, de l'objet dans le désir, dans le temps, qu'il vient prendre sa place de ce qui, au sujet, reste de par sa nature masqué. Ce sacrifice de lui-même, cette livre de chair engagée dans son rapport au signifiant, c'est parce que quelque chose vient prendre la place de ça, que ce quelque chose devient objet dans le désir.
Et ceci qui est si profondément énigmatique d'être dans son fond une rela¬tion au caché, à l'occulté, c'est parce qu'il en est ainsi, c'est parce que - si vous me permettez une formule qui est de celles qui viennent sous ma plume dans mes notes et qui me revient là, mais n'en faites pas une formule doctrinale, prenez-¬là tout au plus pour une image - c'est en tant que la vie humaine pourrait se définir comme un calcul dont le zéro serait irrationnel. Cette formule n'est qu'une métaphore mathématique et il faut donner ici à l'irrationnel son sens mathématique. je ne fais pas ici allusion à je ne sais quel affectif insondable, mais à quelque chose qui se manifeste à l'intérieur même des mathématiques sous la forme équivalente de ce qu'on appelle un nombre imaginaire qui est -1. Car il y a quelque chose qui ne saurait correspondre à quoi que ce soit d'intuitivable, - 339 -

et qui pourtant veut être gardé avec sa pleine fonction. C'est ce rapport, dis-je, de l'objet avec cet élément caché du support vivant, du sujet, pour autant que prenant fonction de signifiant il ne peut pas être subjectivité comme tel.
C'est parce qu'il en est ainsi que cette structure, de la même façon, dans le même rapport où nous sommes avec la -1, - qui est quelque chose qui en soi ne sau¬rait correspondre à rien de réel au sens aussi mathématique du terme - c'est juste¬ment aussi à cause de cela que nous ne pouvons saisir la véritable fonction de l'objet qu'en faisant le tour d'une série de ses relations possibles avec le $, c'est-à-dire avec le S qui, au point précis où le a prend le maximum de sa valeur, ne peut être qu'oc¬culté. Et c'est justement ce tour des fonctions de l'objet, ce serait beaucoup de dire que la tragédie d'Hamlet nous fait fermer, mais assurément en tout cas elle nous permet d'aller beaucoup plus loin que l'on n'est jamais allé par aucune voie.
Partons de la fin, du point de rencontre, de l'heure du rendez-vous, de cet acte où, en fin de compte, vous devez bien vous rendre compte que l'acte terminal, celui où enfin il jette, pour prix de son action accomplie, tout le poids de sa vie, cet acte mérite d'être appelé acte qu'il active et qu'il subit. Il y a bien tout autour de cet acte un côté d'hallali. Au moment où son geste s'accomplit, il est aussi bien le cerf forcé de Diane. Il est celui autour duquel se resserre le complot ourdi, ()e ne sais pas si vous vous en rendez compte) avec un cynisme et une méchan-ceté incroyable, entre Claudius et Laërte, quelles que puissent être les raisons de l'un et de l'autre, probablement y étant impliquée aussi cette sorte de tarentule, le courtisan ridicule qui est venu lui proposer le tournoi où se cache le complot.
Telle est la structure. Elle est des plus claires. Le tournoi qui lui est proposé le met en position de champion d'un autre. J'ai déjà insisté là-dessus. Il est le tenant du pari, de la gageure de son oncle et beau-père, Claudius. Il se passe quelque chose sur quoi j'ai insisté déjà la dernière fois, c'est à savoir pour des enjeux, des objets a qui se caractérisent là avec tout leur éclat, à savoir que comme tous les objets et tous les enjeux, ils sont essentiellement d'abord dans le monde du désir humain caractérisés par ce que la tradition religieuse, dans des représentations exemplaires, nous apprend à nommer une vannas, une sorte de tapisserie au petit point. C'est l'accumulation de tous les objets de prix qui sont là et mis dans une balance en face de la mort.
Il a gagé avec Laërte six chevaux de Barbarie 162 contre lesquels il a mis en ba¬lance six rapières et des poignards français, à savoir tout un attirail de duelliste,

162. Osrik: « Seigneur, le roi a gagé contre lui six chevaux barbes, et contre eux, Laërte a déposé six épées et six poignards de France avec leurs garnitures, ceinturons, pendants et le reste; trois de ces équipages font en vérité plaisir à voir. » (V, 2.141.)
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avec tout ce qui en dépend, comme ce qui sert à les pendre, leurs fourreaux, je pense. Et, particulièrement, il y en a trois qui ont ce que le texte appelle des car¬riages. Ce mot carriage 163 est une forme particulièrement précieuse d'exprimer une sorte de boucle dans laquelle doit pendre l'épée. C'est un mot de collec¬tionneur qui fait ambiguïté avec l'affût du canon, de sorte qu'il s'établit tout un dialogue entre Hamlet et celui qui vient lui rapporter les conditions du tournoi. Pendant un assez long dialogue tout est fait pour faire miroiter devant vos yeux la qualité, le nombre, la panoplie de ces objets, donnant tout son accent à cette sorte d'épreuve dont je vous ai dit le caractère paradoxal, voire absurde, ce tour¬noi qui vient se proposer à Hamlet.
Et pourtant Hamlet semble une fois de plus tendre le cou, comme si rien en somme ne pouvait en lui s'opposer à une sorte de disponibilité fondamentale. Sa réponse est là tout à fait significative. « Monsieur, je vais me tenir dans cette salle n'en déplaise à sa Majesté, c'est mon heure de délassement; qu'on apporte les fleurets, au bon vouloir du gentilhomme, et si le roi persiste dans sa décision, je le ferai gagner si je peux; sinon, je ne gagnerai rien que ma courte honte et les bottes reçues 164. »
Voilà donc quelque chose qui, dans l'acte terminal, nous montre la structure même du fantasme. Au moment où il est à la pointe de sa résolution, enfin! comme toujours à la veille de sa résolution, le voilà qui se loue littéralement à un autre et encore pour rien, de la façon la plus gratuite, cet autre étant justement son ennemi et celui qu'il doit abattre. Et ceci, il le met en balance avec les choses du monde, premièrement qui l'intéressent le moins, à savoir que ce n'est pas à ce moment-là tous ces objets de collection qui sont sa préoccupation majeure, mais qu'il va s'efforcer de gagner pour un autre.
Sans doute à l'étage au-dessous il y a quelque chose dont les autres pensent que c'est avec cela qu'on va le captiver, et à quoi bien entendu il n'est pas tout à fait étranger, non pas comme les autres le pensent, mais quand même sur le même plan où les autres le situent, à Savoir qu'il est intéressé d'honneur, c'est¬-à-dire à un niveau de ce que Hegel appelle « la lutte de pur prestige », intéressé d'honneur dans ce qui va l'opposer à un rival d'autre part admiré.

163. Carriage : l'affût.
164. Hamlet: « Seigneur, je vais continuer de me promener dans cette salle. Si sa Majesté le permet. J'y respirais l'air comme c'est ma coutume à cette heure du jour. Qu'on apporte ici les fleurets! et si le gentilhomme tient son défi et que le roi persiste en son dessein, je gagnerai pour lui la gageure si je puis; sinon je ne gagnerai que de la honte et de cruelles bottes. » (V, 2. 164.)
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Et nous ne pouvons pas ne pas nous arrêter un instant à la sûreté de cette connection mise là, poussée en avant par Shakespeare. Vous y reconnaissez quelque chose qui est ancien dans notre discours, dans notre dialogue, à savoir le stade du miroir. Que Laërte à ce niveau soit son semblable, c'est ce qui est expressément articulé dans le texte. C'est articulé d'une façon indirecte, je veux dire à l'intérieur d'une parodie. C'est quand il répond à ce courtisan trop borné, qui s'appelle Osric, et qui vient lui proposer le duel, lui parler de son adversaire en commençant à faire jouer devant ses yeux la qualité éminente de celui auquel il aura à montrer son mérite. Il lui coupe la parole en faisant encore mieux que lui. « Sir, his definement suffers no perdition in you, Monsieur, sa représentation ne souffre point en vous de défaillance; si, comme je le sais, diviser ses mérites pour en faire l'inventaire doit dépasser l'arithmétique de la mémoire, et cepen-dant ne saurait le désemparer, si merveilleusement grande est la rapidité de ses voiles 165. » C'est un discours extrêmement précieux qu'il poursuit, très alambi¬qué, qui parodie en quelque sorte le style de son interlocuteur, et par lequel il conclut: «I take him to be a soul of great article, je tiens que son âme est une âme d'assez grand prix, et qu'en lui est infuse une telle rareté et un tel prix que pour faire de lui prononciation véritable, son semblable ne peut être que son miroir, et qui d'autre pourrait tracer son portrait sinon à être sa propre ombre et rien de plus 166. »
Bref, la référence à l'image de l'autre comme étant ce qui ne peut qu'absorber complètement celui qui le contemple, est là à propos des mérites de Laërte cer¬tainement présentée, gonflée d'une manière très gongorique, le concetti est quelque chose qui a tout son prix à ce moment-là. D'autant plus que, comme vous allez le voir, c'est dans cette attitude qu'Hamlet va aborder Laërte avant le duel. C'est sur ce pied qu'il l'aborde et qu'il n'en devient que plus significatif qu'à ce paroxysme de l'absorption imaginaire formellement articulée comme une relation spéculaire, une réaction en miroir, ce soit là qu'est situé par le dra¬maturge également le point manifeste de l'agressivité.
Celui qu'on admire le plus est celui qu'on combat. Celui qui est l'Idéal du moi, c'est aussi celui que, selon la formule hégélienne de l'impossibilité des coexistences, on doit tuer. Ceci Hamlet ne le fait que sur un plan que nous pou¬vons appeler désintéressé, sur le plan du tournoi. Il s'y engage d'une façon qu'on peut qualifier de formelle, voire de fictive. C'est à son insu qu'il entre en réalité tout de même dans le jeu le plus sérieux.

165. Hamlet (V, 2,110).
166. Hamlet, V, 2,113.
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Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il n'y est pas entré, disons avec son phallus. Cela veut dire que ce qui se présente pour lui dans cette rela¬tion agressive est un leurre, est un mirage, que c'est malgré lui qu'il va y [perdre] la vie, que c'est à son insu qu'il va, précisément à ce moment, à la fois à la ren¬contre de l'accomplissement de son acte et de sa propre mort qui va, à peu d'ins¬tant près, coïncider avec lui.
Il n'y est point entré avec son phallus, c'est une façon d'exprimer ce que nous sommes en train de chercher, à savoir où est le manque, où est la particularité de cette position du sujet Hamlet dans le drame. Il y est entré tout de même, car si les fleurets sont mouchetés, ce n'est que dans son leurre. En réalité, il y en a au moins un qui n'est pas moucheté qui, au moment de la distribution des épées, est déjà à l'avance soigneusement marqué pour être donné à Laërte. Celui-là est une pointe véritable et en plus c'est une pointe, envenomed 167, empoisonnée.
Ce qui est frappant, c'est qu'ici le sans-gêne du scénariste rejoint ce qu'on peut appeler la formidable intuition du dramaturge. je veux dire qu'il ne se donne pas tellement de peine pour nous expliquer que cette arme empoisonnée va passer dans la bagarre (Dieu sait comment! cela doit être une des difficultés du jeu de scène) de la main d'un des adversaires dans la main de l'autre. Vous savez que c'est dans une espèce de corps à corps où ils se mêlent, après que Laërte ait porté le coup de pointe dont Hamlet ne peut pas guérir et dont il doit périr. En quelques instants il se trouve que cette même pointe est dans la main d'Hamlet. Personne ne se donne de mal pour expliquer un si étonnant incident de séance. Personne n'a d'ailleurs à se donner le moindre mal, car ce dont il s'agit c'est bien de cela, c'est-à-dire de montrer qu'ici l'instrument de la mort, dans l'occasion l'instrument le plus voilé du drame, ce qu'Hamlet ne peut recevoir que de l'autre, l'instrument qui fait mourir est quelque chose qui est ailleurs que dans ce qui est là matériellement représentable.
Ici on ne peut pas ne pas être frappé de quelque chose qui littéralement se trouve dans le texte. Il est clair que ce que je suis en train de vous dire, c'est qu'au-delà de cette parade du tournoi, de la rivalité avec celui qui est son sem¬blable, en plus beau, le moi-même qu'il peut aimer, au-delà se joue le drame de l'accomplissement du désir d'Hamlet, au-delà le phallus est là.
Et en fin de compte, c'est dans cette rencontre avec l'autre qu'Hamlet va enfin s'identifier avec le signifiant fatal. Eh bien, chose très curieuse, c'est dans le texte. On parle des fleurets, des foils, au moment de les distribuer: « Give them the

167. Hamlet (V, 2, 310).
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foils, young Osric, donne-leur les fleurets. Cousin Hamlet, you know the wager, vous connaissez la gageure 168 ? » Et plus haut Hamlet dit: « Give us the foils 169. » Entre ces deux termes où il est question des fleurets, Hamlet fait un jeu de mots, « I'll be your foil, Laërte. In mine ignorance Your skill shall, like a star i' th' dar¬kest night, Stick fiery off indeed 170. » Ce que l'on a traduit en français comme on a pu: « Laërte, mon fleuret ne sera que fleurette auprès du vôtre. » Foil veut dire "fleuret" dans le contexte. Ici foil ne peut pas avoir ce sens, et il a un sens parfaitement repérable, c'est un sens parfaitement attesté à l'époque, il est même assez fréquemment employé. C'est le sens où foil, qui est le même mot que le mot français "feuille" en ancien français, est utilisé sous une forme pré¬cieuse pour désigner la feuille dans laquelle quelque chose de précieux est porté, c'est-à-dire "un écrin". Ici il est utilisé pour dire: « je ne vais être ici que pour mettre en valeur votre éclat d'étoile dans la noirceur du ciel en combattant avec vous. »
D'ailleurs ce sont les conditions mêmes dans lesquelles le duel a été engagé, à savoir qu'Hamlet n'a aucune chance de gagner, qu'il aura suffisamment gagné si l'autre ne lui gagne que trois pointes sur douze. Le pari est engagé à neuf contre douze, c'est-à-dire qu'on donne un handicap à Hamlet.
je dirai que dans ce jeu de mot sur foil nous trouvons légitimement ceci qui est inclus dans les dessous du calembour, je veux dire que c'est une des fonctions d'Hamlet de faire tout le temps des jeux de mots, des calembours, des doubles sens, de jouer sur l'équivoque. Ce jeu de mots n'est pas là par hasard. Quand il lui dit, je serai votre écrin, il emploie le même mot qui fait jeu de mots avec ce qui est en jeu à ce moment-là, à savoir la distribution des épées. Et très précisément dans le calembour d'Hamlet, il y a en fin de compte cette identification du sujet au phal¬lus mortel pour autant qu'il est là présent. Il lui dit, je serai votre écrin pour faire miroiter votre mérite, mais ce qui va venir dans un instant, c'est bel et bien l'épée de Laërte, pour autant que cette épée est celle qui l'a blessé lui, Hamlet, à mort, mais est également la même qu'il va se trouver avoir dans la main pour achever son parcours et tuer en même temps, et son adversaire, et celui qui est l'objet dernier de sa mission, à savoir le roi qu'il doit faire périr immédiatement après. 168. Hamlet, V, 2, 245. (C'est le roi qui parle.)

169. Hamlet, V, 2, 238.
170.Hamlet, V, 2, 240. « Laërte, je ne servirai qu'à vous faire briller: votre adresse, en contraste avec mon ignorance, éclatera comme une étoile étincelante sur le voile sombre de la nuit. »
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Cette référence verbale, ce jeu de signifiant n'est certainement pas là par hasard. Il est légitime de le faire entrer en jeu, cela n'est pas en effet un accident dans le texte. Une des dimensions dans lesquelles se présente Hamlet et sa tex¬ture, est en effet celle-ci à travers tout le texte de Shakespeare, et ceci à soi tout seul mériterait un développement.
Vous voyez comme y jouant un rôle essentiel, ces personnages divers qu'on appelle les clowns, qu'on appelle les fous de la Cour qui sont à proprement par¬ler ceux qui, ayant leur franc-parler, peuvent se permettre de dévoiler les motifs les plus cachés, les traits de caractère des personnes que la politesse interdit d'aborder franchement. C'est quelque chose qui n'est pas simplement cynisme et jeu plus ou moins injurieux du discours, c'est essentiellement par la voie de l'équivoque, de la métaphore, du jeu de mots, d'un certain usage du concetti, d'un parler précieux, de ces substitutions de signifiants sur lesquels ici j'insiste quant à leur fonction essentielle; ils donnent à tout le théâtre de Shakespeare un style, une couleur, qui est absolument caractéristique de son style et qui en crée essentiellement la dimension psychologique.
Le fait qu'Hamlet soit un personnage angoissant plus qu'un autre ne doit pas nous dissimuler que la tragédie d'Hamlet c'est la tragédie qui, par un certain côté, au pied de la lettre, porte ce fou, ce clown, ce faiseur de mots au rang du zéro. Si par quelque raison on devait ôter cette dimension d'Hamlet de la pièce de Shakespeare, plus des quatre-cinquième de la pièce disparaîtrait comme l'a remarqué quelqu'un.
Une des dimensions où s'accomplit la tension d'Hamlet, c'est cette per¬pétuelle équivoque, celle qui nous est en quelque sorte dissimulée par le côté, si je puis dire, masqué de l'affaire. Je veux dire, ce qui se joue entre Claudius, le tyran, l'usurpateur et le meurtrier Hamlet, c'est à savoir le démasquage des intentions d'Hamlet, à savoir pourquoi il fait le fou. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est la façon dont il fait le fou, cette façon qui donne à son discours cet aspect quasi maniaque, cette façon d'attraper au vol les idées, les occasions d'équivoque, les occasions de faire briller un instant devant ses adversaires cette sorte d'éclair de sens. Il y a là-dessus dans la pièce, des textes où ils se mettent eux-mêmes à construire, voire à affabuler. Cela les frappe non pas comme quelque chose de discordant, mais comme quelque chose d'étrange par leur tour de spéciale pertinence. C'est dans ce jeu qui n'est pas seulement un jeu de dissi¬mulation, mais un jeu d'esprit, un jeu qui s'établit au niveau des signifiants, dans la dimension des sens, que Se tient ce qu'on peut appeler l'esprit même de la pièce.
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C'est à l'intérieur de cette disposition ambiguë qui fait de tous les propos d'Hamlet, et du même coup de la réaction de ceux qui l'entourent, un problème où le spectateur lui-même, l'auditeur, s'égare et s'interroge sans cesse, c'est là qu'il faut situer la base, le plan sur lequel la pièce d'Hamlet prend sa portée; et je ne le rappelle ici que pour vous indiquer qu'il n'y a rien d'arbitraire, ni d'excessif à donner tout son poids à ce dernier petit jeu de mots sur le foil.
Voici donc la caractéristique de la constellation dans laquelle s'établit l'acte dernier, le duel entre Hamlet et celui qui est ici une sorte de semblable ou de double plus beau que lui-même. Nous avons insisté sur cet élément qui est en quelque sorte au niveau inférieur de notre schéma i (a), qui est ce qui se trouve pour Hamlet un instant remodelé, que lui - pour qui plus aucun homme ni femme n'est autre chose qu'une ombre inconsistante et putride - trouve ici un rival à sa taille. Disons-le, ce semblable remodelé, celui qui va lui permettre au moins pour un instant de soutenir en sa présence la gageure humaine d'être lui aussi un homme, ce n'est là, ce remodelage, qu'une conséquence, ce n'est pas un départ. je veux dire que c'est la conséquence de ce qui se manifeste dans la situa¬tion, à savoir la position du sujet en présence de l'autre comme objet du désir, la présence immanente du phallus qui ne peut ici apparaître dans sa fonction for¬melle qu'avec la disparition du sujet lui-même. Qu'est-ce qui rend possible le fait que le sujet lui-même succombe avant même que de le prendre en main pour devenir lui-même le meurtrier ?
Nous revenons une fois de plus à notre carrefour. Ce carrefour si singulier dont j'ai parlé, dont j'ai marqué dans Hamlet le caractère essentiel, à savoir ce qui se passe dans le cimetière, à savoir quelque chose qui devrait bien intéresser un de nos collègues qui se trouve dans son oeuvre avoir traité éminemment à la fois et de la jalousie et du deuil 171. C'est quelque chose qui est un des points les plus saillants de cette tragédie: la jalousie du deuil.
Car je vous prie de vous reporter à la scène qui termine l'acte du cimetière, celui sur lequel je vous ai ramené par trois fois au cours de mon exposé. C'est à savoir ceci d'absolument caractéristique: c'est qu'Hamlet ne peut pas supporter la parade ou l'ostentation, et qu'il articule comme tel ce qu'il y a d'insupportable dans l'attitude de Laërte au moment de l'enterrement de sa sueur. Cette ostenta¬tion du deuil chez son partenaire, c'est par cela même qu'il se trouve arraché à lui-même, bouleversé, secoué dans ses fondements au point de ne pouvoir, comme tel, le tolérer.

171. LAGACHE D., « Deuil pathologique » (1956) in La Psychanalyse n°2, repris dans Oeuvres, vol. IV, Paris, PUF.
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Et la première rivalité, celle-là beaucoup plus authentique- car si c'est avec tout l'apparat de la courtoisie et avec un fleuret moucheté qu'Hamlet aborde le duel, c'est à la gorge de Laërte qu'il saute dans le trou où l'on vient de descendre le corps d'Ophélie, pour lui dire: « Montre-moi ce que tu sauras faire. Pleureras-¬tu, te battras-tu, jeûneras-tu ? [...] Moi je le ferai. Es-tu venu séant pour geindre, me narguer en sautant dans sa tombe ? Fais-toi enterrer vif avec elle, moi aussi je le ferai. Et si tu jases des montagnes, qu'on jette sur nous des millions d'arpents, tant qu'auprès de ce tertre qui roussira son sommet à la zone de feu, Ossa paraisse une verrue! Et si tu brailles, je vociférerai 172. »
Et là-dessus tout le monde se scandalise, se répand pour séparer ces frères ennemis en train de s'étouffer. Et Hamlet tient encore ces propos en parlant à son partenaire: « Et Monsieur, qui vous fait en user de la sorte avec moi ? Moi je vous ai toujours aimé. Il n'importe. Hercule a beau faire ce qu'il pourra, le chat miaulera, et le chien aura toujours son jour 173. » Ce qui est d'ailleurs un élément proverbial qui, ici, me semble prendre toute sa valeur de certains rapproche¬ments que certains d'entre vous peuvent faire, mais je ne peux pas m'arrêter. L'essentiel est que lorsqu'il s'entretiendra avec Horatio il lui expliquera: « Je n'ai pu supporter de voir cette sorte d'étalage de Son deuil 174. » Nous voici portés au coeur de quelque chose qui va nous ouvrir toute une problématique.
Quel rapport y-a-t-il entre ce que nous avons apporté sous la forme $  a, concernant la constitution de l'objet dans le désir, et le deuil ? Observons ceci, abordons par ses caractéristiques les plus manifestes qui peuvent paraître aussi les plus éloignées du centre que nous cherchons ici, ce qui se présente à nous.
Hamlet s'est conduit avec Ophélie d'une façon plus que méprisable et cruelle. J'ai insisté sur le caractère d'agression dévalorisant, d'humiliation sans cesse imposée à cette personne qui est devenue soudain le symbole même du rejet

172. Hamlet: « Veux-tu pleurer ? Veux-tu combattre ? Veux-tu te laisser périr de faim ? Veux-¬tu te déchirer de tes mains ? Veux-tu boire du fiel ou avaler un serpent ? Je veux le faire aussi, moi. - N'es-tu venu ici que pour te répandre en gémissements ? pour me braver en te précipi¬tant dans sa fosse ?-veux-tu être enseveli vivant avec elle ? Je le veux aussi-Tu parles de mon¬tagnes de poussière ? Eh bien! qu'on en entasse sur nous des millions d'arpents jusqu'à ce que notre tombe s'élève, comme une masse énorme jusqu'à nues. Si tu éclates en transports force¬nés, ma rage égalera la tienne. » (V, 1, 263.)
173. Hamlet: « Entendez-vous ? Quelle est votre raison pour me traiter ainsi ? Je vous ai tou-jours aimé; mais n'importe. - Que Hercule déploie lui-même toutes ses forces: chacun aura son tour. » (V,1, 276.)
174.Hamlet: «Mais je me suis cru bravé par l'ostentation de sa douleur; et c'est là ce qui a fait monter ma colère à cet excès. » (V, 2, 78.)
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comme tel de son désir. Nous ne pouvons pas manquer d'être frappés de quelque chose qui complète pour nous une fois de plus, sous une autre forme, dans un autre trait, la structure pour Hamlet. C'est que soudain, cet objet va reprendre pour lui sa présence, sa valeur. Il déclare: « J'aimais Ophélie, et trente-six mille frères avec tout ce qu'ils ont d'amour n'arriveraient point à la somme du mien. Que feras-tu pour elle 175 ? »
C'est dans ces termes que commence le défi adressé à Laërte. C'est en quelque sorte dans la mesure où l'objet de son désir est devenu un objet impossible qu'il redevient pour lui l'objet de Son désir. Une fois de plus nous croyons nous trou¬ver là à un détour familier, à savoir une des caractéristiques du désir de l'obses¬sionnel. Ne nous arrêtons pas trop vite à ces apparences trop évidentes. L'obsessionnel, ce n'est pas tellement que l'objet de son désir soit impossible qui le caractérise, si tant est que de par la structure même des fondements du désir, il y a toujours cette note d'impossibilité dans l'objet du désir. Ce qui le caracté¬rise, cela n'est donc pas que l'objet de son désir soit impossible, car il ne serait là, et par ce trait il n'est là qu'une des formes spécialement manifestes d'un aspect du désir humain, c'est que l'obsessionnel met l'accent sur la rencontre avec cette impossibilité.
Autrement dit, il s'arrange à ce que l'objet de son désir prenne valeur essen¬tielle de signifiant de cette impossibilité. C'est là une des notes par laquelle nous pouvons aborder déjà cette forme. Mais il y a quelque chose de plus profond qui nous sollicite.
Le deuil est quelque chose que notre théorie, que notre tradition, que les for¬mules freudiennes nous ont déjà appris à formuler en termes de relation d'objet. Est-ce que par un certain côté nous ne pouvons pas être frappés par le fait que l'objet du deuil, c'est Freud qui l'a mis, pour la première fois depuis qu'il y a des psychologues et qui pensent, en valeur!
L'objet du deuil, c'est dans un certain rapport d'identification - et qu'il a essayé de définir de plus près, d'appeler un rapport d'incorporation avec le sujet - qu'il prend sa portée, que se groupent, s'organisent, les manifestations du deuil. Alors, est-ce que nous ne pouvons pas essayer, nous, de ré-articuler de plus près, dans le vocabulaire que nous avons appris ici à manier, ce que peut¬-être cette identification du deuil ? Quelle est la fonction du deuil ?
Si nous nous avançons dans cette voie nous allons voir, et uniquement en fonction des appareils Symboliques que nous employons dans cette exploration,

175.Hamlet: «J'aimais Ophélia; la tendresse de mille frères ensemble, n'égale pas mon amour. Que veux-tu faire pour elle? » (V,1, 257.)
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apparaître de la fonction du deuil des conséquences que je crois nouvelles, et pour vous éminemment suggestives. je veux dire destinées à vous ouvrir des aperçus efficaces et féconds auxquels vous ne pouviez pas accéder par une autre voie.
La question de ce qu'est l'identification doit s'éclairer des catégories qui sont celles qu'ici devant vous, depuis des années, je promeus, c'est à savoir celles du symbolique, de l'imaginaire et du réel.
Qu'est-ce que c'est que cette incorporation de l'objet perdu ? En quoi consiste le travail du deuil ? On reste dans un vague qui explique l'arrêt de toute spéculation autour de cette voie pourtant ouverte par Freud autour du deuil et de la mélancolie, du fait que la question n'est pas articulée convenablement. Tenons-nous en aux premiers aspects, les plus évidents, de l'expérience du deuil. Le sujet s'abîme dans le vertige de la douleur et se trouve dans un certain rap¬port, ici en quelque sorte illustré de la façon la plus manifeste par ce que nous voyons se passer dans la scène du cimetière - le saut de Laërte dans la tombe et le fait qu'il embrasse, hors de lui, l'objet dont la disparition est cause de cette douleur - qui en fait dans le temps, au point de cet embrassement, de la façon la plus manifeste, une sorte d'existence d'autant plus absolue qu'elle ne corres¬pond plus à rien qui soit.
En d'autres termes, le trou dans le réel provoqué par une perte, une perte véri¬table, cette sorte de perte intolérable à l'être humain qui provoque chez lui le deuil, ce trou dans le réel se trouve par cette fonction même dans cette relation qui est l'inverse de celle que je promeus devant vous sous le nom de Verwerfung. De même que ce qui est rejeté dans le symbolique réapparaît dans le réel, que ces formules doivent être prises au sens littéral, de même la Verwerfung, le trou de la perte dans le réel de quelque chose qui est la dimension à proprement par¬ler intolérable offerte à l'expérience humaine, qui est non pas l'expérience de la propre mort, que personne n'a, mais celle de la mort d'un autre, qui est pour nous un être essentiel, ceci est un trou dans le réel. Ce trou dans le réel, et de ce fait, se trouve, et en raison de la même correspondance qui est celle que j'arti¬cule dans la Verwerfung, offrir la place où se projette précisément ce signifiant manquant, ce signifiant essentiel comme tel, à la structure de l'Autre, ce signi¬fiant dont l'absence rend l'Autre impuissant à vous donner votre réponse - ce signifiant que vous ne pouvez payer que de votre chair et de votre sang, ce signi¬fiant qui est essentiellement le phallus Sous le voile.
C'est parce que ce signifiant trouve là sa place et en même temps ne peut la trouver, parce que ce signifiant ne peut pas s'articuler au niveau de l'Autre, que - 349 -

viennent, comme dans la psychose, - et c'est ce par quoi le deuil s'apparente à la psychose -pulluler à sa place toutes les images dont relèvent les phénomènes du deuil et dont les phénomènes de premier plan, ceux par quoi se manifeste non pas telle ou telle folie particulière, mais une des folies collectives les plus essen¬tielles de la communauté humaine comme telle, c'est à savoir ce qui est là mis au premier plan, au premier chef de la tragédie d'Hamlet, à savoir le ghost, le fan¬tôme, cette image qui peut Surprendre l'âme de tous et de chacun.
Si du côté du mort, de celui qui vient de disparaître, ce quelque chose n'a pas été accompli qui s'appelle les rites - les rites destinés à quoi en fin de compte ? Qu'est-ce que c'est que les rites funéraires ? Les rites par quoi nous satisfaisons à ce qu'on appelle la mémoire du mort, qu'est-ce ? si ce n'est l'intervention totale, massive, de l'enfer jusqu'au ciel, de tout le jeu symbolique. Je voudrais avoir le temps de vous faire quelques séminaires sur ce sujet du rite funéraire à travers une enquête ethnologique. Je me souviens, il y a de nombreuses années, d'avoir passé assez de temps sur un livre qui en est une illustration vraiment admirable et qui prend toute sa valeur, pour nous exemplaire, d'être d'une civi¬lisation assez distante de la nôtre pour que les reliefs de cette fonction en appa¬raissent vraiment d'une façon éclatante. C'est le Liji, un des livres chinois consacrés.
Le caractère macrocosmique des rites funéraires, à savoir le fait qu'en effet il n'y a rien qui puisse combler de signifiants ce trou dans le réel si ce n'est la tota¬lité &.signifiant, le travail accompli au niveau du Logos - je dis cela pour ne pas dire au niveau du groupe ni de la communauté (bien sûr c'est le groupe et la communauté en tant que culturellement organisés qui en sont les supports) - le travail du deuil se présente d'abord comme une satisfaction donnée à ce qui se produit de désordre en raison de l'insuffisance de tous les éléments signifiants à faire face au trou créé dans l'existence, par la mise en jeu totale de tout le sys¬tème signifiant autour du moindre deuil.
Et c'est ce qui nous explique que toute la croyance folklorique met essentiel¬lement la relation la plus étroite entre le fait que quelque chose soit manqué, élidé ou refusé de cette satisfaction au mort, et le fait que se produisent ces phé¬nomènes qui correspondent à l'emprise, à l'entrée en jeu, à la mise en marche des fantômes et des larves, à la place laissée libre par le rite signifiant.
Et ici nous apparaît une nouvelle dimension de la tragédie d'Hamlet. Je vous l'ai dit au départ, c'est une tragédie du monde souterrain. Le ghost surgit d'une inexpiable offense; Ophélie apparaît, dans cette perspective, neutre, rien d'autre qu'une victime offerte à cette offense primordiale; le meurtre de Polonius et le - 350 -

ridicule traînage de son cadavre par le pied, par un Hamlet qui devient soudain littéralement déchaîné et s'amuse à narguer tout le monde qui lui demande où est le cadavre, et qui s'amuse à proposer toute une série d'énigmes de fort mau¬vais goût dont le sommet culmine dans la formule: « Hide fox, and all after176 », ce qui est évidemment une référence à une espèce de jeu de cache-tampon. Cela veut dire, le renard est caché, courons après! Le meurtre de Polonius et cette extraordinaire scène du cadavre caché au défi de la sensibilité et de l'inquiétude de tout l'entourage n'est encore qu'une dérision de ce dont il s'agit, à savoir d'un deuil non satisfait.
Nous avons ici, dans quelque chose dont, vous le voyez, je n'ai pas pu vous donner encore aujourd'hui le dernier mot, cette perspective, ce rapport entre la formule $0 a, le fantasme, et quelque chose qui en apparaît paradoxalement éloi¬gné, c'est à savoir la relation d'objet pour autant que le deuil nous permet de l'éclairer.
Nous allons, la prochaine fois, le poursuivre dans le détail, en montrant, en reprenant les détours de la pièce d'Hamlet pour autant qu'elle nous permet de mieux saisir l'économie ici étroitement liée du réel, de l'imaginaire et du symbolique.
Peut-être au cours de ceci beaucoup d'idées préconçues chez vous resteront¬-elles en panne, voire je l'espère bien fracassées, mais ceci je pense que vous y serez préparés par le fait que, puisque nous commentons une tragédie où l'on ne ménage guère les cadavres, ces sortes de dégâts purement idéiques ne vous paraîtront, à côté des dégâts laissés derrière lui par Hamlet, que peu de chose et que, pour tout dire, vous vous consolerez du chemin peut-être difficile que je vous fais parcourir avec cette formule hamlétique : on ne fait pas d'Hamlet sans casser des neufs !

176. Hamlet: « Cache, cache et en conséquence... » (IV, 2, 29.)

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Leçon 19 29 avril 1959


Si la tragédie d'Hamlet est la tragédie du désir, il est temps de remarquer - c'est là où je vous ai amenés à la fin de mon dernier propos, au moment où nous arrivions au bout de notre cours - ce que l'on remarque toujours en dernier, à savoir ce qui est le plus évident. Je ne sache pas en effet qu'aucun auteur se soit arrêté seulement à cette remarque difficile pourtant à méconnaître une fois qu'on l'a formulée, que d'un bout à l'autre d'Hamlet on ne parle que de deuil.
La première remarque d'Hamlet concerne ce scandale, ce mariage précoce de sa mère. Ce mariage que la mère, elle-même, dans son anxiété, son anxiété à savoir ce qui tourmente son fils aimé, appelle elle-même « Notre mariage trop précoce, I doubt it is no other but the main; his father's death and our o'erhasty marriage 177. » Pas besoin de vous rappeler ces paroles d'Hamlet sur ces reliefs du repas des funérailles qui servirent au repas des noces: « Économie! Économie ! Thrift, thrift, Horatio 178 !», indiquant avec ce terme quelque chose qui nous rappelle que dans notre exploration du monde de l'objet, dans cette articulation qui est celle de la société moderne entre ce que nous appelons les valeurs d'usage et les valeurs d'échange avec toutes les notions qui autour de cela s'engendrent, il y a quelque chose peut-être que l'analyse méconnaît - j'entends l'analyse marxiste, économique, pour autant qu'elle domine la pensée de notre époque - et dont nous touchons à tout instant la force et l'ampleur, ce sont les valeurs

177. La Reine: « Pour moi, je n'en soupçonne point d'autre que la mort de son père et notre mariage précipité. » (11, 2, 56.)
178. Hamlet (1, 2, 180).
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rituelles. Encore pour ce que nous les pointions sans cesse dans notre expé¬rience, peut-il être utile que nous les détachions, que nous les articulions comme essentielles.
J'ai déjà fait allusion l'avant-dernière fois, à cette fonction du rite dans le deuil. C'est par cette médiation que le rite introduit à ce que le deuil ouvre de béance quelque part, plus exactement à la façon dont il vient coïncider, mettre au centre d'une béance tout à fait essentielle, la béance symbolique, majeure, le manque symbolique, le point x en somme dont on peut dire que quelque part, quand Freud fait allusion à l'ombilic du rêve, peut-être est-ce justement le cor-respondant psychologique qu'il évoque de ce manque.
Aussi bien sur la question du deuil ne pouvons-nous ne pas être frappés que dans tous les deuils qui Sont majeurs, qui sont mis en question dans Hamlet, tou¬jours revient ceci que les rites ont été abrégés, clandestins. Polonius est enterré sans cérémonie, secrètement, à la va-vite, pour des raisons politiques. Et vous vous souvenez de tout ce qui se joue autour de l'enterrement d'Ophélie, de la discussion de savoir comment il se fait que très probablement, étant morte l'ayant voulu, s'étant noyée d'une façon délibérée - du moins est-ce l'avis du populaire - néanmoins elle est enterrée en terre sainte, en terre chrétienne, néanmoins quelque chose du rite chrétien lui est accordé, les fossoyeurs n'en doutent pas. Si elle n'était pas une personne d'un rang si élevé, on l'aurait trai¬tée autrement, de la façon dont le prêtre articule que cela aurait dû être, car lui n'est pas d'avis qu'on lui rende ces honneurs funéraires. On l'aurait jetée en terre non consacrée, on aurait accumulé sur elle les tessons et les détritus de la malé¬diction et des ténèbres. Le prêtre n'a consenti qu'à des rites abrégés eux aussi.
Tout ceci est fortement accentué à la fin de la scène du cimetière. Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de tous ces éléments, surtout si nous y ajou¬tons bien d'autres choses. L'ombre du père est une ombre qui a un grief inex¬piable, qui a été surprise, nous dit-il, offensée d'une façon éternelle, qui a été surprise - ce n'est pas là un des moindres mystères du sens de cette tragédie - « dans la fleur de ses pêchés 179 ». Il n'a pas eu le temps de rassembler avant sa mort ce quelque chose qui l'eut mis en état de comparaître devant le jugement dernier.
Nous avons là une sorte de traces, de clues comme on dit en anglais, d'élé¬ments qui s'ordonnent trop, convergent trop d'une façon éminemment signifi¬cative pour que nous ne nous y arrêtions pas (pour que nous ne demandions pas,

179. Hamlet (1, 5, 76).
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comme nous avons commencé de le faire la dernière fois) sur le rapport du drame du désir avec tout ce dont il s'agit autour du deuil et des exigences du deuil.
C'est le point sur lequel je voudrais aujourd'hui m'arrêter pour tâcher d'approfondir dans quel sens ceci, pour nous, introduit une question; en tant que cette question est celle de l'objet, et de l'objet en tant que nous l'abordons dans l'analyse sous diverses formes. Nous l'abordons au sens de l'objet du désir. Et il y a aussi de l'objet au désir un rapport simple comme dans un rendez-vous qui pourrait être articulé comme s'il s'agissait d'un simple appointement, alors que peut-être c'est autre chose.
Nous abordons aussi la question de l'objet d'un angle tout différent quand nous parlons de l'objet en tant que le sujet s'y identifie dans le deuil. Il peut, dit¬on, le réintégrer à son ego. Qu'est-ce là ? Est-ce qu'il n'y a pas là deux phases qui dans l'analyse ne sont pas articulées, ne sont pas accordées ? Est-ce que quelque chose n'exige pas de nous que nous essayions de pénétrer plus loin dans ce problème?
Bien sûr, ce que je viens de dire du deuil dans Hamlet ne nous permet pas de voiler que le fond de ce deuil c'est, dans Hamlet comme dans Œdipe, un crime; que jusqu'à un certain point tous ces deuils se succèdent en cascade comme les suites, les séquelles, les conséquences du crime d'où part le drame. Et ceci est aussi bien ce par quoi Hamlet, disons-nous, est un drame oedipien, ce qui nous permet de l'égaler, de le mettre au même niveau fonctionnel dans la généalogie tragique que l'Œdipe.
C'est cela qui a mis Freud, et à sa suite ses disciples, sur la piste de l'impor¬tance pour nous d'Hamlet. Mais ce doit être du même coup pour nous une occa¬sion de faire sur ce sujet, puisque Hamlet pour la tradition analytique se situe au centre d'une méditation sur les origines - puisque nous avons l'habitude de reconnaître dans le crime d'Œdipe la trame la plus essentielle du rapport du sujet à ce que nous appelons ici l'Autre, à savoir le lieu où s'inscrit la loi - il est bon de rappeler quelques termes essentiels de la façon dont, pour nous, sont jusqu'à pré¬sent articulées ces relations du sujet avec ce qu'on peut appeler le crime originel.
Il est bien clair que nous devons distinguer (au lieu de faire comme toujours, de laisser les choses dans une sorte de trouble et de flou qui ne facilite pas les spéculations des choses que nous avons à dire sur ce sujet) que nous nous trou¬vons en présence de deux étages.
Il y a le mythe freudien, qui mérite d'être appelé ainsi, la construction
du totem, établie en tant qu'elle ordonne ce qu'on peut appeler à proprement - 355 -

parler un mythe. J'ai déjà, à l'occasion, touché ce problème, en quoi peut-être même on peut dire que la construction freudienne est peut-être ici l'exemple unique d'un mythe formé qui soit sorti dans notre âge historique. Il y a ce mythe qui nous indique en quelque sorte la liaison primitive, essentielle, de toute néces¬sité, qui fait que nous ne pouvons concevoir l'ordre de la loi, sinon sur la base de quelque chose de plus primordial qui se présente comme quoi ? C'est là le sens du mythe d'Œdipe de Freud, il est trop évident que ce crime, qui est le meurtre primitif du père - qui est pour lui exigé comme devant reparaître tou¬jours comme formant l'horizon, la barre terminale du problème des origines en toute matière analytique, remarquons-le, car il le retrouve toujours et rien ne lui paraît épuisé qu'il ne le rejoigne à ce dernier terme - le meurtre primitif du père, qu'il le place à l'origine de la horde ou à l'origine de la tradition judaïque, a bien évidemment un caractère d'exigence mythique.
Un autre plan est celui où ce quelque chose se développe et s'incarne d'un drame formateur. Autre chose est le rapport de la loi primitive au crime primi¬tif, et ce qui se passe quand le héros tragique qui est Œdipe, qui aussi bien est chacun de nous en quelque point de son être virtuellement quand il reproduit le drame oedipien, quand en tuant le père il s'accouple avec la mère, quand en quelque sorte il renouvelle sur le plan tragique, en une sorte de bain lustral, la renaissance de la loi.
Ici nous pouvons voir les dissymétries entre la tragédie d'Œdipe et la tragé¬die d'Hamlet. Œdipe répond strictement à cette définition que je viens de don¬ner de reproduction rituelle du mythe. Œdipe en somme, complètement innocent, inconscient, fait dans une sorte de rêve qui est sa vie - la vie est un songe 180 - accomplit à son insu le renouvellement des passes qui vont du crime à la restauration de l'ordre et à la punition qu'il assume lui-même, qui nous le fait apparaître, à la fin, châtré.
Car c'est bien là l'élément dont nous devons tenir un compte essentiel et qui reste, si nous nous tenons au niveau génétique du meurtre primitif, l'élément qui nous reste voilé. C'est le sens en fin de compte de ce qui pointe, de ce qui importe, c'est à savoir de cette punition, de cette sanction, de cette castration dans laquelle reste enfermé à clef le quelque chose qui est le résultat, qui est à proprement parler l'humanisation de la sexualité chez l'homme, qui est aussi bien la clef dans laquelle nous avons coutume, par notre expérience, de faire tourner tous les accidents d'évolution du désir.

180. CALDERON, La vida est sueno, La vie est un songe (1636), Col. bilingue Aubier-Flammarion, Paris, 1976.
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C'est ici qu'il n'est pas indifférent de nous apercevoir des dissymétries entre le drame d'Hamlet et le drame d'Œdipe. Les poursuivre jusque dans le détail serait presque une opération trop brillante. Indiquons quand même que le crime se produit dans Œdipe, au niveau de la génération du héros. Dans Hamlet, il s'est déjà produit au niveau de la génération précédente. Dans Œdipe il se produit, le héros ne sachant pas ce qu'il fait et en quelque sorte guidé par le fatum. Ici, dans Hamlet, le crime est accompli d'une façon délibérée puisqu'il l'est même par traîtrise. Il surprend celui qui en est la victime, le père, dans une sorte de som¬meil, et même dans un sommeil tout à fait réel. Il est dans ce sommeil quelque chose qui n'est absolument [pas] intégré. On peut dire qu'Œdipe a joué le drame comme chacun de nous le répète dans ses rêves, mais ici le héros a été vraiment - ici nos références peuvent servir - surpris d'une façon complètement étran¬gère au phylum 181 de ce qu'il poursuit alors de ses pensées. Il l'indique, « J'ai été surpris dans la fleur de mes pêchés. » Un coup vient le frapper, partant d'un point d'où il ne l'attend pas, véritable intrusion du réel, véritable rupture du fil de la destinée. Il meurt sur un lit de fleurs, nous dit le texte shakespearien, et la scène des acteurs va même jusqu'à nous reproduire, dans l'espèce de pantomime préliminaire, ce lit de fleurs sur la scène.
Il y a là sans aucun doute quelque mystère, et dont aussi bien, dès le début, je vous ai signalé le contraste avec le fait si singulier que ceci, qui est l'irruption la plus étrangère au sujet dans le crime, est quelque chose qui paraît en quelque sorte compensé, contrasté de la façon la plus paradoxale par le fait qu'ici le sujet sait. Je veux dire qu'Hamlet est informé par son père qui sait ce qui est arrivé, et ce n'est pas là non plus l'une des moindres énigmes.
Le drame d'Hamlet, contrairement à celui d'Œdipe, ne part pas de cette ques¬tion: qu'est-ce qui se passe ? Où est le crime ? Où est le coupable ? Il part de la dénonciation du crime, du crime mis au jour dans l'oreille du sujet, et il se déroule à partir de la révélation du crime. Aussi bien verrons-nous là à la fois toute l'ambiguïté et le contraste de quelque chose dont on peut inscrire, sous la forme qui est celle où nous inscrivons le message de l'inconscient, à savoir le signifiant de A barré, S (A). Dans la forme si l'on peut dire normale de l'Œdipe, le S (A) porte une incarnation, celle de l'Autre, du père - d'autant que de lui est attendue et appelée la sanction du lieu de l'Autre - la vérité de la vérité, en tant qu'il doit être l'auteur de la loi, et pourtant en tant qu'il n'est jamais celui qui la

181. Phylum: souche primitive d'où est issue une série généalogique. Suite de formes revêtues par les ascendants d'une espèce.
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subit, celui qui, pas plus que quiconque d'autre, ne peut la garantir, celui qui, lui aussi, a à subir la barre, celui qui pour autant qu'il est le père réel fait de lui un père châtré.
Toute différente, quoi qu'elle puisse se symboliser de la même manière, est la position à la fin de d’Hamlet, ou plus exactement à son départ, puisque c'est le message qui ouvre le drame d'Hamlet. Ici aussi nous voyons l'Autre s'avérer sous la forme la plus signifiante comme un A barré. Ce n'est pas seulement de la surface des vivants qu'il est rayé, c'est de sa juste rémunération. Il est entré avec le crime dans le domaine de l'enfer, c'est-à-dire une dette qu'il n'a pas pu payer, une dette inexpiable, dit-il. Et c'est bien là le sens le plus terrible et le plus angoissant de sa révélation pour son fils.
Œdipe a payé, se présente comme celui qui porte dans la destinée du héros la charge de la dette accomplie, rétribuée. Ce dont se plaint pour l'éternité le père d'Hamlet, c'est d'avoir été dans ce fil, interrompu, surpris, brisé, c'est de ne plus pouvoir en répondre jamais.
Vous le voyez, ce autour de quoi nous mène notre investigation à mesure qu'elle progresse, c'est ce dont il s'agit dans la rétribution, dans la punition, dans la castration, dans le rapport au signifiant phallus puisque c'est dans ce sens que nous avons commencé de l'articuler. Et une ambiguïté s'établit entre ce que Freud lui-même nous a indiqué d'une façon peut-être un peu fin de siècle - à savoir ce quelque chose qui ferait que nous sommes voués à ne plus vivre l'Œdipe que sous une forme en quelque sorte faussée-ce quelque chose dont il y a assu¬rément un écho dans Hamlet.
Un des premiers cris à la fin du premier acte d'Hamlet est celui-ci: « The time is out of joint: 0 cursèd spite, That ever 1 was born to set it right! Le temps est sorti de ses gonds, Ô maudit (Je ne peux traduire autrement spite) dépit 182. » Spite est partout dans les Sonnets de Shakespeare, "dépit" à pris pour nous un sens subjectif. Notre premier pas dans une introduction à la compréhension des élisabéthains serait, à propos d'un certain nombre de mots, de voir leur redon¬ner aussi le pouvoir de tourner sur leurs gonds, c'est-à-dire de situer le dépit quelque part entre le dépit objectif et le dépit subjectif, dans quelque chose dont nous semblons avoir perdu la référence, qui est justement ce qui se passe au niveau de l'ordre, à savoir des termes qui peuvent être entre les deux, entre l'objectif et le subjectif. « 0 cursed spite », c'est ce dont il a dépit, c'est en quoi

182. Hamlet: « La nature est déplacée de sa sphère. Ô désordre maudit, faut-il que je sois né pour te reformer! » (1, 5. 188-89)
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le temps lui fait aussi injustice (nous ne savons plus articuler ces mots qui sont en jeu au centre de ce qui est le vécu du sujet) ou bien tout ce qu'il peut désigner comme l'injustice dans le monde. Peut-être y reconnaissez-vous au passage le fourvoiement de la belle âme dont nous ne sommes pas sortis, loin de là, malgré tous nos efforts, mais que le vocabulaire shakespearien transcende. Et ce n'est pas pour rien que j'ai fait allusion ici aux Sonnets si allégrement. Donc « Ô malé¬diction, que je ne sois né jamais pour le remettre droit. »
Et voici donc à la fois justifié, mais approfondi, ce qui peut nous apparaître dans l'Hamlet illustrer une forme décadente de l'œdipe. Une sorte d'Untergang complète qui fait ambiguïté avec ce vers quoi je veux maintenant un instant ame¬ner votre attention, à savoir ce que Freud appelle ainsi dans chaque vie indivi¬duelle, à savoir ce qu'il a décrit sous ce titre en 1924, attirant lui-même l'attention sur ce qui est en fin de compte l'énigme de l'œdipe, qui n'est pas simplement que le sujet ait voulu, désiré le meurtre de son père, le viol de sa mère, mais que ceci soit dans l'inconscient. C'est à savoir comment ceci vient à être dans l'incons¬cient et comment il vient à y être au point que le sujet, pendant une période de sa vie importante, la période de latence - source des points de construction chez l'être humain de tout son monde objectif -vient à ne plus s'en occuper du tout. Tellement à ne plus s'en occuper du tout que vous savez fort bien que Freud admet, du moins à l'origine de son articulation doctrinale, que dans un cas idéal ne plus s'en occuper devienne quelque chose d'heureusement définitif. je vous renvoie à ce texte 183 qui n'est pas long, et que vous trouverez dans le tome XIII des Gesammelte Werke. Qu'est-ce que Freud nous dit?
Partons de ce qu'il nous dit, puis nous verrons après en quoi cela peut venir apporter de l'eau à notre moulin. Freud nous dit: Le complexe d'Œdipe entre dans son Untergang, dans sa descente, dans son déclin, dans ce déclin qui sera une péri¬pétie décisive pour tout développement ultérieur du sujet, à la suite de ceci: pour autant, dit-il, que le complexe d'Œdipe n'a été éprouvé, expérimenté sous les deux faces de sa position triangulaire, pour autant que le sujet, rival du père, s'est vu sur ce point concret d'une menace, qui n'est rien d'autre que la castration, c'est-à-dire que pour autant qu'il veut prendre la place du père, il sera châtré; pour autant qu'il prendra la place de la mère (c'est littéralement ce que dit Freud) il perdra aussi le phallus, puisque le point d'achèvement, de maturité de l'œdipe, la découverte plé¬nière du fait que la femme est châtrée, est faite également.

183. FREUD S., Der Untergang des Œdipuskomplexe (1924),G W XIII. Trad F. in La Vie sexuelle, Paris,1969, P.U.F.
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C'est très précisément en tant que le sujet est pris dans cette alternative close qui ne lui laisse aucune issue, sur le plan de quelque chose que nous pouvons articuler comme le rapport, que nous allons essayer plus loin de mieux appro¬fondir cette chose qui s'appelle le phallus et qui est la clef de la situation, qui à ce moment-là est celle qui Se forme comme celle du drame essentiel de l'œdipe. L’œdipe, dirai-je, en tant qu'il est précisément chez le sujet, marque le joint et le tournant qui le fait passer du plan de la demande à celui du désir.
C'est en tant que cette "chose" - car je laisse l'interrogation sur la qualifica¬tion, et nous allons voir ce que cela doit être pour nous - je n'ai pas dit "objet". En disant "chose", je dis réelle, non encore symbolisée mais en quelque sorte en puissance de l'être: ceci pour tout dire que nous pouvons appeler un signifiant, avec un [sens] diffus.
Le phallus, c'est ceci qui nous est présenté par Freud comme la clef de l'Untergang, de la descente, du déclin de l'œdipe. Et nous voyons rassemblé dans l'articulation freudienne quelque chose qui ne met point la fille dans une position - je ne dis pas dissymétrique - tellement dissymétrique. Et c'est en tant que le sujet entre quant à cette "chose" dans un rapport que nous pouvons appeler de lassitude (c'est dans le texte de Freud) quant à la gratification, c'est en tant que le garçon renonce à être à la hauteur - ceci a été encore plus articulé pour la fille, qu'aucune gratification n'est à attendre sur ce plan - c'est en tant, pour tout dire, que quelque chose dont on sait que ne se produit pas à ce moment-là, l'émergence articulée que le sujet a à faire son deuil du phallus, que l'œdipe entre dans son déclin.
La chose se dégage d'une façon tellement évidente que c'est autour d'un deuil, qu'il ne se peut pas que nous n'essayions pas de faire le rapprochement pour nous apercevoir que c'est par là que, pour nous, s'éclaire la fonction ultérieure de ce moment de déclin, son rôle décisif qui, ne l'oublions pas, n'est pas seule¬ment, ne peut pas être seulement, pour nous, le fait que les fragments, les détri¬tus plus ou moins incomplètement refoulés dans l'œdipe vont ressortir au niveau de la puberté sous la forme de symptômes névrotiques. Mais ceci, que nous avons toujours admis aussi, qui est de l'expérience commune des analystes, de ceci dépend quelque chose dans l'économie, non plus seulement de l'incons¬cient, mais dans l'économie imaginaire du sujet, qui ne s'appelle rien d'autre que sa normalisation sur le plan génital. À savoir qu'il n'y a pas d'heureux succès de la maturation génitale, sinon par l'achèvement justement aussi plein que possible de cet œdipe, et en tant que l'œdipe porte comme conséquence le stigmate, chez l'homme comme chez la femme, du complexe de castration.
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C'est ici alors, peut-être, en faisant le rapprochement, la synthèse avec ce qui nous a été donné dans l'œuvre freudienne concernant le mécanisme du deuil, que nous pouvons nous apercevoir que c'est cela, pour nous, qui va être éclairant quant au fait que se produit chez le sujet ce deuil, sans doute particulier puisque ce phallus n'est pas, sans doute, un objet comme les autres.
Mais ici aussi nous pouvons nous arrêter, car après tout, si je vous le demande, qu'est-ce qui définit la portée, les limites des objets dont nous pouvons avoir à porter le deuil ? Ceci jusqu'à présent n'a pas été non plus articulé. Nous nous doutons bien que le phallus, parmi les objets dont nous pouvons avoir à porter le deuil, n'en est pas un comme les autres. Là comme partout, il doit avoir sa place bien à part, mais justement, c'est ce qu'il s'agit de préciser et comme dans bien des cas quand il s'agit de préciser, c'est la place de quelque chose sur un fond; c'est en le précisant sur ce fond que la précision de la place du fond appa¬raît aussi en rétroaction.
Nous sommes ici en terrain complètement nouveau. Essayons donc de nous avancer, car c'est à cela que va nous servir, au dernier terme, notre analyse d'Hamlet, c'est à nous rappeler cette question que je laboure devant vous par une série de touches concentriques, que j'accentue, que je vous fais entendre d'une façon diversement résonnante et que j'espère faire de plus en plus précise, à savoir ce que j'appelle la place de l'objet dans le désir.
Que nous dit Freud quant à ce deuil du phallus ? Il nous dit que ce qui est lié à lui, ce qui en est un des ressorts fondamentaux, ce qui lui donne sa valeur - car c'est cela que nous cherchons - c'est une exigence narcissique du sujet. Voici établi ici le rapport de ce moment critique où le sujet se voit de toutes façons châtré ou privé de la chose, du phallus. Ici Freud fait intervenir, et comme tou¬jours sans la moindre précaution - je veux dire qu'il nous bouscule comme à l'habitude, et Dieu merci! il l'a fait toute son existence, car il ne serait jamais venu à bout de ce qui lui restait à tracer dans son champ - il nous dit que c'est une exigence narcissique. En présence de l'issue dernière de ses exigences œdi¬piennes, le sujet préfère, si l'on peut dire, s'abandonner toute la partie de lui-même, sujet, qui lui sera à jamais dès lors interdite, à savoir dans la chaîne signifiante ponctuée, ce qui fait le haut de notre graphe.
Toute l'affaire n'est rien d'autre que l'affaire fondamentale de la relation d'amour telle qu'elle s'est pour lui présentée dans la dialectique parentale, et la façon dont il pouvait s'y introduire. Il va laisser sombrer tout cela en raison, nous dit Freud, de quelque chose qui a rapport à ce phallus (comme tel déjà si

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énigmatiquement introduit là dès l'origine, et pourtant d'une façon si claire à travers toute l'expérience) dans un rapport narcissique avec ce terme. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire pour nous, dans notre vocabulaire, pour autant que notre vocabulaire peut être quelque chose d'éclairant, de plus éclai¬rant, quelque chose par quoi nous essayons de répondre à cette exigence que Freud disais-je à l'instant, doit laisser de côté parce qu'il lui faut aller au vif, au tranchant du sujet et qu'il n'a pas longtemps à s'arrêter sur les prémisses. C'est d'ailleurs en général comme cela que se fonde toute action, et plus encore toute action véritable, c'est-à-dire l'action qui est là notre propos, tout au moins qui devrait l'être.
Eh bien, traduit dans notre discours, dans nos références, "narcissique" implique un certain rapport avec l'imaginaire. "Narcissique" nous explique ici ceci, c'est que très exactement dans le deuil, en tant que dans ce deuil rien n'est satisfait - et ici rien ne peut satisfaire, puisque la perte du phallus éprouvée comme telle est l'issue même du tour fait de tout le rapport du sujet à ce qui se passe au lieu de l'Autre, c'est-à-dire au champ organisé du rapport symbolique dans lequel a commencé de s'exprimer son exigence d'amour. Il est au bout et sa perte en cette affaire est radicale.
Ce qui se produit alors est très précisément ce quelque chose dont j'ai déjà indiqué la parenté avec un mécanisme psychotique, pour autant que c'est avec sa texture imaginaire, et seulement avec elle, que le sujet peut y répondre. Ce que, sous une forme voilée, Freud nous présente comme étant le lien narcissique du sujet à la situation représentant ceci, ceci qui nous permet à ce moment-là de l'identifier à quelque chose qui représente en lui, sur le plan imaginaire, ce manque comme tel qui met, si l'on peut dire, en néantise ou en réserve en lui, tout ce qui plus tard va être le moule d'où viendra se remodeler son assomption de sa position dans la fonction génitale.
Mais là, est-ce encore franchir trop vite ce dont il s'agit réellement ? Est-ce à faire croire, comme on le croit, que le rapport à l'objet génital est un rapport de positif à négatif ? Vous verrez, il n'en est rien, et c'est pour cela que nos nota¬tions sont meilleures, parce qu'elles permettent d'articuler comment va se pré¬senter réellement le problème.
Ce dont il s'agit en fait, c'est de quelque chose qui, pour nous, doit se conno¬ter sous la forme suivante, pour autant qu'elle nous a fait aborder ce quelque chose que nous avons déjà approché quand nous avons distingué les fonctions de la castration, de la frustration et de la privation. Si vous vous souvenez, alors je vous ai écrit: castration, action symbolique, frustration terme imaginaire, et - 362 -

privation terme réel. je vous ai donné les connotations de leurs relations aux objets. je vous ai dit que la castration se rapportait à l'objet phallique imaginaire, et je vous ai écrit que la frustration, imaginaire dans sa nature, se rapportait tou¬jours à un bien et à un terme réel, et que la privation, réelle, se rapportait à un terme symbolique. Il n'y a, ajoutais-je à ce moment-là, dans le réel, aucune espèce de phase ou de fissure. Tout manque est manque à sa place, mais manque à sa place et manque symbolique.
Il y a ici une colonne qui est celle de l'agent, de ces actions avec leur terme objectal qui est quelque chose que j'ai touché à ce moment-là en un seul point, au niveau de l'agent de la frustration, la mère, et pour vous montrer que c'est pour autant que la mère comme telle est lieu de la demande d'amour, était d'abord symbolisée dans le double registre de la présence et de l'absence, qu'elle se trouvait être en position de donner le départ génétique de la dialectique, pour autant que, mère réelle, elle fait tourner ce dont le sujet est privé réellement, le sein par exemple, en symbole de son amour. Et j'en suis resté là.
Vous pourrez voir que sont restées libres ici les cases qui correspondent au terme "agent" dans les deux autres relations; c'est maintenant en effet, et seule¬ment maintenant que nous pouvons ici inscrire ce dont il s'agit.
Le terme "agent" est quelque chose qui, quant à sa place, se rapporte au sujet. Ce sujet, nous ne pouvions pas à ce moment-là en articuler nettement les diffé¬rents étages. C'est maintenant que nous pouvons le faire, et maintenant que nous pouvons inscrire au niveau où nous avons placé le lieu effectif de la mère, le terme où tout ce qui se passe de son fait prend sa valeur, c'est-à-dire le A de l'Autre en tant que c'est là que s'articule la demande.
Au niveau de la castration, nous avons un sujet en tant que réel, mais sous la forme où nous avons appris à l'articuler et à le découvrir depuis, c'est-à-dire en tant que le sujet parlant, en tant que le sujet concret, c'est-à-dire marqué du signe de la parole. Bien sûr! vous l'y verrez tout de suite justement. C'est ce qu'il me semble que depuis quelque temps des philosophes essaient d'articuler concer¬nant la nature singulière de l'action humaine. Il n'est pas possible d'approcher le thème de l'action humaine sans s'apercevoir que, quant à l'illusion de je ne sais quel commencement absolu qui serait le dernier terme où l'on peut pointer la notion d'agent, il y a quelque chose qui cloche. Ce quelque chose qui cloche, à travers les temps, on a essayé de nous l'introduire sous la forme de diverses spé¬culations sur la liberté qui est en même temps nécessité: c'est là le dernier terme où les philosophes sont arrivés à articuler quelque chose, c'est-à-dire qu'il n'y a - 363 -

pas d'autre action vraie que de vous mettre en quelque sorte dans le droit fil des volontés divines.
Il nous semble qu'à tout le moins nous pouvons prétendre ici apporter quelque chose d'un registre tout à fait différent par la qualité particulière de son articulation, quand nous disons que le sujet, en tant que réel, est quelque chose qui a cette propriété d'être dans un rapport particulier avec la parole, condi¬tionnant chez lui cette éclipse, ce manque fondamental qui le structure comme tel au niveau symbolique, dans le rapport à la castration. Il ne s'agit pas là d'un lingot d'or, d'un sésame, de quelque chose qui nous ouvre tout, mais que cela commence d'articuler quelque chose, et quelque chose qui n'a jamais été dit, assurément peut-être cela vaut-il la peine de le souligner.
Alors, qu'est-ce qui va apparaître ici au niveau de la privation ? À savoir de ce que devient le sujet en tant qu'il a été symboliquement castré ? Mais il a été symboliquement castré au niveau de sa position comme sujet parlant, non point de son être, de cet être qui a à faire le deuil de ce quelque chose qu'il a à porter en sacrifice, en holocauste, à sa fonction de signifiant manquant. Cela devient beaucoup plus clair et beaucoup plus facile à connoter à partir du moment où c'est en termes de deuil que nous posons le problème. En termes de deuil, c'est pour autant que nous pouvons écrire sur le plan où le sujet est identique aux images biologiques qui le guident, et qui pour lui font le sillon préparé de son behavior, de ce qui va l'attirer, et par toutes les voies de la voracité et de l'accou¬plement, et là que quelque chose est pris, est marqué, est soustrait sur ce plan imaginaire qui fait du sujet comme tel quelque chose de réellement privé.
Cette privation que notre contemplation, notre connaissance, ne nous per¬met de repérer, de situer nulle part dans le réel, parce que le réel en tant que tel se définit comme toujours plein. Nous retrouvons ici, mais sous une autre forme et autrement accentuée cette remarque de la pensée qu'on appelle, à tort ou à rai¬son, existentialiste, que c'est le sujet humain, vivant, qui y introduit une néanti¬sation-qu'ils appellent comme cela, mais que, nous, nous appelons autrement. Car cela ne nous suffit pas cette néantisation dont les philosophes font leurs dimanche, et même leurs dimanches de la vie (voir Raymond Queneau 184). Cela ne nous satisfait pas par les usages plus artificieux qu'en fait la prestidigitation dialectique moderne.
Nous, nous appelons cela -φ, c'est-à-dire ce que Freud a pointé comme étant l'essentiel de la marque sur l'homme de son rapport au Logos, c'est-à-dire la

184. QUENEAU R., Le Dimanche de la vie.
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castration, ici effectivement assumée sur le plan imaginaire. Vous verrez par la suite à quoi nous servira cette notation -φ. Elle nous servira à définir ce dont il s'agit, c'est-à-dire l'objet a du désir, tel qu'il apparaît dans notre formulation du fantasme, qui va être pour nous à situer par rapport aux catégories, aux têtes de chapitres, aux registres qui sont nos registres habituels dans l'analyse.
L'objet a du désir - nous allons le définir, nous allons le formuler comme nous l'avons déjà fait et allons le répéter une fois de plus ici- c'est cet objet qui soutient le rapport du sujet à ce qu'il n'est pas. Jusque-là nous allons à peu près aussi loin, quoiqu'un tout petit peu plus, que [ce que] la philosophie tradition¬nelle et existentialiste a formulé sous la forme de la négativité ou de la néantisa¬tion du sujet existant - mais nous ajoutons: à ce qu'il n'est pas, en tant qu'il n'est pas le phallus. C'est l'objet qui soutient le sujet dans cette position privi¬légiée qu'il est amené à occuper dans certaines situations, qui est d'être propre¬ment celle-ci qu'il n'est pas le phallus, que l'objet a tel que nous essayons de le définir, parce qu'il est devenu pour nous maintenant exigible que nous ayons une juste définition de l'objet, tout au moins que nous fassions cette expérience à partir d'une définition que nous avons cru juste de cet objet, d'essayer de voir comment s'ordonne, et du même coup se différencie, ce que jusqu'à présent dans notre expérience nous avons à tort ou à raison commencé d'articuler comme étant l'objet.
Car bien entendu ce que nous allons voir, c'est que nous allons nous poser la question: cet objet-là, en tant qu'il est a, est-ce que nous définissons par là l'objet génital ? Ce qui voudrait dire que tous les objets prégénitaux ne seraient pas des objets ? Je n'y réponds pas, à cette question, je dis qu'elle va se poser à partir du moment où c'est ainsi que nous allons commencer de poser le pro-blème.
Il est clair que la réponse ne saurait être toute simple, et que dès à présent un des avantages qui apparaît est de nous permettre en tout cas de voir la distinc¬tion, le biais, le plan de clivage qui s'établit entre ce qu'on a appelé jusqu'à pré¬sent la phase phallique - et je suis ici dans la stricte voie de notre expérience traditionnellement acceptée - et la phase génitale.
C'est du rapport, qui depuis quelques années était tout à fait impossible à trouver, de cette phase phallique dans la formation et la maturation de l'objet qu'il s'agit. C'est par rapport à cette position toujours voilée, qui n'apparaît que dans des phanies, dans des apparitions en éclair, qui s'appelle l'avoir, bien sûr, ou ne pas l'avoir, c'est-à-dire dans son reflet au niveau de l'objet, que nous ren¬controns, que nous apercevons la position radicale de ce dont il s'agit. Mais la - 365 -

position radicale, celle du sujet au niveau de la privation, du sujet en tant que sujet du désir comme tel, c'est de n'être pas le phallus, c'est d'être lui-même, Si je puis dire, un objet négatif.
Vous voyez jusqu'où je vais. Les trois formes donc dans lesquelles apparaît le sujet au niveau des trois termes, castration, frustration, et privation, sont trois formes que nous pouvons bien appeler aliénées, mais peut-être apportons-nous à ce terme d'aliénation une articulation sensiblement différente en tant que diversifiée. je veux dire que, si au niveau de la castration le sujet apparaît dans une syncope du signifiant, c'est autre chose que quand il apparaît au niveau de l'Autre comme soumis à la loi de tous, c'est autre chose encore que quand il a lui-même à se situer dans le désir, où la forme de sa disparition nous apparaît alors avoir par rapport aux deux autres une originalité singulière bien propre à nous susciter de l'articuler plus avant.
Et c'est bien cela qui se produit en effet dans notre expérience, et ce vers quoi nous tire le déroulement de la tragédie d'Hamlet. Le « quelque chose de pourri 185 » que le pauvre Hamlet a à remettre sur ses pieds, est quelque chose qui a le rapport le plus étroit avec cette position vis-à-vis du phallus. À travers toute la pièce nous le sentons, ce terme, partout présent dans le désordre mani¬feste qui est celui d'Hamlet chaque fois qu'il approche, si l'on peut dire, des points brûlants de son action. je ne pourrai aujourd'hui que vous indiquer les points qui nous permettent de le suivre à la trace.
Il y a quelque chose de très étrange dans la façon dont Hamlet parle de son père. Il y a une exaltation idéalisante de son père mort qui se résume à peu près en ceci que la voix lui manque pour dire ce qu'il peut avoir à en dire et que véri¬tablement, il s'étouffe et s'étrangle pour conclure en ceci, qui apparaît une de ces formes particulières du signifiant qu'on appelle en anglais pregnant186, c'est-à¬-dire quelque chose qui a un sens au-delà de son sens. Il ne trouvait rien d'autre à dire de son père sinon, dit-il, qu'il était a man comme tout autre 187. Ce qu'il veut dire c'est bien évidemment le contraire, première indication et trace de ce dont je veux vous parler.
Il y a bien d'autres termes encore. Le rejet, la dépréciation, le mépris jeté sur Claudius est quelque chose qui a toutes les apparences d'une dénégation. C'est 185. Marcellus: « Il y a quelque vice caché dans l'état de Danemark. » (1,4,90.)

186. Pregnant = chargé de sens, suggestif, riche en suggestions.
187. Hamlet: « He was a man. Take him for all in all /T shall not look upon bis like again. » « C'était un homme, en tout point! je ne reverrai jamais son pareil. » (1, 2.187.)
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à savoir que dans le déchaînement d'injures dont il le couvre, et devant sa mère nommément, il culmine dans ce terme: « Un roi de pièces et de morceaux 188 », un roi fait de débris raboutés, qui ne peut pas ne pas nous indiquer qu'il y a là quelque chose aussi de problématique, et dont assurément nous ne pouvons pas ne pas faire la liaison avec un fait, c'est que s'il y a quelque chose de frappant dans la tragédie d'Hamlet par rapport à la tragédie oedipienne, c'est qu'après le meurtre du père, le phallus, lui, est toujours là. Il est bel et bien là et c'est juste¬ment Claudius qui est chargé de l'incarner. C'est à savoir que le phallus réel de Claudius il s'en agit tout le temps, et qu'il n'a en somme pas d'autre chose à reprocher à sa mère, sinon précisément, à peine la mort de son père, de s'en être remplie - et de la renvoyer d'un bras et d'un discours découragés à ce fatal et fatidique objet, lui ici bel et bien réel, qui semble être en effet le seul point autour duquel tourne le drame.
C'est à savoir que pour cette femme, qui ne nous apparaît pas une femme, dans sa nature, tellement différente des autres, dans la pièce il y a, étant donné tous les sentiments humains qu'elle montre par ailleurs, quelque chose de bien fort qui doit quand même l'attacher à son partenaire. Or, il semble bien que ce soit là le point autour duquel tourne et hésite l'action d'Hamlet, le point où, si l'on peut dire, son génie étonné tremble devant quelque chose de complètement inattendu. C'est que le phallus est en position tout à fait ectopique par rapport à notre analyse de la position oedipienne. Le phallus là bel et bien réel, c'est comme tel qu'il s'agit de le frapper. Hamlet s'arrête toujours. Il dit «Je pourrais bien le tuer 189 » au moment où il trouve notre Claudius en prières. Et cette sorte de flottement devant l'objet à atteindre, ce côté incertain de ce qu'il y a à frap¬per, c'est là qu'est le ressort même de ce qui fait dévier à tout instant le bras d'Hamlet, justement ce lien narcissique dont nous parle Freud dans son texte du déclin de l'Œdipe. On ne peut pas frapper le phallus, parce que le phallus même s'il est là bel et bien réel, il est une ombre.
Je vous prie de méditer ceci à propos de toutes sortes de choses bien étranges, paradoxales, nommément ceci: à quel point cette chose dont nous nous émou¬vions à l'époque, à savoir pourquoi, après tout, il était tout à fait clair qu'on n'assassinait pas Hitler. Hitler qui représente si bien l'objet dont Freud nous montre la fonction dans cette espèce d'homogénéisation de la foule par identi¬fication à un objet à l'horizon, à un objet x, à un objet qui n'est pas comme les

188. Hamlet: « Un roi de théâtre. » (111, 4,103.)
189. Hamlet: « Je vais l'exécuter. » (111, 3. 73.)
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autres, est-ce que ce n'est pas là quelque chose qui nous permet de rejoindre ce dont nous sommes pour l'instant en train de parler?
La manifestation tout à fait énigmatique du signifiant de la puissance comme tel, c'est là ce dont il s'agit. L'œdipe, quand ceci se présente sous la forme parti¬culièrement saisissante dans le réel, comme c'est dans Hamlet, celui du criminel et de l'usurpateur installé comme tel, détourne le bras d'Hamlet, non pas parce qu'il a peur de ce personnage qu'il méprise [mais] parce qu'il sait que ce qu'il a à frapper c'est autre chose que ce qui est là. Et ceci est tellement vrai que deux minutes plus tard, quand il sera arrivé dans la chambre de sa mère, qu'il aura commencé à lui secouer les tripes d'importance, il entend un bruit derrière la tapisserie et il se rue sans regarder.
Je ne sais plus quel auteur astucieux a fait remarquer qu'il est impossible qu'il croie que ce soit Claudius, car il vient de le quitter dans la pièce à côté, et néan¬moins, quand il aura éventré, étripé le malheureux Polonius, il fera cette réflexion: «Pauvre vieux fou, je croyais avoir affaire à quelque chose de meilleur 190. » Chacun pense qu'il a voulu tuer le roi, mais devant le roi -je parle de Claudius, le roi réel, l'usurpateur aussi -il s'est en fin de compte arrêté parce qu'il voulait en avoir un meilleur, c'est-à-dire l'avoir lui aussi dans la fleur de son pêché. Tel qu'il se présentait là, c'était pas ça, c'était pas le bon...
Ce dont il s'agit, c'est justement du phallus et c'est pour cela qu'il ne pourra jamais l'atteindre jusqu'au moment où justement, il aura fait le sacrifice complet, et aussi bien malgré lui, de tout son attachement narcissique; à savoir quand lui est blessé à mort et qu'il le sait. C'est seulement à ce moment-là qu'il pourra faire l'acte qui atteint Claudius. La chose est singulière et évidente, elle est frappante, et je dirais, elle est inscrite dans toutes sortes de menues énigmes du style d'Hamlet.
Quand cette sorte de personnage qui pour lui n'est qu'un calf, un veau capi¬tal qu'il a en quelque sorte immolé aux mânes de son père - car il n'est guère affecté par le meurtre de Polonius - quand il a planqué ce Polonius dans un coin sous l'escalier et qu'on lui demande partout de quoi il s'agit, il glisse là quelques unes de ces menues plaisanteries qui sont chez lui toujours si déroutantes pour ses adversaires. Tout le monde se demande, c'est bien là le fond de l'affaire, si ce qu'il dit, c'est bien ce qu'il veut dire, car ce qu'il dit, cela chatouille tout le monde au bon endroit. Mais pour qu'il le dise il faut qu'il en sache tellement qu'on ne peut pas y croire, et ainsi de suite...

190. Hamlet: K Je t'ai pris pour quelqu'un de plus grand que toi. » (III, 4, 32.)
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C'est une position qui doit nous être assez familière du point de vue du phé¬nomène de l'aveu du sujet. Il dit ces propos qui sont restés jusqu'à présent assez fermés aux auteurs: « The body is the king (il n'emploie pas le mot corpse, il dit body ici, je vous prie de le remarquer), but the king is not with the body. » je vous prie simplement de remplacer le mot "roi" par le mot "phallus" pour vous apercevoir que c'est précisément ce dont il s'agit, à savoir que le corps est engagé dans cette affaire du phallus, Ô combien! mais que par contre le phallus, lui, n'est engagé à rien, et qu'il vous glisse toujours entre les doigts.
Tout de suite après il dit, « The king is a thing, le roi est une chose 191. » « Une chose ? » lui disent les gens complètement sidérés, abrutis, comme chaque fois qu'il se livre à ses aphorismes coutumiers: « A thing, my lord?» Hamlet : « Of nothing, une chose de rien. » À partir de quoi tout le monde trouve à se confor¬ter de je ne sais quelle citation du psalmiste où l'on dit qu'en effet l'homme est une « Thing of not, une chose de rien » ; mais je crois qu'il vaut mieux pour cela se rapporter aux textes shakespeariens eux-mêmes.
Shakespeare me paraît, après lecture attentive des Sonnets, être quelqu'un qui a illustré singulièrement, en sa personne, un point tout à fait extrême et singu¬lier du désir. Quelque part dans un de ses sonnets 192 dont on n'imagine pas l'audace - je suis étonné qu'on puisse parler à ce propos d'ambiguïté - il parle à l'objet de son amour qui, comme chacun le sait, était de son propre sexe, et semble-t-il un fort charmant jeune homme qui semble bien avoir été le comte d'Essex; il lui dit qu'il a toutes les apparences qui en lui satisfont à l'amour, en ceci qu'il ressemble en tout à une femme, qu'il n'y a qu'une toute petite chose dont la nature a voulu le pourvoir, Dieu sait pourquoi! et que cette petite chose il n'a malheureusement, lui, rien à en faire et qu'il est bien désolé que cela doive faire les délices des femmes. Il lui dit que « Tant pis, pourvu que ton amour reste, que ceci soit leur plaisir. »
Les termes « thing » et « nothing » sont là strictement employés et ne laissent aucune espèce de doute que ceci fasse partie du vocabulaire familier de

191. Hamlet: « Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps. Le roi n'est rien... - Guildenstern: Rien, Seigneur? » - Hamlet: Quelque chose ou rien. Conduisez moi vers lui... » (IV, 2, 25.)
192. SHAKESPEARE W., Sonnets (1609), n° 20, texte et traduction de Henri Thomas, Le Club français du Livre, 1961. Lacan fait allusion aux six derniers vers: "And for a woman wert thou first created;/Till Nature, as she wrought thee, fell a-doting,lAnd by addition me of thee defea-tedlBy adding one thing to my purpose nothing.lBut since she prick'd thee out for women's plea-surelMine be thy love, and thy loves use their treasure..»
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Shakespeare. Ce vocabulaire familier après tout, ici, est une chose secondaire. L'important, c'est si en allant plus loin nous pouvons justement pénétrer dans ce qui est la position, elle-même créatrice, de Shakespeare, sa position que je crois sans aucun doute pouvoir être dite sur le plan sexuel invertie, mais peut-¬être pas sur le plan de l'amour tellement pervertie. Si nous nous introduisons dans ce chemin des Sonnets qui va nous permettre de préciser d'encore un peu plus près ce qui peut apparaître dans cette dialectique du sujet avec l'objet de son désir, nous pourrons aller plus loin dans quelque chose que j'appellerai les ins¬tants où l'objet par quelque voie (et la voie majeure étant celle du deuil) dispa¬raissant, s'évanouissant au petit pas, fait pour un temps - un temps qui ne saurait subsister que dans l'éclair d'un instant - se manifester la vraie nature de ce qui lui correspond dans le sujet, à savoir ce que j'appellerai les apparitions du phallus, les phallophanies. C'est là-dessus que je vous laisserai aujourd'hui.
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Leçon 20 13 mai 1959

Nous parlons du désir. Pendant cette interruption d'une quinzaine de jours, j'ai essayé moi-même de recentrer ce chemin qui est le nôtre cette année et qui nous oblige, comme tout chemin, parfois à de longs détours. Dans mon effort de ressaisir l'origine en même temps que la visée de notre propos, je crois avoir essayé de refaire aussi pour vous cette mise au point qui aussi bien n'est qu'une façon de plus de se concentrer dans le progrès de notre attention.
Il s'agit en somme, au point où nous en sommes, d'essayer d'articuler où est notre rendez-vous. Il n'est pas seulement le rendez-vous de ce séminaire, ni non plus le rendez-vous de notre travail quotidien d'analystes, il est aussi bien le ren¬dez-vous de notre fonction d'analyste et du sens de l'analyse.
On ne peut qu'être surpris de la persistance d'un mouvement tel que l'a¬nalyse, s'il était seulement, parmi d'autres dans l'histoire, une entreprise théra¬peutique plus ou moins fondée, plus ou moins réussie. Il n'y a pas d'exemple d'aucune théorisation, d'une orthopédie psychique quelconque qui ait eu une carrière plus longue qu'un demi-siècle. Et assurément, on ne peut manquer de sentir que ce qui fait la durée de l'analyse, ce qui fait sa place au-delà de sa fonc-tion, de son utilisation médicale - que personne en fin de compte ne songe à contester - c'est qu'il y a dans l'analyse quelque chose concernant l'homme de façon tout à fait nouvelle, sérieuse, authentique. Nouvelle dans son apport, sérieuse dans sa portée, authentifiée par quoi ? Sûrement par autre chose que des résultats souvent discutables, parfois précaires.
Je crois que ce qui est le plus caractéristique dans le phénomène, c'est ce sen¬timent qu'on a de cette chose que j'ai appelée une fois la chose freudienne, que - 371 -

c'est une chose dont on parle pour la première fois. J'irai plus loin, jusqu'à dire que ce qui est à la fois le témoignage et la manifestation la plus certaine de cette authenticité dont il s'agit, de la chose, le témoignage en est donné chaque jour par le formidable verbiage qu'il y a autour.
Si vous prenez dans sa masse la production analytique, ce qui saisit c'est cet effort des auteurs qui en fin de compte glisse toujours à saisir, de sa propre acti¬vité, un principe. Mais ce principe, à l'articuler d'une façon qui, tout au cours de l'analyse, ne se présente jamais comme clos, fermé, accompli, satisfaisant, ce per¬pétuel mouvement, glissement dialectique, qui est le mouvement et la vie de la recherche analytique, est quelque chose qui témoigne de la spécificité du pro¬blème autour duquel cette recherche est accrochée.
Auprès de cela, tout ce que notre recherche comporte de maladresse, de confusion, de mal assuré même dans ses principes, tout ce que, dans sa pratique, cela apporte d'équivoque - j'entends de retrouver toujours non seulement devant soi, mais dans sa pratique même ce qui est justement son principe, ce qu'on voulait éviter, à savoir la suggestion, la persuasion, la construction, voire la mystagogie - toutes ces contradictions dans le mouvement analytique ne font que mieux accuser la spécificité de La chose freudienne.
Cette chose, nous l'envisageons cette année par hypothèse - soutenus par toute la marche concentrique de notre recherche précédente - sous cette forme, à savoir que cette chose, c'est le désir. Et en même temps, au moment où nous articulons cette formule, nous nous apercevons d'une sorte de contradiction du fait que tout notre effort semble s'exercer dans le sens de faire perdre à ce désir sa valeur, son accent original, [non] sans pourtant que nous puissions toucher du doigt, voire faire que l'expérience nous montre que c'est bien avec son accent original que nous avons affaire à lui.
Le désir n'est pas quelque chose que nous puissions considérer comme réduit, normalisé, fonctionnant à travers les exigences d'une sorte de préforma¬tion organique qui nous entraînerait à l'avance dans la voie et le chemin tracé dans lequel nous aurions à le faire rentrer, à le ramener. Le désir, depuis l'origine de l'articulation analytique par Freud, se présente avec ce caractère qu'en anglais, lust veut bien dire "convoitise" aussi bien que "luxure", ce même mot qui est dans le lust principle. Et vous savez qu'en allemand, il garde toute l'ambi¬guïté du "plaisir" et du "désir".
Ce quelque chose qui se présente d'abord pour l'expérience comme trouble, comme quelque chose qui trouble la perception de l'objet, quelque chose aussi bien que les malédictions des poètes et des moralistes nous montrent comme - 372 -

aussi bien il le dégrade, cet objet, le désordonne, l'avilit, en tout cas l'ébranle, parfois va jusqu'à dissoudre celui-là même qui le perçoit, c'est-à-dire le sujet. Cet accent est certainement articulé au principe de la position freudienne pour autant que la mise au premier plan du Lust, tel qu'il est articulé dans Freud, nous est présentée d'une façon radicalement différente de tout ce qui a été arti¬culé précédemment concernant le principe du désir. Et il nous est présenté dans Freud comme étant, dans son origine et sa source, opposé au principe de réalité. L'accent est conservé, dans Freud, de l'expérience originale du désir comme étant opposée, contraire à la construction de la réalité. Le désir est précisé comme marqué, accentué par le caractère aveugle de la recherche qui est la sienne, comme quelque chose qui se présente comme le tourment de l'homme, et qui est effectivement fait d'une contradiction dans la recherche de ce qui, jusque-là, pour tous ceux qui ont tenté d'articuler le sens des voies de l'homme dans sa recherche, de tout ce qui, jusque-là, a toujours été articulé au principe comme étant la recherche de son bien par l'homme.
Le principe du plaisir, à travers toute la pensée philosophique et moraliste à travers les siècles, n'est jamais parti dans toute définition originelle par laquelle toute théorie morale de l'homme se propose, s'est toujours affirmé, quelle qu'il soit, comme hédoniste. À savoir que l'homme recherchait fondamentalement son bien, qu'il le sût ou qu'il ne le sût pas, et qu'aussi bien ce n'était que par une sorte d'accident que se trouvait promue l'expérience de cette erreur de son désir, de ses aberrations. C'est dans son principe, et comme fondamentalement contradictoire, que pour la première fois dans une théorie de l'homme, le plai¬sir se trouve articulé avec un accent différent; et dans toute la mesure où le terme du plaisir dans son signifiant même, dans Freud, est contaminé de l'accent spé¬cial avec lequel se présente the lust, la Lust, la convoitise, le désir.
Le désir donc ne s'organise pas, ne se compose pas dans une sorte d'accord préformé avec le chant du monde, comme après tout une idée harmonique, opti¬miste du développement humain pourrait le supposer. L'expérience analytique nous apprend que les choses vont dans un sens différent. Comme vous le savez, comme nous l'avons ici énoncé, elle nous montre quelque chose qui est juste¬ment ce qui va nous engager dans une voie d'expérience qui est aussi bien, de par son développement même, quelque chose où nous allons perdre l'accent, l'affir¬mation de cet instant primordial. C'est à savoir que l'histoire du désir s'organise en un discours qui se développe dans l'insensé - ceci c'est l'inconscient - en un discours dont les déplacements, dont les condensations sont sans aucun doute ce que sont déplacements et condensations dans le discours, c'est-à-dire - 373 -

métonymies et métaphores. Mais métaphores qui n'engendrent aucun sens, à la différence de la métaphore, déplacements qui ne portent aucun être et où le sujet ne reconnaît pas quelque chose qui se déplace. C'est autour de l'exploration de ce discours de l'inconscient que l'expérience de l'analyse s'est développée, c'est donc autour de quelque chose dont la dimension radicale, nous pouvons l'appe¬ler, la diachronie du discours.
Ce qui fait l'essence de notre recherche, ce où se situe ce que nous essayons de ressaisir quant à ce qu'il en est de ce désir, c'est notre effort pour le situer dans la synchronie. Nous sommes introduits à ceci par quelque chose qui se fait entendre chaque fois que nous abordons notre expérience. Nous ne pouvons pas ne pas voir, ne pas saisir - que nous lisions le compte-rendu, le text book de l'expérience la plus originelle de l'analyse, à savoir L'Interprétation des rêves de Freud, ou que nous nous rapportions à une séance quelconque, une suite d'interprétations - le caractère de renvoi indéfini qu'a tout exercice d'interpré¬tation, qui ne nous présente jamais le désir que sous une forme articulée, mais qui suppose au principe quelque chose qui nécessite ce mécanisme de renvoi de vœu en vœu où le mouvement du sujet s'inscrit, et aussi bien cette distance où il se trouve de ses propres vœux.
C'est pourquoi il nous semble qu'il [ne] peut légitimement formuler comme un espoir que la référence à la structure, référence linguistique comme telle - en tant qu'elle nous rappelle qu'il ne saurait y avoir formation symbolique si à côté et principiellement, primordialement à tout exercice de la parole qui s'appelle discours, il n'y a nécessairement un synchronisme, une structure du langage comme système synchronique. C'est là que nous cherchons à repérer quelle est la fonction du désir.
Où le désir se situe-t-il dans ce rapport qui fait que ce quelque chose, [cet] x, désormais que nous appelons l'homme dans la mesure où il est le sujet du Logos, où il se constitue dans le signifiant comme sujet ? Où se situe dans ce rapport comme synchronique, le désir ? Ce qui, je pense, vous fera sentir la nécessité primordiale de cette reprise, c'est ce quelque chose où nous voyons la recherche analytique, en tant qu'elle méconnaît cette organisation structurale, s'engager.
En effet au moment même où j'articulais plus tôt la fonction contraire ins¬taurée à l'origine, principiellement, par l'expérience freudienne entre principe du plaisir et principe de réalité, vous ne pouviez pas en même temps vous aper¬cevoir que nous en sommes justement au point où la théorie essaye de s'articu¬ler justement dans les termes mêmes où je disais que nous pouvions dire que le
désir, là, ne se compose pas. Il se compose pourtant dans l'appétit qu'ont les - 374 -

auteurs de le penser, de le sentir d'une certaine façon, dans ce certain accord avec le chant du monde.
Tout est fait pour essayer de déduire d'une convergence de l'expérience avec une maturation ce qui est au moins à souhaiter comme un développement achevé. Et en même temps, il est bien clair que tout ceci voudrait dire que les auteurs ont abandonné eux-mêmes tout contact avec leur expérience, s'ils pou¬vaient effectivement articuler la théorie analytique dans ces termes, c'est-à-dire trouver quoi que ce soit de satisfaisant, de classique, à l'adaptation ontologique du sujet à son expérience.
Le paradoxe est le suivant, c'est que plus on va dans le sens de cette exigence à laquelle on va par toutes sortes d'erreurs - il faut bien le dire d'erreurs révé¬latrices, révélatrices justement qu'il faudrait essayer d'articuler les choses autre¬ment - plus on va dans le sens de cette expérience, plus on arrive à des paradoxes comme le suivant. Je prends un exemple et je le prends chez un des meilleurs auteurs qui soit, chez un des plus soucieux précisément d'une articu¬lation juste, non seulement de notre expérience mais aussi bien de la somme de ses données, dans un effort aussi pour recenser nos termes, les notions dont nous nous servons, les concepts, j'ai nommé Edward Glover dont l'œuvre est assuré¬ment une des plus utiles pour quiconque veut essayer - d'abord dans l'analyse, cela est absolument indispensable, plus qu'ailleurs - de savoir ce qu'il a fait, et aussi bien dont la somme d'expériences qu'il inclut dans ses écrits... Je prends un exemple d'un des nombreux articles qu'il faut que vous lisiez, celui qui est paru dans le International Journal of Psycho-analysis, d'octobre 1933, part 4, «De la relation de la formation perverse au développement du sens de la réalité193 ».
Beaucoup de choses sont importantes à discuter dans cet article, ne seraient-¬ce que les termes de départ qu'il nous donne dans le dessein de manier correc¬tement ce qu'il s'agit pour lui de nous montrer, nommément
1. - La définition du « Sens de la réalité comme étant cette faculté dont nous inférons l'existence dans l'examen de l'épreuve de la réalité. » Il y a grand inté¬rêt à ce que les choses soient formulées quelques fois.
2. - Ce qu'il appelle « L'épreuve efficiente de la réalité, pour tout sujet ayant passé l'âge de la puberté, c'est la capacité de conserver le contact psychique avec les objets qui permettent la gratification de l'instinct, incluant aussi bien ici les pulsions infantiles modifiées résiduelles. »

193. GLOVER E., " The relation of perversion-formation to the development of reality-senne », I.J.P. 1933, vol. XIV,pp. 486-503. Trad fr. in Ornicar n°43, pp.17-37.
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3. - « L'objectivité est la capacité d'asseoir correctement la relation de la pul¬sion instinctuelle à l'objet instinctuel, quels que soient les buts de cette impul¬sion, c'est à savoir qu'ils puissent être ou non gratifiés. »
Voilà des données de principe qui sont fort importantes et qui, assurément, ne peuvent manquer de vous frapper comme donnant au terme d'objectivité en tout cas un caractère qui n'est plus celui qui lui est habituellement dévolu. Sa nature va nous donner l'idée qu'en effet quelque chose n'est pas perdu de la dimension originale de la recherche freudienne, puisque quelque chose peut être bouleversé de ce qui, justement jusque-là, nous paraissait être les catégories et les ordres nécessités par notre vue du monde. On ne peut d'autant plus qu'être frappé de ce que comporte notre [enquête] avec un tel départ. Elle comporte en l'occasion une recherche de ce que signifie la relation perverse, ceci étant entendu au sens le plus large, par rapport au sens de la réalité. je vous le dis, l'esprit de l'article comporte que la formation perverse est conçue par l'auteur comme étant en fin de compte un moyen pour le sujet de parer aux déchirures, aux choses qui font "flop", aux choses qui ne se disent pas pour lui dans une réa¬lité cohérente.
La perversion est très précisément articulée par l'auteur comme « le moyen de salut pour le sujet d'assurer à cette réalité une existence continue. » Assurément voici encore une vue originale, je vous passe ceci, c'est qu'il résulte de cette forme d'articulation une sorte d'omniprésence de la fonction perverse. Car aussi bien, faisant l'épreuve d'en retracer si l'on peut dire les insertions chro¬nologiques, je veux dire par exemple où il convient de la placer dans un système d'antériorité et de postérité où nous verrions s'étager comme plus primitifs les troubles psychotiques, ensuite les troubles névrotiques et, dans l'intermédiaire, le rôle que joue dans le système de Glover la toxicomanie pour autant qu'il en fait quelque chose qui répond à une étape intermédiaire, chronologiquement parlant, entre les points d'attache, les points féconds historiquement, les points dans le développement où remonte l'origine de ces diverses affections.
Nous ne pouvons pas ici entrer dans un détail de la critique de cette vue qui n'est pas sans être critiquable, comme chaque fois qu'on essaye un pur et simple repérage génétique des affections analysables. Mais de tout cela je veux détacher un paragraphe qui vous montre à quel point de paradoxe on est amené par toute tentative qui, en quelque sorte, part d'un principe de réduire la fonction à laquelle nous avons affaire au niveau du désir, au niveau du principe du désir, à quelque chose comme à une étape préliminaire, préparatoire, non encore infor¬mée, de l'adaptation à la réalité, à une première forme du rapport à la réalité
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comme telle. Car c'est en partant de ce principe de classer la formation perverse par rapport au sens de la réalité que Glover, ici comme ailleurs, développe sa pensée.
Ce que ceci comporte je vous l'indiquerai simplement par ceci, que vous reconnaîtrez par ailleurs dans mille autres récits, qui ici prend son intérêt de se présenter sous une forme en quelque sorte imagée, littéraire, paradoxale et véri¬tablement expressive. Vous y reconnaîtrez quelque chose qui n'est rien d'autre que, vraiment, la période qu'on peut appeler kleinienne de la pensée de Glover. Aussi bien cette période n'est pas tellement une période de la lutte qu'il a cru devoir mener sur le plan théorique avec Mélanie Klein, sur beaucoup de points on peut dire qu'une telle pensée a beaucoup de points communs avec celui du système kleinien. Il s'agit de la période qui, dit-il, se présente au moment où la phase dite paranoïde du sujet se trouve aboutir à ce « système de réalité » qu'il appelle « oral-anal », et qui serait celui que l'enfant se trouverait vivre à cette époque. Il le caractérise comme « un monde extérieur qui représenterait la com-binaison d'une boutique de boucher, d'un public lavatory, (autrement dit d'un urinoir 'ou quelque chose même de plus élaboré) sous un bombardement, et d'une post mortem room, d'une morgue 194. »
Il explique que l'issue particulière que donne ce qui est le pivot et le point cen¬tral de son intention à ce moment-là, transforme ce monde, comme vous le voyez en effet, plutôt bouleversé, catastrophique, « en une rassurante et fasci¬nante boutique de pharmacien dans laquelle pourtant il y a cette réserve, c'est que l'armoire où se trouvent les poisons a la clef dessus 195. »
Ceci qui est fort joli et fort pittoresque, et de nature à suggérer qu'il y a tout de même quelque difficulté à concevoir qu'effectivement l'abord de la réalité est quelque chose que nous devons voir dans un vécu si profond, si immergé, si implicite, que nous le supposons comme devant être pour le petit homme, celui d'une boutique de boucher, d'un cabinet de nécessité public sous un bombar¬dement et d'une chambre froide.
Il y a là assurément quelque chose, dont ce n'est pas une raison parce que cela se présente sous un aspect d'abord heurtant pour que nous en repoussions le principe, mais qui peut en même temps nous faire légitimement émettre quelque doute sur l'exactitude de cette formulation, qui d'une façon certaine, manifeste, ne saurait recouper une forme régulière du développement du petit homme, que

194. Op. cit., p. 492 (trad. fr. p. 23).
195. Id.
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l'on considérerait comme caractérisé par les modes d'adaptations du sujet à la réalité.
Nécessairement, une telle formulation [implique] à tout le moins l'articula¬tion d'une double réalité: de celle dans laquelle pourrait s'inscrire l'expérience behaviouriste et d'une autre dans laquelle nous serons obligés, réduits, à sur¬veiller les éruptions dans le comportement du sujet, c'est-à-dire effectivement, à restaurer dès l'origine quelque chose qui implique l'autonomie, l'originalité d'une autre dimension qui n'est pas la réalité primitive, mais qui est dès le dé¬part un au-delà du vécu du sujet.
Je vais peut-être avoir à m'excuser d'aussi longtemps appuyer sur une contra¬diction qui après tout, une fois qu'elle est articulée, devient si évidente - mais nous ne pouvons pas non plus ne pas nous apercevoir de ce que comporte le fait que dans certaines formulations, elle soit masquée. En effet, nous aboutissons à quelque chose qui comporte à l'endroit du terme de réalité une grave équivoque. Si la réalité est considérée comme ayant pour nous quoi que ce soit qui permette de l'accorder à un développement parallèle à celui des instincts - et c'est bien là la vérité la plus communément reçue - nous aboutissons à d'étranges para¬doxes qui, eux, ne manquent pas d'avoir des retentissements dans la pratique.
Si le désir est là, il est justement nécessaire de le parler sous sa forme origi¬nelle, et non pas sous sa forme masquée, à savoir l'instinct, de ce dont il s'agit dans l'évolution, de ce à quoi nous avons affaire dans notre expérience analy¬tique. Si ce désir s'inscrit dans un ordre homogène, en tant qu'il est entièrement articulable et assumable en termes de réalité, s'il est du même ordre de la réalité, alors en effet, on conçoit ce paradoxe impliqué dans des formulations qui tien¬nent de l'expérience analytique la plus quotidienne. C'est que le désir ainsi situé comporte que ce soit sa maturation qui permette au monde de s'achever dans son objectivité. Ceci fait à peu près partie du credo d'une certaine analyse.
Je veux simplement ici poser la question de ce que ceci veut dire concrètement. Qu'est-ce qu'un monde pour nous, vivants? Qu'est-ce que la réalité au sens où, par exemple, la psychanalyse hartmanienne, celle qui donne toute la part qu'ils méritent aux éléments structurants que comporte l'organisation du moi, en tant que le moi est adapté à se déplacer d'une façon efficace dans la réalité constituée, dans un monde qui est à peu près identique pour l'instant à un champ tout au moins important de notre univers. Ceci veut dire que la forme la plus typique de ce monde, la plus achevée - je voudrais moi aussi me permettre de donner des images qui vous fassent sentir ce dont nous parlons - la réalité adulte, nous l'identifierons, pour fixer les idées, à un monde d'avocats américains!

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Le monde d'avocats américains me paraît actuellement le monde le plus éla¬boré, le plus poussé qu'on puisse définir concernant le rapport avec ce que, dans un certain sens, il faut s'entendre appeler la réalité, à savoir que rien n'y manque d'un éventail qui part d'un certain rapport fondamental de violence essentielle, marquée, toujours présente pour que la réalité soit là quelque chose que nous puissions dire n'être nulle part élidée, et qui s'étend jusqu'à ces raffinements de procédure qui permettent, dans ce monde, d'insérer toutes sortes de paradoxes, de nouveautés qui sont essentiellement définis par un rapport à la loi étant essen¬tiellement constitué par les détours nécessaires à obtenir sa violation la plus parfaite.
Voilà le monde de la réalité. Quel rapport y-a-t-il entre ce monde et ce qu'on peut appeler un désir mûr, un désir mûr au sens où nous l'entendons, à savoir maturation génitale, qu'est-ce ? La question assurément peut être tranchée de plusieurs manières dont l'une qui est celle de l'expérience, à savoir le comporte¬ment sexuel de l'avocat américain.
Rien ne semble, jusqu'à ce jour, confirmer qu'il y a un rapport, une corré¬lation exacte entre l'achèvement parfait d'un monde aussi bien tenu en mains dans l'ordre de toutes les activités, et une parfaite harmonie dans les rapports avec l'autre - pour autant que ceux-ci comportent une réussite sur le plan de ce qu'on appelle l'accord de l'amour. Rien ne le prouve, et presque personne même ne songera à le soutenir, ceci aussi bien n'est après tout qu'une façon globale, illustrative, de montrer où se pose la question.
La question se pose en ceci qu'une confusion est maintenue à ce niveau à pro¬pos du terme "objet", entre la réalité (au sens où nous venons de l'articuler) où il se situerait, et le rapport du sujet à l'objet, pour autant qu'il implique connais¬sance, d'une façon latente. Dans l'idée que la maturation du désir est quelque chose qui comporte du même coup une maturation de l'objet, il s'agit d'un bien autre objet que celui que nous pouvons effectivement situer là [où] un repérage objectif nous permet de caractériser les rapports de réalité.
Cet objet dont il s'agit nous le connaissons depuis longtemps. Encore qu'il soit là tout à fait masqué, voilé, il est cet objet qui s'appelle l'objet de la connais¬sance; l'objet qui est le but, la visée, le terme d'une longue recherche au cours des âges, celle qui est là, derrière les fruits qu'elle a obtenus au terme de ce que nous appelons la science, mais qui pendant longtemps dût traverser les voies d'un enracinement, d'un certain rapport du sujet au monde. Enracinement (je l'entends sur le plan philosophique) de quelque chose dont nous ne pouvons pas nier que ce soit sur son terrain que la science ait pu prendre à un moment son -379-

départ, originellement. Et c'est justement ce qui maintenant la distingue - comme un enfant qui prend son indépendance, mais qui pendant longtemps en était nourri - de ce rapport de méditation dont il nous reste des traces sous le nom de "théorie de la connaissance"; et qui, dans cet ordre, s'est approché aussi loin qu'il se peut de ce terme, de cette pensée d'un rapport de l'objet au sujet par quoi "connaître" comporte une profonde identification, le rapport à une connaturalité par quoi toute prise de l'objet manifeste quelque chose d'une harmo¬nie principielle.
Mais ceci, ne l'oublions pas, n'est que le fait d'une expérience spécialisée, his¬toriquement définissable en plusieurs rameaux. Mais nous nous contenterons de nous reporter l'esprit, en l'articulant, sur ce rameau qui est le nôtre, qui est celui de la philosophie grecque. Cet effort d'assertion, de cernage de ce quelque chose qui s'appelle objet, comporte une attitude principielle dont on aurait tout à fait tort de considérer que nous pouvons maintenant, une fois les résultats obtenus, l'élider, comme si sa position de principe était sur son effet sans importance.
Assurément nous autres analystes sommes capables d'introduire la question de ce qui, dans cet effort de la connaissance, était impliqué d'une position de désir. Nous ne ferons, aussi bien ici qu'ailleurs, que retrouver quelque chose qui n'est pas passé inaperçu à l'expérience religieuse qui, pour autant qu'elle peut s'indiquer à elle-même d'autres fins, a individualisé ce désir comme désir de savoir cupido sciendi. Que nous lui trouvions des assises plus radicales sous la forme de quelque pulsion ambivalente du type de la scoptophilie, voire même de l'incorporation orale, c'est là question où nous ne faisons qu'ajouter notre touche, mais il y a une chose certaine, c'est qu'en tout cas tout ce développement de la connaissance, avec ce qu'elle comporte comme portant ces notions impli¬cites de la fonction de l'objet, est le fait d'un choix.
Toute instauration, toute introduction à la position philosophique n'a jamais été, au cours des âges, sans se faire reconnaître comme étant une position de sacrifice de quelque chose. C'est pour autant que le sujet entre dans l'ordre de ce qu'on appelle la recherche désintéressée - après tout son fruit, l'objectivité, ne s'est jamais définie autrement que comme l'atteinte d'une certaine réalité dans une perspective désintéressée - dans l'exclusion au moins de principe d'une certaine forme de désir, c'est dans cette perspective que s'est constituée la notion de l'objet que nous réintroduisons parce que nous savons ce que nous faisons, parce qu'elle est implicite à ce que nous faisons quand nous la réintroduisons, quand nous supposons qu'à toute notre investigation du désir nous pouvons - comme virtuelle, comme latente, comme à retrouver, comme à obtenir - mettre - 380 -

une correspondance de l'objet, comme objet naturellement de ce que nous avons exploré dans la perspective du désir.
C'est par une confusion donc entre la notion de l'objet telle qu'elle a été le fruit de l'élaboration des siècles dans la recherche philosophique, l'objet sa¬tisfaisant le désir de la connaissance, avec ce que nous pouvons attendre de l'objet de tout désir, que nous nous trouvons amenés à poser aussi facilement la correspondance d'une certaine constitution de l'objet avec une certaine matura¬tion de la pulsion.
C'est m'opposant à cela que j'essaie pour vous d'articuler autrement, et d'une façon que je prétends plus conforme à notre expérience, à savoir de vous per¬mettre de saisir à chaque instant quelle est la véritable articulation entre le désir et ce qu'on appelle à l'occasion son objet. C'est cela que j'appelle l'articulation synchronique que j'essaye d'introduire auprès de vous, du rapport du désir à son objet. C'est la forme vraie de la prétendue relation d'objet telle qu'elle est jusqu'ici pour vous articulée.
La formule symbolique $  a, pour autant qu'elle est celle qui vous permet de donner sa forme à ce que j'appelle le fantasme - je l'appelle ici fondamentale, cela ne veut rien dire d'autre, si ce n'est dans la perspective synchronique qui assure la structure minima à ce qui doit être le support du désir. Dans cette struc¬ture minima, deux termes dont la relation l'un à l'autre constitue le fantasme lui-même, complexe pour autant que c'est dans un rapport tiers avec ce fantasme que le sujet se constitue comme désir.
Nous prenons aujourd'hui la perspective tierce de ce fantasme en faisant pas¬ser l'assomption du sujet par a, ce qui est tout aussi légitime que de le faire pas¬ser par $, étant donné que c'est dans le rapport de confrontation à $  a que se tient le désir. Vous m'avez déjà entendu articuler les choses assez loin pour n'être point, je pense, étonnés, déroutés ni surpris, si j'avance que l'objet a se définit d'abord comme le support que le sujet se donne pour autant qu'il défaille.
Ici, arrêtons-nous un instant. Commençons par dire quelque chose d'ap¬proximatif pour que cela vous parle, au sens, si je puis dire, qu'il défaille dans sa certitude de sujet. Et puis je me reprendrai pour le dire sous un autre terme - parlant trop peu à l'intuition pour que) e n'ai pas craint de l'amener pour vous d'abord - qui est pourtant le terme exact: pour autant qu'il défaille dans sa dé¬signation de sujet.
Car ce dont il s'agit repose tout entier sur ce qui se passe pour autant, vous l'ai-je dit, que le sujet a, comme tel, ce désir dans l'Autre. C'est pour autant que dans l'Autre, dans ce discours de l'Autre qu'est l'inconscient, quelque chose fait - 381 -

défaut au sujet (nous y reviendrons tout à l'heure, nous y reviendrons autant de fois qu'il faudra, nous y reviendrons jusqu'à la fin), c'est pour autant que quelque chose, de par la structure même qu'instaure le rapport du sujet à l'Autre en tant que lieu de la parole, quelque chose au niveau de l'Autre fait défaut qui permet au sujet de s'y identifier comme précisément le sujet de ce discours qu'il tient, ce quelque chose qui fait que le sujet y disparaît comme tel en tant que ce discours est le discours de l'inconscient, que le sujet emploie à cette désignation quelque chose qui est pris à ses dépens - à ses dépens non pas de sujet consti¬tué dans la parole, mais de sujet réel, bel et bien vivant, c'est-à-dire de quelque chose qui à soi tout seul n'est pas du tout un sujet -, que le sujet payant le prix nécessaire à ce repérage de lui-même en tant que défaillant est introduit à cette dimension toujours présente chaque fois qu'il s'agit du désir, à savoir d'avoir à payer la castration.
C'est-à-dire que quelque chose de réel, sur lequel il a prise dans un rapport imaginaire, est porté à la pure et simple fonction de signifiant. C'est le sens der¬nier, c'est le sens le plus profond de la castration comme telle. Le fait que la cas¬tration soit intéressée dès que se manifeste d'une façon claire le désir comme tel, c'est là la découverte essentielle du freudisme, c'est la chose qui était jusque-là méconnue, c'est la chose qui a permis de nous donner toutes sortes de vues et d'aperçus historiques auxquels on a donné des traductions diversement mythiques, lesquelles, elles-mêmes, on a essayé ensuite de réduire en termes développementaux. La fécondité dans cette dimension n'a pas été douteuse. Elle ne doit pas nous dispenser de rechercher dans l'autre dimension que celle-là, diachronique, c'est-à-dire dans la dimension synchronique, quel est ici le rap¬port essentiel qui est intéressé.
Le rapport qui est intéressé est celui-ci, à savoir que le sujet payant - j'essaye là d'être le plus imagé possible, ce ne sont pas toujours les termes les plus rigou¬reux que j'amène - payant de sa personne, doive suppléer à ce rapport qui est rapport du sujet au signifiant, où il ne peut se désigner, où il ne peut se nommer comme sujet. Il intervient par ceci dont nous pouvons trouver l'analogue dans la fonction de certains symboles du langage, pour autant que les linguistes les distinguent sous le terme de shifter symbols nommément; j'y ai fait allusion, au pronom personnel, pour autant que la notion symbolique, dans le système lexi¬cal, fait qu'il est quelque chose qui désigne celui qui parle quand c'est le je.
De même sur le plan de l'inconscient qui, lui, n'est pas un symbole, qui est un élément réel du sujet, a est ce qui intervient pour supporter ce moment, au sens synchronique, où le sujet défaille pour se désigner au niveau d'une instance - 382 -

qui, justement, est celle du désir. Je sais ce que peut avoir de fatigant pour vous la gymnastique mentale d'une articulation portée à ce niveau. Aussi bien n'illus¬trerai-je, pour vous donner quelque relâche, que certains termes qui sont ceux de notre expérience concrète.
Le a, j'ai dit que c'était l'effet de la castration. Je n'ai pas dit que c'était l'objet de la castration. Cet objet de la castration nous l'appelons le phallus. Le phallus qu'est-ce que c'est ? Il faut reconnaître que dans notre expérience, quand nous le voyons apparaître dans les phallophanies, comme je le disais la dernière fois, artificielles de l'analyse - c'est là aussi que l'analyse s'avère comme ayant été une expérience absolument unique, originale, dans aucune espèce d'alchimie thérapeutique ou non du passé nous ne l'avions vu apparaître. Dans Jérôme Bosch nous voyons des tas de choses, toutes sortes de membres disloqués, nous voyons le flatus dont M. Jones a cru devoir retrouver plus tard le prototype de celui [...], et vous savez que c'est rien moins qu'un flatus odorant. Nous trou¬vons tout cela étalé sur des images tout ce qu'il y a de plus manifestes -le phal¬lus, vous pouvez remarquer qu'on ne le voit pas souvent!
Nous, nous le voyons. Nous le voyons et nous apercevons aussi qu'il n'est pas non plus très facile à désigner comme étant ici ou là. Je ne veux faire là-des¬sus qu'une référence, celle par exemple à notre expérience de l'homosexualité. Notre expérience de l'homosexualité s'est définie à partir du moment où l'on a commencé d'analyser les homosexuels. Dans un premier abord on ne les analy¬sait pas. Le Professeur Freud nous dit, dans les Trois essais sur la sexualité, que l'homosexualité masculine (il ne peut pas à ce moment-là avancer plus loin) se manifeste par cette exigence narcissique que l'objet ne saurait être dépourvu de cet attribut considéré par le sujet comme essentiel.
Nous commençons d'analyser les homosexuels. Je vous prie de vous reporter à ce moment-là aux travaux de Boehm tels qu'ils ont commencé, vers les années 29 jusqu'à 33 et au-delà, à s'ordonner. Il a été un des premiers. Je vous signale cela parce que c'est très exemplaire. D'ailleurs j'ai indiqué la bibliographie de l'homosexualité quand je vous ai parlé de l'importance des articles de [...]. Le développement de l'analyse nous montre que l'homosexualité est bien loin d'être une exigence instinctuelle primordiale. Je veux dire identifiable avec une pure et simple fixation ou déviation de l'instinct.
Nous allons trouver dans un second stade que le phallus, de quelque façon qu'il intervienne dans le mécanisme de l'homosexualité, est bien loin d'être celui de l'objet, que le phallus dont il s'agit est un phallus qu'on identifie peut-être hâtivement au phallus paternel pour autant que ce phallus se trouve dans le vagin - 383 -

de la femme. Et c'est parce que c'est là qu'il est, là qu'il est redouté, que le sujet se trouve porté jusqu'aux extrêmes, et à l'homosexualité. Voilà donc un phallus d'une toute autre portée, d'une toute autre fonction, et d'une toute autre place que ce que nous avions vu tout d'abord.
Ce n'est pas tout. Après nous être réjouis, si je puis dire, de tenir ce lièvre par les oreilles, voici que nous poursuivons les analyses des homosexuels, et que nous nous apercevons qu'au fond - c'est là que je me rapporte plus spé¬cialement aux travaux de Boehm particulièrement illustratifs et confirmés par une expérience très abondante - l'image que nous rencontrons à une date ul-térieure, dans des structurations analytiques de l'homosexualité, est une image qui, pour se présenter comme l'appendice (nous l'attribuons dans une première croyance à la femme pour autant qu'elle ne serait pas encore châtrée), se montre, à être serrée plus dans les détails, comme quelque chose qui est ce qu'on peut appeler l'évagination, l'extraposition de l'intérieur de cet organe.
Que ce fantasme, que justement nous avons rencontré dans le rêve et que j'ai si longuement analysé pour vous, dont j'ai si longuement repris l'analyse devant vous, ce rêve de ce chaperon retourné, d'appendice fait de quelque chose qui est en quelque sorte l'extériorisation de l'intérieur, c'est là quelque chose qui, dans une certaine perspective d'investigation, s'avère comme le terme imaginaire der¬nier auquel l'homosexuel dont il s'agit en l'occasion - et il y en a plusieurs ana¬lysés par Boehm - se trouve confronté lorsqu'il s'agit de lui montrer la dialectique quotidienne de son désir.
Qu'est-ce à dire si ce n'est qu'ici le phallus se présente bien sous une forme radicale où il est quelque chose, pour autant que ce quelque chose est à montrer à l'extérieur, ce qui est à l'intérieur imaginaire du sujet, que dans le dernier terme il n'y a presque pas à se surprendre qu'une certaine convergence s'établisse entre la fonction imaginaire de ce qui est ici, dans l'imaginaire, en posture d'extrapo¬sition, d'extirpation, presque détaché, mais non encore détaché de l'intérieur du corps, ce qui se trouve le plus naturellement pouvoir être porté à la fonction de symbole, sans pour autant être détaché de son insertion radicale, de ce qui le fait ressentir comme une menace à l'intégrité de l'image de soi.
Cet aperçu étant donné, je ne veux pas vous laisser là, car ce n'est pas cela qui va vous donner le sens et la fonction de a en tant qu'objet dans toute sa généra¬lité. je vous ai dit: l'objet dans le fantasme, c'est-à-dire dans sa forme la plus achevée pour autant que le sujet est désir, que le sujet est donc en imminence de ce rapport castratif, l'objet est ce qui donne à cette position son support. Ici je voudrais vous montrer dans quelle synchronie ceci peut s'articuler. je souligne - 384 -




synchronie, car, aussi bien, la nécessité du discours va forcément vous en don¬ner une formule qui, elle, sera diachronique. C'est-à-dire que vous allez pouvoir confondre ce que je vais vous donner ici avec une genèse. Il ne s'agit pourtant de rien de tel.
Ce que je veux vous indiquer par les rapports de lettres que je vais maintenant inscrire au tableau, c'est quelque chose qui nous permet de situer à sa place cet acquis et cet objet dans son rapport au sujet comme en présence de la castration imminente, dans un rapport que provisoirement j'appellerai rapport de rançon de cette position, puisque aussi bien il me faut accentuer ce que je veux dire en parlant de rapport de support.
Comment ce rapport synchronique s'engendre-t-il ? Il est le A"' suivant. Si nous partons de la position subjective la plus origi¬nelle, celle de la demande telle que nous la trouvons au niveau du schéma illus¬trée, comme l'illustration, l'exemple manifestable dans le comportement qui nous permet de saisir dans son essence comment le sujet se constitue en tant qu'il entre dans le signifiant, le rapport est le suivant: il va s'établir dans le très simple algorithme qui est celui de la division. Il est essentiellement constitué par cette barre verticale, la barre horizontale étant en l'occasion adjointe mais n'ayant rien d'essentiel puisqu'on peut la répéter à chaque niveau.
Disons que c'est pour autant qu'est introduit par le rapport le plus primordial du sujet, le rapport de l'Autre, en tant que lieu de la parole, à la demande, que la dialectique s'institue, dont le résidu va nous apporter la position de a, l'objet.
Je vous l'ai dit, par le fait que c'est en termes d'alternative signifiante que s'articule primordialement - au départ du processus qui est celui-là, ce qui nous intéresse - que s'articule primordialement le besoin du sujet, que s'instaure tout ce qui dans la suite va structurer ce rapport du sujet à lui-même qui s'appelle le désir; l'Autre, pour autant qu'il est ici quelqu'un de réel mais qui est inter¬pellé dans la demande, se trouve en posture de faire passer cette demande quelle qu'elle soit à une autre valeur qui est celle de la demande d'amour comme telle, en tant qu'elle se réfère purement et simplement à l'alternative présence-¬absence.
Et je n'ai pu manquer d'être surpris, touché, voire ému, de retrouver dans les Sonnets de Shakespeare, littéralement ce terme présence-absence, au moment où il s'agit pour lui d'exprimer la relation de l'amour, avec un tiret 196.

196. SHAKESPEARE W., Sonnets, trad. fr. P.-J. Jouve, Paris, 1969, Mercure de France.
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Voici donc le sujet constitué en tant que l'Autre est un personnage réel, comme étant celui par lequel la demande elle-même est chargée de signification, comme étant celui par qui la demande du sujet devient autre chose que ce qu'elle demande nommément, à savoir la satisfaction d'un besoin. Il n'y a - c'est un principe que nous avons à maintenir comme principe de toujours - de sujet que pour un sujet. C'est en tant que l'Autre a été posé primordialement comme celui qui, en présence de la demande, peut ou ne peut pas jouer un certain jeu, c'est en tant que, déjà comme terme d'une tragédie, l'Autre est instauré comme sujet. Dès lors, c'est à partir de ce moment que l'introduction du sujet, de l'individu dans le signifiant prend fonction de le subjectiver.
C'est pour autant que l'Autre est un sujet comme tel que le sujet, à ce moment, s'instaure et peut s'instituer lui-même comme sujet, que s'établit à ce moment ce nouveau rapport à l'Autre par quoi il a, dans cet Autre, à se faire re¬connaître comme sujet. Non plus comme demande, non plus comme amour, mais comme sujet.
Ne croyez pas que je sois en train d'attribuer ici à je ne sais quelle larve toutes les dimensions de la méditation philosophique. Il ne s'agit pas de cela. Mais il ne s'agit pas de cela comme caché non plus. Il s'agit de cela sous une forme bien concrète et bien réelle, à savoir ce quelque chose par quoi toute espèce de fonc¬tion et de fonctionnement de l'Autre dans le réel, comme répondant à sa demande, ce en quoi ceci a à trouver sa garantie, la vérité de ce comportement quel qu'il soit, c'est-à-dire précisément ce quelque chose qui est au fond concret de la notion de vérité, comme d'inter-subjectivité, à savoir ce qui donne son sens plein au terme de truth, en anglais, qui est employé simplement pour exprimer la Vérité avec un grand V, mais aussi bien ce que nous appelons dans une décom¬position du langage qui se trouve être le fait d'un système langagier, la foi en la parole. En d'autres termes, ce en quoi on peut compter sur l'Autre.
C'est de cela qu'il s'agit quand je vous dis qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre. Qu'est-ce que cela veut dire si ce n'est justement cela qu'aucun signifiant n'existe qui garantisse la suite concrète d'aucune manifestation de signifiants. C'est là que s'introduit ce terme qui se manifeste en ceci qu'au niveau de l'Autre, quelque chose se manifeste comme un garant devant la pression de la demande du sujet devant quoi ce quelque chose se réalise d'abord et primordialement de ce manque par rapport auquel le sujet aura à se repérer. Ce manque, observez ¬le, se produit au niveau de l'Autre en tant que lieu de la parole, non pas au niveau de l'Autre en tant que réel. Mais rien de réel du côté de l'Autre ne peut y sup¬pléer, si ce n'est par une série d'additions qui ne seront jamais épuisées mais que - 386 -

je mets en marge, à savoir le A en tant qu'Autre, en tant qu'il se manifestera au sujet tout au cours de son existence par des dons ou par des refus, mais qu'il ne se situera jamais qu'en marge de ce manque fondamental qui se trouve comme tel au niveau du signifiant.
Le sujet sera intéressé historiquement par toutes ces expériences avec l'Autre, l'Autre maternel dans l'occasion. Mais rien de ceci ne pourra épuiser le manque qui existe au niveau du signifiant comme tel, au niveau où c'est à ce niveau que le sujet a à se repérer pour se constituer comme sujet, au niveau de l'Autre.
C'est là que pour autant que lui-même se trouve marqué de cette défaillance, de cette non-garantie au niveau de la vérité de l'Autre, il aura à instituer ce quelque chose que nous avons déjà essayé d'approcher tout à l'heure sous la forme de sa genèse, ce quelque chose qui est a; ce quelque chose qui se trouve soumis à cette condition d'exprimer sa tension dernière, celle qui est le reste, celle qui est le résidu, celle qui est en marge de toutes ces demandes et qu'aucune de ces demandes ne peut épuiser; ce quelque chose qui est destiné comme tel à représenter un manque et à le représenter avec une tension réelle du sujet.
Ceci est, si je puis dire, l'os de la fonction de l'objet dans le désir. C'est ce qui vient en rançon du fait que le sujet ne peut se situer dans le désir sans se châtrer, autrement dit sans perdre le plus essentiel de sa vie. Et c'est aussi bien ce autour de quoi se situe cette forme, une des plus exemplaires du désir, celle que déjà le propos de Simone Weil vous proposait comme ceci: « Si l'on savait ce que l'avare enferme dans sa cassette on en saurait, dit-elle, beaucoup sur le désir 197. »
Bien sûr, c'est justement pour garder sa vie que l'avare - et c'est une dimen¬sion essentielle, observez-le - renferme dans quelque chose, dans une enceinte, a, l'objet de son désir; et dont vous allez voir que de ce fait même cet objet se trouve un objet mortifié; c'est pour autant que ce qui est dans la cassette est hors du circuit de la vie, en est soustrait et conservé comme étant l'ombre de rien, qu'il est l'objet de l'avare. Et aussi bien ici se sanctionne la formule que « qui veut garder sa vie, la perd ». Mais ce n'est pas dire si vite que celui qui consent à la perdre la retrouve comme cela, directement.
Où il la retrouve, c'est ce que nous essayerons de voir à la suite. Assurément ce n'est pas un des moindres prix du chemin que nous avons parcouru aujourd'hui, de nous faire voir que le chemin où il s'engage pour la retrouver va lui présenter en tout cas ce qu'il consent à perdre - à savoir le phallus. S'il en a

197. WEiL S., op. cit.
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fait, nous l'avons indiqué comme une étape nécessaire, son deuil à un moment, il ne peut l'apercevoir, le viser que comme un objet caché.
Que le terme du a en tant que terme opaque, en tant que terme obscur, en tant que terme participant d'un rien auquel il se réduit, c'est au-delà de ce rien qu'il va chercher l'ombre de sa vie d'abord perdue - ce relief du fonctionnement du désir qui nous montre que cela n'est pas seulement l'objet primitif de l'impres¬sion primordiale, dans une perspective génétique, qui est l'objet perdu à retrou¬ver. Qu'il est de la nature même du désir de constituer l'objet dans cette dialectique, c'est cela que nous reprendrons la prochaine fois.

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Leçon 21 20 mai 1959


Nous allons aujourd'hui reprendre notre propos au point où nous l'avons laissé la dernière fois, c'est-à-dire au point où c'est d'une sorte d'opération, que j'avais pour vous formalisée sous le mode d'une division subjective dans la demande, qu'il s'agit. Nous allons reprendre ceci pour autant que cela nous conduit à l'examen de la formule du fantasme pour autant qu'elle est le support d'une relation essentielle, d'une relation pivot, celle que j'essaye de promouvoir pour vous cette année dans le fonctionnement de l'analyse.
Si vous vous souvenez, je vous ai la dernière fois inscrit les lettres suivantes imposition, proposition de la demande au lieu de l'Autre, comme étant l'étape idéale primaire. C'est une reconstruction bien entendu, et pourtant rien n'est plus concret, rien n'est plus réel puisque c'est dans la mesure où la demande de l'enfant commence à s'articuler que le processus s'engendre ou que nous pré¬tendons tout au moins montrer que le processus s'engendre, d'où va se former cette Spaltung du discours qui est exprimée dans les effets de l'inconscient.
Si vous vous souvenez, la dernière fois nous avons, à la suite de cette première position du sujet dans l'acte de la première articulation de la demande, fait allu¬sion à ce qui s'en dégage comme ce pendant nécessaire de la position de l'Autre réel, comme celui qui est tout puissant pour répondre à cette demande.
Comme je vous l'ai dit, c'est un stade que nous avons évoqué, qui est essen¬tiel pour la compréhension de la fondation du premier rapport à l'Autre, à la mère, comme donnant dans l'Autre la première forme de l'omnipotence. Mais comme je vous l'ai dit, c'est en considérant ce qui se passe au niveau de la demande que nous allons poursuivre le processus de la génération logique qui - 389 -

se produit à partir de cette demande. De sorte que ce que j'avais exprimé l'autre jour sous la forme qui faisait intervenir l'Autre comme sujet réel - je ne sais plus si c'est sous cette forme ou sous une autre que j'avais écrit au tableau ceci, que la demande ici prend une autre portée, qu'elle devient demande d'amour, qu'en tant qu'elle est demande de satisfaction d'un besoin, elle est revêtue à ce niveau d'un signe, d'une barre qui en change essentiellement la portée. Peu importe que j'ai employé ces lettres ou pas (c'est bien celles-là que j'ai utilisées) puisque ceci est très précisément ce qui peut engendrer toute une sorte de [palette] qui est celle des expériences réelles du sujet, pour autant qu'elles vont s'inscrire dans un certain nombre de réponses qui sont gratifiantes ou frus¬trantes et qui sont évidemment très essentielles pour que s'y inscrive une cer-taine modulation de son histoire.
Mais ce n'est pas cela qui est poursuivi dans l'analyse synchronique, l'analyse formelle qui est celle que nous poursuivons maintenant. C'est dans la mesure où - au stade ultérieur à celui de la position de l'autre comme autre réel qui répond à la demande - le sujet l'interroge comme sujet, c'est-à-dire où lui-même s'apparaît comme sujet pour autant qu'il est sujet pour l'autre, c'est dans ce rap¬port de première étape où le sujet se constitue par rapport au sujet qui parle, se repère dans la stratégie fondamentale qui s'instaure dès qu'apparaît la dimen¬sion du langage et qui ne commence qu'avec cette dimension du langage; c'est pour autant que l'autre, s'étant structuré dans le langage, de ce fait devient sujet possible d'une tragédie par rapport à laquelle le sujet lui-même peut se consti¬tuer comme sujet reconnu dans l'autre, comme sujet pour un sujet. Il ne peut pas y avoir d'autre sujet qu'un sujet pour un sujet et d'autre part, le sujet pre¬mier ne peut s'instituer comme tel que comme sujet qui parle, que comme sujet de la parole. C'est donc pour autant que l'Autre lui-même est marqué des néces¬sités du langage, que l'Autre s'instaure non pas comme autre réel, mais comme Autre, comme lieu de l'articulation de la parole, que se fait la première position possible d'un sujet comme tel, d'un sujet qui peut se saisir comme sujet, qui se saisit comme sujet dans l'autre, en tant que l'autre pense à lui comme sujet.
Vous voyez, je vous l'ai fait remarquer la dernière fois, rien de plus concret que cela. Ce n'est point une étape de la méditation philosophique, c'est ce quelque chose de primitif qui s'établit dans la relation de confiance. Dans quelle mesure, et jusqu'à quel point puis-je compter sur l'autre ? Qu'est-ce qu'il y a de fiable dans les comportements de l'autre ? Quelle suite puis-je attendre de ce qui déjà par lui a été promis ? C'est bien là ce sur quoi un des conflits les plus pri-mitifs - le plus primitif sans doute du point de vue qui nous intéresse - de la - 390 -




relation de l'enfant à l'autre, est quelque chose autour de quoi nous voyons tourner l'instauration et la base même des principes de son histoire, et aussi bien que cela se répète au niveau le plus profond de son destin, de ce qui commande la modulation inconsciente de ses comportements. C'est ailleurs que dans une pure et simple frustration ou gratification.
C'est dans la mesure où il peut se fonder sur quelque autre que, vous le savez, s'institue ce que nous trouvons dans l'analyse, voire dans l'expérience la plus quotidienne de l'analyse, ce que nous trouvons de plus radical dans la modula¬tion inconsciente du patient, névrosé ou non. C'est donc pour autant que devant l'autre comme sujet de la parole, en tant qu'elle s'articule primordialement, c'est par rapport à cet autre que le sujet lui-même se constitue comme sujet qui parle, non point comme sujet primitif de la connaissance, non pas le sujet des philo¬sophes, mais le sujet en tant qu'il se pose comme regardé par l'autre, comme pouvant lui répondre au nom d'une tragédie commune, comme sujet qui peut interpréter tout ce que l'autre articule, désigne de son intention la plus pro¬fonde, de sa bonne ou de sa mauvaise foi.
Essentiellement à ce niveau, si vous me permettez un jeu de mots, le S se pose vraiment non seulement comme le S qui s'inscrit comme une lettre, mais aussi bien à ce niveau comme le Es de la formule topique que Freud donne du sujet, Ça. Ça, sous une forme interrogative, sous la forme aussi où, si vous mettez ici un point d'interrogation, le S s'articule "est-ce ?" C'est là tout ce qu'à ce niveau le sujet formule encore de lui-même. Il est, à l'état naissant, en présence de l'arti¬culation de l'Autre pour autant qu'elle lui répond, mais qu'elle lui répond au-¬delà de ce qu'il a formulé dans sa demande.
S, c'est à ce niveau que le sujet se suspend et qu'à l'étape suivante, c'est-à-dire pour autant qu'il va faire ce pas où il veut se saisir dans l'au-delà de la parole, est lui-même comme marqué de quelque chose qui le divise primordialement de lui-même en tant que sujet de la parole, c'est à ce niveau, en tant que sujet barré, $, qu'il peut, qu'il doit, qu'il entend trouver la réponse; et qu'aussi bien il ne la trouve pas pour autant qu'il rencontre dans l'Autre, à ce niveau, ce creux, ce vide que j'ai articulé pour vous en tant que disant qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre, qu'aucun signifiant possible ne garantit l'authenticité de la suite des signifiants, qu'il dépend essentiellement pour cela de la bonne volonté de l'Autre, qu'il n'y a rien qui, au niveau du signifiant, garantisse, authentifie en quoi que ce soit la chaîne et la parole signifiante.
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Et c'est ici que se produit de la part du sujet ce quelque chose qu'il tire d'ailleurs, qu'il fait venir d'ailleurs, qu'il fait venir du registre imaginaire, qu'il fait venir d'une partie de lui-même en tant qu'il est engagé dans la relation ima¬ginaire à l'autre. Et c'est ce a qui vient ici, qui surgit à la place où se porte, où se pose l'interrogation du [S], sur ce qu'il est vraiment, sur ce qu'il veut vraiment. C'est là que se produit le surgissement de ce quelque chose que nous appelons a, a en tant qu'il est l'objet, l'objet du désir sans doute et non pas pour autant que cet objet du désir se coapterait directement par rapport au désir, mais pour autant que cet objet entre en jeu dans un complexe que nous appelons le fan¬tasme, le fantasme comme tel; c'est-à-dire pour autant que cet objet est le sup¬port autour de quoi, au moment où le sujet s'évanouit devant la carence du signifiant qui répond de sa place au niveau de l'Autre, [il] trouve son support dans cet objet.
C'est-à-dire qu'à ce niveau, l'opération est division. Le sujet essaie de se reconstituer, de s'authentifier, de se rejoindre dans la demande portée vers l'Autre. L'opération s'arrête. C'est pour autant qu'ici le quotient que le sujet cherche à atteindre-pour autant qu'il doit se saisir, se reconstituer et s'authen¬tifier comme sujet de la parole - reste ici suspendu, en présence, au niveau de l'Autre, de l'apparition de ce reste par où lui-même, le sujet, supplée, apporte la rançon, vient remplacer la carence au niveau de l'Autre du signifiant qui lui répond.
C'est pour autant que ce quotient et ce reste restent ici en présence l'un de l'autre et, si l'on peut dire, se soutenant l'un par l'autre, que le fantasme n'est rien d'autre chose que l'affrontement perpétuel de cet $, de cet $ pour autant qu'il marque ce moment de fading du sujet où le sujet ne trouve rien dans l'Autre qui le garantisse, lui, d'une façon sûre et certaine, qui l'authentifie, qui lui permette de se situer et de se nommer au niveau du discours de l'Autre, c'est-¬à-dire en tant que sujet de l'inconscient. C'est répondant à ce moment que sur¬git comme suppléant du signifiant manquant, cet élément imaginaire [a], que nous appelons dans sa forme la plus générale, pour autant que terme corrélatif de la structure du fantasme, ce support de S comme tel, au moment où il essaie de s'indiquer comme sujet du discours inconscient.
Il me semble qu'ici je n'ai pas plus à en dire. je vais pourtant en dire plus pour vous rappeler ce que ceci veut dire dans le discours freudien, par exemple le « Wo Es war, soli Ich werden », "Là où C'était, là je dois devenir". C'est très précis, c'est ce Ich qui n'est pas das Ich qui n'est pas le moi, qui est un Ich, le Ich uti¬lisé comme sujet de la phrase. "Là où C'était, là où Ça parle", c'est-à-dire où à -392-

l'instant d'avant quelque chose était qui est le désir inconscient, là je dois me désigner, là "je dois être", ce Je qui est le but, la fin, le terme de l'analyse avant qu'il se nomme, avant qu'il se forme, avant qu'il s'articule, si tant est qu'il le fasse jamais, car aussi bien dans la formule freudienne ce « soll Ich werden », ce doit être ce "dois-Je devenir" est le sujet d'un devenir, d'un devoir qui vous est proposé.
Nous devons reconquérir ce champ perdu de l'être du sujet, comme dit Freud dans la même phrase, par une jolie comparaison, comme la reconquête de la Hollande sur le Zuiderzee, de terres offertes à une conquête pacifique 198. Ce champ de l'inconscient sur lequel nous devons gagner dans la réalisation du Grand Œuvre analytique, c'est bien de cela qu'il s'agit. Mais avant que ceci soit fait "Là où Ça était", qu'est-ce qui nous désigne la place de ce Je qui doit venir au jour ? Ce qui nous le désigne, c'est l'index de quoi ? Très exactement de ce dont il s'agit, du désir, du désir en tant qu'il est fonction et terme de ce dont il s'agit dans l'inconscient.
Et le désir est ici soutenu par l'opposition, la coexistence des deux termes qui sont ici le $, le sujet en tant que justement à cette limite il se perd, que là l'incons¬cient commence - ce qui veut dire qu'il n'y a pas purement et simplement pri¬vation de quelque chose qui s'appellerait conscience, c'est qu'une autre dimension commence où il ne lui est plus possible de savoir, où il n'est plus, [quotient a ?]. Ici s'arrête toute possibilité de se nommer. Mais dans ce point d'arrêt est aussi l'index, l'index qui est apporté, qui est la fonction majeure, quelles que soient les apparences de ce qui, à ce moment-là, est soutenu devant lui comme l'objet qui le fascine, mais qui est aussi celui qui le retient devant l'annulation pure et simple, la syncope de son existence. Et c'est cela qui consti¬tue la structure de ce que nous appelons le fantasme.
C'est aujourd'hui à cela que nous allons nous arrêter. Nous allons voir ce que comporte comme généralité d'application cette formule du fantasme. Aussi bien allons-nous le prendre, puisque nous avons dit la dernière fois que c'était dans sa fonction synchronique, c'est-à-dire pour la place qu'il occupe dans cette réfé¬rence du sujet à lui-même, du sujet à ce qu'il est au niveau de l'inconscient quand - je ne dirai pas, il s'interroge sur ce qu'il est -, quand il est en somme porté par la question sur ce qu'il est, ce qui est la définition de la névrose.

198. FREUD S., « Les différentes instances de la personnalité psychique » (1932), in Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, G. W. XV, pp. 62-85. Gallimard pp. 78-107. « C'est là une tâche qui incombe à la civilisation tout comme l'assèchement du Zuiderzee. »
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Arrêtons-nous d'abord aux propriétés formelles, telles que l'expérience ana¬lytique nous permet de les reconnaître, de cet objet a pour autant qu'il inter¬vient dans la structure du fantasme.
Le sujet, disons-nous, est au bord de cette nomination défaillante qui est le rôle structural de ce qui est visé au moment du désir. Et il est au point où il subit, si je puis dire, au maximum, à un point d'acmé, ce qu'on peut appeler la viru¬lence du logos, pour autant qu'il se rencontre avec le point suprême de l'effet aliénant de son implication dans le logos. Cette prise de l'homme dans la com¬binatoire fondamentale qui donne la caractéristique essentielle du logos, c'est une question que d'autres que moi ont à résoudre, de savoir ce qu'elle peut vou¬loir dire; je veux dire, ce que veut dire que l'homme soit nécessaire à cette action du logos dans le monde. Mais ici ce que nous avons à voir, c'est ce qu'il en résulte pour l'homme et comment l'homme y fait face, comment il le soutient.
La première formule qui peut nous venir, c'est qu'il faut qu'il le soutienne réellement, qu'il le soutienne de son réel, de lui en tant que réel, c'est-à-dire aussi bien de ce qui lui reste toujours le plus mystérieux. Un détour ici ne serait pas mal venu. C'est d'essayer pour nous d'appréhender - c'est ce sur quoi d'ailleurs certains d'entre vous depuis longtemps s'interrogent - ce que peut bien, au dernier terme, vouloir dire cet emploi que nous faisons ici du terme de réel, pour autant que nous l'opposons au symbolique et à l'imaginaire.
Il faut bien dire que si la psychanalyse, si l'expérience freudienne vient en son temps, à notre époque, il n'est certainement pas indifférent de constater que c'est pour autant que peut venir pour nous, avec la plus grande résistance, ce que je pourrais appeler soit la forme d'une crise de la théorie de la connaissance, ou de la connaissance elle-même. Enfin, ce point sur lequel la dernière fois j'ai essayé déjà d'attirer votre attention, c'est à savoir ce que signifie l'aventure de la science - comment elle s'est créée, greffée, branchée sur cette longue culture - qui a été une prise de position, assez partiale pour que nous puissions l'appeler par¬tielle, qui a été ce retrait de l'homme sur certaines positions en présence du monde qui ont été d'abord des positions contemplatives, celles qui impliquaient non pas la position du désir - sans doute je vous l'ai fait remarquer - mais le choix, l'élection d'une certaine forme de ce désir; désir, ai-je dit, de savoir, désir de connaître. Assurément nous pouvons le spécifier comme une discipline, une ascèse, un choix, et nous savons que ce qui en est sorti, à savoir la science, notre science moderne, notre science pour autant qu'on peut dire qu'elle se distingue pour nous par cette prise exceptionnelle sur le monde qui, d'un certain côté, nous rassure quand nous parlons de réalité.
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Nous savons que nous ne sommes pas sans prise sur le réel, mais laquelle après tout ? Est-ce une prise de connaissance ? Et je ne peux ici que vous indi¬quer au moins la question. Est-ce qu'il ne semble pas, à la première approche, à la première appréhension que nous avons de ce qui résulte de ce processus, qu'assurément au point où nous en sommes, au point de l'élaboration spéciale-ment de la science physique qui est la forme où la réussite s'est poussée le plus loin de la prise de nos chaînes symboliques sur quelque chose que nous appe¬lons l'expérience, l'expérience construite; est-ce qu'il ne semble pas que moins que jamais nous avons le sentiment d'atteindre à ce quelque chose qui, dans l'idéal de la philosophie incipiente, de la philosophie à ses débuts, se proposait comme la fin, la récompense de l'effort du philosophe, du sage, c'est-à-dire cette participation, cette connaissance, cette identification à l'être qui était visée et qui était représentée dans la perspective grecque, dans la perspective aristotéli¬cienne, comme étant ce qui était la fin du connaître, à savoir l'identification par la pensée du sujet (qui ne s'appelait pas à ce moment-là sujet), de celui qui pen¬sait, de celui qui poursuivait la connaissance, à l'objet de sa contemplation ?
À quoi nous identifions-nous au terme de la science moderne ? Je ne crois même pas qu'il y ait une seule branche de la science, que ce soit celle où nous sommes arrivés aux résultats les plus parfaits, les plus poussés, que ce soit celle même où la science essaie de s'ébaucher, de faire le premier pas, comme dans les termes d'une psychologie qui s'appelle behaviourisme; si bien que nous sommes sûrs d'être déçus au dernier terme quant à ce qu'il y a à connaître, que même quand nous nous trouvons dans une des formes de cette science qui est encore balbutiante, - qui prétend imiter, comme le petit personnage de la Melancholia de Dürer, le petit ange, qui aux côtés de la grande Mélancolie com¬mence à faire ses premiers cercles - quand nous commençons une psychologie qui se prétend scientifique, nous posons au principe que nous allons faire du simple behaviourisme, c'est-à-dire que nous allons nous contenter de regarder, surtout que nous nous refusons au départ même toute visée qui comporte cette assomption, cette identification à ce qui est là devant nous. Au-delà de la méthode, cela va consister d'abord à nous refuser de croire que nous puissions, au but, arriver à ce qui est dans l'antique idéal de la connaissance.
Il y a sans doute là quelque chose de véritablement exemplaire et qui est de nature à nous faire méditer sur ce qui se passe quand d'autre part une psy¬chologie (qui, elle, bien entendu, si nous ne la posons et ne l'articulons comme une science, est quand même une chose qui se pose comme paradoxale par rap¬port à la méthode jusqu'ici définie sur l'apport scientifique), la psychologie
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freudienne, elle, nous dit que le réel du sujet n'est pas à concevoir comme le cor¬rélatif d'une connaissance.
Le premier pas où se situe le réel comme réel, comme terme de quelque chose où le sujet est intéressé, ce n'est pas par rapport au sujet de la connaissance qu'il se situe, puisque quelque chose dans le sujet s'articule qui est au-delà de sa connaissance possible, et qui pourtant est déjà le sujet et, qui plus est, le sujet qui se reconnaît à ceci qu'il est sujet d'une chaîne articulée. Que quelque chose qui est de l'ordre d'un discours dès l'abord, que soutient donc quelque support, quelque support dont il n'est pas abusif de le qualifier du terme d'être si après tout nous donnons à ce terme d'être sa définition minima, si le terme d'être veut dire quelque chose, c'est le réel pour autant qu'il s'inscrit dans le symbolique, le réel intéressé dans cette chaîne que Freud nous dit être cohérente et comman¬der, au-delà de toutes ces motivations accessibles au jeu de la connaissance, le comportement du sujet. C'est bien quelque chose qui, au sens complet, mérite d'être nommé comme de l'ordre de l'être, puisque c'est déjà quelque chose qui se pose comme un réel articulé dans le symbolique, comme un réel qui a pris sa place dans le symbolique, et qui a pris cette place au-delà du sujet de la connaissance.
C'est au moment, dirais-je, et c'est là que se boucle la parenthèse que j'avais ouverte tout à l'heure, c'est au moment où dans notre expérience de la connais¬sance quelque chose pour nous se dérobe dans ce qui s'est développé sur l'arbre de la connaissance, où quelque chose dans ce rameau qui s'appelle la science s'avère, se manifeste à nous comme étant quelque chose qui a trompé l'espoir de la connaissance.
Si d'autre part, on peut dire que cela a été peut-être beaucoup plus loin que toute espèce d'effet attendu de la connaissance, c'est en même temps et à ce moment que, dans l'expérience de la subjectivité, dans celle qui s'établit dans la confidence, dans la confiance analytique, Freud nous désigne cette chaîne où les choses s'articulent d'une façon qui est structurée de façon homogène avec toute autre chaîne symbolique, avec ce que nous connaissons comme discours, qui pourtant n'est pas accessible, comme dans la contemplation, n'est pas accessible au sujet en tant qu'il pourrait s'y reposer comme l'objet où il se reconnaît. Bien au contraire, fondamentalement il se méconnaît. Et dans toute la mesure où il essaie, à cette chaîne, d'aborder, où il essaye là de se nommer, de se repérer, c'est là précisément qu'il ne s'y trouve pas. Il n'est là que dans les intervalles, dans les coupures. Chaque fois qu'il veut se saisir, il n'est jamais que dans un inter-valle, et c'est bien pour cela que l'objet imaginaire du fantasme, sur lequel il va -396-

chercher à se supporter, est structuré comme il l'est - c'est ce que je veux vous montrer maintenant.
Il y a bien d'autres choses à démontrer sur cette formalisation $  a, mais je veux vous montrer comment est fait a. je vous l'ai dit, c'est comme coupure et comme intervalle que le sujet se rencontre au point terme de son interrogation. C'est aussi bien essentiellement comme forme de coupure que le a, dans toute sa généralité, nous montre sa forme. Ici je vais simplement regrouper un certain nombre de traits communs que vous connaissez déjà concernant les différentes formes de cet objet. Pour ceux qui ici sont analystes, je peux aller vite, quitte ensuite à entrer dans le détail, à recommenter. S'il s'agit que l'objet dans le fan¬tasme soit quelque chose qui ait la forme de la coupure, dans quoi allons-nous pouvoir le reconnaître ? Franchement, je dirai qu'au niveau du résultat, je pense que déjà vous me devancerez, du moins j'ose l'espérer.
Dans ce rapport qui fait que le $, au point où il s'interroge comme $, ne trouve à se supporter que dans une série de termes qui sont ceux que nous appelons ici a, en tant qu'objets dans le fantasme, nous pouvons dans une première approxi¬mation en donner trois exemples. Cela n'implique pas que ce soit complètement exhaustif, ce l'est presque. je dis que cela ne l'est pas complètement pour autant que prendre les choses au niveau de ce que j'appellerai le résultat, c'est-à-dire du a constitué, n'est pas une démarche tellement légitime. je veux dire que com-mencer par là c'est simplement vous faire partir d'un terrain déjà connu dans lequel vous vous retrouviez pour faire le chemin plus facile. Cela n'est pas la voie la plus rigoureuse comme vous le verrez quand nous aurons à rejoindre ce terme par la voie plus rigoureuse de la structure. C'est-à-dire la voie qui part du sujet en tant qu'il est barré, en tant que c'est lui qui soulève, qui suscite le terme de l'objet. Mais c'est de l'objet que nous partirons parce que c'est de là que vous vous reconnaîtrez le mieux.
Il y en a trois espèces repérées dans l'expérience analytique, identifiées bel et bien jusqu'à présent comme telles (a, φ, d).
- La première espèce est celle que nous appelons habituellement, à tort ou à raison, l'objet prégénital.
- La deuxième espèce est cette sorte d'objet qui est intéressé dans ce qu'on appelle le complexe de castration, et vous savez que sous sa forme la plus géné¬rale, c'est le phallus.
- La troisième espèce, c'est peut-être le seul terme qui vous surprendra comme une nouveauté mais, à la vérité, je pense que ceux d'entre vous qui ont pu étudier d'assez près ce que j'ai pu écrire sur les psychoses ne s'y trouveront - 397 -

tout de même pas essentiellement déroutés, la troisième espèce d'objet remplis¬sant exactement la même fonction par rapport au sujet à son point de défaillance, de fading, cela n'est rien d'autre et ni plus ni moins que ce qu'on appelle com¬munément le délire et très précisément, ce pourquoi Freud, depuis presque le début de ses premières appréhensions, a pu écrire: « Ils aiment leur délire comme soi-même », Sie lieben also den Wahn wie sich selbst 199.
Nous allons reprendre ces trois formes d'objet pour autant qu'elles nous per¬mettent de saisir quelque chose dans leur forme qui leur permet de remplir cette fonction, de devenir les signifiants que le sujet tire de sa propre substance pour soutenir devant lui, précisément, ce trou, cette absence du signifiant au niveau de la chaîne inconsciente.
1. En tant qu'objet prégénital, qu'est-ce que veut dire le a ?
Dans l'expérience animale, pour autant qu'elle se structure en images, ne devons-nous pas ici évoquer le terme même par où plus d'une réflexion maté¬rialiste arrive à résumer ce qu'est après tout le fonctionnement d'un organisme, tout humain qu'il soit, au niveau des échanges matériels ? Précisément - ce n'est pas moi qui ai inventé la formule - cet animal, tout humain qu'il soit, n'est après tout qu'un boyau avec deux orifices, celui par où ça rentre et l'autre par où ça sort. Et aussi bien, c'est là ce par quoi se constitue l'objet dit "pré-géni¬tal" pour autant qu'il vient remplir sa fonction signifiante dans le fantasme. C'est pour autant que ce dont le sujet se nourrit se coupe à quelque moment de lui, voire qu'à l'occasion - c'est le renversement de la position, le stade sadique¬ oral - lui-même le coupe, ou tout au moins fasse effort pour le couper et mordre. C'est donc l'objet en tant qu'objet de sevrage, ce qui veut dire à pro¬prement parler objet de coupure d'une part, et d'autre part à l'autre extrémité du boyau, pour autant que ce qu'il rejette se coupe de lui - et aussi bien que tout l'apprentissage, lui, est fait des rites et des formes de la propreté - qu'il apprend que ce qu'il rejette, il le coupe de lui-même.
C'est essentiellement en tant que ce dont nous faisons, dans l'expérience ana¬lytique commune, la forme fondamentale de l'objet des phases dites orale et anale, à savoir le mamelon (cette partie du sein que le sujet peut tenir dans son orifice buccal, et aussi ce dont il est séparé), c'est aussi bien cet excrément qui devient aussi pour le sujet à un autre moment la forme la plus significative de son rapport aux objets; [ces objets] sont pris, choisis très précisément en tant

199. FREUD S., Briefe an Wilhelm Fliess (1895), Frankfurt, 1986, Fisher Verlag. [Manuscrit H], p 110. Trad. Fr. in Naissance de la psychanalyse, Paris, 1956, P.U.F., p.101.
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qu'ils sont spécialement exemplaires, manifestant dans la forme la structure de la coupure, qu'ils sont intéressés à jouer ce rôle de support au niveau où le sujet se trouve lui-même situé comme tel dans le signifiant, en tant qu'il est structuré par la coupure.
Et c'est ce qui nous explique que ces objets-là, entre autres et de préférence à d'autres, soient choisis. Car on n'a pas pu ne pas remarquer que s'il s'agissait que le sujet érotise telle ou telle de ses fonctions en tant simplement que vitale, pourquoi n'y aurait-il pas aussi une phase plus primitive que les autres et, semble-t-il plus fondamentale, qui est qu'il serait rattaché à une fonction du point de vue de la nutrition tout aussi vitale que celle qui se passe par la bouche pour se finir par l'excrétion de l'orifice intestinal, c'est la respiration. Oui, mais la respiration ne connaît nulle part cet élément de coupure. La respiration ne se coupe pas, ou si elle est coupée, c'est d'une façon qui ne manque pas d'engen¬drer quelque drame. Rien ne s'inscrit dans une coupure de la respiration si ce n'est de façon exceptionnelle. La respiration, ce rythme, la respiration est pul¬sation, la respiration est alternance vitale, elle n'est rien qui permette sur le plan imaginaire de symboliser précisément ce dont il s'agit, à savoir l'intervalle, la coupure.
Ce n'est pas dire pourtant que rien de ce qui passe par l'orifice respiratoire ne puisse, comme tel, être scandé, puisque précisément c'est par ce même ori¬fice que se produit l'émission de la voix et que l'émission de la voix est, elle, quelque chose qui se coupe, qui se scande; et c'est aussi bien pourquoi celle-là, nous la retrouverons tout à l'heure et précisément au niveau de ce troisième type du a que nous avons appelé le délire du sujet. Pour autant que cette émission justement n'est pas scandée, pour autant qu'elle est simplement (pneuma) flatus, il est évidemment très remarquable - et ici je vous prie de vous reporter aux études de Jones - de voir que, du point de vue de l'inconscient, elle n'est pas individualisée, au point le plus radical, comme étant quelque chose qui soit de l'ordre respiratoire; mais précisément, en raison justement de cette imposi¬tion de la forme de la coupure, rapportée au niveau le plus profond de l'expé¬rience que nous en avons dans l'inconscient (et c'est le mérite de Jones de l'avoir vu) au flatus anal qui se trouve, paradoxalement et par cette sorte de déplaisante surprise que les découvertes analytiques nous ont apportée, se trouve symboli¬ser au plus profond ce dont il s'agit chaque fois qu'au niveau de l'inconscient, c'est le phallus qui se trouve symboliser le sujet.
2. Au deuxième niveau, et il ne s'agit là bien entendu que d'un artifice d'exposition, car il n'y a ni premier ni deuxième niveau. Au point où nous nous - 399 -

déplaçons ici, tous les a ont la même fonction. Ils ont la même fonction, il s'agit de savoir pourquoi ils prennent une forme ou l'autre, mais dans la forme que nous décrivons dans la synchronie, ce que nous essayons de dégager, ce sont les traits, ce sont les caractères communs. Ici, au niveau du complexe de castration, nous lui trouvons une autre forme qui est celle de la mutilation. En effet s'il s'agit de coupure, il faut et il suffit que le sujet se sépare de quelque partie de lui-même, qu'il soit capable de se mutiler. Et après tout la chose - les auteurs ana¬lystes l'ont aperçue - n'implique pas même une modalité tellement nouvelle au premier aspect, puisqu'ils ont rappelé à propos de la mutilation, pour autant qu'elle joue un rôle si important dans toutes les formes, dans toutes les mani¬festations de l'accès de l'homme à sa propre réalité, dans la consécration de sa plénitude d'homme - nous savons par l'histoire, nous savons par l'ethnogra¬phie, nous savons par la constatation de tous les procédés initiatiques par où l'homme cherche, dans un certain nombre de formes de stigmatisation, à défi¬nir son accès à un niveau supérieur de réalisation de lui-même - nous savons cette fonction de la mutilation comme telle, et ce n'est pas ici que j'aurai à vous en rappeler le catalogue et l'éventail.
Il faut simplement, et il suffit, que je vous rappelle ici, simplement pour vous le faire à cette occasion toucher du doigt, que sous une autre forme c'est encore ici de quelque chose que nous pouvons appeler coupure qu'il s'agit, et bien et bellement pour autant qu'elle instaure le passage à une fonction signifiante, puisque ce qu'il en reste de cette mutilation, c'est une marque. C'est ce qui fait que le sujet qui a subi la mutilation comme un individu particulier dans le trou¬peau, porte désormais sur lui la marque d'un signifiant qui l'extrait d'un état premier pour le porter, l'identifier à une puissance d'être différente, supérieure. C'est le sens de toute espèce d'expérience de traversée initiatique, pour autant que nous retrouvons sa signification au niveau du complexe de castration comme tel.
Ce n'est pas aussi bien, je vous le fais remarquer au passage, épuiser la ques¬tion, car depuis le temps que j'essaye, avec vous, de m'approcher de ce dont il s'agit au niveau du complexe de castration, vous avez bien dû vous apercevoir des ambiguïtés qui règnent autour de la fonction de ce phallus. En d'autres termes, que s'il est simplement le résultat de voir que, par quelque côté, c'est lui qui est marqué, c'est lui qui est porté à la fonction de signifiant, il reste que pour autant, la forme de la castration n'est pas entièrement impliquée dans ce que nous pouvons avoir à l'extérieur, dans les résultats des cérémonies qui aboutis¬sent à telle ou telle déformation, circoncision.
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La marque portée sur le phallus n'est pas cette espèce d'extirpation, de fonc¬tion particulière de négativation apportée au phallus dans le complexe de cas¬tration. Ceci nous ne pouvons pas le saisir à ce niveau de l'exposé, nous y reviendrons je pense la prochaine fois, quand nous aurons à expliquer ce qui, je vous l'indique simplement aujourd'hui, est le problème qui se pose maintenant que nous ré-abordons ces choses, que nous en refaisons l'inventaire. C'est à savoir en quoi et pourquoi Freud a pu, au départ, faire cette chose énorme que de lier le complexe de castration à ce quelque chose à quoi un examen attentif montre qu'il n'est pas tellement solidaire, à savoir d'une fonction dominatrice, cruelle, tyrannique, d'une sorte de père absolu. C'est là un mythe assurément. Et comme tout ce que Freud a apporté, c'est un fait très miraculeux, c'est un mythe qui tient, nous essayerons d'expliquer pourquoi.
Il n'en reste pas moins que, dans leur fonction fondamentale, les rites d'ini¬tiation qui se marquent, qui s'inscrivent dans un certain nombre de formes de stigmatisations, de mutilations, ici au point où nous les abordons aujourd'hui, à savoir en tant qu'ils jouent ce rôle du a, en tant qu'ils sont par les sujets eux-mêmes qui les expérimentent destinés à changer de nature. Ce qui chez le sujet jusque-là, dans la liberté des stades pré-initiatiques qui caractérisent les sociétés primitives, a été laissé à une sorte de jeu indifférent des désirs naturels, les rites d'initiation prennent la forme de changer le sens de ces désirs, de leur donner, à partir de là précisément, une fonction où s'identifie, où se désigne comme tel l'être du sujet, où il devient si l'on peut dire homme, mais aussi bien femme de plein exercice; où la mutilation sert ici à orienter le désir, à lui faire prendre pré¬cisément cette fonction d'index, de quelque chose qui est réalisé et qui ne peut s'articuler, s'exprimer que dans un au-delà symbolique et un au-delà qui est celui que nous appelons aujourd'hui l'être, une réalisation d'être dans le sujet.
On pourrait à cette occasion faire quelques remarques latérales et nous aper¬cevoir que si quelque chose s'offre à l'atteinte, à la marque signifiante du rite d'initiation, ce n'est bien entendu pas par hasard que ce soit tout ce qui peut s'y offrir comme appendice. Vous savez aussi bien que l'appendice phallique n'est pas le seul qui en l'occasion est employé, que sans aucun doute aussi le rapport que le sujet peut établir dans toute référence à lui-même, et qui est celui où nous pouvons concevoir que l'appréhension vécue puisse être la plus remarquable, à savoir le rapport de tumescence, désigne bien entendu au premier plan le phal¬lus comme quelque chose qui s'offre d'une façon privilégiée, a cette fonction de pouvoir s'offrir à la coupure et aussi bien d'une façon qui sera assurément, plus que dans tout autre objet, redoutée et scabreuse.
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C'est ici que pour autant que la fonction du narcissisme est rapport imagi¬naire du sujet à soi-même, elle doit être prise pour le point de support où s'ins¬crit, au centre, cette formation de l'objet significatif. Et là aussi nous pouvons peut-être apercevoir comment ce qui est ici important dans l'expérience que nous avons de tout ce qui se passe au niveau du stade du miroir - à savoir l'ins¬cription, la situation où le sujet peut placer sa propre tension, sa propre érec¬tion, par rapport à l'image d'au-delà de lui-même qu'il a dans l'autre - nous permet d'apercevoir ce que peuvent avoir de légitime certaines des approches que la tradition des psychologues-philosophes avait déjà faites de cette appré¬hension de la fonction du moi.
je fais ici allusion à ce que Maine de Biran nous a apporté dans son analyse si fine du rôle du sentiment de l'effort, le sentiment de l'effort pour autant qu'il est poussée, appréhendée par le sujet des deux côtés à la fois, pour autant qu'il est l'auteur de la poussée mais qu'il est aussi bien l'auteur de ce qui la contient, pour autant qu'il éprouve cette poussée de lui comme telle à l'intérieur de lui-même. Voilà qui, rapproché de cette expérience de la tumescence, nous fait bien apercevoir combien peut se situer là et entrer en fonction, à ce même niveau de l'expérience (comme ce par quoi le sujet s'éprouve sans jamais pourtant pouvoir se saisir, puisque aussi bien ici il n'y a pas à proprement parler de marque pos¬sible, de coupure possible) quelque chose dont je crois que le lien ici doit être repéré pour autant qu'il prend valeur symbolique, symptomatique, au même niveau de l'expérience qui est celui que nous essayons d'analyser ici dans l'expé¬rience, qui est celui si paradoxal de la fatigue.
Si l'effort ne peut servir d'aucune façon au sujet, pour la raison que rien ne permet de l'empreindre de la coupure signifiante, inversement il semble que ce quelque chose dont vous savez le caractère de mirage, le caractère inobjectivable au niveau de l'expérience érotique, qui s'appelle la fatigue du névrotique, cette fatigue paradoxale qui n'a rien à faire avec aucune des fatigues musculaires que nous pouvons enregistrer sur le plan des faits - cette fatigue, en tant qu'elle répond, elle est en quelque sorte l'inverse, la séquelle, la trace d'un effort que j'appellerai de "signifiquantité".
C'est là que nous pourrions trouver - et je crois qu'au passage il importait de le noter - ce quelque chose qui est, dans sa forme la plus générale, ce qui au niveau de la tumescence, de la poussée comme telle du sujet, nous donne les limites où vient s'évanouir la consécration possible dans la marque signifiante. 3. Nous arrivons à la troisième forme de ce petit a, pour autant qu'il peut ici
servir d'objet. Ici j'aimerais bien qu'on ne se méprenne pas et assurément je n'ai - 402 -

pas devant moi assez de temps pour pouvoir mettre l'accent sur ce que je vais essayer ici d'isoler dans tous ses détails. Ce que je crois le plus favorable à vous montrer ce dont il s'agit et comment je l'entends - hors d'une relecture atten¬tive que je vous prie de faire de ce que j'ai écrit sur le sujet D'une question préa¬lable à tout traitement possible de la psychose, à savoir ce que j'ai articulé de ce que nous permet, d'une façon si poussée, si élaborée, d'articuler le délire de Schreber - c'est ce qui va nous permettre de saisir la fonction de la voix dans le délire comme tel.
je crois que c'est pour autant que nous aurons cherché à voir en quoi la voix dans le délire répond tout spécialement aux exigences formelles de ce a, pour autant qu'il peut être élevé à la fonction signifiante de la coupure, de l'intervalle comme tel, que nous comprendrons les caractéristiques phénoménologiques de cette voix. Le sujet produit la voix et, je dirai plus, nous aurons à faire interve¬nir cette fonction de la voix pour autant que faisant intervenir le poids du sujet, le poids réel du sujet dans le discours, dans la formation de l'instance du surmoi, la grosse voix est à faire entrer en jeu comme quelque chose qui représente l'ins¬tance d'un Autre se manifestant comme réel.
Est-ce de la même voix qu'il s'agit dans la voix du délirant? La voix du déli¬rant, est-elle ce quelque chose dont M. Cocteau a essayé d'isoler la fonction dra¬matique sous le titre La Voix humaine? Il suffit de se rapporter à cette expérience que nous pouvons en avoir en effet, sous une forme isolée, là où Cocteau, avec beaucoup de pertinence et de flair, a su lui-même nous en mon¬trer l'incidence pure, à savoir au téléphone. Qu'est-ce que la voix nous apprend comme telle, au-delà du discours qu'elle tient au téléphone ? Il n'y a assurément pas là à varier et à vous faire un petit kaléidoscope des expériences qu'on en peut avoir; qu'il vous suffise d'évoquer qu'essayant de demander un service dans n'importe quelle maison de commerce, ou n'importe quoi d'autre, vous vous trouvez avoir au bout du fil une de ces voix qui vous en apprennent assez sur le caractère d'indifférence, de mauvaise volonté, de volonté bien établie d'éluder ce qu'il peut y avoir de présent, de personnel dans votre demande, et qui est très essentiellement cette sorte de voix qui vous en apprend assez déjà sur le fait que vous n'avez rien à attendre de celui que vous interpellez; une de ces voix que nous appellerons une voix de contremaître, ce terme si véritablement magni¬fiquement fait par le génie de la langue, non pas qu'il soit contre le maître, mais il est le contraire du maître véritablement. Cette voix, cette sorte de pré¬sentification de la vanité, de l'inexistence, du vide bureaucratique que peut vous donner quelques fois certaines voix, est-ce cela que nous désignons lorsque - 403 -

nous parlons de la voix dans la fonction où nous avons à la faire intervenir au niveau de a ?
Non, absolument pas! Si ici la voix se présente bel et bien et comme telle, comme articulation pure et c'est bien ce qui fait le paradoxe de ce que nous com¬munique le délirant quand nous l'interrogeons et que quelque chose qu'il a à communiquer sur la nature des voix paraît se dérober toujours de façon si sin¬gulière, rien de plus ferme pour lui que la consistance et l'existence de la voix comme telle. Et bien sûr, c'est justement parce qu'elle est réduite sous sa forme la plus tranchante, au point pur où le sujet ne peut la prendre que comme s'imposant à lui.
Et aussi bien ai-je mis l'accent, quand nous analysions le délire du Président Schreber, sur ce caractère de coupure qui est tellement mis en évidence que les voix entendues par Schreber sont exactement les débuts de phrases: « Sie sollen werden, etc. » et justement des mots, les mots significatifs qui s'interrompent, qui se poussent, laissant surgir après leur coupure l'appel à la signification. Le sujet y est intéressé en effet ici, mais à proprement parler en tant que lui-même disparaît, succombe, s'engouffre tout entier dans cette signification qui ne le vise que d'une façon globale. Et c'est bien dans ce mot: il l'intéresse, que je résume¬rai aujourd'hui, au moment de vous quitter, ce quelque chose que j'ai essayé d'appréhender et de saisir pour vous aujourd'hui.
je conviens que cette séance a été peut-être une des plus difficiles de toutes celles que j'ai eu à vous tenir. Vous en serez, j'espère, récompensés la prochaine fois. Nous aurons à procéder par des voies moins arides. Mais je vous ai demandé aujourd'hui de vous soutenir autour de cette notion d'intérêt, c'est le sujet comme étant dans l'intervalle, comme étant ce qui est dans l'intervalle du discours de l'inconscient, comme étant à proprement parler la métonymie de cet être qui s'exprime dans la chaîne inconsciente.
Si le sujet se sent éminemment intéressé par ces voix, par ces phrases sans queue ni tête du délire, c'est pour la même raison que dans toutes les autres formes de cet objet que je vous ai aujourd'hui énumérées, c'est au niveau de la coupure, c'est au niveau de l'intervalle qu'il se fascine, qu'il se fixe pour se sou¬tenir à cet instant où, à proprement parler, il se vise et il s'interroge comme être, comme être de son inconscient.
C'est bien là ce autour de quoi nous posons la question ici, et je ne veux tout de même pas finir, au moins pour ceux qui viennent ici pour la première fois, sans leur faire sentir quelle est la portée d'une telle analyse, de ce petit chaînon qu'est mon discours d'aujourd'hui par rapport à ceux qui se succèdent depuis - 404 -

des jours. C'est qu'aussi bien ce dont il s'agit, c'est justement de voir ce que nous devons faire par rapport à ce fantasme, car ce fantasme je vous en ai montré ici les formes les plus radicales, les plus simples, celles dans lesquelles nous savons qu'il constitue les objets privilégiés du désir inconscient du sujet. Mais ce fan¬tasme, il est mobile, si on le taquine il ne faut pas croire qu'il puisse, comme cela, laisser tomber, lui, un de ses membres. Il n'y a pas d'exemple qu'un fantasme convenablement attaqué ne réagisse pas en réitérant sa forme de fantasme.
Aussi bien nous savons à quelles formes de complications ce fantasme peut atteindre pour autant, justement, que sous sa forme dite perverse il insiste, il maintient, il complique sa structure, il essaie de plus en plus près de remplir sa fonction. Est-ce qu'interpréter le fantasme, comme on dit, doit être purement et simplement ramener le sujet à un actuel à notre mesure, l'actuel de la réalité que nous pouvons définir comme hommes de science, ou comme hommes qui nous imaginons qu'après tout, tout est réductible en termes de connaissance ?
Il semble bien que ce soit quelque chose vers quoi penche toute une direction de la technique analytique, de réduire le sujet aux fonctions de la réalité, cette réalité que je vous rappelais la dernière fois, cette réalité qui, pour certains ana¬lystes, paraît ne devoir pas pouvoir s'articuler autrement que comme ce que j'ai appelé un monde d'avocats américains! Est-ce que sans aucun doute, l'entre¬prise n'est pas hors de la portée des moyens d'une certaine persuasion ? Est-ce que la place occupée par le fantasme ne nous requiert pas de voir qu'il y a une autre dimension où nous avons à tenir compte de ce qu'on peut appeler les exi¬gences vraies du sujet ? Précisément cette dimension non point de la réalité, d'une réduction au monde commun, mais d'une dimension d'être, d'une dimen¬sion où le sujet porte en lui quelque chose, mon Dieu! qui est peut-être aussi incommode à porter que le message d'Hamlet, mais qui aussi bien, pour devoir peut-être le promettre à un destin fatal, n'est pas quelque chose non plus dont nous, analystes, - si tant est que nous, analystes, nous pouvons dans l'expé¬rience du désir trouver plus qu'un simple accident, que quelque chose d'après tout bien gênant, mais dont il n'y a en somme qu'à attendre que ça se passe et que la vieillesse vienne pour que le sujet retrouve tout naturellement les voies de la paix et de la sagesse - ce désir nous désigne à nous, analystes, autre chose; cette autre chose qu'il nous désigne, comment devons-nous, avec, opérer ? Quelle est notre mission, quel est en fin de compte notre devoir ? C'est là la question que je pose en parlant de l'interprétation du désir.

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Leçon 22 27 mai 1959



Nous allons aujourd'hui poursuivre l'étude de la place de la fonction du fan¬tasme en tant qu'il est symbolisé dans les rapports du sujet, pourvu de la part du sujet en tant que marqué de l'effet de la parole par rapport à un objet a que nous avons essayé, la dernière fois, de définir comme tel. Cette fonction du fantasme, vous le savez, se situe quelque part au niveau de ce rapport que nous avons essayé d'inscrire dans ce que nous appelons le graphe. C'est quelque chose de très simple en somme, puisque les termes se résument aux quatre points, si je puis dire, situés aux croisements des deux chaînes signifiantes par une boucle qui est celle de l'intention subjective; ces croisements donc, déterminent ces quatre points que nous avons appelés points de code, qui sont ceux de droite, ici (A et $  D), et ces deux autres points de message (S (A) et s (A)), ceci en fonction du caractère rétroactif de l'effet de la chaîne signifiante quant à la signification.
Voici donc les quatre points que nous avons appris à meubler des significa¬tions suivantes, ce sont les lieux où vient se situer la rencontre de l'intention du sujet avec le fait concret, le fait qu'il y a langage. Ici, les deux autres signes sur lesquels nous allons avoir à venir aujourd'hui sont $ en présence de D, [$  D], et S, signifiant de A, [S(A)).
Ces deux chaînes signifiantes, vous le savez, ceci est élucidé depuis long¬temps, représentent respectivement: la chaîne inférieure, celle du discours concret du sujet en tant qu'elle est comme telle, disons, accessible à la conscience. Ce que l'analyse nous a appris, c'est pour autant qu'elle est acces¬sible à la conscience, c'est peut-être, c'est sûrement parce qu'elle part d'illusions que nous l'affirmons entièrement transparente à la conscience. Et si, pendant - 407 -

plusieurs années, j'ai insisté devant vous par tous les biais par lesquels pouvaient vous être suggérées les parts illusoires qu'il y a dans cet effet de transparence, si j'ai essayé de montrer, par toutes sortes de fables dont vous avez peut-être encore le souvenir, comment, à la limite, nous pouvions essayer- sous la forme d'une image dans un miroir rendue efficace au-delà de toute subsistance du sujet, par quel mécanisme persistant, dans le néant subjectif réalisé par la destruction de toute vie - si j'ai essayé de vous donner là l'image d'une possibilité de sub¬sistance de quelque chose d'absolument spéculaire, indépendamment de tout support subjectif, ce n'est pas pour le simple plaisir d'un tel jeu, mais cela repose sur le fait qu'un montage structuré comme celui d'une chaîne signifiante peut être supposé durer au-delà de toute subjectivité des supports.
La conscience, pour autant qu'elle nous donne ce sentiment d'être moi dans le discours, est quelque chose qui, dans la perspective analytique - celle qui nous fait toucher sans cesse du doigt la méconnaissance systématique du sujet - est quelque chose que justement notre expérience nous apprend à référer à un rapport, nous montrant que cette conscience - pour autant qu'elle est d'abord expérimentée, qu'elle est d'abord éprouvée dans une image qui est image du semblable - est quelque chose qui, bien plutôt, recouvre d'une appa¬rence de conscience ce qu'il y a d'inclus dans les rapports du sujet à la chaîne signifiante primaire, naïve, à la demande innocente, au discours concret pour autant qu'il se perpétue de bouche en bouche, organise ce qu'il y a de discours dans l'histoire même; ce qui rebondit d'articulation en articulation dans ce qui se passe effectivement à plus ou moins de distance de ce discours concret com¬mun, universel, qui englobe toute activité réelle, sociale du groupe humain.
L'autre chaîne signifiante est celle qui nous est positivement donnée dans l'expérience analytique comme inaccessible à la conscience. Vous sentez bien pour autant que déjà, pour nous, cette référence à la conscience de la première chaîne est suspecte, a fortiori cette seule caractéristique de l'inaccessibilité à la conscience est quelque chose qui, pour nous, pose des questions sur ce qu'il en est du sens de cette inaccessibilité.
Aussi bien devons-nous considérer, et je vais y revenir, devons-nous bien pré¬ciser ce que nous entendons par là. Devons-nous considérer que cette chaîne, comme telle inaccessible à la conscience, est faite comme une chaîne signifiante ? Mais c'est là-dessus que je reviendrai toute à l'heure, posons-la pour l'instant, comme elle se présente à nous. Ici,


(S (A) - $  D ),

le pointillé sur lequel elle se présente signifie que le sujet ne l'articule pas en tant que discours; ce qu'il articule actuellement c'est autre chose; ce qu'il articule au niveau de la chaîne - 408 -

signifiante se situe au niveau de la boucle intentionnelle. C'est pour autant que le sujet se repère en tant qu'agissant dans l'aliénation de la signifiance avec le jeu de la parole, que le sujet s'articule comme quoi? comme énigme, comme ques¬tion, très exactement. Ce qui nous est donné dans l'expérience à partir de ce qui est tangible dans l'évolution du sujet humain, dans un moment de l'articulation enfantine, à savoir qu'au-delà de la première demande avec déjà tout ce qu'elle comporte comme conséquence il y a un moment où il va chercher à sanctionner ce qu'il a devant lui, à sanctionner les choses dans l'ordre inauguré par la signi¬fiance. Comme tel, il va dire "Quoi?" et il va dire "Pourquoi?" C'est à l'inté¬rieur de ceci qui est référence expresse au discours, c'est ceci qui se présente comme continuant la première intention de la demande, la portant à la seconde intention du discours comme discours, du discours qui s'interroge, qui inter¬roge les choses par rapport à lui-même, par rapport à leur situation dans le dis¬cours, qui n'est plus exclamation, interpellation, cri du besoin mais déjà nomination. C'est ceci qui représente l'intention seconde du sujet et si, cette intention seconde, je la fais partir du lieu A, c'est pour autant que si le sujet est tout entier dans l'aliénation de la signifiance, dans l'aliénation de l'articulation parlée comme telle, et que c'est là et à ce niveau-là que se pose la question que j'ai appelée la dernière fois: sujet comme tel, du S ? avec un point d'interroga¬tion. Aussi bien, ce n'est pas que je me complaise dans les jeux de l'équivoque, mais il est aussi bien cohérent avec le niveau auquel nous procédons, au point que nous articulons - c'est à l'intérieur de cette interrogation, de cette interro¬gation interne au lieu institué de la parole, au discours, c'est à l'intérieur de ceci que le sujet doit essayer de se situer comme sujet de la parole, demandant là encore: Est-ce ? Quoi ? Pourquoi ? Qui est-ce qui parle ? Où est-ce que cela parle ? C'est précisément dans le fait que ce qui s'articule au niveau de la chaîne signifiante n'est pas articulable au niveau de cet [est-ce ?], de cette question qui constitue le sujet une fois institué dans la parole, c'est en ceci que consiste le fait de l'inconscient.
Ici, je veux simplement rappeler à l'usage de ceux qui pourraient ici s'inquié¬ter, comme d'une construction arbitraire, de cette identification de la chaîne inconsciente que je présente ici, par rapport à l'interrogation du sujet, être dans les mêmes relations que celles du discours premier de la demande à l'intention qui surgit du besoin, je veux vous rappeler ceci, c'est que si le signifiant, si l'inconscient a un sens, ce sens a toutes les caractéristiques de la fonction de la chaîne signifiante comme telle. Et ici je sais bien qu'en faisant ce bref rappel, je dois faire, pour la plupart de mes auditeurs, allusion à ce que je sais qu'ils ont - 409 -

déjà entendu de moi quand j'ai parlé de cette chaîne signifiante, pour autant qu'elle est illustrée dans l'histoire que j'ai publiée ailleurs, la fable des disques blancs et des disques noirs, en tant qu'elle illustre quelque chose de structural dans les rapports de sujet à sujet, pour autant qu'on y trouve trois termes.
Dans cette histoire un signe distinctif permet d'identifier, de discriminer par rapport à un couple blanc ou noir, le rapport avec les autres sujets; pour ceux qui ne s'en souviennent pas, je me contenterai de leur dire qu'ils se réfèrent à ce que j'ai écrit à ce sujet200 par rapport à cette succession d'oscillations par où le sujet se repère, par rapport à quoi ? Par rapport à la recherche de l'autre qui se fait en fonction de ce que les autres voient de lui-même et de ce qui les déter-mine de façon conclusive, à savoir ce que j'appellerai ici le [raisonnement], ce par quoi le sujet décide qu'il est effectivement blanc ou noir, s'avère prêt à déclarer ce pour quoi la fable est construite.
Est-ce que vous ne trouvez pas là très exactement ce qui, dans la structure de la pulsion, nous est d'usage familier, à savoir ce fait d'identification relative, cette possibilité de la dénégation, du refus de l'articulation, de la défense, qui sont aussi cohérentes à la pulsion que l'envers à l'endroit d'une même chose, et qui se concluent par quelque chose qui devient pour le sujet la marque, le choix dans telles conditions, dans telles situations, ce en quoi il choisit toujours en fait ce pouvoir de répétition, toujours le même, que nous essayons d'appeler selon les sujets, une tendance masochiste, un penchant à l'échec, retour de refoulé, évo¬cation fondamentale de la chaîne primitive ? Tout cela est une seule et même chose, la répétition dans le sujet d'un type de sanction dont les formes dépassent de beaucoup les caractéristiques du contenu.
Essentiellement, l'inconscient se présente pour nous toujours comme une articulation indéfiniment répétée et c'est pour cela qu'il est légitime que nous le situions dans ce schéma sous la forme de cette ligne pointillée. Nous la poin¬tillons ici pourquoi ? Nous l'avons dit, pour autant que le sujet n'y accède pas et nous disons, plus précisément, pour autant que la façon dont le sujet peut s'y nommer lui-même, peut se situer en tant qu'il est le support de cette sanction, pour autant qu'il peut s'y désigner, pour autant qu'il est celui sur qui portera enfin la marque, les stigmates de ce qui reste pour lui non pas seulement ambigu, mais à proprement parler inaccessible jusqu'à un certain terme qui est celui, jus¬tement, que donne l'expérience analytique. Nul je de lui ne peut être articulé à

2. LACAN J., « Le Temps logique et l'assertion de certitude anticipée » (1945), in Écrits, p.197. Paris, Seuil, 1966.
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ce niveau, mais l'expérience se présente comme "ça arrive du dehors", et c'est déjà beaucoup que ça arrive, il peut le lire comme un "Ça parle". Il y a là une distance dont il n'est même pas dit, malgré que le commandement de Freud nous en donne la visée, que d'une façon quelconque le sujet puisse en atteindre le but.
La portée donc, à ce niveau du point dit de code, pour autant que nous le sym¬bolisons ici par la confrontation du $ avec la demande, D, signifie quoi ? Très précisément ceci, c'est que ceci et rien d'autre que ce point que nous appelons point de code et qui n'est emporté que pour autant que l'analyse commence le déchiffrage de la cohérence de la chaîne supérieure, c'est pour autant que le sujet, $, en tant que sujet de l'inconscient, c'est-à-dire en tant que le sujet qui est constitué dans l'au-delà du discours concret - en tant que le sujet voit, lit, entend, je dis rétroactivement, nous pouvons le supposer ici comme support de l'articulation de l'inconscient - rencontre quoi ? Rencontre ce qui dans cette chaîne de la parole du sujet en tant qu'il questionne sur lui-même, rencontre la demande.
Quel rôle joue la demande à ce niveau ? À ce niveau, et c'est ce que veut dire le signe  entre $ et D, à ce niveau, la demande est affectée de sa forme propre¬ment symbolique, la demande est utilisée pour autant qu'au-delà de ce qu'elle exige quant à la satisfaction du besoin, elle se pose comme cette demande d'amour ou cette demande de présence par où nous avons dit que la demande institue l'autre à qui elle s'adresse comme celui qui peut être présent ou absent. C'est en tant que la demande joue cette fonction métaphorique, en tant que la demande, qu'elle soit orale ou anale, devient symbole du rapport avec l'Autre, qu'elle joue là sa fonction de code, qu'elle permet de constituer le sujet comme étant situé à ce que nous appelons dans notre langage, la phase orale ou anale par exemple.
Mais ceci peut être appelé aussi la correspondance du message, c'est-à-dire de ce qu'avec ce code le sujet peut répondre ou recevoir comme message à ce qui est la question qui, dans l'au-delà, donne la première prise dans la chaîne signi¬fiante. Elle se présente là aussi en pointillé et comme venant de l'Autre, la question du Che vuoi ? Que veux-tu ? C'est ce que le sujet, au-delà de l'Autre, se pose sous la forme du Est-ce ? La réponse est celle qui est symbolisée ici sur le schéma par la signifiance de l'Autre en tant que S (A). Cette signifiance de l'Autre en tant que Est-ce? nous lui avons donné, à ce niveau, un sens qui est ce sens plus général, ce sens dans lequel va se couler l'aventure du sujet concret, son histoire subjective; la forme la plus générale est celle-ci: c'est qu'il n'y a rien dans l'Autre, il n'y a rien dans la signifiance qui puisse suffire à ce niveau de - 411 -

l'articulation signifiante. Il n'y a rien dans la signifiance qui soit la garantie de la vérité. Il n'y a point d'autre garantie de la vérité que la bonne foi de l'Autre, c'est-à-dire quelque chose qui se pose toujours pour le sujet sous une forme pro¬blématique. Est-ce à dire que le sujet reste au bout de sa question de cette entière foi concernant ce que pour lui fait surgir le royaume de la parole ?
C'est justement ici que nous arrivons à notre fantasme. Déjà la dernière fois, je vous ai montré que le fantasme, pour autant qu'il est le point de butée concret par où nous abordons aux rives de la conscience, comment le fantasme joue pour le sujet, ce rôle du support imaginaire, précisément de ce point où le sujet ne trouve rien qui puisse l'articuler en tant que sujet de son discours inconscient.
C'est là donc que nous revenons aujourd'hui, qu'il nous faut de plus près interroger ce qu'il en est de ce phénomène. je vous rappelle ce que la dernière fois je vous ai dit à propos de l'objet - comme si l'objet jouait là le même rôle de mirage qu'à l'étage inférieur l'image de l'autre spéculaire i (a), joue par rap¬port au moi. Ainsi donc, en face du point où le sujet va se situer pour accéder au niveau de la chaîne inconsciente, ici, je pose le fantasme comme tel. Ce rapport à l'objet tel qu'il est dans le fantasme nous induit à quoi ? À une phénoménolo¬gie de la coupure, à l'objet en tant qu'il peut supporter sur le plan imaginaire ce rapport de coupure qui est celui où à, ce niveau, le sujet a à se supporter.
Cet objet en tant que support imaginaire de ce rapport de coupure, nous l'avons vu aux trois niveaux de l'objet: prégénital, de la mutilation castrative, et aussi de la voix hallucinatoire comme telle, c'est-à-dire moins, pour autant qu'elle est voix incarnée, discours en tant qu'interrompu, que coupée du mono¬logue intérieur, que coupée dans le texte du monologue intérieur.
Voyons aujourd'hui s'il ne reste pas beaucoup plus à dire si nous revenons sur le sens de ce qui, là, s'exprime, car aussi bien de quoi s'agit-il par rapport à quelque chose que j'ai déjà introduit la dernière fois, à savoir du point de vue du réel, du point de vue de la connaissance ? À quel niveau sommes-nous ici puisque nous sommes introduits au niveau d'un $ ? Est-ce que ce Est-ce ? est autre chose qu'une équivoque qui est susceptible d'être remplie par n'importe quel sens ? Ou allons-nous nous arrête, à son appartenance verbale de conjugai¬son, au verbe être201 ? Déjà quelque chose là-dessus a été apporté la dernière fois. Il s'agit en effet de savoir à quel niveau nous sommes ici quant au sujet, pour autant que le sujet ne se réfère pas simplement quant au discours, mais aussi bien quant à quelques réalités.
201. Équivoque qui permet d'écrire: « Est-ce ? », mais aussi Esse, infinitif latin du verbe être. - 412 -

Je dis ceci, si quelque chose se présente, s'articule que nous puissions de façon cohérente intituler la réalité, je veux dire la réalité dont nous faisons état dans notre discours analytique, j'en situerai le champ sur le schéma ici, dans le champ qui est au-dessous du discours concret, pour autant que ce discours l'englobe et le ferme, qu'il est réserve d'un savoir, d'un savoir que nous pouvons étendre aussi loin que tout ce qui peut parler pour l'homme. J'entends qu'il n'est pas pour autant obligé à tout instant de reconnaître ce que déjà dans sa réalité, dans son histoire, il a d'ores et déjà inclus dans son discours, que tout ce qui se pré¬sente par exemple dans la dialectique marxiste comme aliénation peut ici se sai¬sir et s'articuler d'une façon cohérente.
Je dirai plus, la coupure, ne l'oublions pas. Et ceci nous est déjà indiqué dans le type du premier objet du fantasme, de l'objet prégénital. À quoi est-ce que je fais allusion comme objets qui ici puissent supporter les fantasmes, si ce n'est à des objets réels dans un rapport étroit avec la pulsion vitale du sujet, pour autant qu'ils soient, de lui, séparés ? Ce qui n'est que trop évident c'est que le réel n'est pas un continu opaque, que le réel est fait bien entendu de coupures, tout autant et bien au-delà des coupures du langage et que ce n'est pas d'hier que le Philosophe, Aristote, nous a parlé du bon philosophe, ce qui veut dire à mon sens, aussi bien: "Celui qui sait dans toute sa généralité, il est comparable au bon cuisinier, c'est celui qui sait faire passer le couteau au point qui est juste, de cou¬pure des articulations, il sait pénétrer sans les blesser."
Le rapport de la coupure du réel et de la coupure du langage est quelque chose donc qui, jusqu'à un certain point, paraît satisfaire ce dans quoi la tradition phi¬losophique s'est en somme toujours installée, à savoir qu'il ne s'agit que du recouvrement d'un système de coupure par un autre système de coupure. Ce en quoi je dis que la question freudienne vient à son heure, c'est pour autant que ce que le parcours maintenant accompli de la science nous permet de formuler, c'est qu'il y a dans l'aventure de la science quelque chose qui va bien au-delà de cette identification, de cette recouverture des coupures naturelles par les coupures d'un discours quelconque, ce qui d'un effort qui a essentiellement consisté à vider toute l'articulation scientifique de ses implantations mythologiques est, nous verrons tout à l'heure, quelque chose qui, de là, nous a menés au point où nous en sommes et qui me semble suffisamment caractérisé sans faire plus de drame, par le terme de désintégration de la matière. C'est bien quelque chose qui peut nous suggérer de ne voir dans cette aventure que de pures et simples connaissances. Ceci, c'est qu'à nous placer sur le plan du réel ou, si vous voulez provisoirement, de quelque chose que j'appellerai à cette occasion (avec tout - 413 -

l'accent d'ironie nécessaire, car ce n'est certes pas mon penchant de l'appeler ainsi) le grand Tout; de ce point de vue, la science et son aventure se présentent non comme le réel se renvoyant à lui-même ses propres coupures, mais comme éléments créateurs de quelque chose de nouveau, et qui prend la tournure de proliférer d'une façon qu'ici, assurément, nous ne pouvons pas nous dénier à nous-mêmes, en tant qu'hommes, que notre fonction médiatrice, notre fonction d'agents ne laisse pas de poser la question de savoir si les conséquences de ce qui se manifeste ne nous dépassent pas quelque peu.
Pour tout dire, l'homme, dans ce jeu, entre à ses dépens. Peut-être, il n'y a pas lieu ici pour nous d'aller plus loin. Car ce discours que je fais exprès sobre et réduit, dont tout de même je suppose que l'accent dramatique et actuel ne vous échappe pas; ce que je veux ici dire, c'est que cette question quant à l'aventure de la science est autre chose que tout ce qui a pu s'articuler, avec même cette conséquence extrême de la science, avec toutes les conséquences qui ont été celles du dramatisme humain en tant qu'inscrit dans toute l'histoire. Ici, dans ce cas, le sujet particulier est en rapport avec cette sorte de coupure constituée par le fait qu'il n'est pas par rapport à un certain discours conscient, qu'il ne sait pas ce qu'il est. C'est de cela qu'il s'agit, il s'agit du rapport du réel du sujet comme entrant dans la coupure, et cet avènement du sujet au niveau de la coupure à quelque chose qu'il faut bien appeler un réel, mais qui n'est symbo¬lisé par rien. Il vous paraît peut-être excessif de voir désigner, au niveau de ce que nous avons appelé tout à l'heure une manifestation pure de cet être, le point électif du rapport du sujet à ce que nous pouvons ici appeler son être pur de sujet, ce par quoi, dès lors, le fantasme du désir prend la fonction, ce point, de le désigner.
C'est pourquoi, à un autre moment, j'ai pu définir cette fonction remplie par le fantasme comme une métonymie de l'être et identifier comme tel, à ce niveau, le désir. Entendons bien qu'à ce niveau, la question reste entièrement ouverte de savoir si nous pouvons appeler homme ce qui s'indique de cette façon, car que pouvons-nous appeler homme sinon ce qui s'est déjà symbolisé comme tel et qui, aussi bien, chaque fois qu'on en parle, se trouve donc chargé de toutes les reconnaissances, disons historiques ? Le mot "humanisme" ne désigne commu¬nément rien à ce niveau. Mais il y a quelque chose bien sûr en lui, de réel, quelque chose de réel qui est nécessaire et qui suffit à assurer dans l'expérience même cette dimension que nous appelons, je crois assez improprement d'habitude, cette profondeur, disons d'au-delà, qui fait que l'être n'est identifiable à aucun des rôles (pour employer le terme en usage actuellement) qu'il assume.
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Ici donc la dignité, si je puis dire, de cet être est définie dans un rapport qui n'est pas en quoi que ce soit qu'il soit coupé, si je puis m'exprimer ainsi, avec tous les arrière-plans, les références castratives spécialement; si vous pouvez, avec d'autres expériences, y mettre non un coupable, pour me permettre un jeu de mots, mais la coupure comme telle, à savoir en fin de compte ce qui se pré¬sente pour nous comme étant la dernière caractéristique structurale du symbo¬lique comme tel; à quoi, je ne veux simplement qu'indiquer en passant que ce que nous trouvons là, c'est la direction où je vous ai déjà appris à rechercher ce que Freud a appelé instinct de mort, ce par quoi cet instinct de mort peut se trou¬ver converger avec l'être.
À ce point, il peut y avoir quelques difficultés, je voudrais essayer de les meu¬bler. Dans le dernier numéro de The Psychoanalytic Quaterly, il y a un article fort intéressant, d'ailleurs sans excès, de M. Kurt Eissler qui s'appelle La Jonc¬tion des détails dans l'interprétation des œuvres d'art 202. C'est à une œuvre d'art, et à l'œuvre d'art en général en effet que je vais essayer de me référer pour illus¬trer ce dont il s'agit ici. Kurt Eissler commence son discours, et le termine d'ailleurs, par une remarque dont je dois dire qu'on peut la qualifier diverse¬ment, selon qu'on la considère comme confuse ou comme simplement inexpli¬quée. Voici, en effet, à peu près ce qu'il articule. Le terme de détail lui semble particulièrement significatif à propos et à l'occasion de l'œuvre d'un auteur d'ailleurs parfaitement inconnu au-delà du cercle autrichien. C'est un acteur-¬auteur, et si je me réfère à cela c'est bien parce que je vais revenir tout à l'heure à Hamlet; l'acteur-auteur en question est un petit Shakespeare inconnu.
À propos de ce Shakespeare qui vivait au siècle précédent à Vienne, Elssler a fait une de ces très jolies petites histoires tout à fait typique de ce qu'on appelle la psychanalyse appliquée, c'est-à-dire qu'une fois de plus, il a retrouvé à travers la vie du personnage, un certain nombre d'éléments signalétiques paradoxaux qui permettent d'introduire des questions qui resterons à jamais irrésolues, à savoir si Monsieur Ferdinand Raimund a été tout spécialement affecté, 5 ans auparavant qu'il n'ait écrit un de ses chefs-d'œuvre, par la mort de quelqu'un qui était pour lui une sorte de modèle, mais un modèle tellement assumé que toutes les questions se posent à propos d'identifications paternelle, maternelle, sexuelle, tout ce que vous voudrez! La question en elle-même nous laisse assez

202. EISSLER K., « The fonction of details in the interpretation of works of literature » (1959), The Psychoanalytic Quaterly. 1959, vol 28, pp. 1-20. « La fonction des détails dans l'interpréta¬tion des œuvres d'art ».
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froids, c'est l'exemple d'un de ces travaux gratuits qui, dans ce genre, se renou¬vellent toujours avec une valeur de répétition qui garde aussi sa valeur de convic¬tion, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Ce dont il s'agit est ceci, c'est l'espèce de distinction qu'Eissler veut établir entre la fonction de ce qu'il appelle à peu près le détail relevante°3, en anglais, appelons-le le détail qui ne colle pas, le détail pertinent. En effet, c'est à propos de quelque chose dans une pièce assez bien faite du dénommé M. Ferdinand Raimund, c'est à propos de quelque chose qui vient là, disons un peu comme des cheveux sur la soupe, que rien n'implique absolument, que l'oreille de Kurt Eissler s'est trouvée se dresser, que de fil en aiguille il est arrivé à retrouver un certain nombre de faits biographiques dont l'intérêt est absolument patent.
Donc c'est de la valeur de guide du détail relevant qu'il s'agit. Et là, Eissler fait une sorte d'opposition entre ce qui se passe dans la clinique et ce qui se passe dans l'analyse dite de psychanalyse appliquée qu'on fait communément dans l'analyse d'une oeuvre d'art. Il répète par deux fois quelque chose - si j'avais le temps il faudrait que je vous lise cela dans le texte pour vous faire sentir le carac¬tère assez opaque - il dit en somme: c'est à peu près le même rôle que jouent le symptôme et ce détail qui ne convient pas, à ceci près que dans l'analyse, nous partons d'un symptôme qui est donné comme un élément relevant essentielle¬ment pour le sujet; c'est dans son interprétation que nous progressons jusqu'à sa solution. Dans l'autre cas, c'est le détail qui nous introduit au problème, c'est-¬à-dire que pour autant que dans un texte - il ne va même pas jusqu'à formuler cette notion de texte - dans un texte, nous saisissons quelque chose, qui n'y était pas spécialement impliqué, comme étant discordant, nous sommes intro¬duit à quelque chose qui peut nous mener jusqu'à la personnalité de l'auteur204.
Il y a là quelque chose qui, si l'on y regarde de plus près, ne peut pas tout à fait passer pour une relation de contraste, il semble qu'il suffit que vous y réflé¬chissiez pour vous en apercevoir (s'il y a contraste, il y a aussi bien entendu parallélisme), que dans l'ensemble, ce vers quoi, semble-t-il, devrait le mener cette remarque, c'est assurément que la discordance dans le symbolique - dans le symbolique comme tel dans une oeuvre écrite, et ici en tout cas - joue un rôle

203. Relevant: pertinent. Mais aussi chez Eissler: le détail «révélateur» au sens du lapsus révélateur.
204. Eissler, p.19 : « In clinical analysis we start out with a clinical question and each relevant detail brings us closer to the solution. In the literary inquiry the relevant detail paves the way toward finding and delineating the problem that subsequently has to be solved. [ ... ] In clinical work, the detail solves the problem; in literary analysis, the detail poses the problem. »
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fonctionnel tout à fait identifiable au symptôme réel, en tout cas du point de vue du progrès, si ce progrès doit être considéré comme un progrès de connaissance concernant le sujet.
À ce titre, de toutes façons, le rapprochement a vraiment un intérêt. Simplement, la question se pose à ce moment-là pour nous de savoir si dans l'œuvre d'art, je dirais, seule la faute de frappe va devenir pour nous significa¬tive. Et pourquoi après tout ? Car s'il est clair que dans l'œuvre d'art, ce qu'on peut appeler la faute de frappe - vous entendez bien que je veux dire quelque chose qui se présente à nous comme une discontinuité - peut nous mener à quelque connaissance utile pour nous servir d'indice où nous retrouvons dans les éclairages majeurs, dans leur portée inconsciente, tel ou tel incident de la vie passée de l'auteur (ce qui se passe effectivement dans cet article), est-ce qu'en tout cas la chose ne nous introduit pas à ceci, c'est que, dès lors, la dimension de l'œuvre d'art doit être pour nous éclairée ? En effet, nous pouvons dès lors, et à partir de ce seul fait, (nous le verrons bien au-delà de ce fait) poser que l'œuvre d'art dès lors, ne saurait plus pour nous d'aucune façon, être affirmée comme représentant cette transposition, cette sublimation, appelez cela comme vous voulez, de la réalité; il ne s'agit pas de quelque chose qui joue aussi largement que possible dans l'imitation, il ne s'agit pas de quelque chose qui joue aussi lar¬gement que possible dans l'ordre de la mimésis.
Ceci peut donc s'appliquer aussi bien à ceci qui est d'ailleurs le cas général, à savoir que l'œuvre d'art a toujours un remaniement profond, cela ne met pas en cause, ceci même qui, je crois, est déjà pour nous dépassé. Mais ce n'est pas sur ce point que j'entends attirer votre attention. C'est que l'œuvre d'art est pour nous limitée à un type de l'œuvre d'art. Pour l'instant, je me limiterai à l'œuvre d'art écrite. L'œuvre d'art, loin d'être quelque chose qui transfigure de quelque façon que ce soit, aussi large que vous puissiez le dire, la réalité, introduit dans sa structure même ce fait de l'avènement de la coupure pour autant que s'y mani¬feste le réel du sujet, en tant qu'au-delà de ce qu'il dit, il est le sujet inconscient. Car si ce rapport du sujet à l'avènement de la coupure lui est interdit en tant que c'est justement là son inconscient, il ne lui est pas interdit en tant que le sujet a l'expérience du fantasme, à savoir qu'il est animé par ce rapport dit du désir et que - par la seule référence de cette expérience et pour autant qu'elle est inti¬mement tissée à l'œuvre - quelque chose devient possible par quoi l'œuvre va exprimer cette dimension, ce réel du sujet en tant que nous l'avons appelé tout à l'heure avènement de l'être au-delà de toute réalisation subjective possible; et que c'est la vertu et la forme de l'œuvre d'art, celle qui réussit et celle aussi qui
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échoue, qu'elle intéresse cette dimension-là, cette dimension, si je puis dire, si je puis me servir de la topologie de mon schéma pour le faire sentir, cette dimen¬sion transversale qui n'est pas parallèle au champ créé dans le réel par la sym¬bolisation humaine qui s'appelle réalité, mais qui lui est transversale pour autant que le rapport le plus intime de l'homme à la coupure, en tant qu'il dépasse toutes les coupures naturelles, qu'il y a cette coupure essentielle de son exis¬tence, à savoir qu'il est là et il doit se situer dans ce fait même de l'avènement de la coupure, que c'est ceci dont il s'agit dans l'œuvre d'art - et spécialement dans celle que nous avons abordée le plus récemment parce qu'elle est à cet égard l'œuvre la plus problématique, à savoir Hamlet.
Il y a aussi toutes sortes de choses relevant dans Hamlet. Je dirai même que c'est par là que nous avons progressé, mais d'une façon complètement énigma¬tique. Nous ne pouvons, à tout instant, que nous interroger sur ceci, que veut dire cette relevance ? Car une chose est claire, c'est qu'il n'est jamais exclu que Shakespeare l'ait voulue. Si à tort ou à raison, peu importe! Kurt Eissler, dans l'œuvre de Ferdinand Raimund, peut trouver bizarre qu'on fasse intervenir à un moment, une période de cinq ans dont jamais personne n'avait parlé avant, - c'est le détail relevant qui va le mettre sur la voie d'une certaine recherche - il est clair que nous n'avons pas du tout procédé de la même façon concernant ce qui se passe dans Hamlet car en tout cas nous sommes sûrs que ce tissu de rele¬vances ne peut en aucun cas être purement et simplement résolu par nous, par le fait que Shakespeare se laissait conduire ici par son bon génie. Nous avons le sentiment qu'il y était pour quelque chose et après tout, n'y serait-il même pour rien d'autre que pour la manifestation de son inconscient le plus profond, c'est en tout cas ici l'architecture de ces relevances qui nous montre ce à quoi il par¬vient, c'est essentiellement à se déployer dans l'affirmation majeure que nous distinguions tout à l'heure, à savoir dans ce type de rapport du sujet, à son niveau le plus profond, comme sujet parlant, c'est-à-dire pour autant qu'il fait venir au jour son rapport à la coupure comme tel.
C'est bien là ce que nous montre l'architecture d'Hamlet pour autant que nous voyons ce qui, dans Hamlet, dépend fondamentalement d'un rapport qui est celui du sujet à la vérité. À la différence du rêve du père mort dont nous sommes partis cette année dans notre exploration, le rêve du père mort qui appa¬raît devant le fils transpercé de douleur, ici le père sait qu'il est mort et le fait savoir à son fils; et ce qui distingue le scénario, l'articulation d'Hamlet de Shakespeare de l'histoire d'Hamlet telle qu'elle apparaît dans l'histoire littéraire, c'est justement qu'ils sont tous les deux seuls à savoir. Dans l'histoire, c'est - 418 -

publiquement que le meurtre a eu lieu et Hamlet fait le fou pour dissimuler ses intentions, tout le monde sait qu'il y a eu crime.
Ici, il n'y a qu'eux deux qui savent, dont un ghost. Or un ghost, qu'est-ce que c'est ? si ce n'est la représentation de ce paradoxe tel que seule peut le fomenter l'œuvre d'art, et c'est là que Shakespeare va nous le rendre entièrement crédible. D'autres que moi ont montré la fonction que remplit cette venue du ghost au pre¬mier plan. La fonction du ghost s'impose dès le départ d'Hamlet. Et ce ghost que dit-il ? Il dit des choses très étranges et je suis étonné qu'aucun n'ait même abordé, je ne dis pas la psychanalyse du ghost ! mais n'ait mis l'accent de quelque interro-gation sur ce que dit le ghost. Ce qu'il dit en tout cas, ce n'est pas douteux, il dit la trahison est absolue, il n'y avait rien de plus grand, de plus parfait, que mon rap¬port de fidélité à cette femme. Il n'y a rien de plus total que la trahison dont j'ai été l'objet. Tout ce qui se pose, tout ce qui s'affirme comme bonne foi, fidélité et vœu, est donc pour Hamlet, posé non seulement comme révocable, mais comme littéralement révoqué. L'annulation absolue de ceci se déroule au niveau de la chaîne signifiante, et c'est quelque chose qui est tout différent de cette carence de quelque chose qui garantisse; ce terme qui est garanti, c'est la non-vérité; cette sorte de révélation, si l'on peut dire, du mensonge (c'est quelque chose qui méri¬terait d'être suivi) représente l'esprit d'Hamlet, cette sorte de stupeur où il entre après les révélations paternelles. C'est quelque chose qui est, dans le texte de Shakespeare, traduit d'une façon tout à fait remarquable, à sa-voir que quand on lui demande ce qu'il a appris, il ne veut pas le dire, et pour cause! mais il l'exprime de façon tout à fait particulière, on pourrait dire en français "qu'il n'y a pas un bougre de salaud dans le royaume de Danemark qui ne soit un immonde indi¬vidu205", c'est-à-dire qu'il s'exprime dans le régime de la tautologie.
Mais laissons cela de côté, ce ne sont que détails et anecdotes, la question est ailleurs. La question est ceci, où sommes-nous trompés ? Il est généralement reçu qu'un mort ne saurait être un menteur. Et pourquoi ? Pour la même raison peut-être que toute notre science conserve encore ce postulat interne, et Shakespeare l'a souligné en termes propres (il disait de temps en temps, des choses qui n'étaient pas si superficielles que cela, dans l'ordre philosophique), il disait: le bon vieux Dieu est malin, assurément il est honnête, en pouvons-nous dire autant d'un père qui nous exprime de façon catégorique qu'il est en proie à tous les tourments des flammes de l'enfer, et ceci pour des crimes absolument

205. Hamlet: « Il n'y eut jamais de scélérat vivant dans tout le Danemark... qui ne soit un scé-lérat. » (1, 2,125.)
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infâmes ? Il y a là, quand même, quelque chose qui ne peut pas manquer de nous alerter, il y a là quelque discordance et si nous suivons les effets, dans Hamlet, de ce qui se présente comme la damnation éternelle, de la vérité à jamais condamnée à se dérober à lui, si nous concevons qu'Hamlet reste alors enfermé dans cette affirmation du père, est-ce que nous-mêmes, jusqu'à un certain point, nous ne pouvons pas nous interroger sur ce que signifie, au moins fonctionnel-lement, cette parole par rapport à la genèse et au déroulement de tout le drame ? Bien des choses pourraient être dites, y compris celle-ci, que le père d'Hamlet dit ceci - en français: « Mais si ne s'émeut point la vertu quand le vice s'en vien¬drait la tenter sous la forme du ciel. Ainsi, la luxure, le vice, au lit d'un ange radieux prend bientôt en dégoût cette couche céleste et court à l'immondice 206. » C'est d'ailleurs une mauvaise traduction car on doit dire: « Ainsi le vice, quoique lié à un ange radieux. »
De quel ange radieux s'agit-il ? Si c'est un ange radieux qui introduit le vice dans ce rapport d'amour déchu dans lequel toute la charge est portée sur l'autre, se peut-il ici plus que n'importe où que celui qui vient à jamais porter le témoi¬gnage de l'injure subie n'y soit pour rien ? Ceci, bien sûr, est la clé qui ne pourra jamais être tournée, le secret qui ne pourra jamais être levé.
Mais est-ce que quelque chose ne vient pas ici nous mettre sur la trace du mort sous lequel nous devons comprendre ? Eh bien, c'est, ici comme ailleurs, le fan¬tasme. Car l'énigme à jamais irrésolue, si primitive que nous supposions, et à juste titre, la cervelle des contemporains de Shakespeare, tout de même quel curieux choix que cette fiole de poison versé dans l'oreille du ghost qui est le père, qui est Hamlet-père, ne l'oubliez pas, car ils s'appellent tous les deux Hamlet.
Là-dessus, les analystes ne se sont guère aventurés. Il y en a bien eu pour indi¬quer que peut-être quelque élément symbolique devait être reconnu. Mais il est quelque chose qui, en tout cas, peut être situé selon notre méthode sous la forme du bloc qu'il forme, du trou qu'il forme, de l'énigme impénétrée qu'il constitue. Inutile, je l'ai déjà fait, de souligner le paradoxe de cette révélation, jusqu'à y compris de ses suites.
L'important est ceci, nous avons là une structure non seulement fantasma¬tique qui colle tellement bien à ce qui se passe, à savoir qu'en tout cas il y a

206. « The ghost : But virtue, as it never will be moved, /Though lewdness court it in a shape of beaven, /So lust, though to a radiant angel link'd/Will sate itself in a celestial bed/And prey on garbage. » « Mais comme la vertu ne succombera jamais quand la débauche viendrait la tenter sous une forme céleste, de même la débauche, fût-elle associée à un ange éblouissant de beauté, profanerait sa couche céleste et se rassasierait d'opprobre. » (1, 5, 53.)
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quelqu'un qui est empoisonné par l'oreille, c'est Hamlet; et ici ce qui fait fonc¬tion de poison, c'est la parole de son père. Dès lors, l'intention de Shakespeare s'éclaire quelque peu, c'est à savoir que ce qu'il nous a montré d'abord, c'est le rap¬port du désir avec cette révélation; pendant deux mois, Hamlet reste sous le coup de cette révélation. Et comment va-t-il reconquérir peu à peu l'usage de ses mem¬bres ? Eh bien, justement, par une oeuvre d'art. Les comédiens lui viennent à temps pour qu'il en fasse le banc d'épreuve de la conscience du roi, nous dit le texte.
Ce qui est certain, c'est que c'est par la voie de cette épreuve qu'il va pouvoir rentrer dans l'action, dans une action qui va se dérouler nécessairement à partir de la première des conséquences, c'est à savoir d'abord que ce personnage qui, à partir de la révélation paternelle souhaitait uniquement sa propre dissolution - « Ô viande trop solide, que ne t'évapores-tu, que ne puisses-tu te dissou¬dre207 ! » - à la fin de la pièce, nous le voyons saisi d'une ivresse qui a un nom bien précis, c'est celle de l'artifex, il est fou de joie d'avoir réussi son pire effet, on ne peut plus le tenir et c'est tout juste si Horatio doit s'accrocher à ses basques pour contenir une exubérance trop grande. Quand il lui dit: Est-ce que je ne pourrais pas maintenant « m'engager dans quelques troupes comme acteur, avec une part entière ? » Horatio répond: avec « une moitié de part208 », il sait à quoi s'en tenir... En effet, tout est loin d'être reconquis avec cette affaire, ce n'est pas parce qu'il est artifex qu'il a encore trouvé son rôle; mais il suffit qu'on sache qu'il est artifex pour comprendre que le premier rôle qu'il trouvera, il le pren¬dra. Il exercera ce qui lui est, en fin de compte, commandé,) e vous lirai une autre fois ce passage dans son texte.
Tel poison une fois ingéré par le rat - et vous savez que le rat n'est jamais très loin de toutes ces affaires, spécialement dans Hamlet-lui donne cette soif qui est la soif même dont il mourra, car elle dissoudra complètement en lui ce poison mortel, tel qu'il a été d'abord inspiré à Hamlet.
Quelque chose s'ajoute à ce que je viens de vous dire qui permet d'y mettre tout son accent. Un auteur nommé [...] s'est étonné de ceci dont tous les spectateurs auraient dû s'apercevoir depuis longtemps, c'est que Claudius se montre si in¬sensible à ce qui précède la scène du jeu, celle où Hamlet fait représenter devant Claudius la scène même de son crime; il y a une sorte de prologue qui consiste en une pantomime où l'on voit, avant, toute cette longue scène de protestations

207. Hamlet: « Oh! pourquoi cette masse de chair trop endurcie ne peut-elle s'amollir par la douleur, se fondre et se résoudre en flots de larmes! » (1, 2,129.)
208. Hamlet: « ...m'agréger à une troupe de comédiens ? -Horatio: Oui, un demi-talent. » (111, 2, 263.)
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de fidélité et d'amour de la reine de comédie auprès du roi de comédie; avant le geste de verser le poison dans l'oreille, dans le contexte même du verger, du jar¬din, qui est fait pratiquement devant Claudius qui littéralement ne pipe pas.
Des vies entières se sont engagées sur ce point. M. [...] a dit quelque chose, à savoir que le ghost mentait, ce qu'à Dieu ne plaise, je ne dis pas! Et M. [...] a écrit de longs ouvrages pour expliquer comment il peut se faire que Claudius, si manifestement coupable, ne se soit pas reconnu dans la scène représentée. Et il a échafaudé toutes sortes de choses minutieuses et logiques pour dire que s'il ne s'est pas reconnu, c'est qu'il regardait ailleurs. Ce n'est pas indiqué dans le jeu de scène, et peut-être, après tout, cela ne vaut pas le travail d'une vie entière. Est-¬ce que nous ne pourrions pas suggérer qu'assurément Claudius y est pour quelque chose, il l'avoue lui-même, il le clame à la face du ciel, dans une sombre histoire où chavirèrent non seulement l'équilibre conjugal d'Hamlet - père, mais bien autre chose encore, et sa vie même, et que c'est bien vrai que « Son crime sent mauvais au point de puer jusqu'au Ciel209. » Tout indique qu'à un moment il se sent vraiment piqué au vif, au plus profond de lui-même, il bondit au moment où Hamlet lui dit quoi ? Il lui dit: « Celui qui va entrer sur la scène c'est Lucianus, il va empoisonner le roi, c'est son neveu. » On commence à com¬prendre que Claudius qui, depuis quelque temps, sent qu'il y a quelque chose, une odeur de soufre dans l'air, il a d'ailleurs demandé: « Il n'y a pas d'offense là-dedans ? Pas la moindre offense », a répondu Hamlet; Claudius, à ce moment-¬là, sent qu'on passe un peu la mesure 210.
À la vérité, on reste dans une ambiguïté totale, à savoir que si le scandale est général, si toute la Cour à partir de ce moment-là, considère qu'Hamlet est particulièrement impossible, car tout le monde est du côté du roi, c'est bien assurément pour la Cour parce qu'ils [n'] ont [pas] reconnu là le crime de Claudius - car personne ne sait rien et personne n'a jamais rien su jusqu'à la fin, en dehors d'Hamlet et de son confident, de la façon dont Claudius a exter¬miné Hamlet-père.
La fonction du fantasme semble donc bien ici être quelque chose de différent de celle du "moyen" comme on dit dans les romans policiers, et ce quelque chose devient beaucoup plus clair si nous pensons, comme je crois vous le montrer, que Shakespeare a été plus loin que quiconque, au point que son oeuvre est l'œuvre même, est celle où nous pouvons voir décrite une sorte de cartographie

209. III, 3, 37.
210. III, 2, 231 et 2, 220.
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de tous les rapports humains possibles, avec ce stigmate qui s'appelle désir en tant que point de touche, ce qui désigne irréductiblement son être, ce par quoi miraculeusement nous pouvons trouver cette sorte de correspondance.
Ne vous parait-il pas absolument merveilleux que quelqu'un dont l'œuvre partout recoupée présente cette unité de correspondance, que quelqu'un qui a été certainement un des êtres qui se sont avancés le plus loin dans cette direction d'oscillations, ait lui-même sans aucun doute vécu une aventure, celle qui est décrite dans le Sonnet qui nous permet de recouper exactement les positions fondamentales du désir, j'y reviendrai plus tard. Cet homme surprenant à tra¬versé la vie de l'Angleterre élisabéthaine, incontestablement pas inaperçu, avec ses quelques quarante pièces et avec quelque chose dont nous avons tout de même quelques traces, je veux dire quelques témoignages. Mais lisez un ouvrage fort bien fait et qui résume à l'heure actuelle à peu près tout ce qui a été fait de recherches sur Shakespeare. Il y a une chose absolument surprenante, c'est qu'à part le fait qu'il a sûrement existé, nous ne pouvons sur lui, sur ses attaches, sur tout ce qui l'a entouré, sur ses amours, ses amitiés, nous ne pouvons véritable¬ment rien dire. Tout est passé, tout a disparu sans laisser de traces. Notre auteur se présente, à nous analystes, comme l'énigme la plus radicalement à jamais éva¬nouie, dissoute, disparue, que nous puissions signaler dans notre histoire.

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Leçon 23 3 juin 1959



je continue ma tentative d'articuler pour vous ce qui doit régler notre action dans l'analyse en tant que nous avons affaire, dans le sujet, à l'inconscient. je sais que ce n'est pas là chose facile et, aussi bien, je ne me permets pas tout dans la sorte de formulation à laquelle j'aimerais vous amener. Il arrive que mes détours soient liés au sentiment que j'ai du besoin de vous rendre sensible la démarche dont il s'agit; il n'est pas forcé que pour autant je réussisse toujours à ce que vous ne perdiez pas le sens de la route. Néanmoins je vous demande de me suivre, de me faire confiance. Et pour repartir du point où nous étions la dernière fois, j'articule plus simplement ce que j'ai, évidemment non sans précautions, non sans efforts pour éviter les ambiguïtés, formulé en mettant au premier plan le terme de l'être.
Et pour procéder à coups de marteau, je demande, si hasardeuse que puisse vous sembler pareille formule, la restitution, la réintégration dans nos concepts quotidiens de termes si gros que, depuis des siècles, on n'ose plus y toucher qu'avec une sorte de tremblement respectueux. je veux parler de l'être et de l'Un. Disons (bien entendu, c'est à leur emploi de faire la preuve de leur cohé¬rence) que ce que j'appelle l'être, et que jusqu'à un certain point j'ai été jusqu'à qualifier la dernière fois d"`être pur" à un certain niveau de son émergence, c'est quelque chose qui correspond aux termes selon lesquels nous nous repérons, nommément du réel et du symbolique. Et qu'ici l'être c'est tout simplement ceci que, nous ne sommes pas des idéalistes, que pour nous, comme on dit dans les livres de philosophie, nous sommes de ceux qui pensons que l'être est antérieur
à la pensée, mais que pour nous repérer il nous faut rien moins que cela, ici dans - 425 -

notre travail d'analyste. Je regrette d'avoir à remuer pour vous le ciel de la phi¬losophie, mais je dois dire que je ne le fais que contraint et forcé, et après tout que parce que je ne trouve rien de mieux pour opérer.
L'être, nous dirons donc que c'est proprement le réel en tant qu'il se mani¬feste au niveau du symbolique, mais entendons bien que c'est au niveau du sym¬bolique. En tout cas pour nous, nous n'avons pas à la considérer ailleurs, cette chose qui paraît toute simple, ceci qu'il y a quelque chose d'ajouté quand nous disons "il est ça", et que ceci vise le réel, et pour autant que le réel est affirmé ou rejeté ou dénié dans le symbolique.
Cet être, il n'est nulle part ailleurs (que ceci soit bien entendu!) que dans les intervalles, dans les coupures et là où, à proprement parler, il est le moins signi¬fiant des signifiants, à savoir la coupure. Qu'il est la même chose que la coupure le présentifie dans le symbolique. Et nous parlons d`être pur". Je vais le dire plus brutalement puisque la dernière fois il semble, et je veux l'admettre bien volontiers, que certaines formules que j'ai avancées ont paru circonlocutoires, voire confuses à certains. L'être pur dont il s'agit, c'est ce même être dont je viens de donner la définition générale, et ceci pour autant que sous le nom d'incons¬cient, le symbolique, une chaîne signifiante subsiste selon une formule que vous me permettrez d'avancer, tout sujet est [pas] un.
Ici il faut que je vous demande de l'indulgence, à savoir de me suivre. Ce qui veut dire simplement que vous ne vous imaginiez pas que ce que j'avance là est quelque chose que j'avance avec moins de précaution que j'ai avancé l'être. Je vous demande de me faire le crédit qu'avant de vous parler, je me suis déjà aperçu que ce que je vais maintenant avancer, à savoir l'Un, n'est pas une notion uni¬voque, et que les dictionnaires de philosophie vous diront qu'il y a plus d'un emploi de ce terme. À savoir que l'Un, ce qui est le tout, ne se confond pas en tous ses emplois, en tous ses usages, avec l'un en nombre, c'est-à-dire l'un qui suppose la succession et l'ordre des nombres qui s'y dégage comme tel. Car il semble bien en effet, selon toute apparence, que cet Un, il soit secondaire à l'ins¬titution du nombre comme tel, et que pour une déduction correcte - en tout cas les approches empiriques, elles, ne laissent là-dessus aucun doute (la psy¬chologie anglaise essaye d'instaurer l'entrée empirique du nombre dans notre expérience; et ce n'est pas pour rien que je me réfère ici à la tentative d'argu¬mentation la plus au ras de terre). Je vous ai déjà fait remarquer qu'il est impos¬sible de structurer l'expérience humaine, je veux dire cette expérience affective la plus commune, sans partir de ce fait que l'être humain compte, et qu'il se compte.
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je dirai, d'une façon abrégée car il faut, pour aller plus loin, que je suppose acquis par un certain temps de réflexion ce que j'ai déjà dit, que le désir est étroi¬tement lié à ce qui se passe pour autant que l'être humain a à s'articuler dans le signifiant. Et qu'en tant qu'être, c'est dans les intervalles qu'il apparaît à un niveau que nous essayerons peut-être, un peu plus loin, d'articuler d'une façon que là, délibérément, je vais faire plus ambiguë que celle de l'Un telle que je viens de l'introduire, puisque elle, je ne pense pas qu'on ait encore essayé de bien l'articuler comme telle dans son ambiguïté même. C'est la notion du pas un. C'est en tant que ce $ apparaît ici comme ce pas un que nous allons reprendre et revoir, que nous allons avoir affaire à lui aujourd'hui.
Mais reprenons les choses au niveau de l'expérience, je veux dire ici au niveau du désir. Si le désir joue ce rôle de servir d'index au sujet au point où il ne peut se désigner sans s'évanouir, nous dirons qu'au niveau du désir le sujet "se compte". "Il se compte", pour jouer sur les ambiguïtés, sur la langue, c'est là d'abord que je veux attirer votre attention - je veux dire sur le penchant que nous avons toujours d'oublier ce à quoi nous avons affaire dans l'expérience, celle de nos patients (ceux dont nous avons l'audace de nous charger), et c'est pourquoi je vous rapporte à vous-mêmes. Dans le désir, nous nous comptons comptant.
C'est là que le sujet apparaît comptant, non dans le comput mais là où l'on dit qu'il a à faire face à ce qu'il y a, au dernier terme qui le constitue comme lui-même. Il est tout de même temps de rappeler à des analystes qu'il n'y a rien qui constitue plus le dernier terme de la présence du sujet, pour autant que c'est à cela que nous avons affaire, que le désir. À partir de là, que ce remaniement du comptant commence à se livrer à toutes sortes de transactions qui l'évaporent en équivalents diversement fiduciaires, c'est évidemment tout un problème, mais il y a quand même un moment où il faut payer comptant. Si les gens viennent nous trouver, c'est en général pour cela, c'est parce que ça ne marche pas au moment de payer comptant, de quoi qu'il s'agisse, du désir sexuel, ou de l'action au sens plein et au sens le plus simple. C'est là-dedans que se pose la question de l'objet. Il est clair que si l'objet c'était simple, non seulement il ne serait pas difficile pour le sujet de faire face, comptant, à ses sentiments, mais si vous me permettez ce jeu de mots, il en serait plus souvent, de l'objet, content alors qu'il faut qu'il s'en contente, ce qui est tout différent!
Ceci est évidemment lié au fait (qu'il convient aussi de rappeler parce que c'est le principe de notre expérience) qu'à ce niveau du désir, l'objet pour le satis¬faire n'est pas, pour le moins, d'un accès simple, et que même nous dirons qu'il
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n'est pas facile de le rencontrer, pour des raisons structurales qui sont justement celles dans lesquelles nous allons essayer d'entrer plus avant. Nous n'avons pas l'air d'aller vite, mais c'est parce que c'est dur, encore que, je le répète, ce soit notre expérience quotidienne.
Si l'objet du désir [était] le plus mûr, le plus "adulte", comme nous nous exprimons de temps en temps dans cette sorte d'ivresse baveuse qui s'appelle l'exaltation du "désir génital", nous n'aurions pas à faire constamment cette remarque de la division qui s'y introduit régulièrement; et que nous sommes bien forcés d'articuler au moment même où nous parlons à ce sujet très conci¬liant, plus ou moins problématique entre les deux plans qui constituent cet objet comme objet d'amour ou, comme on s'exprime, de tendresse, ou de l'autre auquel nous faisons don de notre unicité - et le même autre considéré comme instrument du désir. Il est bien clair que c'est l'amour de l'autre qui résout tout, mais on voit bien par cette seule remarque que peut-être ici nous sortons juste¬ment des limites de l'épure puisqu'en fin de compte, ce n'est pas à nos disposi-tions, mais à la tendresse de l'autre qu'est réservé ceci qu'au prix sans aucun doute d'un certain décentrement de lui-même, il satisfasse au plus exact de ce qui, sur le plan du désir, est pour nous promu comme objet. Finalement il semble bien ici que, plus ou moins camouflées, nous réintroduisions tout simplement de vieilles distinctions introduites de l'expérience religieuse. C'est à savoir la dis¬tinction de la tendresse amoureuse au sens concret ou "passionnel", "charnel" (comme on s'exprime) du terme, et de l'amour de charité. Si c'est vraiment cela pourquoi ne pas renvoyer nos patients aux pasteurs qui le leur prêcheront bien mieux que nous! Aussi bien d'ailleurs nous ne sommes pas sans quelque aver¬tissement que ce serait un langage mal toléré et que, de temps en temps, il n'est pas mieux que nos patients pour anticiper les glissements là-dessus de nos lan¬gages et nous dire qu'après tout si ce sont ces beaux principes de morale que nous avons à leur prêcher, ils pourraient bien aller les chercher ailleurs, mais qu'il est curieusement déjà arrivé que cela leur tape assez sur les nerfs pour qu'ils n'aient pas envie d'en entendre à nouveau. Je fais là une ironie bien facile. Ce n'est pas une ironie pure et simple.
J'irai plus loin, je dirai qu'en fin de compte, il n'y a d'ébauche de théorie du désir, je veux dire d'une théorie du désir où nous puissions, nous, reconnaître, (si je mets les points sur les i) les chiffres mêmes à travers lesquels j'entends maintenant l'articuler pour vous, sinon les dogmes religieux. Et que ce n'est pas par hasard si dans l'articulation religieuse, le désir, lui, (sans aucun doute dans des coins protégés dont l'accès bien entendu est réservé, n'est pas ouvert tout
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grand au commun des mortels, des fidèles mais dans des coins qu'on appelle la mystique) est bien inscrit. Comme telle, la satisfaction du désir est liée à toute une organisation divine qui est celle qui, pour ledit commun, se présente sous la forme des mystères - probablement aussi pour les autres, je n'ai pas besoin de les nommer. Et il faut voir ce que peut représenter, pour le croyant d[échine] sensible, des termes suffisamment vibrants comme celui d'incarnation ou de rédemption. Mais j'irai plus loin, je dirai que le plus profond de tous, qui s'appelle la Trinité, nous aurions grand tort de croire que ça n'est pas quelque chose qui, au moins, n'est pas sans rapport avec le chiffre trois auquel nous avons toujours affaire, si nous nous apercevons qu'il n'y a pas de juste accès, d'équi¬libre possible à atteindre pour un désir que nous appelons normal, sans une expérience qui fait intervenir une certaine triade subjective. Pourquoi ne pas dire ces choses, puisqu'elles sont là dans une extrême simplicité ? Et pour moi, je ne répugne pas, plus! je me satisfais tout autant à de telles références qu'à celles de plus ou moins confuses appréhensions de cérémonies primitives (totémiques ou autres) dans lesquelles ce que nous retrouvons de meilleur n'est pas très diffé¬rent de ces éléments de structure. Bien entendu, c'est justement pour autant que nous essayons de l'aborder d'une façon qui, pour ne pas être exhaustive, n'est pas prise sous l'angle du mystère, que je crois qu'il y a intérêt à ce que nous nous engagions dans cette voie.
Mais alors, je le répète, certaines questions, je dirais d'horizon moral voire social, ne sont pas superflues à rappeler à cette occasion. C'est à savoir d'articu¬ler ceci qui apparaît bien clair dans l'expérience contemporaine, qu'il ne saurait y avoir de satisfaction de chacun sans la satisfaction de tous, et que ceci est au principe d'un mouvement qui, même si nous n'y sommes pas avec d'autres puis¬samment engagés, nous presse de toutes parts et assurément assez pour être tout prêt de bouleverser beaucoup de nos commodités. Encore s'agit-il de rappeler que la satisfaction dont il s'agit mérite peut-être qu'on l'interroge. Car est-elle purement et simplement la satisfaction des besoins ? Ceux-là mêmes dont je parle - mettons-les sous la rubrique du mouvement qui s'inscrit dans la pers¬pective marxiste, et qui n'a rien d'autre à son principe que celui que je viens d'exprimer: "il n'y a de satisfaction de chacun sinon dans la satisfaction de tous" - n'oseraient pas le prétendre, puisque justement ce qui est le but de ce mou¬vement et des révolutions qu'il comporte, c'est au dernier terme de faire accé¬der ces "tous" à une liberté sans aucun doute lointaine, et posée comme devant être post-révolutionnaire. Mais cette liberté dès lors, quel autre contenu pou¬vons-nous lui donner que d'être justement la libre disposition pour chacun de
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son désir ? Il reste néanmoins que la satisfaction du désir, dans cette perspective, est une question post-révolutionnaire, et de ceci nous nous apercevons tous les jours! Cela n'arrange rien, nous ne pouvons pas renvoyer le désir auquel nous avons affaire à une étape post-révolutionnaire. Et chacun sait d'ailleurs que je ne suis pas là en train de dire du mal de tel ou tel mode de vie, qu'il soit en deçà ou au-delà d'une certaine limite. La question du désir reste au premier plan des pré¬occupations des pouvoirs, je veux dire qu'il faut bien qu'il y ait quelque manière sociale et collective de to manage avec lui. Cela n'est pas plus commode de ce côté-ci d'un certain rideau que de l'autre. Il s'agit toujours de tempérer un cer¬tain malaise, le Malaise dans la culture comme l'a appelé Freud. Il n'y a pas d'autre malaise dans la culture que le malaise du désir.
Pour vous frapper un dernier clou sur ce que je veux dire, je vous poserai la question de savoir chacun, non pas en tant qu'analystes trop portés - moins ici qu'ailleurs - à vous croire destinés à être les régents des désirs des autres, de vous interroger sur ce que veut dire pour chacun de vous, au cœur de votre exis¬tence, le terme: qu'est-ce que réaliser son désir ?
Cela existe quand même! Il y a quand même des choses qui s'accomplissent, elles sont un peu déviées à droite, un peu déviées à gauche, tordues, cafouillantes et plus ou moins merdeuses, mais ce sont quand même des choses qu'à une cer¬taine heure, nous pouvons rassembler sous ce faisceau à tel ou tel moment: "ceci allait dans le sens de réaliser mon désir". Mais si je vous demande d'articuler ce que cela veut dire de réaliser son désir, je tiens le pari que vous ne l'articulerez pas facilement. Et pourtant, s'il m'est permis - je croiserai cela avec la référence religieuse à laquelle je me suis avancé aujourd'hui - de faire état de cette for¬midable création d'humour noir que la religion à laquelle je me référais tout à l'heure, celle que nous avons là bien vivante, la religion chrétienne, a promue sous le nom de jugement dernier, je vous pose la question simplement de savoir si ça n'est pas une des questions que nous devons projeter comme en son lieu le plus convenable [au] lieu du jugement dernier: la question de savoir si ce jour du jugement dernier, ce que nous pourrons dire sur ce sujet, ce que dans notre existence unique nous aurons fait dans ce sens de réaliser notre désir, ne pèsera pas aussi lourd que celle qui ne la réfute à aucun degré, qui ne la contrebalance d'aucune manière, de savoir si nous aurons ou non fait ce qu'on appelle le bien.
Mais revenons sur notre formule, notre structure du désir, pour voir ce qui en fait non plus seulement la fonction de l'objet, comme j'ai essayé de l'articu¬ler il y a deux ans, ni non plus celle du sujet en tant que j'ai essayé de vous le montrer, qui se distingue en ce point clef du désir par cet évanouissement du - 430 -

sujet en tant qu'il a à se nommer comme tel, mais dans la corrélation qui lie l'un à l'autre, qui fait que l'objet a cette fonction précisément de signifier ce point où le sujet ne peut se nommer, où la pudeur dirai-je est la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût.
Et je vous demande encore un temps avant d'entrer dans cette articulation, pour vous faire remarquer ce quelque chose que je suis forcé de laisser là comme une marque, à savoir comme un point que je n'ai pas pu en son temps, pour des raisons de programme, développer comme je l'eus désiré, qui est celui de la comédie. La comédie, contrairement à ce qu'un vain peuple peut croire, est ce qu'il y a de plus profond dans cet accès au mécanisme de la scène en tant qu'il permet à l'être humain la décomposition spectrale de ce qui est sa situation dans le monde. La comédie est au-delà de cette pudeur. La tragédie finit avec le nom du héros, et avec la totale identification du héros. Hamlet est Hamlet, il est tel nom. C'est même parce que son père était déjà Hamlet qu'en fin de compte tout se résout là, à savoir qu'Hamlet est définitivement aboli dans son désir. je crois en avoir assez dit maintenant avec Hamlet.
Mais la comédie est un très curieux attrape-désir, et c'est pourquoi chaque fois qu'un piège du désir fonctionne nous sommes dans la comédie. C'est le désir en tant qu'il apparaît là où on ne l'attendait pas. Le père ridicule, le dévot hypo¬crite, le vertueux en proie à une entreprise adultère, voilà ceux avec quoi on fait la comédie. Mais il faut bien entendu cet élément qui fait que le désir ne s'avoue pas. Il est masqué et démasqué, il est bafoué, il est puni à l'occasion, mais c'est pour la forme car dans les vraies comédies, la punition n'effleure même pas l'aile de corbeau du désir, lequel file absolument intact. Tartuffe est exactement le même après que l'exempt lui ait mis la main sur l'épaule. Arnolphe fait « ouf 211 ! » c'est-à-dire qu'il est toujours Arnolphe et qu'il n'y a aucune raison qu'il ne recommence pas avec une nouvelle Agnès. Et Harpagon n'est pas guéri par la conclusion plus ou moins postiche de la comédie moliéresque. Le désir, dans la comédie, est démasqué mais non pas réfuté. je ne vous donne là qu'une indication.
Maintenant je voudrais vous introduire dans ce qui va me servir à situer notre comportement à l'endroit du désir en tant que nous, dans l'analyse, l'expérience nous a appris à le voir pour, comme le disait un de nos grands poètes (encore qu'il soit encore un plus grand peintre), ce désir-là nous pouvons l'attraper par

211. MOLIÈRE, L'École des femmes (V, 9, v. 1765). L'érudit pourra se référer à la note de G. Couton dans la Bibliothèque de la Pléiade sur la discussion entre ouf! et oh!...
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la queue 212, c'est à savoir dans le fantasme. Le sujet donc, en tant qu'il désire ne sait pas où il en est par rapport à l'articulation inconsciente, c'est-à-dire à ce signe, à cette scansion qu'il répète en tant qu'inconsciente. Où est-il ce sujet comme tel ? Est-il au point où il désire ? C'est là le point de mon articulation d'aujourd'hui, il n'est pas au point où il désire, il est quelque part dans le fan-tasme. Et c'est là ce que je veux articuler aujourd'hui, car de là dépend toute notre conduite dans l'interprétation.
J'ai fait état autrefois ici d'une observation parue dans une sorte de petit bul¬letin en Belgique213, concernant l'apparition d'une perversion transitoire au moment de la cure, de quelque chose qui a été improprement étiqueté comme une forme de phobie, alors qu'il s'agissait très nettement et comme l'auteur sans doute lui-même dans ses interrogations... Je dois dire que ce texte est précieux, il est très consciencieux et très utilisable par les interrogations que l'auteur lui-même pointe, à savoir la femme qui a dirigé ce traitement et qui, sans aucun doute, mieux dirigée elle-même, avait toutes les qualités qu'il fallait pour voir beaucoup mieux et aller beaucoup plus loin. Il est clair que cette observation, dans laquelle on peut dire qu'au nom de certains principes ("principe de réalité" en l'occasion), l'analyste se permet de jouer du désir du sujet comme s'il s'agis¬sait là du point qui chez lui devait être remis en place. Le sujet, sans aucun doute pas par hasard, se met à fantasmer que sa guérison coïncidera avec le fait qu'il couchera avec l'analyste. Sans aucun doute ce n'est pas par hasard que quelque chose d'aussi tranchant, d'aussi cru, arrive au premier plan d'une expérience analytique, c'est une conséquence de l'orientation générale donnée au traite¬ment, et de quelque chose qui est nettement bien perçu par l'auteur lui-même comme ayant été le point crucial. À savoir le moment où il s'agit d'interpréter un fantasme et d'identifier ou non un élément de ce fantasme, lequel, heureuse¬ment et très magnifiquement, est à ce moment, je ne dis pas un homme en armure, mais une armure qui avance derrière le sujet, armure armée de quelque chose d'assez facilement reconnaissable puisque c'est une seringue de Fly-tox, c'est-à-dire ce qu'on peut faire comme représentation, la plus comique et la plus caractérisée aussi, de l'appareil phallique comme destructeur. Et ceci au plus grand embarras rétrospectif de l'auteur. C'est bel et bien de là qu'ont dépendu beaucoup de choses et il pressent qu'à cela a été accroché, dans la suite, tout le

212. PICASSO P., Le désir attrapé par la queue (1945), Gallimard, 1967.
213. LEBovicI Ruth, « Perversion transitoire au cours d'un traitement psychanalytique », in Bulletin d'activité de l'Association des psychanalystes de Belgique, n°25, pp. 1-17.
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déclenchement de la perversion artificielle. Tout dépend du fait que cela était interprété en termes de réalité, d'expérience réelle de la mère phallique incon¬testablement. Et non pas chez le sujet de ceci, qui ressort tout à fait clairement d'une certaine vue de l'observation à partir du moment où on veut bien la prendre, que le sujet fait là surgir l'image nécessaire et manquante du père comme tel pour autant qu'il est exigé pour la stabilisation de son désir. Et rien ne saurait mieux tout de même nous combler que le fait que ce personnage man¬quant apparaît dès lors sous la forme d'un montage, de quelque chose qui donne l'image vivante du sujet en tant qu'il est reconstitué à l'aide d'un certain nombre de coupures, d'articulations de l'armure, pour autant qu'elles sont jointures, et jointures pures comme telles.
C'est en ce sens, et d'une façon tout à fait concrète qu'on pourrait refaire le type d'intervention qui eut été nécessaire; que peut-être ce qu'on appelle dans cette occasion guérison eut pu être trouvé à de moindre frais que par le détour d'une perversion transitoire, sans doute jouée dans le réel - et qui incontesta¬blement nous permet de toucher, dans une certaine pratique, en quoi la référence à la réalité représente une régression dans le traitement.
je vais maintenant bien préciser ce que) 'entends vous faire sentir concernant ces rapports de $ et de a. je vais d'abord vous donner un modèle qui n'est qu'un modèle, le Fort-da, c'est-à-dire quelque chose que je n'ai pas besoin d'autrement commenter, à savoir ce moment que nous pouvons considérer comme théori¬quement premier de l'introduction du sujet dans le symbolique, pour autant que c'est dans l'alternance d'un couple signifiant que réside cette introduction, en rapport avec un petit objet quel qu'il soit (disons une balle ou tout aussi bien un petit bout de cordon, quelque chose d'effiloché au bout de la couche, pourvu que cela tienne, et que cela puisse être rejeté et ramené). Voici donc l'élément dont il s'agit et dans lequel ce qui s'exprime est quelque chose qui est juste avant l'apparition du $, c'est-à-dire le moment où le $ s'interroge par rapport à l'autre en tant que présent ou absent. C'est donc le lieu par lequel le sujet entre, à ce niveau, dans le symbolique, et fait surgir au départ ce quelque chose dont M. Winnicott, par la nécessité d'une pensée complètement axée sur les expé¬riences primaires de la frustration, a introduit le terme, pour lui nécessaire dans la genèse possible de tout développement humain comme tel, d"`objet transi¬tionnel". L'objet transitionnel, c'est la petite balle du Fort-da.
À partir de quand ce jeu, pouvons-nous le considérer comme promu à sa fonction dans le désir? À partir du moment où il devient fantasme, c'est¬-à-dire où le sujet n'entre plus dans le jeu, mais s'anticipe dans ce jeu, où il - 433 -

court-circuite ce jeu, où il est tout entier inclus dans le fantasme. Je veux dire, où il se saisit lui-même dans sa disparition. Il ne [se] saisira bien entendu jamais sans peine, mais ce qui est exigible pour ce que j'appelle fantasme en tant que support du désir, c'est que le sujet soit représenté dans le fantasme dans ce moment de disparition. Et je vous fais remarquer que je ne suis pas là en train de rien dire d'extraordinaire. Simplement j'articule ce biais, cet éclair, ce moment où M. Jones s'est arrêté quand il a cherché à donner son sens concret aux termes de "complexe de castration" et où, pour des raisons d'exigence de sa compré¬hension personnelle, il ne va pas ailleurs, parce que c'est comme cela que pour lui les choses sont phénoménologiquement sensibles. Les gens sont quand même arrêtés par des limites de compréhension quand ils veulent à tout prix comprendre! ce que j'essaye de vous faire dépasser un tout petit peu en vous disant qu'on peut aller un peu plus loin en s'arrêtant d'essayer de comprendre. Et c'est en quoi je ne suis pas phénoménologiste. Et Jones identifie le complexe de castration à la crainte de la disparition du désir. C'est exactement ce que je suis en train de vous dire sous une forme différente. Puisque le sujet craint que son désir disparaisse, cela doit bien signifier quelque chose, c'est que quelque part il se désire désirant, que c'est là ce qui est la structure du désir, faites bien attention, du névrosé. C'est pour cela que je n'irai pas au névrosé tout d'abord, parce que ceci vous paraît trop facilement un simple doublement: je me désire désirant, et me désire désirant désiré, etc.
Ce n'est pas de cela du tout qu'il s'agit, et c'est pour cela que le fantasme per¬vers est utile à ré-épeler. Et si aujourd'hui je ne peux pas aller plus loin, j'essaye¬rai de le faire en prenant un de ces fantasme les plus accessibles, et au reste fort parent de ce à quoi j'ai eu à faire allusion tout à l'heure dans l'observation que j'ai évoquée, c'est à savoir le fantasme de l'exhibitionniste, du voyeuriste égale¬ment, car vous allez le voir, peut-être convient-il de ne pas se contenter de la façon dont est communément rapportée la structure dont il s'agit.
On a l'habitude de nous dire "c'est très simple, c'est très joli ce fantasme per¬vers, la pulsion scoptophilique". Bien sûr on aime regarder, on aime être regardé, ces "charmantes pulsions vitales" comme dit quelque part Paul Eluard. Il y a en somme là quelque chose, la pulsion, qui se complaît à ce que le poème d'Eluard exprimait très joliment sous la formule Donner à voir, manifestation de la forme s'offrant d'elle-même à l'autre.
En somme, je vous le fais remarquer, ce n'est pas rien déjà de dire cela. Cela ne nous paraît plus si simple. Cela implique, puisque nous étions à ce niveau-là hier soir, à savoir ce qu'il peut y avoir de subjectivité implicite dans une vie - 434 -

animale, cela implique quand même une certaine subjectivité. Il n'est guère possible de concevoir ce donner à voir même, sans donner au mot donner la plénitude des vertus du don, tout de même une référence, innocente sans doute, non éveillée, de cette forme, à sa propre richesse. Et aussi bien en avons-nous des indications tout à fait concrètes dans le luxe mis par des animaux dans les manifestations de la parade captivante, principalement de la parade sexuelle. Je ne vais pas me remettre à faire frétiller devant vous l'épinoche, je pense vous en avoir parlé assez longuement pour que ce que je suis en train de vous dire ait un sens. C'est simplement pour dire que dans la courbe d'un certain comportement, si instinctuel que nous le supposions, quelque chose peut être impliqué que ce même petit mouvement de retour, et du même coup d'anti¬cipation qui est là dans la courbe de la parole. Je veux dire une projection temporelle de ce quelque chose qui est dans l'exubérance de la pulsion à se montrer, telle que nous pouvons la retrouver au niveau naturel. Ici, je ne peux que latéralement, et pour ceux qui étaient hier à la séance scientifique, qu'inciter celui qui est intervenu sur ce sujet à s'apercevoir qu'il y a lieu, justement dans cette anticipation temporelle, de moduler ce qui est attente peut-être, sans aucun doute chez l'animal dans certaines circonstances, avec ce quelque chose qui nous permet d'articuler la déception de cette attente comme une tromperie. Et le médium dirais-je jusqu'à ce qu'on me convainque du contraire, me paraît être constitué par une promesse. Que l'animal se fasse une promesse de la réussite de tel ou tel de ses comportements, c'est là toute la ques¬tion pour que nous puissions parler de tromperie au lieu de déception de l'attente.
Maintenant revenons à notre exhibitionniste. Est-ce qu'il s'inscrit d'aucune manière dans cette dialectique du montré, même en tant que ce montré est relié aux voies de l'autre ? Je peux simplement ici quand même vous faire remarquer dans la relation exhibitionniste à l'autre - je vais employer des termes cahin-caha pour me faire comprendre, ce ne sont pas certainement les meilleurs, les plus littéraires-que l'autre ''fusse-, frappé dans son désir complice (et Dieu sait que l'autre l'est vraiment à l'occasion!) de ce qui se passe là, et de ce qui se passe comme quoi ? en tant que rupture.
Observez que cette rupture n'est pas n'importe laquelle. Cette rupture, il est essentiel qu'elle soit ainsi le piège à désir. C'est que c'est une rupture qui passe inaperçue à (ce que nous appellerons, dans l'occasion) la plupart, et elle est aperçue à son adresse en tant qu'inaperçue ailleurs. Aussi bien chacun sait qu'il n'y a pas de véritable exhibitionniste (sauf raffinement, bien entendu, - 435 -

supplémentaire) dans le privé. justement pour que ça en soit, pour qu'il y ait plaisir, il faut que ça se passe dans un lieu public.
Là-dessus sur cette structure nous arrivons avec nos gros sabots et nous lui disons "mon petit ami, si vous vous montrez si loin c'est parce que vous avez peur d'approcher votre objet. Approchez, approchez!" je demande ce que signifie cette plaisanterie! Croyez-vous que les exhibitionnistes ne baisent pas ? La clinique va là tout à fait contre. Ils font à l'occasion de fort bons époux avec leurs femmes, mais seulement le désir dont il s'agit est ailleurs. Il exige bien entendu d'autres conditions; ce sont des conditions sur lesquelles il convient ici de s'arrêter.
On voit bien que cette manifestation, cette communication élective qui se produit ici avec l'autre, [ne] satisfait un certain désir que pour autant que sont mis dans un certain rapport une certaine manifestation de l'être et du réel, en tant qu'il s'intéresse au cadre symbolique comme tel. C'est là d'ailleurs la néces¬sité du lieu public: c'est qu'on soit bien sûr qu'on est dans le cadre symbolique. C'est-à-dire - je vous le fais remarquer pour des gens qui lui reprochent de ne pas oser approcher de l'objet, de céder à je ne sais quelle peur - que j'ai mis comme condition à la satisfaction de leur désir justement le maximum de dan¬ger. Là encore on ira dans l'autre sens, sans se soucier de la contradiction, et on dira, c'est ce danger qu'ils cherchent. Ce n'est pas impossible.
Avant d'aller si loin, essayons quand même de remarquer une structure. C'est à savoir que du côté de ce qui fait ici figure d'objet, à savoir le, ou la, ou les inté¬ressés, la ou les petites filles (sur lesquelles versons en passant la larme des bonnes âmes), il arrive que les petites filles, surtout si elles sont plusieurs, s'amu¬sent beaucoup pendant ce temps-là. Cela fait même partie du plaisir de l'exhibi¬tionniste, c'est une variante. Le désir de l'autre est donc là comme élément essentiel en tant qu'il est surpris, qu'il est intéressé au-delà de la pudeur, qu'il est à l'occasion complice. Toutes les variantes sont possibles.
De l'autre côté qu'est-ce qu'il y a ? Il y a quelque chose dont je vous ai déjà fait remarquer la structure, et que j'ai ré-indiqué suffisamment il me semble à l'instant. Il y a sans aucun doute ce qu'il montre, me direz-vous. Mais moi je vous dirai que ce qu'il montre dans cette occasion c'est plutôt assez variable, ce qu'il montre c'est plus ou moins glorieux - mais ce qu'il montre est une redon¬dance qui cache plutôt qu'elle ne dévoile ce dont il s'agit. Il ne faut pas se trom¬per sur ce qu'il montre en tant que témoignage de l'érection de son désir, sur la différence qu'il y a entre cela et l'appareil de son désir. L'appareil est essentielle¬ment constitué par ceci que j'ai souligné, de l'aperçu dans l'inaperçu que j'ai -436-

appelé tout crûment un pantalon qui s'ouvre et se ferme, et pour tout dire dans ce que nous pouvons appeler la fente dans le désir. C'est cela qui est essentiel. Et il n'y a pas d'érection, si réussie qu'on la suppose, qui ici supplée à ce qui est l'élément essentiel dans la structure de la situation, à savoir cette fente comme telle. C'est là aussi où le sujet comme tel se désigne, c'est là ce qu'il convient de retenir pour s'apercevoir de ce dont il s'agit et, à très probablement parler, ce qu'il s'agit de combler.
Nous y reviendrons plus tard car je veux contrôler ceci de la phénoménolo¬gie corrélative du voyeur. Je peux, je crois, aller plus vite maintenant. Et néan¬moins aller trop vite c'est comme toujours nous permettre d'escamoter ce dont il s'agit. C'est pour cela que je m'approche ici avec la même circonspection, car ce qui est essentiel et ce qui est omis dans la pulsion scoptophilique, c'est de commencer aussi par la fente. Car pour le voyeur, cette fente se trouve être un élément de la structure absolument indispensable. Et le rapport de l'aperçu à l'inaperçu, pour se répartir ici différemment, n'est pas moins distinct.
Bien plus, je veux entrer dans le détail. C'est à savoir que puisqu'il s'agit de l'appui pris sur l'objet, c'est-à-dire sur l'autre, dans la satisfaction ici nommé¬ment voyeuriste, l'important est que ce qui est vu soit intéressé dans l'affaire, ceci fait partie du fantasme. Car sans aucun doute, ce qui est vu peut être très souvent vu à son insu. L'objet (disons féminin puisque, semble-t-il, ce ne soit pas pour rien que ce soit dans cette direction que s'exerce cette recherche), l'objet féminin ne sait sans doute pas qu'il est vu. Mais dans la satisfaction du voyeur, je veux dire dans ce qui supporte son désir, il y a ceci, c'est que tout en s'y prêtant si l'on peut dire innocemment, quelque chose dans l'objet s'y prête à cette fonction de spectacle, il y est ouvert, il participe en puissance à cette dimension de l'indiscrétion; et c'est dans la mesure où quelque chose dans ses gestes peut laisser soupçonner que par quelque biais il est capable de s'y offrir que la jouissance du voyeur atteint son exact et véritable niveau. La créature sur¬prise sera d'autant plus érotisable, dirais-je, que quelque chose dans ses gestes peut nous la révéler comme s'offrant à ce que j'appellerai les hôtes invisibles de l'air. Ce n'est pas pour rien que je les évoque ici. Ceux-là s'appellent des anges de la chrétienté ceux que Monsieur Anatole France a eu le culot d'impliquer dans cette affaire. Lisez La révolte des anges214, vous y verrez à tout le moins le lien très précis qui unit la dialectique du désir avec cette sorte de virtualité d'un oeil, insaisissable mais toujours imaginable. Et les références faites au livre du

214. FRANCE A., La Révolte des anges (1914).
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Comte de Cabanis concernant les épousailles mystiques des hommes avec les sylphes et les ondines ne sont pas venues là pour rien dans le texte, très centré dans ses visées, que constitue tel ou tel livre d'Anatole France.
Donc c'est dans cette activité où la créature apparaît dans ce rapport de secret à elle-même, dans ces gestes où se trahit la permanence du témoin devant lequel on ne s'avoue pas, que le plaisir du voyeur comme tel est à son comble. Est-ce que vous ne voyez pas qu'ici, dans les deux cas, le sujet se réduit lui-même à l'artifice de la fente comme tel. Cet artifice tient sa place et le montre effective¬ment réduit à la fonction misérable qui est la sienne. Mais c'est bien de lui qu'il s'agit, en tant qu'il est dans le fantasme, il est la fente. La question du rapport de cette fente avec ce qu'il y a de symboliquement le plus insupportable d'après notre expérience, à savoir la forme qui y répond à la place du sexe féminin, est une autre question que nous laissons ici ouverte pour l'avenir.
Mais maintenant reprenons l'ensemble et partons de la métaphore poétique du « je me voyais me voir » célèbre de [l'auteur de] La Jeune Parque. Il est bien clair que ce rêve de parfaite clôture, de suffisance accomplie, n'est réalisé dans nul désir sinon le désir surhumain de la vierge poétique. C'est en tant qu'ils se mettent à la place du « je me voyais » que le voyeur et l'exhibitionniste s'intro¬duisent dans la situation, qui est quoi ? justement une situation où l'autre ne voit pas le «je me voyais », une situation de jouissance inconsciente de l'autre. L'autre, en quelque sorte, est ici décapité de la partie tierce, il ne sait pas qu'il est en puissance d'être vu, il ne sait pas ce que représente le fait qu'il soit secoué de ce qu'il voit, c'est-à-dire de l'objet inhabituel que l'exhibitionniste lui présente et qui ne fait son effet sur cet autre que pour autant qu'il est effectivement l'objet de son désir mais qu'il ne le reconnaît pas à ce moment-là.
Il s'établit donc la répartition d'une double ignorance. Car si l'autre ne réa¬lise pas à ce niveau, en tant qu'autre, ce qui est supposé réalisé dans l'esprit de celui qui s'exhibe ou de celui qui se voit comme manifestation possible du désir, inversement dans son désir, celui qui s'exhibe ou qui se voit ne réalise pas la fonction de la coupure qui l'abolit dans un automatisme clandestin, qui l'écrase dans un moment dont il ne reconnaît absolument pas la spontanéité en tant qu'elle désigne ce qui se dit là comme tel, et qui est là dans son acmé, connu encore que présent mais suspendu. Il ne connaît, lui, que cette manœuvre d'ani¬mal honteux, cette manœuvre oblique, cette manœuvre qui l'expose aux horions. Pourtant cette fente, sous quelque forme qu'elle se présente, volet, ou télescope, ou n'importe quel écran, cette fente c'est là ce qui le fait entrer dans le désir de l'autre. Cette fente, c'est la fente symbolique d'un mystère plus
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profond qui est celui qu'il s'agit d'élucider, à savoir sa place à un certain niveau de l'inconscient, qui nous permet de situer le pervers, à ce niveau, comme dans un certain rapport avec, c'est bien la structure du désir comme tel. Car c'est le désir de l'autre comme tel, reproduisant la structure du sien, qu'il vise.
La solution perverse à ce problème de la situation du sujet dans le fantasme est justement celle-ci, c'est de viser le désir de l'autre et de croire y voir un objet. L'heure est assez avancée pour que je m'arrête là. C'est aussi une coupure, elle a simplement le défaut d'être arbitraire, je veux dire de ne pas me permettre de vous montrer l'originalité de cette solution par rapport à la solution névrotique. Sachez simplement que c'est là l'intérêt de les rapprocher et, à partir de ce fan¬tasme fondamental du pervers, de vous faire voir la fonction que joue le sujet du névrosé dans son fantasme à lui. je vous l'ai heureusement déjà indiqué tout à l'heure. Il se désire désirant vous ai-je dit. Et pourquoi donc qu'il peut pas dési¬rer, qu'il faille, tellement qu'il désire! Chacun sait qu'il y a quelque chose d'inté¬ressé là-dedans qui est à proprement parler le phallus. Car après tout jusqu'à présent vous avez pu voir que j'ai laissé réservée, dans cette économie, l'inter¬vention du phallus, ce bon vieux phallus d'autrefois.
À deux reprises, dans la reprise du complexe d'Œdipe l'année dernière et dans mon article sur les psychoses, je vous l'ai montré comme lié à la métaphore paternelle, à savoir comme venant donner au sujet un signifié. Mais il était impossible de le réintroduire dans la dialectique dont il s'agit si je ne vous posais pas d'abord cet élément de structure par lequel le fantasme est constitué dans quelque chose dont je vais vous demander par un dernier effort d'admettre, en nous quittant aujourd'hui, désormais le symbolisme. je veux dire que désormais le $ dans le fantasme, en tant que confronté et opposé à ce a dont vous avez bien compris que je vous ai montré aujourd'hui qu'il était bien plus compliqué que les trois formes que je vous ai données d'abord comme approche, puisque ici le a, c'est le désir de l'Autre dans le cas que je présente, (vous voyez donc que toutes les formes de coupure, y compris justement celles qui reflètent la coupure du sujet, sont signalées), je vous demande d'admettre la notion suivante-je me permets même le ridicule de me référer à une notation de -1 concernant les Imaginaires -je vous ai laissés au bord dupas un dans cet évanouissement du sujet. C'est à ce pas un, et même à ce "comme pas un" en tant que c'est lui qui nous donne l'ouverture sur l'unicité du sujet que je reprendrai la prochaine fois. Mais si je vous demande de le noter de cette façon, c'est justement pour que vous n'y voyiez pas la forme la plus générale, et du même coup la plus confuse, de la négation. S'il est tellement difficile de parler de la négation, c'est que personne - 439 -

ne sait ce que c'est. Déjà je vous ai pourtant indiqué au début de cette année l'ouverture de la différence qu'il y a entre forclusion et discordance. Pour l'ins¬tant je vous indique sous une forme close, fermée, symbolique, mais justement à cause de cela décisive, une autre forme de cette négation. C'est quelque chose qui situe le sujet dans un autre ordre de grandeur.

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Leçon 24 10 juin 1959



Dans notre dernier entretien, j'ai développé la structure du fantasme en tant qu'il est dans le sujet ce que nous appelons le soutien de son désir; le fantasme, là où nous pouvons le saisir dans une structure suffisamment complète pour servir ensuite en quelque sorte de plaque tournante à ce que nous sommes amenés à lui rapporter des diverses structures - c'est-à-dire à la rela¬tion du désir du sujet à ce que depuis longtemps je désigne pour vous comme étant, plus que sa référence, son essence dans la perspective analytique, à savoir le désir de l'Autre. Je vais aujourd'hui, comme je vous l'ai annoncé, essayer de vous situer la position du désir dans les différentes structures disons nosologiques, disons celles de l'expérience - au premier plan, la structure névrotique.
[Nous avons déjà étudié] le fantasme pervers, puisque c'est celui que j'ai choisi la dernière fois pour vous permettre d'y pointer ce qui correspond à la fonction du sujet et à celle de l'objet dans le fantasme en tant qu'il est le support, l'index d'une certaine position du sujet. De même que c'est l'image de l'autre qui est le départ et le support, du moins en ce point où le sujet se qualifie comme désir, il y a cette structure plus complexe qui s'appelle le fantasme, et où para-doxalement j'ai été amené la dernière fois, en prenant une forme particulière spé¬cialement exemplaire (non sans profonds motifs), celle de l'exhibitionniste et du voyeur, à vous montrer que contrairement à ce qui est trop souvent dit, ce n'est pas là deux positions en quelque sorte réciproques, comme une sorte de préci¬pitation de la pensée amène à le formuler: celui qui montre/celui qui voit, se complétant l'un l'autre.
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Je vous l'ai dit, ces deux positions sont au contraire strictement parallèles et, dans les deux cas, le sujet, dans le fantasme, se trouve indiqué par ce quelque chose que nous avons appelé la fente, la béance, quelque chose qui est, dans le réel, à la fois trou et éclair pour autant que le voyeur épie derrière son volet, que l'exhibitionniste entrouvre son écran, qu'il est là indiqué à sa place dans l'acte; qu'il n'est rien d'autre que cet éclair de l'objet dont on parle et, vécu, perçu par le sujet par l'ouverture de cette béance, dans ce quelque chose qui, lui, le situe comme ouvert. Ouvert à quoi ? À un autre désir que le sien - sien qui est pro¬fondément atteint, ébranlé, frappé par ce qui est aperçu dans cet éclair.
C'est l'émotion de l'autre au-delà de sa pudeur; c'est l'ouverture de l'autre, l'attente virtuelle pour autant qu'elle ne se sent pas vue, et que pourtant elle est perçue comme s'offrant à la vue; c'est cela qui caractérise dans les deux cas cette position de l'objet qui est là, dans cette structure, si fondamentale. Puisqu'en fin de compte l'expérience analytique la repère au point de départ de ce qu'elle a d'abord trouvé sur la voie des causes et des stigmates générateurs de la position névrotique, nommément la scène aperçue, la scène dite primitive. Elle participe de cette structure, c'est-à-dire par un renversement sans doute de cette structure qui fait que le sujet voit quelque chose s'ouvrir, qui est cette béance soudain aperçue, quelque chose qui bien évidemment dans sa valeur traumatique a rap¬port au désir de l'Autre entrevu, perçu comme tel, qui reste là comme un noyau énigmatique jusqu'à ce qu'ultérieurement, après-coup, il puisse en réintégrer le moment vécu dans une chaîne qui ne sera pas forcément la chaîne correcte, qui sera en tout cas la chaîne génératrice de toute une modulation inconsciente, génératrice noyautée lors de la névrose.
Je vous prie de vous arrêter à cette structure du fantasme. Il est bien entendu que c'est un temps suspendu, comme je l'ai souligné, qui fait sa valeur. Ce qui fait sa valeur c'est cela, c'est un temps d'arrêt. Un temps d'arrêt qui a cette valeur d'index correspond à un moment d'action où le sujet ne peut s'instituer d'une certaine façon x, qui est justement ce que nous désignons comme désir ici, ce que nous essayons d'isoler dans sa fonction de désir, à proprement parler qu'à condi¬tion, ce sujet, de perdre le sens de cette position, car c'est cela: le fantasme lui est opaque. Nous pouvons, nous, désigner sa place dans le fantasme, peut-être lui-même peut-il l'entrevoir, mais le sens de la position, à savoir ce pourquoi il est là ce qui vient au jour de son être, cela le sujet ne peut pas le dire. C'est là le point essentiel: aphanisis. Sans doute le terme est heureux et nous sert, mais à la différence de la fonction qui lui donne Jones dans l'interprétation du complexe de castration, sa forme est énigmatique.
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Nous voyons dans le fantasme que l'aphanisis, tout au moins là où le mot dis¬parition (fading ai-je dit encore) nous est utilisable, ce n'est pas en tant qu'apha¬nisis du désir, c'est en tant qu'à la pointe du désir il y a aphanisis du sujet. Le sujet, en tant qu'il se situerait à sa place, qu'il s'articulerait comme je là où Ça parle dans la chaîne inconsciente, en tant qu'il ne peut là s'indiquer qu'en tant que disparaissant de sa position de sujet.
À partir de là nous voyons ce dont il va s'agir. Pour autant que nous avons défini ce point extrême, ce point imaginaire où l'être du sujet réside dans sa den¬sité maxima (ce ne sont que des images pour que votre esprit s'accroche à une métaphore), à partir du moment où nous voyons, où nous définissons ce point imaginaire où l'être du sujet en tant qu'il est celui qui est à articuler, à nommer dans l'inconscient, ne peut en aucun cas, au dernier terme, être nommé mais seu-lement indiqué par quelque chose qui se révèle soi-même comme coupure, comme fente, comme structure de coupure dans le fantasme; c'est autour de ce point imaginaire - et ceci est, en tout domaine, légitime si nous pouvons arti¬culer sa structure par ce qui en part - que nous allons essayer de situer ce qui se passe effectivement dans les différentes formes du sujet, qui ne sont pas du tout obligatoirement des formes homogènes, des formes compréhensibles d'un côté par celui qui est de l'autre côté.
Nous ne savons que trop à cet égard ce qui peut nous leurrer dans la com¬préhension d'une psychose. Par exemple nous devons nous garder de com¬prendre si nous pouvons essayer de reconstruire, d'articuler dans la structure. Et c'est bien cela que nous essayons de faire ici.
Alors à partir de là, à partir de cette structure où le sujet, dans son moment de disparition - et je vous le répète c'est là une notion dont vous pouvez trou¬ver la trace lorsque Freud parle de l'ombilic du rêve, le point où toutes les asso¬ciations convergent pour disparaître, pour n'être plus reliables à rien [d'autre] que ce qu'il appelle l'unerkannt. C'est de cela qu'il s'agit. Par rapport à ceci, le sujet voit en face de lui s'ouvrir quoi ? Rien d'autre qu'une autre béance, qui, à la limite, engendrerait un renvoi à l'infini du désir vers un autre désir.
Comme nous le voyons dans le fantasme du voyeur et de l'exhibitionniste, c'est du désir de l'Autre qu'il se trouve dépendant. C'est à la merci du désir de l'Autre qu'il se trouve offert. Ceci est concret, nous le trouvons dans l'expé¬rience. Cela n'est pas parce que nous ne l'articulons pas que nous ne pouvons pas communément..., que ce n'est pas très facile à saisir.
Quand je vous ai parlé longuement, il y a deux ans, de la névrose du petit Hans, il ne s'agissait pas d'autre chose. C'est pour autant qu'à un moment de - 443 -

son évolution le petit Hans se trouve confronté à quelque chose qui va beaucoup plus loin que le moment, pourtant critique, de la rivalité à propos de la nouvelle venue, de sa petite sueur, de beaucoup plus grave que cette nouveauté qu'est pour lui l'ébauche de maturation sexuelle qui le rend capable d'érections, voire, la question est ouverte auprès des spécialistes, d'orgasmes. Cela n'est ni au niveau inter-psychologique, à proprement parler, ni au niveau de l'intégration d'une nouvelle tendance que s'ouvre la crise. je vous l'ai souligné et bien articulé (et même martelé) alors.
C'est pour autant que, par une fermeture à ce moment de la conjoncture, il se trouve effectivement et spécialement confronté comme tel au désir de sa mère, et qu'il se trouve en présence de ce désir sans aucun recours. La Hilflosigkeit de Freud, dans son article sur L'Inconscient, article de 1917, c'est cette position d'être sans recours, plus primitive que tout, et à l'égard de laquelle l'angoisse est déjà une ébauche d'organisation pour autant qu'elle est déjà attente - si on ne sait pas de quoi, si on ne l'articule pas tout de suite, en tout cas elle est avant tout Erwartung nous dit Freud. Mais auparavant il y a ceci, Hilflosigkeit, le "sans recours". Le "sans recours" devant quoi ? Ce qui n'est définissable, centrable d'aucune autre façon que devant le désir de l'Autre. C'est ce rapport du désir du sujet, pour autant qu'il a à se situer devant le désir de l'Autre qui pourtant litté¬ralement l'aspire et le laisse sans recours, c'est dans ce drame de la relation du désir du sujet au désir de l'Autre que se constitue une structure essentielle, non seulement de la névrose, mais de toute autre structure analytiquement définie.
Nous commençons par la névrose, nous sommes assez loin, partis de la per¬version, pour que vous puissiez entrevoir que la perversion aussi y est liée. Néanmoins, soulignons-le, nous ne l'avons fait entrer, cette perversion, que dans ce moment instantané du fantasme, du fantasme pour autant que le passage à l'acte dans la perversion et dans la perversion seulement, le révèle.
Dans la névrose dont il s'agit pour nous de serrer de près pour l'instant ce qui a rapport à cette structure que j'articule devant vous, c'est ce moment fécond de la névrose que je vise dans le cas du petit Hans, parce que là il s'agit d'une pho¬bie, c'est-à-dire la forme la plus simple de la névrose, celle où nous pouvons tou¬cher du doigt le caractère de la solution, celui que je vous ai déjà articulé longuement à propos du petit Hans en vous montrant l'entrée en jeu de cet objet, l'objet phobique, en tant qu'il est un signifiant à toutes fins.
Il est là, pour occuper cette place entre le désir du sujet et le désir de l'Autre, une certaine fonction qui est une fonction de protection ou de défense. Là-des¬sus il n'y a aucune ambiguïté sur la formulation freudienne. La peur de l'objet - 444 -

phobique est faite pour protéger le sujet de quoi? C'est dans Freud: de l'approche de son désir. Et c'est en regardant les choses de plus près que nous voyons ce dont il s'agit, de son désir en tant qu'il est sans armes par rapport à ce qui dans l'Autre, la mère en l'occasion, s'ouvre pour Hans comme le signe de sa dépendance absolue.
Elle l'emmènera au bout du monde, elle l'emmènera plus loin encore; elle l'emmènera aussi loin et aussi souvent qu'elle-même disparaît, s'éclipse, qu'elle est la personne qui à ce moment peut lui paraître non plus seulement comme celle qui pourrait répondre à toutes ses demandes, elle lui apparaît avec ce mys¬tère supplémentaire d'être elle-même ouverte à un manque dont le sens apparaît à ce moment-là à Hans, d'être dans un certain rapport au phallus que pourtant, ce phallus, il n'a pas.
C'est au niveau du manque à être de la mère que s'ouvre pour Hans le drame qu'il ne peut résoudre qu'à faire surgir ce signifiant de la phobie dont je vous ai montré la fonction plurivalente, une espèce de clef universelle, de clef à toutes fins qui lui sert à ce moment-là à se protéger contre ce que, d'une façon uni¬voque, tous les analystes expérimentés ont perçu, contre le surgissement d'une angoisse plus redoutable encore que la peur liée, que la peur fixée de la phobie. Ce moment, en tant qu'il est relation du désir, qu'il est quelque chose qui va dans la structure du fantasme, dans l'opposition $ à a, donner à ce $ quelque chose qui en allège la part, qui en soutient la présence, qui est quelque chose où le sujet se raccroche, ce point où en somme va se produire le symptôme, le symptôme au niveau le plus profond dans la névrose, c'est-à-dire pour autant qu'il intéresse de la façon la plus générale, la position du sujet. C'est cela qui mérite ici d'être articulé.
Si vous voulez procédons dans cet ordre, d'être articulé d'abord, puis à nous demander si cette structure du fantasme est si fatale. Comment quelque chose qui se tient au bord de ce point de perte, de ce point de disparition indiqué dans la structure du fantasme - comme ce quelque chose qui se tient au bord, qui se soutient à l'entrée du tourbillon du fantasme - comment ce quelque chose est possible ? Car il est bien clair que c'est possible.
Le névrosé accède au fantasme. Il y accède à certains moments élus de la satis¬faction de son désir. Mais tous nous savons que ce n'est là qu'une utilisation fonctionnelle du fantasme, que son rapport par contre à tout son monde et spécialement ses rapports aux autres, aux autres réels (c'est là que nous en arri¬vons maintenant) est profondément marqué par quoi ? On l'a toujours dit: par une pulsion refoulée. Cette pulsion refoulée, c'est sa relation que nous essayons - 445 -

d'articuler un peu mieux, de façon un peu plus serrée, d'une façon aussi clini¬quement plus évidente. Nous allons tout simplement voir comment cela est pos¬sible. Nous allons tout de même indiquer comment cela se présente. Prenons l'obsessionnel, si vous voulez, et l'hystérique. Prenons-les ensemble, pour autant que dans un certain nombre de traits nous allons les voir s'éclairer l'un par l'autre.
L'objet du fantasme, pour autant qu'il débouche sur ce désir de l'Autre, il s'agit de ne pas l'approcher, et pour cela évidemment il y a plusieurs solutions. Nous avons vu celle qui est liée à la promotion de l'objet phobique à l'objet d'interdiction. D'interdiction de quoi? En fin de compte d'une jouissance qui est dangereuse parce qu'elle ouvre devant le sujet l'abîme du désir comme tel.
Il y a d'autres solutions, je vous les ai déjà indiquées sous ces deux formes schématiques dans le rapport de Royaumont. Le désir du sujet, le sujet peut le soutenir devant le désir de l'Autre. Il le soutient de deux façons
Comme désir insatisfait, c'est le cas des hystériques. je vous rappelle l'exemple de la belle bouchère où cette structure apparaît d'une façon si claire, ce rêve dans les associations duquel apparaît la forme, en quelque sorte avouée, de l'opération de l'hystérique. La belle bouchère désire manger du caviar, mais elle ne veut pas que son mari le lui achète, parce qu'il faut que ce désir reste insatisfait.
Cette structure, qui est là imagée dans une petite manœuvre qui forme d'ailleurs la trame et le texte de la vie quotidienne de ces sujets, va beaucoup plus loin en fait. Elle veut dire, cette historiette, la fonction que l'hystérique se donne à elle-même. C'est elle qui est l'obstacle, c'est elle qui ne veut pas. C'est-à-dire que dans ce rapport du sujet à l'objet dans le fantasme, elle vient occuper cette même position tierce qui était tout à l'heure dévolue au signifiant phobique, mais d'autre façon. C'est elle qui est l'obstacle, c'est elle qui est l'enjeu en réa¬lité. Et sa jouissance est d'empêcher justement le désir dans les situations qu'elle trame elle-même. Car c'est là une des fonctions fondamentales du sujet hysté¬rique dans les situations qu'elle trame, sa fonction est d'empêcher le désir de venir à terme pour en rester elle-même l'enjeu.
Elle prend la place de ce que nous pourrions appeler d'un terme anglais [a puppet], c'est-à-dire quelque chose comme "un mannequin". [Puppet] a un sens plus étendu, plus général, c'est "un faux semblant". L'hystérique, pour autant que dans une situation si fréquemment observée qu'elle est vraiment dans les observations reconnaissable en clair, - il suffit d'en avoir la clef qui est celle de sa position entre une ombre qui est son double, une femme qui est, de façon - 446 -

cachée, ce point précisément où se situe, où s'insère son désir pour autant qu'il faut qu'elle ne le voie pas -l'hystérique s'institue, [se] présente elle-même dans l'occasion, comme le ressort de la machine, celle qui les suspend et les situe l'une par rapport à l'autre comme des sortes de marionnettes où elle a elle-même à se soutenir dans ce rapport dédoublé qui est celui $0 a; l'hystérique est pourtant dans le jeu elle-même sous la forme de celle qui en fin de compte est l'enjeu.
L'obsessionnel a une position différente. La différence de l'obsessionnel par rapport à l'hystérique est de rester, lui, hors du jeu. Son véritable désir vous l'observerez (fiez-vous à ces formules quand vous aurez affaire aux sujets clini¬quement ainsi qualifiables), l'obsessionnel est quelqu'un qui n'est jamais vérita¬blement là, à la place où quelque chose est en jeu qui pourrait être qualifié, "son désir" là où il risque le coup, apparemment, ce n'est pas là qu'il est. C'est de cette disparition même du sujet, le $ au point d'approche du désir, qu'il fait, si l'on peut dire, son arme et sa cachette: il a appris à se servir de cela pour être ailleurs. Et, observez-le bien, ceci bien sûr, il ne [le] peut - parce qu'il n'y a pas d'autre place que celle qui était réservée jusqu'ici à la structure instantanée, relation¬nelle, de l'hystérique - il ne le peut qu'en déployant dans le temps, en tempo¬ralisant cette relation, en remettant toujours au lendemain son engagement dans ce vrai rapport du désir. C'est toujours pour demain que l'obsessionnel réserve l'engagement de son véritable désir. Ce n'est pas dire qu'en attendant ce terme, il n'engage rien. Bien loin de là! Il fait ses preuves. Bien plus! il peut aller jusqu'à considérer ces preuves, ce qu'il fait, comme un moyen de s'acquérir des mérites. Des mérites à quoi ? À la référence de l'Autre à l'endroit de ses désirs. Ces choses vous les constaterez bel et bien, s'avouant à tout bout de champ, même si l'obsessionnel ne le reconnaît pas comme tel, ce mécanisme.
Mais il est important que vous soyez capable de le reconnaître pour le dési¬gner. Car après tout c'est bien là quelque chose, je le dis, d'importun que d'écra¬ser ce mécanisme sous la forme de ce qu'il entraîne dans son sillage, à savoir toutes ces relations inter-subjectives qui ne se conçoivent qu'ordonnées par rap¬port à cette relation, ou à ces relations fondamentales telles que j'essaye ici de les articuler pour vous.
Qu'est-ce qu'en fin de compte cela veut dire? je veux dire, avant même de nous demander comment cela est possible, qu'est-ce que nous voyons poindre dans cette position névrotique ? Il est clair que ce que nous voyons poindre c'est au moins ceci : l'appel au secours du sujet pour soutenir son désir, pour le sou¬tenir - en présence et en face du désir de l'Autre, pour se constituer comme -447-

désirant. C'est cela que je vous indiquais la dernière fois, c'est que la seule chose qu'il ne sait pas, c'est que, se constituant comme désirant, sa démarche est profondément marquée par quelque chose qui est là derrière, à savoir le danger que constitue cette pente du désir. De sorte que se constituant comme désirant, il ne s'aperçoit pas que dans la constitution de son désir il se défend contre quelque chose, que son désir même est une défense et ne peut pas être autre chose.
Encore, pour que ceci puisse se soutenir, est-il clair que dans chaque cas il appelle à l'aide une chose qui se présente dans une position tierce par rapport à ce désir de l'Autre, quelque chose où il puisse se placer pour que la relation aspi¬rante, évanouissante de l'$ devant le a soit tenable. C'est dans la relation à l'autre, l'autre réel, que nous voyons suffisamment indiqué le rôle de ce qui permet au sujet de symboliser. Car il ne s'agit pas d'autre chose que de symboliser sa situa-tion, à savoir de maintenir en acte quelque chose où il puisse se reconnaître comme sujet, se satisfaire comme sujet, tout étonné qu'il est finalement de voir que ce sujet qui se soutient, il se trouve en proie à toutes sortes d'attitudes contorsionnées et paradoxales qui le désignent à lui-même, dès qu'il peut avoir la moindre vue réfléchie sur sa propre situation, comme un névrosé en proie à des symptômes.
Ici intervient cet élément que l'expérience analytique nous a appris à mettre en un point clef des fonctions signifiantes et qui s'appelle le phallus. Si le phal¬lus a la position clef que je désigne à l'instant, c'est très évidemment en tant que signifiant, que signifiant lié à quelque chose qui a un nom dans Freud, et dont Freud n'a absolument pas dissimulé la place dans l'économie inconsciente elle-même, c'est à savoir la loi.
À cet égard, toute espèce de tentative de ramener le phallus à quelque chose qui s'équilibre, qui se compose avec tel autre correspondant fonctionnel dans l'autre sexe, est quelque chose qui, bien entendu, du point de vue de l'inter¬relation du sujet, a sa valeur si l'on peut dire génétique, mais qui ne peut s'exer¬cer, se faire qu'à la condition de méconnaître ce qui est tout à fait essentiel dans la valorisation du phallus comme tel. Il n'est pas purement et simplement un organe. Là où il est un organe, il est instrument d'une jouissance, il n'est pas, à ce niveau, intégré dans le mécanisme du désir, parce que le mécanisme du désir est quelque chose qui se situe à un autre niveau, que pour comprendre ce qu'est ce mécanisme du désir il faut le définir vu de l'autre côté, c'est-à-dire une fois les relations de la culture instituées et à partir ou non du mythe du meurtre primordial.
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Le désir, de toutes les demandes, se distingue en ceci qu'il est une demande soumise à la loi. Cela a l'air presque d'enfoncer une porte ouverte, mais c'est tout de même de cela qu'il s'agit quand Freud nous fait la distinction des demandes qui répondent à des besoins dits de conservation de l'espèce ou de l'individu, et de celles qui sont sur un autre plan. C'est pourquoi nous dire que celles qui sont sur cet autre plan se distinguent des premières en ce sens qu'elles peuvent être atermoyées ! Mais après tout si le désir sexuel peut être atermoyé dans ses effets, dans son passage à l'acte chez l'homme, c'est d'une façon assurément ambiguë. Il peut être atermoyé ? Pourquoi peut-il l'être plus chez l'homme que chez les animaux où après tout, il ne souffre pas tellement d'atermoiements ? C'est en raison sans aucun doute d'une souplesse génétique. C'est aussi et essentielle¬ment - car rien n'est articulé dans l'analyse si on ne l'articule pas à ce niveau - pour autant que c'est sur ce désir sexuel lui-même qu'est édifié l'ordre primor-dial d'échanges qui fonde la loi par laquelle entre à l'état vivant le nombre comme tel dans l'inter-psychologie humaine. La loi dite de l'alliance et de la parenté par quoi nous voyons ceci apparaître: que le phallus, fondamentale¬ment, c'est le sujet en tant qu'objet de ce désir, cet objet étant soumis à ce que nous appellerons la loi de la fécondité.
Et aussi bien c'est ainsi que chaque fois qu'on fait intervenir d'une façon plus ou moins dévoilée et plus ou moins initiatique le phallus, il est, à ceux qui par¬ticipent à cette initiation, dévoilé. Si la fonction du père, pour le sujet, en tant qu"`auteur de ses jours" comme on dit, n'est que le signifiant de ce que j'appelle ici la loi de la fécondité pour autant qu'elle règle, qu'elle noue le désir à une loi, effectivement cette signification fondamentale du phallus est ce dont, par toute la dialectique du désir pour autant que le désir, en tant que s'y exprime l'être du sujet au point de sa perte, s'interpose sur le trajet de cette fonctionnalisation du sujet en tant que phallus, de ce par quoi le sujet se présente dans la loi d'échange définie par les relations fondamentales réglant les inter-réactions du désir dans la culture... c'est pour autant que le sujet est, en tant qu'à partir d'un certain moment il n'est plus, il manque à être, il ne peut plus se saisir.
C'est de la rencontre de ceci avec sa fonction phallique, avec sa fonction phal¬lique dans les liens réels des rapports avec les autres réels, de la génération réelle de la lignée, c'est ici que se produit le point d'équilibre qui est celui où nous nous sommes arrêtés à la fin du rêve du patient d'Ella Sharpe.
Si j'ai branché toute la grande digression sur Hamlet à ce niveau, c'est pour autant que ce sujet nous présentait dans son rêve, sous la forme la plus pure, cette alternance du « To be or not [.. ] », dont j'ai fait déjà tellement état. C'est à savoir - 449 –

ce sujet qui se qualifiait lui-même comme "personne", ce sujet au moment où il approche de son désir, où il y met tout juste le doigt, où il a à choisir de n'être personne ou d'être pris, absorbé entièrement dans le désir dévorant de la femme, que tout de suite après il est sommé d'être ou de ne pas être, de faire venir au jour le « to be » de la seconde partie qui n'a pas le même sens que dans la pre¬mière, le « ne pas être » de la structure primordiale du désir, se voit offert à une alternative: pour être, c'est-à-dire être le phallus, il doit être le phallus pour l'Autre, le phallus marqué; pour être ce qu'il peut être comme sujet, il est offert à la menace du "ne pas l'avoir".
Si vous me permettez de me servir d'un signe dit logique qui est le V dont on se sert pour désigner le "ou bien, ou bien" de la distinction, le sujet voit s'ouvrir pour lui le choix entre le "ne pas l'être" - ne pas être le phallus - ou s'il l'est, "ne pas l'avoir", c'est-à-dire être le phallus pour l'autre, le phallus dans la dia¬lectique intersubjective. C'est de cela qu'il s'agit. Et c'est dans ce jeu que le névrosé éprouve l'approche, l'intégration de son désir comme une menace de perte.
Le pas un à quoi se désigne le $ dans la structure fondamentale du désir, se transforme dans un "un en trop", ou "quelque chose en trop" ou "quelque chose en moins", dans la menace de la castration pour l'homme ou dans le phallus res¬senti comme absence pour la femme. C'est pourquoi on peut dire qu'à l'issue de la démystification analytique de la position du névrosé, quelque chose semble rester dans la structure, tout au moins ce dont nous témoigne Freud dans sa propre expérience, qui se présente comme un reste, comme quelque chose qui, pour le sujet, le fait dans tous les cas rester dans une position inadéquate, celle du péril pour le phallus chez l'homme, celle de l'absence du phallus chez la femme.
Mais aussi bien c'est peut-être pour autant que, dans le biais adopté d'abord pour la solution du problème névrotique, la dimension transversale, ce en quoi le sujet dans son désir a affaire à la manifestation de son être comme tel, à lui comme auteur possible de la coupure, cette dimension est négligée; qu'en d'autres termes la visée de l'analyste va à la réduction de la position névrotique du désir et non pas au dégagement de la position du désir comme tel, hors de cet engluement de cette dialectique particulière qui est celle du névrosé.
Comment encore revenir sur ces points pour vous en mieux faire sentir encore l'articulation ? Assurément je l'ai menée là sur son tranchant le plus pur. Il est bien certain que ceci traîne avec soi non seulement toute l'anecdote de l'his¬toire du sujet, mais aussi d'autres éléments structuraux dans son passé. Je veux dire ce que nous avons manifesté, mis en valeur au moment voulu, ce qui est ce - 450 -

qui se rapporte comme tel au drame narcissique, au rapport du sujet à sa propre image.
Bien sûr qu'en fin de compte c'est là que s'insère pour le sujet - Freud l'a souligné maintes fois en son temps et en ses propres termes - la crainte de la perte du phallus, le sentiment aussi du manque de phallus. Le moi, en d'autres termes, est intéressé. Mais remarquons-le alors à ce niveau, que, s'il intervient, s'il peut intervenir à cette place où le sujet peut avoir à se soutenir dans cette dia¬lectique complexe où il craint de perdre dans la relation à l'autre son privilège, eh bien ça n'est certes pas si la relation narcissique à l'image de l'autre intervient en raison de quelque chose que nous pourrions appeler faiblesse du moi, car après tout dans tous les cas où nous constatons une telle faiblesse, ce à quoi nous assistons, c'est au contraire à un éparpillement de la situation, voire à un blocage de la situation.
Après tout je n'ai là qu'à faire allusion à quelque chose qui vous est à tous familier, qui a été je crois traduit dans la revue, au cas notoire de Mélanie Klein, à savoir de cet enfant qui était bel et bien introduit comme tel à ce rapport du désir au signifiant, mais qui se trouvait par rapport à l'autre, à la relation pos¬sible sur le plan imaginaire, sur le plan gestuel, communicatif, vivant avec l'autre, complètement suspendu, tel que nous le décrit Mélanie Klein. Nous ne savons pas tout de ce cas, et après tout nous ne pouvons pas dire que Mélanie Klein ait fait autre chose que nous présenter là un cas remarquable. Et ce que ce cas démontre, c'est qu'assurément cet enfant qui ne parlait pas est déjà si accessible et si sensible aux interventions parlées de Mélanie Klein que pour nous, dans notre registre, dans celui que nous essayons de développer ici, son comporte¬ment est vraiment éclatant.
Les seules structures du monde qui sont pour lui accessibles, sensibles, mani¬festes, manifestantes dès les premiers moments avec Mélanie Klein, ce sont des structures qui portent en elles-mêmes tous les caractères du rapport à la chaîne signifiante. Mélanie Klein nous les désigne, c'est la petite chaîne du train, c'est-¬à-dire de quelque chose qui est constitué d'un certain nombre d'éléments accro¬chés les uns aux autres; c'est une porte qui s'ouvre ou qui se ferme - autant dire ce que, quand j'essayais de vous montrer dans les utilisations possibles de tel schéma cybernétique à notre maniement du symbole, ce qui est la forme la plus simple de l'alternance "oui ou non" qui conditionne le signifiant comme tel, "une porte doit être ouverte ou fermée".
C'est autour de cela que tout le comportement de l'enfant se limite. Ce n'est pourtant rien qu'à toucher à cela dans des mots qui sont tout de même des - 451 -

phrases et quelque chose d'essentiellement verbal que, dès les premiers moments, qu'est-ce qu'obtient de l'enfant l'intervention de Mélanie Klein ? Sa première réaction est à mon avis presque faramineuse dans son caractère exem¬plaire: c'est d'aller se situer (et c'est dans le texte) entre deux portes, entre la porte intérieure des cabinets et la porte extérieure, dans un espace noir dont on s'étonne que Mélanie Klein - qui par certains côtés a si bien vu les éléments de structure comme ceux de l'introjection et de l'expulsion, à savoir cette limite du monde extérieur de ce qu'on peut appeler les ténèbres intérieures par rapport à un sujet - n'a pas vu la portée de cette zone intermédiaire qui n'est rien de moins que celle que nous distinguons ainsi : celle où se situe le désir, à savoir cette zone qui n'est ni l'extérieur, ni l'intérieur, articulée et construite, si réduite dans ce sujet, mais ce qu'on peut appeler, car nous en trouvons dans certaines structures du village primitif de ces sortes de zones déblayées entre les deux, la zone de no man's land entre le village et la nature vierge, qui est bien ce où est resté en panne le désir du petit sujet.
C'est là que nous voyons intervenir possiblement le moi, et bien entendu c'est dans toute la mesure où ce moi est non pas faible, mais fort, que viendront comme je l'ai répété toujours et cent fois, s'organiser les résistances du sujet. Les résistances du sujet pour autant qu'elles sont les formes de cohérence mêmes de la construction névrotique, c'est-à-dire de ce dans quoi il s'organise pour sub¬sister comme désir, à n'être pas la place de ce désir, à être abrité du désir de l'Autre comme tel, à voir s'interposer entre sa manifestation la plus profonde comme désir et le désir de l'Autre, cette distance, cet alibi qui est celui où il se constitue respectivement comme phobique, hystérique, obsessionnel.
Je reviendrai, il le faut, sur un exemple que Freud nous donne, développé, d'un fantasme. Il n'est pas vain d'y revenir après avoir fait ce détour. C'est le fantasme On bat un enfant. Ici on peut saisir les temps qui nous per¬mettent de retrouver la relation structurale que nous essayons aujourd'hui d'articuler.
Qu'avons-nous ? Le fantasme des obsessionnels. Filles et garçons se servent de ce fantasme pour parvenir à quoi ? à la jouissance masturbatoire. La relation au désir est claire. Cette jouissance, quelle est sa fonction ? Sa fonction ici est celle de toute satisfaction de besoin dans un rapport avec l'au-delà que détermine l'articulation d'un langage pour l'homme. C'est à savoir que la jouis¬sance masturbatoire ici n'est pas la solution du désir, elle en est l'écrasement, exactement comme l'enfant à la mamelle dans la satisfaction du nourrissage écrase la demande d'amour à l'endroit de la mère.
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Et aussi bien ceci est presque signé par des témoignages historiques. Je veux dire, puisque nous avons fait allusion en son temps à la perspective hédoniste, à son insuffisance pour qualifier le désir humain comme tel - n'oublions pas, après tout, que le caractère exemplaire d'un de ses points paradoxaux comme tels, évidemment laissé dans l'ombre de la vie de ceux qui se sont présentés dans l'histoire comme les sages, et les sages d'une discipline dont la fin, qualifiée de philosophique, était précisément, pour des raisons après tout valables puisque méthodiques, le choix, la détermination d'une posture par rapport au désir posture qui consiste aussi bien à l'origine à l'exclure, à le rendre caduc. Et toute perspective à proprement parler hédonique participe de cette position d'exclu¬sion, comme le démontre l'exemple paradoxal que je vais ici vous rappeler, à savoir de la position des cyniques pour qui, d'une façon tout à fait catégorique - la tradition, sous la bouche de Chrysippe214 si mon souvenir est bon, nous en transmet le témoignage - c'est-à-dire que Diogène le Cynique affichait, au point de le faire en public en la manière d'un acte démonstratoire (et non pas exhibitionniste) que la solution du problème du désir sexuel était, si je puis dire, à la portée de la main de chacun, et il le démontrait brillamment en se mas¬turbant.
Le fantasme de l'obsessionnel est donc quelque chose qui, bien entendu, a un rapport à la jouissance, dont il est même remarquable que cela puisse en deve¬nir une des conditions, mais dont Freud nous démontre que la structure a valeur de ce que je désigne comme étant sa valeur d'index - puisque ce que ce fantasme pointe, ce n'est rien d'autre qu'un trait de l'histoire du sujet, quelque chose qui s'inscrit dans sa diachronie. C'est à savoir que le sujet, dans un passé par consé¬quent oublié, a vu, nous dit le texte de Freud, un rival (qu'il soit du même sexe ou d'un autre, peu importe!) subir les sévices de l'être aimé, en l'occasion du père, et a trouvé dans cette situation originelle son bonheur.
En quoi l'instant fantasmatique perpétue-t-il, si l'on peut dire, cet instant pri¬vilégié de bonheur? C'est ici que la phase intermédiaire qui nous est désignée par Freud prend sa valeur démonstrative. C'est pour autant que dans un temps, nous dit Freud, qui ne peut être que reconstruit - ceci se signale dans le fait que dans Freud nous ne trouvons le témoignage que de certains moments incons¬cients qui sont à proprement parler inaccessibles comme tels. Qu'il ait tort ou raison dans le cas précis, déterminé, pour l'instant c'est hors de question. Aussi

214. Rapporté par Diogène Laërce, Vie et opinions des philosophes, O. Apelt, Leipzig, 1921, 1955 (2 vol.).
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bien n'a-t-il pas tort, mais l'important c'est qu'il désigne cette étape intermé¬diaire comme quelque chose qui ne peut être que reconstruit; et cette étape intermédiaire entre le souvenir historique en tant qu'il désigne le sujet dans un de ses moments de triomphe, souvenir historique, lui, qui n'est que refoulé, au pire, et qui peut être ramené au jour, ce en quoi l'instant fantasmatique y joue le rôle d'index, éternise si l'on peut dire ce moment, en faisant le point d'attache de quelque chose de tout différent, à savoir du désir du sujet. Eh bien ceci ne se passe que par rapport à un moment intermédiaire que j'appellerai ici, bien que ce soit un point où il ne puisse être que reconstruit, comme à proprement par¬ler métaphorique.
Car de quoi s'agit-il dans ce moment intermédiaire, ce deuxième temps dont Freud nous dit qu'il est essentiel à la compréhension du fonctionnement de ce fantasme? C'est de ceci: c'est qu'à l'autre, le frère rival qui est la proie de la colère et du châtiment infligé par l'objet aimé, le sujet se substitue lui-même. C'est-à-dire que dans ce second temps c'est lui qui est châtié.
Nous nous trouvons là devant l'énigme à l'état nu de ce que comporte cette métaphore, ce transfert. Qu'est-ce que le sujet y cherche ? Quelle étrange voie pour la suite à donner à son triomphe que cette façon de passer lui-même à son tour par les fourches caudines de ce qui a été à l'autre infligé! Est-ce que nous ne nous trouvons pas là devant l'énigme dernière - Freud aussi bien ne le dissimule pas - de ce qui vient s'inscrire dans la dialectique analytique comme masochisme, et dont on voit après tout, ici sous une forme pure se présenter la conjonction ? C'est à savoir que quelque chose dans le sujet perpétue le bon¬heur de la situation initiale dans une situation cachée, latente, inconsciente, de malheur.
Que ce dont il s'agit dans ce second temps hypothétique, c'est en somme d'une oscillation, d'une ambivalence, d'une ambiguïté plus précisément de ce que l'acte de la personne autoritaire, en l'occasion le père, comporte de reconnaissance. La jouissance que prend là le sujet est ce vers quoi il glisse d'un accident de son historique à une structure où il va apparaître comme être, comme tel. C'est ceci que c'est dans le fait de s'aliéner, c'est-à-dire de se substituer ici à l'autre comme victime, que consiste le pas décisif de sa jouissance en tant qu'elle aboutit à l'instant fantasmatique où il n'est plus lui-même alors que on.
- D'une part instrument de l'aliénation en tant qu'elle est dévalorisation, il est on bat d'un côté, et c'est pourquoi jusqu'à un certain point j'ai pu vous dire qu'il devient purement et simplement l'instrument phallique en tant qu'il est ici instrument de son annulation.
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- Confronté à quoi ? À on bat un enfant, un enfant sans figure, un enfant qui n'est plus rien que l'enfant originel, ni non plus l'enfant qu'il a été au second temps lui-même, dont il n'y a aucune, même spéciale, détermination de sexe. L'examen de la succession des fantasmes échantillonnés dont nous parle Freud le montre. Il est confronté à ce qu'on peut appeler une sorte d'extrait de l'objet.
C'est dans cette relation pourtant du fantasme que nous voyons pointer à ce moment ce qui, pour le sujet, fait l'instant privilégié de sa jouissance. Nous dirons que le névrosé - et nous verrons la prochaine fois comment nous pou¬vons lui opposer quelque chose de très particulier, non pas la perversion en géné¬ral, car ici la perversion dans ce que nous explorons comme structure joue un rôle de point pivot, mais où nous pouvons lui opposer quelque chose de très spé¬cial, et dont le facteur commun ne semble pas avoir été trouvé jusqu'ici, c'est à savoir l'homosexualité.
Mais pour nous en tenir aujourd'hui ici au névrosé, sa structure la plus com¬mune, fondamentale réside en fin de compte en ceci que s'il se désire désirant, désirant quoi ? Quelque chose qui n'est en fin de compte que ce qui lui permet de soutenir dans sa précarité, son désir comme tel. Sans savoir que toute la fan¬tasmagorie est faite pour cela, à savoir que ce sont ses symptômes mêmes qui sont le lieu où il trouve sa jouissance, ces symptômes pourtant si peu satisfai¬sants en eux-mêmes.
Le sujet donc se présente ici comme je ne dirai point un être pur, ce dont je suis parti pour vous indiquer ce que voulait dire le rapport de cette manifesta¬tion particulière du sujet au réel, mais un être pour. L'ambiguïté de la position du névrosé est tout entière ici, dans cette métonymie qui fait que c'est dans cet être pour que réside tout son pour être.

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Leçon 25 17 juin 1959



Il y a quelque chose d'instructif, je ne dirai pas jusque dans les erreurs, mais même surtout dans les erreurs, ou dans les errances si l'on veut. Vous me voyez assez constamment utiliser les hésitations mêmes, voire les impasses, qui se manifestent dans la théorie analytique, comme étant par elles-mêmes révéla¬trices d'une structure de la réalité à laquelle nous avons affaire.
À cet égard, il est clair qu'il y a quelque chose d'intéressant, de remarquable, de significatif pour nous, dans des travaux pas tellement anciens puisque celui, par exemple, auquel je me référerai est de 1956 (numéro de juillet-octobre de l'International journal of Psycho-analysis, volume XXXVII). C'est un article, je crois, de quelques-uns de nos collègues parisiens, je ne désignerai pas leurs noms, puisque ce n'est pas leur position en tant que personnelle qui est ainsi visée215.
C'est un effort pour mettre au point le sens de la perversion. Et il est clair que dans cet article extrêmement, curieusement, réservé dans ses conclusions, il ne ressort vraiment que cette conclusion formellement articulée: « Il n'y a, par conséquent, aucun contenu inconscient spécifique dans les perversions sexuelles puisque les mêmes trouvailles peuvent être reconnues dans les cas des névroses et des psychoses216. » Il y a là quelque chose d'assez frappant que tout l'article


215. Il s'agit de S. Nacht, R. Diatkine et J. Foureau : « Le moi dans la relation perverse », XIXe congrès international de psychanalyse, Genève, 24-28 juillet 1955, in Revue française de psychanalyse, 1956, Paris, P.U.F., pp. 458-523.
216. Op. cit., pp. 471-472.
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illustre - et on ne peut pas dire d'une façon qui soit absolument convaincante car, sans même avoir besoin de prendre un très grand recul, on s'aperçoit que tout l'article part sur une confusion vraiment constamment maintenue entre fantasme pervers et perversion. Du fait qu'il y a des fantasmes conscients et inconscients qui se recouvrent, que les fantasmes se manifestent, avec l'appa¬rence de se recouvrir dans les névroses et dans les perversions, on en conclut, avec cette étonnante aisance, qu'il n'y a pas de différence fondamentale, au point de vue de l'inconscient, entre névrose et perversion! Il y a là une des choses les plus étonnantes où certaines réflexions, qui elles-mêmes se présentent sans pré¬cautions, [risquent un abord] assez libre de la tradition analytique et se présen¬tent comme une sorte de révision des valeurs et des principes.
La seule conclusion, enfin, à quoi on s'arrête en fin de compte, c'est que c'est une relation en somme anormale qui, dans la perversion, est érotisée. Ce n'est point donc d'un rapport à l'objet qu'il s'agit, mais plutôt d'une valo¬risation d'une relation pour des raisons économiques, et comme telle érotique - ce qui, tout de même, après un examen tant soit peu sensé, à la reprise de la lecture, ne peut apparaître vraiment autre chose que comme quelque "cause de la vertu dormitive". Cela correspond à l'objet, qu'elle soit érotisée, ce n'est pas douteux!
En fait, c'est bien de cette question du rapport du fantasme et de la perver¬sion que nous sommes amenés à nous occuper aujourd'hui, à la suite de ce que nous avons approché la dernière fois, à savoir nous avons commencé d'indiquer les termes les plus généraux du rapport du fantasme à la névrose.
Un tout petit mot d'histoire. Ce qui s'est passé dans l'analyse (et c'est impor¬tant ici à rappeler et, je dirais, à la lumière de notre progrès, peut être serré d'une façon plus rigoureuse) c'est essentiellement ceci: c'est qu'en somme très peu de temps après avoir articulé les fonctions de l'inconscient, ceci tout à fait spécia¬lement à propos de l'hystérie, des névroses et du rêve, Freud a été amené à poser la présence dans l'inconscient de ce qu'il a appelé "tendances perverses poly¬morphes", polymorph perverse Anlagen. C'est de là et c'est là pendant un cer¬tain temps - très dépassé maintenant, bien sûr! - que l'on en est resté. Et ce qu'il semble que l'on ait manqué à articuler, c'est que ce dont il s'agit, cette notion de "tendance perverse polymorphe", ce n'est rien que ceci, c'est qu'il a découvert la structure des fantasmes inconscients. La structure des fantasmes inconscients ressemblait au mode relationnel qui s'épanouit, qui s'étale au grand jour, qui se démontre dans les perversions; et ainsi, la notion dans l'inconscient de la "tendance perverse polymorphe" a été d'abord posée.
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En fin de compte, ceci peut être dit, cela relevait du fait que la forme de ces fantasmes inconscients recouvre quoi ? Ce qui est une partie de la perversion, ce qui se présente à nous dans la perversion sous l'aspect suivant, que nous pou¬vons essayer d'articuler, à savoir quelque chose qui occupe le champ imaginatif, le désir, celui qui constitue le désir du pervers. Et ce quelque chose qu'en somme le pervers met en scène, ce quelque chose comme quoi cela se présente dans son aspect patent en clinique, est quelque chose qui pour nous, avec ce que nous connaissons, avec la relation que nous avons faite de ces fantasmes à l'histoire du sujet, là où nous réussissons à le rattacher, si vous voulez, à cette histoire, c'est en somme que le fantasme du pervers se présente comme quelque chose que l'on pourrait appeler une séquence, je veux dire, comme on pourrait l'appeler dans un movie, dans un film cinématographique, j'entends une séquence coupée du développement du drame, quelque chose comme on voit apparaître sous le nom (je ne suis pas sûr du terme) de rush, cet élément qui dans les films-annonces nous apparaît sur l'écran comme étant ces quelques images éclairées qui sont faites pour exciter notre appétit de revenir la semaine prochaine voir le film, pré¬cisément, qui est ainsi annoncé. Ce qu'ont de séduisant ces images tient bien, en effet, à leur côté de désinsertion de la chaîne, de rupture par rapport au thème. Et c'est bien de quelque chose de cet ordre qu'il s'agit dans le fantasme du per-vers. Ceci, nous le savons pour autant que l'analyse nous a appris à y voir. C'est en effet quelque chose qui, jusqu'à un certain degré, replacé dans son contexte, dans sa suite dramatique, celle du passé du sujet, peut à différents degrés voire au prix de quelques modifications, retouches, transformations à l'envers, reprendre sa place et son sens.
Aussi bien, ce rapport qu'a le fantasme du pervers à son désir, n'est-ce pas pour rien... je veux dire, c'est bien dans le relief de ce que déjà nous, dans notre for¬mulation, nous avons déjà situé de la valeur, de la position du désir par rapport au sujet, je veux dire cet au-delà du nommable, cet au-delà du sujet dans lequel se situe ce désir. C'est là, je le dis rétrospectivement et en passant, c'est quelque chose qui nous explique la qualité propre dont le fantasme se revêt quand il s'avoue, qu'il soit ou non celui du pervers. À savoir cette sorte de gêne qu'il faut bien nommer, dans sa pointe, celle qui effectivement retient longtemps souvent les sujets de le livrer, à savoir cette face ridicule, qui ne s'explique, ne se comprend que si déjà nous avons pu apercevoir les relations que nous avons faites entre le désir dans sa position propre et le champ, le domaine de la comédie. Ceci n'est qu'un rappel. Et ayant rappelé cette position, cette fonction du fantasme spécialement à
propos du pervers, et les problèmes qui sont donc posés tout de suite de savoir - 459 -

quelle était leur nature réelle, si elle était d'une nature en quelque sorte radicale, naturelle, si elle était un terme dernier, cette nature du fantasme pervers, ou bien s'il fallait y voir d'autres choses d'aussi complexe, d'aussi élaboré, pour tout dire, d'aussi significatif que le symptôme névrotique.
C'est bien là pourquoi toute une élaboration qui s'est faite, s'est intégrée au problème de la perversité, et qui a pris une part essentielle dans l'élaboration de ce qu'on appelle la relation d'objet ou du rapport à l'objet, comme devant être défini d'une façon évolutive, d'une façon génétique: comme réglant les stades, les phases du développement du sujet, non pas simplement comme "momenta¬lités" de l'Eros du sujet, [...... ], donc sexuels, phases érogènes du sujet, mais modes d'une relation au monde que chacune de ces phases définit.
C'est à partir de là que se sont faits, tant par Abraham que par Ferenczi que par d'autres, je n'ai pas besoin de vous en rappeler ici les initiateurs, que se sont faits ces tableaux dits des "phases corrélatives" [gleicher Höhe Stadien] dites d'une part de réservoirs de tendances [Organisationsstufen der Libido], formes libidinales de l'ego, d'autre part. Dans cette forme de la libido, cette structure de l'ego semblait répondre et spécifier à un type de relation spé¬ciale à la réalité217.
Vous savez ce que, d'une part, cette sorte d'élaboration a apporté de clarté, voire d'enrichissement, ce qu'elle a pu d'autre part poser de problèmes. Il suffit de se rapporter au moindre des travaux (pour le moins des travaux concrets essayant effectivement d'articuler à propos d'un cas précis, d'une forme précise) de retrouver les correspondances, établies toujours d'une façon un peu théo¬rique, pour s'apercevoir que le problème est quelquefois par lui-même, dans son développement, suggestif de quelque chose, d'une estimation qui lui manque.
je vous rappelle donc que c'est à cela, à ce terme "recherche de l'ensemble de la relation de l'objet" [que nous nous référons], c'est cela que nous disons, c'est cela que je désigne quand il s'agit par exemple d'opposition comme telle entre "objet partiel", et "objet total" qui apparaît sous une forme élaborée - à notre avis inappropriée. Dans les élaborations plus récentes, par exemple celle de la fameuse notion de "distance à l'objet", si dominante dans des travaux, des règles techniques auxquelles j'ai maintes fois fait allusion ici, cette notion de "distance à l'objet" telle qu'un auteur français en particulier veut faire décisive

217. Pour plus de clarté, le lecteur a intérêt à sa reporter au texte original, ABRAHAM K., « Débuts et développements de l'amour objectal », in Esquisse d'une [lacune] du développement de la libido [...], Œuvres complètes, t.II, Paris, 1966, Payot, pp. 298-313.
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dans la relation de la névrose obsessionnelle218. Comme s'il n'était pas évident (et bien plus évident encore!) que, par exemple, cette notion de distance joue un rôle décisif quand on veut simplement essayer d'articuler certaines positions perverses - celle du fétichisme par exemple, où la distance d'un objet est bien plus évidemment manifestée par la phénoménologie même du fétichisme.
Bien d'autres formes sont évidemment articulables dans ce sens et la première des vérités que nous aurions là-dessus à apporter est qu'assurément cette notion de distance est même si essentielle qu'après tout, peut-être bien est-elle inélimi¬nable comme telle du désir lui-même, je veux dire nécessaire au maintien, au soutien, à la sauvegarde même de la dimension du désir. Il suffit en effet de consi¬dérer que si quelque chose peut répondre enfin au mythe d'un rapport à l'objet sans distance, on voit mal en effet comment pourrait se soutenir ce qui est à pro¬prement parler le désir.
Il y a là quelque chose qui, je le dis, a une forme proprement mythologique, celle d'une sorte d'accord. Je dirais qu'il y a deux faces, deux mirages, deux appa¬rences d'accord - je dirais animal d'un côté, on pourrait aussi bien dire d'ailleurs, d'un autre côté, mystique, n'est-ce pas ? - avec l'objet qui est bien un reste, à l'intérieur de l'élaboration analytique, de quelque chose qui ne coïncide nullement avec les données de l'expérience. Aussi bien d'ailleurs, ce qui est indi¬qué dans la technique analytique comme devant corriger, rectifier cette préten¬due "mauvaise distance maintenue à l'objet" de l'obsessionnel, chacun sait de la façon la plus claire que ceci est indiqué comme devant être surmonté hic et nunc dans le rapport analytique, et ceci par une identification idéale, voire idéalisante avec l'analyste considéré lui-même à cette occasion comme non pas l'objet, mais le prototype d'une relation satisfaisante à l'objet!
Nous aurons à revenir à ce à quoi peut correspondre exactement un tel idéal pour autant qu'il est réalisé dans l'analyse. Je l'ai déjà abordé, mais nous aurons peut-être à le situer, à l'articuler différemment tout à l'heure. En effet, ces pro¬blèmes ont été abordés d'une façon beaucoup plus serrée et beaucoup plus sérieuse toujours dans la même voie, dans d'autres contextes, dans d'autres groupes, et je mettrai, comme je vous l'ai déjà indiqué ici, au premier rang les articulations d'Edward Glover. Je vous rappelle la place de l'article que j'ai déjà cité, dans le volume XIV de l'International Journal of Psycho-analysis (section

218. BOUVET Maurice, « Les variations de la technique (distance et variations) », R.F.P., XXII, 1958, n°2, pp. 145-189. Repris in La Relation d'objet, Oeuvres analytiques, t.1, Paris 1967. Payot. pp. 251-293.
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XXXIV, page 486-504, octobre 1933), « La Relation de la formation de la per¬version au développement du sens de la réalité 219 ».
C'est dans le souci qui est par lui poursuivi dans le sens d'une élaboration génétique, des rapports du sujet à ce monde, à la réalité qui l'entoure (et d'une évolution qui doit être serrée de près, autant par la reconstruction, par les ana¬lyses d'adultes que par l'appréhension directe du comportement de l'enfant, aussi serrée qu'il est possible dans une perspective rénovée par l'analyse) que Glover essaye de situer ces perversions quelque part par rapport à une chaîne il a déjà établi une chaîne comportant des dates, si l'on peut dire, d'insertion des diverses anomalies psychiques auxquelles a affaire l'analyse. Et qui l'a amené à faire une série, dont l'ordre n'est pas sans prêter, comme d'habitude, à critique, mais qui, sans y insister plus, est constituée par le caractère primitif, primordial, des perturbations psychotiques, nommément des perturbations paranoïdes, à la suite desquelles se succèdent les différentes formes de névrose qui s'articulent, se situent dans un ordre progressif, je veux dire d'avant en arrière, des origines vers le plus tard, en commençant par la névrose obsessionnelle qui se trouve donc exactement à la limite avec les formes paranoïaques.
C'est pour autant qu'il a situé là, quelque part dans l'intervalle, dans un article précédent qui est celui du volume XIII, de juillet 1932, partie 3, pages 298-328 de l'International journal of Psycho-analysis sur les drug-addictions220 autre¬ment dit ce que nous appelons les toxicomanies, qu'il a pu croire situer avec assez de précision les rapports entre [les formes] paranoïdes et les névroses, qu'il cherche à situer là quelle peut être la fonction des perversions, à quelle étape, à quelle date, à quel mode de relation du sujet au réel. Pour autant que la forme paranoïde est liée à des mécanismes tout à fait primitifs de projection et d'intro¬jection, il est à ce moment-là, disons-le tout nettement, travaillant tout à fait sur le même plan et expressément d'accord d'ailleurs, d'une façon formulée, avec Mélanie Klein - vous savez qu'il s'[en] est fait le [contradicteur] avec éclat. C'est sur ce plan qu'il adhère à l'élaboration kleinienne et c'est pour autant qu'un mode de relation à l'objet, très spécifique de cette étape type paranoïde, considéré comme primitif, existe, qu'il situe, qu'il élabore, articule, qu'il com¬prend la fonction de la drug-addiction, de la toxicomanie.
C'est à ceci que se rapporte le passage que je vous ai lu il y a quelques séances, à savoir le passage où, d'une façon métaphorique très brillante, où sur le mode

219. Op. cit., Leçon 21. Traduction française in Ornicar, n°43 p. 17-37.
220. « On the aetiology of drug addictions ».
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très instructif, il n'hésite pas à comparer le monde primitif de l'enfant à quelque chose qui participe « d'une boucherie, d'un lavatory public sous un bombarde¬ment et d'une morgue combinés » - à quoi assurément apporte une organisa¬tion plus bénigne la transformation de ce spectacle initial inaugural de la vie, la succession à cette étape d'une « pharmacie» avec ses réserves d'objets, les uns bénéfiques, les autres maléfiques.
Ceci donc est articulé de la façon la plus claire et est instructif pour autant qu'il nous signifie dans quelle direction est faite la recherche de la fonction du fantasme, dans la direction de son fonctionnement comme structural, comme organisateur de la découverte, de la construction de la réalité par le sujet. Là¬-dessus, il n'y a pas de différence, en effet, entre Glover et Mme Mélanie Klein.
Et Mme Mélanie Klein nous articule proprement ceci: c'est qu'en somme les objets sont conquis successivement par l'enfant, pour autant - ceci est articulé dans l'article Symbol's formation and ego 221- pour autant que, à mesure que les objets sont moins proches des besoins de l'enfant, sont appréhendés, ils se chargent de l'anxiété liée à leur utilisation dans les relations agressives, sadiques, fondamentales qui sont celles, au départ, de l'enfant à son entourage comme suite à toute frustration. C'est pour autant que le sujet déplace son intérêt sur des objets plus bénins, lesquels à leur tour se chargeront de la même anxiété, que l'extension du monde de l'enfant est conçue comme telle. Observez ce que ceci représente. Cela représente la notion que nous devons chercher dans un méca¬nisme, en somme, que nous pourrions appeler contra-phobique: à savoir que c'est pour autant que les objets ont d'abord et primitivement une fonction d'objets contra-phobique, et que l'objet phobique, si l'on peut dire, est cherché ailleurs, c'est par une extension progressive du monde des objets dans une dia¬lectique contra-phobique, ceci est le mécanisme même de conquête de la réalité.
Si ceci ou non correspond à la clinique, c'est une question qui n'est pas direc¬tement ici dans le champ de notre visée. je crois que directement et dans la cli¬nique, beaucoup de choses peuvent aller contre, qu'il y a là une unilatéralisation, une partialisation d'un mécanisme qui assurément n'est pas sans interférer avec la conquête de la réalité, mais qui ne la constitue pas à proprement parler. Mais ce n'est pas ici notre but de critiquer la théorie de Mélanie Klein; puisque c'est par rapport à une toute autre visée que nous la faisions entrer en ligne de compte, en jeu, c'est par rapport à quelque chose, une fonction qui est le désir.

221. KLEIN M., « The importance of symbol-formation in the development of the Ego », 1930-XI, p. 24-39. Trad. Fr. in Essais de psychanalyse. Paris, 1968, Payot. pp. 263-278.
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Or c'est bien là ceci qui aussitôt montre ses conséquences, c'est à savoir que Glover aboutit à un paradoxe qui assurément semble plus instructif pour lui que pour nous, puisqu'il ne semble pas y avoir à s'en étonner. Il aboutit à ceci, c'est que s'il essaie concrètement de situer les diverses perversions par rapport à sa dialectique, à ce mécanisme tel qu'il essaye de l'élaborer, de le reconstituer, de le réintégrer dans la notion d'un développement régulier de l'ego pour autant qu'il serait parallèle aux modifications de [la libido], pour autant l'on peut inscrire pour tout dire, la destinée, la structuration du sujet, en termes de pure expé¬rience individuelle de conquête de la réalité. Tout est là en effet.
La différence qu'il y a entre la théorie que je vous donne des phobies, par exemple, et celle que vous verrez chez tels auteurs français récents pour autant qu'ils essayent d'indiquer la genèse de la phobie dans des formes structurales de l'expérience infantile (par exemple de la façon dont l'enfant a à s'arranger de ses rapports avec ceux qui l'entourent, du passage de la clarté à l'obscurité. Il s'agit d'une genèse purement expérimentale, d'une expérience de crainte à partir de laquelle est engendrée et déduite la possibilité de la phobie), la différence entre cette position et celle que je vous enseigne est typiquement celle-ci: c'est de dire qu'il n'y a aucune espèce de juste déduction de la phobie, sinon à admettre la fonction, l'exigence comme telle d'une fonction du signifiant - laquelle sup¬pose une dimension propre qui n'est pas celle du rapport du sujet à son entou¬rage, qui n'est pas celle du rapport à aucune réalité, sinon à la réalité et à la dimension du langage comme tel, du fait qu'il a à se situer comme sujet dans le discours, à s'y manifester comme être, ce qui est différent.
Il y a quelque chose de tout à fait frappant concernant l'appréciation de ces phobies, même chez quelqu'un d'aussi perspicace que Glover. Il essaye d'expli¬quer la genèse, la stabilisation d'une phobie. Quand il déclare qu'« il est assuré¬ment plus avantageux d'être pourvu d'une phobie du tigre, quand on vit comme un enfant dans les rues de Londres, que trouver la même phobie s'il vivait au milieu de la jungle indienne222 », on peut se demander si on ne pourrait pas lui rétorquer que, effectivement, ce n'est pas dans ce registre que se pose le pro¬blème. Après tout, on pourrait même renverser sa proposition et dire que la phobie du tigre dans la jungle indienne est au contraire, semble-t-il, la plus avan¬tageuse pour adapter l'enfant à une adaptation réelle; mais que, par contre, il est fort encombrant de souffrir d'une phobie du tigre, pour autant que nous savons quels en sont les corrélatifs, à savoir que celle de l'enfant, voire du sujet le plus

222. Op. cit., I.J.P., p. 489; Ornicar, p. 21.
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avancé déjà dans son développement, au moment où il est la proie d'une phobie, est assurément un comportement des plus entravé et qui, lui, est sans aucun rap¬port avec le réel.
En fait, quelque chose se présente qui pose à Glover son problème dans ces termes: c'est de s'apercevoir que la plus grande diversité de distorsions de la réa¬lité est réalisée dans les perversions, et de dire qu'il ne peut situer, dans une pers¬pective génétique, la perversion qu'à condition de la fragmenter, de l'interpoler à toutes les étapes supposées ou présupposées du développement - à savoir d'admettre l'existence aussi bien de perversions très archaïques, plus ou moins contemporaines de l'époque paranoïde, voire de l'époque dépressive, que d'autres perversions qui, elles, se situent à des phases très avancées, voire non seulement phalliques, mais à proprement parler oedipiennes voire génitales, du développement.
Ceci ne lui semble pas une objection pour la raison suivante, c'est qu'il finit par donner de la perversion une définition qui est la suivante: c'est qu'en somme, la perversion est une des formes, pour lui (il ne peut pas aboutir à autre chose dans la perspective dont il est parti), du reality testing, de "l'épreuve de la réalité". C'est pour autant, selon Glover, que quelque part, quelque chose dans l'épreuve de la réalité n'aboutit pas, échoue, que la perversion vient recouvrir ce hole, ce "trou", n'est-ce pas, par un mode particulier d'appréhension du réel comme tel (du réel, dans l'occasion, c'est un réel psychique, c'est un réel projeté et d'autre part introjecté), que c'est donc à proprement parler comme fonction de maintien, préservation d'une réalité qui serait menacée dans son ensemble, c'est pour autant que la perversion sert, si vous voulez, on peut dire à la fois de reprise, au sens où l'on dit qu'un tissu est reprisé, ou encore de clef de voûte, quelque décharge, quelque moment boiteux, et quelque moment menaçant compromettant l'équilibre de l'ensemble de la réalité pour le sujet. Bref ce n'est que, d'une façon non-ambiguë, comme forme de salut par rapport à une menace supposée de psychose, que la perversion est conçue par Edward Glover.
Il y a là une perspective. Peut-être certaines observations peuvent montrer effectivement quelque chose qui semble l'illustrer, mais beaucoup d'éléments nous commandent de nous en éloigner; outre ceci, qu'il semble tout à fait para¬doxal de faire de la perversion quelque chose qui a ce rôle économique, ce rôle économique que beaucoup d'éléments contredisent - serait-ce quelque chose qui nous indique que ce n'est certes pas la précarité de l'édifice du pervers qui est quelque chose qui, cliniquement ni non plus dans l'expérience analytique, nous frappe, au premier aspect tout au moins!
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Pour indiquer ici quelque chose, je n'abandonnerai pas cette dialectique klei¬nienne sans faire remarquer comment elle rejoint et amorce le problème que nous posons, en effet. Si nous cherchons ce dont il s'agit dans la dialectique klei¬nienne, à savoir les deux étapes qu'elle distingue, entre la phase paranoïde puis ensuite la phase dépressive qui est caractérisée, comme vous le savez, par rap¬port à la première, par le rapport du sujet à son objet majeur et prévalant, la mère, comme à un tout. Auparavant, c'est à des éléments disjoints auxquels il a affaire. [Puis schize] en objets bons et mauvais, avec tout ce qu'elle va instaurer chez lui [dans cette phase] qui est celle de la projection et de l'introjection. C'est ainsi que la barrière paranoïde se caractérise.
Enfin, qu'est-ce que nous pouvons dire dans notre perspective ? je veux dire, essayons de comprendre, par la perspective où nous l'articulons nous-mêmes, ce dont il s'agit dans ce processus, ce processus tout à fait inaugural, mis au début de la vie du sujet, c'est qu'en somme la réalité des premières appréhensions de l'objet, telle que Mme Klein nous la montre, provient de ceci, c'est qu'en somme l'objet est d'abord - au-delà du fait qu'il peut être bon ou mauvais, profitable ou frustrant -, c'est qu'il est significatif. Car la notion, la distinction qui, si l'opposition comme telle est stricte, et je dirais sans nuances, sans transitions, sans apercevoir d'aucune façon que c'est le même objet qui peut être bon ou mauvais selon les heures, à savoir la mère, qu'il y a ici non pas "expérience" chez le jeune sujet, ni tout ce qu'elle peut comporter comme habitudes transitionnelles, mais qu'il y a oppositions tran¬chées, passage de l'objet comme tel à une fonction d'oppositions signifiantes qui est la base de toute la dialectique kleinienne, et dont on s'aperçoit, me semble-¬t-il, trop peu que, pour fondée qu'elle soit, elle est tout à fait à l'opposé, au bord opposé, au pôle opposé, qu'elle est le contraire de cet autre élément mis en relief par notre expérience; à savoir de l'importance de la communication vivante, aussi essentielle au départ pour le développement, qui s'exprime, se manifeste dans la dimension des soins maternels. Il y a là quelque chose d'un autre registre, qui est contemporain mais qui ne peut pas être confondu, et ce que Mélanie Klein nous apporte, c'est une sorte d'algèbre primitive, dont on peut dire qu'elle rejoint tout à fait, en effet, ce que nous essayons de mettre ici en relief sous le nom de "fonction du signifiant". Ce sont les formes primaires, primitives de cette fonction du signifiant comme tel, qui sont à tort ou à raison, qu'il soit effectivement présent à cette date ou simplement Rück-Phantasie, "fantasme" mais "en arrière", c'est cela, nous n'avons qu'à l'enregistrer, que nous décrit Mélanie Klein.
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Dès lors, quelle valeur va prendre cette phase limite entre période paranoïde avec son ordonnance de bons objets qui sont comme tels intériorisés, internali¬sed, dit-elle, par le sujet, [et de mauvais] qui sont rejetés ?
Que se passe-t-il ? Comment pouvons-nous décrire ce qui se passe à partir du moment où intervient la notion du sujet comme un tout, qui est essentielle pour que le sujet lui-même se considère comme ayant un dedans et un dehors ? Car en fin de compte, ce n'est qu'à partir de là qu'il est concevable que se manifeste, se définisse le processus d'internalisation et d'externalisation, d'introjection et de projection, qui va être pour Mélanie Klein décisif pour cette structuration de l'animal primitif.
Avec les repères qui sont les nôtres, nous voyons que ce dont il s'agit est quelque chose qui re-situe ce rapport, cette schize, comme elle s'est exprimée elle-même, primitive des objets en bons et en mauvais par rapport à cet autre registre du dedans et du dehors du sujet. Ce quelque chose que, je crois, nous pouvons, sans excès de sollicitation par rapport aux perspectives kleiniennes, que nous pouvons rapporter au moment dit du stade du miroir, c'est pour autant que l'image de l'autre donne au sujet cette forme de l'unité de l'autre comme tel, que peut s'établir quelque part cette division du dedans et du dehors, ou par rapport à laquelle vont se reclasser les bons et les mauvais objets, les bons pour autant qu'il doivent venir au-dedans, les mauvais pour autant qu'ils doivent rester au-dehors.
Eh bien, ce qui arrive ici à se définir de la façon la plus claire (parce qu'impo¬sée par l'expérience), c'est la même chose que ce que nous pourrions dire dans notre discours à nous. C'est à savoir que le discours qui organise réellement le monde des objets, je dirais selon l'être du sujet, au départ, déborde celui où le sujet lui-même se reconnaît dans l'épreuve narcissique, l'épreuve dite du stade du miroir, à savoir où il se reconnaît comme maîtrise et comme "moi" unique, où il se reconnaît donc une relation d'identification narcissique d'une image à l'autre, où il se reconnaît comme maîtrise d'un moi.
C'est pour autant que quelque chose qui le définit dans une première identi¬fication, dans celle qui est exprimée ici223, au niveau de la première identifica¬tion à la mère, comme objet de la première identification aux insignes de la mère, c'est pour autant que ceci conserve pour le sujet une valeur assimilatrice qui déborde ce qu'il va pouvoir mettre au-dedans de lui-même, pour autant que ce dedans est défini par ses premières expériences de maîtrise, de prestance, pour

7. Cf. le schéma de la leçon du 4 juin 1958 in Les Formations de l'inconscient (inédit).
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autant qu'il est i (a), i typiquement et idéalement de ce jeune semblable, avec lequel nous le voyons de la façon la plus claire faire ses expériences de maîtrise; c'est pour autant que ce qui se rapporte [...], c'est pour autant que les deux expé¬riences ne se recouvrent pas que (je ne dis pas, moi: toute l'expérience du déve¬loppement s'ordonne), nécessairement, nous devons admettre ceci pour comprendre ce dont il s'agit dans ce que nous décrit Mélanie Klein.
En effet, ce qui définit cette différence, ce champ x où i (a) qui, à la fois, fait partie du sujet et en même temps n'en fait pas partie de ce sujet, c'est quoi ? C'est cet objet dont on ne semble pas s'étonner du paradoxe à partir des pré¬misses que pose Mélanie Klein, c'est ce qu'elle appelle le mauvais objet interne. Le mauvais objet interne se présente pour nous d'emblée dans la dialectique kleinienne, de la façon la plus manifeste, comme l'objet problématique. En ce sens que, vu (si l'on peut dire) du dehors, là où le sujet n'est pas sujet mais où nous devons le prendre comme un être réel, nous pouvons nous demander: ce mauvais objet auquel prétendument le sujet s'identifie, le sujet, en fin de compte... l'est-il ou ne l'est-il pas ?
Inversement, vu du dedans, vu du point de vue de la (crasia), de la maîtrise, du premier exercice du sujet de se tenir, de s'affirmer, de se contenir, nous devons nous demander si, ce mauvais objet dont nous savons le rôle abso¬lument décisif à partir de là, le sujet l'a ou ne l'a pas. La question qui se pose, c'est: l'a-t-il ou ne l'a-t-il pas ?
Car si nous avons défini bons et mauvais objets comme déterminant le pro¬cessus de structuration par quoi le sujet intériorise les bons objets et fait qu'ils font primitivement partie de lui-même, et rejette les mauvais comme étant ce qui n'est pas lui, tout le reste, le paradoxe du mauvais objet intériorisé apparaît au premier plan. Que signifie cette zone du premier objet en tant que le sujet l'inté¬riorise, qu'il le fait à la fois sien et qu'en quelque sorte, comme mauvais virtuel¬lement, il le dénie ?
Il est clair qu'ici la fonction ultérieure de l'interdit est justement ce qui a la valeur délinéatrice, grâce à quoi le mauvais objet cesse de se proposer en espèce d'énigme permanente, d'énigme anxiogène par rapport à l'être du sujet. L'inter¬dit est précisément ce qui introduit, à l'intérieur de cette fonction problématique du mauvais objet, cette délinéation essentielle. C'est cela qui fait sa fonction d'interdit, c'est que s'il l'est, ce mauvais objet, il ne l'a pas; en tant qu'il l'est (identifié), il est défendu qu'il l'ait - l'euphonie française entre le subjonctif du - 468 -

verbe avoir et l'indicatif du verbe être est à utiliser. Autrement dit, en tant qu'il l'est, il ne l'a pas / en tant qu'il l'a, il ne l'est pas.
Autrement dit, c'est qu'au niveau du mauvais objet, le sujet expérimente, si je puis m'exprimer ainsi, la servitude de sa maîtrise. C'est que le maître vrai - chacun sait qu'il est au-delà de tout visage, qu'il est quelque part dans le langage, encore qu'il ne puisse même y être nulle part - le maître vrai lui délègue l'usage limité du mauvais objet comme tel, c'est à savoir d'un objet qui n'est pas situé par rapport à la demande, d'un objet qu'on ne peut pas demander. Car c'est de là, en effet, que part toute la portée de nos données.
Auparavant, puis-je vous indiquer que ce qui se lit d'une façon saisissante dans les cas précis qui nous sont présentés par Mélanie Klein : c'est pour autant qu'il est manifestement dans cette impasse, dans ce champ du non-demandable comme tel, que nous trouvons cet enfant si singulièrement inhibé auquel elle a affaire, et qu'elle nous présente dans l'article sur La Formation du développe¬ment de l'ego dans son rapport avec la formation du symbole224,
Est-ce qu'il n'est pas clair que ce qu'elle obtient dès qu'elle commence à par¬ler à cet enfant, c'est quelque chose qui tout de suite se cristallise dans une demande, une demande panique: « nurse coming ? », "est-ce que la nurse va venir ?» et qui tout de suite après, dans la mesure où l'enfant va se permettre de reprendre contact avec ses objets dont il apparaît au départ, dans l'expérience, singulièrement séparé, est quelque chose qu'elle nous signale comme un fait très étonnant, décisif. Puisque, vous vous en souvenez, c'est dans l'exercice d'une sorte de petit coupage, d'arrachage à l'aide des ciseaux de l'enfant - qui est loin d'être un maladroit, puisqu'il se sert de toutes sortes d'éléments, tels que poi¬gnées de porte - les ciseaux, il n'a jamais pu les tenir. Là, il les tient, et pour essayer de détacher, et il y arrive, un petit morceau de charbon de quelque chose qui n'est pas non plus sans signification, puisque c'est un élément de chaîne du train avec lequel on réussit à le faire jouer. Un tender nommément (sans vouloir même ici m'étendre sur les curieux jeux et termes qui pourraient se faire autour de ce tender- qui est aussi tender en anglais - ce n'est pas la « carte du tendre » mais la carte du tender qui, ici, s'offre à nous!) Et c'est dans ce petit morceau que l'enfant, à la vérité, s'isole, se définit, se situe lui-même dans ce quelque chose qu'il peut détacher de la chaîne signifiante; c'est dans ce reste, dans ce petit tas minuscule, dans cette ébauche d'un objet, qui n'apparaît ici que sous la forme de petit morceau, d'un tout petit morceau, le même qui provoquera tout d'un

224. Op. cit.
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coup sa sympathie (sa panique) quand il le verra sous la forme de taillures de crayon sur la poitrine de Mélanie Klein et, la première fois, s'émouvra en pré¬sence de cette autre en s'écriant « pauvre madame Klein 225 ! »
Le désir donc n'est pas la demande. Cette première intuition expérimentée à tout instant, qui nous ramène aux conditions originelles, ne doit pas freiner l'attention. Un sujet vient nous trouver. Pourquoi cela ? Qu'est-ce qu'il demande ? En principe, satisfaction et bien-être. À ceci près que toute satisfac¬tion n'entraîne pas pour lui bien-être, loin de là! Qu'est-ce que nous lui répon¬dons ? À organiser l'histoire du sujet (comme l'histoire de l'analyse, comme l'histoire de la technique!) dans le sens de quelque chose qui doit répondre à cette demande de satisfaction... Par quelle voie ? Par une voie qui est celle-ci, à savoir en tentant de répondre à la demande de satisfaction du sujet par une réduction de ses désirs à ses besoins.
Or, n'y a-t-il pas là un paradoxe, alors que, d'autre part, toute notre expé¬rience on peut dire, se soutient dans cette dimension d'ailleurs aussi évidente pour le sujet que pour nous ? Pour nous, parce que tout ce que nous avons arti¬culé va se résumer à ce que je vais dire; et pour le sujet, parce qu'en fin de compte, le sujet le sait fort bien au moment où il vient nous trouver.
On est en train de me dire que quelqu'un est en train de faire une thèse impor¬tante sur la signification sociale de l'analyse 226, et cela me laisse entendre qu'il y aura là des éléments extrêmement riches d'expériences et extrêmement bien poursuivis. J'ose espérer, car je crois qu'effectivement la représentation sociale de l'analyse est beaucoup moins distordue dans l'ensemble de la communauté qu'on ne l'imagine, que ce qu'il en ressortira de la façon la plus claire c'est cette chose qui est franchement à la base, au principe même de ce qu'un sujet implique devant nous par sa présence même, c'est quoi ? C'est que dans les données de sa demande il y a ceci qu'il ne se fie pas à son désir. Le facteur commun devant lequel les sujets nous abordent est ceci: c'est que son désir, il ne s'y fie pas.
Qu'il puisse, par suite de nos artifices, s'engager à notre suite dans sa réfé¬rence au besoin, dans ce désir, voire dans sa sublimation dans les voies élevées de l'amour, il reste, au départ, ce qui caractérise le désir, c'est qu'il y a quelque chose qui comme tel ne peut pas être demandé, et à propos de quoi la question est posée, et que c'est cela qui est à proprement parler, le champ et la dimension du désir.

225. M. KLEIN, Essais de psychanalyse, op. cit. « Une fois où Dick vit sur mes genoux les copeaux d'un crayon que j'avais taillé, il dit "pauvre madame Klein" » (p. 272).
226. Moscovici S., La Psychanalyse, son image et son public, Paris, 1961, P.U.F.
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Vous savez, pour introduire cette division, cette dialectique du désir, ce que j'ai fait à une date très précise (à savoir maintenant, il y a deux ans et demi), je suis parti de quoi ? De ce que Freud dit à propos du complexe d'Œdipe chez la femme. Est-ce que ceci, est-ce que ce que je viens d'articuler n'est pas lisible dans le fait que, au niveau de l'expérience analytique, au niveau de l'expérience inconsciente, est-ce qu'il n'y a pas lieu de détacher ceci: qu'est ce que la femme demande au départ, ce par quoi, nous dit Freud, elle entre dans l'œdipe ? Ce n'est pas d'avoir une satisfaction, c'est d'avoir ce qu'elle n'a pas comme tel. Il s'agit, vous le savez, du phallus.
Ce n'est pas autre chose que la source jaillissante de tous les problèmes qui surgirent pour essayer de réduire la dialectique de la maturation du désir chez les femmes à quelque chose de naturel. Le fait est que nous y parvenions ou pas, à cette réduction, ce que nous avons à surmonter c'est un fait d'expé¬rience, un fait d'expérience qui est celui-ci: c'est que la petite fille, à un mo¬ment de son développement - après tout peu nous importe que ce soit un processus primaire ou secondaire, c'est un processus saillant et irréductible - ce qu'elle demande d'avoir, à savoir le phallus, c'est de l'avoir (à ce moment critique du développement que Freud met en valeur), c'est à l'avoir à la place où elle devrait l'avoir si elle était un homme. Il s'agit bien de cela, il n'y a pas là-dessus d'ambiguïté. Et tout le procès de ce qui se passe implique qu'en fait, même quand elle parviendra à l'avoir (car elle est dans une position très privilé¬giée, la femme, par rapport à l'homme), ce phallus, qui est un signifiant, je dis bien un signifiant, elle peut l'avoir réellement. C'est même ce qui fait son avan¬tage et la relative simplicité de ses problèmes affectifs par rapport à ceux de l'homme.
Mais il ne faut pas que cette relative simplicité nous aveugle, parce que ce phallus qu'elle peut avoir, réel, il n'en reste pas moins qu'en raison du départ, à savoir qu'il s'est introduit dans sa dialectique, dans son évolution, comme un signifiant, elle l'aura toujours en moins à un niveau de son expérience. Je réserve toujours la possibilité limite de l'union parfaite avec un être, à savoir de quelque chose qui fonde complètement, dans l'étreinte, l'être aimé avec son organe. Mais ce qui constitue le test de notre expérience et les difficultés mêmes auxquelles nous avons affaire dans l'ordre sexuel, se situe précisément à ceci: c'est que ce moment idéal, et en quelque sorte poétique (voire apocalyptique) de l'union sexuelle parfaite, ne se situe qu'à la limite, et que ce à quoi en fait, dans le test commun de l'expérience, la femme a affaire, même quand elle parvient à la réa¬lisation de sa féminité, c'est à l'objet phallique toujours en tant que séparé. C'est - 471 -

même parce qu'elle a affaire [à lui] comme tel, et sous ce registre, que son action, son incidence peut être perçue par l'homme comme castratrice.
Au reste, ceci bien sûr reste pour elle, jusqu'à analyse, inconscient. De même que reste inconscient ceci, c'est que ce phallus qu'elle n'a pas, elle l'est symbo¬liquement, pour autant qu'elle est l'objet du désir de l'autre. Mais pas plus l'un que l'autre, ceci elle ne le sait. Cette position spécifique de la femme vaut en tant qu'elle lui est inconsciente, ce qui veut dire en tant qu'elle ne vaut que pour l'autre, pour le partenaire; il reste néanmoins que la formule, la formule très sin¬gulière dans laquelle se résout son rapport au phallus, c'est paradoxalement que dans l'inconscient elle l'est, à la fois, et elle l'a.
C'est là un des effets les plus singuliers du rapport au discours; c'est cette position particulière au côté de la femme idéale, de la femme en son monde fan¬tasmatique: dans l'inconscient, elle l'est et elle l'a, au meilleur des cas - à ceci près qu'elle ne le sait pas, sinon par son désir. Et par son désir de ceci il résulte, vous le verrez dans la suite de mon développement, qu'il y a une singulière simi¬larité de sa formule, si l'on peut s'exprimer ainsi, de sa formule trans-subjective, de sa formule inconsciente, avec celle du pervers.
Si tout ce que nous avons découvert de l'économie inconsciente de la femme tient dans des équivalences symboliques du phallus avec tous les objets qui peu¬vent se séparer d'elle et y compris au premier chef l'objet le plus naturel à se séparer d'elle, à savoir son produit infantile, si c'est là ce qu'elle trouve à situer dans une série d'équivalences phalliques - je ne fais que reproduire ici le test même de la doctrine analytique -, nous allons nous trouver en présence de ceci que pour elle, le plus naturellement du monde, les objets naturels finissent par réaliser cette fonction d'objet du désir, en tant que ce sont des objets dont on se sépare. Et c'est ceci qui nous explique, je crois, la moindre fréquence de la per¬version chez la femme, c'est que, inscrites dans le contexte culturel (il n'est pas question qu'elle soit ailleurs...), ses satisfactions naturelles trouvent naturelle¬ment, si je puis m'exprimer ainsi, à se situer dans la dialectique de la séparation comme telle, dans la dialectique d'objets signifiants du désir.
Et c'est ce que des auteurs analystes, ils sont plus d'un, ont exprimé très clai¬rement, et d'une façon qui vous paraîtra sans doute beaucoup plus concrète que ce que je viens de dire, en disant que s'il y a moins de perversions chez les femmes que chez les hommes, c'est qu'elles satisfont, en général, leurs rapports pervers dans leurs rapports avec leurs enfants. C'est pourquoi non pas "votre fille est muette", mais c'est pourquoi il y a quelques enfants dont nous avons, comme analystes, à nous occuper... On retombe, comme vous le voyez, sur des -472-

vérités premières, mais il n'est pas inutile d'y retomber par une voie qui soit correcte et claire.
J'en profiterai aussi pour vous indiquer quelque chose destiné, au moins pour la partie masculine de mon assemblée, à apporter un tempérament à ce qu'elle pourrait éprouver d'étonnement, voire d'impatience, devant une des propriétés singulières de leurs rapports avec leur partenaire de l'autre sexe. Je veux parler de ce qu'on appelle communément la jalousie. Comme d'habitude, l'analyste, qui a apporté tant de clarté, a apporté bien entendu autant d'obscurité, « Aucun progrès, disait Nestroy, si apprécié par Freud, n'est moitié aussi grand qu'on ne se l'imagine ». Le problème de la jalousie, et spécialement de la jalousie féminine, a été noyé dans l'analyse, sous la forme bien différente de la jalousie masculine; la jalousie féminine, qui par des dimensions marquées, des dimensions aussi dis¬tinctes, le style de l'amour dans l'un et l'autre sexe, est vraiment quelque chose qui, je crois, ne peut vraiment bien se situer qu'au point le plus radical.
Et si vous vous souvenez dans mon petit graphique de la demande, du rap¬port à l'autre du sujet, qui interroge cette relation et qui, si je puis dire, y frappe l'autre de la déchéance signifiante, pour apparaître lui-même comme déchu en présence de quelque chose qui est en fin de compte le reste de cette division, ce quelque chose d'irréductible, de non-demandable, qui est précisément l'objet du désir; c'est pour autant que pour le sujet, en tant qu'il se fait objet d'amour, la femme dans l'occasion, voit bien dans ce reste ce quelque chose qui en elle est le plus essentiel, qu'elle accorde tant d'importance à la manifestation du désir. Car enfin, il est tout à fait clair que, dans l'expérience, l'amour et le désir sont deux choses différentes, et qu'il faut tout de même parler clair et dire que l'on peut beaucoup aimer un être et en désirer un autre.
C'est précisément dans la mesure où la femme occupe cette position particu¬lière, et qu'elle sait très bien la valeur du désir, à savoir qu'au-delà de toutes les sublimations de l'amour, le désir a un rapport à l'être, même sous sa forme la plus limitée, la plus bornée, la plus fétichiste et, pour tout dire, la plus stupide, sous la forme même limite où, dans le fantasme, le sujet se présente comme aveu¬glé et où le sujet n'est littéralement plus rien qu'un support et un signe, le signe de ce reste signifiant des rapports avec l'autre, c'est néanmoins à cela qu'en fin de compte la femme attachera la valeur de preuve dernière que c'est bien à elle qu'on s'adresse. L'aimer, avec toute la tendresse et le dévouement que l'on peut imaginer, il n'en restera pas moins que si un homme désire une autre femme, elle sait que même si ce que l'homme aime c'est son soulier ou le bas de sa robe ou la peinture qu'elle a sur le visage, c'est néanmoins de ce côté-là que l'hommage - 473 -

à l'être se produit. Il est de temps en temps nécessaire de rappeler des vérités pre¬mières, et c'est pour cela que je pense que vous m'excuserez du ton peut-être un peu poussé que j'ai donné à cette digression.
Et maintenant, voyons où vont les choses, à savoir par rapport à cette zone de l'objet où s'instaure cette ambiguïté. Et quelle est la fonction comme telle du phallus ? Déjà, elle ne peut pas ne pas vous apparaître comme singulièrement amorcée par ce que je viens de vous dire concernant le mauvais objet interne. On peut dire que la métaphore paternelle (comme je l'ai appelée) y instaure, sous la forme du phallus, une dissociation qui est exactement celle qui recouvre la forme générale, comme il fallait s'y attendre, que je vous ai donnée comme pour être celle de l'interdit, à savoir que: ou bien le sujet ne l'est pas, ou bien le sujet ne l'a pas. Ce qui veut dire que si le sujet l'est, le phallus - et cela s'illustre tout de suite sous cette forme, à savoir comme objet du désir de sa mère - eh bien il ne l'a pas! c'est-à-dire qu'il n'a pas le droit de s'en servir, et c'est là la valeur fon¬damentale de la loi dite de prohibition de l'inceste. Et que, d'autre part, s'il l'a - c'est-à-dire qu'il a réalisé l'identification paternelle - eh bien il y a une chose certaine, c'est que, ce phallus, il ne l'est pas!
Voilà ce que signifie, au niveau, je dirais, symbolique le plus radical, l'intro¬duction de la dimension de l'œdipe. Et tout ce qu'on élaborera à ce sujet revien¬dra toujours à cet: "ou bien... ou bien" qui introduit un ordre au niveau de l'objet qu'on ne peut pas demander.
Le névrosé, lui, se caractérise de quelle façon ? Eh bien le névrosé, bien sûr, use de cette alternance. C'est pour autant qu'il se situe pleinement au niveau de l'œdipe, au niveau de la structuration signifiante de l'œdipe comme tel, qu'il en use, et d'une façon que j'appellerai métonymique, et même que j'appellerai (pour autant qu'ici "il ne l'est pas" se présente comme premier par rapport à "elle ne l'a pas") une métonymie régressive. Je veux dire que le névrosé est celui qui utilise l'alternative fondamentale sous cette forme métonymique en ceci que, pour lui, "ne pas l'avoir" est la forme sous laquelle il s'affirme, et de façon mas¬quée, "l'être" (j'entends le phallus). Il "n'a pas" le phallus pour "l'être" de façon cachée, inconsciente, pour ne pas "l'avoir" afin de "l'être". C'est le "pour être" un peu énigmatique sur lequel j'avais terminé, je crois, notre dernier entretien. "C'est un autre qui l'a", pendant que lui "l'est" de façon inconsciente. Observez bien ceci, c'est que le fond de la névrose est constitué en ceci, c'est que dans sa fonction de désirant, le sujet prend un substitut.
Prenez l'obsessionnel, et regardez effectivement ce qui se passe au terme de ses démarches compliquées: ce n'est pas lui qui jouit. De même que pour -474-

l'hystérique, ce n'est pas d'elle dont on jouit. La substitution imaginaire dont il s'agit est précisément la substitution du sujet au niveau où je vous apprend ici à le situer, c'est-à-dire du $, c'est la substitution de son moi comme tel à ce sujet $, concernant le désir dont il s'agit. C'est pour autant qu'il substitue son moi au sujet, qu'il introduit la demande dans la question du désir. C'est parce que quelqu'un, qui n'est pas lui, mais son image, est substitué à lui dans la dialectique du désir, qu'en fin de compte il ne peut demander - comme l'expérience le fait toucher sans cesse - que des substituts. Ce qu'il y a de caractéristique dans l'expérience du névrosé, et ce qui affleure à son propre sentiment, c'est que tout ce qu'il demande, il le demande pour autre chose. Et la suite de cette scène, par où l'imaginaire en somme, vous le voyez, vient ici jouer ce rôle dans ce que j'ai appelé la métonymie régressive du névrosé, a une autre conséquence, car dans ce do¬maine il ne peut pas être arrêté: le sujet est substitué à lui-même au niveau de son désir, il ne peut demander que des substituts en croyant demander ce qu'il désire.
Et plus loin encore, il est d'expérience qu'en raison même de la forme dont il s'agit, c'est-à-dire du moi en tant qu'il est le reflet d'un reflet, et la forme de l'autre, il se substitue aussi à celui dont il demande. Car il est tout à fait clair que nulle part plus que chez le névrosé, ce moi séparé ne vient facilement prendre la place de cet objet séparé que je vous désigne comme étant la forme originelle de l'objet du désir. L'altruisme du névrosé, contrairement à ce que l'on dit, est per-manent. Et rien n'est une voie plus commune des satisfactions qu'il cherche que ce que l'on peut appeler "se dévouer à satisfaire" alors tant qu'il peut, chez l'autre, toutes les demandes, dont il sait bien pourtant qu'elles constituent chez lui un perpétuel échec du désir. Ou en d'autres termes, de s'aveugler dans son dévouement à l'autre, sur sa propre insatisfaction.
Ce ne sont pas là, je crois, des choses qui soient compréhensibles en dehors de la perspective que j'essaie pour vous d'articuler ici. C'est à savoir, en fin de compte, que la formule $a pour le névrosé se transforme en quelque chose (si vous voulez, sous réserve et sommairement) de l'identification de son être inconscient. Et c'est pour cela que nous lui donnerons le même signe qu'au "S barré", $, à savoir "phallus barré". À savoir qu'en présence d'un objet, c'est la forme la plus générale d'un objet du désir, qui n'est autre que cet autre en tant qu'il s'y situe et s'y retrouve: Φ  i(a).
Il nous faut maintenant passer à la perversion.
Eh bien) il est tard! je remettrai donc à la prochaine fois la suite de ce dis¬cours. Si je ne peux pas le faire avancer plus vite, n'y voyez d'autre effet que de la difficulté en quoi nous avons à progresser.

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Leçon 26 24 juin 1959


La difficulté à laquelle nous avons affaire ne date pas d'hier. Elle est de celles après tout sur lesquelles toute la tradition moraliste a spéculé, à savoir celle du désir déchu. je n'ai pas besoin de faire retentir du fond des âges l'amertume des sages ou des pseudo-sages sur le caractère décevant du désir humain...
La question prend une forme explicitée dans l'analyse pour autant d'abord que la première expérience analytique nous montre les pulsions dans leur nature partielle, le rapport à l'objet supposant une complexité, une complication, un incroyable risque dans l'agencement de ces pulsions partielles, et faisant dépendre la conjonction à l'objet de ces agencements. La combinaison des pul¬sions partielles nous montre vraiment le caractère foncièrement problématique de tout accès à l'objet qui, pour tout dire, [ne] nous montre une théorie qu'au prix de la montrer la plus contraire de ce que nous pouvons concevoir d'un pre¬mier abord de la notion d'instinct qui, de toute façon, même si nous laissons extrêmement souple son hypothèse finaliste, n'en reste pas moins... - quelle qu'elle soit, toute théorie de l'instinct est une théorie, si l'on peut dire, du cen¬trage de l'objet. À savoir que le processus dans l'organisme vivant fait qu'un objet est progressivement fixé dans un certain champ, et là capté dans une cer¬taine conduite, processus qui par lui-même se présente sous une forme de concentration progressive du champ.
Tout autre est le processus, toute autre est la dialectique que nous montre l'analyse: on progresse au contraire par addition, combinaison de ces pulsions partielles, et on arrive à concevoir l'avènement d'un objet satisfaisant, celui qui correspond aux deux pôles de la masculinité et de la féminité, au prix de la - 477 -

synthèse de toutes sortes de pulsions interchangeables, variables, et de combi¬naisons, pour arriver à ce succès, très diverses.
C'est pourquoi, d'une certaine façon, vous pourriez penser qu'en définissant par le $  a, ici placé dans le schéma ou graphe dont nous nous servons pour expliquer, pour exposer la position du désir dans un sujet parlant, il n'y a là après tout rien d'autre qu'une notation très simple: dans le désir quelque chose est exi¬gible qui est le rapport du sujet avec l'objet; que a, c'est l'objet; le grand $, c'est le sujet, et rien de plus. Rien de plus original dans cette notation, que cette petite barre qui rappelle que le sujet, à ce point d'acmé de la présentification du désir, est lui-même marqué par la parole. Et après tout ce n'est rien d'autre que ce quelque chose qui rappelle que les pulsions sont fragmentées.
Il convient de bien noter que ce n'est pas à cela que se limite la portée de cette notation. Cette notation désigne non pas un rapport de sujet à l'objet, mais le fantasme, fantasme qui soutient ce sujet comme désirant, c'est-à-dire en ce point au-delà de son discours où il s'agit du [rapport à l'être]. Cette notation signifie que dans le fantasme le sujet est présent comme sujet du discours inconscient. Le sujet est là présent en tant qu'il est représenté dans le fantasme par la fonc¬tion de coupure qui est la sienne, essentielle, de coupure dans un discours, et qui n'est pas n'importe quel discours, qui est un discours qui lui échappe, le discours de l'inconscient.
Ceci est essentiel et si vous en suivez le fil vous ne pourrez manquer d'être frappés de ce qu'il met en relief de dimensions toujours omises quand il s'agit des fantasmes pervers. Je vous ai déjà indiqué l'autre jour la prudence avec laquelle il convient d'aborder ce que nous appelons fantasme pervers. Le fan¬tasme pervers n'est pas la perversion. L'erreur la plus grande est de nous imagi¬ner que nous comprenons la perversion, nous tous tant que nous sommes (c'est-à-dire en tant que nous sommes plus ou moins névrosés sur les bords...), pour autant que nous avons accès à ces fantasmes pervers. Mais l'accès compré¬hensif que nous avons au fantasme pervers ne donne pas pour autant la struc¬ture de la perversion, encore qu'en quelque sorte elle en appelle la reconstruction.
Et si vous me permettez de prendre un peu de liberté dans mon discours d'aujourd'hui, à savoir de me livrer à une petite gambade au-dehors, je vous évo¬querai ce livre marqué du sceau de notre époque contemporaine qui s'appelle Lolita. Je ne vous impose pas plus la lecture de cet ouvrage que d'une série d'autres qui semblent indiquer une certaine constellation de l'intérêt autour jus¬tement du ressort du désir. Il y a des choses mieux faites que Lolita sur le plan - 478 -

si l'on peut dire théorique. Mais Lolita est tout de même une production assez exemplaire.
Pour ceux qui l'entrouvriront, rien ne paraîtra obscur quant à la fonction dévolue à un [i (a)]. Et bien évidemment, d'une façon d'autant moins ambiguë qu'on peut dire que, curieusement, l'auteur se pose dans une opposition tout à fait articulée avec ce qu'il appelle la charlatanerie freudienne et n'en donne pas moins à plusieurs reprises, d'une façon qui lui passe vraiment inaperçue, le témoignage le plus clair de cette fonction symbolique de l'image, de i (a). Y com-pris le rêve qu'il a, peu de temps avant de l'approcher d'une façon décisive, et qui la lui fait apparaître sous la forme d'un monstre velu et hermaphrodite.
Mais là n'est pas l'important. L'important dans la structure de cet ouvrage [est] qu'il a toutes les caractéristiques de la relation du sujet au désir, au fantasme à proprement parler névrotique - pour la simple raison qui éclate dans le contraste entre le premier et le second volume, entre le caractère étincelant du désir tant qu'il est médité, tant qu'il occupe quelques trente années de la vie du sujet, et sa prodigieuse déchéance dans une réalité enlisée (aucun moyen même d'atteindre le partenaire) qui constitue le second volume et le misérable voyage de ce couple à travers la belle Amérique.
Ce qui est important et en quelque sorte exemplaire, c'est que par la seule vertu d'une cohérence constructive, le pervers se livre à proprement parler, apparaît dans un autre, un autre qui est plus que le double du sujet, qui est bien autre chose, qui apparaît là littéralement comme son persécuteur, qui apparaît en marge de l'aventure, comme si - et en effet c'est tout ce qu'il y a de plus avoué dans le livre - le désir dont il s'agit chez le sujet ne pouvait vivre que dans un autre, et là où il est littéralement impénétrable et tout à fait inconnu.
Le personnage qui se substitue, à un moment de l'intrigue, au héros, le per¬sonnage qui, lui, à proprement parler, est le pervers qui, lui, réellement accède à l'objet, est un personnage dont la clef [ne] nous est donnée que dans les gémis¬sements derniers qu'il pousse au moment où il tombe sous les coups de revol¬ver du héros. Cette sorte de négatif du personnage principal, qui est celui dans lequel repose effectivement la relation à l'objet, a là quelque chose de bien exem-plaire et qui peut nous servir de schéma pour comprendre que ce n'est jamais qu'au prix d'une extrapolation que nous pouvons réaliser la structure perverse.
La structure du désir dans la névrose est quelque chose de bien autre nature que la structure du désir dans la perversion et, tout de même, ces deux structures s'opposent.
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À vrai dire, la plus radicale de ces positions perverses du désir (celle qui est mise par la théorie analytique comme au point le plus originel à la base du déve¬loppement et au point aussi terminal des régressions les plus extrêmes), à savoir le masochisme, celle-là, ne pouvons-nous pas ici rappeler, faire toucher du doigt, dans une évidence procurée par le fantasme, à quel point les plans sont négligés dans la façon dont nous nous précipitons dans l'analyse à formuler, dans des formules collapsées, la nature de ce en présence de quoi nous sommes ? je prends ici le masochisme parce qu'il nous servira de pôle pour cet abord de la perversion.
Et chacun sait qu'on tend à réduire le masochisme dans ses diverses formes à un rapport qui, au dernier terme, se présenterait dans un rapport tout à fait radi¬cal, de sujet à son rapport à sa propre vie; à le faire confluer, au nom d'indica¬tions valables et précieuses qu'a données Freud sur ce sujet, avec un instinct de mort par quoi il se ferait sentir d'une façon immédiate et au niveau même de la pulsion, de l'élan considéré comme organique, quelque chose de contraire à l'organisation des instincts. Sans doute y a-t-il là quelque chose qui, à la limite, présente un point de mire, une perspective sur laquelle sans aucun doute il n'est point indifférent de se fixer pour poser certaines questions.
Bref, ne voyons-nous pas - à poser comme ici le situent sur ce schéma les lettres qui en indiquent la relation - la position du désir essentiel, dans une divi¬sion du rapport du sujet au discours, quelque chose qui apparaît de façon écla¬tante et qu'on a tort de négliger dans l'intérieur même du fantasmatique de ce qu'on appelle masochisme ? De ce masochisme sur lequel, tout en [en] faisant l'issue d'un instinct des plus radicaux, les analystes sans aucun doute sont d'accord pour s'apercevoir que l'essentiel de la jouissance masochiste ne saurait dépasser une certaine limite de sévices. Tels ou tels traits, d'être mis en relief, sont faits, je crois, pour nous éclairer au moins sur un médium, sur quelque chose qui nous permet de reconnaître là le rapport du sujet, quelque chose d'essentiel, à quelque chose qui est à proprement parler le discours de l'Autre.
Est-il besoin d'avoir entendu les confidences d'un masochiste ? Est-il besoin d'avoir lu le moindre des nombreux écrits qui lui sont consacrés, et dont il est de plus ou moins bons qui sont encore sortis récemment, pour ne pas recon¬naître une dimension essentielle de la jouissance masochiste liée à cette sorte de passivité particulière qu'éprouve et dont jouit le sujet: à se représenter son sort comme se jouant au-dessus de sa tête, entre un certain nombre de gens qui sont là autour de lui et littéralement sans tenir compte de sa présence, tout ce qui se prépare de son destin étant discuté devant lui sans qu'on tienne de lui le moindre - 480 -

compte ? Est-ce qu'il n'y a pas là un des traits, une des dimensions les plus émi¬nemment saillantes, perceptibles, et sur laquelle d'ailleurs le sujet insiste comme étant un des constituants de la relation masochiste ?
Voici donc en somme une chose où se saisit, où apparaît ce qu'on peut tou¬cher du doigt, que c'est dans la constitution du sujet en tant que sujet, et en tant que cette constitution est inhérente au discours, et en tant que la possibilité est poussée à l'extrême, que ce discours comme tel, ici révélé, épanoui dans le fan¬tasme, le tienne, lui sujet, pour néant, que nous trouvons une des premières marches. Marche, mon Dieu! assez importante puisque c'est sur celle-là, à par¬tir de celle-là, qu'un certain nombre de manifestations symptomatiques se déve¬lopperont. Marche qui nous permettra de voir à l'horizon le rapport qu'il peut y avoir entre l'instinct de mort considéré comme une des instances les plus radi¬cales, et ce quelque chose dans le discours qui donne ce support sans lequel nous [ne] pourrions nulle part accéder à lui, ce support de ce non-être qui est une des dimensions originelles, constitutives, implicites, aux racines mêmes de toute symbolisation.
Car nous avons déjà pendant toute une année, l'année que nous avons consa¬crée à l'Au-delà du principe du plaisir, articulé cette fonction propre à la sym¬bolisation, qui est essentiellement dans le fondement de la coupure, donc ce par quoi le courant de la tension originelle, quelle qu'elle soit, est pris dans une série d'alternatives qui introduisent ce qu'on peut appeler la machine fondamentale, qui est proprement ce que nous retrouvons comme détaché, comme dégagé au principe de la schizophrénie du sujet, où le sujet s'identifie à la discordance de cette machine par rapport au courant vital, à cette discordance comme telle. En ce sens, je vous le fais remarquer au passage, vous touchez là du doigt d'une façon exemplaire, à la fois radicale et tout à fait accessible, une des formes les plus éminentes de la fonction de cette Verwerfung. C'est en tant que la coupure est à la fois constitutive et en même temps irrémédiablement externe au discours en tant qu'elle le constitue, qu'on peut dire que le sujet, en tant qu'il s'identifie à la coupure, est verworfen. C'est bien à cela qu'il s'appréhende et se perçoit comme réel.
Je ne fais ici que vous indiquer une autre forme, je ne crois pas foncièrement distincte, mais assurément tout autrement articulée et approfondie, du « Je pense donc je suis ». Je veux dire que c'est pour autant que le sujet participe à ce dis¬cours - et il n'y a que ceci en plus de la dimension cartésienne, que ce discours est un discours qui lui échappe et qu'il est deux sans le savoir -, c'est en tant qu'il est la coupure de ce discours qu'il est au suprême degré d'un « je suis » qui - 481 -

a cette propriété singulière dans cette réalité, qui est vraiment la dernière où un sujet se saisisse, s à savoir la possibilité de couper quelque part le discours, de mettre la ponctuation. Cette propriété où gît son être essentiel, son être où il se perçoit en tant que la seule intrusion réelle qu'il apporte radicalement dans le monde comme sujet, l'exclut pourtant, à partir de toutes les autres relations vivantes, au point qu'il faut tous les détours que nous autres analystes savons pour que Je l'y réintègre.
Nous avons la dernière fois brièvement parlé de la façon dont les choses se passent chez les névrosés. Nous l'avons dit, pour le névrosé le problème passe par la métaphore paternelle, par la fiction, réelle ou pas, de celui qui jouit en paix de l'objet. Au prix de quoi ? De quelque chose de pervers. Car nous l'avons dit, cette métaphore est le masque d'une métonymie. Derrière cette métaphore du père comme sujet de la loi, comme possesseur paisible de la jouissance, se cache la métonymie de la castration.
Et regardez-y de près, vous verrez que la castration du fils n'est ici que la suite et l'équivalent de la castration du père, comme tous les mythes derrière le mythe freudien primitif du père, et le mythe primitif du père, l'indiquent assez: Cronos châtre Jupiter, Jupiter châtre Cronos avant d'arriver à la royauté céleste. La métonymie dont il s'agit tient au dernier terme en ceci, c'est qu'il n'y a jamais qu'un seul phallus dans le jeu; et ceci, c'est justement ce que, dans la structure névrotique, il s'agit d'empêcher qu'on voie. Le névrosé ne peut être le phallus qu'au nom de l'Autre. Il y a donc quelqu'un qui l'a, qui est celui de qui dépend son être. Il n'a pas, ce que chacun sait qu'on appelle le complexe de castration. Mais s'il n'y a personne à l'avoir, il l'a encore bien moins, naturellement.
Le désir du névrosé, si vous me permettez cette formule un tant soit peu résu¬mative de quelque chose que j'entends ici vous faire sentir, c'est pour autant qu'il est entièrement suspendu, comme tout le développement de l'œuvre de Freud nous l'indique, à cette garantie mythique de la bonne foi du signifiant, à quoi il faut que le sujet s'attache pour pouvoir vivre autrement que dans le vertige. Ceci nous permet d'arriver à la formule que le désir du névrosé..., - et chacun sait qu'il y a un rapport étroit, historique, entre l'anatomie que le freudisme fait de ce désir, et quelque chose de caractéristique d'une certaine époque que nous vivons, et dont nous ne pouvons pas savoir sur quelle forme humaine, vague¬ment vaticinée par des prophètes de divers acabits, elle aboutira, ou achoppera! Mais ce qui est certain, c'est que quelque chose nous est sensible dans notre expérience, pour peu que nous n'hésitions pas à l'articuler, c'est que le désir du névrosé, dirai-je d'une façon condensée, c'est ce qui naît quand il n'y a pas de - 482 -

Dieu. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, à savoir que la situation soit plus simple quand il y en a un! La question est ceci, c'est que c'est au niveau de cette suspension du Garant Suprême qui est ce que cache en lui le névrosé, que se situe et s'arrête et se suspend, ce désir du névrosé.
Ce désir du névrosé, c'est ce qui n'est un désir qu'à l'horizon de tous ses com¬portements. Parce que - et vous me permettez de vous faire la communication d'une de ces formules qui vous permettent de reconnaître le style d'un compor¬tement - nous dirons que par rapport à ce désir où il se situe, le névrosé est tou¬jours à l'horizon de lui-même, qu'il en prépare l'avènement. Le névrosé, si vous me permettez une expression que je crois calquée sur toutes sortes de choses que nous voyons dans l'expérience quotidienne, est toujours occupé à faire ses bagages, ou son examen de conscience (c'est la même chose) ou à organiser son labyrinthe (c'est la même chose). Il les rassemble ses bagages, il en oublie ou il les met à la consigne, mais il s'agit toujours de bagages pour un voyage qu'il ne fait jamais. Ceci est absolument essentiel à considérer si nous voulons bien nous apercevoir qu'il y a un contraste du tout au tout, quoiqu'en dise une pensée paresseuse qui se traîne comme un escargot le long du phénomène, qui sans vouloir y rassembler à aucun moment une perspective, une perspective quelconque...
Il s'agit d'opposer à cela la structure du désir pervers. Chez le pervers bien sûr il s'agit aussi d'une béance. Il ne peut s'agir aussi, puisque c'est cela qui est la relation fondamentale, que du sujet [arrimant] son être dans la coupure. Il s'agit de savoir comment chez le pervers cette coupure est vécue, est supportée. Eh bien là, assurément, le travail au long des années des analystes, pour autant que leurs expériences avec des malades pervers leur ont permis d'articuler ces théories quelquefois contradictoires, mal raccordées les unes aux autres mais suggestives de l'ordre de difficulté auquel ils ont affaire, est quelque chose dont nous pouvons en quelque sorte prendre acte; je veux dire dont nous pouvons parler comme d'un matériel qui lui-même trahit certaines nécessités structurales qui sont celles à proprement parler que nous essayons ici de formuler. Je dirai donc que dans cet essai que nous faisons ici, d'institution de la fonction réelle du désir, nous pouvons inclure jusqu'au discret délire, jusqu'au délire bien orga¬nisé auquel ont été amenés ceux qui se sont approchés de ce sujet par la voie de ces comportements, je veux dire, des psychanalystes.
Je vais en prendre un exemple. Je crois qu'actuellement, à tout prendre, per¬sonne n'a mieux parlé, je crois, de la perversion qu'un homme fort discret autant que plein d'humour dans sa personne, je veux dire M. Gillespie. Je conseille à - 483 -

ceux qui lisent l'anglais, ils en tireront le plus grand profit, la première étude de Gillespie qui a abordé ce sujet à propos du fétichisme, sous la forme d'un article, Contribution au fétichisme (octobre 1940, I.J.P) 227, ensuite de notes qu'il a consacrées à Analysis of sexual perversions 228, dans le numéro XXXIII (1952, 4e partie), et enfin le dernier qu'il a donné dans le numéro de juillet-octobre 1956 (numéro XXXVII, 4e et 5e parties): La Théorie générale des perversions228. Quelque chose s'en dégagera pour vous, c'est que quelqu'un qui en somme est si libre, et pèse assez bien les diverses avenues par lesquelles on a tenté d'abor¬der la question, nettement plus complexe naturellement qu'on ne peut l'imagi¬ner dans une perspective sommaire, celle de la perversion qui serait purement et simplement la pulsion se montrant à visage découvert... Ce n'est pas dire pour autant non plus, comme on l'a dit, que la perversion puisse se résumer dans une sorte d'approche qui tend en somme à l'homogénéiser à la névrose.
Je vais droit à ce qu'il s'agit d'exprimer, à ce qui nous servira désormais de repère pour interroger à divers titres la perversion. La notion de splitting y est essentielle, démontrant déjà quelque chose que nous pourrions, nous, applaudir (et ne croyez pas que je vais m'y précipiter), comme recouvrant en quelque sorte la fonction, l'identification du sujet à la fente ou coupure du discours - qui est celle où je vous apprend à identifier la composante subjective du fantasme. Ce n'est pas justement que l'espèce de précipitation qu'implique cette reconnaissance ne se soit pas déjà offerte et n'ait pas fourni l'occasion à une sorte d'aperçu, un peu honteux de soi-même, chez tel des écrivains qui se sont occupés de la perversion.
Je n'ai pour en témoigner qu'à me référer au troisième cas auquel M. Gillespie, dans le deuxième des articles, se réfère. C'est le cas d'un fétichiste. Ce cas je vous le brosse brièvement. Il s'agit d'un fétichiste de trente ans dont le fantasme s'avère après l'analyse expressément comme d'être fendu en deux par les dents de la mère dont la proue pénétrante, si je puis dire, est ici représentée par ses seins mordus, aussi par la fente que, lui, vient de pénétrer et qui se change soudain en une créature ressemblant à un gorille velu230. Bref, tout un retour sur une décomposition-recomposition, ce que M. Gillespie appelle l'angoisse de

227. GILLESPIE W. H., A contribution of the study of fetischism, I.J.P.,1940, XXI, p. 401-415. 228. ID., Notes on the analysis of sexual perversions, I.J.P.,1952, XXXIII, p. 397-402.
229. ID., The general theory of sexual perversion, I.J.P., 1956, XXXVII. p. 396-403.
230. "He penetrates her body with bis penis; she then turns into a hairy gorilla-like creature with great teeth with which she bites off his female nipples - that is, a talion revenge for bis oral attack on bis mother's breast. [..] bis mother's shoe kicking him and splitting up bis anus and rectum." (Notes on the analysis of sexual perversions, p. 400.)
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castration est rapporté à une série de déroulements où intervient aussi bien la primitive exigence de la mère ou le primitif regret de la mère, et d'autre part une conception, le dois dire non démontrée, mais supposée en fin de compte, au terme de l'analyse, par l'analyste, conception kleinienne, avec identification à la fente.
Disons qu'au terme de l'article, M. Gillespie écrit de cette espèce d'aperçu, ou d'intuition à demi assumée, interrogative, questionnante, mais qui est vraiment à mon avis tout à fait significative du point extrême où est mené quelqu'un qui suit avec attention (je veux dire après développement dans le temps, après cette explication que seule l'analyse nous donne de ce qui se trouve au fin fond de la structure perverse) : « la configuration du matériel à ce moment nous conduisit à une spéculation autour du fantasme associé avec ce split ego... », l'ego "refendu", si nous acceptons ce terme de "refendu" dont [on] se sert assez volontiers pour parler de ce splitting sur lequel Freud en quelque sorte a terminé son oeuvre. Car, vous le savez je pense, l'article inachevé de Freud sur Le split¬ting de l'ego 231, la plume lui est tombée des mains si l'on peut dire et il l'a laissé inachevé - c'est cet article qui fut retrouvé après sa mort. Cette refente du moi a conduit Monsieur Gillespie à une spéculation autour du fantasme associé avec la refente du moi et l'objet refendu. C'est le même mot que nous pouvons employer si nous employons ce terme. C'est le « split ego et le split object. Est-¬ce que l'organe génital féminin (c'est Gillespie qui s'interroge) n'est pas l'objet fendu, le split object par excellence ? Et le fantasme d'un ego, d'un split ego ne peut-il provenir d'une identification avec l'organe génital qui est une fente, le split female génital? Je tiens compte, dit-il, que quand nous parlons de splitting de l'ego, de la refente du moi, et de l'objet correspondant, nous nous référons aux mécanismes mentaux que nous présumons au phénomène. » Je veux dire par là que nous faisons de la science, que nous nous déplaçons dans des concepts scientifiques. « [...] et le fantasme appartient à un niveau différent du discours, (L'ordre d'interrogation que se pose M. Gillespie est intéressant) - néanmoins les fantasmes, les nôtres pas moins que ceux de nos patients, doivent toujours jouer un rôle dans la façon dont nous conceptualisons ces procès sous-jacents. Il nous semble, par conséquent, que le fantasme d'être soi-même fendu en deux morceaux tout comme la vulve est fendue, peut être tout à fait approprié au mécanisme mental du splitting de l'objet et de l'introjection de l'objet fendu conduisant à la refente de l'ego. C'est implicite, bien entendu, dans un tel

231. S. FREUD, «Die Ichspaltung im Abwehrvorgang» (1939), G.W. XVII, pp. 59-62; Splitting of the ego in the defensive process (1940), Coll. papers, p. 5.
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fantasme de la vulve comme d'un objet fendu qui fut une fois intact, et la refente, splitting, est le résultat d'une attaque sadique, soit par le père, ou par soi-même 232. »
Il est bien clair que nous nous trouvons là devant quelque chose qui, pour un esprit aussi prudent et mesuré que M. Gillespie, ne peut pas manquer de frap¬per comme quelque chose où il joue lui-même à aller à l'extrême d'une pensée en réduisant, en quelque sorte, à une sorte de schéma identificatoire tout à fait primordial ce qui peut ensuite nous servir d'explication à quelque chose qui n'est, en l'occasion, rien moins que la structure même de la personnalité du sujet. Puisque ce dont il s'agit tout au long de cet article, il n'y a pas que ce cas à citer, c'est de ce quelque chose de si sensible et qui se décompose dans le transfert avec les pervers, c'est à savoir des splitting qui sont ce qu'on appellerait à l'occasion, couramment, de véritables divisions de la personnalité. Plaquer en quelque sorte la division de la personnalité du pervers sur les deux valves d'un organe originel de la fantasmatisation, est là quelque chose qui est bien fait à l'occasion à faire sourire, voire dérouter.
Mais à vrai dire ce que nous trouvons en effet, et là ceci doit être saisi à tous les niveaux et sous des formes extrêmement différentes de la formation de la per¬sonnalité des pervers, c'est quelque chose que déjà nous avons indiqué par exemple dans un de nos articles233, celui que nous avons fait à propos du cas d'André Gide remarquablement étudié par le professeur Delay234.
C'est quelque chose aussi qui se présente comme une opposition de deux volets identificatoires. Celui lié plus spécialement à l'image narcissique de soi-même, i (a) d'un côté, qui est ce qui règle chez l'illustre patient dont nous avons la confidence sous mille formes dans une oeuvre (et sans doute nous devons tenir compte de la dimension de cette oeuvre, car elle ajoute quelque chose à l'équi¬libre du sujet), mais ce n'est pas à ce propos que je veux développer pleinement ceci que je vous indique. Parce qu'après tout, le temps de l'année est près de s'achever, il faut bien donner pour la suite, lancer en avant quelques petites amorces sur ce que nous permettent d'approcher nos aperçus. C'est le rapport qu'il y a dans le titre que j'ai mis au premier chef, ici particulièrement saillant, entre justement ce que ce schéma articule, à savoir le désir et la lettre. Qu'est-ce à dire, si ce n'est que c'est dans ce sens que doit être cherché à proprement 232. GILLESPIE W. H., op. cit., p. 400.

233. « Jeunesse de Gide ou La lettre et le désir », in Critique, n°131, avril 1958, repris dans Écrits, p. 739.
234. DELAY J., La Jeunesse d'André Gide, Paris, 1956, Gallimard, 2 vol.
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parler, dans la reconversion du désir à cette production qui s'exprime dans le symbole (lequel n'est pas la super-réalité que l'on croit, mais essentiellement au contraire fait de son bris, de sa décomposition en parties signifiantes), c'est dis-¬je dans la reconversion de l'impasse du désir dans cette matérialité signifiante que nous devons situer, et ceci si nous voulons donner un sens convenable au terme, le processus de la sublimation comme telle. Notre André Gide, incon-testablement, mérite d'être situé dans la catégorie qui nous pose le problème de l'homosexualité. Et qu'est-ce que nous voyons ? Nous voyons ce double rap¬port à un objet divisé en tant qu'il est le reflet de ce garçon malgracieux, voire "disgracié" comme s'exprimait un écrivain à ce propos, que fût le petit André Gide à l'origine. Et que dans ce rapport furtif à un objet narcissique, la présence de l'attribut phallique est essentielle.
Gide est homosexuel. Mais il est impossible, c'est là le mérite de cet ouvrage de l'avoir montré, il est tout à fait impossible de centrer, de concentrer la vision d'une anomalie sexuelle du sujet si nous ne mettons pas, en face, ce dont lui-même a témoigné, cette formule: si, dirai-je, vous ne savez pas ce qu'est l'amour d'un uraniste. Et là, il s'agit de son amour pour sa femme, à savoir de cet amour hyper-idéalisé dont j'essaie sans aucune peine dans cet article de rassembler ce qui, dans le livre de [Delay], est pointé avec un très grand soin, à savoir toute la genèse par quoi cet amour pour sa femme se rattache à son rapport à la mère. Non pas seulement la mère réelle telle que nous la connaissons, mais à la mère en tant qu'elle recèle une structure dont il sait qu'il va être question maintenant de déceler la véritable nature. Une structure, dirai-je tout de suite, où la présence du mauvais objet, je dirai plus, la topographie de ce mauvais objet, est essentielle.
Je ne peux pas m'attarder dans un long développement qui reprenne petit à petit, point par point, toute l'histoire d'André Gide, comme son oeuvre, à ses différentes étapes, a pris soin de le dégager:

« Mais pour dire à quel point l'instinct d'un enfant peut errer, je veux indiquer plus précisément deux de mes thèmes de jouissance: l'un m'avait été fourni bien innocem¬ment par Georges Sand, dans ce conte charmant de Gribouille, qui se jette à l'eau, un jour qu'il pleut beaucoup, non point pour se garer de la pluie ainsi que ses vilains frères ont tenté de nous le faire croire, mais pour se garer de ses frères qui se moquaient. Dans la rivière, il s'efforce et nage quelque temps, puis s'abandonne; et dès qu'il s'abandonne il flotte; il se sent alors devenir tout petit, léger, bizarre, végétal; il lui pousse des feuilles par tout le corps, et bientôt l'eau de la rivière peut coucher sur la rive le délicat rameau de chêne que notre ami Gribouille est devenu - Absurde! (fait s'écrier l'écrivain à son interlocuteur) - Mais c'est bien là précisément pourquoi je le raconte; c'est la vérité que je dis, non point ce qui me fasse honneur. Et sans doute - 487 -

la grand-mère de Nohant ne pensait guère écrire là quelque chose de débauchant; mais je témoigne que nulle page d'Aphrodite ne put troubler nul écolier autant que cette métamorphose de Gribouille en végétal le petit ignorant que j'étais 236. »

J'ajoute pour revenir à cela, parce qu'il ne faut pas en méconnaître la dimen¬sion, l'autre exemple de ce fantasme provocateur à ses jouissances primitives qu'il nous donne

« Il y avait aussi, dans une stupide petite piécette de Mme de Ségur: Les dîners de Mademoiselle Justine, un passage où les domestiques profitent de l'absence des maîtres pour faire bombance; ils fouillent dans tous les placards; ils se gobergent; puis voici, tandis que Justine se penche et qu'elle enlève une pile d'assiettes du placard, en cati¬mini, le cocher vient lui pincer la taille; Justine, chatouilleuse, lâche la pile; patatras ! toute la vaisselle se brise. Le dégât me faisait pâmer 237. »

S'il vous en faut plus pour saisir le rapport, le fantasme du second avec ce quelque chose de tout à fait primordial qu'il s'agit d'articuler dans le rapport du sujet à la coupure, vous citerai-je, ceci est tout à fait commun devant de tels sujets, qu'un des fantasmes fondamentaux dans l'initiation masturbatoire fut aussi par exemple, le fantasme d'une révélation verbale concernant plus précisé¬ment quelque chose qui est la chose imaginée dans le fantasme: à savoir par exemple une initiation sexuelle comme telle, prise comme thème du fantasme en tant qu'il est existant.
Le rapport décelé dans le premier de ces fantasmes du sujet à quelque chose de détaché et qui progressivement fleurit, a quelque chose de remarquable pour autant qu'il nous présentifie ce quelque chose qui est démontré par cent obser¬vations analytiques, à savoir le thème maintenant tout à fait admis et courant, l'ordre d'identification du sujet au phallus pour autant qu'il surgit d'une fantas¬matisation d'un objet interne à la mère. Ceci est structure communément ren¬contrée et qui pour l'instant ne fera aucune difficulté à être acceptée et reconnue comme telle par aucun analyste.
L'important, ici, nous le voyons, est manifesté comme tel dans le fantasme, pris dans le fantasme comme support de quelque chose qui représente pour le sujet une des expériences de sa vie érotique initiale, [d'une identification], et ce qui importe pour nous, c'est de savoir plus précisément de quelle sorte d'iden¬tification il s'agit.

236. GIDE A., Si le grain ne meurt, Paris, 1954, Gallimard, in Journal, 1939-1949, Souvenirs, La Pléiade, p. 387.
237. Ibid.
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Nous l'avons dit, la métonymie du névrosé est essentiellement constitué par ceci: c'est qu'il ne l'est, à la limite, c'est-à-dire en un point qu'il atteindra dans la perspective fuyante de ses symptômes, que pour autant qu'il ne l'a pas, le phal¬lus, et c'est ce qu'il s'agit de ne pas révéler. C'est-à-dire que nous rencontrerons chez lui, à mesure que l'analyse progresse, une croissante angoisse de castration.
Il y a dans la perversion quelque chose que nous pouvons appeler un renver¬sement du processus de la preuve. Ce qui est à prouver par le névrosé, à savoir la subsistance de son désir, devient ici dans la perversion la base de la preuve. Voyez-y quelque chose comme cette sorte de retour en honneur que dans l'ana¬lyse nous appelons raisonnement par l'absurde. Pour le pervers, la conjonction se fait, qui unit en un seul terme, en introduisant cette légère ouverture que per-met une identification à l'autre tout à fait spéciale, qui unit en un seul terme le "il l'est" et "il l'a". Il suffit pour cela que cet "il l'a" soit en l'occasion "elle l'a" - c'est-à-dire l'objet de l'identification primitive. Il l'aura, le phallus, l'objet d'identification primitive, qu'il se soit, cet objet, transformé en fétiche dans un cas ou en idole dans l'autre. Nous avons tout l'empan entre la forme fétichiste de ces amours homosexuels et la forme idolâtrique illustrée par Gide. Le lien est institué, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le support naturel.
Nous dirons que la perversion se présente comme une sorte de simulation naturelle de la coupure. C'est en cela que l'intuition de Gillespie est là comme un index. Ce que le sujet n'a pas, il l'a dans l'objet. Ce que le sujet n'est pas, son objet idéal l'est. Bref un certain rapport naturel est pris comme matière de cette fente subjective qui est ce qu'il s'agit de symboliser dans la perversion comme dans la névrose. Il est le phallus, en tant qu'objet interne de la mère, et il l'a dans son objet de désir. Voilà à peu près ce que nous voyons chez l'homosexuel masculin.
Chez l'homosexuelle féminine, souvenez-vous du cas articulé par Freud, et que nous avions ici analysé en comparaison avec le cas de Dora. Que se passe¬t-il au tournant où la jeune patiente de Freud se précipite dans l'idéalisation homosexuelle ? Elle est bien le phallus, mais comment ? En tant qu'objet interne de la mère aussi. Et ceci se voit d'une façon très nette quand au sommet de la crise, se jetant par-dessus la barrière du chemin de fer, Freud reconnaît que dans ce niederkommen, il dit qu'il y a quelque chose qui est l'identification à cet attri¬but maternel. Elle se fait l'être dans ce suprême effort de don à son idole qu'est son suicide. Elle choit comme objet, pourquoi ? Pour lui donner ce qui est l'objet de l'amour, lui donner ce qu'elle n'a pas, la porter au maximum de l'idéa¬lisation, lui donner ce phallus objet de son adoration auquel l'amour homo-sexuel pour cette personne singulière qui est l'objet de ses amours, s'identifie. - 489 -

Si nous essayons de porter ceci à propos de chaque cas, si nous faisons dans chaque cas un effort d'interrogation, nous retrouverons là ce que je prétends avancer comme une structure. Vous pouvez toujours [la] retrouver, non seule¬ment dans la perversion, mais spécialement dans cette forme dont on objecte, certainement avec pertinence, qu'elle est extrêmement polymorphe, à savoir l'homosexualité (surtout avec l'usage que nous donnons à ce terme d'homo¬sexualité, combien de formes diverses l'expérience en effet ne nous en présente-¬t-elle pas!). Mais enfin quand même, n'y aurait-il pas aussi intérêt à ce que nous situions au niveau de la perversion quelque chose qui pourrait constituer le centre comme tel de (en admettant que toutes sortes de formes périphériques intermédiaires entre la perversion et, par exemple, disons la psychose, la toxico¬manie, ou telle ou telle autre forme de notre champ nosographique) l'homo¬sexualité, comparée à ce que la dernière fois par exemple nous essayions de formuler comme étant le point sur lequel le désir de désir qu'a le névrosé s'appuie à savoir ce rapport à l'image de l'autre grâce à quoi peut s'établir tout ce jeu de substitution où le névrosé n'a jamais à faire la preuve de ce dont il s'agit, à savoir qu'il est le phallus: soit bel et bien Φ  i (a).
Nous dirons que nous avons ici quelque chose qui est un certain rapport de l'identification primitive, l, avec l'identification narcissique, spéculaire, qui est i (a). C'est pour autant que quelque chose existe déjà, qu'une schize est déjà des¬sinée entre l'accession du sujet identificatoire, symbolique, rapport primordial à la mère, et des premières Verwerfungen, c'est pour autant que ceci s'articule à la seconde identification imaginaire du sujet à sa forme spéculaire, à savoir i (a), c'est ceci qui est utilisé par le sujet pour symboliser ce qu'avec Gillespie nous appellerons la fente. À savoir ce en quoi le sujet intervient dans son rapport fan¬tasmatique. Et ici le phallus est l'élément signifiant essentiel pour autant qu'il est ce qui surgit de la mère comme symbole de son désir, ce désir de l'Autre qui fait l'effroi du névrosé, ce désir où il se sent courir tous les risques. C'est cela qui fait le centre autour de quoi va s'organiser toute la construction du pervers.
Et pour autant, ce désir de l'Autre est bien ce que l'expérience nous montre aussi dans son cas, de plus reculé, de plus difficile d'accès. C'est cela même qui fait la profondeur et la difficulté de ces analyses qui nous ont été permises, du primitif accès qui a été donné par la voie de l'expérience infantile, des cons¬tructions et des spéculations spécialement liées aux primitives identifications objectales.
Bien évidemment Gide se fut-il offert, à ses dépens, rien ne dit que l'entreprise eut pu être menée assez loin. Gide ne s'est pas offert à l'exploration - 490 -

analytique. Pourtant, si superficielle qu'en fin de compte soit une analyse qui ne s'est développée que dans la dimension dite sublimée, nous avons sur ce point d'étranges indications. Et je crois que personne à ma connaissance n'a donné son prix à ce petit trait qui apparaît comme une singularité de comportement qui signe presque de son accent symptomatique ce dont il s'agit, à savoir l'au-delà du personnage maternel, ou plus exactement son intérieur, son cœur même. Car ce cœur de l'identification primitive se retrouve au fond de la structure du sujet pervers lui-même. Si, dans le névrosé, le désir est à l'horizon de toutes ses demandes longuement déployées et littéralement interminables, on peut dire que le désir du pervers est au cœur de toutes ses demandes. Et si nous le lisons dans son déroulement incontestablement noué autour d'exigences esthétiques, rien ne peut pourtant plus frapper que, je dirais, la modulation des thèmes autour desquels il se succède. Et vous vous apercevez que ce qui apparaît dès les premières lignes, ce sont les rapports du sujet avec une vision morcelée, un kaléi¬doscope qui occupe les six ou sept premières pages du volume. Comment ne vous sentez-vous pas porté au plus lointain de l'expérience morcelante ? Mais il y a plus: la notion, la perception qu'il prend à tel moment et qu'il articule lui-même en ceci qu'il y a sans doute, dit-il, la réalité et les rêves, mais qu'il y a aussi « une seconde réalité ».
Et plus loin encore, c'est là que je veux en venir, c'est le plus minuscule des indices, mais chacun sait que pour nous ce sont ceux-là qui sont les plus impor¬tants, il nous raconte l'histoire dite du nœud dans le bois d'une porte. Dans le bois de cette porte, quelque part à Uzès, il y a un trou parce qu'un nœud a été extrait. Et ce qu'il y a au fond « c'est une petite bille (lui dit-on) que votre papa a glissée là quand il avait votre âge ». Et il nous raconte, pour l'admiration des amateurs de "caractères", qu'à partir de ces vacances, il passe un an à se laisser pousser l'ongle du petit doigt pour l'avoir assez long à la prochaine rencontre pour aller extraire cette petite bille dans le trou de bois. Ce à quoi il parvient en effet, pour n'avoir plus ensuite dans la main qu'un objet grisâtre qu'il aurait honte de montrer à quiconque. Moyennant quoi (je crois qu'il le dit) il le remet à sa place, coupe son petit ongle, et n'en fait confidence à personne - sauf à nous, la postérité qui va immortaliser cette histoire238.
je crois qu'il est difficile de trouver une meilleure introduction à la notion rejetée dans une magnifique [...] tout est d'une persévérance de quelque chose qui nous présente la figure de la forme sous laquelle se présente le rapport du

20. GIDE A., op. rit., p. 386.
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sujet pervers avec l'objet interne. Un objet qui est au cœur de quelque chose. Le rapport de cet objet comme tel, en tant que c'est la dimension imaginaire du désir, dans l'occasion du désir de la mère, d'ordre primordial, qui vient jouer le rôle décisif, le rôle symbolisateur, central, qui permet de considérer qu'ici, au niveau du désir, le pervers est identifié à la forme imaginaire du phallus.
C'est là ce sur quoi la prochaine fois nous ferons notre dernière leçon sur le désir, cette année.

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Leçon 27 1er juillet 1959


Nous arrivons à la fin de cette année que j'ai consacrée, à mes risques et périls tout autant qu'aux vôtres, à cette question du désir et de son interprétation. Vous avez pu voir en effet que c'est sur la question de la place du désir dans l'écono¬mie de l'expérience analytique que je suis resté sans en bouger, parce que je pense que c'est de là que doit partir toute interprétation particulière d'aucun désir. Cela n'a pas été, cette place, facile à cerner. C'est pourquoi aujourd'hui je vou-drais simplement, en un mot de conclusion, vous indiquer les grands termes, les points cardinaux par rapport auxquels se situe ce que nous sommes arrivés cette année, j'espère, à vous faire sentir, de l'importance de la précision à donner à cette fonction du désir comme tel.
Vous le savez, la moindre expérience que vous pouvez avoir des travaux ana¬lytiques modernes, et spécialement de ce qui est constitué par exemple par une observation d'analyse, vous montrera comme trait constant... (je parle d'une observation quelconque qu'on se plait à communiquer au moment analytique que nous vivons et qui commence déjà il y a une vingtaine d'années), ce sont des cas qu'on appelle, par rapport aux névroses typiques de l'ancienne littérature, des "caractères névrotiques", des cas limites quant à la névrose. Qu'est-ce que nous rencontrons dans le mode d'abord du sujet ? J'en ai lu un certain nombre ces derniers temps, histoire de faire le point, où en est la cogitation analytique concernant ce qui fait l'essentiel du progrès impliqué par l'expérience ?
Eh bien en gros, on peut dire qu'avec une surprenante constance, l'état actuel des choses, c'est-à-dire au moment d'analyse où nous sommes, est dominé de quelque côté qu'elle prenne ses mots d'ordre, par la relation d'objet. Elle converge vers la relation d'objet. Ce qui, sous cette rubrique, se rattache à l'expérience kleinienne se présente, après tout, plus comme un symptôme que - 493 -

comme un centre de diffusion (je veux dire une zone où a été particulièrement approfondi tout ce qui s'y rapporte). Mais foncièrement, l'un quelconque des autres centres d'organisation de la pensée analytique qui structurent la recherche n'en est pas tellement foncièrement éloigné. Car la relation d'objet vient à dominer toute la conception que nous nous faisons du progrès de l'ana-lyse. Ce n'est pas là une observation qui soit des moins frappantes de celles qui s'offrent à nous en cette occasion. Néanmoins dans le concret d'une observation rapportée aux fins d'illustration d'une structure quelconque, auquel se situe le champ de notre objet nosologique, l'analyse paraît se poursuivre pendant un certain temps sur une ligne de ce que l'on pourrait appeler de "normativation moralisante".
je ne dis pas que c'est dans ce sens que se passent directement les inter¬ventions de l'analyste (c'est selon le cas), mais c'est dans cette perspective que l'analyste lui-même prend ses repères. La façon même dont il articule les particularités de la position du sujet par rapport à ce qui l'entoure, à cet objet, seront toujours ceux d'une appréciation de cette appréhension de l'objet par le sujet qu'il a en analyse, et les déficiences de cette appréhension de l'objet en fonction d'une normale supposée de cette approche de l'autre comme tel. Où, en somme, il nous sera montré que l'esprit de l'analyste s'arrête essentiellement sur les dégradations de cette dimension de l'autre qui, en somme, est repéré comme étant à tout instant méconnu, oublié, déchu dans le sujet de sa propre condition de sujet autonome indépendant, de l'autre pur, de l'autre absolu. C'est tout! C'est un repérage qui en vaut un autre pour ce qui y est pris essentielle¬ment, qui est d'accorder dans toute vie, [ne plus nier] cette appréciation de l'autre dans son autonomie, son relief.
Ce qui est frappant, ce n'est pas tellement cela pourtant, avec tous les pré¬supposés culturels que cela implique. C'est un ralliement implicite à ce qu'on peut appeler un système de valeurs qui, pour être implicite, n'en est pas moins là présent. Ce qui est frappant c'est, si l'on peut dire, la précipitation d'un cer¬tain tournant qui est qu'après avoir, avec le sujet, longuement élaboré les insuf¬fisances de son appréhension affective quant à l'autre, nous voyons en général (soit que cela traduise directement je ne sais quel tournant de l'analyse concrète, soit simplement que ce soit par une sorte de hâte à résumer ce qui paraît à l'ana¬lyste les derniers termes de l'expérience), nous voyons toute une articulation essentiellement moralisante de l'observation tomber en quelque sorte brusque¬ment à une sorte d'étage inférieur et trouver ce dernier terme de référence dans une série d'identifications extrêmement primitives: celles qui, de quelque façon - 494 -

qu'on les intitule, se rapprochent toujours plus ou moins de cette notion des bons et des mauvais objets, internes, introjectés, ou externes, externalised, pro¬jetés. Il y a toujours quelque penchant kleinien dans cette référence aux expé¬riences d'identification primordiale. Et le fait que ce soit masqué dans d'autres occasions par la mise en valeur des derniers ressorts auxquels sont attribuées les fixations - qu'on les appelle à cette occasion dans des termes plus anciens, dans des termes de référence instinctuelle, dans des rapports par exemple à un sadisme oral comme ayant profondément infléchi la relation oedipienne - et que le sujet motive en dernier ressort cet accident du drame œdipien, l'identification oedi¬pienne, c'est toujours à quelque chose du même ordre qu'il s'agit de se référer au dernier terme. C'est à savoir ces identifications dernières où nous rapportons en somme tout le développement du drame subjectif, que ce soit dans la névrose, voire dans les perversions; c'est à savoir ces identifications qui laissent dans une ambiguïté profonde la notion même de la subjectivité. Le sujet y apparaît essen¬tiellement comme identification à ce qu'il peut considérer comme étant de lui-même, plus ou moins. Et la thérapeutique se présente comme un ré-arrangement de ces identifications au cours d'une expérience [...... ] qui prend son principe dans une référence à la réalité, dans ce que le sujet a en somme à accepter ou à refuser de lui-même, dans quelque chose qui dès lors prend un aspect qui peut sembler être extrêmement hasardeux pour ce qu'en fin de compte cette référence à la réalité n'est rien d'autre qu'une réalité. Et la réalité supposée par l'analyste en fin de compte, qui revient sous une forme encore plus implicite cette fois, encore plus masquée cette fois, peut être tout à fait scabreuse, [et] surtout impli¬quer une normativité idéale, qui est à proprement parler celle des idéaux de l'analyste, comme étant la mesure dernière à quoi est sollicité de se rallier la conclusion du sujet qui est une conclusion identificatoire: "Je suis en fin de compte ce que je reconnais être en moi, le bon et le bien; j'aspire à me confor¬mer à une normativité idéale qui, pour cachée, pour implicite qu'elle soit, est quand même celle qu'après tant de détours je reconnais pour m'être désignée". Par une subtile, plus subtile qu'une autre mais en fin de compte non différente, action suggestive, se trouve être ici dans ce rapport, l'action, l'interaction, ana-lysée.
Ce que je m'efforce d'indiquer ici dans ce discours que j'ai poursuivi devant vous cette année, c'est en quoi cette expérience - pour s'être ainsi organisée par une sorte de glissement progressif à partir de l'indication freudienne primordiale - est une expérience qui recèle en elle de façon de plus en plus masquée la ques¬tion qui, je crois, est la question essentielle sans laquelle il n'y a pas de juste - 495 -

appréciation de notre action analytique, et qui est celle de la place du désir. Le désir, tel que nous l'articulons, a cet effet de ramener au premier plan de notre intérêt, d'une façon, elle, non ambiguë, mais vraiment cruciale, la notion de ce à quoi nous avons affaire qui est d'une subjectivité.
Le désir est-il ou non subjectivité ? Cette question n'a pas attendu l'analyse pour être posée. Elle est là depuis toujours, depuis l'origine de ce qu'on peut appeler l'expérience morale. Le désir est à la fois subjectivité, il est ce qui est au cœur même de notre subjectivité, ce qui est le plus essentiellement sujet. Il est en même temps quelque chose qui est aussi le contraire, qui s'y oppose comme une résistance, comme un paradoxe, comme un noyau rejeté, comme un noyau réfu¬table. C'est à partir de là, j'y ai insisté plusieurs fois, que toute l'expérience éthique s'est développée dans une perspective au terme de laquelle nous avons la formule énigmatique de Spinoza que « Le désir, cupidités, est l'essence même de l'homme... 239 » Enigmatique pour autant que sa formule laisse ouverte ceci, si ce qu'il définit est bien ce que nous désirons ou ce qui est désirable, il laisse ouverte la question de savoir si cela ou non se confond. Même dans l'analyse, la distance entre ce qui est désiré et ce qui est désirable est pleinement ouverte. C'est à partir de là que l'expérience analytique s'instaure et s'articule. Le désir n'est pas simplement exilé, repoussé au niveau de l'action et du principe de notre ser¬vitude, ce qu'il est jusque-là. Il est interrogé comme étant la clef même, ou le res¬sort en nous, de toute une série d'actions et de comportements qui sont compris comme représentant le plus profond de notre vérité. Et c'est là le point maxi¬mum, le point d'acmé d'où à chaque instant l'expérience tend à redescendre.
Est-ce à dire, comme on a pu le croire pendant longtemps, que ce désir dont il s'agit est pur et simple recours à un jaillissement vital ? Il est bien clair qu'il n'en est rien puisque dès le premier épellement de notre expérience, ce que nous voyons, c'est qu'à mesure même que nous approfondissons ce désir, nous le voyons moins se confondre avec cet élan pur et simple. Il se décompose, il se désarticule en quelque chose qui se présente comme toujours plus distant d'un rapport harmonique. Nul désir ne nous apparaît dans la remontée régressive que constitue l'expérience analytique; plus, il nous apparaît comme un élément pro¬blématique, dispersé, polymorphe, contradictoire et, pour tout dire, bien loin de toute coaptation orientée.
C'est donc à cette expérience du désir qu'il s'agit de nous référer comme à quelque chose que nous ne saurions quitter sans l'approfondir, au point que

21. SPINOZA, Op. cit.
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nous ne puissions donner quelque chose qui nous fixe sur son sens, qui nous évite de nous détourner de ce qu'il y a là d'absolument original, d'absolument irréductible. Tout bien sûr, dans la façon dont, je l'ai dit, s'articule l'expérience analytique, est fait, ce sens du désir, pour nous le voiler.
Ce dégagement des voies vers l'objet dans l'expérience de transfert nous montre en quelque sorte que le négatif de ce dont il s'agit (l'expérience de trans¬fert, si nous la définissons comme une expérience de répétition obtenue par une régression elle-même dépendante d'une frustration) laisse de côté le rapport fondamental de cette frustration à la demande. Il n'y en a pourtant pas d'autre dans l'analyse. Et seule cette façon d'articuler les termes nous permettra de voir que la demande régresse parce que la demande élaborée, telle qu'elle se présente, dans l'analyse, reste sans réponse.
Mais d'ores et déjà, une analyse, par une voie détournée, s'engage dans la réponse pour guider l'analysé vers l'objet! D'où il sort toutes sortes d'incroyables idées dont un des exemples que j'ai eu à critiquer bien des fois est constitué par ce "réglage de la distance" dont j'ai parlé parce que peut-être joue¬t-il plus un rôle ici dans le contexte français, ce réglage de la distance de l'objet qui, si je puis dire, à soi tout seul montre assez dans quelle sorte d'impasse contradictoire s'engage dans une certaine voie l'analyse quand elle se centre étroitement sur la relation d'objet. Pour autant qu'assurément tout rapport, quel qu'il soit, de quelque façon que nous devions en supposer la normale, semble bien présupposer le maintien, quoi qu'on en dise, d'une certaine distance, et qu'à vrai dire nous pouvons reconnaître là une espèce d'application courte, et à la vérité prise à contre sens, de quelques considérations sur la relation du stade du miroir, sur le rapport narcissique en tant que tel, qui ont constitué chez des auteurs qui ont mis au premier plan la référence de "l'action analytique", qui leur a servi de bagage théorique à une époque où ils n'ont pas pu en situer la place dans des références plus larges, en fait toute espèce de référence de l'expérience analytique a quelque chose qui, au dernier terme, s'appuierait sur la prétendue réalité, de l'expérience analytique prise comme mesure, comme étalon de ce qu'il s'agit de réduire dans la relation transférentielle. Tout ce qui aussi mettra, dans la place complémentaire de cette action de réduction analytique, une plus ou moins poussée, plus ou moins analysée, plus ou moins critiquée, distorsion du moi avec la notion de cette [distance] en référence à cette distorsion du moi, en référence à ce qui subsiste dans ce moi de possible allié de la réduction de l'analyse à une réalité. Tout ce qui s'organise dans ces termes ne fait que res-taurer cette séparation du médecin et du malade sur quoi est fondée toute une
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nosographie classique - ce qui en soi n'est nullement une objection. Mais aussi l'inopérance d'une thérapeutique subjective qui est celle de la psychothérapie pré-analytique livrant, si l'on peut dire, à la norme omnipotente du jugement du médecin ce dont il s'agit dans l'expérience du patient, faisant du rapport du médecin au patient ceci, à savoir la soumettant à une structuration subjective qui est celle d'un semblable assurément, mais d'un semblable engagé dans l'erreur, avec tout ce que ceci comporte de distance (précisément!) et de méconnaissance impossible à réduire.
Ce que l'analyse instaure est une structuration intersubjective qui se dis¬tingue strictement de la précédente en ceci que quelque qu'éloigné que puisse être le sujet, patient, de nos normes - et ceci jusqu'aux limites de la psychose, de la folie -, nous le supposons non pas comme ce semblable auquel nous sommes liés par des liens de charité, de respect de notre image.
Sans doute est-ce là une relation qui a son fondement quant à ce quelque chose qui constitue un progrès assurément, qui a constitué un progrès et un progrès historique dans la façon de se comporter vis-à-vis du malade men¬tal. Mais le pas qui ressort, décisif, instauré par l'analyse: est-ce que nous le considérons essentiellement, de [par] sa nature, dans son rapport avec lui, comme un sujet parlant, c'est-à-dire comme tel, pris alors exactement comme nous, quelle que soit sa position, dans les conséquences et les risques d'un rapport à l'aphanisis]? Ceci suffit à changer du tout au tout nos rapports à ce sujet passif dans l'analyse car à partir de ceci, le désir se situe au-delà du sentiment d'une poussée obscure et radicale comme telle. Car si nous considérons cette poussée, la pulsion, le cri, cette poussée ne vaut pour nous, n'existe, n'est définie, n'est articulée par Freud que comme prise dans une séquence temporelle d'une nature spéciale, cette séquence que nous appelons la chaîne signifiante et dont les propriétés, les incidences sur tout ce à quoi nous avons affaire comme poussée, comme pulsion, sont que cette poussée elle l'a déconnecte essentiellement de tout ce qui la définit et la situe comme vitale, elle la rend essentiellement séparable de tout ce qui l'assure dans sa consistance vivante. Elle rend possible, comme l'articule dès le départ la théorie freudienne, que la poussée soit séparée de sa source même, de son objet, de sa tendance si l'on peut dire. Elle-même elle est séparée d'elle-¬même puisqu'elle, elle est essentiellement reconnaissable dans cette tendance même qu'elle est sous une forme inverse. Elle est primitivement, primor¬dialement décomposable, décomposée pour tout dire en une décomposition signifiante.
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Le désir n'est pas cette séquence. Il est un repérage du sujet par rapport à cette séquence où il se reflète dans la dimension du désir de l'Autre. Prenons un exemple, prenons-le sous la forme la plus primitive de ce qui nous est offert par l'expérience analytique, le rapport du sujet avec le nouveau venu dans la constel¬lation familiale. Ce que nous appelons "une agression" dans cette occasion n'est pas une agression, c'est un souhait de mort, c'est-à-dire, si inconscient que nous le supposions, c'est quelque chose qui s'articule: "qu'il meure!" Et c'est quelque chose qui ne se conçoit que dans le registre de l'articulation, c'est-à-dire là où les signifiants existent. C'est pour autant que c'est en termes signifiants, si pri¬mitifs que nous les supposions, que l'agression vis-à-vis du semblable rival, que l'agression du semblable rival s'articule. [Chez les animaux], le petit semblable se livre à des agressions, les mordille, les pousse, voire les rejette hors de l'enceinte où ils peuvent accéder à leur nourriture. Le passage de la rivalité pri¬mitive dans l'inconscient est lié au fait que quelque chose de si rudimentaire que nous le supposions, s'articule, qui n'est pas essentiellement différent de par sa nature de l'articulation parlée "qu'il meure!" Et c'est pour cela que ce "qu'il meure!" peut rester par en dessous du "qu'il est beau!" ou du "je l'aime" qui est l'autre discours qui se superpose au précédent. C'est dans l'intervalle de ces deux discours que se situe ce à quoi nous avons affaire comme désir, c'est dans l'intervalle que se constitue, si vous voulez, ce que la dialectique kleinienne a articulé comme étant le mauvais objet, et dont nous voyons comment peuvent venir converger la pulsion rejetée d'une part, et l'objet introjecté dans une ambi¬guïté pareille. Néanmoins c'est de la façon dont se structure ce rapport dans l'intervalle, cette fonction imaginaire en tant qu'elle est appendue, qu'elle attient aux deux chaînes de discours, la chaîne refoulée et la chaîne patente manifeste, c'est ici que nous sommes appelés essentiellement à préciser ce qu'il convient de soulever dans l'articulation pour savoir à quel niveau se situe le désir.
Le désir, vous avez pu à telle ou telle occasion penser, suggérer, que j'en donne ici une conception phallocentrique. Bien sûr il est tout à fait évident que le phallus y joue un rôle absolument essentiel, mais comment véritablement comprendre cette fonction du phallus si ce n'est à l'intérieur des repères onto¬logiques qui sont ceux qu'ici nous essayons d'introduire!
Le phallus, comment concevoir l'usage qu'en fait Mme Mélanie Klein? Je veux dire au niveau le plus premier, le plus archaïque de l'expérience de l'enfant, c'est à savoir au moment où l'enfant, pris dans telles ou telles difficultés du développement qui peuvent être à l'occasion sévères, au premier tournant, Mme Mélanie Klein lui interprétera ce petit jouet qu'il manipule et qu'il va faire - 499 -

toucher tel autre élément de la partie du jeu avec lequel l'expérience s'instaure, en lui disant "ceci est le pénis de papa". Il est de fait que n'importe qui ne peut pas rester, au moins s'il vient du dehors, dans une telle expérience, [sans être] quelque peu interloqué par la hardiesse parfaitement brutale de l'intervention. Mais plus encore, par le fait qu'en fin de compte, cela prend! Je veux dire que le sujet qui peut dans certains cas sûrement résister - mais s'il résiste, c'est bien assurément comme Mélanie Klein n'en doute pas elle-même que quelque chose est là en jeu dont il n'y a nullement lieu de désespérer quant à la compréhension future. Et Dieu sait si elle se permet à l'occasion (on m'a rapporté des expériences, toutes vues du dehors mais rapportées d'une façon très fidèle) d'insister!
Il est clair que le symbole phallique entre dans le jeu à cette période ultra-pré¬coce comme si le sujet n'attendait que cela. Que Mme Mélanie, à l'occasion, jus¬tifie ce phallus comme étant le modèle d'un simple [mamelon] plus maniable et plus commode, nous pouvons voir là comme une singulière pétition de principe. Ce qui dans notre registre, dans notre vocabulaire reste, et justifie une pareille intervention, ne peut s'exprimer qu'en ces termes: c'est que le sujet n'accepte en tout cas, c'est manifeste, cet objet dont il n'a dans la plupart des cas que l'expé¬rience la plus indirecte, que comme signifiant: et que c'est comme signifiant que l'incidence de ce phallus se justifie de la façon la plus claire. Si le sujet le prend pour tel à l'âge où il est, peut-être la question reste indiscernable. Mais assuré¬ment si Mélanie Klein le prend, cet objet, qu'elle le sache ou qu'elle ne le sache pas, c'est parce qu'elle n'en a pas de meilleur comme signifiant du désir en tant qu'il est désir du désir de l'Autre. S'il y a quelque chose que le phallus signifie, je veux dire, lui, dans la position du signifiant, c'est justement cela, c'est le désir du désir de l'Autre. Et c'est pour cela qu'il va prendre sa place privilégiée au niveau de l'objet.
Mais je crois que bien loin de nous en tenir à cette "position phallocentrique", comme ceux-ci s'expriment (ceux qui s'en tiennent à l'apparence de ce que je suis en train d'articuler), ceci nous permet de voir où est le véritable problème. Le véritable problème est celui-ci, c'est que l'objet auquel nous avons affaire depuis l'origine concernant le désir, loin d'être à aucun degré cet objet préformé, cet objet de la satisfaction instinctuelle, cet objet destiné à satisfaire, dans je ne sais quelle préformation vitale, le sujet comme son complément instinctuel, l'objet du désir n'est absolument pas distinct de ceci: il est le signifiant du désir du désir.
L'objet comme tel, l'objet a, si vous voulez, du graphe, c'est comme tel le désir de l'Autre en tant, dirais-je, qu'il parvient, si le mot a un sens, à la connaissance d'un sujet inconscient - c'est-à-dire qu'il est, bien sûr, par rapport à ce sujet, - 500 -

dans la position contradictoire (la connaissance d'un sujet inconscient), ce qui n'est point impensable mais c'est quelque chose d'ouvert. Ceci veut dire que, s'il parvient à quelque chose du sujet inconscient, il y parvient en tant qu'il est vœu de le reconnaître, qu'il est signifiant de sa reconnaissance. Et c'est cela que cela veut dire: que le désir n'a pas d'autre objet que le signifiant de sa reconnaissance.
Le caractère de l'objet en tant qu'il est l'objet du désir, nous devons donc aller le chercher là où l'expérience humaine nous le désigne, nous l'indique sous sa forme la plus paradoxale, j'ai nommé ce que nous appelons communément le fétiche, ce quelque chose qui est toujours plus ou moins implicite dans tout ce qui fait communément les objets d'échanges inter-humains, mais là sans doute masqué par le caractère régulier ou régularisé de ces échanges.
On a parlé du côté fétiche de la marchandise, et après tout il n'y a pas là quelque chose qui soit simplement un fait d'homophonie. Je veux dire [par] "homophonie", il y a bien une communauté de sens dans l'emploi du mot fétiche mais, pour nous, ce qui doit mettre au premier plan l'accent que nous devons conserver concernant l'objet du désir, c'est ce quelque chose qui le défi¬nit d'abord et avant tout comme étant emprunté au matériel signifiant.
«J'ai vu le Diable l'autre nuit, dit quelque part Paul-Jean Toulet, et dessous sa pelure... 240 », il dépassait ses deux... Cela se termine par « ils ne tombent pas tous, tu vois, les fruits de la Science! » Eh bien, qu'ils ne tombent pas tous aussi pour nous à cette occasion, et que nous nous apercevions que ce qui importe n'est pas tellement ces fruits cachés que le mirage présente au désir - que pré¬cisément la pelure. Le fétiche se caractérise en ceci qu'il est la pelure, le bord, la frange, la fanfreluche, la chose qui cache, la chose qui tient précisément en ceci que rien n'est plus désigné pour la fonction de signifiant de ce dont il s'agit, à savoir du désir de l'Autre. C'est-à-dire ce à quoi a affaire l'enfant primitivement, dans son rapport au sujet de la demande, c'est à savoir ce qu'il est en dehors de la demande, ce désir de la mère que comme tel il ne peut déchiffrer, sinon de la façon la plus virtuelle, à travers ce signifiant que nous, analystes, quoique nous fassions dans notre discours, nous rapporterons à cette commune mesure, à ce point central de la partie signifiante qu'est à l'occasion le phallus. Car il n'est rien d'autre que ce signifiant du désir du désir. Le désir n'a pas d'autre objet que le signifiant de sa reconnaissance. Et c'est dans ce sens qu'il nous permet de conce¬voir ce qui se passe, ce dont nous sommes nous-mêmes les dupes quand nous

240. «... Il n'est pas aisé de conclure s'il faut dire: elle, ou: lui », in Les Contrerimes, Paris 1921, Gallimard-Poésie, p. 62.
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nous apercevons que dans ce rapport sujet-objet, au niveau du désir, le sujet est passé de l'autre côté. Il est passé au niveau du a, pour autant justement qu'à ce dernier terme, il n'est plus lui-même que le signifiant de cette reconnaissance, il n'est plus que le signifiant du désir du désir.
Mais justement ce qu'il importe de maintenir, c'est l'opposition à partir de laquelle cet échange s'opère, à savoir le groupement $ en face de a, d'un sujet sans aucun doute imaginaire mais au sens le plus radical, en ce sens qu'il est le pur sujet de la déconnexion, de la coupure parlée, en tant que la coupure est la scansion essentielle où s'édifie la parole. Le groupement, dis-je, de ce sujet avec un signifiant qui est quoi ? Qui n'est rien d'autre que le signifiant de l'être à quoi est confronté le sujet en tant que cet être est lui-même marqué par le signifiant. C'est-à-dire que le a, l'objet du désir, dans sa nature est un résidu, est un reste. Il est le résidu que laisse l'être auquel le sujet parlant est confronté comme tel, à toute demande possible.
Et c'est par là que l'objet rejoint le réel. C'est par là qu'il y participe. je dis le réel, et non pas la réalité, car la réalité est constituée par tous licols que le symbolisme humain, de façon plus ou moins perspicace, passe au cou du réel en tant qu'il en fait les objets de son expérience. Remarquons, le propre des objets de l'expérience, c'est précisément de laisser de quelque côté (comme dirait Monsieur de la Palice) tout ce qui dans l'objet y échappe. C'est pour cela que, contrairement à ce qu'on croit, l'expérience, la prétendue expé¬rience est à double tranchant. C'est à savoir que quand vous vous fixez sur l'expérience pour résoudre une situation historique par exemple, les chances sont tout aussi grandes d'erreur et de faute grave que du contraire, pour la très simple raison que par définition, si vous vous fixez sur l'expérience, c'est justement par là que vous méconnaissez l'élément nouveau qu'il y a dans la situation.
L'objet dont il s'agit, pour autant qu'il rejoint le réel, y participe en ceci que le réel s'y présente justement comme ce qui résiste à la demande, ce que j'appel¬lerai l'inexorable. L'objet du désir est l'inexorable comme tel, et s'il rejoint le réel, ce réel auquel j'ai fait allusion au moment où nous faisions l'analyse de Schreber, c'est sous cette forme du réel qu'il incarne le mieux, cet inexorable, cette forme du réel qui se présente en ceci qu'il revient toujours à la même place. Et c'est pour cela que nous en avons vu le prototype dans les astres curieuse¬ment. Comment expliquerait-on autrement la présence, à l'origine de l'expé¬rience culturelle, de cet intérêt pour l'objet vraiment le moins intéressant qui existe pour quoi que ce soit de vital, c'est à savoir les étoiles! La culture et la - 502 -

position du sujet comme tel dans le domaine du désir, pour autant que ce désir s'instaure, s'instituent foncièrement dans la structure symbolique comme telle. Ce qui s'explique par ceci que de toute la réalité, c'est le plus purement réel qui soit. À partir d'une seule condition, c'est que le berger dans sa solitude, celui qui le premier commence à observer ceci, qui n'a là d'autre intérêt que d'être repéré comme revenant toujours à la même place, il le repère par rapport à ce avec quoi il s'institue radicalement comme objet, par rapport à une forme, aussi primitive que vous pouvez la supposer, de fente qui permette de le repérer quand il revient à cette même place.
Voici donc où nous en arrivons, c'est à poser ceci que l'objet du désir est à définir foncièrement comme signifiant. Comme signifiant d'un rapport qui lui-¬même est un rapport en quelque sorte indéfiniment répercuté. Le désir, s'il est le désir du désir de l'Autre, s'ouvre sur l'énigme de ce qu'est le désir de l'Autre comme tel. Le désir de l'Autre comme tel est articulé et structuré foncièrement dans le rapport du sujet à la parole, c'est-à-dire dans la déconnexion de tout ce qui est chez le sujet vitalement enraciné. Ce désir, c'est le point central, le point pivot de toute l'économie à laquelle nous avons affaire dans l'analyse.
À ne pas en montrer la fonction, nous sommes amenés nécessairement à ne trouver de repères que dans ce qui est symbolisé effectivement sous le terme de réalité, réalité existante, de contexte social. Et il semble dès lors que nous mécon¬naissions une autre dimension en tant pourtant qu'elle est introduite dans notre expérience, qu'elle est réintégrée dans l'expérience humaine, et spécialement par le freudisme comme quelque chose d'absolument essentiel. Ici prennent leur valeur les faits sur lesquels je me suis maintes fois appuyé de ce à quoi aboutit dans l'analyse toute intervention qui tend à [écraser] l'expérience transférentielle par rapport à ce qu'on appelle cette réalité si "simple", cette réalité actuelle de la séance analytique. Comme si cette réalité n'était pas l'artifice même! À savoir la condition dans laquelle le plus normalement (et pour cause car c'est ce que nous en attendons...) doit se produire, de la part du sujet, tout ce que nous avons sans aucun doute à reprendre mais certainement pas à réduire à aucune réalité qui soit immédiate. Et c'est pourquoi maintes fois j'ai insisté, sous différentes formes, sur le caractère commun de ce qui se produit chaque fois que les interventions de l'analyste, d'une façon trop insistante, voire trop brutale, prétendent prou¬ver, dans cette ré-actualisation d'une relation objectale considérée comme typique dans la réalité de l'analyse, ce qui se produit avec une constante dont je dois dire que, si maintes observations en témoignent, il ne semble pas que les analystes en aient toujours fait l'identification.
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Quoi qu'il en soit, pour nous en tenir à quelque chose qui a fait l'objet ici de notre critique, la fameuse observation qui est dans le Bulletin des analystes belges auquel je me suis référé une fois, je m'y réfère à nouveau pour autant que j'y trouve un recoupement remarquable dans un des articles de Glover précisément, qui est celui autour duquel lui-même essaie déjà de poser la fonction de la per¬version en relation avec le système de la réalité du sujet241. On ne peut qu'être frappé de ceci, c'est que si c'est pour autant que l'analyste femme..., j'ai visé la première observation puisque c'est elle qui en est l'auteur, à propos des fan¬tasmes du sujet, c'est-à-dire fantasmes que le sujet élabore de coucher avec elle; elle lui répond textuellement ceci: « vous vous faites peur d'une chose dont vous savez que cela n'arrivera jamais ». Tel est le style dans lequel se présente l'inter¬vention analytique marquant à cette occasion quelque chose qu'il n'y a pas lieu de qualifier, concernant les motivations personnelles de l'analyste dans cette occasion. Sans aucun doute, elles sont justifiées pour lui par quelque chose pour l'analyste. Et l'analyste était une analyste qui a été contrôlée par quelqu'un qui est précisément quelqu'un auquel j'ai déjà fait allusion dans mon discours d'aujourd'hui, nommément concernant la thématique de la distance.
Il est clair que, quoi que ce soit que représente une telle intervention de panique par rapport à l'analyse, on essayera de la justifier dans une juste appré¬hension de "la réalité", à savoir des rapports des objets en présence. Il est cer¬tain que le rapport est décisif et que c'est immédiatement après ce style d'intervention que se déclenche ce qui fait l'objet de la communication, à savoir ce rejet, cette espèce de surjet brutal chez le sujet - chez un sujet qui peut-être n'est pas très bien qualifié au point de vue diagnostique, qui nous a semblé assu¬rément plus proche d'ébauches d'illusions paranoïdes que vraiment de ce qu'on [en] a fait, c'est à savoir d'une phobie - ce sujet vient en effet absolument hanté par une honte d'être trop grand, et il y a là toute une série de thèmes proches de la dépersonnalisation auxquels on ne saurait donner trop d'importance. Ce qui est certain c'est que c'est une néo-formation, c'est d'ailleurs l'objet de l'obser¬vation, ce n'est pas nous qui le disons, de voir ce sujet se livrer à ce qu'on appelle la perversion transitoire, c'est-à-dire se ruer vers le point géographique où il a trouvé les circonstances particulièrement favorables à l'observation, à travers une fente, des personnes (spécialement féminines) dans un cinéma, alors qu'elles sont en train de satisfaire leurs besoins urinaires. Cet élément qui jusque-là n'avait tenu aucune place dans la symptomatologie, ne nous paraît intéressant

241. LEBOVICI R., op. cit.
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que pour la raison qu'à la page 494 de l'International journal, vol. XIV, octobre 1933, partie 4, The relation of perversion formation to the development of rea¬lity-sense, c'est-à-dire l'article de Glover sur les fonctions de la perversion, en présence d'un sujet très voisin du précédent - en ce sens que lui, Glover, le dia¬gnostique plutôt paranoïde, mais que nous le rattacherions, nous, inversement assez volontiers à une phobie... - Glover, en raison d'interventions sans aucun doute analogues, réalise, produit une mise en scène analogue d'une explosion perverse transitoire et occasionnelle. Il n'y a pas une différence essentielle entre ces deux cas.
Et ce sur quoi par exemple j'ai mis l'accent dans le discours sur la Fonction de la parole et le champ du langage242, c'est à savoir l'intervention d'Ernest Kris [auprès d'un patient], concernant sa crainte phobique du plagiat, qui explique qu'il n'est pas un plagiaire du tout, moyennant quoi l'autre se rue au-dehors et demande un plat de cervelles fraîches pour la plus grande joie de l'analyste qui y voit une réaction vraiment significative à son intervention! Mais dont nous pouvons dire que, sous une forme atténuée, cela représente si l'on peut dire la réaction, la réforme de la dimension propre du sujet à chaque fois que l'inter¬vention essaie de la réduire, de la collapser, de la comprimer dans une pure et simple réduction aux données qu'on appelle "objectives", c'est-à-dire aux don¬nées cohérentes avec les préjugés de l'analyste.
Si vous me permettez de terminer sur quelque chose qui introduit la place dans laquelle nous, analystes, dans ce rapport au désir, nous devons nous situer, c'est quelque chose qui assurément ne peut aller, si nous ne nous faisons pas une certaine conception cohérente de ce qui est justement notre fonction par rap¬port aux normes sociales - ces normes sociales, s'il y a une expérience qui doit nous apprendre combien elles sont problématiques, combien elles doivent être interrogées, combien leur détermination se situe ailleurs que dans leur fonction d'adaptation, il semble que c'est celle de l'analyste. Si dans cette expérience du sujet logique, qui est la nôtre, nous découvrons cette dimension, toujours latente mais aussi toujours présente, qui se soutient sous toute relation intersubjective et qui se trouve dans un rapport, donc, d'interaction, d'échange avec tout ce qui, de là, se cristallise dans la structure sociale, nous devons arriver à peu près à la conception suivante.

242. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », prononcé en 1953, publié dans La Psychanalyse, P.U.F., vol 1, 1956, repris dans Écrits. En fait, le commentaire de l'article de Kris, Ego psychology and interpretation in psychoanalytic therapy se trouve dans la « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Écrits, p. 393-398.
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C'est que nous appellerons quelque chose culture (je ne tiens pas à ce mot, j'y tiens même fort peu), ce que je désigne par là, c'est certaines histoires du sujet dans son rapport au logos dont assurément l'instance a pu longtemps rester mas¬quée au cours de l'histoire, dont il est difficile de ne pas voir à l'époque où nous vivons - c'est pour cela que le freudisme y existe - quelle béance, quelle dis¬tance il représente par rapport à une certaine inertie sociale. Le rapport de ce qui passe de la culture dans la société, nous pouvons provisoirement le définir comme quelque chose qui s'exprimerait assez bien dans un rapport d'entropie pour autant que quelque chose se produit, de ce qui passe de la culture dans la société, qui inclut toujours quelque fonction de désagrégation. Ce qui se pré¬sente dans la société comme culture - autrement dit pour autant qu'il soit, à divers titres, rentré dans un certain nombre de conditions stables, elles aussi latentes, qui sont ce qu'on peut appeler des conditions d'échanges à l'intérieur du troupeau - est quelque chose qui instaure un mouvement, une dialectique, laissant ouverte la même béance à l'intérieur de laquelle nous essayons de situer la fonction du désir. C'est en ce sens que nous pouvons qualifier ce qui se pro¬duit comme perversion, comme étant le reflet, la protestation au niveau du sujet logique de ce que le sujet subit au niveau de l'identification, en tant que l'iden¬tification est le rapport qui ordonne, qui instaure les normes de la stabilisation sociale des différentes fonctions.
En ce sens nous ne pouvons pas ne pas faire le rapprochement qu'il y a entre toute structure semblable à celle de la perversion et ce que quelque part Freud, nommément dans l'article Névrose et psychose, articule de la façon suivante: « Il est possible au moi d'éviter la rupture d'aucun côté de ce qui se propose à ce moment-là alors à lui comme conflit, comme distension, il lui est possible pour autant qu'il laisse tomber toute revendication à sa propre unité, et éventuelle¬ment qu'il se schize, et se sépare. C'est ainsi243... » dit Freud dans un de ces aper¬çus qui sont ce par quoi toujours ses textes, au regard de ceux qui sont des textes plus communs de la littérature à laquelle nous avons affaire dans l'analyse, sont spécialement illuminants, « C'est ainsi que nous pouvons nous apercevoir de la parenté qu'il y a entre les perversions, ces perversions en tant qu'elles nous évitent une répression, de leur parenté qu'il y a avec tous les Inkonsequenzen, Verschrobenheiten und Narrheiten der Menschen ». Il vise de la façon la plus claire, précisément, tout ce qui dans le contexte social se présente comme

243. Névrose et psychose, in Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F. 1973, p. 286. « Il sera possible au moi d'éviter la rupture de tel ou tel côté en se déformant lui-même, en accep¬tant de faire amende de son unité, éventuellement même en se crevassant ou en se morcelant. » -506-

"paradoxe", "inconséquence", "forme confusionnelle", et "forme de folie". Le Narr c'est le fou dans ce qui constitue le texte de la vie sociale la plus commune et la plus ordinaire.
De sorte que nous pourrions dire que quelque chose s'instaure comme un cir¬cuit tournant entre ce que nous pourrions appeler conformisme ou formes conformes socialement, activité dite culturelle (là l'expression devient excellente pour définir tout ce qui de la culture se monnaie et s'aliène dans la société), ici au niveau du sujet logique, la perversion pour autant qu'elle représente, par une série de dégradés, tout ce qui dans la conformisation se présente comme protes¬tation dans la dimension à proprement parler du désir en tant qu'il est rapport du sujet à son être - c'est ici cette fameuse sublimation dont nous commence¬rons peut-être à parler l'année prochaine
Car à la vérité c'est bien là la notion la plus extrême, la plus justificatrice de tout ce que je suis en train d'essayer d'avancer devant vous, et qui est celle que Freud a apportée, à savoir cette sublimation. Qu'est-ce que c'est en effet ? Qu'est-ce que peut être la sublimation ? Qu'est-ce qu'elle peut être si nous pouvons avec Freud la définir comme « une activité sexuelle en tant qu'elle est désexualisée » ? Comment pouvons-nous même concevoir - car là, il ne s'agit plus ni de source, ni de direction de la tendance, ni d'objet, il s'agit de la nature elle-même de ce qu'on appelle à cette occasion l'énergie intéressée. Il vous suffira je pense de lire l'article de Glover dans l'International Journal of Psycho-analysis où il essaye d'aborder avec les soucis critiques qui sont les siens, la notion de sublimation.
Qu'est cette notion si nous ne pouvons pas la définir comme la forme même dans laquelle se coule le désir! Puisque ce qu'on vous indique, c'est justement qu'elle peut se vider de la pulsion sexuelle en tant que telle, ou plus exactement que la notion même de pulsion, loin de se confondre avec la substance de la rela¬tion sexuelle, c'est cette forme même qu'elle est: jeu du signifiant, fondamenta¬lement elle peut se réduire à ce pur jeu du signifiant. Et c'est bien aussi comme telle que nous pouvons définir la sublimation.
C'est ce quelque chose par quoi, comme je l'ai écrit quelque part, peuvent s'équivaloir le désir et la lettre, si pour autant ici nous pouvons voir en un point aussi paradoxal que la perversion (c'est-à-dire sous sa forme la plus générale, ce qui dans l'être humain résiste à toute normalisation) se produire ce discours, cette apparente élaboration à vide que nous appelons sublimation, qui est quelque chose qui, dans sa nature, dans ses produits, est distinct de la valorisation sociale qui lui est donnée ultérieurement. Ces difficultés qu'il y a à coller au terme de sublimation la notion de valeur sociale sont particulièrement bien mises - 507 -

en valeur dans cet article de Glover dont je vous parle. Sublimation comme telle, c'est-à-dire au niveau du sujet logique, et ce, où se déroule, où s'instaure, où s'institue tout ce travail qui est à proprement parler le travail créateur dans l'ordre du logos. Et c'est de là que viennent plus ou moins s'insérer, plus ou moins au niveau social trouver sa place, ce qu'on appelle activités culturelles et toutes les incidences et les risques qu'elles comportent, jusques et y compris le remaniement, voire l'éclatement des conformismes antérieurement instaurés.
Et c'est dans le circuit fermé que constitueraient ces quatre termes que nous pourrions, au moins provisoirement, indiquer quelque chose qui doit, pour nous, laisser dans son plan propre, dans son plan animateur ce dont il s'agit concernant le désir. Ici nous débouchons sur le problème qui est le même, sur lequel je vous ai laissés la dernière année à propos du Congrès de Royaumont244.
Ce désir du sujet, en tant que désir du désir, il ouvre sur la coupure, sur l'être pur, ici manifesté sous la forme de manque. Ce désir du désir de l'Autre, c'est en fin de compte, à quel désir va-t-il s'affronter dans l'analyse, si ce n'est au désir de l'analyste ? C'est précisément ce pourquoi il est tellement nécessaire que nous maintenions devant nous cette dimension sur la fonction du désir. L'analyse n'est pas une simple reconstitution du passé, l'analyse n'est pas non plus une réduction à des normes préformées, l'analyse n'est pas un (épos), l'analyse n'est pas un (éthos). Si je la comparais à quelque chose, c'est à un récit qui serait tel que le récit lui-même soit le lieu de la rencontre dont il s'agit dans le récit. Le problème de l'analyse est justement celui-ci que le désir que le sujet a à rencontrer, qui est ce désir de l'Autre, notre désir, ce désir qui n'est que bien trop présent dans ce que le sujet suppose que nous lui demandons, ce désir se trouve dans cette situation paradoxale que ce désir de l'Autre qu'est pour nous le désir du sujet, nous devons le guider non pas vers notre désir, mais vers un autre. Nous mûrissons le désir du sujet pour un autre que nous, nous nous trouvons dans cette situation paradoxale d'être les entremetteurs, les accoucheurs, ceux qui président à l'avènement du désir.
Comment cette situation peut-elle être tenue ? Elle ne peut assurément être tenue que par le maintien d'un artifice qui est celui de toute la règle analytique. Mais le dernier ressort de cet artifice, est-ce qu'il n'y a pas quelque chose qui nous permette de saisir où peut se faire dans l'analyse cette ouverture sur la cou¬pure qui est celle sans laquelle nous ne pouvons pas penser la situation du désir? Comme toujours, c'est assurément à la fois la vérité la plus triviale et la vérité la

244. « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, p. 585.
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plus cachée, l'essentiel dans l'analyse, de cette situation où nous nous trouvons être celui qui s'offre comme support à toutes les demandes, et qui ne répond à aucune. Est-ce que c'est seulement dans cette non-réponse, qui est bien loin d'être une non-réponse absolue, que se trouve le ressort de notre présence ? Est-¬ce que nous ne devons pas faire une part essentielle à ce qui se reproduit à la fin de chaque séance, mais à ce qui est immanent à toute la situation elle-même pour autant que notre désir doit se limiter à ce vide, à cette place que nous laissons au désir pour qu'il s'y situe, à la coupure ? À la coupure qui est sans doute le mode le plus efficace de l'intervention, et de l'interprétation analytique, et c'est pour¬quoi c'est une des choses sur laquelle nous devrions le plus insister, que cette coupure que nous faisons mécanique, que nous faisons limitée à un temps pré¬fabriqué, c'est tout à fait ailleurs non seulement que nous la mettons effective¬ment. C'est une des méthodes les plus efficaces de notre intervention, c'est aussi une de celles auxquelles nous devrions le plus nous appliquer. Mais dans cette coupure il y a quelque chose, cette même chose que nous avons appris à recon¬naître sous la forme de cet objet phallique latent à tout rapport de demande comme signifiant du désir.
J'aimerais, pour terminer notre leçon de cette année et faire je ne sais quel rap¬pel de ce qui inaugurera nos leçons de l'année prochaine sous la forme d'une pré¬leçon, conclure par une phrase que je vous proposerai en énigme, et dont on verra si vous êtes meilleurs dans le déchiffrage des contrepèteries que je ne l'ai constaté au cours d'expériences faites sur légion de mes visiteurs. Un poète, Désiré Viardot dans une revue à Bruxelles, vers 51-52, sous le titre de Phantômas, a proposé cette petite énigme fermée (nous allons voir si un cri de l'assistance va nous montrer tout de suite la clé) : « La femme a dans la peau un grain de fantaisie », ce "grain de fantaisie" qui est assurément ce dont il s'agit en fin de compte dans ce qui module et modèle les rapports du sujet à celui à qui il demande, quel qu'il soit. Et sans doute ce n'est pas rien qu'à l'horizon nous ayons trouvé le sujet qui contient tout, la mère universelle, et que nous puissions à l'occasion nous méprendre sur ce rapport du sujet au tout qui serait ce qui vous serait livré par les archétypes analytiques.
Mais c'est bien d'autre chose qu'il s'agit. C'est de l'ouverture, c'est de la béance sur ce quelque chose de radicalement nouveau qu'introduit toute cou¬pure de la parole. Ici ce n'est pas seulement de la femme que nous avons à sou¬haiter ce grain de fantaisie (ou... ce grain de poésie), c'est de l'analyse elle-même.

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Ella Freeman Sharpe L'analyse des rêves

Manuel pratique destiné aux psychanalystes

Chapitre V

Phase de l'analyse à l'époque du rêve. 2. Comportement caractéristique dans l'ana¬lyse. 3. Matériel analytique livré pendant une heure d'analyse et commentaires de l'ana¬lyste. 4. Étude de ce matériel, conclusions et interprétations données au patient. 5. Les deux séances consécutives révélant les progrès de l'analyse.


Ce chapitre va être consacré à des considérations concernant les dires d'un patient, pendant une séance d'une heure lors de laquelle un rêve fut rapporté. Je donnerai un bref résumé des événements psychiques significatifs des deux séances qui suivirent celle du rêve, ainsi que du cours pris par l'analyse; seule cette méthode permettant de juger ce que les interprétations ont permis, ou pas, de faire advenir à la conscience les émo¬tions refoulées, les fantasmes ou les souvenirs affectifs réprimés.
Le rêve que j'ai choisi ici n'est pas de ceux qui livrèrent leur signification aussi aisé¬ment que le fit celui de la femme qui était anxieuse au sujet de sa miction. J'ai dû sélec¬tionner certaines interprétations qui permettront de concentrer notre attention.
Je vais présenter brièvement un aspect particulier de la problématique de ce patient, afin de rendre intelligible la séance que je vais évoquer, en la resituant dans le contexte de l'analyse. Dans un cas aussi complexe qui celui-ci je ne pourrais, à tenter de l'expli¬quer dans sa totalité, qu'induire la confusion.
Cette phase de l'analyse se situe à un moment très important. Le père du patient est mort alors que celui-ci avait trois ans. C'était le benjamin de la fratrie. Il a un souvenir extrêmement vague de son père et n'a qu'un seul et unique souvenir dont il peut dire "je me rappelle de cela". Son père était révéré et aimé et le patient n'a entendu, à son sujet, que des propos admiratifs. Le refoulement des questions associées à son père et à sa mort était si profond que pendant les trois premières années de son analyse, les réfé¬rences à son père étaient presque invariablement réduites au fait que son père était mort. L'accent a toujours été mis sur "mon père mourut", "est mort". Ce fut un moment sai¬sissant lorsqu'il put penser qu'il avait dû l'entendre parler. Il s'en suivit la possibilité pour lui de comprendre peu à peu les vicissitudes des trois premières années de sa vie et les changements psychologiques liés à la mort de son père.
Tout comme les liens psychiques à son père ont été maintenus dans l'inconscient par le refoulement, le transfert de ceux-ci sur moi-même sont également demeurés incons¬cients. Ainsi tout comme son père était mort, dès lors que le transfert paternel entrait - 511 -

en jeu, j'étais également "morte". Il n'a aucune pensée à mon égard. Il ne ressent rien à mon endroit. Il ne peut croire en la théorie de transfert.
Seule la fin d'un trimestre ou l'approche d'un week-end l'ont amené à manifester une vague sensation d'angoisse et, depuis un mois environ, il est capable d'entretenir, même intellectuellement, l'idée que cette angoisse pourrait avoir quelque chose à voir avec moi et avec l'analyse. Il n'avait cessé jusque là d'attribuer cette angoisse à des causes extérieures réelles qu'il parvient toujours à trouver pour la justifier.
Je pense que l'analyse pourrait être comparée à un jeu d'échecs interminable et qu'elle se maintiendra dans ce statut aussi longtemps que je représenterai inconsciem¬ment le père-vengeur qui s'acharne à l'acculer, à le mettre en échec au point qu'il n'y ait plus d'autre alternative que la mort. Le chemin qui pourrait le sortir de cette impasse (car personne ne pourra le dépasser dans l'art de la défense dont, fantasmatiquement, dépend sa vie) consiste à l'amener lentement à prendre conscience des vœux incons¬cients de la prime enfance concernant la disparition de son père; car seule la réminis¬cence de ce vœu doit être mise à nouveau à l'épreuve dans le transfert, alors même que toutes les pulsions de protection du moi sont mobilisées contre cette émergence. Il lutte fantasmatiquement pour une préservation de son propre corps, et non dans la réalité, même pour protéger son pénis; son pénis et son corps ne font qu'un.
Il est extrêmement difficile de sélectionner un seul aspect d'un problème comme étant un élément individuel lorsqu'on a affaire à un tissu très enchevêtré de problèmes. Pensez au problème de la protection de son corps, tel qu'il se présente dans la vie d'adulte de ce patient. Lorsque le moment fut venu pour lui de plaider au barreau, il développa des phobies graves. En bref, ceci ne signifiait pas qu'il ne s'autorisait pas à travailler avec succès, mais qu'il devait cesser de travailler dans la réalité, de crainte sim¬plement de réussir trop bien. Les derniers mots de son père mourant, qui ont été répé¬tés au petit garçon, furent: « Robert doit prendre ma place », et pour Robert cela signifia que grandir signifiait aussi mourir. Cela signifia également un renforcement du fan¬tasme inconscient d'une imago maternelle dévorante, dont l'amour et la sollicitude n'avait mené qu'à la mort de son père.
La tâche de l'analyse consiste à réduire la crainte des vœux agressifs ressentis au cours des trois premières années. La terreur liée à ce vœu agressif et à ses conséquences fantasmatiques ne pourra être modifiée qu'en ramenant ce vœu à la conscience; c'est seulement à partir de cette prise de conscience que les vœux libidinaux ne seront plus synonymes de mort. À fortiori, dès lors qu'il s'agit pour lui de préserver son "moi-¬corps", le développement psychique ne sera possible qu'à travers ou grâce aux fan¬tasmes liés au corps ou aux fonctions corporelles. Je veux dire par là que les problèmes concernent le "moi-corps". Le "moi-psychique" ne peut être que très réduit lorsque ses activités sont intensément engagées dans la défense du corps lui-même contre une dis¬parition fantasmatique.
Son développement intellectuel lui-même est actuellement utilisé pour l'essentiel à des fins défensives. L'acquisition d'un savoir est mue par une nécessité majeure. Le problème de ce patient est corporel et ma tâche, si je puis l'accomplir, consiste à tra¬duire ses interminables raisonnements en un langage corporel. Le problème actuel - 512 -

concernant son corps est celui du refoulement des sensations corporelles. Il craint de "ressentir". Tous ses efforts ont été mobilisés dans le but de parvenir à un contrôle par¬fait de ses muscles et de ses mouvements, un contrôle si bien établi qu'il semble natu¬rel et inévitable; son expression verbale, de la même façon, fait montre, par son fini et sa diction, de la même discipline. Toute la force vitale est perdue, la perfection est une perfection morte, tout autant que celle de son père. Dès lors, il y a une chose que je ne perds jamais de vue dans cette analyse, c'est la possibilité d'analyser des faits inattendus en termes d'événement corporels. La deuxième chose consiste à ne pas me concentrer sur le problème essentiel de sa vie d'adulte qui est nommément: pourquoi ne peut-il pas travailler ? Quand retravaillera-t-il ? mais sur tout ce qu'il parvient effectivement à faire actuellement, soit: jouer au tennis et au golf, dessiner, peindre et jardiner. Car, si les dif-ficultés et les inhibitions qui atteignent ces activités, se résolvent dès lors que les fan¬tasmes qu'elles recèlent auront pu être explorés, alors le patient recouvrera ses capacités de travailler sur un plan professionnel. Il qualifie ces occupations de "simples jeux"; dès lors qu'elles seront effectivement devenues de "simples jeux", le travail lui-même ne sera plus vécu comme dangereux, car un travail heureux prend appui sur un jeu heureux.
Le jour où le patient me raconta le rêve que j'ai sélectionné pour ce chapitre, je ne l'avais pas entendu monter. je ne l'entends jamais. Il y a un tapis d'escalier, mais cela n'est pas la seule raison. Tel patient monte les marches deux à deux et j'entends alors un petit bruit sourd; tel autre se presse de monter et je détecte sa hâte; un autre ne manque pas de cogner la rampe avec une serviette, un parapluie, ou son poignet. Tel patient, deux fois sur trois, se mouche comme une trompette. L'un apporte son chapeau, son parapluie, sa serviette, ils doivent être déposés quelque part. Tel patient les pose vio¬lemment sur le premier meuble venu. Tel autre choisit attentivement un endroit où poser ses affaires. Un patient se jette sur le divan. Un autre fait le tour du divan avant de s'y allonger. Tel patient hésite et jette un regard autour de la pièce avant de s'étendre sur le divan. L'un reste étendu sans bouger puis, las de la position où il était depuis un moment, en change. Un autre se tournera d'un côté et de l'autre dès les premiers moments, puis se calmera, trouvant une position confortable dans le cours de la séance.
Mais je n'ai jamais entendu ce patient monter les escaliers. Il n'apporte jamais son chapeau, ou son manteau, ou son parapluie. Il ne varie jamais. Il s'allonge toujours de la même façon. Il me salue toujours de la même façon conventionnelle, avec le même sourire, un sourire agréable non pas forcé ou qui masquerait manifestement des impul¬sions hostiles, il n'y a jamais rien qui puisse être aussi révélateur dans son comporte¬ment. Il n'y a aucun signe de hâte, rien n'est laissé au hasard, jamais un vêtement de guingois; aucun signe de toilette précipitée; pas un cheveu ne dépasse. La domestique peut avoir eu du retard, son petit déjeuner avoir été retardé, mais de ces faits je n'enten¬drai parler, avec un peu de chance, qu'au décours de la séance, et le plus souvent ils ne seront mentionnés que le lendemain. Il s'allonge et se met à l'aise. Il se croise les bras sur la poitrine. Il reste dans cette position pendant toute l'heure de la séance. Dernièrement, à mon grand soulagement, il a pu se gratter le nez ou l'oreille quand il a ressenti une irritation et, il y a quelques semaines, il a même éprouvé une sensation au niveau des parties génitales. Il parle tout au long de l'heure, clairement, facilement, avec - 513 -

une bonne diction, sans hésitation et en faisant de nombreuses pauses. Il parle d'une voix distincte et égale dans la mesure où elle exprime des pensées, jamais des sentiments. J'ai dit que je ne l'entendais jamais monter les escaliers, mais quelques jours avant la séance dont il va être question, j'ai remarqué, juste avant qu'il n'entre dans la pièce, la toux la plus infime et discrète qui soit. Vous pourrez juger de la pauvreté des manifes¬tations inconscientes passant par le corps chez ce patient, quand je vous aurai dit que mon oreille accueillit cette petite toux discrète avec la plus grande joie. Je n'y fis aucune allusion, espérant qu'elle pourrait devenir plus forte. Attirer l'attention de ce patient sur une manifestation de l'inconscient aurait pour effet immédiat d'y mettre un terme, son objectif essentiel consistant à ne pas se trahir et à contrôler tout ce qui pourrait le trahir. Ceci est encore renforcé par le fait qu'il perçoit immédiatement toute manifes-tation inconsciente et, dès lors, déjoue toute spontanéité.
Ainsi ce jour-là, après le "bonjour" initial, il s'allongea et, à ma grande déception, dit de cette même voix égale et posée: «Je réfléchissais à cette petite toux que j'ai juste avant d'entrer dans cette pièce. Depuis quelques jours je toussote, j'en suis conscient, je ne sais si vous l'avez remarqué. Aujourd'hui, lorsque la domestique m'a dit de monter, j'ai décidé de ne pas tousser. Cependant, à mon grand embarras, j'ai réalisé que j'avais toussé en arrivant en haut. C'est extrêmement ennuyeux de faire une chose comme cela, il est extrêmement ennuyeux que quelque chose se produise en vous-même ou par vous-même que vous ne puissiez pas contrôler ou que vous ne contrôlez pas. On pour¬rait penser que cela vient servir un dessein particulier, mais il est difficile de concevoir quelle sorte de dessein une telle petite toux peut bien venir servir.
L'analyste: Quel dessein pourrait être servi ?
Le patient: Eh bien, c'est le genre de chose que l'on ferait si l'on était sur le point d'entrer dans une pièce où se trouvaient deux amants. Si quelqu'un s'approchait d'un tel lieu, il pourrait tousser un tout petit peu, discrètement, afin de leur faire savoir qu'ils vont être dérangés. Moi-même j'ai fait cela par exemple, lorsque j'étais un jeune garçon de quinze ans et que mon frère se trouvait dans le salon avec sa petite amie: je toussais avant d'entrer afin de leur permettre de cesser leurs embrassements avant mon entrée. Ainsi ne se sentaient-ils pas aussi embarrassés que si je les avais surpris s'embrassant. L'analyste: Et pourquoi tousser avant d'entrer ici ?
Le patient: C'est absurde car on ne m'aurait pas fait monter s'il y avait eu quelqu'un ici, et je ne pense pas du tout à vous de cette façon. Il n'y a aucune raison que je puisse attribuer à cette toux. Cela m'a toutefois rappelé un fantasme que j'ai eu et où je me trouvais dans une pièce où) e n'aurais pas dû me trouver, me disant que quelqu'un pour¬rait penser que j'y étais; ensuite j'ai pensé que pour éviter que quiconque n'entre dans cette pièce et m'y trouve j'allais aboyer comme un chien. Cela déguiserait ma présence. Ce "quelqu'un" dirait alors: "oh, il n'y a qu'un chien là-dedans".
L'analyste: Un chien?
Le patient: Cela me rappelle un chien qui se frottait contre ma jambe, en réalité, il se masturbait. Je suis gêné de vous le raconter parce que je ne l'ai pas arrêté. Je l'ai laissé continuer et quelqu'un aurait pu entrer (le patient à ce moment toussa). Je ne sais pas
pourquoi, cela m'évoque mon rêve de la nuit dernière. C'était un rêve gigantesque. - 514 -

C'était un rêve interminable. Il me faudrait tout le reste de l'heure pour le raconter. Mais ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous ennuyer avec cela pour la bonne raison que je ne m'en souviens pas. Mais c'était un rêve excitant, plein de péripéties, plein d'intérêt. Je me suis réveillé chaud et transpirant. Ce rêve doit être le plus long que j'ai jamais fait. J'ai rêvé que je faisais un voyage avec ma femme autour du monde, et nous arri¬vions en Tchécoslovaquie où toutes sortes de choses arrivaient. Je rencontrais une femme sur la route, une route qui me rappelle à présent une route que je vous ai décrite dans les deux autres rêves que je vous ai rapportés récemment, et où j'avais un jeu sexuel avec une femme devant une autre femme.
Cela se produisait de même dans ce rêve.
Cette fois-ci ma femme était là pendant que l'événement sexuel se produisait. La femme que je rencontrai avait une allure très passionnée.
et ceci me rappelle une femme que j'ai vue au restaurant hier. Elle était brune et avait des lèvres très pulpeuses, très rouges et une expression très passionnée; et il était évi¬dent que si je lui avais donné le moindre encouragement, elle y aurait répondu. Elle a dû stimuler le rêve, le pense. Dans le rêve
la femme voulait avoir un rapport sexuel avec moi et elle prenait l'initiative, ce qui, comme vous le savez, m'aide grandement,
si la femme peut faire cela, je suis grandement aidé. Dans le rêve
la femme, en fait, était couchée sur moi; cela vient tout juste de m'apparaître. De toute évidence elle essayait d'introduire mon pénis dans son corps. Je pou¬vais le déduire des manœuvres qu'elle faisait. Je n'étais pas d'accord avec cela, mais elle était si déçue que je pensais que j'allais la masturber.
Cela sonne tout à fait mal d'utiliser ce verbe transitivement. On peut dire "je me suis masturbé" et ceci est correct, mais c'est tout à fait mal d'utiliser ce verbe transitivement. L'analyste: C'est "tout à fait mal" d'utiliser le verbe transitivement ?
Le patient: Je vois ce que vous voulez dire. Il est vrai que je ne me suis seulement masturbé que moi-même.
L'analyste: Seulement ?
Le patient: Je me rappelle seulement d'une fois où j'ai masturbé un autre garçon, mais j'ai oublié les détails et je suis très gêné de le mentionner. Le rêve est très vivant dans mon esprit. Il n'y a pas eu d'orgasme. Je me rappelle son vagin qui enserrait mon doigt. Je vois le devant de ses parties génitales, la fin de la vulve. Quelque chose de large qui se projetait en avant et pendait vers le bas, comme un repli sur un chaperon*. Ça ressemblait tout à fait à un chaperon et c'était cela que la femme utilisait dans ses manœuvres pour obtenir mon pénis. Le vagin semblait se refermer autour de mon doigt. Le chaperon semblait étrange.
L'analyste: À quoi d'autre pensez-vous ? Laissez cette vision s'installer dans votre esprit.
Le patient: Je pense à une caverne. Il y a une caverne dans la montagne où je vivais étant enfant, j'y allais souvent avec ma mère. Elle est visible de la route sur laquelle on

*Hood : chaperon. Ce signifiant revient tout au long des associations du patient, seul ou com-posé. (N. d. T)
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marche. Son trait le plus caractéristique consiste dans le fait qu'elle comporte un toit qui se projette en avant et qui ressemble beaucoup à une énorme lèvre. Quand j'étais enfant, le pensais que c'était comme la lèvre d'un monstre. Je pense subitement que "labia" (lèvres de la vulve) signifie lèvres. Il y a une blague à propos de "labia" (lèvres génitales) transversales et non longitudinales, mais je ne me souviens pas de la façon dont cette blague s'organisait, il y avait une comparaison entre l'écriture chinoise et la nôtre qui commencent de différents côtés, ou de bas en haut. Bien entendu les "labia" sont côte à côte et les parois du vagin sont postérieures et antérieures, c'est-à-dire les unes longitudinales et les autres transversales. Je pense encore au chaperon.
L'analyste: Oui, comment maintenant?
Le patient: Un drôle de bonhomme sur l'un des premiers terrains de golf dont je me souvienne, il disait qu'il pouvait m'obtenir un sac de golf bon marché et que le tissu en serait celui utilisé pour les capotes de voitures*. C'est l'accent dont le me souviens, je ne l'oublierai jamais, (il l'imite). Le fait de l'imiter ainsi me rappelle une amie qui enre¬gistre des imitations pour la radio qui sont très intelligentes, mais j'ai l'impression de "la ramener" en vous disant cela, tout autant que si je vous parlais de ma merveilleuse T.S.F. Elle attrape toutes les stations sans aucune difficulté.
Mon amie a une mémoire formidable, elle se souvient très bien de son enfance aussi, alors que la mienne est tellement mauvaise en deçà de onze ans! Cependant je me rap¬pelle l'une des premières chansons que nous ayons entendue au théâtre, et ensuite elle a imité le type. C'était "Où as-tu trouvé ce chapeau, où as-tu trouvé cette tuile?"
Mon esprit est revenu au chaperon à nouveau et je me souviens de la première voi¬ture où je suis monté, bien sûr on les appelait des automobiles à l'époque où elles étaient nouvelles. Je me rappelle sa capote, il s'agit encore de la capote de voiture voyez-vous. Eh bien! La capote de cette voiture était l'un de ses aspects les plus remarquables. Elle était attachée par des courroies quand elle était repliée. L'intérieur en était doublé d'un tissu rouge écarlate. La pointe de vitesse de cette voiture était de 60 (miles) environ, autant qu'il est possible pour la durée de vie d'une voiture. Il est étrange que l'on parle de la durée de vie d'une voiture comme s'il s'agissait d'un être humain. Je me souviens avoir été malade dans cette voiture et cela me rappelle l'époque où, enfant, dans le train, j'ai dû uriner dans un sac en papier. Je pense encore au chaperon.
L'analyste: Vous avez dit que des courroies la maintenait en arrière ?
Le patient: Oui, bien sûr, ça me fait penser à la manière dont le collectionnais des courroies de cuir, à la façon dont j'avais coutume de découper des bandes de cuir. Je pensais vouloir ces lanières afin d'en faire quelque chose d'utile mais, je suppose, quelque chose d'assez superflu. Je n'aime pas l'idée qu'il s'agissait là d'une compulsion; c'est pourquoi cette toux m'ennuie. Je suppose que je découpais les sandales de ma sueur de la même façon. Je n'ai que le souvenir le plus vague d'avoir fait cela. Je ne sais pas pourquoi je faisais cela, ce que j'entendais faire de ce cuir.
Mais j'ai pensé tout à coup aux courroies dont on voit les enfants attachés dans une "voiture d'enfant", et j'ai immédiatement voulu dire qu'il n'y avait pas de "voiture

*Il s'agit ici encore du Hood que l'on retrouve dans motor hood cloth, (capotes de voitures). (N. d. T.)
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d'enfant" dans notre famille, et puis j'ai pensé: comme tu es bête, il est certain que tu as dû avoir une voiture d'enfant! je ne m'en souviens pas davantage que de mon père que l'on promenait dans son fauteuil roulant, bien que j'ai un vague souvenir de ce fau¬teuil roulant.
Il vient subitement de me revenir en mémoire que je devais envoyer des lettres d'admission à deux membres de notre club. Moi qui me vantais d'être un meilleur secré¬taire que le précédent, me voilà qui oublie de donner aux gens la permission d'entrer au club! "Eh bien oui! nous avons "défaites" ces choses que nous aurions dû faire, et il n'y a rien de bon en nous-".*
L'analyste: Défaites ?
Le patient: Eh bien, j'allais dire que cette phrase me faisait penser aux "boutons de braguette" que je ne laisse jamais défaits, que le n'oublie jamais; mais à mon grand éton¬nement, la semaine dernière, ma femme a remarqué que) e les avais oubliés. C'était lors d'un dîner et je les ai subrepticement boutonnés sous la table. Et à présent je me sou¬viens d'un rêve dans lequel, vous vous rappelez, un homme me disait de fermer les bou¬tons de mon manteau. Cela me rappelle à nouveau les courroies et la façon dont, enfant, on devait m'attacher dans mon lit, la nuit, avec des épingles afin d'éviter que je ne tombe. je suppose que j'étais attaché de la même façon dans la voiture d'enfant.
je vais à présent recenser les thèmes récurrents des pensées latentes dans leur ordre d'apparition.
1) La toux.
2) Idées concernant le dessein d'une toux.
a) Évoque des idées concernant des amants qui seraient ensemble. b) Rejet de fantasmes sexuels concernant l'analyste.
c) Fantasme d'être là où il n'aurait pas dû et d'aboyer comme un chien afin de dépister les gens.
d) Un chien à nouveau, évoque le souvenir d'avoir masturbé un chien.
À cette occurrence-là, il toussa (comparer à aboyer) et subitement, il se souvient du rêve.
3) Le thème suivant consiste dans le rêve. Dans le cours du récit apparaît l'image vivante de la femme qu'il a effectivement vue avec
(a) des lèvres pulpeuses,
(b) la vulve de la femme du rêve proéminente comme un chaperon qu'elle uti¬lisait en le manœuvrant pour obtenir son pénis.
Cela se déroulait sur une route qu'il associa avec deux autres rêves dans lesquels il avait un jeu sexuel avec une femme devant une autre femme.
Pendant le récit concernant le jeu sexuel du rêve, il souleva l'objection concernant l'usage du verbe "masturber" transitivement: "cela semblait tout à fait mal".

* Undone: défaire; dénouer; détruire. Traduction littérale ne pouvant rendre compte du lap¬sus qui a fait omettre au patient "left", ce qui aurait donné: "nous n'avons pas fait ces choses"... Cf. réf. au "Book of common prayers" (N d. T).
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4) Le thème suivant fut celui du chaperon, qui l'a amené à se souvenir de la caverne et de son toit qui se projetait en avant et ressemblait à une lèvre.
5) Ensuite, il passa des lèvres génitales et des lèvres buccales aux idées de choses transversales et longitudinales et à une blague dont il ne put se souvenir. Il repensa alors au chaperon.
6) Le thème suivant survint par association du chaperon (hood) au tissu de la capote de voiture (cloth motor-hood) dont il se souvint à cause de l'accent d'un homme. Il imita lui-même cet accent.
7) Ceci l'amena aux imitations géniales de son amie et à l'une d'elle en particulier où elle imitait un homme. Il critiqua sa façon de "la ramener" au sujet de cette amie, comme à propos de sa merveilleuse T.S.F. La mémoire de son amie et la sienne qui est "mau¬vaise" (maintenant il se souvient).
8) Il revint encore au "chaperon" et se rappela la toute première voiture dans laquelle il était monté. Elle avait une capote doublée d'un tissu rouge écarlate et qui était atta¬chée par des courroies. Il fut malade dans cette voiture et se souvint ensuite avoir dû, enfant, uriner dans le train.
9) La capote avec ses courroies lui évoquèrent une période de son enfance où il découpait compulsivement des lanières de cuir et, une fois, les sandales de sa sueur.
10) Les courroies le firent penser aux enfants attachés dans des voitures d'enfant. Il en déduit qu'il avait dû avoir une voiture d'enfant. Il y avait eu deux enfants avant lui dans la famille.
11) Il se souvint avoir oublié d'envoyer des billets d'admission à de nouveaux membres du club. Il avait négligé ces choses qu'il aurait dû faire.
12) Laisser des boutons de braguette défaits.
13) Le rêve au cours duquel on lui disait de "fermer ses boutons".
14) Il revint ensuite aux courroies et se souvint qu'on lui avait raconté que l'on devait "l'épingler" dans son lit de peur qu'il ne tombât, et il suppose qu'il était également atta¬ché avec des lanières dans la voiture d'enfant.
La première chose importante consiste à trouver le fil conducteur qui vous mènera à la signification du rêve. Nous pouvons y parvenir en pointant le moment précis où il est revenu à l'esprit du patient. Il venait de parler d'un incident au cours duquel un chien se masturbait sur sa jambe. À l'instant précédent, il venait de parler d'imiter lui-même un chien, c'est-à-dire qu'il s'identifiait à un chien. Puis il toussa. Enfin il se rappela son rêve, un rêve long et excitant et dont il s'était réveillé chaud et transpirant. La déduc¬tion quant à la signification de ce rêve est qu'il s'agit d'un fantasme de masturbation. Ceci est de toute première importance. L'autre élément qu'il faut remarquer, en connexion avec ce fantasme de masturbation, est le thème de l'omnipotence. Il voyage tout autour du monde. C'est le plus long rêve qu'il ait jamais fait. Cela prendrait l'heure de la séance s'il fallait le raconter. Il faut ajouter à cela la dépréciation de sa prétention concernant les imitations de son amie qui sont diffusées dans le monde entier, ainsi que sa propre T.S.F. qui peut capter toutes les stations. Il faut noter sa propre imitation de l'homme dont l'accent l'avait attiré, un fort accent populaire, et incidemment, il rap¬porte à propos de cet homme qu"`il avait été boucher à une certaine époque".
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L'imitation ici, qu'il s'agisse de celle de l'amie ou de la sienne, signifie le fait d'imiter une personne plus forte ou plus reconnue. Ceci constitue une indication supplémen¬taire dans l'analyse du sens de ce fantasme de masturbation, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un fantasme dans lequel il imite une autre personne, un fantasme de pouvoir immense et omnipotent.
La question que ceci soulève est celle du pourquoi un fantasme de toute puissance ? La réponse en est donnée dans le rêve. Il fait le tour du monde. Je mettrai en relation cette idée avec le souvenir effectif qui lui revint à l'esprit alors qu'il décrivait le chape¬ron du rêve qui était si étrange, car cela mit en lumière le fait qu'il ne décrivait pas seu¬lement là une projection, un repli du chaperon, mais que ce chaperon se projetait également en avant, comme la lèvre d'une caverne. C'est ainsi que nous obtenons direc¬tement le chaperon et les lèvres de la vulve comparés à l'énorme caverne de la colline où il allait avec sa mère. Dès lors, le fantasme de masturbation est-il bien associé à l'omnipotence, puisqu'il rêve d'embrasser la terre-mère, d'être à la hauteur de l'immense caverne qui se trouve sous les lèvres proéminentes. Voici le second point d'importance.
Je voudrais maintenant attirer votre attention sur les associations concernant les lèvres buccales et les lèvres génitales. La femme qui a été l'un des stimuli du rêve avait des lèvres pulpeuses, rouges et passionnées. Dans le rêve il a vu l'image vivante des lèvres génitales et du chaperon. La caverne avait une lèvre protubérante. Il pense à des choses longitudinales telles les lèvres génitales, puis à des choses transversales - c'est ici que je suggérerais la bouche, comparativement à la vulve.
De plus, il pense à la première voiture dans laquelle il soit monté, à la capote ainsi qu'à sa doublure rouge écarlate. Il pense alors immédiatement à la vitesse de cette voi¬ture et dit "sa pointe de vitesse", et remarque qu'il parle d'une voiture tout comme s'il s'agissait d'un être humain.
partir de l'image du rêve concernant la vulve et le chaperon, ainsi que la profusion des autres associations qui évoquent l'image des lèvres et du chaperon à "l'intérieur rouge" et proéminent, je conclus que le souvenir de la caverne réellement visitée avec la mère fait ici office de souvenir-écran. J'en conclus que se trouve projeté sur l'auto¬mobile avec sa capote à doublure rouge écarlate, ce même souvenir oublié, et que la pointe de vitesse a la même signification que la proéminence des organes génitaux dans le rêve - il s'agit de la pointe du chaperon. J'en déduis qu'il s'agit du souvenir refoulé d'avoir réellement vu les organes génitaux d'une personne beaucoup plus âgée que lui; de les avoir vus alors qu'il n'était qu'un tout petit garçon, et j'en infère ici à la fois à la voiture, à la caverne et au fait de faire le tour du monde, en conjonction avec la toute-puissance requise. La pointe, le chaperon, je l'interprète comme le clitoris. La sueur du patient a huit ans de plus que lui. Considérant les références faites à la voix de son amie, c'est-à-dire au ton, à l'accent, au son d'une voix d'homme, et considérant encore que la référence qu'il fait à cette amie vient en association à l'imitation d'un homme, j'ai conclu que, lorsqu'il était tout petit au moins, il avait vu ses parties génitales, remarqué le cli¬toris et l'avait entendue uriner. Mais, m'appuyant sur l'ensemble du travail analytique que nous avons accompli jusqu'à présent, je suppose qu'il s'est trouvé une situation, - 519 -

alors qu'il n'était encore que bébé, où il a eu une occasion précise de voir les parties génitales de sa mère. J'entends par là le type de situation qui peut se produire alors que l'on couche un bébé par terre sur une couverture. C'est la seule explication qui se pré¬sente à moi à l'heure actuelle, pour expliquer l'importance toute particulière de certains éclairages qui ont la faveur de ce patient quand il fait de la photo, il s'agit nommément d'un éclairage par le bas. Un indice supplémentaire consiste dans le fait que la femme du rêve soit brune. Sa préférence actuelle au sein de la gente féminine va aux blondes et aux femmes aux cheveux dorés. En d'autres occasions, il m'a dit que sa mère était brune et qu'il avait toujours associé la passion aux brunes.
L'autre élément de grande importance est la preuve apportée à propos de la mastur¬bation infantile. Nous avons le souvenir du rêve où on lui dit de se reboutonner et le fait que ce rêve lui soit revenu en association avec le souvenir d'être épinglé dans un lit. Il dit que c'était pour lui éviter de tomber du lit. J'établis une corrélation entre ce sou¬venir et le matériel d'autres séances au cours desquelles il m'a dit avoir été épinglé au lit car il était "terriblement agité" et de plus, il m'a dit qu'à certaines occasions, il s'était dit ne pouvoir imaginer situation plus révoltante pour un enfant que celle où il se trouvait entravé dans ses mouvements, limité d'une manière ou d'une autre; mais il ne savait pas pourquoi il avait une telle conviction à ce sujet, tout comme il ne pouvait se rappeler avoir jamais été privé de liberté. À partir de ces références aux "courroies" et au fait d'être "épinglé dans le lit", nous pouvons conclure à juste titre qu'il a été contraint dans ses mouvements dans la toute petite enfance, et ce en raison de son activité masturba¬toire, et que cette masturbation précoce était sous-tendue par un contenu fantasmatique de même nature que le rêve ci-dessus rapporté.
Nous pouvons maintenant passer à d'autres détails. Nous avons deux références à une compulsion. La première est en relation avec la "petite" toux qui, malgré ses efforts, n'a pu être contrôlée - fait extrêmement désagréable à ses yeux. L'autre se réfère à l'enfance, moment où il avait la compulsion de découper des lanières, de découper les sandales de sa sueur. Il a admis avec beaucoup de résistances que ces découpages étaient compulsifs. En référence à cette compulsion agressive, il faut noter l'enchaînement associatif au cours duquel elle apparaît: nommément les courroies, les courroies de la voiture d'enfant, le refus de penser qu'il y avait une voiture d'enfant, puis l'idée qu'il devait y avoir eu une voiture d'enfant; ensuite le fait qu'il y avait eu d'autres enfants avant lui et là, finalement, le souvenir qu'il avait oublié d'envoyer les billets aux deux nouveaux membres du club. Cet enchaînement nous autorise à interpréter que la diffi¬culté à se rappeler qu'il avait certainement eu une voiture d'enfant et la remarque qu' "il y avait d'autres enfants" était liées à son refus de voir sa mère avoir d'autres enfants après lui; et si nous allons plus loin nous pouvons avancer que son agressivité précoce, qui se manifestait dans le "découpage", consistait bien en une agressivité à l'égard de rivaux possibles et haïs. La manifestation actuelle en est cette négligence à propos des billets qu'il devait envoyer afin d'admettre de nouveaux membres. Le fantasme infan¬tile consistait à les découper en morceaux ou à les éliminer.
Nous pouvons encore tirer d'autres conclusions. Immédiatement après avoir men¬tionné cet oubli concernant les billets d'admission, il dit: "Nous avons laissé non faites -520-

(left undone*) ces choses que nous aurions du accomplir", et cela lui rappela que très récemment une chose des plus inhabituelles lui était arrivée: il avait découvert que les boutons de sa braguette n'étaient pas fermés. Le vœu inconscient d'exhiber son pénis est implicite dans cet "oubli", mais pris dans le cours des associations faisant référence premièrement à l'agressivité par le découpage, puis le manquement dans l'envoi des billets, le pénis se trouve inconsciemment associé aux fantasmes d'agression. C'est en m'appuyant sur le matériel de séances antérieures que j'établis un lien entre les fan¬tasmes agressifs et le pénis, autrement dit non seulement la masturbation, mais égale¬ment les pollutions nocturnes diverses, dès lors que cette agitation, à laquelle il a été fait référence et qui a entraîné la nécessité de l'épingler dans son lit, avait déjà été mention¬née antérieurement à propos de ses pollutions nocturnes. Vous noterez que cette réfé¬rence aux boutons de braguette défaits lui rappela un rêve où une image paternelle l'exhortait à fermer ses boutons.
Ceci m'amène à une autre conclusion. À propos de la toux, sa première pensée fut de prévenir un couple d'amoureux de son arrivée. Il se souvint avoir ainsi prévenu son frère et sa petite amie alors qu'ils étaient seuls ensemble. Nous savons ce que ce signal va provoquer: avant que le jeune frère ne pénètre dans la pièce, les amants auront mis quelque distance entre eux. Par cette toux il les aura séparés. Pour utiliser ses propres mots: "Ainsi ne seront-ils pas embarrassés par mon intrusion". À l'heure actuelle, mes hypothèses concernant son extrême sollicitude à l'égard de l'embarras qu'il pouvait causer, se trouve confirmées. Il y a quelques temps il fut nommé à une haute fonction et, lors de cet événement, le Roi et la Reine devaient être présents. Il pris sa voiture pour venir en ville. Il fut pris d'une angoisse à ce sujet et pendant un certain temps, le fan¬tasme particulier qui en était la cause demeura obscur. Il se révéla être le suivant "Supposez, ne sachant pas exactement où il allait pouvoir stationner, supposez qu'à ce moment précis arrivent le Roi et la Reine et qu'il leur bloque la route avec sa voiture qu'il ne pourrait plus déplacer, il empêcherait ainsi la progression du couple royal - une situation des plus embarrassantes."
Ainsi avons-nous dans la toux discrète qu'il a avant d'entrer dans la pièce, la pâle repré¬sentation d'une situation infantile lors de laquelle il empêcha la progression du couple royal, non par discrétion, ni par son immobilité, mais par un mouvement intestinal sou¬dain, ou par ses pleurs, dont on peut conclure qu'ils furent très efficaces quant au but visé.
En ce qui concerne un détail spécifique du rêve, nommément la protubérance dont il pense que la femme fait usage afin de se saisir de son pénis, nous sommes en mesure de pousser plus loin notre interprétation et, précisément, à la lumière des fantasmes agressifs qui ont été démontrés plus haut: les organes génitaux féminins se montreront agressifs à son égard. Notez les divers lieux de danger: 1) la protubérance qui est l'équi¬valent d'un pénis, 2) le vagin. Il n'introduira pas son pénis dans le vagin, il y mettra le doigt. De surcroît, la bouche et le vagin ont été rendus équivalents par l'association des "lèvres surplombantes", ainsi que dans la référence aux ouvertures longitudinales et transversales; dès lors avons-nous ici le fantasme du vagin se présentant comme une bouche dentée.

* .Left ayant été rajouté ici par Ella Sharpe. (N. d. T) - 521 -

Interpréter au-delà de ce que nous l'avons fait consisterait à imaginer. les interpréta¬tions que j'ai livrées ici sont directement issues du matériel de la séance, qu'il s'agisse des associations directes, de la prise en compte de l'ordonnancement des pensées, ou encore de la mise en rapport des associations de cette séance avec celles données lors d'autres séances.
C'est là ce qu'il faut tâcher de faire afin d'extraire toute la signification de tout ce qui est dit.
Je n'ai pas livré toutes mes interprétations au patient comme je l'ai fait ici. J'ai dû choisir celles qui étaient les plus susceptibles de ramener le matériel refoulé à la conscience. Dans cette sélection j'ai été guidée par les besoins du patient, c'est-à-dire sa peur de tout mouvement corporel agressif. La première chose que j'ai choisie fut la toux, je l'ai fait dans la mesure où c'était une manifestation directe, transférentielle, et de nature compulsive qui est apparue dans le cadre de la séance, et qui pouvait de quelque façon que ce soit permettre d'établir un lien avec les actes agressifs compulsifs refoulés qui avaient pris place dans l'enfance.
J'ai fait référence au fait qu'il avait utilisé à deux reprises le mot "petite" en décrivant sa toux et lui ai dit qu'en usant de ce terme il tentait de sous-estimer un fantasme qui était lié à la toux. J'ai fait alors directement référence au rêve et pointé combien celui-ci dans son ensemble indiquait un pouvoir immense, l'omnipotence.
Ensuite j'ai dirigé son attention sur le dessein de cette toux en référence directe avec le fait de séparer des amants, et je lui ai dit qu'un fantasme de ce type devait m'être inconsciemment associé. Il m'avait dit qu'il n'allait pas m'ennuyer par un long récit. J'ai ensuite fait référence à l'incident du "Roi et de la Reine" et supposé que le fantasme d'omnipotence prenait racine dans la prime enfance, alors qu'il avait eu l'occasion d'interrompre ou d'arrêter ses parents.
Après quoi j'ai mis en corrélation les associations autour de l'agression et j'en ai déduit qu'il avait souhaité prévenir toute autre naissance; dans la mesure où il n'y a pas eu d'autres enfants après lui, son fantasme agressif d'omnipotence en a été renforcé, augmentant ainsi d'autant ses craintes à l'endroit d'une mère revancharde. J'ai ensuite énoncé ma conviction concernant la vision qu'il avait effectivement dû avoir des par¬ties génitales de sa mère, et la projection qu'il avait faite sur elles des fantasmes de ven¬geance qui devaient être corrélés aux fantasmes d'agression associés à son propre pénis considéré comme quelque chose de mordant et d'ennuyeux, ainsi qu'à la puissance de ses émissions d'urine. Tout cela, dis-je, confirmait la signification masturbatoire que le rêve représentait.
Je vais maintenant indiquer très brièvement les traits saillants des deux séances qui suivirent.
Le lendemain le patient mentionna qu'il n'avait pas toussé en montant, mais qu'il avait ressenti une petite douleur coliqueuse. Ceci l'amena à penser aux crises de diar¬rhée dont il souffrait dans l'enfance, ainsi qu'au fait que des flatulences sont très sou¬vent associées aux coliques.
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"Je me demande, dit-il, si la toux signifiait en fait des vents et la diarrhée ? Je répon¬dis: "À présent vous en avez trouvé le sens pour vous-même." Au cours de cette séance, il fut préoccupé par un problème concernant le tennis: ses difficultés à porter son coup de façon à acculer son adversaire dans un coin du terrain (to corner).
Le jour suivant, il m'informa qu'il avait eu des douleurs coliqueuses en quittant la maison la veille. Il poursuivit en me disant qu'il n'avait pu utiliser sa voiture car cer¬taines réparations n'étaient pas terminées. Le garagiste était tellement bien, tellement gentil; il lui était impossible de lui en vouloir. Cela étant, il aurait aimé avoir sa voiture. Non pas que la voiture soit une nécessité absolue pour lui en ce moment; pas du tout, mais il la voulait, il l'aimait!
J'ai saisi cette occasion pour établir une comparaison entre le garagiste "gentil" et "bien", à propos duquel il ne pouvait se fâcher, et son père. "Cela, dit le patient, expri¬mait exactement ses sentiments concernant son père tel que dans son souvenir". Ensuite, pour une fois, j'eus l'occasion d'aborder les vœux libidinaux: "non pas que la voiture fût une nécessité absolue, mais il la voulait". J'ai dû attendre très longtemps l'opportunité d'une telle interprétation. Ici, un désir libidinal était enfin exprimé. Le jour suivant le patient eut à me faire une confidence: pour la première fois depuis l'enfance, il avait mouillé son lit pendant son sommeil.
Ainsi, au cours de ces trois séances d'analyse les manifestations corporelles furent, dans l'ordre: la toux, les douleurs coliqueuses et l'énurésie. Avec cette dernière nous avions établi le premier contact effectif avec la situation infantile de rivalité avec le père.
Au cours de cette séance, j'ai pu lui parler de manière convaincante du transfert paternel en tant qu'il était évincé dans l'analyse, ainsi que des fantasmes de rivalité agressive à son endroit, qui s'exprimaient dans l'enfance par des voies corporelles.
J'ai manqué l'occasion de lui demander davantage de détails, une omission évidente, quoique je n'interromps jamais ce patient plus que nécessaire au bon déroulement de la séance. Je fais référence ici à l'élément du rêve "Tchécoslovaquie".
Finalement vous allez comprendre la raison qui m'amène à en dire si peu, à n'inter¬poser que très peu de questions, exprimées presque par monosyllabes. La raison en est donnée dans le rêve et par cette remarque "La femme prit l'initiative. Si la femme prend l'initiative, je suis alors grandement aidé", ce qui signifie que son problème d'agressi¬vité infantile est alors encore ignoré. Pour aider ce patient, je dois, autant que faire ce peut dans des occasions de ce genre, le laisser prendre l'initiative.
Deux rêves suivirent celui-ci qui présentèrent de manière patente les figures pater¬nelles. Un jour de la semaine qui suivit cette séance, sur le cours de tennis, un adver¬saire qui venait de le battre commença à le taquiner à propos de la médiocrité de son jeu. Mon patient saisit son adversaire au collet et, le maintenant dans cette étrange pos¬ture tout en en jouant, il le prévint de ne jamais plus le harceler de la sorte. Pour la pre¬mière fois depuis l'adolescence il a réussi à toucher un homme, ne serait-ce que sur un mode ludique, ce dont il était jusqu'alors incapable - et encore moins pour faire la démonstration de sa force physique.

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CHAPTER V ANALYSIS OF A SINGLE DREAM
1. Phase of analysis at time of dream. 2. Characteristic behaviour in analysis. 3. Analytical material given during one hour and the analyst's comments. 4. Survey of this material, inferences and interpretation given to the patient. 5. Two subsequent sessions revealing the progress of the analysis.
This chapter will be devoted to the consideration of all that was said by a patient during an hour in which a dream was related. I shall give a brief summary of the significant psychical events of the two analyses that followed this parhcular hour and the phase of analysis that developed from it, because only so can one Bauge whether one s interpretations are helping to bring the repressed and suppressed emotional attitudes, phantasies or affective memories to conscious understanding.
The dream I have selected is not one that yielded up its significance as easily as did the example I gave of the woman who was in stress concerning micturition. Out of many possible interpretations I had to decid I which I would select in order to focus attention upon them.
I am going to give one special aspect of this patient's problems very shortly in order to make the hour I speak of intelligible from the point of view of the stage the analysis had reached. In a case as complex as this one is I should confuse the issue by attempting to give you any account of it as a whole.
This is the phase at the moment of paramount importance. The patient's father died when he was three years of age. He was the youngest child. He has the dimmest of memories about his father, really only one of which he can fully say "I remember this." His father was much revered and beloved and the patient bas only heard good and admirable things reported of him. So great had been the repression of unconscious problems associated with his father and his father's death that for nearly three years in analysis his references to his father were almost invariably to the fact that his father was dead. The emphasis has always been on "my father died," "is dead." It was a startling moment when one day lie thought that his father had also lived, and still more startling when lie thought that he must have heard his father speak. After that very slowly came the possibility of understanding the vicissitudes of the first three years of his life and the psychological changes that ensued on his father's death. Just as the psychical ties to his father have been bound by repression in the unconscious so the transference of those on to myself have remained unconscious. As his father has been "dead," so as far as the father transference has been concerned I have been "dead" too. He has no thoughts about me. He feels nothing about me. He cannot believe in the theory of transference. Only when he finishes at the end of a terni, only when the week-ends come round, does he have a - 524 -

dim stirring of anxiety of some kind and only for the last month or so lias lie 'been able to entertain, even intellectually, the idea that this anxiety bas anything to do with me or the analysis. He has persistently attributed it to some real cause lie can always find to account for it.
I think the analysis might be compared to a long-drawn-out game of chess and that it will continue to be so until I cease to be the unconscious avenging father who is bent on cornering him, checkmating him, after which there is no alternative to death. The way out of this dilemma (for no one will surpass him in the technique of manoeuvre since phantastically his life depends on it) is to bring slowly to light his unconscious wish of the first years to get rid of his father, for only this wish alive again in the transference will ever moderate his omnipotent belief that lie killed his father in reality. It bas to be tested again in the tranference and against this all his ego-preservative instincts are enlisted. It is a bodily preservation for which lie is phantastically struggling, not at the present even to save his penis; his penis and his body are one thing.
It is difficult in a most complicated set of interwoven problems to select one aspect of even one problem as a separate thing. Think of this problem of bodily preservation as it worked out in the patient's adult life. When the time came for him to practise at the bar lie developed severe phobias. Put briefly this meant not that he dare not work successfully but that lie must stop working in reality because lie would be only too successfill. His father's dying words, repeated to the little son, were : "Robert must take my place," and for Robert this meant that to grow up was also to die. It also meant a re-enforcement of the unconscious phantasy of a devouring mother-imago whose love and care only ended in his father's death.
The task of analysis is to reduce the fear of the aggressive wishes experienced in his first three years. The terror of the aggressive wish and its phantastic consequences will be modified only by bringing this wish to consciousness, and only so will the libidinal wishes not continue to mean death. Moreover, since it is his body-ego that bas to be preserved it will only be through or by phantastes of the body and the bodily functions that psychical development will be possible. I mean by this that the problems concern the body-ego. The psychicalego can only be thin when its activities are engaged extensively to defend the body itself from phantastic extinction. Even his intellectual development is used at present mainly for defensive purposes. The acquirement of knowledge is driven by one main need. The problem of this patient is a bodily one and my task if I can accomplish it is to translate his long reasoned discourses into a bodily language. The problem concerning his actual body is that of repression of bodily feeling. He. dreads "feeling". All his organized efforts have produced a marvellous control of muscle and movement, a control so established as to appear natural and inevitable, and his speech in the saine way exhibits by its finish and diction the saine discipline. The vital life is lost, the perfection is a dead perfection, even as his father's. One thing I never lose sight of in this analysis is, therefore, the chance of analysing abstractions into ternis of bodily happenings. The second thing is that I do not concentrate on the major problem of his adult life, - 525 -

namely why cannot he work ? when will he work ? but on all these things that he can actually do, such as play tennis and golf, draw, paint and garden. For if his inhibitions and difficulties about these are resolved when the phantasies they reveal can be explored then they will lead on to an ability to work professionally. He calls these pursuits "only play". When they are really "only play" work will no longer be dangerous, for happy work is based on happy play.
On the day when the patient related to me the dream I have selected for this chapter I did not hear him coming upstairs. I never do. There is a carpet on the stairs, but that is not the reason. One patient comes up two stairs at a tirne and I hear just the extra thud; another hurries and I detect the hustle; another is sure to knock a suitcase or umbrella or fist on the banisters. One patient two out of three times blows his pose like a trumpet. One brings in bat, umbrella and suit-case. They have to be disposed of somewhere. One patient bangs them down on the first piece of furniture available. One carefully selects a place and puts his things down. One patient flings himself on the couch. One walks round to the farther side of the couch before lying down. One patient hesitates and looks round at the room before trusting himself on the couch at all. One lies still on the couch and then moves about when tired of one position. Another will roll about from the first moment and become comfortable and still as the hour proceeds.
But I never hear this patient on the stairs. He never brings his hat or coat or umbrella with him. He never varies. He always gets on the couch one way. He always gives a conventional greeting with the saine smile, a pleasant smile, not forced or manifestly covering hostile impulses. There is never anything as revealing as that would be. There is no sign of hurry, nothing haphazard, no clothes awry; no marks of a quick toilet; no hair out of place. The maid at home may have been late, his breakfast delayed, but these facts if I am lucky I may hear before the hour is over, and often I may hear them only the next day. He lies down and makes himself easy. He puts one hand over the other across his chest. He lies like that until the hour is over. Lately to my relief he has been able to scratch his nose or his ear when he has felt an irritation and a few weeks ago he even felt a sensation in the genitals. He talks the whole hour, clearly, fluently, in good diction, without hesitation and with many pauses. He speaks in a distinct and even voice for it expresses thinking and never feeling.
I have said I never hear him on the stairs, but for a few days prior to this hour just before he came into the room I had been aware of the smallest and discreetest of coughs. You will judge of the dearth of unconscious manifestations in bodily ways when I say my ear caught that tiny discreet cough with great joy. I made no reference to it hoping it might get louder. To draw this patient's attention to a manifestation of the unconscious is to stop it. His great aim is not to betray himself and to control anything that gives him away. Added to that is the fact that he becomms aware very quickly of any unconscious manifestation and so thwarts any spontaneity.
So on this day after the initial good-morning he lay down and said to my disappointment, in his customary even and deliberate voice : « I have been -526-

considering that little cough that I give just before 1 enter the room. The last few days I have coughed I have become aware of it, I don't know whether you have. To-day when the maid called me to come upstairs I made up my mind I would not cough. To my annoyance, however, I realized I had coughed just as I had finished. It is most annoying to do a thing like that, most annoying that something goes on in you or by you that you cannot control, or do not control. One would think some purpose is served by it, but what possible purpose can be served by a little cough of that description it is hard to think. »
(Analyst.) What purpose could be served ?
(Patient.) Well, it is the kind of thing that one would do if one were going into a room where two lovers were together. If one were approaching such a place one might cough a little discreetly and so let them know they were going to be disturbed. 1 have donc that myself when, for example, I was a lad of fifteen and my brother was with his girl in the drawing-room I would cough before I avent in so that if they were embracing they could stop before I got in. They would not then feel as embarrassed as if 1 had caught them doing it.
(Analyst.) And why cough before coming in here ?
(Patient.) That is absurd, because naturally 1 should not be asked to come up if someone were here, and I do not think of you in that way at all. There is no need for a cough at all that 1 can sec. It has, however, reminded me of a phantasy I had of being in a room where I ought not to be, and thinking someone might think 1 was there, and then I thought to prevent anyone from coming in and finding me there I would bark like a dog. That would disguise my presence. The "someone" would then say, "Oh, it's only a dog in there."
(Analyst.) A dog ?
(Patient.) That reminds me of a dog rubbing himself against my leg, really masturbating himself. l'in ashamed to tell you because I did not stop him. I let him go on and someone might have come in. (The patient then coughed.)
I do not know why I should now think of my dream last night. It was a tremendous dream. It avent on for ages and ages. It would take me the rest of the hour to relate it all. But don't worry; I shall not bore you with it all for the simple reason that I cannot recall it. But it was an exciting dream, full of incident, full of interest. I woke hot and perspiring. It must have been the longest dream I ever had.1 dreamt I was taking a 1.ourney with my wife around the world, and we arrived in Czechoslovakia where all kinds of things were happening. I met a woman on a road, a road that now reminds me of the road I described to you in the two other dreams lately in which I was having sexual play with a woman in front o f another woman. So it happened in this dream. This time my wife was there while the sexual event occurred. The woman I met was very passionate looking and I am reminded of a woman I saw in a restaurant yesterday. She was dark and had very full lips, very red and passionate looking, and it was obvious that had I given her any encouragement she would have responded. She must have stimulated the dream, I expect. In the dream the woman wanted intercourse with me end she took the initiative which as -527-

you know is a course which helps me a great deal. If the woman will do this I am greatly helped. In the dream the woman actually lay on top of me; that bas only just come to my mind. She was evidently intending to put my penis in her body. I could tell that by the manœuvres she was making. 1 disagreed with this, but she was so disappointed I thought that I would masturbate her. It sounds quite wrong to use that verb transitively. One can say "I masturbated" and that is correct, but it is all wrong to use the word transitively.
(Analyst.) To use the verb transitively is "all wrong ?"
(Patient.) I see what you mean. It is true 1 have only masturbated myself. (Analyst.) Only ?
(Patient.) I only remember masturbating another boy once and I forget all the details and 1 feel shy about mentioning it. That is the only time I can remember. The dream is in my mind vividly. There was no orgasm. I remember lier vagina gripped my finger. I see the front of her genitals, the end of the vulva. Something large and projecting hung downwards like a fold on a hood. Hoodlike it was and it was this that the woman made use of in manceuvring to get my penis. The vagina seemed to close round my finger. The hood seemed strange.
(Analyst.) What else do you think of-let the look of it be in your mind.
(Patient.) I think of a cave. There is a cave on the hillside where I lived as a child. I often went there with my mother. It is visible from the road along which one walks. Its most remarkable feature is that it has an overhanging top to it which looks very much like a huge lip. I used to think it was like a monster lip when I was a child. I suddenly think labia means lips. There is some joke about the labia running crosswise and not longitudinally, but I don't remember how the joke was arranged, some comparison between Chinese writing and our own, starting from different sides, or from bottom to top. Of course the labia are side by side, and the vagina walls are back and front, that is, one longitudinal and the other crosswise. l'in still thinking of the hood.
(Analyst) Yes, how now ?
(Patient.) A funny man at one of the earliest golf courses I remember. He said lie could get me a golf bag cheaply and the material would be "motor hood cloth." It was the accent I remember. I shall never forget it. (Imitates it.) Imitating him like that reminds me of a friend who broadcasts impersonations which are very clever, but it sounds "swank" to tell you, as swanky as telling you what a marvellous wireless set I have. It picks up all stations with no difficulty.
My friend has a splendid memory. She remembers her childhood too, but mine is so bad below eleven years. I do remember, however, one of the earliest songs we heard at the theatre and she imitated the man afterwards. It was "Where did you get that bat, where did you get that tile ?" My mind bas gone to the hood again and I am remembering the first car I was ever in, but of course they were called motors then when they were new. I remember the hood of it, that's "motor hood" again you see. Well! the hood of this motor was one of its most obvious features. It was strapped
back when not in use. The inside of it was lined with scarlet. The peak of speed for - 528 -

that car was about sixty, as much as is good for the life of a car. Strange ho one speaks of the life of a car as if it were human. I remember 1 was sick in that car, and that reminds me of the time I had to urinate into a paper bag when I was in a railway train as a child. Still I think of the hood.
(Analyst.) You said straps held it back ?
(Patient.) Yes, of course, that makes me think of how I used to collect leather straps, of how I used to cut up leather straps. I thought I wanted the strips to make something usefill but I expect something quite unnecessary. I dislike thinking it was a compulsion; that's why the cough annoys me. I suppose I cut up my sister's sandals in the saine way. I have only the dimmest memory of doing it. I don't know why nor what I wanted the leather for when I had donc it.
But 1 suddenly thought of straps that one secs a child fastened by in a "pram" and immediately I wanted to say there was no "pram" in our family, and I then thought how silly you are, you must have had a "pram." I can't recall it any more than I can remember seeing my father in his invalid chair being wheeled about, though I have a vague memory of seeing the chair.
I've suddenly remembered I meant to send off letters admitting two members to the Club. 1 boasted of being a better secretary than the last and yet here I am forgetting to give people permission to enter the Club. "Ah well, we have undone those things we ought to have donc and there is no good thing in us."
(Analyst.) Undone ?
(Patient.) Well, I was going to say that that phrase made me think of "fly buttons," which I never leave undone, never forget, but to my astonishment last week my wife noticed I had. It was at dinner and I surreptitiously did them up under the table. And I recall now a dream in which you remember a man was telling me to fasten up my coat buttons. This reminds me of straps again and of how as a child I had to be pinned in bed at night lest I should fall out. I expect I was strapped in the pram too.
I will now review the recurring themes of the latent thoughts in the order as they appeared.
1. The cough.
2. Ideas concerning the purpose of a cough. (a) Brings thoughts of lovers being together. (b) Rejection of sexual phantasy concerning analyst. (c) Phantasy of being where lie ought not to
bc, and barking like a dog to put people off the scent. (d) Dog again brought memory of masturbating a dog.
At this juncture lie coughed (compare with bark) and suddenly lie remembered the dream.
3. The next theme was the dream. In the recital of this was the vivid picture of the actual woman lie saw with (a) full lips, (b) The dream woman's vulva with a projection like a hood which she was using in some manoeuvre to get his penis. This - 529 -

occurred on a road associated in his mind with two dreams in which be was having sexual play with a woman in the presence of another.
During the recital while telling about the sexual play in the dream be objected to using the verb "masturbate" transitively; "it seemed all wrong."
4. The next theme was that of the hood; leading him to remember the cave and the overhanging top of the cave which was like a lip.
5. Then he passed from labia and lips to ideas of things running cross-wise and longitudinal and a joke be could not remember. He thought again of "hood."
6. The next theme came via hood to motor-hood cloth remembered because of a man's accent. He imitated this accent himself.
7. This brought him to his friend's clever impersonations and a particular one of impersonating a man. He deprecated his "swank" about his friend as he did about his marvellous wireless set. Her memory and his bad one (now remembers) .
8. He went back to « hood « again and remembered the first car he was ever in. It had a hood lined with scarlet which was strapped up. He was sick in the car and then lie remembered urinating as a child in the train.
9. The "hood" with straps recalled a period in his childhood when he compulsively cut up leather straps and on one occasion his sister's sandals.
10. Straps made him think of children strapped in prams. He inferred he must have had a pram. There had been two children older than himself.
11. He remembered he had not sent tickets admitting new members te, the Club. He had left undone those things he should have donc.
12. Leaving fly buttons undone.
13. The dream in which he was told "to button up."
14. He returned then to straps and remembered being told that he used to bc pinned in bed lest he fell out, and supposes lie was strapped in the pram too.
The first thing of importance is to find the cardinal clue to the significance of the dream. We can do that by noting just the moment when it came te, the patient's mind. He had been speaking of the incident of a dog masturbatiog on his leg. The moment before he had been speaking of imitating a dog himself, that is, lie identified himself with dog. Then he gave a cough. Then bc remembered the dream, a long and exciting dream from which he awoke hot and perspiring. The deduction concerning the significance of the whole dream is that it is a masturbation phantasy. That is of first importance. The next thing to notice in connection with this masturbation phantasy is the theme of potency. He is travelling round the world. It is the longest dream he bas ever had. It would take a whole hour to relate. Correlate with that his deprecation of "swank" regarding his friend's impersonations which are broadcast to the world, and his own wireless set which picks up every station. Note his own imitation of the man whose accent attracted him, a strong colloquial accent, and incidentally he said with regard to this man "he had once been a butcher." Impersonation here, whether via friend or himself, has the significance of imitating
a stronger or better-known person. This is again a further clue to the meaning of the - 530 -

masturbation phantasy, that is, a phantasy in which he is impersonating another person, one of immense power and potency.
The next question that arises from that is why this phantasy of extreme power? The answer is given in the dream. He is going round the world. I would put as commensurate with this idea the actual memory that came to him when he was describing the hood in the dream which was so strange, for it brought out not only the fact that he was describing a projection, a fold of a hood, but that the hood was also overhanging like a lip of a cave. So that we get directly the hood and lips of the vulva compared with the great cave on the hillside to which he avent with his mother. Hence the masturbation phantasy is one associated with immense potency because he is dreaming of compassing mother earth, of being adequate to the huge cave beneath the protruding lips. That is the second thing of importance.
Next I would draw your attention to the associations concerning lips and labia. The woman who was a stimulus for the dream had full red passionate lips. In the dream he had a vivid picture of the labia and the hood. The cave had an overhanging lip. He thinks of things longitudinal like labia and then of cross-avise things-where I would now suggest the mouth as compared with the vulva.
He thinks, moreover, of the first motor he was in and of its hood and of the scarlet lining in that motor. He then thinks immediately of the speed of the car, and says "the peak of its speed" was so many miles an hour, and then speaks of "the life of the car" and notices that he talks of a car as if it were human.
From the fact of the dream picture of the vulva and the hood, with the wealth of other associations that give the picture of "red inside" and projecting lips and hood I should deduce that the memory of the actual cave which he visited with his mother also acts as a cover memory. I would deduce that there is projected on to the motor with its scarlet lined hood this saine forgotten memory and that the peak of speed has the saine significance as the projection in the genitals in the dream-it is the peak of the hood. I infer there is an actual repressed memory of seeing the genitals of someone much older than himself; of seeing them when he was very tiny and I infer this from both the car and the cave and going round the world in conjunction with the immense potency required. The peak, the hood, I interpret as the clitoris. The patient's sister is eight years older than himself. Considering the references made to his woman friend's voice, that is to sound, accent, sound of a man's voice, and considering that the reference to her is in connection with male impersonation, I deduce that at least when very tiny he saw her genitals, noticed the clitoris, and heard her urinate. But considering all the work in analysis we have done so far I believe in addition there was some babyhood situation in which he had a quite definite opportunity of seeing his mother's genitals. I mean by this, some situation such as might occur by a child being laid on the floor on a blanket. It is the only explanation I have up to the present of understanding the special importance of certain lightings that this patient favours in making pictures, namely lighted from below. One more clue I have to the woman in the dream is that she is dark. His actual selection among woman has been the blonde and golden-hair type. He has on previous occasions told - 531 -

me that his mother was dark-haired and that he has always correlated passion in woman with dark hair.
The next thing of importance is the evidence afforded of childhood masturbation. We have the recall of the dream in which lie is told to button up and the fact that this dream is remembered in conjunction with the memory of being pinned in bed. This he says was to prevent his falling out of bed. In connection with this I correlate material from other analyses in which he has told me that he was pinned in bed because lie was "so restless" and also that on occasions he has remarked that he can think of nothing so infuriating to a child as to be hampered in movement, restricted in any way, but lie did not know why he felt so sure about this as he never remembered any time when he was not allowed freedom. From these references to "straps" and "being pinned in bed," one is justified in deducing some restriction of his movements in early childhood connected with masturbation, and that this early masturbation was in its phantasy content of the saine nature as the present-day dream.
We can now proceed with further details. We have two references to compulsion. The first is in connection with the "little" cough which in spite of effort he Les involuntarily-a fact which is extremely distasteful to him. The other is the reference to the early boyhood compulsion of cutting straps, the cutting up of his sister's sandals. Very reluctantly he has admitted that this cutting was compulsively done. The point to notice in the reference to this compulsive aggressiveness is the sequence in which it occurs, namely straps, straps of a pram, refusal to think there was a pram, then the thought that there must have been a pram, then that there had been other children before him, and finally at that point he remembered that he had forgotten to send tickets to two new members of the Club. This sequence gives us the right to interpret that his difficulty in remembering that there was a pram which he must have had and as he says "there were other children" was due to his not wanting his mother to have other children after himself, and further that his early aggression exhibited in "cutting" was definitely aggression towards the possible and hated rivals. The present-day manifestation of this is to neglect to send tickets to admit new members. The childhood phantasy was to cut them up or cut them out.
We can make still further inferences. Immediately lie mentioned the fact that he had forgotten to send these tickets of admission he said: "We have left undone those things we ought to have done" and he was reminded of the fact that quite recently a most unusual thing happened: he found his fly buttons were unfastened. The unconscious wish to exhibit his penis is implicit in this "forgetting," but taken in its setting in the sequence of references first to aggressiveness by the cutting, then to not sending tickets, the penis is unconsciously associated with phantasies of agression. I am justified here by virtue of past analyses in linking up aggressive phantasies connected with the penis, not only with masturbation, but with bed-wetting, since the restlessness referred to which caused his being pinned in bed has also been spoken of in connection with bed-wetting on previous occasions. You will notice that by this reference to leaving his fly buttons undone he recalled a dream where a fatherfigure exhorted him to fasten up his buttons.
- 532 -

This leads me to a further inference. In speaking of the cough his first thought was of warning two lovers of his approach. He remembered warning in this way his brother and a girl friend when they were together. One knows what this warning will bring about before the younger brother gets into the room. The lovers will have put some distance between themselves. He will by his cough have separated them. To use his words: "Then they will not be embarrassed by my intrusion." Now again I am justified in my surmise concerning this extreme solicitude not to be embarrassing. Some time ago he attended a function at which the King and Queen were to be present. He came up to toron in his car. He developed anxiety about this and for some time it was not clear what specific phantasy was the reason of it. It turned out to be this: "Suppose, not knowing exactly where lie would park the car, suppose just at the moment the King and Queen were arriving lie blocked the way with his car and could not get it to move, and so hindered the progress of the royal pair-a most embarrassing situation."
So that in the discreet cough before he enters the room we have the pale attenuated representation of an infantile situation in which he hindered the progress of the royal pair, not by discretion, not by immobility, but by sudden movement of his bowels, or by crying, which one infers was effectual in its purpose.
With regard to one specific detail in the dream, namely the projection which he thinks the woman is manceuvring to get hold of his penis, one is justified in going as far in interpretation as this: namely that in light of the aggressive phantasies that have been evinced the woman's genitals will be aggressive towards him. Note the actual danger places: (1) the projection which is equivalent to a penis, (2) the vagina. He will not trust his penis in the vagina, he will put in a finger. Moreover, the mouth and vagina have been equated through the association of "over-hanging lips" and in the reference to the longitudinal and cross-wise openings; hence we have here the phantasy of the vagina being like the mouth with teeth.
To interpret more than this would be to guess. The actual interpretations I have given arise directly out of the material of the hour either by direct association, or by noticing the setting of the thoughts in sequences, or by connection of the associations in this hour with those given in another.
This is the attempt to get the full significance of everything said.
I did not interpret to the patient as I have done here. I had to select from the whole what was the most important thing te, help towards bringing the repressed material into consciousness. I was guided in selection by the patient's need, namely his fear of aggressive bodily movements. The thing I selected first was the cough. I selected it because it was the one direct transference manifestation of a compulsive nature made during the hour which could in any way make a link with the repressed compulsive aggressive acts of childhood.
I referred to the fact that lie had twice use the word "little" in describing his cough and said that by using this word lie was under-estimating a phantasy connected with the cough. I referred then specifically to the dream and pointed out how the dream as a whole indicated immense power, great potency.
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Then I directed his attention to the purpose of the cough in the direct reference to separating lovers and said some phantasy of that kind must now be unconsciously associated with myself. He had said that he would not bore me by a long recital. I then referred to the "King and Queen" incident and surmised that the omnipotent phantasy was rooted in early infancy where he had been able to stop or interrupt his parents.
After this I correlated the associations made to aggression and deduced that lie had wished to prevent any more children being born; because there had been no more children born after him his aggressive phantasy of omnipotence had been reinforced by this fact, and thus further enhanced his dread of his mother, as a revenging person. I then affirmed my conviction of his actual sight of his mother's genitals and the projection on to thern of revenge phantasies which were to be correlated with the phantasies of aggression associated with his own penis as a biting and boring thing, and with the power of his water. All this I said was the significance of the masturbation which the dream represented.
Now I will indicate very briefly what were the outstanding features of the two following hours of analysis.
The next day the patient said that he had not coughed coming up the stairs, but that lie had had a slight colicky pain. This led him to think of his attacks of diarrhoea in childhood and that with colic there is very often explosive flatus. "I wonder," lie said, "if the cough really meant wind and diarrhcea ?" I replied, "Now you have found its meaning for yourself." During this hour he was occupied by the problem of his difficulty in tennis in putting a shot just so that it should corner his opponent.
The following day he informed me that he had had a colicky pain on leaving the house the day before. Then he proceeded to tell me that he had been unable to use his car because certain repairs had not been finished. The garage man was so very good, so very kind; it was impossible to be angry with him. Still he would like to have his car. Not that the car was imperative for him at the moment; it was not a necessity, but lie wanted it, he liked it.
At this juncture I drew a comparison between the kind and good garage man with whom he could not get angry and his father. This the patient said exactly expressed his feelings about his father in memory. Then for once I was able to deal with the libidinal wishes, "not that the car was a necessity, but he wanted it." I have had to avait a long time for the chance to make this interpretation. Here at last libidinal desire was expressed. On the following day the patient had a confession to make. For the first time since lie was a tiny boy he had wet the bed during sleep.
Thus in these three analytic hours the bodily manifestations in order were the cough, colic pains, and actual bed-wetting. With this last we had made the first real contact with the rivalry situation with his father in infancy.
In this hour I was able to speak convincingly of the father transference as evinced in the analysis, and the aggressive rival phantasies towards him that in infancy were expressed in bodily ways.
I missed a chance at one spot of asking for more information, an obvious omission, - 534 -

although with this patient 1 do not interrupt more than is necessary for progress. 1 refer to the element m the dream of "Czechoslovakia."
Finally you will understand why 1 said so little, why 1 interpolated few questions and those couched in almost monosyllables. The reason is given in his dream and his remark "The woman took the initiative. If the woman will only take the initiative then I am greatly helped," which means that his problem of infantile aggression is shelved again To help this patient I must on occasions of this kind let him take the initiative as far as I can make it possible.
Two dreams in which definite father-figures appeared followed the one I have given. On the tennis court one day in the week that followed this analytic hour an opponent who beat him began to tease him about his poor play. My patient got hold of his tormentor round his neck and held him playfully in a strangle grip and warned him never te, tease him again. This is the first time since he was an adolescent that he has been able to touch a man in any kind of playful way at all-still less to make a demonstration of his physical strength.
-535-

Table des matières Avertissement................................................................................................ 7
Leçon 1 (12 novembre 1958) ............................................................................... 9
Leçon 2 (19 novembre 1958) .................................................................…......... 31
Leçon 3 (26 novembre 1958) .............................................................................. 49
Leçon 4 (3 décembre 1958) ................................................................................. 69
Leçon 5 (10 décembre 1958) ............................................................................... 89
Leçon 6 (17 décembre 1958).............................................................................. 107
Leçon 7 (7 janvier 1959)..................................................................................... 123
Leçon 8 (14 janvier 1959)................................................................................... 141
Leçon 9 (21 janvier 1959)................................................................................... 161
Leçon 10 (28 janvier 1959)................................................................................. 181
Leçon 11 (4 février 1959) ................................................................................... 201
Leçon 12 (11 février 1959) ................................................................................. 221
Leçon 13 (4 mars 1959) ...................................................................................... 241
Leçon 14 (11 mars 1959) .................................................................................... 257
Leçon 15 (18 mars 1959) .................................................................................... 279
Leçon 16 (8 avril 1959) ....................................................................................... 301
Leçon 17 (15 avril 1959)..........................................................................…........ 317
Leçon 18 (22 avril 1959)..........................................................................…........ 335
Leçon 19 (29 avril 1959)...........................................................................…....... 353
Leçon 20 (13 mai 1959) ...........................................................................…........ 371
Leçon 21 (20 mai 1959) ...........................................................................…........ 389
Leçon 22 (27 mai 1959) ............................................................................…....... 407
Leçon 23 (3 juin 1959)...................................................................................... 425
Leçon 24 (10 juin 1959).................................................................................... 441
Leçon 25 (17 juin 1959).................................................................................... 457
Leçon 26 (24 juin 1959)..................................................................................... 477
Leçon 27 (ter juillet 1959) ................................................................................. 493
Ella Freeman Sharpe, L'Analyse des rêves. Manuel pratique destiné
aux psychanalystes. Traduction française du chapitre v .....………….....…..... 511
ID., ibid., texte original.............................................................................…...... 524










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