Séminaire 9: IDENTIFICATION | LACAN, Jacques (parte 1)

| terça-feira, 29 de dezembro de 2009
Ce séminaire, l'un des plus importants de Lacan, a été tenu à un moment où l'hostilité à son enseignement avait atteint une intensité rarement dépassée; ceci tenait au fait que ceux qu'il gênait dans leur pratique affadie et ronronnante n'avaient pas encore totalement désespéré d'arriver à le faire taire, y compris cer¬tains parmi les plus importants de ses auditeurs du moment, d'où sans doute l'expression, à l'occasion, d'une lassitude dont Lacan n'a toujours fait part qu'exceptionnellement.











IDENTIFICATION
91-62 AFI

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Jacques Lacan

L'IDENTIFICATION
Séminaire 1961-1962
Publication hors commerce Document interne à l'Association freudienne internationale et destiné à ses membres





Avertissement p 2
Tables des matières p 3 et 421


Début p 9

Note liminaire
Ce séminaire, l'un des plus importants de Lacan, a été tenu à un moment où l'hostilité à son enseignement avait atteint une intensité rarement dépassée; ceci tenait au fait que ceux qu'il gênait dans leur pratique affadie et ronronnante n'avaient pas encore totalement désespéré d'arriver à le faire taire, y compris cer¬tains parmi les plus importants de ses auditeurs du moment, d'où sans doute l'expression, à l'occasion, d'une lassitude dont Lacan n'a toujours fait part qu'exceptionnellement.
Je tiens à remercier ici tout particulièrement M. Michel Roussan qui a publié il y a quelques années une excellente version de ce séminaire et qui a accepté, avec beaucoup de gentillesse, que j'utilise pour cette édition la version qu'il avait don¬née de la conférence faite par Lacan à l'Évolution psychiatrique le 23 janvier 1962, intitulée De ce que j'enseigne, et qui semble bien n'avoir pas été officielle¬ment enregistrée. Michel Roussan propose en parallèle une version d'origine indéterminée et les notes de Claude Conté.
Nous avons ajouté la traduction de quelques pages de C. S. Peirce concernant le cadran dont Lacan fait usage ainsi qu'une bibliographie très sommaire.
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Table des matières
Note liminaire........................................................................................…... 7
Leçon 1 (15 novembre 1961)...................................................................….. 9
Leçon 2 (22 novembre 1961)...................................................................... 23
Leçon 3 (29 novembre 1961)....................................................................... 35
Leçon 4 (6 décembre 1961)..........................................................…............ 47
Leçon 5 (13 décembre 1961).......................................................…............ 61
Leçon 6 (20 décembre 1961)..................….................................…............ 71
Leçon 7 (10 janvier 1962) .........................................…..................………..... 87
Leçon 8 (17 janvier 1962).................................................................…..... 105
Leçon 9 (24 janvier 1962).................................................................…..... 121
Leçon 10 (21 février 1962)................................................................….... 133
Leçon 11 (28 février 1962)......................…...…………………....................145
Leçon 12 (7 mars 1962)..........................…................................................. 159
Leçon 13 (14 mars 1962).......................…................................................. 175
Leçon 14 (21 mars 1962)......................….................................................. 189
Leçon 15 (28 mars 1962)......................…................................................... 203
Leçon 16 (4 avril 1962) .........................…....................................................... 219
Leçon 17 (11 avril 1962) .......................…....................................................... 231
Leçon 18 (2 mai 1962)........................…..................................................... 253
Leçon 19 (9 mai 1962).......................….…................................................ 279
Leçon 20 (16 mai 1962)....................….…................................................. 291
Leçon 21 (23 mai 1962).....................….…................................................. 301
Leçon 22 (30 mai 1962)...................…..…................................................. 313
Leçon 23 (6 juin 1962) ........................…..….....................................……….327
Leçon 24 (13 juin 1962)………….…..…….………………………………. 349
Leçon 25 (20 juin 1962) .............…............…................................................ 367
Leçon 26 (27 juin 1962) .............................…............................................... 381
Annexes......................................................................….................................. 399
De ce que j'enseigne (J. Lacan) ................................…................................ 399
Le quadrant (C. S. Peirce)....…...........................…..........................415 Bibliographie sommaire...........................……..................................…..........……..419
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Leçon 1, 15 novembre 1961

L'identification, tel est [tels sont] cette année mon titre et mon sujet. C'est un bon titre, mais pas un sujet commode. je ne pense pas que vous ayez l'idée que ce soit une opération ou un processus très facile à concevoir. S'il est facile à constater, il serait peut-être néanmoins préférable, pour le bien constater, que nous fassions un petit effort pour le concevoir. Il est sûr que nous en avons ren¬contré assez d'effets pour nous en tenir au sommaire, je veux dire à des choses qui sont sensibles, même à notre expérience interne, pour que vous ayez un cer¬tain sentiment de ce que c'est. Cet effort de concevoir vous paraîtra, - du moins cette année, c'est-à-dire une année qui n'est pas la première de notre enseignement, sans aucun doute par les lieux -, les problèmes auxquels cet effort nous conduira, après coup justifié.
Nous allons faire aujourd'hui un tout premier petit pas dans ce sens. je vous demande pardon, cela va peut-être nous mener à faire ces efforts que l'on appelle à proprement parler de pensée. Cela ne nous arrivera pas souvent, à nous pas plus qu'aux autres.
L'identification, si nous la prenons pour titre, pour thème de notre propos, il convient que nous en parlions autrement que sous la forme, on peut dire mythique, sous laquelle je l'ai quittée l'année dernière. Il y avait quelque chose de cet ordre, de l'ordre de l'identification éminemment, qui était intéressé, vous vous souvenez, dans ce point où j'ai laissé mon propos l'année dernière, à savoir au niveau où, si je puis dire, la nappe humide à laquelle vous vous représentez les effets narcissiques qui cernent ce roc, ce qui restait émergé dans mon schéma,
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ce roc auto-érotique dont le phallus symbolise l'émergence, île en somme bat¬tue par l'écume d'Aphrodite, fausse île puisque d'ailleurs aussi bien, comme celle où figure le Protée de Claudel, c'est une île sans amarre, une île qui s'en va à la dérive. Vous savez ce que c'est que le Protée de Claudel : c'est la tentative de compléter l'Orestie par la farce bouffonne qui dans la tragédie grecque obliga¬toirement la complète, et dont il ne nous reste dans toute la littérature que deux épaves de Sophocle, et un Héraclès d'Euripide, si mon souvenir est bon. Ce n'est pas sans intention que j'évoque cette référence à propos de cette façon dont, l'année dernière, mon discours sur le transfert se terminait sur cette image de l'identification. J'ai eu beau faire, je ne pouvais faire du beau pour marquer la barrière où le transfert trouve sa limite et son pivot. Sans aucun doute, ce n'était pas là la beauté dont je vous ai appris qu'elle est la limite du tragique, qu'elle est le point où la Chose insaisissable nous verse son euthanasie. Je n'embellis rien, quoiqu'on imagine à entendre quelquefois sur ce que j'enseigne quelques rumeurs, je ne vous fais pas la partie trop belle. Ils le savent, ceux qui ont autre¬fois écouté mon séminaire sur l'Éthique, celui où j'ai exactement abordé la fonc¬tion de cette barrière de la beauté sous la forme de l'agonie qu'exige de nous la Chose pour qu'on la joigne.
Voilà donc où se terminait le Transfert l'année dernière. Je vous l'ai indiqué, tous ceux qui assistaient aux journées provinciales d'octobre, je vous ai pointé, sans pouvoir vous dire plus, que c'était là une référence cachée dans un comique, qui est le point au-delà duquel je ne pouvais pousser plus loin ce que je visais dans une certaine expérience, indication, si je puis dire, qui est à retrouver dans le sens caché de ce qu'on pourrait appeler les cryptogrammes de ce séminaire, et dont après tout je ne désespère pas qu'un commentaire un jour le dégage et le mette en évidence, puisque aussi bien il m'est arrivé d'avoir ce témoignage qui, en cet endroit, est bon espoir. C'est que le séminaire de l'année avant dernière, celui sur l'Éthique, a été effectivement repris - et aux dires de ceux qui ont pu en lire le travail, avec un plein succès - par quelqu'un qui s'est donné la peine de le relire pour en résumer les éléments, nommément M. Safouan, et j'espère que peut-être ces choses pourront être mises assez vite à votre portée pour que puisse s'y enchaîner ce que je vais vous apporter cette année.
D'une année sautant sur la deuxième après elle, ceci peut vous sembler poser une question, voire regrettable comme un retard, cela n'est pas tout à fait fondé pourtant, et vous verrez que si vous reprenez la suite de mes séminaires depuis l'année 53, le premier sur les Écrits techniques, celui qui a suivi sur Le Moi, la
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technique et la théorie freudiennes et psychanalytiques, le troisième sur Les Structures freudiennes de la psychose, le quatrième sur La Relation d'objet, le cinquième sur Les Formations de l'inconscient, le sixième sur Le Désir et son interprétation, puis L'Éthique, Le Transfert, L'Identification auquel nous arri¬vons, en voici neuf. Vous pourrez facilement y retrouver une alternance, une pulsation. Vous verrez que de deux en deux domine alternativement la théma¬tique du sujet et celle du signifiant, ce qui, étant donné que c'est par le signifiant, par l'élaboration de la fonction du symbolique que nous avons commencé, fait retomber cette année aussi sur le signifiant, puisque nous sommes en chiffre impair, encore que ce dont il s'agit doive être proprement dans l'identification le rapport du sujet au signifiant.
Cette identification donc, dont nous proposons de tenter de donner cette année une notion adéquate, sans doute l'analyse l'a rendue pour nous assez tri¬viale, comme quelqu'un, qui m'est assez proche et m'entend fort bien, m'a dit: « Voici donc cette année ce que tu prends, l'identification », et ceci avec une moue: « l'explication à tout faire! ». Laissant percer du même coup quelque déception concernant en somme le fait que, de moi, on s'attendait plutôt à autre chose. Que cette personne se détrompe! Son attente, en effet, de me voir échap¬per au thème, si je puis dire, sera déçue, car j'espère bien le traiter, et j'espère aussi que sera dissoute la fatigue que ce thème lui suggère à l'avance. Je parlerai bien de l'identification même. Pour tout de suite préciser ce que j'entends par là, je dirai que quand on parle d'identification, ce à quoi on pense d'abord, c'est à l'autre à qui on s'identifie, et que la porte m'est facilement ouverte pour mettre l'accent, pour insister sur cette différence de l'autre à l'Autre, du petit autre au grand Autre, qui est un thème auquel je puis bien dire que vous êtes d'ores et déjà familiarisés. Ce n'est pas pourtant par ce biais que j'entends commencer. Je vais plutôt mettre l'accent sur ce qui, dans l'identification, se pose tout de suite comme identique, comme fondé dans la notion du même, et même, du même au même, avec tout ce que ceci soulève de difficultés.
Vous n'êtes pas sans savoir, même sans pouvoir assez vite repérer quelles dif¬ficultés, depuis toujours pour la pensée nous offre ceci, A est A; s'il l'est tant que ça, pourquoi le séparer de lui-même, pour si vite l'y replacer ?
Ce n'est pas là pur et simple jeu d'esprit. Dites-vous bien, par exemple, que dans la ligne d'un mouvement d'élaboration conceptuelle qui s'appelle le logico¬positivisme, où tel ou tel peut s'efforcer de viser un certain but qui serait, par exemple, celui de ne poser de problème logique à moins qu'il n'ait un sens
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repérable comme tel dans quelque expérience cruciale, il serait décidé à rejeter quoi que ce soit du problème logique qui ne puisse, en quelque sorte, offrir ce garant dernier, en disant que c'est un problème dépourvu de sens comme tel.
Il n'en reste pas moins que si Russell peut donner en ses Principes mathéma¬tiques une valeur à l'équation, à la mise à égalité de A = A, tel autre, Wittgenstein, s'y opposera en raison proprement d'impasses qui lui semblent en résulter au nom des principes de départ, et ce refus sera même apposé algébriquement, une telle égalité s'obligeant donc à un détour de notation pour trouver ce qui peut servir d'équivalent à la reconnaissance de l'identité A est A. Pour nous, nous allons - ceci étant posé que ce n'est pas du tout la voie du logico-positivisme qui nous paraît, en matière de logique, être d'aucune façon celle qui est justifiée - nous interroger, je veux dire au niveau d'une expérience de parole, celle à laquelle nous faisons confiance à travers ses équivoques, voire ses ambiguïtés, sur ce que nous pouvons aborder sous ce terme d'« identification ».
Vous n'êtes pas sans savoir qu'on observe dans l'ensemble des langues cer¬tains virages historiques assez généraux, voire universels pour qu'on puisse par¬ler de syntaxes modernes en les opposant globalement aux syntaxes non pas archaïques, mais simplement anciennes, entendons des langues de ce qu'on appelle l'Antiquité. Ces sortes de virages généraux, je vous l'ai dit, sont de syn¬taxe. Il n'en est pas de même du lexique, où les choses sont beaucoup plus mou¬vantes; en quelque sorte, chaque langue apporte, par rapport à l'histoire générale du langage, des vacillations propres à son génie et qui les rendent, telle ou telle, plus propice à mettre en évidence l'histoire d'un sens.
C'est ainsi que nous pourrons nous arrêter à ce qui est le terme, ou substan¬tifique notion du terme, de l'identité - dans identité, identification, il y a le terme latin idem -, et ce sera pour vous montrer que quelque expérience signi¬ficative est supportée dans le terme français vulgaire, support de la même fonc¬tion signifiante, celui du même. Il semble en effet que ce soit le em, suffixe du id dans idem, ce en quoi nous trouvons opérer la fonction, je dirai, de radical dans l'évolution de l'indo-européen au niveau d'un certain nombre de langues ita-liques; cet em est ici redoublé, consonne antique qui se retrouve donc comme le résidu, le reliquat, le retour à une thématique primitive, mais non sans avoir recueilli au passage la phase intermédiaire de l'étymologie, positivement, de la naissance de ce même, qui est un metipsum familier latin, et même un metipsis¬simum du bas latin expressif, donc pousse à reconnaître dans quelle direction ici l'expérience nous suggère de chercher le sens de toute identité, au cœur de ce qui-12

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se désigne par une sorte de redoublement de moi-même; ce moi-même étant, vous le voyez, déjà ce metipsissimum, une sorte d'au jour d'aujourd'hui dont nous ne nous apercevons pas, et qui est bien là dans le moi-même. C'est alors dans un metipsissimum que s'engouffrent, après le moi, le toi, le lui, le elle, le eux, le nous, le vous, et jusqu'au soi qui se trouve donc en français être un soi-même. Aussi nous voyons là en somme dans notre langue, une sorte d'indica¬tion d'un travail, d'une tendance significative spéciale, que vous me permettrez de qualifier de nihilisme, pour autant qu'à cet acte, cette expérience du moi se réfère. Bien sûr, la chose n'aura d'intérêt qu'incidemment, si nous ne devons pas en retrouver d'autres traits où se révèle ce fait, cette différence nette et facile à repérer, si nous pensons qu'en grec, le autos du soi est celui qui sert à désigner aussi le même, de même qu'en allemand et en anglais, le selbst ou le self qui vien¬dront à fonctionner pour désigner l'identité. Donc, cette espèce de métaphore permanente dans la locution française c'est, je crois, pas pour rien que nous la relevons ici, et que nous nous interrogeons.
Nous laisserons entrevoir qu'elle n'est peut-être pas sans rapport avec le fait, d'un bien autre niveau, que ce soit en français, je veux dire dans Descartes, qu'ait pu se penser l'être comme inhérent au sujet, sous un mode en somme que nous dirons assez captivant pour que, depuis que la formule a été proposée à la pen¬sée, on puisse dire qu'une bonne part des efforts de la philosophie consiste à chercher à s'en dépêtrer, et de nos jours de façon de plus en plus ouverte, n'y ayant, si je puis dire, nulle thématique de philosophie qui ne commence à de rares exceptions, par tenter de surmonter ce fameux: « Je pense, donc je suis ». Je crois que ce n'est pas pour nous une mauvaise porte d'entrée, que ce «Je pense, donc je suis » marque le premier pas de notre recherche. Il est entendu que ce « Je pense, donc je suis » est dans la démarche de Descartes, je pensais vous l'indiquer en passant, mais je vous le dis tout de suite. Ce n'est pas un commen¬taire de Descartes que je puis d'aucune façon aujourd'hui tenter d'aborder, et je n'ai pas l'intention de le faire. Le «Je pense, donc je suis », bien sûr si vous vous reportez aux textes de Descartes est, tant dans le Discours que dans les Méditations, infiniment plus fluent, plus glissant, plus vacillant que sous cette espèce lapidaire où il se marque, autant dans votre mémoire que dans l'idée pas¬sive ou sûrement inadéquate que vous pouvez avoir du procès cartésien, com¬ment ne serait-elle pas inadéquate, puisque aussi bien il n'est pas un commentateur qui s'accorde avec l'autre pour lui donner son exacte sinuosité ? C'est donc, non sans quelque arbitraire, et cependant avec suffisamment de
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raisons, ce fait que, cette formule qui pour vous fait sens et est d'un poids qui dépasse sûrement l'attention que vous avez pu lui accorder jusqu'ici, je vais aujourd'hui m'y arrêter pour montrer une espèce d'introduction que nous pou¬vons y retrouver. Il s'agit pour nous, au point de l'élaboration où nous sommes parvenus, d'essayer d'articuler d'une façon plus précise ceci que nous avons déjà avancé plus d'une fois comme thèse, que rien d'autre ne supporte l'idée tradi¬tionnelle philosophique d'un sujet, sinon l'existence du signifiant et de ses effets.
Une telle thèse qui, vous le verrez, sera essentielle pour toute incarnation que nous pourrons donner par la suite des effets de l'identification, exige que nous essayons d'articuler d'une façon plus précise comment nous concevons effecti¬vement cette dépendance de la formation du sujet par rapport à l'existence d'effets du signifiant comme tel. Nous irons même plus loin à dire que si nous donnons au mot pensée un sens technique, la pensée de ceux dont c'est le métier de penser, on peut, à y regarder de près, et en quelque sorte après coup, s'aper¬cevoir que rien de ce qui s'appelle pensée n'a jamais rien fait d'autre que de se loger quelque part à l'intérieur de ce problème. À ce signe, nous constaterons que nous ne pouvons pas dire que, à tout le moins, nous ne projetions de pen¬ser, que d'une certaine façon, que nous le voulions ou non, que vous l'ayez su ou non, toute recherche, toute expérience de l'inconscient qui est la nôtre ici sur ce qu'est cette expérience, est quelque chose qui se place à ce niveau de pensée où - pour autant que nous y allons, sans doute ensemble, mais non pas sans que je vous y conduise - le rapport sensible le plus présent, le plus immédiat, le plus incarné de cet effort, est la question que vous pouvez vous poser, dans cet effort, sur ce « qui suis je ? ».
Ce n'est pas là un jeu abstrait de philosophe, car sur ce sujet du « qu'y suis¬-je ? », ce à quoi j'essaie de vous initier, vous n'êtes pas sans savoir, au moins cer¬tains d'entre vous, que j'en entends de toutes les couleurs. Ceux qui le savent peuvent être, bien entendu, ceux de qui je l'entends, et je ne mettrai personne dans la gêne à publier là-dessus ce que j'en entends. D'ailleurs pourquoi le ferai¬-je, puisque je vais vous accorder que la question est légitime ?
Je peux vous emmener très loin sur cette piste, sans que vous soit un seul ins¬tant garantie la vérité de ce que je vous dis, encore que dans ce que je vous dis il ne s'agisse jamais que de la vérité et dans ce que j'en entends, pourquoi après tout ne pas dire que cela va jusque dans les rêves de ceux qui s'adressent à moi. Je me sou¬viens d'un d'entre eux; on peut citer un rêve: « Pourquoi, rêvait un de mes analy¬sés, ne dit-il pas le vrai sur le vrai ? » C'était de moi qu'il s'agissait dans ce rêve. Ce

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rêve n'en débouchait pas moins, chez mon sujet tout éveillé, à me faire grief de ce discours où, à l'entendre, il manquerait toujours le dernier mot. Cela n'est pas résoudre la question que de dire: « Les enfants que vous êtes attendent toujours pour croire que je dise la vraie vérité. » Car ce terme la vraie vérité a un sens, et je dirai plus, c'est sur ce sens qu'est édifié tout le crédit de la psychanalyse. La psy¬chanalyse s'est d'abord présentée au monde comme étant celle qui apportait la vraie vérité. Bien sûr on retombe vite dans toutes sortes de métaphores qui font fuir la chose. Cette vraie vérité, c'est le dessous des cartes. Il y en aura toujours un, même dans le discours philosophique le plus rigoureux. C'est là-dessus qu'est fondé notre crédit dans le monde, et le stupéfiant c'est que ce crédit dure toujours, quoique, depuis un bon bout de temps, on n'ait pas fait le moindre effort pour donner un petit bout de commencement de quelque chose qui y réponde.
Dès lors, je me sens pas mal honoré qu'on m'interroge sur ce thème: « Où est la vraie vérité de votre discours ? ». Et je peux même, après tout, trouver que c'est bien justement en tant qu'on ne me prend pas pour un philosophe, mais pour un psychanalyste, qu'on me pose cette question. Car une des choses les plus remarquables dans la littérature philosophique, c'est à quel point entre philo¬sophes, j'entends en tant que philosophant, on ne pose en fin de compte jamais la même question aux philosophes, sauf pour admettre avec une facilité décon¬certante que les plus grands d'entre eux n'ont pas pensé un mot de ce dont ils nous ont fait part noir sur blanc, et se permettent de penser, à propos de Descartes, par exemple qu'il n'avait en Dieu que la foi la plus incertaine parce que ceci convient à tel ou tel de ses commentateurs, à moins que ce ne soit le contraire qui l'arrange. Il y a une chose, en tout cas, qui n'a jamais semblé auprès de personne ébranler le crédit des philosophes, c'est qu'on ait pu parler, à pro¬pos de chacun d'eux et des plus grands, d'une double vérité. Que donc, pour moi qui, entrant dans la psychanalyse, mets en somme les pieds dans le plat en posant cette question sur la vérité, je sente soudain ledit plat s'échauffer sous la plante de mes pieds, ce n'est là après tout qu'une chose dont je puis me réjouir puisque, si vous y réfléchissez, c'est quand même moi qui ai rouvert le gaz.
Mais laissons cela maintenant, entrons dans ces rapports de l'identité du sujet, et entrons-y par la formule cartésienne dont vous allez voir comment j'entends aujourd'hui l'aborder.
Il est bien clair qu'il n'est absolument pas question de prétendre dépasser Descartes, mais bien plutôt de tirer le maximum d'effets de l'utilisation des
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impasses dont il nous connote le fond. Si l'on me suit donc dans une critique pas du tout commentaire de texte, qu'on veuille bien se rappeler ce que j'entends en tirer pour le bien de mon propre discours.
« je pense donc je suis » me paraît sous cette f orme concentrer les usages com¬muns, au point de devenir cette monnaie usée sans figure à laquelle Mallarmé fait allusion quelque part. Si nous le retenons un instant et essayons d'en polir la fonction de signe, si nous essayons d'en ranimer la fonction à notre usage, je voudrais remarquer ceci, c'est que cette formule - dont je vous répète que sous sa forme concentrée nous ne la trouvons dans Descartes qu'en certain point du Discours de la Méthode, ce n'est point ainsi, sous cette forme densifiée, qu'elle est exprimée. Ce « je pense, donc je suis » se heurte à cette objection, et je crois qu'elle n'a jamais été faite, c'est que) e pense n'est pas une pensée. Bien entendu, Descartes nous propose ces formules au débouché d'un long processus de pen¬sée, et il est bien certain que la pensée dont il s'agit est une pensée de penseur. je dirai même plus, cette caractéristique, c'est une pensée de penseur, n'est pas exi¬gible pour que nous parlions de pensée. Une pensée, pour tout dire, n'exige nul¬lement qu'on pense à la pensée.
Pour nous particulièrement, la pensée commence à l'inconscient. On ne peut que s'étonner de la timidité qui nous fait recourir à la formule des psychologues quand nous essayons de dire quelque chose sur la pensée, la formule de dire que c'est une action à l'état d'ébauche, à l'état réduit, le petit modèle économique de l'action. Vous me direz qu'on trouve ça dans Freud quelque part, mais bien sûr, on trouve tout dans Freud; au détour de quelque paragraphe, il a pu faire usage de cette définition psychologique de la pensée. Mais enfin, il est totalement dif¬ficile d'éliminer que c'est dans Freud que nous trouvons aussi que la pensée est un mode parfaitement efficace, et en quelque sorte suffisant à soi-même, de satisfaction masturbatoire. Ceci pour dire que, sur ce dont il s'agit concernant le sens de la pensée, nous avons peut-être un empan un peu plus long que les autres ouvriers. Néanmoins, ceci n'empêche pas qu'interrogeant la formule dont il s'agit « je pense, donc je suis » nous puissions dire que, pour l'usage qui en est fait, elle ne peut que nous poser un problème; car il convient d'interroger cette parole, je pense, si large que soit le champ que nous ayons réservé à la pensée, pour voir satisfaites les caractéristiques de la pensée, pour voir satisfaites les caractéristiques de ce que nous pouvons appeler une pensée. Il se pourrait que ce fût une parole qui s'avérât tout à fait insuffisante à soutenir en rien quoi que ce soit que nous puissions à la fin repérer de cette présence, je suis.
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C'est justement ce que je prétends. Pour éclairer mon propos,) e pointerai ceci que je pense, pris tout court sous cette forme, n'est logiquement pas plus sus¬tentable, pas plus supportable que le je mens, qui a déjà fait problème pour un certain nombre de logiciens, ce je mens qui ne se soutient que de la vacillation logique, vide sans doute mais soutenable, qui déploie ce semblant de sens, très suffisant d'ailleurs pour trouver sa place en logique formelle. Je mens, si je le dis, c'est vrai, donc je ne mens pas, mais je mens bien pourtant, puisqu'en disant je mens, j'affirme le contraire. Il est très facile de démonter cette prétendue diffi¬culté logique et de montrer que la prétendue difficulté où repose ce jugement tient en ceci: le jugement qu'il comporte ne peut porter sur son propre énoncé, c'est un collapse. C'est sur l'absence de la distinction de deux plans, du fait que l'accent porte sur le le mens lui-même sans qu'on l'en distingue, que naît cette pseudo-difficulté. Ceci pour vous dire que, faute de cette distinction, il ne s'agit pas d'une véritable proposition.
Ces petits paradoxes, dont les logiciens font grand cas d'ailleurs, pour les ramener immédiatement à leur juste mesure, peuvent passer pour de simples amusements. Ils ont quand même leur intérêt; ils doivent être retenus pour épin¬gler en somme la vraie position de toute logique formelle, jusques et y compris ce fameux logico-positivisme dont je parlais tout à l'heure.
J'entends par là qu'à notre avis, on n'a justement pas assez usé de la fameuse aporie d'Épiménide, qui n'est qu'une forme plus développée de ce que je viens de vous présenter à propos de Je mens, que: « Tous les Crétois sont des men¬teurs, ainsi parle Épiménide le Crétois », et vous voyez aussitôt le petit tourni¬quet qui s'engendre.
On n'en a pas assez usé pour démontrer la vanité de la fameuse proposition dite affirmative universelle A. Car, en effet, on le remarque à ce propos, c'est bien là, nous le verrons, la forme la plus intéressante de résoudre la difficulté. Car, observez bien ce qui se passe, si l'on pose ceci qui est possible, qui a été posé dans la critique de la fameuse affirmative universelle A, dont certains ont pré¬tendu non sans fondement que sa substance n'a jamais été autre que celle d'une proposition universelle négative: « Il n'y a pas de Crétois qui ne soit capable de mentir », dès lors il n'y a plus aucun problème. Épiménide peut le dire, pour la raison qu'exprimé ainsi, il ne dit pas du tout qu'il y ait quelqu'un, même crétois, qui puisse mentir à jet continu, surtout quand on s'aperçoit que mentir tenace¬ment implique une mémoire soutenue, qui ferait qu'il finit par orienter le dis¬cours dans le sens de l'équivalent d'un aveu, de sorte que, même si « tous les
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Crétois sont des menteurs » veut dire qu'il n'est pas un crétois qui ne veuille mentir à jet continu, la vérité finira bien par lui échapper au tournant, et en mesure même de la rigueur de cette volonté. Ce qui est le sens le plus plausible de l'aveu par le Crétois Épiménide que tous les Crétois sont des menteurs, ce sens ne peut être que celui-ci, c'est que: 1.) il s'en glorifie; 2.) il veut par là vous dérouter en vous prévenant véridiquement de sa méthode; mais cela n'a pas d'autre volonté, cela a le même succès que cet autre procédé qui consiste à annoncer que soi, on n'est pas poli, qu'on est d'une franchise absolue; cela, c'est le type qui vous suggère d'avaliser tous ses bluffs.
Ce que) e veux dire, c'est que toute affirmative universelle, au sens formel de la catégorie, a les mêmes fins obliques, et il est fort joli qu'elles éclatent, ces fins, dans les exemples classiques. Que ce soit Aristote qui prenne soin de révéler que Socrate est mortel doit tout de même nous inspirer quelque intérêt, ce qui veut dire offrir prise à ce que nous pouvons appeler chez nous interprétation, au sens où ce terme prétend aller un peu plus loin que la fonction qui se trouve juste¬ment dans le titre même d'un des livres de la Logique d'Aristote. Car si évi¬demment c'est en tant qu'animal humain que celui qu'Athènes nomme Socrate est assuré de la mort, c'est tout de même bel et bien en tant que nommé Socrate qu'il y échappe, et évidemment ceci, non seulement parce que sa renommée dure encore pour aussi longtemps que vivra la fabuleuse opération du transfert opé¬rée par Platon, mais encore, plus précisément, parce que ce n'est qu'en tant qu'ayant réussi à se constituer, à partir de son identité sociale, cet être d'atopie qui le caractérise, que le nommé Socrate, celui qu'on nomme ainsi à Athènes, et c'est pourquoi il ne pouvait pas s'exiler, a pu se sustenter dans le désir de sa propre mort jusqu'à en faire l'acting out de sa vie. Il y a ajouté en plus cette fleur au fusil de s'acquitter du fameux coq à Esculape dont il se serait agi s'il avait fallu faire la recommandation de ne pas léser le marchand de marrons du coin.
Il y a donc là, chez Aristote, quelque chose que nous pouvons interpréter comme quelque tentative justement d'exorciser un transfert qu'il croyait un obstacle au développement du savoir. C'était d'ailleurs de sa part une erreur puisque l'échec en est patent. Il fallait aller sûrement un peu plus loin que Platon dans la dénaturation du désir pour que les choses débouchent autrement. La science moderne est née dans un hyperplatonisme, et non pas dans le retour aris¬totélicien sur, en somme, la fonction du savoir selon le statut du concept. Il a fallu, en fait, quelque chose que nous pouvons appeler la seconde mort des dieux, à savoir leur ressortie fantomatique au moment de la Renaissance, pour
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que le verbe nous montrât sa vraie vérité, celle qui dissipe, non pas les illusions, mais les ténèbres du sens d'où surgit la science moderne.
Donc, nous l'avons dit, cette phrase de « je pense» a l'intérêt de nous mon¬trer - c'est le minimum que nous puissions en déduire - la dimension volon¬taire du jugement. Nous n'avons pas besoin d'en dire autant; les deux lignes que nous distinguons comme énonciation et énoncé nous suffisent pour que nous puissions affirmer que c'est dans la mesure où ces deux lignes s'embrouillent et se confondent que nous pouvons nous trouver devant tel paradoxe qui aboutit à cette impasse du je mens sur lequel je vous ai un instant arrêtés. Et la preuve que c'est bien cela dont il s'agit, c'est à savoir que je peux à la fois mentir et dire de la même voix que je mens; si je distingue ces voix, c'est tout à fait admissible. Si je dis: « Il dit que je mens », cela va tout seul, cela ne fait pas d'objection, pas plus que si je disais: « Il ment », mais je peux même dire: «Je dis que je mens. » Il y a tout de même quelque chose ici qui doit nous retenir, c'est que si je dis «Je sais que je mens », cela a encore quelque chose de tout à fait convainquant qui doit nous retenir comme analystes puisque, comme analystes justement, nous savons que l'original, le vif et le passionnant de notre intervention est ceci que nous pouvons dire que nous sommes faits pour dire, pour nous déplacer dans la dimension exactement opposée, mais strictement corrélative, qui est de dire: « Mais non, tu ne sais pas que tu dis la vérité », ce qui va tout de suite plus loin. Bien plus: « Tu ne la dis si bien que dans la mesure même où tu crois men¬tir, et quand tu ne veux pas mentir, c'est pour mieux te garder de cette vérité. » Cette vérité, il semble qu'on ne puisse l'étreindre qu'à travers ces lueurs, la vérité, fille en ceci, vous vous rappelez nos termes, qu'elle ne serait par essence, comme toute autre fille, qu'une égarée. Eh bien! il en est de même pour le Je pense. Il semble bien que s'il a le cours si facile pour ceux qui l'épellent ou en rediffusent le message, les professeurs, ça ne peut être qu'à ne pas trop s'y arrê¬ter. Si nous avons pour le je pense les mêmes exigences que pour le Je mens, ou bien ceci voudra dire: « je pense que je pense », ce qui n'est alors absolument par¬ler de rien d'autre que le je pense d'opinion ou d'imagination, le Je pense comme vous dites quand vous dites: « Je pense qu'elle m'aime », qui veut dire que les embêtements vont commencer. À suivre Descartes, même dans le texte des Méditations, on est surpris du nombre d'incidences sous lesquelles ce Je pense n'est rien d'autre que cette dimension proprement imaginaire sur laquelle aucune évidence soi-disant radicale ne peut même être fondée, s'arrêter; ou bien alors ceci veut dire: « Je suis un être pensant », ce qui est bien entendu alors
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bousculer à l'avance tout le procès de ce qui vise justement à faire sortir du je pense un statut sans préjugé comme sans infatuation à mon existence. Si je com¬mence à dire : « je suis un être », cela veut dire: « je suis un être essentiel à l'être, sans doute. » Il n'y a pas besoin d'en jeter plus, on peut garder sa pensée pour son usage personnel.
Ceci pointé, nous nous trouvons rencontrer ceci, qui est important, nous nous trouvons rencontrer ce niveau, ce troisième terme que nous avons soulevé à propos du je mens, c'est à savoir, qu'on puisse dire: « je sais que je mens », et ceci mérite tout à fait de nous retenir. En effet, c'est bien là le support de tout ce qu'une certaine phénoménologie a développé concernant le sujet, et ici j'amène une formule qui est celle sur laquelle nous serons amenés à reprendre les pro¬chaines fois, c'est celle-ci; ce à quoi nous avons affaire, et comment cela nous est donné, puisque nous sommes psychanalystes, c'est à radicalement subvertir, à rendre impossible ce préjugé le plus radical, et dont c'est le préjugé qui est le vrai support de tout ce développement de la philosophie, dont on peut dire qu'il est la limite au-delà de laquelle notre expérience est passée, la limite au-delà de laquelle commence la possibilité de l'inconscient. C'est qu'il n'a jamais été, dans la lignée philosophique qui s'est développée à partir des investigations carté¬siennes dites du cogito, qu'il n'a jamais été qu'un seul sujet que j'épinglerai, pour terminer, sous cette forme, le sujet supposé savoir.
Il faut ici que vous pourvoyiez cette formule du retentissement spécial qui, en quelque sorte, porte avec lui son ironie, sa question, et remarquiez qu'à la reporter sur la phénoménologie, et nommément sur la phénoménologie hégé¬lienne, la fonction de ce sujet supposé savoir prend sa valeur d'être appréciée quant à la fonction synchronique qui se déploie en ce propos, sa présence tou¬jours là, depuis le début de l'interrogation phénoménologique, à un certain point, un certain nœud de la structure nous permettra de nous déprendre du déploiement diachronique censé nous mener au savoir absolu. Ce savoir absolu lui-même, nous le verrons, à la lumière de cette question, prend une valeur sin¬gulièrement réfutable, mais seulement en ceci aujourd'hui, arrêtons-nous à poser cette motion de défiance, d'attribuer ce supposé savoir à qui que ce soit, ni à supposer, subjicere, aucun sujet au savoir. Le savoir est intersubjectif, ce qui ne veut pas dire qu'il est le savoir de tous, ni qu'il est le savoir de l'Autre, avec un grand A. Et l'Autre, nous l'avons posé, il est essentiel de le maintenir comme tel, l'Autre n'est pas un sujet, c'est un lieu auquel on s'efforce, dit Aristote, de transférer le savoir du sujet. Bien sûr, de ces efforts, il reste ce que Hegel a
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déployé comme l'histoire du sujet; mais cela ne veut absolument pas dire que le sujet en sache un pépin de plus sur ce de quoi il retourne. Il n'a, si je puis dire, d'émoi qu'en fonction d'une supposition indue, à savoir que l'Autre sache, qu'il y ait un savoir absolu, mais l'Autre en sait encore moins que lui, pour la bonne raison justement qu'il n'est pas un sujet.
L'Autre est le dépotoir des représentants représentatifs de cette supposition de savoir, et c'est ceci que nous appelons l'inconscient pour autant que le sujet s'est perdu lui-même dans cette supposition de savoir. Il entraîne ça à son insu. Ça, ce sont les débris qui lui reviennent de ce que pâtit sa réalité dans cette chose, débris plus ou moins méconnaissables. Il les voit revenir, il peut dire, ou non dire: « c'est bien cela », ou bien: « ce n'est pas cela du tout », c'est tout à fait ça tout de même.
La fonction du sujet dans Descartes, c'est ici que nous reprendrons la pro¬chaine fois notre discours, avec les résonances que nous lui trouvons dans l'ana¬lyse. Nous essaierons, la prochaine fois de repérer les références à la phénoménologie du névrosé obsessionnel dans une scansion signifiante où le sujet se trouve immanent à toute articulation.
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Vous avez pu constater, non sans satisfaction, que j'ai pu vous introduire la dernière fois à notre propos de cette année par une réflexion qui en apparence pourrait passer pour bien philosophante, puisqu'elle portait justement sur une réflexion philosophique, celle de Descartes, sans entraîner de votre part, me semble-t-il, trop de réactions négatives. Bien loin de là, il semble qu'on m'ait fait confiance pour la légitimité de sa suite. Je me réjouis de ce sentiment de confiance que je voudrais pouvoir traduire en ce qu'on a tout au moins ressenti où je vou¬lais par là vous amener. Néanmoins pour que vous ne preniez pas, en ceci que) e vais continuer aujourd'hui sur le même thème, le sentiment que je m'attarde, j'aimerais poser que telle est bien notre fin dans ce mode que nous abordons, de nous engager sur ce chemin. Disons-le tout de suite, d'une formule que tout notre développement par la suite éclairera, ce que je veux dire, c'est que pour nous ana¬lystes, ce que nous entendons par identification, parce que c'est ce que nous ren¬controns dans l'identification, dans ce qu'il y a de concret dans notre expérience concernant l'identification, c'est une identification de signifiant.
Relisez dans le Cours de linguistique un des nombreux passages où De Saussure s'efforce de serrer, comme il le fait sans cesse en la cernant, la fonction du signifiant, et vous verrez, je le dis entre parenthèses, que tous mes efforts n'ont pas été finalement sans laisser la porte ouverte à ce que j'appellerai moins des différences d'interprétation que de véritables divergences dans l'exploitation possible de ce qu'il a ouvert avec cette distinction si essentielle de signifiant et de signifié. Peut-être pourrais-je toucher incidemment pour vous, pour qu'au moins vous en repériez l'existence, la différence qu'il y a entre telle ou telle école,
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celle de Prague à laquelle Jakobson, auquel) e me réfère si souvent appartient, de celle de Copenhague à laquelle Hjelmslev a donné son orientation sous un titre que je n'ai jamais encore évoqué devant vous de la glossématique. Vous verrez, il est presque fatal que je sois amené à y revenir puisque nous ne pourrons pas faire un pas sans tenter d'approfondir cette fonction du signifiant, et par consé¬quent son rapport au signe. Vous devez tout de même d'ores et déjà savoir- je pense que même ceux d'entre vous qui ont pu croire, voire jusqu'à me le repro¬cher, que je répétais Jakobson - qu'en fait la position que je prends ici est en avance, en flèche par rapport à celle de Jakobson, concernant la primauté que je donne à la fonction du signifiant dans toute réalisation, disons, du sujet.
Le passage de De Saussure auquel je faisais allusion tout à l'heure, je ne le pri¬vilégie ici que pour sa valeur d'image, c'est celui où il essaie de montrer quelle est la sorte d'identité qui est celle du signifiant en prenant l'exemple de l'express de 10 h 15. L'express de 10 h 15, dit-il, est quelque chose de parfaitement défini dans son identité, c'est l'express de 10 h 15, malgré que manifestement les diffé¬rents express de 10 h 15 qui se succèdent toujours identiques chaque jour, n'aient absolument, ni dans leur matériel, voire même dans la composition de leur chaîne que des éléments, voire une structure réelle différente. Bien sûr, ce qu'il y a de vrai dans une telle affirmation suppose précisément, dans la constitution d'un être comme celui de l'express de 10 h 15, un fabuleux enchaînement d'orga¬nisation signifiante à entrer dans le réel par le truchement des êtres parlés. Il reste que ceci a une valeur en quelque sorte exemplaire, pour bien définir ce que je veux dire quand je profère d'abord ce que je vais essayer pour vous d'articuler, ce sont les lois de l'identification en tant qu'identification de signifiant. Pointons même, comme un rappel, que pour nous en tenir à une opposition qui pour vous soit un suffisant support, ce qui s'y oppose, ce de quoi elle se distingue, ce qui nécessite que nous élaborions sa fonction, c'est que l'identification de qui par là elle se distancie, c'est de l'identification imaginaire, celle dont il y a bien long¬temps j'essayai de vous montrer l'extrême à l'arrière-plan du stade du miroir dans ce que j'appellerai l'effet organique de l'image du semblable, l'effet d'assi¬milation que nous saisissons en tel ou tel point de l'histoire naturelle, et l'exemple dont je me suis plu à montrer in vitro sous la forme de cette petite bête qui s'appelle le criquet pèlerin, et dont vous savez que l'évolution, la croissance, l'apparition de ce qu'on appelle l'ensemble des phanères, de ce comme quoi nous pouvons le voir dans sa forme, dépend en quelque sorte d'une rencontre qui se produit à tel moment de son développement, des stades, des phases de la
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transformation larvaire où selon que lui seront apparus ou non un certain nombre de traits de l'image de son semblable, il évoluera ou non, selon les cas, selon la forme que l'on appelle solitaire ou la forme que l'on appelle grégaire. Nous ne savons pas du tout, nous ne savons même qu'assez peu de choses des échelons de ce circuit organique qui entraînent de tels effets. Ce que nous savons, c'est qu'il est expérimentalement assuré. Rangeons-le dans la rubrique très générale des effets d'image dont nous retrouverons toutes sortes de formes à des niveaux très différents de la physique et jusque dans le monde inanimé, vous le savez, si nous définissons l'image comme tout arrangement physique qui a pour résultat entre deux systèmes de constituer une concordance biunivoque, à quelque niveau que ce soit. C'est une formule fort convenable, et qui s'appli¬quera aussi bien à l'effet que je viens de dire par exemple, qu'à celui de la for¬mation d'une image, même virtuelle, dans la nature par l'intermédiaire d'une surface plane, que ce soit celle du miroir ou celle que j'ai longtemps évoquée, de la surface du lac qui reflète la montagne.
Est-ce à dire que comme c'est la tendance, et tendance qui s'étale sous l'influence d'une espèce, je dirais, d'ivresse, qui saisit récemment la pensée scien¬tifique du fait de l'irruption de ce qui n'est en son fond que la découverte de la dimension de la chaîne signifiante comme telle mais qui, dans de toutes sortes de façons, va être réduite par cette pensée à des termes plus simples, et très pré¬cisément c'est ce qui s'exprime dans les théories dites de l'information; est-ce à dire qu'il soit juste, sans autre connotation, de nous résoudre à caractériser la liaison entre les deux systèmes, dont l'un est par rapport à l'autre l'image, par cette idée de l'information, qui est très générale, impliquant certains chemins parcourus par ce quelque chose qui véhicule la concordance biunivoque ? C'est bien là que gît une très grande ambiguïté, je veux dire celle qui ne peut aboutir qu'à nous faire oublier les niveaux propres de ce que doit comporter l'informa¬tion si nous voulons lui donner une autre valeur que celle vague qui n'aboutirait en fin de compte qu'à donner une sorte de réinterprétation, de fausse consistance à ce qui jusque-là avait été subsumé, et ceci depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours sous la notion de la forme, quelque chose qui prend, enveloppe, commande les éléments, leur donne un certain type de finalité qui est celui, dans l'ensemble de l'ascension de l'élémentaire vers le complexe, de l'inanimé vers l'animé. C'est quelque chose qui a sans doute son énigme et sa valeur propre, son ordre de réalité, mais qui est distinct, c'est ce que j'entends articuler ici avec toute sa force,
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de ce que nous apporte de nouveau, dans la nouvelle perspective scientifique, la mise en valeur, le dégagement de ce qui est apporté par l'expérience du langage et de ce que le rapport au signifiant nous permet d'introduire comme dimension originale qu'il s'agit de distinguer radicalement du réel sous la forme de la dimension symbolique. Ce n'est pas, vous le voyez, par là que j'aborde le pro¬blème de ce qui va nous permettre de scinder cette ambiguïté.
D'ores et déjà tout de même j'en ai dit assez pour que vous sachiez, que vous ayez déjà senti, appréhendé dans ces éléments d'information signifiante, l'origi¬nalité qu'apporte le trait, disons, de sérialité qu'il comporte, trait aussi de dis¬crétion, je veux dire de coupure, ceci que Saussure n'a pas articulé mieux ni autrement que de dire que ce qui les caractérise de chacun c'est d'être ce que les autres ne sont pas. Diachronie et synchronie sont les termes auxquels je vous ai indiqué de vous rapporter, encore tout ceci n'est-il pas pleinement articulé, la distinction devant être faite de cette diachronie de fait, trop souvent elle est seu¬lement ce qui est visé dans l'articulation des lois du signifiant, il y a la diachro¬nie de droit par où nous rejoignons la structure. De même la synchronie, ça n'est point tout en dire, loin de là, que d'en impliquer la simultanéité virtuelle dans quelque sujet supposé du code, car c'est là retrouver ce dont la dernière fois je vous montrai que pour nous, il y a là une entité pour nous intenable. Je veux dire donc que nous ne pouvons nous contenter d'aucune façon d'y recourir, car ce n'est qu'une des formes de ce que je dénonçai à la fin de mon discours de la der¬nière fois sous le nom du sujet supposé savoir.
C'est là ce pourquoi je commence de cette façon cette année mon introduc¬tion à la question de l'identification, c'est qu'il s'agit de partir de la difficulté même de celle qui nous est proposée du fait même de notre expérience, de ce d'où elle part, de ce à partir de quoi il nous faut l'articuler, la théoriser. C'est que nous ne pouvons, même à l'état de visée, promesse du futur, d'aucune façon nous référer, comme Hegel le fait, à aucune terminaison possible, justement parce que nous n'avons aucun droit à la poser comme possible, du sujet dans un quel¬conque savoir absolu. Ce sujet supposé savoir, il faut que nous apprenions à nous en passer à tous les moments. Nous ne pouvons y recourir à aucun moment, ceci est exclu par une expérience que nous avons déjà depuis le séminaire sur le désir et sur l'interprétation - premier trimestre, qui a été publié -, c'est très précisément ce qui m'a semblé en tout cas ne pouvoir être suspendu de cette publication, car c'est là le terme de toute une phase de cet enseignement que nous avons faite, c'est que ce sujet qui est le nôtre, ce sujet que
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j'aimerais aujourd'hui interroger pour vous à propos de la démarche carté¬sienne, c'est le même que dans ce premier trimestre je vous ai dit que nous ne pouvions pas l'approcher plus loin qu'il n'est fait dans ce rêve exemplaire qui l'articule tout entier autour de la phrase: « Il ne savait pas qu'il était mort. »
En toute rigueur, c'est bien là contrairement à l'opinion de Politzer le sujet de l'énonciation, mais en troisième personne, que nous pouvons le désigner. Ce n'est pas dire, bien sûr, que nous ne puissions l'approcher en première personne, mais cela sera précisément savoir qu'à le faire, et dans l'expérience la plus pathé¬tiquement accessible, il se dérobe, car le traduire dans cette première personne, c'est à cette phrase que nous aboutirons à dire ce que nous pouvons dire juste¬ment, dans la mesure pratique où nous pouvons nous confronter avec ce chariot du temps, comme dit John Donne, « hurrying near », il nous talonne, et dans ce moment d'arrêt où nous pouvons prévoir le moment ultime, celui précisément où tout déjà nous lâchera, nous dire: « Je ne savais pas que je vivais d'être mor¬tel. » Il est bien clair que c'est dans la mesure où nous pourrons nous dire l'avoir oublié presque à tout instant que nous serons mis dans cette incertitude, pour laquelle il n'y a aucun nom, ni tragique, ni comique, de pouvoir nous dire, au moment de quitter notre vie, qu'à notre propre vie nous aurons toujours été en quelque mesure étranger. C'est bien là ce qui est le fond de l'interrogation phi¬losophique la plus moderne, ce par quoi, même pour ceux qui n'y entravent, si je puis dire, que fort peu, voire ceux-là mêmes qui font état de leur sentiment de cette obscurité, tout de même quelque chose passe, quoi qu'on en dise, quelque chose passe d'autre que la vague d'une mode dans la formule nous rappelant au fondement existentiel de l'être pour la mort.
Cela n'est pas là un phénomène contingent, quelles qu'en soient les causes, quelles qu'en soient les corrélations, voire même la portée, on peut le dire que ce qu'on peut appeler la profanation des grands fantasmes forgés pour le désir par le mode de pensée religieuse, est là ce qui, nous laissant découverts, inermes, suscitant ce creux, ce vide, à quoi s'efforce de répondre cette méditation philo¬sophique moderne, et à quoi notre expérience a quelque chose aussi à apporter, puisque c'est là sa place, à l'instant que je vous désigne suffisamment, la même place où ce sujet se constitue comme ne pouvant savoir, précisément ce dont pourquoi il s'agit là pour lui du Tout. C'est là le prix de ce que nous apporte Descartes, et c'est pourquoi il était bon d'en partir.
C'est pourquoi j'y reviens aujourd'hui, car il convient de reparcourir pour remesurer ce dont il s'agit dans ce que vous avez pu entendre que je vous dési¬
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gnai comme l'impasse, voire l'impossible du « je pense, donc je suis ». C'est jus¬tement cet impossible qui fait son prix et sa valeur, ce sujet que nous propose Descartes, si ce n'est là que le sujet autour de quoi la cogitation de toujours tour¬nait avant, tourne depuis, il est clair que nos objections, dans notre dernier dis¬cours, prennent tout leur poids, le poids même impliqué dans l'étymologie du verbe français penser qui ne veut dire rien d'autre que peser; quoi fonder sur je pense, où nous savons, nous analystes, que ce à quoi je pense, que nous pouvons saisir, renvoie à un de quoi, et d'où, à partir de quoi je pense qui se dérobe néces-sairement. Et c'est bien pourquoi la formule de Descartes nous interroge de savoir s'il n'y a pas du moins ce point privilégié du je pense pur sur lequel nous puissions nous fonder; et c'est pourquoi il était tout au moins important que je vous arrête un instant.
Cette formule semble impliquer qu'il faudrait que le sujet se soucie de pen¬ser à tout instant pour s'assurer d'être, condition déjà bien étrange, mais encore suffit-elle ? Suffit-il qu'il pense être pour qu'il touche à l'être pensant ? Car c'est bien cela où Descartes, dans cette incroyable magie du discours des deux pre¬mières Méditations, nous suspend. Il arrive à faire tenir, je dis dans son texte, non pas une fois que le professeur de philosophie en aura pêché le signifiant, et trop facilement montrera l'artifice qui résulte de formuler qu'ainsi pensant, je puis me dire une chose qui pense, c'est trop facilement réfutable, mais qui ne retire rien de la force de progrès du texte, à ceci près qu'il nous faut bien interroger cet être pensant, nous demander si ce n'est pas le participe d'un êtrepenser, à écrire à l'infinitif et en un seul mot: J'êtrepense, comme on dit j'outrecuide, comme nos habitudes d'analystes nous font dire je compense, voire je décompense, je sur-compense. C'est le même terme, et aussi légitime dans sa composition.
Dès lors, le je pensêtre qu'on nous propose pour nous y introduire, peut paraître, dans cette perspective, un artifice mal tolérable puisque aussi bien à for¬muler les choses ainsi, l'être déjà détermine le registre dans lequel s'inaugure toute ma démarche; ce je pensêtre, je vous l'ai dit la dernière fois, ne peut même dans le texte de Descartes, se connoter que des traits du leurre et de l'apparence. Je pensêtre n'apporte avec lui aucune autre consistance plus grande que celle du rêve où effectivement Descartes, à plusieurs temps de sa démarche, nous a lais¬sés suspendus. Le je pensêtre peut lui aussi se conjuguer comme un verbe, mais il ne va pas loin, je pensêtre, tu pensêtres, avec l's si vous voulez à la fin, cela peut aller encore, voire il pensêtre. Tout ce que nous pouvons dire c'est que si nous en faisons les temps du verbe d'une sorte d'infinitif pensêtrer, nous ne pourrons
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que le connoter de ceci qui s'écrit dans les dictionnaires que toutes les autres formes, passée la troisième personne du singulier du présent, sont inusitées en français. Si nous voulons faire de l'humour nous ajouterons qu'elles sont sup¬pléées ordinairement par les mêmes formes du verbe complémentaire de pensé¬trer, le verbe s'empêtrer.
Qu'est-ce à dire ? C'est que l'acte d'êtrepenser, car c'est de cela qu'il s'agit, ne débouche pour qui pense que sur un peut-être je ?, et aussi bien je ne suis pas le premier ni le seul depuis toujours à avoir remarqué le trait de contrebande de l'introduction de ce je dans la conclusion: « Je pense, donc je suis. » Il est bien clair que ce] e reste à l'état problématique et que jusqu'à la suivante démarche de Descartes, et nous allons voir laquelle, il n'y a aucune raison qu'il soit préservé de la remise en question totale que fait Descartes de tout le procès par la mise en profil, pour les fondements de ce procès, de la fonction du Dieu trompeur; vous savez qu'il va plus loin, le Dieu trompeur c'est encore un bon Dieu; pour être là, pour bercer d'illusions, il va jusqu'au malin génie, au menteur radical, à celui qui m'égare pour m'égarer, c'est ce qu'on a appelé le doute hyperbolique. On ne voit aucunement comment ce doute a épargné ce je et le laisse donc à propre¬ment parler dans une vacillation fondamentale.
Il y a deux façons, cette vacillation, de l'articuler. L'articulation classique, celle qui se trouve déjà, je l'ai retrouvée avec plaisir, dans la Psychologie de Brentano, celle que Brentano rapporte à très juste titre à Saint-Thomas d'Aquin à savoir que l'être ne saurait se saisir comme pensée que d'une façon alternante. C'est dans une succession de temps alternants qu'il pense, que sa mémoire s'appro¬prie sa réalité pensante sans qu'à aucun instant puisse se conjoindre cette pensée dans sa propre certitude. L'autre mode, qui est celui qui nous mène plus proches de la démarche cartésienne, c'est de nous apercevoir justement du caractère à proprement parler évanouissant de ce je, nous faire voir que le véritable sens de la première démarche cartésienne, c'est de s'articuler comme un je pense et je ne suis. Bien sûr, on peut s'attarder aux approches de cette assomption et nous aper¬cevoir que je dépense à penser tout ce que je peux avoir d'être. Qu'il soit clair qu'en fin de compte c'est de cesser de penser que je peux entrevoir que je sois tout simplement. Ce ne sont là qu'abords.
Le je pense et je ne suis introduit pour nous toute une succession de remarques, justement de celles dont) e vous parlais la dernière fois concernant la morphologie du français, celle d'abord sur ce je tellement dans notre langue plus dépendant dans sa forme de première personne que dans l'anglais ou l'allemand
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par exemple, ou le latin, où à la question « qui est-ce qui l'a fait ? » vous pouvez répondre I, Ich, ego, mais non pas je en français mais c'est moi ou pas moi. Mais je est autre chose, ce je dans le parler si facilement élidé grâce aux pro¬priétés dites muettes de sa vocalise, ce je qui peut être un J'sais pas, c'est-à-dire que le e disparaît, mais j'sais pas est autre chose, vous le sentez bien pour être de ceux qui ont du français une expérience originale que le je ne sais. Le ne du je ne sais porte non pas sur le sais, mais sur le je. C'est pour cela aussi que, contraire¬ment à ce qui se passe dans ces langues voisines auxquelles, pour ne pas aller plus loin, je fais allusion à l'instant, c'est avant le verbe que porte cette partie décom¬posée, appelons-la comme cela pour l'instant, de la négation qu'est le ne en fran¬çais. Bien sûr, le ne n'est-il pas propre au français, ni unique; le ne latin se présente pour nous avec toute la même problématique, que je ne fais aussi bien ici que d'introduire, et sur laquelle nous reviendrons.
Vous le savez, j'ai déjà fait allusion à ce que Pichon, à propos de la négation en français, y a apporté d'indications; je ne pense pas, et ce n'est pas non plus nouveau, je vous l'ai indiqué en ce même temps, que les formulations de Pichon sur le forclusif et le discordantiel puissent résoudre la question, encore qu'elles l'introduisent admirablement. Mais le voisinage, le frayage naturel dans la phrase française du je avec la première partie de la négation, je ne sais est quelque chose qui rentre dans ce registre de toute une série de faits concordants, autour de quoi je vous signalai l'intérêt de l'émergence particulièrement significative dans un certain usage linguistique des problèmes qui se rapportent au sujet comme tel dans ses rapports au signifiant.
Ce à quoi donc je veux en venir, c'est ceci, que si nous nous trouvons plus facilement que d'autres mis en garde contre ce mirage du savoir absolu, celui dont c'est déjà suffisamment le réfuter que de le traduire dans le repos repu d'une sorte de septième jour colossal en ce dimanche de la vie où l'animal humain enfin pourra s'enfoncer le museau dans l'herbe, la grande machine étant désormais réglée au dernier carat de ce néant matérialisé qu'est la conception du savoir. Bien sûr, l'être aura enfin trouvé sa part et sa réserve dans sa stupidité désormais définitivement embercaillée, et l'on suppose que du même coup sera arraché, avec l'excroissance pensante, son pédoncule, à savoir le souci. Mais ceci, du train où vont les choses, lesquelles sont faites, malgré son charme, pour évo¬quer qu'il y a là quelque chose d'assez parent à ce à quoi nous nous exerçons avec, je dois dire, beaucoup plus de fantaisie et d'humour, ce sont les diverses amusettes de ce qu'on appelle communément la science-fiction, lesquelles
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montrent sur ce thème que toutes sortes de variations sont possibles. À ce titre, bien sûr, Descartes ne paraît pas en mauvaise posture. Si on peut peut-être déplorer qu'il n'en ait pas su plus long sur ces perspectives du savoir, c'est à ce seul titre que s'il en eût su plus long, sa morale en eut été moins courte. Mais, mis à part ce trait que nous laissons ici provisoirement de côté pour la valeur de sa démarche initiale, bien loin de là, il en résulte tout autre chose.
Les professeurs, à propos du doute cartésien, s'emploient beaucoup à sou¬ligner qu'il est méthodique. Ils y tiennent énormément. Méthodique, cela veut dire doute à froid. Bien sûr, même dans un certain contexte, on consommait des plats refroidis, mais à la vérité, je ne crois pas que ce soit la juste façon de considérer les choses, non pas que je veuille d'aucune façon vous inciter à consi¬dérer le cas psychologique de Descartes, si passionnant que ceci puisse appa¬raître de retrouver dans sa biographie, dans les conditions de sa parenté, voire de sa descendance, quelques-uns de ces traits qui, rassemblés, peuvent faire une figure, au moyen de quoi nous retrouverons les caractéristiques générales d'une psychasthénie, voire d'engouffrer dans cette démonstration le célèbre passage des porte-manteaux humains, ces sortes de marionnettes autour de quoi il semble possible de restituer une présence que, grâce à tout le détour de sa pensée, on voit précisément à ce moment-là en train de se déployer, je n'en vois pas beaucoup l'intérêt. Ce qui m'importe, c'est qu'après avoir tenté de faire sentir que la thématique cartésienne est injustifiable logiquement, je puisse réaffirmer qu'elle n'est pas pour autant irrationnelle. Elle n'est pas plus irrationnelle que le désir n'est irrationnel de ne pouvoir être articulable, simple¬ment parce qu'il est un fait articulé, comme je crois que c'est tout le sens de ce que je vous démontre depuis un an, de vous montrer comment il l'est. Le doute de Descartes, on l'a souligné, et je ne suis pas non plus le premier à le faire, est un doute bien différent du doute sceptique bien sûr. Auprès du doute de Descartes, le doute sceptique se déploie tout entier au niveau de la question du réel. Contrairement à ce qu'on croit, il est loin de le mettre en cause, il y rap¬pelle, il y rassemble son monde, et tel sceptique dont tout le discours nous réduit à ne plus tenir pour valable que la sensation, ne la fait pas du tout pour autant s'évanouir, il nous dit qu'elle a plus de poids, qu'elle est plus réelle que tout ce que nous pouvons construire à son propos. Ce doute sceptique a sa place, vous le savez, dans la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel. Il est un temps de cette recherche, de cette quête à quoi s'est engagé par rapport à lui-même le savoir, ce savoir qui n'est qu'un savoir pas encore, donc qui de ce fait est un savoir déjà.
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L'identification
Ce n'est pas du tout ce à quoi Descartes s'attaque. Descartes n'a nulle part sa place dans la Phénoménologie de l'Esprit, il met en question le sujet lui-même et, malgré qu'il ne le sache pas, c'est du sujet supposé savoir qu'il s'agit; ce n'est pas de se reconnaître dans ce dont l'esprit est capable qu'il s'agit pour nous, c'est du sujet lui-même comme acte inaugural qu'il est question. C'est, je crois, ce qui fait le prestige, ce qui fait la valeur de fascination, ce qui fait l'effet de tournant qu'a eu effectivement dans l'histoire cette démarche insensée de Descartes, c'est qu'elle a tous les caractères de ce que nous appelons dans notre vocabulaire un passage à l'acte.
Le premier temps de la méditation cartésienne a le trait d'un passage à l'acte. Il se situe au niveau de ce stade nécessairement insuffisant, et en même temps nécessairement primordial, toute tentative ayant le rapport le plus radical, le plus originel au désir, et la preuve, c'est bien ce à quoi il est conduit dans la démarche qui succède immédiatement; celle qui succède immédiatement, la démarche du Dieu trompeur, qu'est-elle ? Elle est l'appel à quelque chose que, pour la mettre en contraste avec les preuves antérieures, bien entendu non annu¬lables, de l'existence de Dieu, je me permettrai d'opposer comme le verissimum à l'entissimum. Pour saint Anselme, Dieu c'est le plus être des êtres. Le Dieu dont il s'agit ici, celui que fait entrer Descartes à ce point de sa thématique, est ce Dieu qui doit assurer la vérité de tout ce qui s'articule comme tel. C'est le vrai du vrai, le garant que la vérité existe et d'autant plus garant qu'elle pourrait être autre, nous dit Descartes, cette vérité comme telle, qu'elle pourrait être si ce Dieu-là le voulait, qu'elle pourrait être à proprement parler l'erreur. Qu'est-ce à dire ? Sinon que nous nous trouvons là dans tout ce qu'on peut appeler la batterie du signifiant, confrontés à ce trait unique, à cet einziger Zug que nous connaissons déjà, pour autant qu'à la rigueur il pourrait être substitué à tous les éléments de ce qui constitue la chaîne signifiante, la supporter, cette chaîne à lui seul et sim¬plement d'être toujours le même. Ce que nous trouvons à la limite de l'expé¬rience cartésienne comme telle du sujet évanouissant, c'est la nécessité de ce garant, du trait de structure le plus simple, du trait unique si j'ose dire, absolu¬ment dépersonnalisé, non pas seulement de tout contenu subjectif, mais même de toute variation qui dépasse cet unique trait, de ce trait qui est un d'être le trait unique. La fondation de l'un que constitue ce trait n'est nulle part prise ailleurs que dans son unicité. Comme tel on ne peut dire de lui autre chose sinon qu'il est ce qu'a de commun tout signifiant, d'être avant tout constitué comme trait, d'avoir ce trait pour support.
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Leçon du 22 novembre 1961
Est-ce que nous allons pouvoir, autour de cela, nous rencontrer dans le concret de notre expérience ? Je veux dire ce que vous voyez déjà pointer, à savoir la substitution, dans une fonction qui a donné tellement de mal à la pen¬sée philosophique, à savoir cette pente presque nécessairement idéaliste qu'a toute articulation du sujet dans la tradition classique, lui substituer cette fonc¬tion d'idéalisation en tant que sur elle repose cette nécessité structurale qui est la même que j'ai déjà devant vous articulée sous la forme de l'idéal du moi, en tant que c'est à partir de ce point, non pas mythique, mais parfaitement concret d'identification inaugurale du sujet au signifiant radical, non pas de l'un ploti¬nien, mais du trait unique comme tel, que toute la perspective du sujet comme ne sachant pas peut se déployer d'une façon rigoureuse. C'est ce, qu'après vous avoir fait passer aujourd'hui sans doute par des chemins dont je vous rassure en vous disant que c'est sûrement le sommet le plus difficile de la difficulté par laquelle j'ai à vous faire passer qui est franchi aujourd'hui, c'est ce que je pense pouvoir devant vous, d'une façon plus satisfaisante, plus faite pour nous faire retrouver nos horizons pratiques, commencer de formuler.


Leçon 3, 29 novembre 1961


Je vous ai donc amenés la dernière fois à ce signifiant qu'il faut que soit en quelque façon le sujet pour qu'il soit vrai que le sujet est signifiant. Il s'agit très précisément du un en tant que trait unique; nous pourrons raffiner sur le fait que l'instituteur écrit le un comme cela, 1, avec une barre montante qui indique en quelque sorte d'où il émerge. Ce ne sera pas un pur raffinement d'ailleurs parce qu'après tout c'est justement ce que nous aussi nous allons faire, essayer de voir d'où il sort.
Mais nous n'en sommes pas là. Alors, histoire d'accommoder votre vision mentale fortement embrouillée par les effets d'un certain mode de culture, très précisément celui qui laisse béant l'intervalle entre l'enseignement primaire et l'autre dit secondaire, sachez que je ne suis pas en train de vous diriger vers l'Un de Parménide, ni l'Un de Plotin, ni l'Un d'aucune totalité dans notre champ de travail dont on fait depuis quelque temps si grand cas. Il s'agit bien du 1 que j'ai appelé tout à l'heure de l'instituteur, de l'1 du « élève X vous me ferez cent lignes de 1 », c'est-à-dire des bâtons, « élève Y, vous avez un 1 en français! ». L'institu¬teur sur son carnet, trace l'einziger Zug, le trait unique du signe à jamais suffi¬sant de la notation minimale. C'est de ceci qu'il s'agit, c'est du rapport de ceci avec ce à quoi nous avons affaire dans l'identification. Si j'établis un rapport, il doit peut-être commencer à apparaître à votre esprit comme une aurore, que ça n'est pas tout de suite collapsé, l'identification, ce n'est pas tout simplement ce un, en tout cas pas tel que nous l'envisageons; tel que nous l'envisageons, il ne peut être, vous le voyez déjà le chemin par où je vous conduis, que l'instrument, à la rigueur, de cette identification et vous allez voir, si nous y regardons de près, que cela n'est pas si simple.
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L'identification
Car si ce qui pense, l'être-pensant de notre dernier entretien, reste au rang du réel en son opacité, il ne va pas tout seul qu'il sorte de quelque être où il n'est pas identifié; j'entends, pas d'un quelque être même où il est en somme jeté sur le pavé de quelque étendue, qu'il a fallu d'abord une pensée pour balayer et rendre vide. Même pas, nous n'en sommes pas là. Au niveau du réel, ce que nous pou¬vons entrevoir, c'est l'entrevoir parmi tant d'être aussi - en un seul mot tand'être, d'un être-étant - où il est accroché à quelque mamelle, bref tout au plus capable d'ébaucher cette sorte de palpitation de l'être qui fait tant rire l'enchanteur au fond de la tombe où l'a enfermé la cautèle de la dame du lac. Rappelez-vous il y a quelques années, l'année du séminaire sur le Président Schreber, l'image que j'ai évoquée lors du dernier séminaire de cette année, celle, poétique, du monstre Chapalu après qu'il se soit repu du corps des sphinx meurtris par leur saut suicidaire, cette parole, dont rira longtemps l'enchanteur pourrissant, du monstre Chapalu : « Celui qui mange n'est plus seul. » Bien sûr, pour que de l'être vienne au jour, il y a la perspective de l'enchanteur; c'est bien elle, au fond, qui règle tout. Bien sûr, l'ambiguïté véritable de cette venue au jour de la vérité est ce qui fait l'horizon de toute notre pratique, mais il ne nous est point possible de partir de cette perspective dont le mythe vous indique assez qu'elle est au-delà de la limite mortelle, l'enchanteur pourrissant dans sa tombe. Aussi n'est-ce pas là un point de vue qui soit jamais complètement abstrait pour y penser, à une époque où les doigts en haillons de l'arbre de Daphné, s'ils se profilent sur le champ calciné par le champignon géant de notre toute-puissance toujours présente à l'heure actuelle à l'horizon de notre imagination, sont là pour nous rappeler l'au-delà d'où peut se peser le point de vue de la vérité. Mais ce n'est pas la contingence qui fait que j'ai ici à parler devant vous des conditions du véritable. C'est un incident beaucoup plus minuscule, celui qui m'a mis en demeure de prendre soin de vous en tant que poignée de psychanalystes dont je vous rappelle que de la vérité, vous n'en avez certes pas à revendre, mais que quand même c'est ça votre salade, c'est ce que vous vendez.
Il est clair que, à venir vers vous, c'est après du vrai qu'on court, je l'ai dit l'avant dernière fois que c'est du vrai de vrai qu'on cherche. C'est justement pour cela qu'il est légitime que, concernant l'identification je sois parti d'un texte dont j'ai essayé de vous faire sentir le caractère assez unique dans l'histoire de la philosophie pour ce que la question du véritable y étant posée de façon spécia¬lement radicale, en tant qu'elle met en cause, non point ce qu'on trouve de vrai dans le réel, mais le statut du sujet en tant qu'il est chargé de l'y amener, ce vrai,
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Leçon du 29 novembre 1961
dans le réel, je me suis trouvé, au terme de mon dernier discours, celui de la fois dernière, aboutir à ce que je vous ai indiqué comme reconnaissable dans la figure pour nous déjà repérée du trait unique, de l'einziger Zug, pour autant que c'est sur lui que se concentre pour nous la fonction d'indiquer la place où est sus¬pendue dans le signifiant, où est accrochée, concernant le signifiant, la question de sa garantie, de sa fonction, de ce à quoi ça sert ce signifiant, dans l'avènement de la vérité. C'est pour cela que je ne sais pas jusqu'où aujourd'hui je pousserai mon discours, mais il va être tout entier tournant autour de la fin d'assurer dans vos esprits cette fonction du trait unique, cette fonction du un. Bien sûr, c'est là du même coup mettre en cause, c'est là du même coup faire avancer - et je pense rencontrer de ce fait en vous une espèce d'approbation, de cœur au ventre - notre connaissance de ce que c'est que ce signifiant.
Je vais commencer, parce que cela me chante, par vous faire faire un peu d'école buissonnière. J'ai fait allusion l'autre jour à une remarque gentille, toute ironique qu'elle fût, concernant le choix de mon sujet de cette année comme s'il n'était point absolument nécessaire. C'est une occasion de mettre au point ceci, ceci qui est sûrement un peu connexe du reproche qu'elle impliquait, que l'iden¬tification ça serait la clef à tout faire, si elle évitait de se référer à un rapport ima¬ginaire qui seul en supporte l'expérience, à savoir, le rapport au corps. Tout ceci est cohérent du même reproche qui peut m'être adressé dans les voies que je poursuis, de vous maintenir toujours trop au niveau de l'articulation langagière telle que précisément je m'évertue à la distinguer de toute autre. De là à l'idée que je méconnais ce qu'on appelle le préverbal, que je méconnais l'animal, que je crois que l'homme en tout ceci a je ne sais quel privilège, il n'y a qu'un pas, d'autant plus vite franchi qu'on n'a pas le sentiment de le faire. C'est à y repen¬ser, au moment où plus que jamais cette année je vais faire virer autour de la structure du langage tout ce que je vais vous expliquer, que je me suis retourné vers une expérience proche, immédiate, courte, sensible et sympathisante, qui est la mienne, et qui peut-être éclairera ceci, que j'ai moi aussi ma notion du pré¬verbal qui s'articule à l'intérieur du rapport du sujet au verbe d'une façon qui ne vous est peut-être point à tous apparue.
Auprès de moi, parmi l'entourage de Mitsein où je me tiens comme Dasein, j'ai une chienne que j'ai nommée Justine en hommage à Sade, sans que, croyez¬-le bien, je n'exerce sur elle aucun sévice orienté. Ma chienne, à mon sens et sans ambiguïté, parle. Ma chienne a la parole sans aucun doute. Ceci est important, car cela ne veut pas dire qu'elle ait totalement le langage. La mesure dans laquelle elle
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L'identification
a la parole sans avoir le rapport humain au langage est une question d'où il vaut la peine d'envisager le problème du préverbal. Qu'est-ce que fait ma chienne quand elle parle, à mon sens ?je dis qu'elle parle, pourquoi ? Elle ne parle pas tout le temps; elle parle, contrairement à beaucoup d'humains, uniquement dans les moments où elle a besoin de parler. Elle a besoin de parler dans des moments d'intensité émotionnelle et de rapports à l'autre, à moi-même, et quelques autres personnes. La chose se manifeste par des sortes de petits couinements gutturaux. Cela ne se limite pas là. La chose est particulièrement frappante et pathétique à se manifester dans un quasi-humain qui fait que j'ai aujourd'hui l'idée de vous en parler; c'est une chienne boxer, et vous voyez sur ce faciès quasi humain, assez néandertalien en fin de compte, apparaît un certain frémissement de la lèvre, spé¬cialement supérieure, sous ce mufle, pour un humain un peu relevé, mais enfin, il y a des types comme cela, j'ai eu une gardienne qui lui ressemblait énormément, et ce frémissement labial, quand il lui arrivait de communiquer, à la gardienne, avec moi en tels sommets intentionnels, n'était point sensiblement différent. L'effet de souffle sur les joues de l'animal n'évoque pas moins sensiblement tout un ensemble de mécanismes de type proprement phonatoire qui, par exemple, prêterait tout à fait aux expériences célèbres qui furent celles de l'abbé Rousselot, fondateur de la phonétique. Vous savez qu'elles sont fondamentales et consistent essentiellement à faire habiter les diverses cavités dans lesquelles se produisent les vibrations phonatoires par de petits tambours, poires, instruments vibratiles qui permettent de contrôler à quels niveaux et à quels temps viennent se superposer les éléments divers qui constituent l'émission d'une syllabe, et plus précisément tout ce que nous appelons le phonème, car ces travaux phonétiques sont les anté¬cédents naturels de ce qui s'est ensuite défini comme phonématique. Ma chienne a la parole, c'est incontestable, indiscutable, non seulement de ce que les modu¬lations qui résultent de ses efforts proprement articulés, décomposables, inscrip¬tibles in loco, mais aussi des corrélations du temps où ce phénomène se produit, à savoir la cohabitation dans une pièce où l'expérience a dit à l'animal que le groupe humain réuni autour de la table doit rester longtemps, que quelques reliefs de ce qui se passe à ce moment-là, à savoir les agapes, doivent lui revenir; il ne faut pas croire que tout soit centré sur le besoin, il y a une certaine relation sans doute avec cet élément de consommation mais l'élément communionel du fait qu'elle consomme avec les autres y est aussi présent.
Qu'est-ce qui distingue cet usage, en somme très suffisamment réussi pour les résultats qu'il s'agit d'obtenir chez ma chienne, de la parole, d'une parole
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humaine ? Je ne suis pas en train de vous donner des mots qui prétendent cou¬vrir tous les résultats de la question, je ne donne des réponses qu'orientées vers ce qui doit être pour nous ce qu'il s'agit de repérer, à savoir le rapport à l'iden¬tification. Ce qui distingue cet animal parlant de ce qui se passe du fait que l'homme parle, est ceci, qui est tout à fait frappant concernant ma chienne, une chienne qui pourrait être la vôtre, une chienne qui n'a rien d'extraordinaire, c'est que, contrairement à ce qui se passe chez l'homme en tant qu'il parle, elle ne me prend jamais pour un autre. Ceci est très clair, cette chienne boxer de belle taille et qui, à en croire ceux qui l'observent, a pour moi des sentiments d'amour, se laisse aller à des excès de passion envers moi dans lesquels elle prend un aspect tout à fait redoutable pour les âmes plus timorées telles qu'il en existe, par exemple, à tel niveau de ma descendance; il semble qu'on y redoute que, dans les moments où elle commence à me sauter dessus en couchant les oreilles et à gronder d'une certaine façon, le fait qu'elle prenne mes poignets entre ses dents puisse passer pour une menace. Il n'en est pourtant rien. Très vite, et c'est pour cela qu'on dit qu'elle m'aime, quelques mots de moi font tout rentrer dans l'ordre, voire au bout de quelques réitérations, par l'arrêt du jeu. C'est qu'elle sait très bien que c'est moi qui suis là, elle ne me prend jamais pour un autre, contrairement à ce que toute votre expérience est là pour témoigner de ce qui se passe dans la mesure où, dans l'expérience analytique, vous vous mettez dans les conditions d'avoir un sujet pur parlant, si je puis m'exprimer ainsi, comme on dit un pâté pur porc.
Le sujet pur parlant comme tel, c'est la naissance même de notre expérience, est amené, du fait de rester pur parlant, à vous prendre toujours pour un autre. S'il y a quelque élément de progrès dans les voies où j'essaie de vous mener, c'est de vous [faire remarquer] qu'à vous prendre pour un autre, le sujet vous met au niveau de l'Autre, avec un grand A. C'est justement cela qui manque à ma chienne, il n'y a pour elle que le petit autre. Pour le grand Autre, il ne semble pas que son rapport au langage lui en donne l'accès.
Pourquoi, puisqu'elle parle, n'arriverait-elle point comme nous à constituer ces articulations d'une façon telle que le lieu, pour elle comme pour nous, se développe de cet Autre où se situe la chaîne signifiante ? Débarrassons-nous du problème en disant que c'est son odorat qui l'en empêche, et nous ne ferons que retrouver là une indication classique, à savoir que la régression organique chez l'homme de l'odorat est pour beaucoup dans son accès à cette dimension Autre. Je suis bien au regret d'avoir l'air, avec cette référence, de rétablir la coupure
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L'identification
entre l'espèce canine et l'espèce humaine. Ceci pour vous signifier que vous auriez tout à fait tort de croire que le privilège par moi donné au langage parti¬cipe de quelque orgueil à cacher cette sorte de préjugé qui ferait de l'homme, jus¬tement, quelque sommet de l'être. Je tempérerai cette coupure en vous disant que s'il manque à ma chienne cette sorte de possibilité, non dégagée comme autonome avant l'existence de l'analyse, qui s'appelle la capacité de transfert, cela ne veut pas du tout dire que ça réduise avec son partenaire, je veux dire avec moi-même, le champ pathétique de ce qu'au sens courant du terme j'appelle jus¬tement les relations humaines. Il est manifeste, dans la conduite de ma chienne, concernant précisément le reflux sur son propre être des effets de confort, des positions de prestige, qu'une grande part, disons-le, pour ne pas dire la totalité du registre de ce qui fait le plaisir de ma propre relation, par exemple, avec une femme du monde, est là tout à fait au complet. Je veux dire que, quand elle occupe une place privilégiée comme celle qui consiste à être grimpée sur ce que j'appelle ma couche, autrement dit le lit matrimonial, la sorte d’œil dont elle me fixe en cette occasion, suspendue entre la gloire d'occuper une place dont elle repère parfaitement la signification privilégiée et la crainte du geste imminent qui va l'en faire déguerpir, n'est point une dimension différente de ce qui pointe dans l'œil de ce que j'ai appelé, par pure démagogie, la femme du monde; car si elle n'a pas, en ce qui concerne ce qu'on appelle le plaisir de la conversation, un spécial privilège, c'est bien le même oeil qu'elle a, quand après s'être aventurée dans un dithyrambe sur tel film qui lui parait le fin du fin de l'avènement tech¬nique, elle sent sur elle suspendue de ma part la déclaration que je m'y suis emmerdé jusqu'à la garde, ce qui du point de vue du nihil mirari, qui est la loi de la bonne société, fait déjà surgir en elle cette suspicion qu'elle aurait mieux fait de me laisser parler le premier.
Ceci, pour tempérer, ou plus exactement pour rétablir le sens de la question que je pose concernant les rapports de la parole au langage, est destiné à intro¬duire ce que je vais essayer de dégager pour vous concernant ce qui spécifie un langage comme tel, la langue comme on dit, pour autant que, si c'est le privilège de l'homme, ça n'est pas tout de suite tout à fait clair, pourquoi cela y reste confiné ? Ceci vaut d'être épelé, c'est le cas de le dire. J'ai parlé de la langue; par exemple, il n'est pas indifférent de noter, du moins pour ceux qui n'ont pas entendu parler de Rousselot ici pour la première fois, c'est tout de même bien nécessaire que vous sachiez au moins comment c'est fait, les réflexes de Rousselot, je me permets de voir tout de suite l'importance de ceci, qui a été
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absent dans mon explication de tout à l'heure concernant ma chienne, c'est que je parle de quelque chose de pharyngal, de glottal, et puis de quelque chose qui frémissait tout par-ci par-là, et donc qui est enregistrable en termes de pression, de tension. Mais je n'ai point parlé d'effets de langue, il n'y a rien qui fasse un claquement par exemple, et encore bien moins qui fasse une occlusion; il y a flottement, frémissement, souffle, il y a toutes sortes de choses qui s'en appro¬chent, mais il n'y a pas d'occlusion. je ne veux pas aujourd'hui trop m'étendre, cela va reculer les choses concernant le un; tant pis, il faut prendre le temps d'expliquer les choses. Si je le souligne au passage, dites-vous le bien que ce n'est pas pour le plaisir, c'est parce que nous en retrouverons, et nous ne pourrons le faire que bien après coup, le sens. Ce n'est peut-être pas un pilier essentiel de notre explication, mais cela prendra en tout cas bien son sens à un moment, ce temps de l'occlusion; et les tracés de Rousselot, que peut-être vous aurez consultés dans l'intervalle de votre côté, ce qui me permettra d'abréger mon explication, seront peut-être là particulièrement parlants. Pour bien imager dès maintenant pour vous ce que c'est que cette occlusion, je vais vous en donner un exemple. Le phonéticien touche d'un seul pas, et ce n'est pas sans raison, vous allez le voir, le phonème pa et le phonème ap, ce qui lui permet de poser les prin¬cipes de l'opposition de l'implosion ap à l'explosion pa, et de nous montrer que la consonance du p est, comme dans le cas de votre fille, d'être muette. Le sens du p est entre cette implosion et cette explosion. Le p s'entend précisément de ne point s'entendre, et ce temps muet au milieu, retenez la formule, est quelque chose qui, au seul niveau phonétique de la parole, est comme qui dirait une sorte d'annonce d'un certain point où, vous verrez, je vous mènerai après quelques détours. je profite simplement du passage par ma chienne pour vous le signaler au passage, et pour vous faire remarquer en même temps que cette absence des occlusives dans la parole de ma chienne est justement ce qu'elle a de commun avec une activité parlante que vous connaissez bien et qui s'appelle le chant.
S'il arrive si souvent que vous ne compreniez pas ce que jaspine la chanteuse, c'est justement parce qu'on ne peut pas chanter les occlusives, et j'espère aussi que vous serez contents de retomber sur vos pieds et de penser que tout s'arrange, puisqu'en somme ma chienne chante, ce qui la fait rentrer dans le concert des animaux. Il y en a bien d'autres qui chantent et la question n'est pas toujours démontrée de savoir s'ils ont pour autant un langage. De ceci on en parle depuis toujours, le chaman dont j'ai la figure sur un très beau petit oiseau gris fabriqué par les Kwakiutl de la Colombie britannique porte sur son dos une
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L'identification
sorte d'image humaine qui communique d'une langue qui le relie avec une gre¬nouille; la grenouille est censée lui communiquer le langage des animaux. Ce n'est pas la peine de faire tellement d'ethnographie puisque, comme vous le savez, saint François leur parlait, aux animaux; ce n'est pas un personnage mythique, il vivait dans une époque formidablement éclairée déjà de son temps par tous les feux de l'histoire. Il y a des gens qui ont fait de très jolies petites peintures pour nous le montrer en haut d'un rocher, et on voit jusqu'au fin bout de l'horizon des bouches de poissons qui émergent de la mer pour l'entendre, ce qui quand même, avouez-le, est un comble. On peut à ce propos se deman¬der quelle langue il leur parlait. Cela a un sens toujours au niveau de la linguis¬tique moderne, et au niveau de la linguistique moderne et au niveau de l'expérience psychanalytique. Nous avons appris à définir parfaitement la fonc¬tion dans certains avènements de la langue, de ce qu'on appelle le parler babyish, cette chose qui à certains, à moi par exemple, tape tellement sur les nerfs, le genre « guili-guili, qu'il est mignon le petit ». Cela a un rôle qui va bien au-delà de ces manifestations connotées à la dimension niaise, la niaiserie consistant en l'occa¬sion dans le sentiment de supériorité de l'adulte.
Il n'y a pourtant aucune distinction essentielle entre ce qu'on appelle ce par¬ler babyish et, par exemple, une sorte de langue comme celle qu'on appelle le pidgin, c'est-à-dire ces sortes de langues constituées quand entrent en rapport deux espèces d'articulations langagières, les tenants de l'une se considérant comme à la fois en nécessité et en droit d'user de certains éléments signifiants qui sont ceux de l'autre aire, et ceci dans le dessein de s'en servir pour faire péné¬trer dans l'autre aire un certain nombre de communications qui sont propres à leur aire propre, avec cette sorte de préjugé qu'il s'agit dans cette opération de leur faire passer, de leur transmettre des catégories d'un ordre supérieur. Ces sortes d'intégrations entre aire et aire langagière sont un des champs d'étude de la linguistique, donc méritent comme telles d'être prises dans une valeur tout à fait objective grâce au fait qu'il existe justement, par rapport au langage, deux mondes différents, dans celui de l'enfant et dans celui de l'adulte. Nous pouvons d'autant moins ne pas en tenir compte, nous pouvons d'autant moins le négli-ger que c'est dans cette référence que nous pouvons trouver l'origine de certains traits un peu paradoxaux de la constitution des batteries signifiantes, je veux dire la très particulière prévalence de certains phonèmes dans la désignation de cer¬tains rapports qu'on appelle de parenté, la non pas universalité, mais écrasante majorité des phonèmes pa et ma pour désigner, pour fournir au moins un des
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modes de désignation du père et de la mère; cette irruption de quelque chose qui ne se justifie que d'éléments de genèse dans l'acquisition d'un langage, c'est-à-¬dire de faits de pure parole, ceci ne s'explique que précisément, à partir de la perspective d'un rapport entre deux sphères de langage distinctes. Et vous voyez ici s'ébaucher quelque chose qui est encore le tracé d'une frontière. Je ne pense pas là innover puisque vous savez ce qu'a tenté de commencer à pointer sous le titre de Confusion of tongues Ferenczi, très spécifiquement à ce niveau du rap¬port verbal de l'enfant et de l'adulte.
je sais que ce long détour ne me permettra pas d'aborder aujourd'hui la fonc¬tion de l'un, cela va me permettre d'y ajouter, car il ne s'agit en fin de compte dans tout cela que de déblayer, à savoir que vous ne croyiez pas que là où je vous mène ce soit un champ qui soit, par rapport à votre expérience, extérieur, c'est au contraire le champ le plus interne puisque cette expérience, celle par exemple que j'ai évoquée tout à l'heure nommément dans la distinction ici concrète de l'autre à l'Autre, cette expérience nous ne pouvons faire que la traverser. L'iden¬tification, à savoir ce qui peut faire très précisément, et aussi intensément qu'il est possible de l'imaginer, que mettre sous quelque être de vos relations la sub¬stance d'un autre, c'est quelque chose qui s'illustrera dans un texte ethnogra¬phique à l'infini, puisque justement c'est là-dessus qu'on a bâti, avec Lévy-Bruhl, toute une série de conceptions théoriques qui s'expriment sous les termes « mentalité prélogique », voire même plus tard « participation mys¬tique », quand il a été amené à plus spécialement centrer sur la fonction de l'iden-tification l'intérêt de ce qui lui semblait la voie de l'objectivation du champ pris pour le sien propre. je pense ici que vous savez sous quelle parenthèse, sous quelle réserve expresse seulement peuvent être acceptées les rapports intitulés de telles rubriques. C'est quelque chose d'infiniment plus commun, qui n'a rien à faire avec quoi que ce soit qui mette en cause la logique ni la rationalité, d'où il faut partir pour situer ces faits, archaïques ou non, de l'identification comme telle. C'est un fait de toujours connu et encore constatable pour nous, quand nous nous adressons à des sujets pris dans certains contextes qui restent à défi-nir, que ces sortes de faits, je vais les intituler par des termes qui bousculent les barrières, qui mettent les pieds dans le plat, de façon à bien faire entendre que je n'entends ici m'arrêter à aucun cloisonnement destiné à obscurcir la primarité de certains phénomènes, ces phénomènes de fausse reconnaissance, disons d'un côté de bilocation, disons de l'autre au niveau de telle expérience, dans les rap¬ports à relever, les témoignages foisonnent. L'être humain, il s'agit de savoir
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pourquoi c'est à lui que ces choses-là arrivent; contrairement à ma chienne, l'être humain reconnaît, dans le surgissement de tel animal, le personnage qu'il vient de perdre, qu'il s'agisse de sa famille ou de tel personnage éminent de sa tribu, le chef ou non, président de telle société de jeunes ou qui que ce soit d'autre; c'est lui, ce bison, c'est lui, ou comme dans telle légende celtique, dont c'est pur hasard si elle vient ici pour moi puisqu'il faudrait que) e parle pendant l'éternité pour vous dire tout ce qui peut se lever dans ma mémoire à propos de cette expérience centrale, je prends une légende celtique qui n'est point une légende, qui est un trait de folklore relevé du témoignage de quelqu'un qui fut serviteur dans une ferme. À la mort du maître du lieu, du seigneur, il voit appa¬raître une petite souris, il la suit. La petite souris va faire le tour du champ, elle se ramène, elle va dans la grange où il y a les instruments aratoires, elle s'y pro¬mène sur ces instruments, sur la charrue, la houe, la pelle et d'autres, puis elle disparaît. Après cela le serviteur, qui savait déjà de quoi il s'agissait concernant la souris, en a confirmation dans l'apparition du fantôme de son maître qui lui dit en effet: «J'étais dans cette petite souris, j'ai fait le tour du domaine pour lui dire adieu, je devais voir les instruments aratoires parce que ce sont là les objets essentiels auxquels l'on reste plus longtemps attaché qu'à tout autre, et c'est seu¬lement après avoir fait ce tour que j'ai pu m'en délivrer, etc. » avec d'infinies considérations concernant à ce propos une conception des rapports du trépassé et de certains instruments liés à de certaines conditions de travail, conditions proprement paysannes, ou plus spécialement agraires, agricoles.
Je prends cet exemple pour centrer le regard sur l'identification de l'être concernant deux apparitions individuelles aussi manifestement et aussi forte¬ment à distinguer de celle qui peut concerner l'être qui, par rapport au sujet nar¬rateur, a occupé la position éminente du maître avec cet animalcule contingent, allant on ne sait où, s'en allant nulle part. Il y a là quelque chose qui, à soi tout seul, mérite d'être pris non pas simplement comme à expliquer, comme consé¬quence, mais comme possibilité qui mérite comme telle d'être pointée.
Est-ce à dire qu'une telle référence puisse engendrer autre chose que la plus complète opacité ? Ce serait mal reconnaître le type d'élaboration, l'ordre d'effort que j'exige de vous dans mon enseignement, que de penser que je puisse d'aucune façon me contenter, même à en effacer les limites, d'une référence folk¬lorique pour considérer comme naturel le phénomène d'identification; car une fois que nous avons reconnu ceci comme fond de l'expérience, nous n'en savons absolument pas plus, justement dans la mesure où à ceux à qui je parle ça ne peut
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Leçon du 29 novembre 1961
pas arriver, sauf cas exceptionnels. Il faut toujours faire une petite réserve, soyez sûrs que ça peut encore parfaitement arriver dans telle ou telle zone paysanne. Que ça ne puisse pas, vous à qui je parle, vous arriver, c'est ça qui tranche la ques¬tion; du moment que ça ne peut pas vous arriver, vous ne pouvez rien y com¬prendre et, ne pouvant rien y comprendre, ne croyez pas qu'il suffise que vous connotiez l'événement d'une tête de chapitre, que vous l'appeliez avec M. Lévy¬ Brühl « participation mystique », ou que vous le fassiez rentrer avec le même, dans le plus grand ensemble de la « mentalité prélogique » pour que vous ayez dit quoi que ce soit d'intéressant. Il reste que ce que vous pouvez en apprivoi¬ser, en rendre plus familier à l'aide de phénomènes plus atténués, ne sera pas pour autant plus valable puisque ça sera de ce fond opaque que vous partirez. Vous retrouvez encore là une référence d'Apollinaire : « Mange tes pieds à la sainte Ménehould », dit quelque part le héros [l'héroïne] des Mamelles de Tirésias à son mari. Le fait de manger vos pieds à la Mitsein n'arrangera rien. Il s'agit de saisir pour nous le rapport de cette possibilité qui s'appelle identifica¬tion, au sens où de là surgit ce qui n'existe que dans le langage et grâce au lan¬gage, une vérité, à quoi c'est là une identification qui ne se distingue point pour le valet de ferme qui vient de vous raconter l'expérience dont je vous ai tout à l'heure parlé; et pour nous qui fondons la vérité sur A est A, c'est la même chose parce que ce qui sera le point de départ de mon discours de la prochaine fois, ce sera ceci, pourquoi A est A est-il une absurdité ?
L'analyse stricte de la fonction du signifiant, pour autant que c'est par elle que j'entends introduire pour vous la question de la signification, c'est à partir de ceci, c'est que si le A est A, a constitué, si je puis dire, la condition de tout un âge de la pensée dont l'exploration cartésienne par laquelle j'ai commencé est le terme, ce qu'on peut appeler l'âge théologique, il n'en est pas moins vrai que l'analyse linguistique est corrélative à l'avènement d'un autre âge, marqué de corrélations techniques précises parmi lesquelles est l'avènement mathématique, je veux dire dans les mathématiques, d'un usage étendu du signifiant. Nous pou¬vons nous apercevoir que c'est dans la mesure où le A est A doit être mis en question que nous pouvons faire avancer le problème de l'identification. je vous indique d'ores et déjà que si le A est A ne va pas, je ferai tourner ma démons¬tration autour de la fonction de l'un, et pour ne pas vous laisser totalement en suspens et pour que peut-être vous envisagiez chacun de commencer à vous for¬muler quelque chose sur la voie de ce que je vais là-dessus vous dire, je vous prie¬rai de vous reporter au chapitre du Cours de linguistique de De Saussure qui se
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L'identification
termine à la page 168. Ce chapitre se termine par un paragraphe qui commence page 167 et je vous en lis le paragraphe suivant : « Appliqué à l'unité, le principe de différenciation peut se formuler ainsi: les caractères de l'unité se confondent avec l'unité elle-même. Dans la langue, comme dans tout système sémiolo¬gique, » - ceci méritera d'être discuté - « ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. C'est la différence qui fait le caractère, comme elle fait la valeur et l'unité. » Autrement dit, à la différence du signe, et vous le verrez se confirmer pour peu que vous lisiez ce chapitre, ce qui distingue le signifiant, c'est seulement d'être ce que tous les autres ne sont pas; ce qui, dans le signi¬fiant, implique cette fonction de l'unité, c'est justement de n'être que différence. C'est en tant que pure différence que l'unité, dans sa fonction signifiante, se structure, se constitue. Ceci n'est pas un trait unique, en quelque sorte il consti¬tue une abstraction unilatérale concernant la relation par exemple synchronique du signifiant. Vous le verrez la prochaine fois, rien n'est proprement pensable, rien de la fonction du signifiant n'est proprement pensable, sans partir de ceci que je formule: l'Un comme tel est l'Autre. C'est à partir de ceci, de cette fon¬cière structure de l'un comme différence que nous pouvons voir apparaître cette origine, d'où l'on peut voir le signifiant se constituer, si je puis dire, c'est dans l'Autre que le A du A est A, le grand A, comme on dit le grand mot, est lâché.
Du processus de ce langage du signifiant, ici seulement peut partir une explo¬ration qui soit foncière et radicale de ce comme quoi se constitue l'identification. L'identification n'a rien à faire avec l'unification. C'est seulement à l'en distin¬guer qu'on peut lui donner, non seulement son accent essentiel, mais ses fonc¬tions et ses variétés.
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Leçon 4, 6 décembre 1961


Reprenons notre idée, à savoir ce que je vous ai annoncé la dernière fois, que j'entendais faire pivoter autour de la notion du un, notre problème, celui de l'identification, étant déjà annoncé que l'identification ce n'est pas tout simple¬ment faire un. Je pense que cela ne vous sera pas difficile à admettre.
Nous partons, comme il est normal concernant l'identification, du mode d'accès le plus commun de l'expérience subjective, celui qui s'exprime par ce qui paraît l'évidence essentiellement communicable dans la formule, qui au premier abord ne paraît pas soulever d'objection, que A soit A. J'ai dit au premier abord, parce qu'il est clair que, quelle que soit la valeur de croyance que comporte cette formule, je ne suis pas le premier à élever des objections là contre; vous n'avez qu'à ouvrir le moindre traité de logique pour rencontrer quelles difficultés le distinguo de cette formule, en apparence la plus simple, soulève d'elle-même. Vous pourrez même voir que la plus grande part des difficultés qui sont à résoudre dans beaucoup de domaines, mais il est particulièrement frappant que ce soit en logique plus qu'ailleurs, ressortissent à toutes les confusions possibles qui peuvent surgir de cette formule qui prête éminemment à confusion. Si vous avez par exemple quelque difficulté, voire quelque fatigue à lire un texte aussi passionnant que celui du Parménide de Platon, c'est pour autant que sur ce point du A est A, disons que vous manquez un peu de réflexion, et pour autant, jus¬tement, que si j'ai dit tout à l'heure que le A est A est une croyance, il faut bien l'entendre comme je l'ai dit, c'est une croyance qui n'a point toujours régné sûrement sur notre espèce, pour autant qu'après tout le A a bien commencé quelque part, je parle du A, lettre A, et que cela ne devait pas être si facile
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d'accéder à ce noyau de certitude apparente qu'il y a dans le A est A, quand l'homme ne disposait pas de l'A. Je dirai tout à l'heure sur quel chemin peut nous mener cette réflexion. Il convient tout de même de se rendre compte de ce qui arrive de nouveau avec l'A, pour l'instant contentons-nous de ceci que notre lan¬gage ici nous permet de bien articuler, c'est que le A est A, ça a l'air de vouloir dire quelque chose, cela fait signifié. Je pose, très sûr de ne rencontrer là-dessus aucune opposition de la part de quiconque et sur ce thème en position de com¬pétence dont j'ai fait l'épreuve par les témoignages attestés de ce qui peut se lire là-dessus, qu'en interpellant tel ou tel mathématicien, suffisamment familiarisé avec sa science pour savoir où nous en sommes actuellement par exemple, et puis bien d'autres dans tous les domaines, je ne rencontrerai pas d'opposition à avan¬cer sur certaines conditions d'explication, qui sont justement celles auxquelles je vais me soumettre devant vous que A est A, cela ne signifie rien.
C'est justement de ce rien qu'il va s'agir, car c'est ce rien qui a valeur positive pour dire ce que cela signifie. Nous avons dans notre expérience, voire dans notre folklore analytique, quelque chose, l'image jamais assez approfondie, exploitée, qu'est le jeu du petit enfant si savamment repéré par Freud, aperçu de façon si perspicace dans le fort-da. Reprenons-le pour notre compte puisque, d'un objet à prendre et à rejeter - il s'agit dans cet enfant de son petit-fils - Freud a su apercevoir le geste inaugural dans le jeu. Refaisons ce geste, prenons ce petit objet, une balle de ping-pong; je la prends, je la cache, je la lui remontre; la balle de ping-pong est la balle de ping-pong, mais ce n'est pas un signifiant, c'est un objet, c'est une approche pour dire, ce petit a est un petit a; il y a, entre ces deux moments, que j'identifie incontestablement d'une façon légitime, la disparition de la balle; sans cela il n'y a rien moyen que je montre, il n'y a rien qui se forme sur le plan de l'image. Donc la balle est toujours là et je peux tom¬ber en catalepsie à force de la regarder.
Quel rapport y a-t-il entre le est qui unit les deux apparitions de la balle et cette disparition intermédiaire ? Sur le plan imaginaire, vous touchez qu'au moins la question se pose du rapport de ce est avec ce qui semble bien le causer, à savoir la disparition, et là vous êtes proches d'un des secrets de l'identification qui est celui auquel j'ai essayé de vous faire reporter dans le folklore de l'iden¬tification, cette assomption spontanée par le sujet de l'identité de deux appari¬tions pourtant bien différentes. Rappelez-vous l'histoire du propriétaire de la ferme mort que son serviteur retrouve dans le corps de la souris. Le rapport de ce c'est lui avec le c'est encore lui, c'est là ce qui nous donne l'expérience la plus
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simple de l'identification, le modèle et le registre. Lui, puis encore lui, il y a là la visée de l'être, dans l'encore lui, c'est le même être qui apparaît. Pour ce qui est de l'autre, en somme, cela peut aller comme ça, ça va pour ma chienne que j'ai prise l'autre jour comme terme de référence, comme je viens de vous le dire, ça va; cette référence à l'être est suffisamment, semble-t-il, supportée par son odo¬rat; dans le champ imaginaire, le support de l'être est vite concevable. Il s'agit de savoir si c'est effectivement ce rapport simple dont il s'agit dans notre expé¬rience de l'identification. Quand nous parlons de notre expérience de l'être, ce n'est point pour rien que tout l'effort d'une pensée qui est la nôtre, contempo¬raine, va formuler quelque chose dont je ne déplace jamais le gros meuble qu'avec un certain sourire, ce Dasein, ce mode fondamental de notre expérience dont il semble qu'il faut en désigner le meuble donnant toute accession à ce terme de l'être, la référence primaire.
C'est bien là que quelque chose d'autre nous force de nous interroger sur ceci, que la scansion où se manifeste cette présence au monde, n'est pas simplement imaginaire, à savoir que déjà ce n'est point à l'autre qu'ici nous nous référons, mais à ce plus intime de nous-mêmes dont nous essayons de faire l'ancrage, la racine, le fondement de ce que nous sommes comme sujets. Car si nous pouvons articuler, comme nous l'avons fait sur le plan imaginaire, que ma chienne me reconnaisse pour le même, nous n'avons par contre aucune indication sur la façon dont elle s'identifie; de quelque sorte que nous puissions la réengager en elle-même, nous ne savons point, nous n'avons aucune preuve, aucun témoi¬gnage du mode sous lequel, cette identification, elle l'accroche.
C'est bien ici qu'apparaît la fonction, la valeur du signifiant même comme tel; et c'est dans la mesure même où c'est du sujet qu'il s'agit que nous avons à nous interroger sur le rapport de cette identification du sujet avec ce qui est une dimension différente de tout ce qui est de l'ordre de l'apparition et de la dis¬parition, à savoir, le statut du signifiant. Que notre expérience nous montre que les différents modes, les différents angles sous lesquels nous sommes amenés à nous identifier comme sujets, au moins pour une part d'entre eux, supposent le signifiant pour l'articuler, même sous la forme le plus souvent ambiguë, impropre, mal maniable et sujette à toutes sortes de réserves et de distinctions qu'est le A est A. C'est là que je veux amener votre attention; et tout d'abord je veux dire, sans plus lanterner, vous montrer que si nous avons la chance de faire un pas de plus dans ce sens, c'est en essayant d'articuler ce statut du signifiant comme tel.
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je l'indique tout de suite, le signifiant n'est point le signe. C'est à donner à cette distinction sa formule précise que nous allons nous employer. Je veux dire que c'est à montrer où gît cette différence que nous pourrons voir surgir ce fait déjà donné par notre expérience que c'est de l'effet du signifiant que surgit comme tel le sujet. Effet métonymique, effet métaphorique ? Nous ne le savons pas encore, et peut-être y a-t-il quelque chose d'articulable déjà avant ces effets, qui nous permette de voir poindre, de former en un rapport, en une relation, la dépendance du sujet comme tel par rapport au signifiant. C'est ce que nous allons voir à l'épreuve.
Pour devancer ce que j'essaie ici de vous faire saisir, pour le devancer en une image courte à laquelle il ne s'agit que de donner encore qu'une sorte de valeur de support, d'apologue, mesurez la différence entre ceci qui va d'abord peut-être vous paraître un jeu de mots, mais justement c'en est un, il y a la trace d'un pas [ou: de pas]. Déjà je vous ai menés sur cette piste, fortement teintée de mythisme, corrélative justement du temps où commence à s'articuler dans la pensée la fonction du sujet comme tel, Robinson devant la trace de pas qui lui montre que, dans l'île, il n'est pas seul. La distance qui sépare ce pas de ce qu'est devenu phonétiquement le pas comme instrument de la négation, ce sont juste là deux extrêmes de la chaîne qu'ici je vous demande de tenir avant de vous mon¬trer effectivement ce qui la constitue et que c'est entre les deux extrémités de la chaîne que le sujet peut surgir et nulle part ailleurs. À le saisir, nous arriverons à relativer quelque chose de façon telle que vous puissiez considérer cette for¬mule, A est A, elle-même comme une sorte de stigmate, je veux dire dans son caractère de croyance comme l'affirmation de ce que j'appellerai une époque, époque, moment, parenthèse, terme historique, après tout, dont nous pouvons, vous le verrez, entrevoir le champ comme limité. Ce que j'ai appelé l'autre jour une indication, qui restera n'être encore qu'une indication de l'identité de cette fausse consistance du A est A avec ce que j'ai appelé une ère théologique, me permettra je crois de faire un pas dans ce dont il s'agit concernant le problème de l'identification, pour autant que l'analyse nécessite qu'on la pose, par rapport à une certaine accession à l'identique, comme la transcendant.
Cette fécondité, cette sorte de détermination qui est suspendue à ce signifié du A est A ne saurait reposer sur sa vérité puisqu'elle n'est pas vraie, cette affir¬mation. Ce qu'il s'agit d'atteindre dans ce que devant vous je m'efforce de for¬muler, c'est que cette fécondité repose justement sur le fait objectif, j'emploie là objectif dans le sens qu'il a par exemple dans le texte de Descartes, quand on va
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un peu plus loin on voit surgir la distinction, concernant les idées, de leur réa¬lité actuelle avec leur réalité objective, et naturellement les professeurs nous sor¬tent des volumes très savants, tels qu'un index scolastico-cartésien pour nous dire ce qui nous paraît là, à nous autres, puisque Dieu sait que nous sommes malins, un peu embrouillé, que c'est un héritage de la scolastique, moyennant quoi on croit avoir tout expliqué. je veux dire qu'on s'est libéré de ce dont il s'agit, à savoir, pourquoi Descartes a été, lui l'anti-scolastique, amené à se res-servir de ces vieux accessoires. Il ne semble pas qu'il vienne si facilement à l'idée, même des meilleurs historiens, que la seule chose intéressante c'est ce qui le nécessite à les ressortir. Il est bien clair que ce n'est pas pour refaire à nouveau l'argument de Saint-Anselme qu'il retraîne tout cela sur le devant de la scène.
Le fait objectif que A ne peut pas être A, c'est cela que je voudrais d'abord mettre pour vous en évidence, justement pour vous faire comprendre que c'est de quelque chose qui a rapport avec ce fait objectif qu'il s'agit et jusque dans ce faux effet de signifié qui n'est là qu'ombre et conséquence qui nous laisse atta¬ché à cette sorte de primesaut qu'il y a dans le A est A. Que le signifiant soit fécond de ne pouvoir être en aucun cas identique à lui-même, entendez bien là ce que je veux dire, il est tout à fait clair que je ne suis pas en train, quoique cela vaille la peine au passage pour l'en distinguer, de vous faire remarquer qu'il n'y a pas de tautologie dans le fait de dire que la guerre est la guerre. Tout le monde sait cela, quand on dit la guerre est la guerre, on dit quelque chose, on ne sait pas exactement quoi d'ailleurs, mais on peut le chercher, on peut le trouver et on le trouve très facilement, à la portée de la main. Cela veut dire, ce qui commence à partir d'un certain moment, on est en état de guerre. Cela comporte des condi¬tions un petit peu différentes des choses, c'est ce que Péguy appelait « que les petites chevilles n'allaient plus dans les petits trous ». C'est une définition péguyste, c'est-à-dire qu'elle n'est rien moins que certaine; on pourrait soute¬nir le contraire, à savoir que c'est justement pour remettre les petites chevilles dans leurs vrais petits trous que la guerre commence, ou au contraire que c'est pour faire de nouveaux petits trous pour d'anciennes petites chevilles, et ainsi de suite. Ceci n'a d'ailleurs strictement pour nous aucun intérêt, sauf que cette poursuite, quelle qu'elle soit, s'accomplit avec une efficacité remarquable par l'intermédiaire de la plus profonde imbécillité, ce qui doit également nous faire réfléchir sur la fonction du sujet par rapport aux effets du signifiant.
Mais prenons quelque chose de simple, et finissons-en rapidement. Si je dis, mon grand-père est mon grand-père, vous devez tout de même bien saisir là
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qu'il n'y a aucune tautologie, que mon grand-père, premier terme, est un usage d'index du deuxième terme mon grand-père, qui n'est sensiblement pas diffé¬rent de son nom propre, par exemple Émile Lacan, ni non plus du c du c'est quand je le désigne quand il entre dans une pièce, c'est mon grand-père. Ce qui ne veut pas dire que son nom propre soit la même chose que ce c de « this is my granfather». On est stupéfait qu'un logicien comme Russell ait cru pouvoir dire que le nom propre est de la même catégorie, de la même classe signifiante que le this, that ou it, sous prétexte qu'ils sont susceptibles du même usage fonction¬nel dans certains cas. Ceci est une parenthèse, mais comme toutes mes paren¬thèses, une parenthèse destinée à être retrouvée plus loin à propos du statut du nom propre dont nous ne parlerons pas aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, ce dont il s'agit dans mon grand-père est mon grand-père veut dire ceci, que cet exécrable petit bourgeois qu'était ledit bonhomme, cet horrible personnage grâce auquel j'ai accédé à un âge précoce à cette fonction fondamentale qui est de maudire Dieu, ce personnage est exactement le même qui est porté sur l'état civil comme étant démontré par les liens du mariage pour être père de mon père, en tant que c'est justement de la naissance de celui-ci qu'il s'agit dans l'acte en question.
Vous voyez donc à quel point mon grand-père est mon grand-père n'est point une tautologie. Ceci s'applique à toutes les tautologies, et ceci n'en donne point une formule univoque, car ici il s'agit d'un rapport du réel au symbolique. Dans d'autres cas il y aura un rapport de l'imaginaire au symbolique, et faites toute la suite des permutations, histoire de voir lesquelles seront valables. je ne peux pas m'engager dans cette voie parce que si je vous parle de ceci, qui est en quelque sorte un mode d'écarter les fausses tautologies qui sont simplement l'usage cou¬rant, permanent du langage, c'est pour vous dire que ce n'est pas cela que je veux dire. Si) e pose qu'il n'y a pas de tautologie possible, ce n'est pas en tant que A premier et A second veulent dire des choses différentes que je dis qu'il n'y a pas de tautologie, c'est dans le statut même de A qu'il y a inscrit que A ne peut pas être A, et c'est là-dessus que j'ai terminé mon discours de la dernière fois en vous désignant dans Saussure le point où il est dit que A comme signifiant ne peut d'aucune façon se définir sinon que comme n'étant pas ce que sont les autres signifiants. De ce fait, qu'il ne puisse se définir que de ceci justement de n'être pas tous les autres signifiants, de ceci dépend cette dimension qu'il est également vrai qu'il ne saurait être lui-même.
Il ne suffit pas de l'avancer ainsi de cette façon opaque justement parce qu'elle surprend, qu'elle chavire cette croyance suspendue au fait que c'est là le vrai
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support de l'identité, il faut vous le faire sentir. Qu'est-ce que c'est qu'un signi¬fiant ? Si tout le monde, et pas seulement les logiciens, parle de A quand il s'agit de A est A, c'est quand même pas un hasard. C'est parce que, pour supporter ce qu'on désigne, il faut une lettre. Vous me l'accordez, je pense, mais aussi bien je ne tiens point ce saut pour décisif, sinon que mon discours ne le recoupe, ne le démontre d'une façon suffisamment surabondante pour que vous en soyez convaincus; et vous en serez d'autant mieux convaincus que je vais tâcher de vous montrer dans la lettre justement, cette essence du signifiant par où il se dis-tingue du signe. J'ai fait quelque chose pour vous samedi dernier dans ma mai¬son de campagne où j'ai, suspendu à ma muraille, ce qu'on appelle une calligraphie chinoise. Si elle n'était pas chinoise, je ne l'aurais pas suspendue à ma muraille pour la raison qu'il n'y a qu'en Chine que la calligraphie a pris une valeur d'objet d'art; c'est la même chose que d'avoir une peinture, ça a le même prix. Il y a les mêmes différences, et peut-être plus encore, d'une écriture à une autre dans notre culture que dans la culture chinoise, mais nous n'y attachons pas le même prix. D'autre part j'aurai l'occasion de vous montrer ce qui peut, à nous, masquer la valeur de la lettre, ce qui, en raison du statut particulier du caractère chinois, est particulièrement bien mis en évidence dans ce caractère. Ce que je vais donc vous montrer ne prend sa pleine et plus exacte situation que d'une certaine réflexion sur ce qu'est le caractère chinois; j'ai déjà tout de même assez, quelquefois, fait allusion au caractère chinois et à son statut pour que vous sachiez que, de l'appeler idéographique, ce n'est pas du tout suffisant. Je vous le montrerai peut-être en plus de détails; c'est ce qu'il a d'ailleurs de commun avec tout ce qu'on a appelé idéographique, il n'y a à proprement parler rien qui mérite ce terme au sens où on l'imagine habituellement, je dirais presque nommément au sens où le petit schéma de Saussure, avec arbor et l'arbre dessiné en dessous, le soutient encore par une espèce d'imprudence qui est ce à quoi s'attachent les malentendus et les confusions. Ce que je veux là vous montrer, je l'ai fait en deux exemplaires. On m'avait donné en même temps un nouveau petit instrument dont certains peintres font grand cas, qui est une sorte de pinceau épais où le jus vient de l'intérieur, qui permet de tracer des traits avec une épaisseur, une consis¬tance intéressante. Il en est résulté que j'ai copié beaucoup plus facilement que je ne l'aurais fait normalement la forme qu'avaient les caractères sur ma calli¬graphie; dans la colonne de gauche, voilà la calligraphie de cette phrase qui veut dire: l'ombre de mon chapeau danse et tremble sur les fleurs du Haï-tang; de l'autre côté, vous voyez écrite la même phrase dans des caractères courants, ceux
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qui sont les plus licites, ceux que fait l'étudiant ânonnant quand il fait correcte¬ment ses caractères. Ces deux séries sont parfaitement identifiables, et en même temps elles ne se ressemblent pas du tout. Apercevez-vous que c'est de la façon la plus claire en tant qu'ils ne se ressemblent pas du tout, que ce sont bien évi¬demment, de haut en bas, à droite et à gauche, les sept mêmes caractères, même pour quelqu'un qui n'a aucune idée, non seulement des caractères chinois, mais aucune idée jusque-là qu'il y avait des choses qui s'appelaient des caractères chi¬nois. Si quelqu'un découvre cela pour la première fois dessiné quelque part dans un désert, il verra qu'il s'agit à droite et à gauche de caractères, et de la même succession de caractères à droite et à gauche.
Ceci pour vous introduire à ce qui fait l'essence du signifiant et dont ce n'est pas pour rien que je l'illustrerai le mieux de sa forme la plus simple qui est ce que nous désignons depuis quelque temps comme l'einziger Zug. L'einziger Zug, qui est ce qui donne à cette fonction son prix, son acte et son ressort, c'est ceci qui nécessite, pour dissiper ce qui pourrait ici rester de confusion, que j'introduise pour le traduire au mieux et au plus près ce terme, qui n'est point un néologisme, qui est employé dans la théorie dite des ensembles, le mot unaire au lieu du mot unique. Tout au moins il est utile que je m'en serve aujourd'hui, pour bien vous faire sentir ce nerf dont il s'agit dans la distinction du statut du signifiant. Le trait unaire donc, qu'il soit comme ici vertical, nous appelons cela faire des bâtons, ou qu'il soit, comme le font les chinois, horizontal, il peut sembler que sa fonc¬tion exemplaire soit liée à la réduction extrême, à son propos justement, de toutes les occasions de différence qualitative. Je veux dire qu'à partir du moment où je dois faire simplement un trait, il n'y a semble-t-il pas beaucoup de variétés ni de variations possibles; que c'est cela qui va faire sa valeur privilégiée pour nous.
Détrompez-vous. Pas plus que tout à l'heure il ne s'agissait, pour dépister ce dont il s'agit dans la formule il n'y a pas de tautologie de pourchasser la tauto¬logie là justement où elle n'est pas, pas plus il ne s'agit ici de discerner ce que j'ai appelé le caractère parfaitement saisissable du statut du signifiant quel qu'il soit, A ou un autre, dans le fait que quelque chose dans sa structure éliminerait ces différences - je les appelle qualitatives parce que c'est de ce terme que les logi¬ciens se servent quand il s'agit de définir l'identité- de l'élimination des diffé¬rences qualitatives, de leur réduction, comme on dirait, à un schème simplifié; ce serait là que serait le ressort de cette reconnaissance caractéristique de notre appréhension de ce qui est le support du signifiant, la lettre. Il n'en est rien, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Car si je fais une ligne de bâtons, il est tout à fait
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clair que, quelle que soit mon application, il n'y en aura pas un seul de semblable, et je dirai plus, ils sont d'autant plus convaincants comme ligne de bâtons que jus¬tement je ne me serai pas tellement appliqué à les faire rigoureusement semblables.
Depuis que j'essaie de formuler pour vous ce que je suis en train pour l'ins¬tant de formuler, je me suis, avec les moyens du bord, c'est-à-dire ceux qui sont donnés à tout le monde, interrogé sur ceci après tout qui n'est pas évident tout de suite, à quel moment est-ce qu'on voit apparaître une ligne de bâtons ? J'ai été dans un endroit vraiment extraordinaire où peut-être après tout par mes propos je vais entraîner que s'anime le désert, je veux dire que quelques-uns d'entre vous vont s'y précipiter, je veux dire le Musée de Saint-Germain. C'est fascinant, c'est passionnant et cela le sera d'autant plus que vous tâcherez quand même de trouver quelqu'un qui y a déjà été avant vous parce qu'il n'y a aucun catalogue, aucun plan et il est complètement impossible de savoir où et quel et quoi, et de se retrouver dans la suite de ces salles. Il y a une salle qui s'appelle la salle Piette, du nom du juge de paix qui était un génie et qui a fait les découvertes de la pré¬histoire les plus prodigieuses, je veux dire de quelques menus objets, en général de très petite taille, qui sont ce qu'on peut voir de plus fascinant. Et tenir dans sa main une petite tête de femme qui a certainement dans les 30 000 ans a tout de même sa valeur, outre que cette tête est pleine de questions. Mais vous pourrez voir à travers une vitrine, c'est très facile à voir, car grâce aux dispositions testa¬mentaires de cet homme remarquable on est absolument forcé de tout laisser dans la plus grande pagaille avec les étiquettes complètement dépassées qu'on a mises sur les objets, on a réussi quand même à mettre sur un peu de plastique quelque chose qui permet de distinguer la valeur de certains de ces objets; com¬ment vous dire cette émotion qui m'a saisi quand penché sur une de ces vitrines je vis sur une côte mince, manifestement une côte d'un mammifère - je ne sais pas très bien lequel, et je ne sais pas si quelqu'un le saura mieux que moi - genre chevreuil, cervidé, une série de petits bâtons, deux d'abord, puis un petit inter¬valle, et ensuite cinq, et puis ça recommence. Voilà, me disais-je en m'adressant à moi-même par mon nom secret ou public, voilà pourquoi en somme, Jacques Lacan, ta fille n'est pas muette. Ta fille est ta fille, car si nous étions muets, elle ne serait point ta fille. Évidemment, ceci a bien de l'avantage, même de vivre dans un monde fort comparable à celui d'un asile d'aliénés universel, conséquence non moins certaine de l'existence des signifiants, vous allez le voir.
Ces bâtons qui n'apparaissent que beaucoup plus tard, plusieurs milliers d'années plus tard, après que les hommes aient su faire des objets d'une
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exactitude réaliste, qu'à l'Aurignacien on eût fait des bisons après lesquels, du point de vue de l'art du peintre, nous pouvons encore courir. Mais bien plus, à la même époque on faisait en os, tout petit, une reproduction de quelque chose, dont il semblerait qu'on n'aurait pas eu besoin de se fatiguer puisque c'est une reproduction d'une autre chose en os, mais elle beaucoup plus grande, un crâne de cheval. Pourquoi refaire en os tout petit, quand vraiment on imagine qu'à cette époque ils avaient autre chose à faire, cette reproduction inégalable ? Je veux dire que, dans le Cuvier que j'ai dans ma maison de campagne, j'ai des gra¬vures excessivement remarquables des squelettes fossiles qui sont faites par des artistes consommés, ça n'est pas mieux que cette petite réduction d'un crâne de cheval sculpté dans l'os, qui est d'une exactitude anatomique telle qu'elle n'est pas seulement convaincante, elle est rigoureuse.
Eh bien! c'est beaucoup plus tard seulement que nous trouvons la trace de quelque chose qui soit, sans ambiguïté, du signifiant. Et ce signifiant est tout seul, car je ne songe pas à donner, faute d'information, un sens spécial à cette petite augmentation d'intervalle qu'il y a quelque part dans cette ligne de bâtons. C'est possible, mais je ne peux rien en dire. Ce que je veux dire par contre, c'est qu'ici nous voyons surgir quelque chose dont je ne dis pas que c'est la première apparition, mais en tout cas une apparition certaine de quelque chose dont vous voyez que ceci se distingue tout à fait de ce qui peut se désigner comme la dif¬férence qualitative. Chacun de ces traits n'est pas du tout identique à celui de son voisin, mais cela n'est pas parce qu'ils sont différents qu'ils fonctionnent comme différents, mais en raison que la différence signifiante est distincte de tout ce qui se rapporte à la différence qualitative, comme je viens de vous le montrer avec les petites choses que je viens de faire circuler devant vous. La différence quali¬tative peut même à l'occasion souligner la mêmeté signifiante. Cette mêmeté est constituée de ceci justement que le signifiant comme tel sert à connoter la diffé¬rence à l'état pur, et la preuve c'est qu'à sa première apparition le un manifeste¬ment désigne la multiplicité actuelle.
Autrement dit, je suis chasseur puisque nous voilà portés au niveau du Magdalénien IV Dieu sait qu'attraper une bête n'était pas beaucoup plus simple à cette époque que ça ne l'est de nos jours pour ceux qu'on appelle les Bushmen, et c'était toute une aventure! Il semble bien qu'après avoir atteint la bête il fal¬lait la traquer longtemps pour la voir succomber à ce qui était l'effet du poison. J'en tue une, c'est une aventure, j'en tue une autre, c'est une seconde aventure que je peux distinguer par certains traits de la première, mais qui lui ressemble
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essentiellement d'être marquée de la même ligne générale. À la quatrième, il peut y avoir embrouillement, qu'est-ce qui la distingue de la seconde, par exemple ? A la vingtième, comment est-ce que je m'y retrouverai, ou même, est-ce que je saurai que j'en ai eu vingt? Le marquis de Sade, dans la rue Paradis à Marseille, enfermé avec son petit valet, procédait de même pour les coups, quoique diver¬sement variés, qu'il tira en compagnie de ce partenaire, fût-ce avec quelques comparses eux-mêmes diversement variés. Cet homme exemplaire, dont les rap¬ports au désir devaient sûrement être marqués de quelque ardeur peu commune, quoi qu'on pense, marqua au chevet de son lit, dit-on, par de petits traits cha¬cun des coups, pour les appeler par leur nom, qu'il fut amené à pousser jusqu'à leur accomplissement dans cette sorte de singulière retraite probatoire. Assurément, il faut être soi-même bien engagé dans l'aventure du désir, au moins d'après tout ce que le commun des choses nous apprend de l'expérience la plus ordinaire des mortels, pour avoir un tel besoin de se repérer dans la succession de ses accomplissements sexuels; il n'est néanmoins pas impensable qu'à cer-taines époques favorisées de la vie quelque chose puisse devenir flou du point exact où l'on en est dans le champ de la numération décimale.
Ce dont il s'agit dans la coche, dans le trait coché, c'est quelque chose dont nous ne pouvons pas ne pas voir qu'ici surgit quelque chose de nouveau par rap¬port à ce qu'on peut appeler l'immanence de quelque action essentielle que ce soit. Cet être que nous pouvons imaginer encore dépourvu de ce mode de repère, qu'est-ce qu'il fera au bout d'un temps assez court et limité par l'intui¬tion, pour qu'il ne se sente pas simplement solidaire d'un présent toujours faci¬lement renouvelé où rien ne lui permet plus de discerner ce qui existe comme différence dans le réel ? Il ne suffit point de dire, c'est déjà bien évident, que cette différence est dans le vécu du sujet, de même qu'il ne suffit point de dire, « mais tout de même, Untel n'est pas moi! ». Ça n'est pas simplement parce que Laplanche a les cheveux comme ça et que je les ai comme cela, et qu'il a les yeux d'une certaine façon, et qu'il n'a pas tout à fait le même sourire que moi, qu'il est différent. Vous direz: « Laplanche est Laplanche, et Lacan est Lacan. » Mais c'est justement là qu'est toute la question, puisque justement dans l'analyse la question se pose si Laplanche n'est pas la pensée de Lacan, et si Lacan n'est pas l'être de Laplanche ou inversement. La question n'est pas suffisamment résolue dans le réel. C'est le signifiant qui tranche, c'est lui qui introduit la différence comme telle dans le réel, et justement dans la mesure où ce dont il s'agit n'est point de différences qualitatives.
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L'identification
Mais alors si ce signifiant, dans sa fonction de différence, est quelque chose qui se présente ainsi sous le mode du paradoxe d'être justement différent de cette différence qui se fonderait sur, ou non, la ressemblance, d'être autre chose de dis¬tinct et dont je le répète nous pouvons très bien supposer, parce que nous les avons à notre portée, qu'il y a des êtres qui vivent et se supportent très bien d'ignorer complètement cette sorte de différence qui certainement, par exemple, n'est point accessible à ma chienne et je ne vous montre pas tout de suite, car je vous le montrerai plus en détails et d'une façon plus articulée, que c'est bien pour cela qu'apparemment la seule chose qu'elle ne sache pas, c'est qu'elle-même est. Et qu'elle-même soit, nous devons chercher sous quel mode ceci est appendu à cette sorte de distinction particulièrement manifeste dans le trait unaire en tant que ce qui le distingue ce n'est point une identité de semblance, c'est autre chose.
Quelle est cette autre chose ? C'est ceci, c'est
que le signifiant n'est point un signe. Un signe, nous dit-on, c'est de représenter quelque chose pour quelqu'un, le quelqu'un est là comme sup¬port du signe. La définition première qu'on peut donner d'un quelqu'un, c'est quelqu'un qui est accessible à un signe. C'est la forme la plus élémentaire, si on peut s'exprimer ainsi, de la subjectivité. Il n'y a point d'objet ici encore, il y a quelque chose d'autre, le signe, qui représente ce quelque chose pour quelqu'un. Un signifiant se distingue d'un signe d'abord en ceci, qui est ce que j'ai essayé de vous faire sentir, c'est que les signifiants ne manifestent d'abord que la présence de la dif-férence comme telle et rien d'autre. La première chose donc qu'il implique, c'est que le rapport du signe à la chose soit effacé. Ces 1 de l'os magdalénien, bien malin qui pourrait vous dire de quoi ils étaient le signe. Et nous en sommes, Dieu merci, assez avancés depuis le Magdalénien IV pour que vous aperceviez de ceci, qui pour vous a la même sorte sans doute d'évidence naïve, permettez-moi de vous le dire, que A est A, c'est à savoir que, comme on vous l'a enseigné à l'école, on ne peut additionner des torchons avec des serviettes, des poireaux avec des carottes et ainsi de suite; c'est tout à fait une erreur, cela ne commence à deve¬nir vrai qu'à partir d'une définition de l'addition qui suppose, je vous assure, une quantité d'axiomes déjà suffisante pour couvrir toute cette section du tableau.
Au niveau où les choses sont prises de nos jours dans la réflexion mathéma¬tique, nommément, pour l'appeler par son nom dans la théorie des ensembles,

Quelque chose  S
(signe)
quelqu’un
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il ne saurait dans les opérations les plus fondamentales telles que celles, par exemple, d'une réunion ou d'une intersection, il ne saurait du tout s'agir de poser des conditions aussi exorbitantes pour la validité des opérations. Vous pouvez très bien additionner ce que vous voulez au niveau d'un certain registre pour la simple raison que ce dont il s'agit dans un ensemble, c'est comme l'a très bien exprimé un des théoriciens spéculant sur un des dits paradoxes, il ne s'agit ni d'objet ni de chose, il s'agit de 1 très exactement, dans ce qu'on appelle élément des ensembles. Ceci n'est point assez remarqué dans le texte auquel je fais allusion pour une célèbre raison, c'est que justement cette réflexion sur ce que c'est qu'un 1 n'est point fort élaborée, même par ceux qui, dans la théorie mathématique la plus moderne, en font pourtant l'usage le plus clair, le plus manifeste.
Cet 1 comme tel, en tant qu'il marque la différence pure, c'est à lui que nous allons nous référer pour mettre à l'épreuve, dans notre prochaine réunion, les rapports du sujet au signifiant. Il faudra d'abord que nous distinguions le signi¬fiant du signe, et que nous montrions en quel sens le pas qui est franchi est celui de la chose effacée; les diverses effaçons, si vous me permettez de me servir de cette formule, dont vient au jour le signifiant, nous donneront précisément les modes majeurs de la manifestation du sujet. D'ores et déjà, pour vous indiquer, vous rappeler les formules sous lesquelles pour vous j'ai noté par exemple la fonction de la métonymie, fonction grand S, f (S), pour autant qu'il est dans une chaîne qui se continue par S' S" S"' etc., f (S S' S" S') = S (- ) c'est ceci qui doit nous donner l'effet que j'ai appelé du peu de sens, pour autant que le signe moins désigne, connote un certain mode d'apparition du signifié tel qu'il résulte de la mise en fonction de S, le signifiant, dans une chaîne signifiante. Nous le mettrons à l'épreuve d'une substitution à ces S et S' du 1 en tant que, justement, que cette opération est tout à fait licite, et vous le savez mieux que personne, vous autres pour qui la répétition est la base de votre expérience; ce qui fait le nerf de la répétition, de l'automatisme de répétition pour votre expé¬rience, ça n'est pas que ce soit toujours la même chose qui est intéressant, c'est ce, ou pourquoi ça se répète, ce dont justement le sujet, du point de vue de son confort biologique n'a, vous le savez, vraiment strictement aucun besoin, pour ce qui est des répétitions auxquelles nous avons affaire, c'est-à-dire des répéti¬tions les plus collantes, les plus emmerdantes, les plus symptomagènes. C'est là que doit se diriger votre attention pour y déceler l'incidence comme telle de la fonction du signifiant. Comment peut-il se faire, ce rapport typique au sujet
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L'identification
constitué par l'existence du signifiant comme tel, seul support possible de ce qui est pour nous originalement l'expérience de la répétition ?
M'arrêterai-je là, ou d'ores et déjà vous indiquerai-je comment il faut modi¬fier la formule du signe pour saisir, pour comprendre ce dont il s'agit dans l'avè¬nement du signifiant ? Le signifiant, à l'envers du signe, n'est pas ce qui représente quelque chose pour quelqu'un, c'est ce qui représente précisément le sujet pour un autre signifiant. Ma chienne est en quête de mes signes et puis elle parle, comme vous le savez; pourquoi est-ce que son parler n'est point un lan¬gage ? Parce que justement je suis pour elle quelque chose qui peut lui donner des signes, mais qui ne peut pas lui donner de signifiant. La distinction de la parole, comme elle peut exister au niveau préverbal, et du langage consiste jus¬tement dans cette émergence de la fonction du signifiant.
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(Phrase d’Euclide en grec, Monas esti …)
EUCLIDE, Éléments, 4, VII.

Cette phrase est une phrase empruntée au début du septième livre des Élé¬ments d'Euclide et qui m'a parus à tout prendre, la meilleure que j'ai trouvée pour exprimer, sur le plan mathématiques cette fonction sur laquelle j'ai voulu attirer votre attention la dernière fois, de l'un dans notre problème. Ce n'est pas que j'aie dû la chercher, que j'aie eu de la peine à trouver chez les mathémati¬ciens quelque chose qui s'y rapportes les mathématiciens, au moins une partie d'entre eux, ceux qui à chaque époque ont été en flèche dans l'exploitation de leur champs se sont beaucoup occupés du statut de l'unités mais ils sont loin d'être arrivés tous à des formules également satisfaisantes. Il semble même que, pour certains, cela soit allé dans leurs définitions, droit dans la direction oppo¬sée à ce qui convient. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas mécontent de penser que quelqu'un comme Euclide, qui tout de même en matière de mathématiques ne peut pas être considéré autrement que comme de bonne races donne cette for¬mule, justement d'autant plus remarquable qu'articulée par un géomètres que ce qui est l'unités car c'est là le sens du mot monas c'est l'unité au sens précis où j'ai essayé de nous la désigner la dernière fois sous la désignation de ce que j'ai appelés je reviendrai encore sur ce pourquoi je l'ai appelé ainsi, le trait unaire. Le trait unaire en tant qu'il est le support comme tel de la différences c'est bien le sens qu'a ici monas, il ne peut pas en avoir un autres comme la suite du texte va nous le montrer.
Donc monas, c'est-à-dire cette unité au sens du trait unaire tel qu'ici je vous indique qu'il recoupes qu'il pointe dans sa fonction ce à quoi nous sommes arri¬vés l'année dernière dans le champ de notre expérience à repérer dans le texte
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L'identification
même de Freud comme l'einziger Zug, ce par quoi chacun des étants est dit être un un, avec ce qu'apporte d'ambiguïté cet en neutre de eis qui veut dire un en grec, étant précisément ce qui peut s'employer en grec comme en français pour désigner la fonction de l'unité en tant qu'elle est ce facteur de cohérence par quoi quelque chose se distingue de ce qui l'entoure, fait un tout, un 1 au sens unitaire de la fonction. Donc monas c'est par l'intermédiaire de l'unité que chacun de ces êtres vient à être dit un. L'avènement dans le dire de cette unité comme carac¬téristique de chacun des étants est ici désignée, elle vient de l'usage de la monas qui n'est rien d'autre que le trait unique. Cette chose valait d'être relevée juste¬ment sous la plume d'un géomètre, c'est-à-dire de quelqu'un qui se situe dans les mathématiques d'une façon telle apparemment que, pour lui au minimum, devons-nous dire que l'intuition conservera toute sa valeur originelle. Il est vrai que ce n'est pas n'importe lequel des géomètres, puisqu'en somme nous pou¬vons le distinguer dans l'histoire de la géométrie comme celui qui le premier introduit, comme devant absolument la dominer, l'exigence de la démonstration sur ce qu'on peut appeler l'expérience, la familiarité de l'espace. Je termine la traduction de la citation: « ... que le nombre, lui, n'est rien d'autre que cette sorte de multiplicité qui surgit précisément de l'introduction des unités », des monades, dans le sens où on l'entend dans le texte d'Euclide.
Si j'identifie cette fonction du trait unaire, si j'en fais la figure dévoilée de cet einziger Zug de l'identification, où nous avons été menés par notre chemin de l'année dernière, pointons ici, avant de nous avancer plus loin et pour que vous sachiez que le contact n'est jamais perdu avec ce qui est le champ le plus direct de notre référence technique et théorique à Freud, pointons qu'il s'agit de l'iden¬tification de la deuxième espèce, page 117, volume 13 des Gesammelte Werke de Freud.
C'est bien en conclusion de la définition de la deuxième espèce d'identifica¬tion qu'il appelle régressive, pour autant que c'est lié à quelque abandon de l'objet qu'il définit comme l'objet aimé [qui se désigne humoristiquement, dans le dessin de Toepffer, avec un trait d'union]. Cet objet aimé va de la femme [élue] aux livres rares [« Fi! », comme disait quelqu'un de mon entourage avec quelque indignation pour ma bibliophilie]. C'est toujours en quelque mesure lié à l'aban¬don ou à la perte de cet objet que se produit, nous dit Freud, cette sorte d'état régressif d'où surgit cette identification qu'il souligne, avec quelque chose qui est pour nous source d'admiration, comme chaque fois que le découvreur désigne un trait assuré de son expérience dont il semblerait au premier abord que
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rien ne le nécessite, que c'est là un caractère contingent. Aussi bien ne le justi¬fie-t-il pas, sinon par son expérience, que dans cette sorte d'identification où le moi copie dans la situation, tantôt l'objet non aimé, tantôt l'objet aimé, mais que dans les deux cas cette identification est partielle, hôchst beschränkte, hautement limitée, mais qui est accentué au sens d'étroit, de rétréci, que c'est nur einen et ein-zigen Zug, seulement un trait unique de la personne objectalisée, qui est comme l'ersatz, emprunté du mot allemand.
Il peut donc vous sembler qu'aborder cette identification par la deuxième espèce, c'est moi aussi me beschränken, me limiter, rétrécir la portée de mon abord, car il y a l'autre, l'identification de la première espèce, celle singulière¬ment ambivalente qui se fait sur le fond de l'image de la dévoration assimilante. Et quel rapport a-t-elle avec la troisième, celle qui commence tout de suite après ce point que je vous désigne dans le paragraphe freudien, l'identification à l'autre par l'intermédiaire du désir, l'identification que nous connaissons bien, qui est hystérique, mais justement que je vous ai appris qu'on ne pouvait bien distin-guer - je pense que vous devez suffisamment vous en rendre compte - qu'à partir du moment où on a structuré - et je ne vois pas que quiconque l'ait fait ailleurs qu'ici et avant que cela se fît ici - le désir comme supposant dans sa sous-jacence exactement au minimum toute l'articulation que nous avons don¬née des rapports du sujet nommément à la chaîne signifiante, pour autant que cette relation modifie profondément la structure de tout rapport du sujet avec chacun de ses besoins ?
Cette partialité de l'abord, cette entrée, si je puis dire, en coin dans le pro¬blème, j'ai le sentiment que, tout en vous la désignant, il convient que je la légi¬time aujourd'hui, et j'espère pouvoir le faire assez vite pour me faire entendre sans trop de détours en vous rappelant un principe de méthode pour nous, que, vu notre place, notre fonction, ce que nous avons à faire dans notre défriche¬ment, nous devons nous méfier, disons, et ceci poussez-le aussi loin que vous voudrez, du genre, et même de la classe. Cela peut vous paraître singulier que quelqu'un qui pour vous accentue la prégnance dans notre articulation des phé¬nomènes auxquels nous avons affaire, de la fonction du langage, se distingue ici d'un mode de relation qui est vraiment fondamental dans le champ de la logique. Comment indiquer, parler d'une logique qui doit, au premier temps de son départ, marquer la méfiance, que j'entends poser tout à fait originelle, de la notion de la classe ? C'est bien justement en quoi s'originalise, se distingue le champ que nous essayons ici d'articuler. Ce n'est aucun préjugé de principe qui
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L'identification
me mène là, c'est la nécessité même de notre objet à nous qui nous pousse à ce qui se développe effectivement au cours des années, segment par segment, une articulation logique qui fait plus que suggérer, qui va de plus en plus près, nom¬mément cette année je l'espère, à dégager des algorithmes qui me permettent d'appeler logique ce chapitre que nous aurons à adjoindre aux fonctions exer¬cées par le langage dans un certain champ du réel, celui dont nous autres, êtres parlants, sommes les conducteurs. Méfions-nous donc au maximum de toute Koinonia ton genuou pour employer un terme platonicien, de tout ce qui est la figure de communauté dans aucun genre, et tout spécialement dans ceux qui sont pour nous les plus originels. Les trois identifications ne forment probable¬ment pas une classe. Si elles peuvent néanmoins porter le même nom qui y apporte une ombre de concept, ce sera aussi sans doute à nous d'en rendre compte. Si nous opérons avec exactitude, cela ne semble pas être une tâche au-dessus de nos forces.
En fait, nous savons d'ores et déjà que c'est au niveau du particulier que tou¬jours surgit ce qui pour nous est fonction universelle, et nous n'avons pas trop à nous en étonner au niveau du champ où nous nous déplaçons puisque, concer¬nant la fonction de l'identification, déjà nous savons - nous avons assez tra¬vaillé ensemble pour le savoir - le sens de cette formule, que ce qui se passe se passe essentiellement au niveau de la structure. Et la structure, faut-il le rappe¬ler, et justement je crois qu'aujourd'hui, avant de faire un pas plus loin, il faut que je le rappelle, c'est ce que nous avons introduit nommément comme spéci¬fication, registre du symbolique ?
Si nous le distinguons de l'imaginaire et du réel, ce registre du symbolique - je crois aussi devoir pointer tout ce qu'il pourrait y avoir là-dessus d'hésitation à laisser en marge ce dont je n'ai vu personne s'inquiéter ouvertement, raison de plus pour dissiper là-dessus toute ambiguïté - il ne s'agit pas d'une définition ontologique, ce ne sont pas ici des champs de l'être que je sépare. Si à partir d'un certain moment, et justement celui de la naissance de ces séminaires, j'ai cru devoir faire entrer en jeu cette triade du symbolique, de l'imaginaire et du réel, c'est pour autant que ce tiers élément, qui n'était point jusque-là dans notre expérience suffisamment discerné comme tel, est exactement à mes yeux ce qui est constitué exactement par ce fait de la révélation d'un champ d'expérience. Et, pour ôter toute ambiguïté à ce terme, il s'agit de l'expérience freudienne, je dirai, d'un champ d'expériment. je veux dire qu'il ne s'agit pas d'Erlebnis, il s'agit d'un champ constitué d'une certaine façon, jusqu'à un certain degré par quelque
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artifice, celui qui inaugure la technique psychanalytique comme telle, la face complémentaire de la découverte freudienne, complémentaire comme l'endroit l'est à l'envers, réellement accolé. Ce qui s'est révélé d'abord dans ce champ, vous le savez bien sûr, que ce soit la fonction du symbole et du même coup le symbolique. Dès le départ ces termes ont eu l'effet fascinant, séduisant, capti¬vant que vous savez, dans l'ensemble du champ de la culture, cet effet de choc dont vous savez que presque aucun penseur, et même parmi les plus hostiles, n'a pu s'y soustraire.
Il faut dire que c'est aussi un fait d'expérience que nous avons perdu, de ce temps de la révélation et de sa corrélation avec la fonction du symbole, nous en avons perdu la fraîcheur, si l'on peut dire, cette fraîcheur corrélative de ce que j'ai appelé l'effet de choc, de surprise, comme proprement l'a défini Freud lui-même comme caractéristique de cette émergence des relations de l'inconscient; ces sortes de flashs sur l'image, caractéristiques de cette époque par quoi, si l'on peut dire, nous apparaissaient de nouveaux modes d'inclusion des êtres imagi¬naires, par où soudain quelque chose guidait leur sens à proprement parler, s'éclairait d'une prise que nous ne pourrions mieux faire pour les qualifier que de les désigner du terme de Begriff, prise gluante, là où les plans collent, fonc¬tion de la fixation, je ne sais quelle Haftung, si caractéristique de notre rapport [abord] dans ce champ imaginaire, du même coup évoquant une dimension de la genèse où les choses s'étirent plutôt qu'elles n'évoluent, ambiguïté certaine qui permettrait de laisser le schéma évolution comme présent, comme impliqué, je dirai naturellement dans le champ de nos découvertes.
Comment dans tout cela pouvons-nous dire qu'en fin de compte ce qui carac¬térise ce temps mort pointé par toutes sortes de théoriciens et de praticiens dans l'évolution de la doctrine sous des chefs et des rubriques diverses, se soit pro¬duit ? Comment cette espèce de long feu a-t-il surgi, qui nous impose ce qui est proprement notre objet ici, celui où j'essaie de vous guider, de reprendre toute notre dialectique sur des principes plus sûrs ? C'est bien que quelque part nous devons désigner la source de cette sorte de fourvoiement qui fait qu'en somme nous pouvons dire qu'au bout d'un certain temps ces aperçus ne restaient vifs pour nous, qu'à nous reporter au temps de leur surgissement, et ceci plus encore sur le plan de l'efficacité dans notre technique, dans l'effet de nos interpré¬tations, dans leur partie efficace. Pourquoi les imagos par nous découvertes se sont-elles en quelque sorte banalisées ? Est-ce que c'est seulement par une sorte d'effet de familiarité ? Nous avons appris à vivre avec ces fantômes, nous
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coudoyons le vampire, la pieuvre, nous respirons dans l'espace du ventre mater¬nel, au moins par métaphore. Les comics eux aussi avec un certain style, le des¬sin humoristique, font pour nous vivre ces images comme on n'en a jamais vu dans un autre âge, véhiculant les images mêmes primordiales de la révélation analytique en en faisant un objet d'amusement courant. À l'horizon, la montre molle et la fonction du grand masturbateur, gardés dans les images de Dali. Est ce là seulement ce par quoi notre maîtrise semble fléchir l'usage instrumental de ces images comme révélatrices ? Sûrement pas seulement, car projetées, si je puis dire, ici dans les créations de l'art, elles gardent encore leur force que J'appelle¬rai pas seulement percutante mais critique, elles gardent quelque chose de leur caractère de dérision ou d'alarme. Mais c'est que ce n'est pas de ça qu'il s'agit, dans notre rapport à celui qui pour nous vient à les désigner dans l'actualité de la cure. Ici, il ne nous reste plus comme dessein de notre action que le devoir de bien faire, faire rire n'en étant qu'une voie très occasionnelle et limitée dans son emploi. Et là, ce que nous avons vu se passer, ce n'est rien d'autre qu'un effet qu'on peut appeler de rechute ou de dégradation, c'est à savoir que ces images, nous les avons vues tout simplement retourner à ce qui s'est fort bien désigné soi-même sous le type d'archétype, c'est-à-dire de vieille ficelle du magasin des accessoires en usage. C'est une tradition qui s'est fort bien reconnue sous le titre d'alchimie ou de gnose, mais qui était liée justement à une confusion fort ancienne, et qui était celle où était resté empêtré le champ de la pensée humaine pendant des siècles.
Il peut sembler que je me distingue, ou que je vous mette en garde contre un mode de compréhension de notre référence qui soit celui de la Gestalt. Ce n'est pas exact. je suis loin de sous-estimer ce qu'a apporté, à un moment de l'histoire de la pensée, la fonction de la Gestalt, mais pour m'exprimer vite, et parce que là je fais cette espèce de balayage de notre horizon qu'il faut que je refasse de temps en temps pour éviter justement que renaissent toujours les mêmes confu¬sions, j'introduirai pour me faire entendre cette distinction; ce qui fait le nerf de certaines des productions de ce mode d'explorer le champ de la Gestalt, ce que j'appellerai la Gestalt cristallographique, celle qui met l'accent sur ces points de jonction, de parenté entre les formations naturelles et les organisations struc¬turales, pour autant qu'elles surgissent et sont définissables seulement à partir de la combinatoire signifiante, c'est cela qui en fait la force subjective, l'efficace de ce point, lui ontologique où nous est livré quelque chose dont nous avons en effet bien besoin, qui est à savoir s'il y a quelque rapport qui justifie cette
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introduction en matière de soc de l'effet du signifiant dans le réel. Mais ceci ne nous concerne pas. Car ça n'est pas le champ auquel nous avons affaire; nous ne sommes pas ici pour juger du degré de naturel de la physique moderne, encore qu'il puisse nous intéresser, c'est ce que je fais de temps en temps devant vous quelquefois de montrer qu'historiquement c'est justement dans la mesure où elle a tout à fait négligé le naturel des choses que la physique a commencé à entrer dans le réel.
La Gestalt contre laquelle je vous mets en garde, c'est une Gestalt qui, vous l'observerez à l'opposé de ce à quoi se sont attachés les initiateurs de la Gestalt¬théorie, donne une référence purement confusionnelle à la fonction de la Gestalt qui est celle que j'appelle la Gestalt anthropomorphique, celle qui par quelque voie que ce soit confond ce qu'apporte notre expérience avec la vieille référence analogique du macrocosme et du microcosme, de l'homme universel, registres assez courts au bout du compte, et dont l'analyse, pour autant qu'elle a cru s'y retrouver, ne fait que montrer une fois de plus la relative infécondité. Ceci ne veut pas dire que les images que j'ai tout à l'heure humoristiquement évoquées n'aient pas leur poids, ni qu'elles ne soient pas là pour que nous nous en servions encore. A nous-mêmes doit être indicative la façon dont depuis quelque temps nous préférons les laisser tapies dans l'ombre. On n'en parle plus guère, si ce n'est à une certaine distance. Elles sont là, pour employer une métaphore freu¬dienne, comme une de ces ombres qui dans le champ des enfers sont prêtes à sur¬gir. Nous n'avons pas su vraiment les réanimer, nous ne leur avons sans doute pas donné assez de sang à boire. Mais après tout tant mieux, nous ne sommes pas des nécromants.
C'est justement ici que s'insère ce rappel caractéristique de ce que je vous enseigne, qui est là pour changer tout à fait la face des choses, à savoir de mon¬trer que le vif de ce qu'apportait la découverte freudienne ne consistait pas dans ce retour des vieux fantômes, mais dans une relation autre. Subitement ce matin j'ai retrouvé, de l'année 1946, un de ces petits Propos sur la causalité psychique par lesquels je faisais ma rentrée dans le cercle psychiatrique tout de suite après la guerre et il apparaît dans ce petit texte que voici, texte paru dans les entretiens de Bonneval, dans une sorte d'apostille ou d'incidence au début d'un même paragraphe conclusif, cinq lignes avant de terminer ce que j'avais à dire sur l'imago: «plus inaccessible à nos yeux faits pour les signes du changeur», qu'importe la suite, « que ce dont le chasseur du désert », dis-je, que je n'évoque que parce que nous l'avons retrouvé la dernière fois si je me souviens bien, « sait
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voir la trace imperceptible, le pas de la gazelle sur le rocher, un jour se révéle¬ront les aspects de l'imago ». L'accent est à mettre pour l'instant au début du paragraphe, «plus inaccessible à nos yeux... » Qu'est-ce que ces « signes du changeur » ? Quels signes ? et quel changement ? ou quel changeur ? Ces signes, ce sont précisément ce que je vous ai appelé à articuler comme les signifiants, c'est-à-dire ces signes en tant qu'ils opèrent proprement par la vertu de leur associativité dans la chaîne, de leur commutativité, de la fonction de permuta¬tion prise comme telle. Et voilà où est la fonction du changeur, l'introduction dans le réel d'un changement qui n'est point de mouvement ni de naissance, ni de corruption et de toutes les catégories du changement que dessine une tradi¬tion que nous pouvons appeler aristotélicienne, celle de la connaissance comme telle, mais d'une autre dimension où le changement dont il s'agit est défini comme tel dans la combinatoire topologique qu'elle nous permet de définir comme émergence de ce fait, du fait de structure, comme dégradation à l'occa¬sion, à savoir chute dans ce champ de la structure et retour à la capture de l'image naturelle.
Bref, se dessine comme tel ce qui n'est après tout que le cadre fonctionnant de la pensée, allez-vous dire. Et pourquoi pas ? N'oublions pas que ce mot de pensée est présent, accentué dès l'origine par Freud comme sans doute ne pou¬vant pas être autre qu'il n'est, pour désigner ce qui se passe dans l'inconscient. Car ce n'était certainement pas le besoin de conserver le privilège de la pensée comme tel, je ne sais quelle primauté de l'esprit qui pouvait ici guider Freud. Bien loin de là, s'il avait pu ce terme l'éviter, il l'aurait fait. Et qu'est-ce que ça veut dire à ce niveau ? Et pourquoi est-ce que cette année j'ai cru devoir partir, non pas de Platon même, pour ne point parler des autres, mais aussi bien pas de Kant, pas de Hegel, mais de Descartes ? C'est justement pour désigner que ce dont il s'agit là où est le problème de l'inconscient pour nous, c'est de l'autono¬mie du sujet pour autant qu'elle n'est pas seulement préservée, qu'elle est accen¬tuée comme jamais elle ne le fut dans notre champ; et précisément de ce paradoxe, que ces cheminements que nous y découvrons ne sont point conce¬vables si à proprement parler ce n'est le sujet qui en est le guide, et de façon d'autant plus sûre que c'est sans le savoir, sans en être complice si je puis dire, conscius, parce qu'il ne peut progresser vers rien ni en rien, qu'à ne le repérer qu'après coup, car rien qui ne soit par lui engendré, justement, qu'à mesure de le méconnaître d'abord. C'est ceci qui distingue le champ de l'inconscient, tel qu'il nous est révélé par Freud. Il est lui-même impossible à formaliser, à
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formuler si nous ne voyons pas qu'à tout instant il n'est concevable qu'à y voir et de la façon la plus évidente et sensible, préservée cette autonomie du sujet, je veux dire ce par quoi le sujet en aucun cas ne saurait être réduit à un rêve du monde.
De cette permanence du sujet je vous montre la référence, et non pas la pré¬sence, car cette présence ne pourra être cernée qu'en fonction de cette référence. je vous l'ai démontrée, désignée la dernière fois dans ce trait unaire, dans cette fonction du bâton comme figure de l'un en tant qu'il n'est que trait distinctif, trait justement d'autant plus distinctif qu'en est effacé presque tout ce qui le dis¬tingue, sauf d'être un trait, en accentuant ce fait que plus il est semblable, plus il fonctionne, je ne dis point comme signe, mais comme support de la différence, et ceci n'étant qu'une introduction au relief de cette dimension que j'essaie de ponctuer devant vous. Car à la vérité il n'y a pas de plus; plus, il n'y a pas d'idéal de la similitude, d'idéal de l'effacement des traits. Cet effacement des dis¬tinctions qualitatives n'est là que pour nous permettre de saisir le paradoxe de l'altérité radicale désignée par le trait, et il est après tout peu important que cha¬cun des traits ressemble à l'autre. C'est ailleurs que réside ce que j'ai appelé à l'instant cette fonction d'altérité. Et terminant la dernière fois mon discours, j'ai pointé quelle était sa fonction, celle qui assure à la répétition justement ceci que par cette fonction, seulement par elle, cette répétition échappe à l'identité de son éternel retour sous la figure du chasseur cochant le nombre de quoi ? De traits par où il atteint sa proie, ou du divin Marquis qui nous montre que, même au sommet de son désir, ces coups, il prend bien soin de les compter, et que c'est là une dimension essentielle en tant que jamais elle n'abandonne la nécessité qu'elle implique, dans presque aucune de nos fonctions.
Compter les coups, le trait qui compte, qu'est ceci ? Est-ce qu'ici encore vous suivez bien ? Saisissez bien ce que j'entends désigner. Ce que j'entends désigner c'est ceci, qui est facilement oublié dans son ressort, c'est que ce à quoi nous avons affaire dans l'automatisme de répétition, c'est ceci, un cycle, de quelque façon, si amputé, si déformé, si abrasé que nous le définissions, dès lors qu'il est cycle et qu'il comporte retour à un point terme, nous pouvons le concevoir sur le modèle du besoin, de la satisfaction. Ce cycle se répète; qu'importe qu'il soit tout à fait le même, ou qu'il présente de menues différences, ces menues diffé¬rences ne seront manifestement faites que pour le conserver dans sa fonction de cycle comme se rapportant à quelque chose de définissable comme à un cer¬tain type, par quoi justement tous les cycles qui l'ont précédé s'identifient dans
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l'instant comme étant, en tant qu'ils se reproduisent, à proprement parler les mêmes. Prenons, pour imager ce que je suis en train de dire, le cycle de la diges¬tion. Chaque fois que nous en faisons une, nous répétons la digestion. Est-ce à cela que nous nous référons quand nous parlons, dans l'analyse, d'automatisme de répétition ? Est-ce que c'est en vertu d'un automatisme de répétition que nous faisons des digestions qui sont sensiblement toujours la même digestion ? je ne vous laisserai pas d'ouverture, à dire que jusque-là c'est un sophisme. Il peut y avoir bien entendu, des incidents dans cette digestion qui soient dus à des rappels d'anciennes digestions qui furent troublées, des effets de dégoût, de nau¬sée, liés à telle ou telle liaison contingente de tel aliment avec telle circonstance. Ceci ne nous fera pas franchir pour autant d'un pas de plus la distance à couvrir entre ce retour du cycle et la fonction de l'automatisme de répétition. Car ce que veut dire l'automatisme de répétition en tant que nous avons à lui affaire, c'est ceci, c'est que si un cycle déterminé qui ne fut que celui-là - c'est ici que se profile l'ombre du trauma, que je ne mets ici qu'entre guillemets, car ça n'est pas son effet traumatique que je retiens, mais seulement son unicité - celui-là donc, qui se désigne par un certain signifiant que seul peut supporter ce que nous apprendrons dans la suite à définir comme une lettre, instance de la lettre dans l'inconscient, ce grand A, l'A initial en tant qu'il est numérotable, que ce cycle-¬là, et pas un autre, équivaut à un certain signifiant; c'est à ce titre que le com¬portement se répète pour faire ressurgir ce signifiant qu'il est comme tel, ce numéro qu'il fonde.
Si, pour nous, la répétition symptomatique a un sens vers quoi je vous redi¬rige, réfléchissez sur la portée de votre propre pensée. Quand vous parlez de l'incidence répétitive dans la formation symptomatique, c'est pour autant que ce qui se répète est là, non pas même seulement pour remplir la fonction natu¬relle du signe qui est de représenter une chose qui serait ici actualisée, mais pour présentifier comme tel le signifiant que cette action est devenue. je dis que c'est en tant que ce qui est refoulé est un signifiant, que ce cycle de comportement réel se présente à sa place. C'est ici, puisque je me suis imposé de donner une limite d'heure précise et commode pour un certain nombre d'entre vous à ce que je dois exposer devant vous, que je m'arrêterai. Ce qui s'impose à tout ceci de confirmation et de commentaires, comptez sur moi pour vous le donner dans la suite de la façon la plus convenablement articulée, si étonnant qu'ait pu vous en apparaître l'abrupt, au moment où je l'ai exposé à l'instant.
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La dernière fois, je vous ai laissés sur cette remarque faite pour vous donner le sentiment que mon discours ne perd pas ses amarres, à savoir que l'impor¬tance, pour nous, de cette recherche cette année tient en ceci que le paradoxe de l'automatisme de répétition, c'est que vous voyez surgir un cycle de comporte¬ment, inscriptible comme tel dans les termes d'une résolution de tension du couple, donc, besoin-satisfaction, et que néanmoins, quelle que soit la fonction intéressée dans ce cycle, si charnelle que vous la supposiez, il n'en reste pas moins que ce qu'elle veut dire en tant qu'automatisme de répétition, c'est qu'elle est là pour faire surgir, pour rappeler, pour faire insister quelque chose qui n'est rien d'autre en son essence qu'un signifiant, désignable par sa fonction, et spé¬cialement sous cette face, qu'elle introduit dans le cycle de ses répétitions, tou¬jours les mêmes en leur essence, et donc concernant quelque chose qui est toujours la même chose, la différence, la distinction, l'unicité. Que c'est parce que quelque chose à l'origine s'est passé, qui est tout le système du trauma, à savoir qu'une fois il s'est produit quelque chose qui a pris dès lors la forme A, que dans la répétition le comportement, si complexe, engagé que vous le sup¬posiez dans l'individualité animale, n'est là que pour faire ressurgir ce signe A. Disons que le comportement, dès lors, est exprimable comme le comportement numéro tant. C'est, ce comportement numéro tant, disons le, l'accès hystérique, par exemple. Une des formes chez un sujet déterminé, ce sont ses accès hysté¬riques, c'est cela qui sort comme comportement numéro tant. Seul le numéro est perdu pour le sujet. C'est justement en tant que le numéro est perdu qu'il sort, ce comportement, masqué dans cette fonction de faire resurgir le numéro
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derrière ce qu'on appellera la psychologie de son accès, derrière les motivations apparentes. Et vous savez que sur ce point personne ne sera difficile pour lui trouver l'air d'une raison; c'est le propre de la psychologie de faire toujours apparaître une ombre de motivation. C'est donc dans cet accolement structural de quelque chose d'inséré radicalement dans cette individualité vitale avec cette fonction signifiante que nous sommes, dans l'expérience analytique. Vorstellungsreprâsentanz, c'est là ce qui est refoulé, c'est le numéro perdu du comportement tant.
Où est le sujet là-dedans ? Dans l'individualité radicale, réelle ? Dans le patient pur de cette capture ? Dans l'organisme dès lors aspiré par les effets du ça parle par le fait qu'un vivant entre les autres a été appelé à devenir ce que mon¬sieur Heidegger appelle « le berger de l'être », ayant été pris dans les mécanismes du signifiant ? Est-il, à l'autre extrême, identifiable au) eu même du signifiant ? Et le sujet n'est-il que le sujet du discours, en quelque sorte arraché à son imma¬nence vitale, condamné à la survoler, à vivre dans cette sorte de mirage qui découle de ce redoublement qui fait que tout ce qu'il vit, non seulement il le parle, mais que, le vivant, il le vit en le parlant, et que déjà ce qu'il vit s'inscrit en un rno6, une saga tissée tout au long de son acte même ? Notre effort cette année, s'il a un sens, justement c'est de montrer comment s'articule la fonction du sujet, ailleurs que dans l'un ou dans l'autre de ces pôles, jouant entre les deux. C'est, après tout, moi je l'imagine, ce que votre cogitation, du moins j'aime à le penser, après ces quelques années de séminaires, peut vous donner, ne serait-ce qu'implicitement, à tout instant comme repère. Est-ce que ça suffit, de savoir que la fonction du sujet est dans l'entre-deux, entre les effets idéalisants de la fonction signifiante et cette immanence vitale que vous confondriez, je pense, encore, malgré mes avertissements, volontiers avec la fonction de la pulsion ? C'est justement ce dans quoi nous sommes engagés, et ce que nous essayons de pousser plus loin, et ce pourquoi aussi j'ai cru devoir commencer par le « cogito » cartésien, pour rendre sensible le champ qui est celui dans lequel nous allons essayer de donner des articulations plus précises concernant l'iden-tification.
je vous ai parlé, il y a quelques années, du petit Hans. Il y a, dans l'histoire du petit Hans, je pense que vous en avez gardé le souvenir quelque part, l'his¬toire du rêve que l'on peut épingler avec le titre de la girafe chiffonnée, zerwut¬zelte Giraffe. Ce verbe, zerwutzeln, qu'on a traduit par chiffonner, n'est pas un verbe tout à fait courant du lexique germanique commun. Si wutzeln s'y trouve,
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le zerwutzeln n'y est pas. Zerwutzeln veut dire faire une boule. Il est indiqué dans le texte du rêve de la girafe chiffonnée que c'est une girafe qui est là, à côté de la grande girafe vivante, une girafe en papier, et que comme telle on peut mettre en boule. Vous savez tout le symbolisme qui se déroule, tout au long de cette observation, du rapport entre la girafe et la petite girafe, girafe chiffonnée sous une de ses faces, concevable sous l'autre comme la girafe réduite, comme la girafe seconde, comme la girafe qui peut symboliser bien des choses. Si la grande girafe symbolise la mère, l'autre girafe symbolise la fille, et le rapport du petit Hans à la girafe, au point où l'on en est à ce moment-là de son analyse, tendra assez volontiers à s'incarner dans le jeu vivant des rivalités familiales. je me sou¬viens de l'étonnement - il ne serait plus de mise aujourd'hui - que j'ai pro¬voqué alors en désignant à ce moment-là dans l'observation du petit Hans, et comme telle, la dimension du symbolique en acte dans les productions psy¬chiques du jeune sujet à propos de cette girafe chiffonnée. Qu'est-ce qu'il pou¬vait y avoir de plus indicatif de la différence radicale du symbolique comme tel ? sinon de voir apparaître dans la production - certes sur ce point non suggérée, car il n'est pas trace à ce moment d'une articulation semblable concernant la fonction indirecte du symbole -, que de voir dans l'observation quelque chose qui vraiment incarne pour nous, et image l'apparition du symbolique comme tel dans la dialectique psychique. « Vraiment, où avez-vous pu trouver ça ? » me disait l'un d'entre vous gentiment après cette séance. La chose surprenante, ce n'est pas que je l'y aie vu, parce que ça peut difficilement être indiqué plus crû¬ment dans le matériel lui-même, c'est qu'à cet endroit on peut dire que Freud lui-même ne s'y arrête pas, le veux dire ne met pas tout le soulignage qu'il convient sur ce phénomène, sur ce qui le matérialise si l'on peut dire, à nos yeux. C'est bien ce qui prouve le caractère essentiel de ces délinéations structurales, c'est qu'à ne pas les faire, à ne pas les pointer, à ne pas les articuler avec toute l'énergie dont nous sommes capables, c'est une certaine face, une certaine dimension des phénomènes eux-mêmes que nous nous condamnons en quelque sorte à méconnaître.
je ne vais pas vous refaire à cette occasion l'articulation de ce dont il s'agit, de l'enjeu dans le cas du petit Hans. Les choses ont été assez publiées, et assez bien pour que vous puissiez vous y référer. Mais la fonction comme telle, à ce moment critique, celui déterminé par sa suspension radicale au désir de sa mère d'une façon, si l'on peut dire, qui est sans compensation, sans recours, sans issue, est la fonction d'artifice que je vous ai montrée être celle de la phobie, en tant
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qu'elle introduit un ressort signifiant clef qui permet au sujet de préserver ce dont il s'agit pour lui, à savoir ce minimum d'ancrage, de centrage de son être, qui lui permette de ne pas se sentir un être complètement à la dérive du caprice maternel. C'est de cela qu'il s'agit, mais ce que je veux pointer à ce niveau c'est ceci, c'est que, dans une production éminemment peu sujette à caution dans l'occasion - je le dis d'autant plus que tout ce vers quoi on a orienté précé¬demment le petit Hans, car Dieu sait qu'on l'oriente, comme je vous l'ai mon¬tré, rien de tout cela n'est de nature à le mettre sur un champ de ce type d'élaboration - le petit Hans nous montre ici, sous une figure fermée certes, mais exemplaire, le saut, le passage, la tension entre ce que j'ai défini tout d'abord comme les deux extrêmes du sujet, le sujet animal qui représente la mère, mais aussi avec son grand cou, personne n'en doute, la mère en tant qu'elle est cet immense phallus du désir, terminé encore par le bec broutant de cet ani¬mal vorace, et puis de l'autre quelque chose sur une surface de papier - nous reviendrons sur cette dimension de la surface -, ce quelque chose qui n'est pas dépourvu de tout accent subjectif, car on voit bien tout l'enjeu de ce dont il s'agit, la grande girafe, comme elle le voit jouer avec la petite chiffonnée, crie très fort jusqu'à ce qu'enfin elle se lasse, elle épuise ses cris. Et le petit Hans, sanc¬tionnant en quelque sorte la prise de possession, la Besitzung de ce dont il s'agit, de l'enjeu mystérieux de l'affaire, en s'asseyant dessus, draufgesetzt.
Cette belle mécanique doit nous faire sentir ce dont il s'agit, si c'est bien de son identification fondamentale, de la défense de lui-même contre cette capture originelle dans le monde de la mère, comme personne bien sûr n'en doute, au point où nous en sommes de l'élucidation de la phobie. Ici déjà nous voyons exemplifiée cette fonction du signifiant.
C'est bien là que je veux encore m'arrêter aujourd'hui, concernant le point de départ de ce que nous avons à dire sur l'identification. La fonction du signifiant, en tant qu'elle est le point d'amarre de quelque chose d'où le sujet se continue, voilà ce qui va me faire m'arrêter un instant aujourd'hui sur quelque chose qui, me semble-t-il, doit venir tout naturellement à l'esprit, non seulement pour des raisons de logique générale, mais aussi pour quelque chose que vous devez tou¬cher dans votre expérience, je veux dire la fonction du nom.
Non pas le noun, le nom défini grammaticalement, ce que nous appelons le substantif dans nos écoles, mais le name, comme en anglais, et en allemand aussi bien, d'ailleurs, les deux fonctions se distinguent. je voudrais en dire un peu plus ici. Mais vous comprenez bien la différence le name, c'est le nom propre. Vous
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savez, comme analystes, l'importance qu'a, dans toute analyse, le nom propre du sujet. Vous devez toujours faire attention à comment s'appelle votre patient. Ce n'est jamais indifférent. Et si vous demandez les noms dans l'analyse, c'est bien quelque chose de beaucoup plus important que l'excuse que vous pouvez en donner au patient, à savoir que toutes sortes de choses peuvent se cacher der¬rière cette sorte de dissimulation ou d'effacement qu'il y aurait du nom, concer¬nant les relations qu'il a à mettre en jeu avec tel autre sujet. Cela va beaucoup plus loin que cela. Vous devez le pressentir, sinon le savoir.
Qu'est-ce que c'est qu'un nom propre ? Ici, nous devrions avoir beaucoup à dire. Le fait est qu'en effet, nous pouvons apporter beaucoup de matériel au nom. Ce matériel, nous analystes, dans les contrôles même, mille fois nous aurons à en illustrer l'importance. je ne crois pas que nous puissions ici juste¬ment lui donner toute sa portée sans - c'est là une occasion de plus d'en tou¬cher du doigt la nécessité méthodologique - nous référer à ce qu'à cet endroit a à dire le linguiste. Non pas pour nous y soumettre forcément, mais parce que concernant la fonction, la définition de ce signifiant qui a son originalité, nous devons au moins y trouver un contrôle, sinon un complément de ce que nous pouvons dire. En fait, c'est bien ce qui va se produire. En 1954 est paru un petit factum de Sir Allan H. Gardiner. Il y a de lui toutes sortes de travaux, et parti¬culièrement une très bonne grammaire égyptienne, je veux dire de l'Egypte antique. C'est donc un égyptologue, mais c'est aussi et avant tout un linguiste. Gardiner a fait- c'est à cette époque que j'en ai fait l'acquisition, au cours d'un voyage à Londres - un tout petit livre qui s'appelle La théorie des noms propres. Il l'a fait d'une façon un peu contingente. Il appelle cela lui-même un controversia1 essay, un essai controversiel. On peut même dire, ça c'est une litote, un essai polémique. Il l'a fait à la suite de la vive exaspération où l'avait porté un certain nombre d'énonciations d'un philosophe que je ne vous signale pas pour la première fois, Bertrand Russell, dont vous savez l'énorme rôle dans l'élabo¬ration de ce qu'on pourrait appeler de nos jours la logique mathématisée, ou la mathématique logifiée. Autour des Principia mathematica, avec Whitehead, il nous a donné un symbolisme général des opérations logiques et mathématiques dont on ne peut pas ne pas tenir compte dès qu'on entre dans ce champ. Donc Russell, dans l'un de ses ouvrages, donne une certaine définition tout à fait para¬doxale - le paradoxe d'ailleurs est une dimension dans laquelle il est loin de répugner à se déplacer, bien au contraire, il s'en sert plus souvent qu'à son tour - M. Russell a donc amené, concernant le nom propre, certaines remarques qui
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ont littéralement mis M. Gardiner hors de lui. La querelle est en elle-même assez significative pour que je croie devoir aujourd'hui vous y introduire, et à ce pro¬pos accrocher des remarques qui me paraissent importantes. Par quel bout allons-nous commencer? Par Gardiner ou par Russell ? Commençons par Russell.
Russell se trouve dans la position du logicien. Le logicien a une position qui ne date pas d'hier, il fait fonctionner un certain appareil auquel il donne divers titres, raisonnement, pensée. Il y découvre un certain nombre de lois implicites. Dans un premier temps, ces lois, il les dégage, ce sont celles sans lesquelles il n'y aurait rien qui soit de l'ordre de la raison, qui serait possible. C'est au cours de cette recherche tout à fait originelle de cette pensée qui nous gouverne, [la réflexion grecque], que nous saisissons, par exemple, l'importance du principe de contradiction. Ce principe de contradiction découvert, c'est autour du prin¬cipe de contradiction que quelque chose se déploie et s'ordonne, qui montre assurément que si la contradiction et son principe n'étaient que quelque chose de tautologique, la tautologie serait singulièrement féconde, car ça n'est pas sim¬plement en quelques pages que se développe la logique artistotélicienne. Avec le temps pourtant, le fait historique est que loin que le développement de la logique se dirige vers une ontologie, une référence radicale à l'être qui serait censé être visé dans ces lois les plus générales du mode d'appréhension nécessaire de la vérité, il s'oriente vers un formalisme, à savoir que ce à quoi se consacre le lea¬der d'une école de pensée aussi importante, aussi décisive dans l'orientation qu'elle a donnée à tout un mode de pensée à notre époque, qu'est Bertrand Russell, soit d'arriver à mettre tout ce qui concerne la critique des opérations mises en jeu dans le champ de la logique et de la mathématique, dans une for¬malisation générale aussi stricte, aussi économique qu'il est possible, bref, la cor¬rélation de l'effort de Russell, l'insertion de l'effort de Russell dans cette même direction, en mathématiques aboutit à la formation de ce qu'on appelle la théo¬rie des ensembles, dont on peut caractériser la portée générale en ce qu'on s'y efforce de réduire tout le champ de l'expérience mathématique accumulée par des siècles de développement, et je crois qu'on ne peut pas en donner de meilleure définition que c'est la réduire à un jeu de lettres. Ceci donc, nous devons en tenir compte comme d'une donnée du progrès de la pensée, disons à notre époque, cette époque étant définie comme un certain moment du discours de la science. Qu'est-ce que Bertrand Russell se trouve amené à donner, dans ces conditions, le jour où il s'y intéresse, comme définition d'un nom propre ? C'est
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quelque chose qui en soi-même vaut qu'on s'y arrête, parce que c'est ce qui va nous permettre de saisir - on pourrait le saisir ailleurs, et vous verrez que je vous montrerai qu'on le saisit ailleurs - disons, cette part de méconnaissance impliquée dans une certaine position, qui se trouve être effectivement le coin où est poussé tout l'effort d'élaboration séculaire de la logique. Cette méconnais¬sance est à proprement parler ceci, que sans aucun doute je vous donne en quelque sorte d'emblée dans ce que j'ai là posé forcément par une nécessité de l'exposé, cette méconnaissance, c'est exactement le rapport le plus radical du sujet pensant à la lettre. Bertrand Russell voit tout sauf ceci, la fonction de la lettre. C'est ce que j'espère pouvoir vous faire sentir et vous montrer. Ayez confiance et suivez-moi. Vous allez voir maintenant comment nous allons nous avancer. Qu'est-ce qu'il donne comme définition du nom propre? Un nom propre c'est, dit-il, a word for particular, un mot pour désigner les choses parti¬culières comme telles hors de toute description.
Il y a deux manières d'aborder les choses; les décrire par leurs qualités, leurs repérages, leurs coordonnées au point de vue du mathématicien, si je veux les désigner comme telles. Ce point par exemple, mettons qu'ici je puisse vous dire, il est à droite du tableau, à peu près à telle hauteur, il est blanc, et ceci cela; ça, c'est une description, nous dit M. Russell. Ce sont les manières qu'il y a de le désigner, hors de toute description, comme particulier, c'est ça que je vais appe¬ler nom propre. Le premier nom propre pour M. Russell, j'y ai déjà fait allusion, à mes séminaires précédents, c'est le this, celui-ci, this is the question. Voilà le démonstratif passé au rang de nom propre. Ce n'est pas moins paradoxal que M. Russell envisage froidement la possibilité d'appeler ce même point John. Il faut reconnaître que nous avons tout de même là le signe que peut-être il y a quelque chose qui dépasse l'expérience, car le fait est qu'il est rare qu'on appelle John un point géométrique. Néanmoins, Russell n'a jamais reculé devant les expressions les plus extrêmes de sa pensée.
C'est tout de même ici que le linguiste s'alarme. S'alarme d'autant plus qu'entre ces deux extrémités de la définition russellienne word for particular, il y a cette conséquence tout à fait paradoxale que, logique avec lui-même, Russell nous dit que Socrate n'a aucun droit à être considéré par nous comme un nom propre, étant donné que depuis longtemps Socrate n'est plus un particulier. Je vous abrège ce que dit Russell. J'y ajoute même une note d'humour, mais c'est bien l'esprit de ce qu'il veut nous dire, à savoir que Socrate c'était pour nous le maître de Platon, l'homme qui a bu la ciguë, etc. c'est une description abrégée.
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Ça n'est donc plus comme tel ce qu'il appelle « un mot pour désigner le parti¬culier dans sa particularité ». Il est bien certain qu'ici nous voyons que nous per¬dons tout à fait la corde de ce que nous donne la conscience linguistique, c'est à savoir que, s'il faut que nous éliminions tout ce qui, des noms propres, s'insère dans une communauté de la notion, nous arrivons à une sorte d'impasse, qui est bien ce contre quoi Gardiner essaie de contreposer les perspectives proprement linguistiques comme telles.
Ce qui est remarquable, c'est que le linguiste, non sans mérite, et non sans pratique, et non sans habitude, par une expérience d'autant plus profonde du signifiant que ce n'est pas pour rien que je vous ai signalé que c'est quelqu'un dont une partie du labeur se déploie dans un angle particulièrement suggestif et riche de l'expérience qui est celui de l'hiéroglyphe, puisqu'il est égyptologue, va, lui, être amené à contre-formuler pour nous ce qui lui parait caractéristique de la fonction du nom propre. Cette caractéristique de la fonction du nom propre, il va, pour l'élaborer, prendre référence à John Stuart Mill et à un grammairien grec du IIe siècle avant Jésus-Christ qui s'appelle Dionysius Thrax. Singulièrement, il va rencontrer chez eux quelque chose qui, sans aboutir au même paradoxe que Bertrand Russell, rend compte des formules qui, au premier aspect, pourront apparaître comme homonymiques, si l'on peut dire. Le nom propre, idion onota, d'ailleurs n'est que la traduction de ce qu'ont apporté là-¬dessus les Grecs, et nommément ce Dionysius Thrax, idion opposé à koinon. Est-ce qu'idion ici se confond avec le particulier au sens russellien du terme ? Certainement pas, puisque aussi bien ce ne serait pas là-dessus que prendrait appui M. Gardiner, si c'était pour y trouver un accord avec son adversaire. Malheureusement, il ne parvient pas à spécifier la différence ici du terme de pro¬priété comme impliqué à ce que distingue le point de vue grec originel, avec les conséquences paradoxales auxquelles arrive un certain formalisme. Mais, à l'abri du progrès que lui permet la référence aux Grecs tout à fait dans le fond, puis à Mill plus proche de lui, il met en valeur ceci dont il s'agit, c'est-à-dire ce qui fonctionne dans le nom propre qui nous le fait tout de suite distinguer, repérer comme tel, comme un nom propre. Avec une pertinence certaine dans l'approche du problème, Mill met l'accent sur ceci, c'est que ce en quoi un nom propre se distingue du nom commun, c'est du côté de quelque chose qui est au niveau du sens. Le nom commun parait concerner l'objet en tant qu'avec lui il amène un sens. Si quelque chose est un nom propre, c'est pour autant que ça n'est pas le sens de l'objet qu'il amène avec lui, mais quelque chose qui est de
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l'ordre d'une marque appliquée en quelque sorte sur l'objet, superposée à lui, et qui de ce fait sera d'autant plus étroitement solidaire qu'il sera moins ouvert, du fait de l'absence de sens, à toute participation avec une dimension par où cet objet se dépasse, communique avec les autres objets. Mill ici fait d'ailleurs inter¬venir, jouer, une sorte de petit apologue lié à un conte, l'entrée en jeu d'une image de la fantaisie. C'est l'histoire du rôle de la fée Morgiana qui veut préserver quelques-uns de ses protégés de le ne sais quel fléau auquel ils sont promis, par le fait qu'on a mis dans la ville une marque de craie sur leur porte. Morgiana leur évite de tomber sous le coup du fléau exterminateur en faisant la même marque sur toutes les autres maisons de la même ville. Ici, Sir Gardiner n'a pas de peine à démontrer la méconnaissance qu'implique cet apologue lui-même; c'est que, si Mill avait eu une notion plus complète de ce dont il s'agit dans l'incidence du nom propre, ça n'est pas seulement du caractère d'identification de la marque qu'il aurait dû faire, dans sa propre forgerie, état, c'est aussi du caractère dis¬tinctif. Et comme tel l'apologue serait plus convenable si l'on disait que la fée Morgiana avait dû, les autres maisons, les marquer aussi d'un signe de craie, mais différemment du premier, de façon à ce que celui qui, s'introduisant dans la ville pour remplir sa mission, cherche la maison où il doit faire porter son incidence fatale, ne sache plus trouver de quel signe il s'agit, faute d'avoir su à l'avance jus¬tement, quel signe il fallait chercher entre autres. Ceci mène Gardiner à une arti¬culation qui est celle-ci, c'est qu'en référence manifeste à cette distinction du signifiant et du signifié, qui est fondamentale pour tout linguiste, même s'il ne la promeut pas comme telle dans son discours, Gardiner, non sans fondement, remarque que ça n'est pas tellement d'absence de sens dont il s'agit dans l'usage du nom propre, car aussi bien, tout dit le contraire. Très souvent les noms propres ont un sens. Même M. Durand, ça a un sens. M. Smith veut dire forge¬ron, et il est bien clair que ce n'est pas parce que M. Forgeron serait forgeron par hasard que son nom serait moins un nom propre. Ce qui fait l'usage de nom propre, nous dit M. Gardiner, c'est que l'accent, dans son emploi, est mis non pas sur le sens, mais sur le son en tant que distinctif. Il y a là manifestement un très grand progrès des dimensions, ce qui dans la plupart des cas permettra pra¬tiquement de nous apercevoir que quelque chose fonctionne plus spécialement comme un nom propre.
Néanmoins, il est quand même assez paradoxal justement de voir un lin¬guiste, dont la première définition qu'il aura à donner de son matériel, les pho¬nèmes, c'est que ce sont justement des sons qui se distinguent les uns des autres,
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donner comme un trait particulier à la fonction du nom propre que ce soit jus¬tement du fait que le nom propre est composé de sons distinctifs que nous pou¬vons le caractériser comme nom propre.
Car bien sûr, sous un certain angle il est manifeste que tout usage du langage est justement fondé sur ceci, c'est qu'un langage est fait avec un matériel qui est celui de sons distinctifs. Bien sûr, cette objection n'est pas sans apparaître à l'auteur lui-même de cette élaboration. C'est ici qu'il introduit la notion subjective, au sens psychologique du terme, de l'attention accordée à la dimension signifiante comme, ici, matériel sonore. Observez bien ce que je pointe ici, c'est que le lin¬guiste qui doit s'efforcer d'écarter, je ne dis pas d'éliminer totalement, de son champ tout ce qui est référence proprement psychologique, est tout de même amené ici comme tel à faire état d'une dimension psychologique comme telle, je veux dire du fait que le sujet, dit-il, investisse, fasse attention spécialement à ce qui est le corps de son intérêt quand il s'agit du nom propre. C'est en tant qu'il véhi¬cule une certaine différence sonore qu'il est pris comme nom propre, faisant remarquer qu'à l'inverse dans le discours commun, ce que je suis en train de vous communiquer par exemple pour l'instant, je ne fais absolument pas attention au matériel sonore de ce que je vous raconte. Si j'y faisais trop attention, je serais bien¬tôt amené à voir s'amortir et se tarir mon discours. J'essaie d'abord de vous com¬muniquer quelque chose. C'est parce que je crois savoir parler français que le matériel, effectivement distinctif dans son fonds, me vient. Il est là comme un véhi¬cule auquel je ne fais pas attention. Je pense au but où je vais, qui est de faire pas¬ser pour vous certaines qualités de pensées que je vous communique.
Est-ce qu'il est si vrai que cela que chaque fois que nous prononçons un nom propre nous soyons psychologiquement avertis de cet accent mis sur le matériel sonore comme tel ? Ce n'est absolument pas vrai. Je ne pense pas plus au maté¬riel sonore Sir Alan Gardiner quand le vous en parle qu'au moment où je parle de zerwutzeln ou n'importe quoi d'autre. D'abord, mes exemples ici seraient mal choisis, parce que c'est déjà des mots que, les écrivant au tableau, je mets en évidence comme mots. Il est certain que, quelle que soit la valeur de la revendi¬cation ici du linguiste, elle échoue très spécifiquement pour autant qu'elle ne croit avoir d'autre référence à faire valoir que du psychologique. Et elle échoue sur quoi ? Précisément à articuler quelque chose qui est peut-être bien la fonc¬tion du sujet, mais du sujet défini tout autrement que par quoi que ce soit de l'ordre du psychologique concret, du sujet pour autant que nous pourrions, que nous devons, que nous ferons de la définir à proprement parler dans sa référence
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au signifiant. Il y a un sujet qui ne se confond pas avec le signifiant comme tel, mais qui se déploie dans cette référence au signifiant, avec des traits, des carac¬tères parfaitement articulables et formalisables, et qui doivent nous permettre de saisir, de discerner comme tel le caractère idiotique - si je prends la référence grecque, c'est parce que je suis loin de la confondre avec l'emploi du mot parti¬cular dans la définition russellienne - le caractère idiotique comme tel du nom propre.
Essayons maintenant d'indiquer dans quel sens j'entends vous le faire saisir; dans ce sens où, depuis longtemps, je fais intervenir au niveau de la définition de l'inconscient la fonction de la lettre. Cette fonction de la lettre, le vous l'ai fait intervenir pour vous de façon, d'abord en quelque sorte, poétique. Le séminaire sur la Lettre volée, dans nos toutes premières années d'élaboration, était là pour vous indiquer que bel et bien quelque chose, à prendre au sens littéral du terme de lettre puisqu'il s'agissait d'une missive, était quelque chose que nous pou-vions considérer comme déterminant, jusque dans la structure psychique du sujet. Fable, sans doute, mais qui ne faisait que rejoindre la plus profonde vérité dans sa structure de fiction. Quand j'ai parlé de l'instance de la lettre dans l'inconscient quelques années plus tard, j'y ai mis, à travers métaphore et méto¬nymie, un accent beaucoup plus précis.
Nous arrivons maintenant, avec ce départ que nous avons pris dans la fonc¬tion du trait unaire, à quelque chose qui va nous permettre d'aller plus loin. Je pose qu'il ne peut y avoir de définition du nom propre que dans la mesure où nous nous apercevons du rapport de l'émission nommante avec quelque chose qui, dans sa nature radicale, est de l'ordre de la lettre. Vous allez me dire, voilà donc une bien grande difficulté, car il y a des tas de gens qui ne savent pas lire et qui se servent des noms propres, et puis les noms propres ont existé, avec l'iden¬tification qu'ils déterminent, avant l'apparition de l'écriture. C'est sous ce terme, sous ce registre, L'homme avant l'écriture, qu'est paru un fort bon livre qui nous donne le dernier point de ce qui est actuellement connu de l'évolution humaine avant l'histoire. Et puis comment définirons-nous l'ethnographie, dont certains ont cru plausible d'avancer qu'il s'agit à proprement parler de tout ce qui, de l'ordre de la culture et de la tradition, se déploie en dehors de toute possibilité de documentation par l'outil de l'écriture ? Est-ce si vrai que cela ?
Il est un livre auquel je peux demander à tous ceux que cela intéresse, et déjà certains ont devancé mon indication, de se référer, c'est le livre de James Février sur L'histoire de l'écriture. Si vous en avez le temps pendant les vacances, je vous
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prie de vous y reporter. Vous y verrez s'étaler avec évidence quelque chose, dont je vous indique le ressort général parce qu'il n'est en quelque sorte pas dégagé et qu'il est partout présent, c'est que, préhistoriquement parlant si je peux m'exprimer ainsi, je veux dire dans toute la mesure où les étages stratigraphiques de ce que nous trouvons attestent une évolution technique et matérielle des accessoires humains, préhistoriquement, tout ce que nous pouvons voir de ce qui se passe dans l'avènement de l'écriture, et donc dans le rapport de l'écriture au langage, tout se passe de la façon suivante, dont voici très précisément le résultat posé, articulé devant vous, tout se passe de la façon suivante, sans aucun doute nous pouvons admettre que l'homme, depuis qu'il est homme, a une mis¬sion vocale comme parlant. D'autre part, il y a quelque chose qui est de l'ordre de ces traits dont je vous ai dit l'émotion admirative que j'avais eue, à les retrou¬ver marqués en petites rangées sur quelque côte d'antilope. Il y a dans le maté¬riel préhistorique une infinité de manifestations, de tracés qui n'ont pas d'autre caractère que d'être, comme ce trait, des signifiants et rien de plus. On parle d'idéogramme ou d'idéographisme, qu'est-ce à dire ? Ce que nous voyons tou¬jours, chaque fois qu'on peut faire intervenir cette étiquette d'idéogramme, c'est quelque chose qui se présente comme en effet très proche d'une image, mais qui devient idéogramme à mesure de ce qu'elle perd, de ce qu'elle efface de plus en plus de ce caractère d'image. Telle est la naissance de l'écriture cunéiforme; c'est par exemple un bras ou une tête de bouquetin, pour autant qu'à partir d'un cer¬tain moment cela prend un aspect, par exemple comme cela pour le bras, c'est¬ à-dire que plus rien de l'origine n'est reconnaissable. Que les transitions exis¬tent là n'a d'autre poids que de nous conforter dans notre position, c'est à savoir que ce qui se crée c'est, à quelque niveau que nous voyions surgir l'écri¬ture, un bagage, une batterie de quelque chose qu'on n'a pas le droit d'appeler abstrait au sens où nous l'employons de nos jours quand nous parlons de pein¬ture abstraite, car ce sont en effet des traits, qui sortent de quelque chose qui dans son essence est figuratif, et c'est pour ça qu'on croit que c'est un idéo¬gramme, mais c'est un figuratif effacé, poussons le mot qui nous vient ici forcé¬ment à l'esprit, refoulé, voire rejeté. Ce qui reste, c'est quelque chose de l'ordre de ce trait unaire en tant qu'il fonctionne comme distinctif, qu'il peut à l'occa¬sion jouer le rôle de marque.











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Vous n'ignorez pas, ou vous ignorez, peu importe, qu'au mas d'Azil, autre endroit fouillé par Piette dont je parlai l'autre jour, on a trouvé des cailloux, des galets sur lesquels vous voyez des choses par exemple comme ceci. Ce sera en rouge par exemple, sur des galets de type assez jolis, verdâtre passé. Sur un autre vous y verrez même carrément ceci, qui est d'autant plus joli que ce signe,

c'est ce qui sert dans la théorie des ensembles à désigner l'appartenance d'un élément. Et il y en a un autre; quand vous le regardez de loin, c'est un dé, on voit cinq points. De l'autre vous voyez deux points. Quand vous. regardez de l'autre côté, c'est encore deux points. Ça n'est pas un dé comme les nôtres, et si vous vous ren¬seignez auprès du conservateur, que vous vous faites ouvrir la vitrine, vous voyez que de l'autre côté du cinq il y a une barre, un 1. C'est donc pas tout à fait un dé, mais cela a un aspect impressionnant au pre¬mier abord, que vous ayez pu croire que c'est un dé. Et en fin de compte vous n'aurez pas tort, car il est clair qu'une collection de caractères mobiles, pour les appeler par leur nom, de cette espèce, c'est quelque chose qui de toutes façons a une fonction signifiante. Vous ne saurez jamais à quoi ça servait, si c'était à tirer des sorts, si c'était des objets d'échange, des tessères à proprement parler, objets de reconnaissance, ou si ça servait à n'importe quoi que vous pouvez élucubrer sur des thèmes mystiques. Ça ne change rien à ce fait que vous avez là des signifiants. Que le nommé Piette ait entraîné à la suite de cela Salomon Reinach à délirer un tant soit peu sur le caractère archaïque et primordial de la civilisation occidentale parce que soi-disant ça aurait été déjà un alphabet, c'est une autre affaire, mais ceci est à interpréter comme symptôme, mais aussi à critiquer dans sa portée réelle. Que rien ne nous permette bien sûr de parler d'écriture achi-archaïque au sens où ceci aurait servi, ces caractères mobiles, à faire une sorte d'imprimerie des cavernes, c'est pas de cela qu'il s'agit. Ce dont il s'agit est ceci, pour autant que tel idéogramme veut dire quelque chose, pour prendre le petit caractère cunéi¬forme que je vous ai fait tout à l'heure, ceci , au niveau d'une étape tout à fait







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primitive de l'écriture, désigne le ciel. Il en résulte que c'est articulé an. Le sujet qui regarde cet idéogramme le nomme an en tant qu'il représente le ciel. Mais ce qui va en résulter, c'est que la position se retourne, qu'à partir d'un certain moment cet idéogramme du ciel va servir, dans une écriture du type syllabique, à supporter la syllabe an qui n'aura plus aucun rapport à ce moment-là avec le ciel. Toutes les écritures idéographiques sans exception, ou dites idéographiques, por¬tent la trace de la simultanéité de cet emploi qu'on appelle idéographique avec l'usage qu'on appelle phonétique du même matériel. Mais ce qu'on n'articule pas, ce qu'on ne met pas en évidence, ce devant quoi il me semble que personne ne se soit arrêté jusqu'à présent, c'est ceci, c'est que tout se passe comme si les signifiants de l'écriture ayant d'abord été produits comme marques distinctives - et ceci nous en avons des attestations historiques, car quelqu'un qui s'appelle Sir Flinders Petrie a montré que bien avant la naissance des caractères hiéroglyphes sur les poteries qui nous restent de l'industrie dite prédynastique, nous trouvons, comme marques sur les poteries, à peu près toutes les formes qui se sont trouvées utilisées par la suite, c'est-à-dire, après une longue évolution historique, dans l'alphabet grec, étrusque, latin, phénicien, tout ce qui nous intéresse au plus haut chef comme caractéristiques de l'écriture.
Vous voyez où je veux en venir. Bien qu'au dernier terme ce que les Phéniciens d'abord, puis les Grecs ont fait d'admirable, à savoir ce quelque chose qui per¬met une notation aussi stricte que possible des fonctions du phonème à l'aide de l'écriture, c'est dans une perspective toute contraire que nous devons voir ce dont il s'agit. L'écriture comme matériel, comme bagage, attendait là, à la suite d'un certain processus sur lequel je reviendrai, celui de la formation, nous dirons, de la marque qui aujourd'hui incarne ce signifiant dont je vous parle. L'écriture attendait d'être phonétisée, et c'est dans la mesure où elle est vocalisée, phonéti¬sée comme d'autres objets, qu'elle apprend, l'écriture, si je puis dire, à fonction¬ner comme écriture. Si vous lisez cet ouvrage sur l'histoire de l'écriture, vous trouverez à tout instant la confirmation de ce que je vous donne là comme schéma. Car chaque fois qu'il y a un progrès de l'écriture, c'est pour autant qu'une population a tenté de symboliser son propre langage, sa propre articula¬tion phonétique, à l'aide d'un matériel d'écriture emprunté à une autre popula¬tion, et qui n'était qu'en apparence bien adapté à un autre langage; car elle n'était pas mieux adaptée. Elle n'est jamais bien adaptée bien sûr, car quel rapport y a-¬t-il entre cette chose modulée et complexe qu'est une articulation parlée, mais qui était adaptée par le fait même de l'interaction qu'il y a entre un certain matériel
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et l'usage qu'on lui donne dans une autre forme de langage, de phonétique, de syntaxe, tout ce que vous voudrez, c'est-à-dire que c'était l'instrument en appa¬rence le moins approprié au départ à ce qu'on avait à en faire.
Ainsi se passe la transmission de ce qui est d'abord forgé par les Sumériens, c'est-à-dire avant que ça en arrive au point où nous sommes là, et quand c'est recueilli par les Akkadiens, toutes les difficultés viennent de ce que ce matériel colle très mal avec le phonématisme où il lui faut entrer, mais par contre une fois qu'il y entre, il l'influence selon toute apparence, et j'aurai là-dessus à revenir. En d'autres termes, ce que représente l'avènement de l'écriture est ceci, que quelque chose qui est déjà écriture, si nous considérons que la caractéristique est l'isole¬ment du trait signifiant, étant nommé, vient à pouvoir servir, à supporter ce fameux son sur lequel M. Gardiner met tout l'accent concernant les noms propres.
Qu'est-ce qui en résulte ? Il en résulte que nous devons trouver, si mon hypo¬thèse est juste, quelque chose qui signe sa valabilité. Il y en a plus d'une, une fois qu'on y a pensé, elles fourmillent, mais la plus accessible, la plus apparente, c'est celle que je vais tout de suite vous donner, à savoir qu'une des caractéristiques du nom propre - j'aurai bien sûr à revenir là-dessus et sous mille formes, vous en verrez mille démonstrations -, c'est que la caractéristique du nom propre est toujours plus ou moins liée à ce trait de sa liaison, non pas au son, mais à l'écri¬ture. Et une des preuves, celle qu'aujourd'hui je veux mettre au premier plan en avant, est ceci, c'est que quand nous avons des écritures indéchiffrées, parce que nous ne connaissons pas le langage qu'elles incarnent, nous sommes bien embar¬rassés, car il nous faut attendre d'avoir une inscription bilingue, et cela ne va encore pas loin si nous ne savons rien du tout sur la nature de son langage, c'est-¬à-dire sur son phonétisme. Qu'est-ce que nous attendons, quand nous sommes cryptographistes et linguistes ? C'est de discerner dans ce texte indéchiffré quelque chose qui pourrait bien être un nom propre. Parce qu'il y a cette dimen¬sion à laquelle on s'étonne que M. Gardiner ne fasse pas recours, lui qui a tout de même comme chef de file le leader inaugural de sa science, Champollion, et qu'il ne se souvienne pas que c'est à propos de Cléopatra et de Ptolémée que tout le déchiffrage de l'hiéroglyphe égyptien a commencé, parce que dans toutes les langues Cléopatra c'est Cléopatra, Ptolémée c'est Ptolémée. Ce qui distingue un nom propre malgré de petites apparences d'amodiations, on appelle Köln, Cologne, c'est que d'une langue à l'autre ça se conserve dans sa structure. Sa structure sonore sans doute, mais cette structure sonore se distingue par le fait que justement celle-là, parmi toutes les autres, nous devions la respecter, et ce en
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raison de l'affinité, justement, du nom propre à la marque, à la désignation directe du signifiant comme objet. Et nous voilà en apparence retombant, de la façon même la plus brutale, sur le word for particular. Est-ce à dire que pour autant je donne ici raison à M. Bertrand Russell ? Vous le savez, certainement pas, car dans l'intervalle est toute la question justement de la naissance du signi¬fiant à partir de ce dont il est le signe. Qu'est-ce qu'elle veut dire ? C'est ici que s'insère comme telle une fonction qui est celle du sujet, non pas du sujet au sens psychologique, mais du sujet au sens structural.
Comment pouvons-nous, sous quels algorithmes pouvons-nous, puisque de formalisation il s'agit, placer ce sujet ? Est-ce dans l'ordre du signifiant que nous avons un moyen de représenter ce qui concerne la genèse, la naissance, l'émer¬gence du signifiant lui-même ? C'est là-dessus que se dirige mon discours et que je reprendrai l'année prochaine.
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Jamais je n'ai eu moins envie de faire mon séminaire. Je n'ai pas le temps d'approfondir pour quelle cause, pourtant... beaucoup de choses à dire. Il y a des moments de tassement, de lassitude. Réévoquons ce que j'ai dit la dernière fois. Je vous ai parlé du nom propre, pour autant que nous l'avons rencontré sur notre chemin de l'identification du sujet, second type d'identification, régres¬sive, au trait unaire de l'Autre. À propos de ce nom propre, nous avons rencon¬tré l'attention qu'il a sollicitée de quelques linguistes et mathématiciens en fonction de philosopher.
Qu'est-ce que le nom propre ?
Il semble que la chose ne se livre pas au premier abord mais, essayant de résoudre cette question, nous avons eu la surprise de retrouver la fonction du signifiant, sans doute à l'état pur. C'était bien dans cette voie que le linguiste lui-¬même nous dirigeait quand il nous disait, un nom propre, c'est quelque chose qui vaut par la fonction distinctive de son matériel sonore. Ce en quoi bien sûr il ne faisait que redoubler ce qui est prémisses mêmes de l'analyse saussurienne du langage, c'est à savoir que c'est le trait distinctif, c'est le phonème comme couplé d'un ensemble, d'une certaine batterie, pour autant uniquement qu'il n'est pas ce que sont les autres, que nous trouvions ici devoir désigner comme ce qui était le trait spécial, l'usage d'une fonction du sujet dans le langage, celle de nommer par son nom propre. Il est certain que nous ne pouvions pas nous contenter de cette définition comme telle, mais que nous étions pour autant mis sur la voie de quelque chose, et ce quelque chose nous avons pu au moins l'approcher, le cerner en désignant ceci que c'est, si l'on peut dire sous une forme
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L'identification
latente au langage lui-même, la fonction de l'écriture, la fonction du signe en tant que lui-même il se lit comme un objet. Il est un fait que les lettres ont des noms. Nous avons trop tendance à les confondre, pour les noms simplifiés qu'elles ont dans notre alphabet, qui ont l'air de se confondre avec l'émission phonématique à laquelle la lettre a été réduite. Un a a l'air de vouloir dire l'émission a. Un b n'est pas à proprement parler un bé, il n'est un bé que pour autant que pour que la consonne b se fasse entendre, il faut qu'elle s'appuie sur une émission voca¬lique.
Regardons les choses de plus près. Nous verrons par exemple qu'en grec, alpha, bêta, gamma, et la suite sont bel et bien des noms, et chose surprenante, des noms qui n'ont aucun sens dans la langue grecque où ils se formulent. Pour les comprendre, il faut s'apercevoir qu'ils reproduisent les noms correspondant aux lettres de l'alphabet phénicien, d'un alphabet protosémitique, alphabet tel que nous pouvons le reconstituer d'un certain nombre d'étages, de strates des inscriptions. Nous en retrouvons les formes signifiantes; ces noms ont un sens dans la langue, soit phénicienne textuelle, soit telle que nous pouvons la recons¬truire, cette langue protosémitique d'où serait dérivé un certain nombre, je n'insiste pas sur leur détail, des langages à l'évolution desquels est étroitement liée la première apparition de l'écriture. Ici, il est un fait qu'il est important au moins que vienne au premier plan que le nom même de l'alef ait un rapport avec le bœuf, dont soi-disant la première forme de l'alef reproduirait d'une façon schématisée dans diverses positions la tête. Il en reste encore quelque chose nous pouvons voir encore dans notre A majuscule la forme d'un crâne de bœuf renversé avec les cornes qui le prolongent. De même chacun sait que le bet est le nom de la maison. Bien sûr la discussion se complique, voire s'assombrit, quand on tente de faire un recensement, un catalogue de ce que désigne le nom de la suite des autres lettres. Quand nous arrivons au gimel, nous ne sommes que trop tentés d'y retrouver le nom arabe du chameau, mais malheureusement il y a un obstacle de temps; c'est au second millénaire, à peu près, avant notre ère que ces alphabets protosémitiques pouvaient être en état de connoter ce nom de la troisième lettre de l'alphabet. Le chameau, malheureusement pour notre bien aise, n'avait pas encore fait son apparition dans l'usage culturel du portage, dans ces régions du Proche-Orient. On va donc entrer dans une série de discussions dans ce que peut bien représenter ce nom, gimel. [Ici, Lacan fait un développe¬ment sur la tertiarité consonantique des langues sémitiques et sur la permanence de cette forme à la base de toute forme verbale dans l'hébreu]. C'est une des
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traces par où nous pouvons voir que ce dont il s'agit, concernant une des racines de la structure où se constitue le langage, est ce quelque chose qui s'appelle d'abord lecture des signes, pour autant que déjà ils apparaissent, avant tout usage d'écriture - je vous l'ai signalé en terminant la dernière fois -, d'une façon surprenante, d'une façon qui semble anticiper, si la chose doit être admise, d'environ un millénaire l'usage des mêmes signes dans les alphabets qui sont les alphabets les plus courants, qui sont les ancêtres directs du nôtre, alphabets latin, étrusque, etc., lesquels se trouvent, par la plus extraordinaire mimicry de l'his¬toire, sous une forme identique dans des marques sur des poteries prédynas¬tiques de l'antique Égypte. Ce sont les mêmes signes, encore qu'il soit hors de cause qu'ils n'aient pu à ce moment d'aucune façon être employés à des usages alphabétiques, l'écriture alphabétique étant à ce moment loin d'être née. Vous savez que, plus haut encore, j'ai fait allusion à ces fameux cailloux du Mas d'Azil qui ne sont pas pour peu dans les trouvailles faites à cet endroit, au point qu'à la fin du paléolithique un stade est désigné du terme d'azilien, du fait qu'il se rap¬porte à ce que nous pouvons en définir le point d'évolution technique, à la fin de ce paléolithique, dans la période non pas à proprement parler transitionnelle, mais prétransitionnelle du paléo au néolithique. Sur ces cailloux du Mas d'Azil nous retrouvons des signes analogues dont l'étrangeté frappante, à ressembler de si près aux signes de notre alphabet, a pu égarer, vous le savez, des esprits qui n'étaient pas spécialement médiocres, à toutes sortes de spéculations qui ne pou¬vaient conduire qu'à la confusion, voire au ridicule.
Il reste néanmoins que la présence de ces éléments est là pour nous faire tou¬cher du doigt quelque chose qui se propose comme radical dans ce que nous pouvons appeler l'attache du langage au réel. Bien sûr, problème qui ne se pose que pour autant que nous avons pu d'abord voir la nécessité, pour comprendre le langage, de l'ordonner par ce que nous pouvons appeler une référence à lui-même, à sa propre structure comme telle, qui d'abord pour nous a posé ce que nous pouvons presque appeler son système comme quelque chose qui d'aucune façon ne se suffit d'une genèse purement utilitaire, instrumentale, pratique, d'une genèse psychologique, qui nous montre le langage comme un ordre, un registre, une fonction dont c'est toute notre problématique qu'il nous faut la voir comme capable de fonctionner hors de toute conscience de la part du sujet, et dont nous sommes amenés comme tel à définir le champ comme étant carac¬térisé par des valeurs structurales qui lui sont propres. Dès lors il faut bien, pour nous, établir la jonction de son fonctionnement avec ce quelque chose qui en
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porte, dans le réel, la marque. Est-elle centrifuge ou centripète ? C'est là, autour de ce problème, que nous sommes pour l'instant, non pas arrêtés, mais en arrêt. C'est donc en tant que le sujet, à propos de quelque chose qui est marque, qui est signe, lit déjà avant qu'il s'agisse des signes de l'écriture, qu'il s'aperçoit que des signes peuvent porter à l'occasion des morceaux diversement réduits, décou¬pés de sa modulation parlante et que, renversant sa fonction, il peut être admis à en être ensuite comme tel le support phonétique comme on dit. Vous savez que c'est ainsi qu'en fait naît l'écriture phonétique, qu'il n'y a aucune écriture à sa connaissance, plus exactement que tout ce qui est d'ordre à proprement parler de l'écriture, et non pas simplement d'un dessin, est quelque chose qui commence toujours avec l'usage combiné de ces dessins simplifiés, de ces dessins abrégés, de ces dessins effacés qu'on appelle diversement, improprement, idéogrammes en particulier. La combinaison de ces dessins avec un usage phonétique des mêmes signes qui ont l'air de représenter quelque chose, la combinaison des deux appa¬raît par exemple évidente dans les hiéroglyphes égyptiens. D'ailleurs nous pour¬rions, rien qu'à regarder une inscription hiéroglyphe, croire que les Égyptiens n'avaient pas d'autres objets d'intérêt que le bagage, somme toute limité, d'un certain nombre d'animaux, d'un très grand nombre, d'un nombre d'oiseaux à vrai dire surprenant pour l'incidence sous laquelle effectivement peuvent intervenir les oiseaux dans des inscriptions qui ont besoin d'être commémorées, d'un nombre sans doute abondant de formes instrumentales agraires et autres, de quelques signes aussi qui de tous temps ont été sans doute utiles sous leur forme simplifiée, le trait unaire d'abord, la barre, la croix de la multiplication, qui ne désignent pas d'ailleurs les opérations qui ont été attachées par la suite à ces signes, mais enfin, dans l'ensemble il est tout à fait évident au premier regard que le bagage de dessins dont il s'agit n'a pas de proportion, de congruence avec la diversité effective des objets qui pourraient être valablement évoqués dans des inscriptions durables. Aussi bien ce que vous voyez, ce que j'essaie de vous dési¬gner, et qu'il est important de désigner au passage pour dissiper des confusions pour ceux qui n'ont pas le temps d'aller regarder les choses de plus près, c'est que, par exemple, la figure d'un grand duc, d'un hibou, pour prendre une forme d'oiseau de nuit particulièrement bien dessinée, repérable dans les inscriptions classiques sur pierre, nous la verrons revenir extrêmement souvent, et pourquoi ? Ce n'est certes pas qu'il s'agisse jamais de cet animal, c'est que le nom commun de cet animal dans le langage égyptien antique peut être l'occasion d'un support à l'émission labiale m et que chaque fois que vous voyez cette figure animale, il
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s'agit d'un m et de rien d'autre, lequel m d'ailleurs, loin d'être représenté sous sa valeur seulement lit¬térale chaque fois que vous rencontrez cette figure dudit grand duc, est susceptible de quelque chose qui se fait à peu près comme cela. Le m signifiera plus d'une chose, et en particulier ce que nous ne pouvons, pas plus dans cette langue que dans la langue hébraïque, quand nous n'avons pas l'adjonction des points voyelles, que nous ne sommes pas très fixés sur les supports vocaliques, nous ne saurons pas comment exactement se com¬plète ce m, mais nous en savons en tout cas largement assez, d'après ce que nous pouvons reconstruire de la syntaxe, pour savoir que ce m peut aussi bien repré¬senter une certaine fonction, qui est à peu près une fonction introductrice du type voyez, une fonction de fixation attentionnelle si on peut dire, un voici, ou encore, dans d'autres cas où très probablement il devait se distinguer par son appui voca¬lique, représenter une des formes, non pas de la négation, mais de quelque chose qu'il faut préciser, avec plus d'accent, du verbe négatif, de quelque chose qui isole la négation sous une forme verbale, sous une forme conjugable, sous une forme, non pas simplement ne, mais de quelque chose comme il est dit que non. Bref, que c'est un temps particulier d'un verbe que nous connaissons, qui est certes négatif, ou même plus exactement une forme particulière dans deux verbes néga¬tifs, le verbe imi d'une part, qui semble vouloir dire ne pas être, et le verbe tm d'autre part, qui indiquerait plus spécialement la non-existence effective.
C'est vous dire à ce propos, et en introduisant à ce propos d'une façon anti¬cipante la fonction, que ce n'est pas par hasard que ce devant quoi nous nous trouvons en nous avançant dans cette voie, c'est le rapport qui ici s'incarne, se manifeste tout de suite de la coalescence la plus primitive du signifiant avec quelque chose qui tout de suite pose la question de ce que c'est que la négation, de quoi elle est le plus près.
Est-ce que la négation est simplement une connotation, qui donc pourtant se propose comme de la question du moment où, par rapport à l'existence, à l'exer¬cice, à la constitution d'une chaîne signifiante, s'y introduit une sorte d'indice, de sigle surajouté, de mot virtuel comme on s'exprime, qui devrait donc être toujours conçu comme une sorte d'invention seconde tenue par les nécessités de l'utilisa¬tion de quelque chose qui se situe à divers niveaux? Au niveau de la réponse, ce
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qui est mis en question par l'interrogation signifiante, cela n'y est pas, est-ce que c'est au niveau de la réponse que ce n'est-ce ? semble bien se manifester dans le lan¬gage comme la possibilité de l'émission pure de la négation non ? Est-ce que c'est, d'autre part, dans la marque des rapports que la négation s'impose, est suggérée, par la nécessité de la disjonction, telle chose n'est pas si telle autre est, ou ne sau¬rait être avec telle autre, bref, l'instrument de la négation ? Nous le savons, certes, pas moins que d'autres. Mais si, pour ce qui est donc de la genèse du langage, on en est réduit à faire du signifiant quelque chose qui doit peu à peu s'élaborer à par¬tir du signe émotionnel, le problème de la négation est quelque chose qui se pose comme celui, à proprement parler d'un saut, voire d'une impasse.
Si, faisant du signifiant quelque chose de tout autre, quelque chose dont la genèse est problématique, nous porte au niveau d'une interrogation sur un cer¬tain rapport existentiel, celle qui comme telle déjà se situe dans une référence à la négativité, le mode sous lequel la négation apparaît, sous lequel le signifiant d'une négativité effective et vécue peut surgir, est quelque chose qui prend un intérêt tout autre, et qui n'est pas dès lors par hasard sans être de nature à nous éclairer, quand nous voyons que, dès les premières problématiques, la structuration du langage s'identifie, si l'on peut dire, au repérage de la première conjugaison d'une émission vocale avec le signe comme tel, c'est-à-dire avec quelque chose qui déjà se réfère à une première manipulation de l'objet. Nous l'avons appelée simplifi¬catrice quand il s'est agi de définir la genèse du trait. Qu'est-ce qu'il y a de plus détruit, de plus effacé qu'un objet? Si c'est de l'objet que le trait surgit, c'est quelque chose de l'objet que le trait retient, justement son unicité. L'effacement, la destruction absolue de toutes ses autres émergences, de tous ses autres pro¬longements, de tous ses autres appendices, de tout ce qu'il peut y avoir de rami¬fié, de palpitant, eh bien! ce rapport de l'objet à la naissance de quelque chose qui s'appelle ici le signe, pour autant qu'il nous intéresse dans la naissance du signi¬fiant, c'est bien là autour de quoi nous sommes arrêtés, et autour de quoi il n'est pas sans promesse que nous ayons fait, si l'on peut dire, une découverte, car je crois que c'en est une, cette indication qu'il y a, disons, dans un temps, un temps repérable, historiquement défini, un moment où quelque chose est là pour être lu, lu avec du langage, quand il n'y a pas d'écriture encore. Et c'est par le renver¬sement de ce rapport, et de ce rapport de lecture du signe, que peut naître ensuite l'écriture pour autant qu'elle peut servir à connoter la phonématisation.
Mais s'il apparaît à ce niveau que justement le nom propre, en tant qu'il spé¬cifie comme tel l'enracinement du sujet, est plus spécialement lié qu'un autre,
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non pas à la phonétisation comme telle, à la structure du langage, mais à ce qui déjà dans le langage est prêt, si l'on peut dire, à recevoir cette information du trait; si le nom propre en porte encore, jusque pour nous et dans notre usage, la trace sous cette forme que d'un langage à l'autre il ne se traduit pas, puisqu'il se transpose simplement, il se transfère et c'est bien là sa caractéristique, je m'appelle Lacan dans toutes les langues, et vous aussi de même, chacun par votre nom. Ce n'est pas là un fait contingent, un fait de limitation, d'impuissance, un fait de non-sens puisqu'au contraire c'est ici que gît, que réside la propriété toute particulière du nom, du nom propre dans la signification, est-ce que ceci n'est pas fait pour nous faire nous interroger sur ce qu'il en est en ce point radical, archaïque, qu'il nous faut de toute nécessité supposer à l'origine de l'incons¬cient, c'est-à-dire de ce quelque chose par quoi, en tant que le sujet parle, il ne peut faire que de s'avancer toujours plus avant dans la chaîne, dans le déroule¬ment des énoncés, mais que, se dirigeant vers les énoncés, de ce fait même, dans l'énonciation il élide quelque chose qui est à proprement parler ce qu'il ne peut savoir, à savoir le nom de ce qu'il est en tant que sujet de l'énonciation. Dans l'acte de l'énonciation il y a cette nomination latente qui est concevable comme étant le premier noyau, comme signifiant, de ce qui ensuite va s'organiser comme chaîne tournante telle que je vous l'ai représentée depuis toujours, de ce centre, ce cœur parlant du sujet que nous appelons l'inconscient.
Ici, avant que nous nous avancions plus loin, je crois devoir indiquer quelque chose qui n'est que la convergence, la pointe d'une thématique que nous avons abordée déjà à plusieurs reprises dans ce séminaire, à plusieurs reprises en la reprenant aux divers niveaux auxquels Freud a été amené à l'aborder, à la repré¬senter, à représenter le système, premier système psychique tel qu'il lui a fallu le représenter de quelque façon pour faire sentir ce dont il s'agit, système qui s'arti¬cule comme inconscient-préconscient-conscient. Maintes fois j'ai eu à décrire sur ce tableau, sous des formes diversement élaborées, les paradoxes auxquels les formulations de Freud, au niveau de l' Entwurf par exemple, nous confron¬tent. Aujourd'hui je m'en tiendrai à une topologisation aussi simple que celle qu'il donne à la fin de la Traumdeutung, à savoir celle des couches à travers les¬quelles peuvent se passer des franchissements, des seuils, des irruptions d'un niveau dans un autre, tel ce qui nous intéresse au plus haut chef, le passage de l'inconscient dans le préconscient par exemple, qui est en effet un problème, qui est un problème - d'ailleurs, je le note avec satisfaction en passant, ça n'est certes pas le moindre effet que je puisse attendre de l'effort de rigueur où je vous
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entraîne, que je m'impose à moi-même pour vous ici, et que ceux qui m'écou¬tent, qui m'entendent, portent eux-mêmes à un degré susceptible même à l'occa¬sion d'aller plus avant, eh bien!, dans leur très remarquable texte publié dans Les Temps modernes sur le sujet de l'Inconscient, Laplanche et Leclaire, je ne dis¬tingue pas pour l'instant leur part à chacun dans ce travail, s'interrogent sur quelle ambiguïté reste dans l'énonciation freudienne, concernant ce qui se passe quand nous pouvons parler du passage de quelque chose qui était dans l'incons¬cient et qui va dans le préconscient. Est-ce à dire qu'il ne s'agit que d'un chan¬gement d'investissement, comme ils posent très justement la question, ou bien est-ce qu'il y a double inscription ? Les auteurs ne dissimulent pas leur préfé¬rence pour la double inscription, ils nous l'indiquent dans leur texte. C'est là pourtant un problème que le texte laisse ouvert et, somme toute, ce à quoi nous avons affaire nous permettra cette année d'y apporter peut-être quelque réponse, ou à tout le moins quelque précision.
je voudrais, de façon introductive, vous suggérer ceci, c'est que si nous devons considérer que l'inconscient c'est ce lieu du sujet où ça parle, nous en venons maintenant à approcher ce point où nous pouvons dire que quelque chose, à l'insu du sujet, est profondément remanié par les effets de rétroaction du signifiant impliqué dans la parole. C'est pour autant, et pour la moindre de ses paroles, que le sujet parle, qu'il ne peut faire que de toujours une fois de plus se nommer sans le savoir, et sans savoir de quel nom. Est-ce que nous ne pou-vons pas voir que, pour situer dans leurs rapports l'inconscient et le précons¬cient, la limite pour nous n'est pas à situer d'abord quelque part à l'intérieur, comme on dit, d'un sujet qui ne serait simplement que l'équivalent de ce qu'on appelle au sens large le psychique ? Le sujet dont il s'agit pour nous, et surtout si nous essayons de l'articuler comme le sujet inconscient, comporte une autre constitution de la frontière; ce qu'il en est du préconscient, pour autant que ce qui nous intéresse dans le préconscient c'est le langage, le langage tel qu'effecti-vement, non seulement nous le voyons, l'entendons parler, mais tel qu'il scande, qu'il articule nos pensées. Chacun sait que les pensées dont il s'agit au niveau de l'inconscient, même si je dis qu'elles sont structurées comme un langage, bien sûr c'est pour autant qu'elles sont structurées au dernier terme et à un certain niveau comme un langage qu'elles nous intéressent, mais la première chose à constater, celles dont nous parlons, c'est qu'il n'est pas facile de les faire s'expri¬mer dans le langage commun. Ce dont il s'agit, c'est de voir que le langage arti¬culé du discours commun, par rapport au sujet de l'inconscient en tant qu'il
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nous intéresse, il est au-dehors. Un au-dehors qui conjointe en lui ce que nous appelons nos pensées intimes, et ce langage qui coule au-dehors, non pas d'une façon immatérielle, puisque nous savons bien, parce que toutes sortes de choses sont là pour nous le représenter, nous savons ce que ne savaient peut-être pas les cultures où tout se passe dans le souffle de la parole, nous qui avons devant nous des kilos de langage, et qui savons par-dessus le marché inscrire la parole la plus fugitive sur des disques, nous savons bien que ce qui est parlé, le discours effec¬tif, le discours préconscient, est entièrement homogénéisable comme quelque chose qui se tient au-dehors. Le langage, en substance, court les rues, et là, il y a effectivement une inscription, sur une bande magnétique au besoin. Le pro¬blème de ce qui se passe quand l'inconscient vient à s'y faire entendre est le pro¬blème de la limite entre cet inconscient et ce préconscient.
Cette limite, comment nous faut-il la voir ? C'est le problème que, pour l'ins¬tant, je vais laisser ouvert. Mais ce que nous pouvons à cette occasion indiquer, c'est qu'à passer de l'inconscient dans le préconscient, ce qui s'est constitué dans l'inconscient rencontre un discours déjà existant, si l'on peut dire, un jeu de signes en liberté, non seulement interférant avec les choses du réel, mais on peut dire étroitement, tel un mycelium tissé dans leur intervalle. Aussi bien, n'est-ce pas là la véritable raison de ce qu'on peut appeler la fascination, l'empêtrement idéaliste ? Dans l'expérience philosophique, si l'homme s'aperçoit, ou croit s'apercevoir qu'il n'a jamais que des idées des choses, c'est-à-dire que, des choses, il ne connaît enfin que les idées, c'est justement parce que déjà dans le monde des choses cet empaquetage dans un univers du discours est quelque chose qui n'est absolument pas dépétrable. Le préconscient, pour tout dire, est d'ores et déjà dans le réel, et le statut de l'inconscient, lui, s'il pose un pro¬blème, c'est pour autant qu'il s'est constitué à un tout autre niveau, à un niveau plus radical de l'émergence de l'acte d'énonciation. Il n'y a pas en principe, d'objection au passage de quelque chose de l'inconscient dans le préconscient, ce qui tend à se manifester, dont Laplanche et Leclaire notent si bien le caractère contradictoire. L'inconscient a comme tel son statut comme quelque chose qui, de position et de structure, ne saurait pénétrer au niveau où il est susceptible d'une verbalisation préconsciente. Et pourtant, nous dit-on, cet inconscient à tout instant fait effort, pousse dans le sens de se faire reconnaître. Assurément, et pour cause, c'est qu'il est chez lui, si on peut dire, dans un univers structuré par le discours. Ici, le passage de l'inconscient vers le préconscient n'est, on peut dire, qu'une sorte d'effet d'irradiation normale de ce qui tourne dans la
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constitution de l'inconscient comme tel, de ce qui, dans l'inconscient, maintient présent le fonctionnement premier et radical de l'articulation du sujet en tant que sujet parlant. Ce qu'il faut voir, c'est que l'ordre qui serait celui de l'incons¬cient préconscient, puis arriverait à la conscience, n'est pas à accepter sans être révisé, et l'on peut dire que d'une certaine façon, pour autant que nous devons admettre ce qui est préconscient comme défini, comme étant dans la circulation du monde, dans la circulation réelle, nous devons concevoir que ce qui se passe au niveau du préconscient est quelque chose que nous avons à lire de la même façon, sous la même structure, qui est celle que j'essayai de vous faire sentir à ce point de racine où quelque chose vient apporter au langage ce qu'on pourrait appeler sa dernière sanction, cette lecture du signe.
Au niveau actuel de la vie du sujet constitué, d'un sujet élaboré par une longue histoire de culture, ce qui se passe c'est, pour le sujet, une lecture au-dehors de ce qui est ambiant, du fait de la présence du langage dans le réel, et au niveau de la conscience ce niveau qui, pour Freud, a toujours semblé faire problème; il n'a jamais cessé d'indiquer qu'il était certainement l'objet futur à précision, à arti¬culation plus précise quant à sa fonction économique. Au niveau où il nous le décrit au début, au moment où se dégage sa pensée, souvenons-nous comment il nous décrit cette couche protectrice qu'il désigne du terme φ; c'est avant tout quelque chose qui, pour lui, est à comparer avec la pellicule de surface des organes sensoriels, c'est-à-dire essentiellement avec quelque chose qui filtre, qui ferme, qui ne retient que cet indice de qualité dont nous pouvons montrer que la fonction est homologue avec cet indice de réalité qui nous permet juste de goûter l'état où nous sommes, assez pour être sûrs que nous ne rêvons pas, s'il s'agit de quelque chose d'analogue. C'est vrai¬ment du visible que nous voyons. De même la conscience, par rapport à ce qui constitue le pré¬conscient et nous fait ce monde étroitement tissé par nos pensées, la conscience est la surface par où perception ce quelque chose qui est au cœur du sujet reçoit, si l'on peut dire, du dehors ses propres pensées, son propre discours. La conscience est là pour que l'inconscient, si l'on peut dire, bien plutôt refuse ce qui lui vient du préconscient, ou y choisisse de la façon la plus étroite ce dont il a besoin pour ses offices. Et qu'est-ce que c'est ? C'est bien là que nous rencontrons ce paradoxe qui est ce que j'ai appelé l'entrecroisement des fonctions systémiques, à ce premier




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niveau, si essentiel à reconnaître, de l'articulation freudienne l'inconscient vous est représenté par lui comme un flux, comme un monde, comme une chaîne de pensées. Sans doute, la conscience aussi est faite de la cohérence des perceptions le test de réalité, c'est l'articulation des perceptions entre elles dans un monde... Inversement, ce que nous trouvons dans l'inconscient, c'est cette répétition significative qui nous mène de quelque chose qu'on appelle les pensées, Gedanken, fort bien formées dit Freud, à une concaténation de pensées qui nous échappe à nous-mêmes. Or, qu'est-ce que Freud lui-même va nous dire ? Qu'est-ce que cherche le sujet au niveau de l'un et l'autre des deux systèmes ? Qu'au niveau du préconscient ce que nous cherchons ce soit à proprement parler l'identité des pensées, c'est ce qui a été élaboré par tout ce chapitre de la philosophie, l'effort de notre organisation du monde, l'effort logique, c'est à proprement parler réduire le divers à l'identique, c'est identifier pensée à pensée, proposition à proposition dans des relations diverse¬ment articulées qui forment la trame même de ce que l'on appelle la logique for¬melle, ce qui pose, pour celui qui considère d'une façon extrêmement idéale l'édifice de la science comme pouvant ou devant, même virtuellement, être déjà achevé, ce qui pose le problème de savoir si effectivement toute science du savoir, toute saisie du monde d'une façon ordonnée et articulée, ne doit pas aboutir à une tautologie. Ce n'est pas pour rien que vous m'avez entendu à plu¬sieurs reprises évoquer le problème de la tautologie, et nous ne saurions d'aucune façon terminer cette année notre discours sans y apporter un jugement définitif.
Le monde donc, ce monde dont la fonction de réalité est liée à la fonction per¬ceptive, est tout de même ce autour de quoi nous ne progressons dans notre savoir que par la voie de l'identité des pensées. Ceci n'est point pour nous un paradoxe, mais ce qui est paradoxal, c'est de lire dans le texte de Freud que ce que cherche l'inconscient, ce qu'il veut, si l'on peut dire, que ce qui est la racine de son fonctionnement, de sa mise en jeu, c'est l'identité des perceptions, c'est-¬à-dire que ceci n'aurait littéralement aucun sens si ce dont il s'agit ce n'était pas que ceci: que le rapport de l'inconscient à ce qu'il cherche dans son mode propre de retour, c'est justement ce qui dans l'une fois perçu est l'identiquement iden¬tique si l'on peut dire, c'est le perçu de cette fois-là, c'est cette bague qu'il s'est


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passée au doigt avec le poinçon de cette fois-là. Et c'est justement cela qui man¬quera toujours, c'est qu'à toute espèce d'autre réapparition de ce qui répond au signifiant originel, point où est la marque que le sujet a reçue de ce, quoi que ce soit, qui est à l'origine de l'Urverdrängt, il manquera toujours, à quoi que ce soit qui vienne le représenter, cette marque qui est la marque unique du surgissement originel d'un signifiant originel qui s'est présenté une fois au moment où le point, le quelque chose de l'Urverdrängt en question est passé à l'existence inconsciente, à l'insistance dans cet ordre interne qu'est l'inconscient, entre, d'une part ce qu'il reçoit du monde extérieur et où il a des choses à lier, et du fait que, de les lier sous une forme signifiante, il ne peut les recevoir que dans leur différence. Et c'est bien pour ça qu'il ne peut d'aucune façon être satisfait par cette recherche comme telle de l'identité perceptive, si c'est ça même qui le spé¬cifie comme inconscient. Ceci nous donne la triade conscient-inconscient pré¬conscient dans un ordre légèrement modifié, et d'une certaine façon qui justifie la formule que j'ai déjà une fois essayé de vous donner de l'inconscient en vous disant qu'il était entre perception et conscience, comme on dit entre cuir et chair.
C'est bien là quelque chose qui, une fois que nous l'avons posé, nous indique de nous reporter à ce point dont je suis parti en formulant les choses à partir de l'expérience philosophique de la recherche du sujet telle qu'elle existe dans Descartes, en tant qu'il est strictement différent de tout ce qui a pu se faire à aucun autre moment de la réflexion philosophique, pour autant que c'est bien le sujet qui lui-même est interrogé, qui cherche à l'être comme tel, le sujet en tant qu'il y va de toute la vérité à son propos; que ce qui y est interrogé c'est, non pas le réel et l'apparence, le rapport de ce qui existe et de ce qui n'existe pas, de ce qui demeure et de ce qui fuit, mais de savoir si on peut se fier à l'Autre, si comme tel ce que le sujet reçoit de l'extérieur est un signe fiable.
Le je pense, donc je suis, je l'ai trituré suffisamment devant vous pour que vous puissiez voir maintenant à peu près comment s'en pose le problème. Ce je pense dont nous avons dit à proprement parler qu'il était un non-sens, et c'est ce qui fait son prix, il n'a, bien sûr, pas plus de sens que le je mens, mais il ne peut faire, à partir de son articulation, que de s'apercevoir lui-même que donc je suis, ça n'est pas la conséquence qu'il en tire, mais c'est qu'il ne peut faire que de pen¬ser, à partir du moment où vraiment il commence à penser.
C'est-à-dire que c'est en tant que ce je pense impossible passe à quelque chose qui est de l'ordre du préconscient, qu'il implique comme signifié, et non pas comme conséquence, comme détermination ontologique, qu'il implique comme
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signifié que ce je pense renvoie à un je suis qui désormais n'est plus que le x de ce sujet que nous cherchons, à savoir de ce qu'il y a au départ pour que puisse se produire l'identification de ce je pense. Remarquez que ceci continue, et ainsi de suite; si je pense que] e pense quel e suis- je ne suis plus à ironiser si je pense que je ne peux faire qu'être un pensêtre ou un êtrepensant -, le je pense qui est ici au dénominateur voit très facilement se reproduire la même duplicité, à savoir que je ne peux faire que de m'apercevoir que, pensant que je pense, ce je pense, qui est au bout de ma pensée sur ma pensée, est lui-même un je pense qui repro¬duit le 1.e pense, donc je suis. Est-ce ad infinitum ? Sûrement pas. C'est aussi un des modes les plus courants des exercices philo¬sophiques, quand on a commencé d'établir une telle formule, que d'appliquer que ce qu'on a pu y retenir d'expérience effective est en quelque sorte indéfini¬ment multipliable comme dans un jeu de miroirs. Il y a un petit exercice qui est celui auquel je me suis livré dans un temps; mon petit sophisme personnel, celui de l'assertion de certitude anticipée à propos du jeu des disques, où c'est du repé¬rage de ce que font les deux autres qu'un sujet doit déduire la marque pair ou impair dont lui-même est affecté dans son propre dos, c'est-à-dire quelque chose de fort voisin de ce dont il s'agit ici. Il est facile de voir dans l'articulation de ce jeu que loin que l'hésitation qui est en effet tout à fait possible à voir se produire, car si je vois les autres décider trop vite, de la même décision que je veux prendre, à savoir que je suis comme eux marqué d'un disque de la même couleur, si je les vois tirer trop vite leur conclusion, j'en tirerai justement la conclusion... Je peux à l'occasion voir surgir pour moi quelque hésitation, à savoir que, s'ils ont vu si vite qui ils étaient, c'est que moi-même je suis assez distinct d'eux pour me repé¬rer, car en toute logique ils doivent se faire la même réflexion. Nous les verrons aussi osciller et se dire: « Regardons-y à deux fois. » C'est-à-dire que les trois sujets dont il s'agit auront la même hésitation ensemble, et on démontre facile¬ment que c'est effectivement au bout de trois oscillations hésitantes que seule¬ment ils pourront vraiment avoir, et auront certainement et en quelque sorte en plein, figurées par la scansion de leurs hésitations, les limitations de toutes les possibilités contradictoires.
Il y a quelque chose d'analogue ici. Ce n'est pas indéfiniment qu'on peut inclure tous les je pense donc je suis dans un je pense. Où est la limite ? C'est ce




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que nous ne pouvons pas tout de suite ici si facilement dire et savoir. Mais la question que je pose, ou plus exactement celle que je vais vous demander de suivre, parce que bien sûr vous allez peut-être être surpris, mais c'est de la suite, que vous verrez venir ici s'adjoindre ce qui peut modifier, je veux dire rendre opérant ultérieurement ce qui ne m'a semblé au premier abord qu'une sorte de jeu, voire, comme on dit, de récréation mathématique. Si nous voyons que quelque chose dans l'appréhension cartésienne, qui se termine sûrement dans son énonciation à des niveaux différents, puisque aussi bien il y a quelque chose qui ne peut pas aller plus loin que ce qui est inscrit ici, et il faut bien qu'il fasse intervenir quelque chose qui vient, non pas de la pure élaboration, sur quoi puis¬-je me fonder?, qu'est-ce qui est fiable? Il va bien être amené comme tout le monde à essayer de se débrouiller avec ce qui [se vit à l'extérieur], mais dans l'identification qui est celle qui se fait au trait unaire. Est-ce qu'il n'y en a pas assez pour supporter ce point impensable et impossible du je pense, au moins sous sa forme de différence radicale ? Si c'est par 1 que nous le figurons, ce je pense, je vous le répète, en tant qu'il ne nous intéresse que pour autant qu'il a rapport avec ce qui se passe à l'origine de la nomination en tant que c'est ce qui intéresse la naissance du sujet - le sujet est ce qui se nomme -, si nommer c'est d'abord quelque chose qui a affaire avec une lecture du trait 1 désignant la dif¬férence absolue, nous pouvons nous demander comment chiffrer la sorte de je suis qui ici se constitue, en quelque sorte rétroactivement, simplement de la reprojection de ce qui se constitue comme signifié du je pense, à savoir la même chose, l'inconnu [i] de ce qui est à l'origine sous la forme du sujet.
Si le 1, qu'ici j'indique sous la forme définitive que je vais lui laisser, est quelque chose qui ici se suppose dans une problématique totale, à savoir qu'il est aussi bien vrai qu'il n'est pas, puisque ici il n'est qu'à penser à penser, est pour¬tant corrélatif, indispensable - et c'est bien ce qui fait la force de l'argument cartésien de toute appréhension d'une pensée dès lors qu'elle s'enchaîne -, cette voie lui est ouverte vers un cogitatum de quelque chose qui s'articule: cogito ergo sum. Je vous en saute pour aujourd'hui les intermédiaires parce que vous verrez dans la suite d'où ils viennent, et qu'après tout, au point où j'en suis, il a bien fallu que j'en passe par là. Il y a quelque chose dont je dirai que c'est à la fois paradoxal et pourquoi ne pas dire amusant, mais je vous le répète, si cela a un intérêt, c'est pour ce que cela peut avoir d'opérant. Une telle formule, en mathé¬matiques, c'est ce qu'on appelle une série. Je vous passe ce qui aussitôt peut, pour toute personne qui a une pratique des mathématiques, se poser comme question :¬
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si c'est une série, est-ce une série convergente ? Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que si au lieu d'avoir petit t 'vous aviez des 1 partout, un effort de mise en forme vous permettrait tout de suite de voir que cette série est convergente, c'est-à-dire que, si mon souvenir est bon, elle est égale à quelque chose comme

L'important, c'est que ceci veut dire que si vous effectuez les opé¬rations dont il s'agit, vous avez donc les valeurs qui, si vous les repor¬tez, prendront à peu près cette forme-là, jusqu'à venir converger sur une valeur parfaitement constante qu'on appelle une limite.

Trouver une formule convergente dans la formule précédente nous intéresse¬rait d'autant moins que cela voudrait dire que le sujet est une fonction qui tend à une parfaite stabilité. Mais, ce qui est intéressant - et c'est là que je fais un saut, parce que pour éclairer ma lanterne je ne vois pas d'autre façon que de com¬mencer à projeter la tache et de revenir après la lanterne - prenez i, en me fai¬sant confiance, pour la valeur qu'il a exactement dans la théorie des nombres où on l'appelle imaginaire - ça n'est pas une homonymie qui, à elle toute seule, me parait ici justifier cette extrapolation méthodique, ce petit moment de saut et de confiance que je vous demande de faire - cette valeur imaginaire est celle¬- ci, racine de - 1. Vous savez quand même assez d'arithmétique élémentaire pour savoir que racine de -1 n'est aucun nombre réel. Il n'y a aucun nombre négatif, /-1/ par exemple, qui puisse d'aucune façon remplir la fonction d'être la racine d'un nombre quelconque dont racine de-l serait le facteur. Pourquoi ? Parce que pour être la racine carrée d'un nombre négatif, cela veut dire qu'élevé au carré, ça donne un nombre négatif, or aucun nombre élevé au carré ne peut donner un nombre négatif, puisque tout nombre négatif élevé au carré devient positif. C'est pour¬quoi racine de -1 n'est rien qu'un algorithme, mais c'est un algorithme qui sert.
Si vous définissez comme nombre complexe tout nombre composé d'un nombre réel a auquel est adjoint un nombre imaginaire, c'est-à-dire un nombre qui ne peut aucunement s'additionner à lui, puisqu'il n'est pas un nombre réel fait du produit de racine de –1 avec b, si vous définissez ceci nombre complexe, vous pourrez faire avec ce nombre complexe, et avec le même succès, toutes les opé¬rations que vous pouvez faire avec des nombres réels; et quand vous vous serez -101¬




L'identification
lancés dans cette voie, vous n'aurez pas eu seulement la satisfaction de vous aper¬cevoir que ça marche, mais que ça vous permettra de faire des découvertes, c'est¬-à-dire de vous apercevoir que les nombres ainsi constitués ont une valeur qui vous permet notamment d'opérer, purement numérique, avec ce qu'on appelle des vec¬teurs, c'est-à-dire avec des grandeurs qui, elles, seront non seulement pourvues d'une valeur diversement représentable par une longueur, mais en plus que, grâce aux nombres complexes, vous pourrez impliquer dans votre connotation, non
lancés dans cette voie, vous n'aurez pas eu seulement la satisfaction de vous aper-cevoir que ça marche, mais que ça vous permettra de faire des découvertes, c'est-à-dire de vous apercevoir que les nombres ainsi constitués ont une valeur qui vous permet notamment d'opérer, purement numérique, avec ce qu'on appelle des vec-teurs, c'est-à-dire avec des grandeurs qui, elles, seront non seulement pourvues d'une valeur diversement représentable par une longueur, mais en plus que, grâce aux nombres complexes, vous pourrez impliquer dans votre connotation, non seulement ladite grandeur, mais sa direction, et surtout l'angle qu'elle fait avec telle autre grandeur, de sorte que , qui n'est pas un nombre réel, s'avère, du point de vue opératoire, avoir une puissance singulièrement plus époustouflante si je puis dire, que tout ce dont vous avez disposé jusque-là en vous limitant à la série des nombres réels. Ceci pour vous introduire ce que c'est que ce petit i.
Et alors, si l'on suppose que ce que nous cherchons ici à connoter d'une façon numérique, c'est quelque chose sur quoi nous pouvons opérer en lui donnant cette valeur conventionnelle racine de - 1, cela veut dire quoi ? Que, de même que nous nous sommes appliqués à élaborer la fonction de l'unité comme fonction de la différence radicale dans la détermination de ce centre idéal du sujet qui s'appelle idéal du moi, de même dans la suite, et pour une bonne raison, c'est que nous l'identifierons à ce que nous avons jusqu'ici introduit dans notre connotation à nous personnelle comme φ, c'est-à-dire la fonction imaginaire du phallus. Nous allons nous employer à extraire de cette connotation tout ce en quoi il peut nous servir d'une façon opératoire.
Mais en attendant, l'utilité de son introduc¬tion à ce niveau s'illustre en ceci, c'est que si vous recherchez ce qu'elle fait, cette fonction en d'autres termes, c'est racine de -l qui est là partout où vous avez vu petit i, vous voyez apparaître une fonction qui n'est point une f onc¬tion convergente, qui est une fonction périodique, qui est facilement calculable c'est une valeur qui se renouvelle si l'on peut dire, tous les trois temps dans la série. La série se définit ainsi
1 + 1: premier terme de la série,



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Leçon du 10 janvier 1962
Vous retrouverez périodiquement, c'est-à-dire toutes les trois fois dans la série, cette même valeur, ces mêmes trois valeurs que je vais vous donner. La pre¬mière c'est i + 1, c'est-à-dire le point d'énigme où nous sommes pour nous demander quelle valeur nous pourrons bien donner à i pour connoter le sujet en tant que le sujet d'avant toute nomination. Problème qui nous intéresse. La deuxième valeur que vous trouverez, à savoir

est strictement égale à

et ceci est assez intéressant, car la première chose que nous rencontrerons c'est ceci, c'est que le rapport essentiel de ce quelque chose que nous cherchons comme étant le sujet avant qu'il se nomme à l'usage qu'il peut faire de son nom tout simplement pour être le signifiant de ce qu'il y a à signifier, c'est-à-dire de la question du signifié justement de cette addition de lui-même à son propre nom, c'est immédiatement de splitter, de diviser en deux, de faire qu'il ne reste qu'une moitié de, littéralement de ce qu'il y avait en présence.

Comme vous pouvez le voir, mes mots ne sont pas préparés, mais ils sont quand même bien calculés, et ces choses sont tout de même le fruit d'une éla¬boration que j'ai refaite par trente six portes d'entrée en m'assurant d'un certain nombre de contrôles, ayant à la suite un certain nombre d'aiguillages dans les voies qui vont suivre. La troisième valeur, c'est-à-dire quand vous arrêterez là le terme de la série, ce sera 1 tout simplement, ce qui par bien des côtés peut avoir pour nous la valeur d'une sorte de confirmation de boucle. Je veux dire que c'est à savoir que si c'est au troisième temps - chose curieuse, temps vers lequel aucune méditation philosophique ne nous a poussés à spécialement nous arrê¬ter- c'est-à-dire au temps du je pense entant qu'il est lui-même objet de pen¬sée et qu'il se prend comme objet, si c'est à ce moment-là que nous semblons arriver à atteindre cette fameuse unité, dont le caractère satisfaisant pour définir quoi que ce soit n'est assurément pas douteux, mais dont nous pouvons nous demander si c'est bien de la même unité qu'il s'agit que de celle dont il s'agissait au départ, à savoir dans l'identification primordiale et déclenchante, à tout le moins, il faut que je laisse pour aujourd'hui ouverte cette question.
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Leçon 8, 17 janvier 1962

Je ne pense pas que, pour paradoxale que puisse apparaître au premier abord la symbolisation sur laquelle j'ai terminé mon discours la dernière fois, faisant supporter le sujet par le symbole mathématique du : racine de -1, je ne pense pas que tout pour vous puisse n'être là-dedans que pure surprise.
Je veux dire qu'à se rappeler la démarche cartésienne elle-même, on ne peut oublier ce à quoi cette démarche mène son auteur. Le voilà parti d'un bon pas vers la vérité, plus encore cette vérité n'est nullement chez lui, comme chez nous, mise en la parenthèse d'une dimension qui la distingue de la réalité. Cette vérité sur quoi Descartes s'avance de son pas conquérant, c'est bien de celle de la chose qu'il s'agit. Et ceci nous mène à quoi ? À vider le monde jusqu'à n'en plus lais¬ser que ce vide qui s'appelle l'étendue.
Comment cela est-il possible ? Vous le savez, il va choisir comme exemple, faire fondre un bloc de cire. Est-ce par hasard qu'il choisit cette matière, si ce n'est pas qu'il y est entraîné parce que c'est la matière idéale pour recevoir le sceau, la signature divine ? Pourtant, après cette opération quasi alchimique qu'il poursuit devant nous, il va la faire s'évanouir, se réduire à n'être plus que l'éten¬due pure; plus rien où puisse s'imprimer ce qui justement est élidé dans sa démarche. Il n'y a plus de rapport entre le signifiant et aucune trace naturelle, si je puis m'exprimer ainsi, et très nommément la trace naturelle par excellence qui constitue l'imaginaire du corps. Ce n'est pas dire justement que cet imaginaire puisse être radicalement repoussé, mais il est séparé du jeu du signifiant. Il est ce qu'il est, effet du corps, et comme tel récusé comme témoin d'aucune vérité. Rien à en faire que d'en vivre, de cette imaginaire théorie des passions, mais ne
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L'identification
surtout pas penser avec. L'homme pense avec un discours réduit aux évidences de ce qu'on appelle la lumière naturelle, c'est-à-dire un groupe logistique qui, dès lors, aurait pu être autre si Dieu l'avait voulu [Théorie des passions].
Ce dont Descartes ne peut encore s'apercevoir, c'est que nous pouvons le vouloir à sa place; c'est que quelque cent cinquante ans après sa mort naît la théorie des ensembles - elle l'aurait comblé - où même les chiffres 1 et 0 ne sont que l'objet d'une définition littérale, d'une définition axiomatique pure¬ment formelle, éléments neutres. Il aurait pu faire l'économie du Dieu véridique, le Dieu trompeur ne pouvant être que celui qui tricherait dans la résolution des équations elles-mêmes. Mais personne n'a jamais vu ça; il n'y a pas de miracle de la combinatoire, si ce n'est le sens que nous lui donnons. C'est déjà suspect chaque fois que nous lui donnons un sens. C'est pourquoi le Verbe existe, mais non pas le Dieu de Descartes. Pour que le Dieu de Descartes existe, il faudrait que nous ayons un petit commencement de preuve de sa volonté créatrice à lui dans le domaine des mathématiques. Or ce n'est pas lui qui a inventé le transfini de Cantor, c'est nous. C'est bien pourquoi l'histoire nous témoigne que les grands mathématiciens qui ont ouvert cet au-delà de la logique divine, Euler tout le premier, ont eu très peur. Ils savaient ce qu'ils faisaient; ils rencontraient, non pas le vide de l'étendue du pas cartésien qui finalement, malgré Pascal, ne fait plus peur à personne, parce qu'on s'encourage à aller l'habiter de plus en plus loin, mais le vide de l'Autre, lieu infiniment plus redoutable, puisqu'il y faut quelqu'un. C'est pourquoi, serrant de plus près la question du sens du sujet tel qu'il s'évoque dans la méditation cartésienne, je ne crois là rien faire, même si j'empiète sur un domaine tant de fois parcouru qu'il finit par paraître en deve-nir réservé à certains, je ne crois pas faire quelque chose dont ils puissent se désintéresser, ceux-là mêmes, pour autant que la question est actuelle, plus actuelle qu'aucune, et plus actualisée encore, je crois pouvoir vous le montrer, dans la psychanalyse qu'ailleurs.
Ce vers quoi je vais donc aujourd'hui vous ramener, c'est à une considération, non de l'origine, mais de la position du sujet, pour autant qu'à la racine de l'acte de la parole il y a quelque chose, un moment où elle s'insère dans une structure de langage, et que cette structure de langage, en tant qu'elle est caractérisée à ce point originel, j'essaie de la resserrer, de la définir autour d'une thématique qui, de façon imagée, s'incarne, est comprise dans l'idée d'une contemporanéité ori¬ginelle de l'écriture et du langage lui-même, en tant que l'écriture est connota¬tion signifiante, que la parole ne la crée pas tant qu'elle ne la lit, que la genèse du signifiant, à un certain niveau du réel qui est un de ses axes ou racines, c'est pour
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nous sans doute le principal à connoter la venue au jour des effets dits effets de sens. Dans ce rapport premier du sujet, dans ce qu'il projette derrière lui nach¬träglich par le seul fait de s'engager par sa parole, d'abord balbutiante, puis ludique, voire confusionnelle, dans le discours commun, ce qu'il projette en arrière de son acte, c'est là que se produit ce quelque chose vers quoi nous avons le courage d'aller, pour l'interroger au nom de la formule Wo Es war, soll Ich werden, que nous tendrions à pousser vers une formule très légèrement diffé-remment accentuée, dans le sens d'un étant ayant été, d'un Gewesen qui subsiste pour autant que le sujet, s'y avançant, ne peut ignorer qu'il faut un travail de profond retournement de sa position pour qu'il puisse s'y saisir. Déjà, là, quelque chose nous dirige vers quelque chose qui, d'être inversé, nous suggère la remarque qu'à soi toute seule, dans son existence, la négation n'est pas, depuis toujours, sans receler une question; qu'est-ce qu'elle suppose ? Suppose-t-elle l'affirmation sur laquelle elle s'appuie ? Sans doute. Mais cette affirmation, est¬-ce bien, elle, seulement l'affirmation de quelque chose de réel qui serait simple¬ment ôté ? Ce n'est pas sans surprise, ce n'est pas non plus sans malice que nous pouvons trouver, sous la plume de Bergson, quelques lignes par lesquelles il s'élève contre toute idée de néant, position bien conforme à une pensée dans son fond attachée à une sorte de réalisme naïf : « Il y a plus, et non pas moins, dans l'idée d'un objet conçu comme n'existant pas que dans l'idée de ce même objet conçu comme existant, car l'idée de l'objet n'existant pas est nécessairement l'idée de l'objet existant, avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet objet par la réalité actuelle prise en bloc ». Est-ce ainsi que nous pouvons nous contenter de le situer ? Pour un instant, portons notre attention vers la négation elle-même. C'est ainsi que nous pouvons nous contenter, dans une simple expé¬rience de son usage, de son emploi, d'en situer les effets.
Vous mener à cet endroit par tous les chemins d'une enquête linguistique est quelque chose que nous ne pouvons nous refuser. Au reste, déjà nous sommes¬-nous avancés dans ce sens, et si vous vous en souvenez bien, l'allusion a été faite ici dès longtemps aux remarques, certainement très suggestives sinon éclairantes, de Pichon et de Damourette dans leur collaboration à une grammaire fort riche et très féconde à considérer, grammaire spécialement de la langue française dans laquelle leurs remarques viennent à pointer qu'il n'y a pas, disent-ils, à propre¬ment parler de négation en français. Ils entendent dire que cette forme, simplifiée à leur sens de l'ablation radicale telle qu'elle s'exprime à la chute de certaines phrases allemandes j'entends à la chute, parce que c'est bien le terme nicht qui, à venir d'une façon surprenante à la conclusion d'une phrase poursuivie en registre
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L'identification
positif, a permis à l'auditeur de rester jusqu'à son terme dans la plus parfaite indétermination, et foncièrement dans une position de créance. Par ce nicht qui la rature, toute la signification de la phrase se trouve exclue. Exclue de quoi ? Du champ de l'admissibilité de la vérité. Pichon remarque, non sans pertinence, que la division, la schize la plus ordinaire en français de la négation entre un ne d'une part, et un mot auxiliaire le pas, la personne, le rien, le point, la mie, la goutte, qui occupent une position dans la phrase énonciative, qui reste à préciser, par rap¬port au ne nommé d'abord, que ceci vous suggère nommément, à regarder de près l'usage séparé qui peut en être fait, d'attribuer à l'une de ces fonctions une signification dite discordantielle, à l'autre une signification exclusive. C'est jus¬tement d'exclusion du réel que serait chargé le pas, le point, tandis que le ne exprimerait cette dissonance parfois si subtile qu'elle n'est qu'une ombre, et nommément dans ce fameux ne dont vous savez que j'ai fait grand état pour essayer pour la première fois, justement, d'y montrer quelque chose comme la trace du sujet de l'inconscient, le ne dit explétif, le ne de ce je crains qu'il ne vienne; vous touchez aussitôt du doigt qu'il ne veut rien dire d'autre que j'espé¬rais qu'il vienne. Il exprime la discordance de vos propres sentiments à l'endroit de cette personne, il véhicule en quelque sorte la trace combien plus suggestive d'être incarnée dans son signifiant, puisque nous l'appelons en psychanalyse ambivalence. Je crains qu'il ne vienne, ce n'est pas tant exprimer l'ambiguïté de nos sentiments que, par cette surcharge, montrer combien, dans un certain type de relation, est capable de ressurgir, d'émerger, de se reproduire, de se marquer en une béance cette distinction du sujet de l'acte d'énonciation en tant que tel, par rapport au sujet de l'énoncé, même s'il n'est pas présent au niveau de l'énoncé d'une façon qui le désigne. Je crains qu'il ne vienne, c'est un tiers; ce serait, s'il était dit je crains que] e ne fasse, ce qui ne se dit guère, encore que ce soit concevable, qui serait au niveau de l'énoncé. Pourtant, ceci importe peu qu'il soit désignable, vous voyez d'ailleurs que je peux l'y faire rentrer, au niveau de l'énoncé, et un sujet, masqué ou pas au niveau de l'énonciation, représenté ou non, nous amène à nous poser la question de la fonction du sujet, de sa forme, de ce qui le supporte, et à ne pas nous tromper, à ne pas croire que c'est simple¬ment le je [shifter] qui, dans la formulation de l'énoncé, le désigne comme celui qui, dans l'instant qui définit le présent, porte la parole.
Le sujet de l'énonciation a peut-être toujours un autre support. Ce que j'ai articulé c'est que, bien plus, ce petit ne, ici saisissable sous la forme explétive, c'est là que nous devons en reconnaître à proprement parler, dans un cas exem¬plaire, le support. Et aussi bien ce n'est pas dire, bien sûr, non plus que dans ce
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phénomène d'exception nous devions reconnaître son support exclusif. L'usage de la langue va me permettre d'accentuer devant vous d'une façon très banale, non pas tant la distinction de Pichon, à la vérité, je ne la crois pas soutenable jusqu'à son terme descriptif. Phénoménologiquement elle repose sur l'idée, pour nous inadmissible, qu'on puisse en quelque sorte fragmenter les mouve¬ments de la pensée. Néanmoins, vous avez cette conscience linguistique qui vous permet tout de suite d'apprécier l'originalité du cas où vous avez seulement, où vous pouvez dans l'usage actuel de la langue... cela n'a pas toujours été ainsi, dans les temps archaïques, la forme que je vais maintenant formuler devant vous était la plus commune. Dans toutes les langues, une évolution se marque, comme d'un glissement, que les linguistes essaient de caractériser, des formes de la néga¬tion. Le sens dans lequel ce glissement s'exerce, j'en dirai peut-être tout à l'heure la ligne générale, elle s'exprime sous la plume des spécialistes, mais pour l'ins¬tant prenons le simple exemple de ce qui s'offre à nous, tout simplement dans la distinction entre deux formules également admissibles, également reçues, égale¬ment expressives, également communes, celle du le ne sais avec j'sais pas. Vous voyez, je pense tout de suite quelle en est la différence, différence d'accent. Ce je ne sais n'est pas sans quelque maniérisme, il est littéraire. Il vaut quand même mieux que jeunes nations, mais il est du même ordre. Ce sont tous les deux Marivaux, sinon rivaux. Ce qu'il exprime, ce je ne sais, c'est essentiellement quelque chose de tout à fait différent de l'autre code d'expression, celui du j'sais pas; il exprime l'oscillation, l'hésitation, voire le doute. Si j'ai évoqué Marivaux, ce n'est pas pour rien; il est la formule ordinaire, sur la scène, où peuvent se for¬muler les aveux voilés. Auprès de ce je ne sais, il faudrait s'amuser à orthogra¬phier, avec l'ambiguïté donnée par mon jeu de mots, le j'sais pas par l'assimilation qu'il subit du fait du voisinage du s inaugural du verbe, le j' du je qui devient un che aspirant qui est par là sifflante sourde. Le ne ici avalé dispa¬raît, toute la phrase vient reposer sur le pas lourd de l'occlusive qui la détermine. L'expression ne prendra son accent d'accentuation un peu dérisoire, voire populacière à l'occasion, justement que de son discord avec ce qu'il y aura d'exprimé alors. Le ch'sais pas marque, si je puis dire, même le coup de quelque chose où tout au contraire le sujet vient se collapser, s'aplatir. « Comment ça t'est-il arrivé ? » demande l'autorité, après quelque triste mésaventure, au responsable. - « Ch'sais pas. » C'est un trou, une béance qui s'ouvre, au fond de laquelle ce qui disparaît, s'engouffre, c'est le sujet lui-même. Mais ici il n'apparaît plus dans son mouvement oscillatoire, dans le support qui lui est donné de son mouve¬ment originel, mais tout au contraire sous une forme de constatation de son
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L'identification
ignorance à proprement parler exprimée, assumée, plutôt projetée, constatée. C'est quelque chose qui se présente comme un n'être pas là projeté sur une sur¬face, sur un plan où il est comme tel reconnaissable.
Et ce que nous approchons par cette voie dans ces remarques contrôlables de mille sortes, par toutes sortes d'autres exemples, c'est quelque chose dont au minimum nous devons retenir l'idée d'un double versant. Est-ce que ce double versant est vraiment d'opposition, comme Pichon le laisse entendre ? Quant à l'appareil lui-même, est-ce qu'un examen plus poussé peut nous permettre de le résoudre ? Remarquons d'abord que le ne de ces deux termes a l'air d'y subir l'attraction de ce qu'on peut appeler le groupe de tête de la phrase, pour autant qu'il est saisi, supporté par la forme pronominale. Ce peloton de tête, en fran-çais, est remarquable dans les formules qui l'accumulent, telles que le je ne le, je le lui; ceci, groupé avant le verbe, n'est certainement pas sans refléter une pro¬fonde nécessité structurale. Que le ne vienne [s] y agréger, je dirai que ce n'est pas là ce qui nous parait le plus remarquable. Ce qui nous parait le plus remar¬quable, c'est ceci, c'est qu'à venir s'y agréger, il en accentue ce que j'appellerai la significantisation subjective. Remarquez en effet que ce n'est pas un hasard si c'est au niveau d'un je ne sais, d'un je ne puis, d'une certaine catégorie qui est celle des verbes où se situe, s'inscrit la position subjective elle-même comme telle, que j'ai trouvé mon exemple d'emploi isolé de ne. Il y a en effet tout un registre de verbes dont l'usage est propre à nous faire remarquer que leur fonc¬tion change profondément, d'être employés à la première, ou à la seconde, ou à la troisième personne. Si je dis je crois qu'il va pleuvoir, ceci ne distingue pas, de mon énonciation qu'il va pleuvoir, un acte de croyance. Je crois qu'il va pleuvoir connote simplement le caractère contingent de ma prévision. Observez que les choses se modifient si je passe aux autres personnes; tu crois qu'il va pleuvoir fait beaucoup plus appel à quelque chose, celui à qui je m'adresse, je fais appel à son témoignage. Il croit qu'il va pleuvoir donne de plus en plus de poids à l'adhésion du sujet à sa créance. L'introduction du ne sera toujours facile quand il vient s'adjoindre à ces trois supports pronominaux de ce verbe qui a ici fonc¬tion variée; au départ, de la nuance énonciative jusqu'à l'énoncé d'une position du sujet, le poids du ne sera toujours pour le ramener vers la nuance énoncia¬tive. Je ne crois pas qu'il va pleuvoir, c'est encore plus lié au caractère de sug¬gestion dispositionnelle qui est la mienne. Cela peut n'avoir absolument rien à faire avec une non-croyance, mais simplement avec ma bonne humeur. Je ne crois pas qu'il va pleuvoir, je ne crois pas qu'il pleuve, cela veut dire que les choses me paraissent pas trop mal se présenter. De même, à l'adjoindre aux deux autres
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formulations, ce qui d'ailleurs va distinguer deux autres personnes, le ne tendra à je-iser ce dont, dans les autres formules, il s'agit. Tu ne crois pas qu'il va pleu¬voir, il ne croit pas qu'il doive pleuvoir, c'est bien en tant que. C'est bien attirés vers le je qu'ils seront, par le fait que c'est avec l'adjonction de cette petite par¬ticule négative qu'ils sont ici introduits dans le premier membre de la phrase.
Est-ce à dire qu'en face nous devions faire dupas quelque chose qui, tout bru¬talement, connote le pur et simple fait de la privation ? Ce serait assurément la tendance de l'analyse de Pichon, pour autant qu'il en trouve en effet, à grouper les exemples, à donner toutes les apparences. En fait je ne le crois pas, pour des raisons qui tiennent d'abord à l'origine même des signifiants dont il s'agit. Sûrement, nous avons la genèse historique de leur forme d'introduction dans le langage. Originellement, je n'y vais pas peut s'accentuer par une virgule, je n'y vais, pas un seul pas, si je puis dire. Je n'y vois point, même pas d'un point, je n'y trouve goutte, il n'en reste mie, il s'agit bien de quelque chose qui, loin d'être dans son origine la connotation d'un trou d'absence, exprime bien au contraire la réduction, la disparition sans doute, mais non achevée, laissant derrière elle le sillage du trait le plus petit, le plus évanouissant. En fait, ces mots faciles à res¬tituer à leur valeur positive, au point qu'ils sont couramment encore employés avec cette valeur, reçoivent bien leur charge négative du glissement qui se pro¬duit vers eux de la fonction du ne, et même si le ne est élidé, c'est bien, sur eux, de sa charge qu'il s'agit, dans la fonction qu'il exerce. Quelque chose, si l'on peut dire, de la réciprocité, disons, de ce pas et de ce ne nous sera apporté par ce qui se passe quand nous inversons leur ordre dans l'énoncé de la phrase. Nous disons, exemple de logique: « Pas un homme qui ne mente ». C'est bien là le pas qui ouvre le feu. Ce que j'entends ici désigner, vous faire saisir, c'est que le pas, pour ouvrir la phrase, ne joue absolument pas la même fonction qui lui serait attribuable, aux dires de Pichon, si celle-ci était celle qui s'exprime dans la for¬mule suivante, j'arrive et je constate: « Il n'y a ici pas un chat. »
Entre nous, laissez-moi vous signaler au passage la valeur éclairante, privilé¬giée, voire redoutable de l'usage même d'un tel mot, pas un chat. Si nous avions à faire le catalogue des moyens d'expression de la négation, je proposerais que nous mettions à la rubrique ce type de mots pour devenir comme un support de la négation. Ils ne sont pas du tout sans constituer une catégorie spéciale. Qu'est¬-ce que le chat a à faire dans la question ? Mais laissons cela pour le moment. Pas un homme qui ne mente montre sa différence avec ce concert de carence, quelque chose qui est tout à fait à un autre niveau et qui est suffisamment indi¬qué par l'emploi du subjonctif. Le pas un homme qui ne mente est du même
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L'identification
niveau qui motive, qui définit toutes les formes les plus discordantielle, pour employer le terme de Pichon, que nous puissions attribuer au ne, depuis le je crains qu'il ne vienne jusque le avant qu'il ne vienne, jusqu'au plus petit que] e ne le croyais, ou encore il y a longtemps que le ne l'ai vu, qui posent, je vous le dis au passage, toutes sortes de questions que je suis pour l'instant forcé de lais¬ser de côté. je vous fais remarquer en passant ce que supporte une formule comme il y a longtemps que je ne l'ai vu, vous ne pouvez pas le dire à propos d'un mort, ni d'un disparu. Il y a longtemps que je ne l'ai vu suppose que la pro-chaine rencontre est toujours possible.
Vous voyez avec quelle prudence l'examen, l'investigation de ces termes doit être maniée. Et c'est pourquoi, au moment de tenter d'exposer, non pas la dicho¬tomie, mais un tableau général des divers niveaux de la négation dans laquelle notre expérience nous apporte des entrées de matrice autrement plus riches que tout ce qui s'était fait au niveau des philosophes, depuis Aristote jusqu'à Kant, et vous savez comment elles s'appellent, ces entrées de matrices, privation, frus¬tration, castration; c'est elles que nous allons essayer de reprendre, pour les confronter avec le support signifiant de la négation tel que nous pouvons essayer de l'identifier. Pas un homme qui ne mente. Qu'est-ce que nous suggère cette formule. « Homo mendax », ce jugement, cette proposition que je vous présente sous la forme type de l'affirmative universelle, à laquelle vous savez peut-être que dans mon tout premier séminaire de cette année j'avais déjà fait allusion, à propos de l'usage classique du syllogisme: « tout homme est mortel, Socrate... etc. », avec ce que j'ai connoté au passage de sa fonction transférentielle ? Je crois que quelque chose peut nous être apporté dans l'approche de cette fonction de la négation, au niveau de l'usage originel, radical, par la considération du sys¬tème formel des propositions telles qu'Aristote les a classées dans les catégories dites de l'universelle affirmative et négative, et de la particulière dite également négative et affirmative, A E I O. Disons-le de suite, ce sujet dit de l'oppo¬sition des propositions, origine chez Aristote de toute son analyse, de toute sa mécanique du syllogisme, n'est pas sans présenter, malgré l'apparence, les plus nombreuses difficultés. Dire que les développements de la logistique la plus moderne ont éclairé ces difficultés serait très certainement dire quelque chose contre quoi toute l'histoire s'inscrit en faux. Bien au contraire, la seule chose qu'elle peut faire apparaître, étonnante, c'est l'apparence d'uniformité dans l'adhésion que ces formules dites aristotéliciennes ont rencontrée jusqu'à Kant, puisque Kant gardait l'illusion que c'était là un édifice inattaquable. Assurément ce n'est pas rien de pouvoir, par exemple, faire remarquer que l'accentuation de
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leur fonction affirmative et négative n'est pas articulée comme telle dans Aristote lui-même, et que c'est beaucoup plus tard, avec Averroès probable¬ment, qu'il convient d'en marquer l'origine. C'est vous dire qu'aussi bien les choses ne sont pas aussi simples, quand il s'agit de leur appréciation.
Pour ceux à qui besoin est de faire un rappel de la fonction de ces proposi¬tions, je vais les rappeler brièvement. Homo mendax, puisque c'est ce que j'ai choisi pour introduire ce rappel, prenons-le donc, homo, et même omnis homo, omnis homo mendax, tout homme est menteur. Quelle est la formule négative? Selon une forme [qui porte], et en beaucoup de langues, omnis homo non men¬dax peut suffire. Je veux dire que omnis homo non mendax veut dire que, de tout homme, il est vrai qu'il ne soit pas menteur. Néanmoins, pour la clarté, c'est le terme nullus que nous employons, nullus homo mendax. Voilà ce qui est connoté habituellement par la lettre, respectivement, A et E de l'universelle affirmative et de l'universelle négative.
Que va-t-il se passer au niveau des affirmatives particulières ? Puisque nous nous intéressons à la négative, c'est sous une forme négative que nous allons pouvoir ici les introduire. Non omnis homo mendax, ce n'est pas tout homme qui est menteur, autrement dit je choisis et je constate qu'il y a des hommes qui ne sont pas menteurs. En somme, ceci ne veut pas dire que quiconque, aliquis, ne puisse être menteur, aliquis homo mendax, telle est la particulière affirmative habituellement désignée dans la notation classique par la lettre 1. Ici, la négative particulière, O, sera, le non omnis étant ici résumé par nullus, non nullus homo non mendax, il n'y a pas aucun homme qui ne soit pas menteur. En d'autres termes, dans toute la mesure où nous avions choisi ici, O, de dire que pas tout homme n'était menteur, ceci l'exprime d'une autre façon, à savoir que ce n'est pas aucun qu'il y ait à être non menteur. Les termes ainsi organisés se distin¬guent, dans la théorie classique, par les formules suivantes qui les mettent réci¬proquement en positions dites de contraires ou de subcontraires, c'est-à-dire que les propositions universelles A et E s'opposent à leur propre niveau comme ne sachant et ne pouvant être vraies en même temps. Il ne peut en même temps être vrai que tout homme puisse être menteur et que nul homme ne puisse être men-teur, alors que toutes les autres combinaisons sont possibles. Il ne peut en même temps être faux qu'il y ait des hommes menteurs et des hommes non menteurs. L'opposition dite contradictoire est celle par laquelle les propositions situées dans chacun de ces quadrants s'opposent diagonalement, A-O et E-1, en ceci que chacune exclut, étant vraie, la vérité de celle qui lui est opposée au titre de contra¬dictoire, et étant fausse exclut la fausseté de celle qui lui est opposée à titre de
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L'identification
contradictoire. S'il y a des hommes menteurs, I, ceci n'est pas compatible avec le fait que nul homme ne soit menteur, E. Inversement, le rapport est le même de la particulière négative, O avec l'affirmative, A.
Qu'est-ce que je vais vous proposer, pour vous faire sentir ce qui, au niveau du texte aristotélicien, se présente toujours comme ce qui s'est développé dans l'histoire d'embarras autour de la définition comme telle de l'universelle ?











Observez d'abord que si ici je vous ai introduit le non omnis homo mendax, O, le pas tout, le terme pas portant sur la notion du tout comme définissant la particulière, ça n'est pas que ceci soit légitime, car précisément Aristote s'y oppose d'une façon qui est contraire à tout le développement qu'a pu prendre ensuite la spéculation sur la logique formelle, à savoir un développement, une explication en extension faisant intervenir la carcasse symbolisable par un cercle, par une zone dans laquelle les objets constituant son support sont rassemblés. Aristote, très pré¬cisément avant les Premiers analytiques, tout au moins dans l'ouvrage qui anté¬cède dans le groupement de ses oeuvres, mais qui apparemment l'antécède logiquement sinon chronologiquement, qui s'appelle De l'interprétation, fait remarquer que - et non sans avoir provoqué l'étonnement des historiens - ce n'est pas sur la qualification de l'universalité que doit porter la négation. C'est donc bien d'un quelque, aliquis, homme qu'il s'agit, et d'un quelque homme que nous devons interroger comme tel comme menteur. La qualification, donc, de l'omnis, de l'omnitude, de la parité de la catégorie universelle, est ici ce qui est en cause. Est-ce que c'est quelque chose qui soit du même niveau, du niveau d'exis¬tence de ce qui peut supporter ou ne pas supporter l'affirmation ou la négation? Est-ce qu'il y a homogénéité entre ces deux niveaux? Autrement dit, est-ce que c'est de quelque chose qui simplement suppose la collection comme réalisée qu'il s'agit, dans la différence qu'il y a de l'universelle à la particulière ?
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Bouleversant la portée de ce que le suis en train d'essayer de vous expliquer, je vais vous proposer quelque chose, quelque chose qui est fait en quelque sorte pour répondre à quoi ? A la question qui lie, justement, la définition du sujet comme tel à celle de l'ordre d'affirmation ou de négation dans lequel il entre dans l'opération de cette division propositionnelle. Dans l'enseignement clas¬sique de la logique formelle, il est dit- et si l'on recherche à qui ça remonte, je vais vous le dire, ce n'est pas sans être quelque peu piquant -, il est dit que le sujet est pris sous l'angle de la qualité, et que l'attribut que vous voyez ici incarné par le terme mendax est pris sous l'angle de la quantité. Autrement dit, dans l'un ils sont tous, ils sont plusieurs, voire il y en a un. C'est ce que Kant conserve encore, au niveau de la Critique de la Raison pure, dans la division ternaire. Ce n'est pas sans soulever, de la part des linguistes, de grosses objections. Quand on regarde les choses historiquement, on s'aperçoit que cette distinction qualité¬-quantité a une origine; elle apparaît pour la première fois dans un petit traité, paradoxalement, sur les doctrines de Platon, et cela - c'est au contraire l'énoncé aristotélicien de la logique formelle qui est reproduit, d'une façon abré¬gée, mais non sans période didactique, et l'auteur n'est ni plus ni moins qu'Apulée, l'auteur d'un traité sur Platon - se trouve avoir ici une singulière fonction historique, c'est à savoir d'avoir introduit une catégorisation, celle de la quantité et de la qualité, dont le moins qu'on puisse dire c'est que c'est de s'être introduit et d'être resté aussi longtemps dans l'analyse des formules logiques, qu'on l'y a introduit



Voici en effet le modèle autour duquel je vous propose pour aujourd'hui de centrer votre réflexion. Voici un qua¬drant [1] dans lequel nous allons mettre des traits verticaux. La fonction trait va remplir celle du sujet, et la fonction ver¬tical, qui est d'ailleurs choisie simplement comme support, celle d'attribut. J'aurais bien pu dire que je prenais comme attribut le terme unaire, mais pour le côté représentatif et imaginable de ce que j'ai à vous montrer, je les mets ver¬ticaux. Ici [3], nous avons un segment de cadran où il y a des traits verticaux mais aussi des traits obliques. Ici [2] il n'y a pas de trait. Ce que ceci est des¬tiné à illustrer, c'est que la distinction universelle-particulière, en tant qu'elle
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forme un couple distinct de l'opposition affirmative-négative, est à considérer comme un registre tout différent de celui qu'avec plus ou moins d'adresse des commentateurs, à partir d'Apulée, ont cru devoir diriger dans ces formules si ambiguës, glissantes et confusionnelles qui s'appellent respectivement la qualité et la quantité, et de l'opposer en ces termes. Nous appellerons l'opposition uni¬verselle-particulière une opposition de l'ordre de la leksis, ce qui est pour nous lego [legein], je lis, aussi bien je choisis, très exactement liée à cette fonction d'extraction, de choix du signifiant, qui est ce sur quoi pour l'instant, le terrain, la passerelle sur laquelle nous sommes en train de nous avancer. C'est pour la distinguer de la phasis, c'est-à-dire de quelque chose qui ici se propose comme une parole par où, oui ou non, je m'engage quant à l'existence de ce quelque chose qui est mis en cause par la leksis première. Et en effet, vous allez le voir, de quoi est-ce que je vais pouvoir dire tout trait est vertical ? Bien sûr, du pre¬mier secteur du cadran [1], mais, observez-le, aussi du secteur vide [2]. Si je dis, tout trait est vertical, ça veut dire, quand il n'y a pas de verticale, il n'y a pas de trait. En tout cas c'est illustré par le secteur vide du cadran. Non seulement le sec¬teur vide ne contredit pas, n'est pas contraire à l'affirmation tout trait est verti¬cal, mais l'illustre. Il n'y a nul trait qui ne soit vertical dans ce secteur du cadran. Voici donc illustrée par les deux premiers secteurs l'affirmative universelle.
La négative universelle va être illustrée par les deux secteurs de droite [2 et 4], mais ce dont il s'agit là se formulera par l'articulation suivante, nul trait n'est vertical. Il n'y a là, dans ces deux secteurs, nul trait vertical. Ce qui est à remar¬quer, c'est le secteur commun [2] que recouvrent ces deux propositions qui, selon la formule, la doctrine classique, en apparence ne sauraient être vraies en même temps. Qu'est-ce que nous allons trouver, suivant notre mouvement gira¬toire qui a ainsi fort bien commencé; ici 0, comme formule, ainsi qu'ici 1, pour désigner les deux autres groupements possibles deux par deux des quadrants ? Ici 1, nous allons voir le vrai de ces deux quadrants sous une forme affirmative, il y a, je le dis d'une façon phasique, je constate l'existence de traits verticaux, il y a des traits verticaux, il y a quelques traits verticaux, que je peux trouver soit ici [1] toujours, soit ici [3] dans les bons cas. Ici, si nous essayons de définir la distinction de l'universelle et de la particulière, nous voyons quels sont les deux secteurs [3 et 4] qui répondent à l'énonciation particulière O, là il y a des traits non verticaux, non nullus non verticales. De même que tout à l'heure nous avons été un instant suspendus à l'ambiguïté de cette répétition de la négation, le non... non... est très loin d'être équivalent forcément au oui, et c'est quelque chose vers quoi nous aurons à revenir dans la suite.
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Qu'est-ce que cela veut dire ? Quel est l'intérêt pour nous de nous servir d'un tel appareil ? Pourquoi est-ce que j'essaie pour vous de détacher ce plan de la lexis du plan de la phasis ? je vais y aller tout de suite, et pas par quatre che¬mins, et je vais l'illustrer.
Qu'est-ce que nous pouvons dire, nous analystes ? Qu'est-ce que Freud nous enseigne ? Puisque le sens en a été complètement perdu, de ce qu'on appelle pro¬position universelle, depuis justement une formulation dont on peut mettre la tête de chapitre à la formulation eulérienne qui arrive à nous représenter toutes les fonctions du syllogisme par une série de petits cercles, soit s'excluant les uns les autres, se recoupant, s'intersectant, en d'autres termes et à proprement par¬ler en extension, à quoi on oppose la compréhension qui serait distinguée. sim¬plement par je ne sais quelle inévitable manière de comprendre. De comprendre quoi? Que le cheval est blanc? Qu'est-ce qu'il y a à comprendre ? Ce que nous apportons qui renouvelle la question, c'est ceci; je dis que Freud promulgue, avance la formule qui est la suivante: le père est Dieu ou tout père est Dieu. Il en résulte, si nous maintenons cette proposition au niveau universel, celle qu'il n'y a d'autre père que Dieu, lequel d'autre part, quant à l'existence, est dans la réflexion freudienne plutôt aufgehoben, plutôt mis en suspension, voire en doute radical. Ce dont il s'agit, c'est que l'ordre de fonction que nous introdui¬sons avec le Nom du père est ce quelque chose qui, à la fois a sa valeur univer¬selle, mais qui vous remet à vous, à l'autre, la charge de contrôler s'il y a un père ou non de cet acabit.
S'il n'y en a pas, il est toujours vrai que le père soit Dieu. Simplement, la for¬mule n'est confirmée que par le secteur vide [2] du cadran, moyennant quoi, au niveau de la phasis, nous avons il y a des pères qui remplissent plus ou moins la fonction symbolique que nous devons dénoncer comme telle, comme étant celle du Nom du père, il y en a qui, et il y en a que pas. Mais, qu'il y en ait que pas qui soient pas dans tous les cas, ce qui ici est supporté par ce secteur [4], c'est exac¬tement la même chose qui nous donne appui et base à la fonction universelle du Nom du père, car, groupé avec le secteur dans lequel il n'y a rien [2], c'est juste¬ment ces deux secteurs, pris au niveau de la lexis, qui se trouvent, en raison de celui-ci, de ce secteur supporté qui complémente l'autre, qui donnent sa pleine portée à ce que nous pouvons énoncer comme affirmation universelle.
je vais l'illustrer autrement, puisque aussi bien jusqu'à un certain point la question a pu être posée de sa valeur,) e parle par rapport à un enseignement tra¬ditionnel, qui doit être ce que j'ai apporté la dernière fois concernant le petit i. Ici, les professeurs discutent: « qu'est-ce que nous allons dire ? » Le professeur,
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celui qui enseigne, doit enseigner quoi ? Ce que d'autres ont enseigné avant lui. C'est-à-dire qu'il se fonde sur quoi ? Sur ce qui a déjà subi une certaine lexis. Ce qui résulte de toute lexis, c'est justement ce qui nous importe en l'occasion, et au niveau de quoi j'essaie de vous soutenir aujourd'hui, la lettre. Le profes¬seur est lettré; dans son caractère universel, il est celui qui se fonde sur la lettre au niveau d'un énoncé particulier. Nous pouvons dire maintenant qu'il peut l'être moitié moitié, il peut ne pas être tout lettré. Il en résultera que quand même on ne puisse dire qu'aucun professeur soit illettré, il y aura toujours dans son cas un peu de lettre. Il n'en reste pas moins que si par hasard il y avait un angle sous lequel nous puissions dire qu'il y en a éventuellement, sous un certain angle, qui se caractérisent comme donnant lieu à une certaine ignorance de la lettre, ceci ne nous empêcherait pas pour autant de boucler la boucle et de voir que le retour et le fondement, si l'on peut dire, de la définition universelle du professeur est très strictement en ceci, c'est que l'identité de la formule que le professeur est celui qui s'identifie à la lettre impose, exige même le commentaire qu'il peut y avoir des professeurs analphabètes. La case négative [2], comme corrélative essentielle de la définition de l'universalité, est quelque chose qui est profondé-ment caché au niveau de la lexis primitive.
Ceci veut dire quelque chose; dans l'ambiguïté du support particulier que nous pouvons donner dans l'engagement de notre parole au Nom du père comme tel, il n'en reste pas moins que nous ne pouvons pas faire que quoi que ce soit qui, aspiré dans l'atmosphère de l'humain si je puis m'exprimer ainsi, puisse si l'on peut dire, se considérer comme complètement dégagé du Nom du père. Que même ici [2 vide] où il n'y a que des pères pour qui la fonction du père est, si je puis m'exprimer ainsi, de pure perte, le père non-père, la cause perdue sur laquelle a terminé mon séminaire de l'année dernière, c'est néanmoins en fonction de cette déchéance, par rapport à une première leksis qui est celle du Nom du père, que se juge cette catégorie particulière. L'homme ne peut faire que son affirmation ou sa négation, avec tout ce qu'elle engage, celui-là est mon père, ou celui-là est son père, ne soit pas entièrement suspendue à une lexis primitive dont, bien entendu, ça n'est pas du sens commun, du signifié du père qu'il s'agit, mais de quelque chose à quoi nous sommes provoqués ici de donner son véri¬table support, et qui légitime, même aux yeux des professeurs - qui, vous le voyez, seraient en grand danger d'être toujours mis en quelque suspens quant à leur fonction réelle - qui, même au yeux des professeurs, doit justifier que j'essaie de donner, même à leur niveau de professeurs, un support algorithmique à leur existence de sujet comme tel.
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Leçon 9, 24 janvier 1962

[J'éprouve une certaine difficulté à reprendre avec vous ce que je mène, ces traces subtiles légères du fait qu'hier soir j'ai dû dire des choses plus appuyées 1.] L'important pour ce qui nous concerne, pour la suite de notre séminaire, c'est que ce que j'ai dit hier soir concerne évidemment la fonction de l'objet, du petit a, dans l'identification du sujet, c'est-à-dire quelque chose qui n'est pas immé¬diatement à la portée de notre main, qui ne va pas être résolu tout de suite, sur lequel hier soir j'ai donné, si je puis dire, une indication anticipée en me servant du thème des trois coffrets. Cela éclaire beaucoup, ce thème des trois coffrets, mon enseignement, parce que si vous ouvrez ce qu'on appelle bizarrement les Essais de Psychanalyse appliquée, et que vous lisez l'article sur les trois coffrets, vous vous apercevez que vous restez un petit peu sur votre faim, en fin de compte. Vous ne savez pas très bien où il veut en venir, notre père Freud. je crois qu'avec ce que le vous ai dit hier soir qui identifie les trois coffrets à la demande, thème auquel je pense vous êtes dès longtemps rompus, qui dit que dans chacun des trois coffrets - sans cela il n'y aurait pas de devinette, il n'y aurait pas de problème - il y a le petit a, l'objet qui est, en tant qu'il nous intéresse, nous analystes, mais pas du tout forcément l'objet qui correspond à la demande. Pas du tout forcément non plus le contraire, parce que sans cela il n'y aurait pas de difficulté. Cet objet, c'est l'objet du désir. Et le désir, où est-il ? Il est au-dehors, et là où il est vraiment, le point décisif, c'est vous, l'analyste, pour autant que

1. Il s'agit de la Conférence faite par Lacan à l'Évolution psychiatrique le 23 janvier et inti¬tulée De ce que j'enseigne, reproduite ici en annexe.
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votre désir ne doit pas se tromper sur l'objet du désir du sujet. Si les choses n'étaient pas comme cela, il n'y aurait pas de mérite à être analyste. Il y a une chose que je vous dis aussi en passant, c'est que j'ai quand même mis l'accent, devant un auditoire supposé non savoir, sur quelque chose dans lequel je n'ai peut-être pas mis ici assez mes lourds et gros sabots, c'est-à-dire que le système de l'inconscient, le système  est un système partiel. Une fois de plus j'ai répu¬dié, avec évidemment plus d'énergie que de motifs, vu que je devais aller vite, la référence à la totalité, ce qui n'exclut pas qu'on parle de partiel. J'ai insisté, dans ce système, sur son caractère extra-plat, sur son caractère de surface sur lequel Freud insiste à tours de bras tout le temps. On ne peut qu'être étonné que cela ait engendré la métaphore de la psychologie des profondeurs. C'est tout à fait par hasard que, tout à l'heure avant de venir, je retrouvai une note que j'avais prise du Moi et le Ça, « le moi est avant tout une entité corporelle, non seule¬ment une entité toute en surface, mais une entité correspondant à la projection d'une surface ». C'est un rien! Quand on lit Freud, on le lit toujours d'une cer¬taine façon que j'appellerai la façon sourde.
Reprenons maintenant notre bâton de pérégrin [?], reprenons où nous en sommes, où je vous ai laissés la dernière fois, à savoir sur l'idée que la négation, si elle est bien quelque part au cœur de notre problème qui est celui du sujet, c'est pas déjà tout de suite, rien qu'à la prendre dans sa phénoménologie, la chose la plus simple à manier. Elle est en bien des endroits, et puis il arrive tout le temps qu'elle nous glisse entre les doigts. Vous en avez vu un exemple la dernière fois; pendant un instant, à propos du non nullus non mendax, vous m'avez vu mettre ce non, le retirer et le remettre. Cela se voit tous les jours. On m'a signalé dans l'intervalle que dans les discours de celui que quelqu'un dans un billet, mon pauvre cher ami Merleau-Ponty, appelait « le grand homme qui nous gouverne », dans un discours que ledit grand homme a prononcé on entend: « On ne peut pas ne pas croire que les choses se passeront sans mal ». Là-dessus, exégèse qu'est-ce qu'il veut dire ? L'intéressant, c'est pas tellement ce qu'il veut dire, c'est que manifestement nous entendons très bien, justement, ce qu'il veut dire, et que si nous l'analysons logiquement nous voyons qu'il dit le contraire. C'est une très jolie formule dans laquelle on glisse sans cesse pour dire à quelqu'un: « vous n'êtes pas sans ignorer... ». Ce n'est pas vous qui avez tort, c'est le rapport du sujet au signifiant qui de temps en temps émerge. Ce n'est pas simplement des menus paradoxes, des lapsus que j'épingle au passage; nous les retrouverons, ces formules, au bon détour, et je pense vous donner la clef de ce pourquoi «vous n'êtes pas sans ignorer » veut dire ce que vous voulez dire. Pour que vous vous
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y reconnaissiez, je peux vous dire que c'est bien à le sonder que nous trouverons le juste poids, la juste inclination de cette balance où je place devant vous le rap¬port du névrosé à l'objet phallique quand je vous dis, pour l'attraper, ce rapport, il faut dire « il n'est pas sans l'avoir ». Cela ne veut évidemment pas dire qu'il l'a. S'il l'avait, il n'y aurait pas de question.
Pour en arriver là, repartons d'un petit rappel de la phénoménologie de notre névrosé concernant le point où nous en sommes, son rapport au signifiant. Depuis quelques fois je commence à vous faire saisir ce qu'il y a d'écriture dans l'affaire du signifiant, d'écriture originelle. Il a bien dû quand même vous venir à l'esprit que c'est essentiellement à cela que l'obsédé a affaire tout le temps, ungeschehen machen, faire que ça soit non-advenu. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela concerne ? Manifestement, ça se voit dans son com¬portement, ce qu'il veut éteindre, c'est ce que l'annaliste écrit tout au long de son histoire, l'annaliste avec deux n qu'il a en lui. C'est les annales de l'affaire qu'il voudrait bien effacer, gratter, éteindre. Par quel biais nous atteint le discours de Lady Macbeth quand elle dit que toute l'eau de la mer n'effacerait pas cette petite tache, si ce n'est point par quelque écho qui nous guide au cœur de notre sujet ? Seulement voilà, en effaçant le signifiant, comme il est clair que c'est de cela qu'il s'agit, à sa façon de faire, à sa façon d'effacer, à sa façon de gratter ce qui est ins¬crit, ce qui est beaucoup moins clair pour nous, parce que nous en savons un petit bout de plus que les autres, c'est ce qu'il veut obtenir par là.
C'est en cela qu'il est instructif de continuer sur cette route où nous sommes, où je vous mène en ce qui concerne comment ça vient, un signifiant comme tel? Si ça a un tel rapport avec le fondement du sujet, s'il n'y a pas d'autre sujet pen¬sable que ce quelque chose x de naturel en tant qu'il est marqué du signifiant, il doit tout de même bien y avoir à ça un ressort. Nous n'allons pas nous conten¬ter de cette sorte de vérité aux yeux bandés. Le sujet, il est bien clair qu'il faut que nous le trouvions à l'origine du signifiant lui-même. « Pour sortir un lapin d'un chapeau »... c'est comme cela que j'ai commencé à semer le scandale dans mes propos proprement analytiques. Le pauvre cher homme défunt, et bien tou¬chant en sa fragilité, était littéralement exaspéré par ce rappel que je faisais avec beaucoup d'insistance, parce qu'à ce moment c'est des formules utiles, que pour faire sortir un lapin d'un chapeau, il fallait l'y avoir préalablement mis. Il doit en être de même concernant le signifiant, et c'est ce qui justifie cette définition du signifiant que) e vous donne, cette distinction d'avec le signe, c'est que si le signe représente quelque chose pour quelqu'un, le signifiant est autrement articulé, il représente le sujet pour un autre signifiant. Ceci, vous le verrez assez confirmé
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à tous les pas pour que vous n'en quittiez pas la rampe solide. Et s'il représente ainsi le sujet, c'est comment ?
Revenons à notre point de départ, à notre signe, au point électif où nous pou¬vons le saisir comme représentant quelque chose pour quelqu'un, dans la trace. Repartons de la trace, pour suivre notre petite affaire à la trace. Un pas, une trace, le pas de Vendredi dans l'île de Robinson, émotion, le cœur battant devant cette trace. Tout ceci ne nous apprend rien, même si de ce cœur battant il résulte tout un piétinement autour de la trace. Cela peut arriver à n'importe quel croisement de traces animales. Mais si, survenant, je trouve la trace de ceci qu'on s'est efforcé d'effacer la trace, ou si même je n'en trouve plus trace, de cet effort, si je suis revenu parce que) e sais - je n'en suis pas plus fier pour ça- que j'ai laissé la trace, que je trouve que, sans aucun corrélatif qui permette de rattacher cet effacement à un effacement général des traits de la configuration, on a bel et bien effacé la trace comme telle, là je suis sûr que j'ai affaire à un sujet réel. Observez que, dans cette disparition de la trace, ce que le sujet cherche à faire disparaître, c'est son passage de sujet à lui. La disparition est redoublée de la disparition visée qui est celle de l'acte lui-même de faire disparaître. Ceci n'est pas un mauvais trait pour que nous y reconnaissions le passage du sujet quand il s'agit de son rapport au signifiant, dans la mesure où vous savez déjà que tout ce que je vous enseigne de la structure du sujet, tel que nous essayons de l'articuler à partir de ce rapport au signifiant, converge vers l'émergence de ces moments de fading proprement liés à ce battement en éclipse de ce qui n'apparaît que pour dispa¬raître, et reparaît pour de nouveau disparaître, ce qui est la marque du sujet comme tel.
Ceci dit si, la trace effacée, le sujet en entoure la place d'un cerne, quelque chose qui dès lors le concerne, lui, le repère de l'endroit où il a trouvé la trace, eh bien!, vous avez là la naissance du signifiant. Ceci implique, tout ce proces¬sus comportant le retour du dernier temps sur le premier, qu'il ne saurait y avoir d'articulation d'un signifiant sans ces trois temps. Une fois le signifiant consti¬tué, il y en a forcément deux autres avant. Un signifiant, c'est une marque, une trace, une écriture, mais on ne peut pas le lire seul. Deux signifiants, c'est un pataquès, un coq à l'âne. Trois signifiants, c'est le retour de ce dont il s'agit, c'est-¬à-dire du premier. C'est quand le pas marqué dans la trace est transformé dans la vocalise de qui le lit en pas que ce pas, à condition qu'on oublie qu'il veut dire le pas, peut servir d'abord, dans ce qu'on appelle le phonétisme de l'écriture, à représenter pas, et du même coup à transformer la trace de pas éventuellement en le pas de trace.
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Je pense que vous entendez au passage la même ambiguïté dont je me suis servi quand je vous ai parlé, à propos du mot d'esprit, du pas de sens, jouant sur l'ambiguïté du mot sens, avec ce saut, ce franchissement qui nous prend là où naît la rigolade quand nous ne savons pas pourquoi un mot nous fait rire, cette transformation subtile, cette pierre rejetée qui, d'être reprise, devient la pierre d'angle et je ferai volontiers le jeu de mots avec le π r de la formule du cercle, parce qu'aussi bien c'est ne elle, je vous l'ai annoncé l'autre jour en introduisant la , que nous verrons que se mesure si) e puis dire, l'angle vectoriel du sujet par rapport au fil de la chaîne signifiante. C'est là que nous sommes suspendus, et c'est là que nous devons un peu nous habituer à nous déplacer, sur une sub¬stitution par où ce qui a un sens se transforme en équivoque et retrouve son sens. Cette articulation sans cesse tournante du jeu du langage, c'est dans ses syncopes mêmes que nous avons à repérer, dans ses diverses fonctions, le sujet.
Les illustrations ne sont jamais mauvaises pour adopter un oeil mental où l'imaginaire joue un grand rôle. C'est pour ça que, même si c'est un détour, je ne trouve pas mauvais de vous, rapidement, tracer une petite remarque, simplement parce que je la trouve à ce niveau dans mes notes. Je vous ai parlé à plus d'une reprise, à propos du signifiant, du caractère chinois, et je tiens beaucoup à désen¬voûter pour vous l'idée que son origine est une figure imitative. Il y en a un exemple, que je n'ai pris que parce que c'est lui qui me servait le mieux; j'ai pris le premier de celui qui est articulé dans ces exemples, ces formes archaïques, dans l'ouvrage de Karlgren qui s'appelle Grammata serica, ce qui veut dire exacte¬ment les signifiants chinois. Le premier dont il se sert sous sa forme moderne est celui-ci, c'est le caractère kè, qui veut dire pouvoir dans le Shuowén, qui est un ouvrage d'érudit, à la fois précieux pour nous pour son caractère relativement ancien, mais qui est déjà très érudit, c'est-à-dire tramé d'interprétations, sur les¬quelles nous pouvons avoir à reprendre. Il semble que ce ne soit pas sans raison que nous puissions nous fier à la racine qu'en donne le commentateur, et qui est bien jolie, c'est à savoir qu'il s'agit d'une schématisation du heurt de la colonne d'air telle qu'elle vient à pousser, dans l'occlusive gutturale, contre l'obstacle que lui oppose l'arrière de la langue contre le palais. Ceci est d'autant plus séduisant que, si vous ouvrez un ouvrage de phonétique, vous trouverez une image qui est à peu près celle-là (?) pour vous traduire le fonctionnement de l'occlusive. Et avouez que ce n'est pas mal que ce soit ça (?) qui soit choisi pour figurer le mot pouvoir, la possibilité, la fonction axiale introduite dans le monde par l'avène¬ment du sujet au beau milieu du réel.
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L'identification
L'ambiguïté est totale, car un très grand nombre de mots s'articulent kê en chi¬nois, dans lesquels ceci ( ?) nous servira de phonétique, à ceci près, ( ? ) [kou], qui les complète, comme présentifiant le sujet à l'armature signifiante, et ceci, ( ? ) [kou], sans ambiguïté et dans tous les caractères, est la représentation de la bouche. Mettez ce signe ( ? ) [da] au-dessus, c'est le signe dà qui veut dire ( ? ) grand. Il a manifestement quelque rapport avec la petite forme hu¬maine ( ? ) en général dépourvue de bras. Ici, comme c'est d'un grand qu'il s'agit, il a des bras. Ceci, ( ?), n'a rien à faire avec ce qui se passe quand vous avez ajouté ce signe, ( ? ) au signifiant précédent ( ? ) ; cela se lit désor¬mais Jï, mais ceci conserve la trace d'une prononciation ancienne dont nous avons des attestations grâce à l'usage de ce terme à la rime dans les anciennes poésies, nommément celles de Chi-King qui est un des exemples les plus fabu¬leux des mésaventures littéraires, puisqu'il a eu le sort de devenir le support de toutes sortes d'élucubrations moralisantes, d'être la base de tout un enseigne¬ment très entortillé des mandarins sur les devoirs des souverains, du peuple et du tutti quanti, alors qu'il s'agit manifestement de chansons d'amour d'origine paysanne. Un peu de pratique de la littérature chinoise, - je ne cherche pas à vous faire croire que j'en ai une grande, je ne me prends pas pour Wieger qui, lorsqu'il fait allusion à son expérience de la Chine..., - il s'agit d'un para¬graphe que vous pouvez retrouver dans les livres à la portée de tous du père Wieger. Quoi qu'il en soit, d'autres que lui ont éclairé ce chemin, nommément Marcel Granet, dont après tout vous ne perdriez rien à ouvrir les beaux livres sur les danses et légendes et sur les fêtes anciennes de la Chine. Avec un peu d'efforts vous pourrez vous familiariser avec cette dimension vraiment fabu¬leuse, qui apparaît de ce qu'on peut faire avec quelque chose qui repose sur les formes les plus élémentaires de l'articulation signifiante. Par chance, dans cette langue les mots sont monosyllabiques. Ils sont superbes, invariables, cubiques, vous ne pouvez pas vous y tromper. Ils s'identifient au signifiant, c'est le cas de le dire. Vous avez des groupes de quatre vers, chacun composé de quatre syl¬labes. La situation est simple. Si vous les voyez et pensez que de ça on peut faire tout sortir, même une doctrine métaphysique qui n'a aucun rapport avec la signification originelle, cela commencera, pour ceux qui n'y seraient pas encore, à vous ouvrir l'esprit. C'est pourtant comme cela, pendant des siècles on a fait l'enseignement de la morale et de la politique sur des ritournelles qui signifiaient dans l'ensemble « je voudrais bien baiser avec toi ». Je n'exagère rien, allez-y voir.
Ceci, ( ? ), veut dire, ji, qu'on commente grand pouvoir, énorme; cela n'a bien entendu absolument aucun rapport avec cette conjonction. Ji, ne veut pas
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Leçon du 24 janvier 1961
tellement plus dire grand pouvoir que ce petit mot pour lequel en français il n'y a pas vraiment quelque chose qui nous satisfasse; je suis forcé de le traduire par l'impair, au sens que le mot impair peut prendre de glissement, de faute, de faille, de chose qui ne va pas, qui boîte, en anglais si gentiment illustré par le mot odd. Et comme je vous le disais tout à l'heure, c'est ce qui m'a lancé sur le Chou-King. À cause du Chou-King. , nous savons que c'était très proche du kê, au moins en ceci, c'est qu'il y avait une gutturale dans la langue ancienne qui donne l'autre implantation de l'usage de ce signifiant pour désigner le phonème Ji. Si vous ajoutez cela ( ? ) devant, qui est un déterminatif, celui de l'arbre, et qui désigne tout ce qui est de bois, vous aurez une fois que les choses en sont là un signe, ( ?) qui désigne la chaise. Cela se dit yi, et ainsi de suite. Ça conti¬nue comme cela, cela n'a pas de raison de s'arrêter. Si vous mettez ici, à la place du signe de l'arbre, le signe du cheval ( ? ) [mà], cela veut dire s'installer à cali¬fourchon ( ? ).
Ce petit détour, je le considère, a son utilité, pour vous faire voir que le rap¬port de la lettre au langage n'est pas quelque chose qui soit à considérer dans une ligne évolutive. On ne part pas d'une origine épaisse, sensible, pour dégager de là une forme abstraite. Il n'y a rien qui ressemble à quoi que ce soit qui puisse être conçu comme parallèle au processus dit du concept, même seulement de la généralisation. On a une suite d'alternances où le signifiant revient battre l'eau, si je puis dire, du flux par les battoirs de son moulin, sa roue remontant chaque fois quelque chose qui ruisselle, pour de nouveau retomber, s'enrichir, se com-pliquer, sans que nous puissions jamais à aucun moment saisir ce qui domine, du départ concret ou de l'équivoque.
Voilà qui va nous mener au point où aujourd'hui le pas que j'ai à vous faire faire, une grande part des illusions qui nous arrêtent net, des adhérences imagi¬naires, dont peu importe que tout le monde y reste plus ou moins les pattes prises comme des mouches, mais pas les analystes, sont très précisément liées à ce que j'appellerai les illusions de la logique formelle. La logique formelle est une science fort utile, comme j'ai essayé la dernière fois de vous en pointer l'idée, à condition que vous vous aperceviez qu'elle vous pervertit en ceci, que puisqu'elle est la logique formelle, elle devrait vous interdire à tout instant de lui donner le moindre sens. C'est bien entendu ce à quoi avec le temps on en est venu. Mais les grands sérieux, les braves, les honnêtes de la logique symbolique connue depuis une cinquantaine d'années, ça leur donne je vous assure un sacré mal, parce que c'est pas facile de construire une logique telle qu'elle doit être si elle répond vraiment à son titre de logique formelle, en ne s'appuyant
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L'identification
strictement que sur le signifiant, en s'interdisant tout rapport, et donc tout appui intuitif sur ce qui peut s'insurger du signifié dans le cas où nous faisons des fautes. En général c'est là-dessus qu'on se repère, je raisonne mal, parce que dans ce cas il en résulterait n'importe quoi, ma grand-mère la tête à l'envers. Qu'est-ce que cela peut nous faire ? Ce n'est pas en général avec ça qu'on nous guide, parce que nous sommes très intuitifs. Si on fait de la logique formelle, on ne peut que l'être.
Or l'amusant est que le livre de base d'une logique symbolique, enserrant tous les besoins de la création mathématique, les Principia Mathematica de Bertrand Russell et Whitehead, arrive à ce quelque chose qui est tout près d'être le but, la sanction d'une logique symbolique digne de ce nom, enserrer tous les besoins de la création mathématique, mais les auteurs eux-mêmes tout près s'arrêtent, considérant comme une contradiction de nature à mettre en cause toute la logique mathématique ce paradoxe dit de Bertrand Russell. Il s'agit de quelque chose dont le biais frappe la valeur de la théorie dite des ensembles. En quoi se distingue un ensemble d'une définition de classe, la chose est laissée dans une relative ambiguïté puisque ce que je vais vous dire, et qui est le plus généra¬lement admis par n'importe quel mathématicien, c'est à savoir que ce qui dis¬tingue un ensemble de cette forme de la définition de ce qui s'appelle une classe, ce n'est rien d'autre que l'ensemble sera défini par des formules qu'on appelle axiomes, qui seront posées sur le tableau noir en des symboles qui seront réduits à des lettres auxquelles s'adjoignent quelques signifiants supplémentaires indi¬quant des relations. Il n'y a absolument aucune autre spécification de cette logique dite symbolique par rapport à la logique traditionnelle, sinon cette réduction à des lettres. je vous garantis, vous pouvez m'en croire sans que j'aie plus à m'engager dans des exemples.
Quelle est donc la vertu, forcément qui est bien quelque part, pour que ce soit en raison de cette seule différence qu'ait pu être développé un monceau de conséquences, dont je vous assure que l'incidence dans le développement de quelque chose qu'on appelle les mathématiques n'est pas mince, par rapport à l'appareil dont on a disposé pendant des siècles, et dont le compliment qu'on lui a fait qu'il n'a pas bougé entre Aristote et Kant se retourne ? C'est bien, si tout de même les choses se sont mises à cavaler comme elles l'ont fait - car les Principia Mathematica fait deux très très gros volumes, et ils n'ont qu'un inté¬rêt fort mince-, mais enfin si le compliment se retourne, c'est bien que l'appa¬reil auparavant, pour quelque raison, se trouvait singulièrement stagnant. Alors, à partir de là, comment les auteurs viennent-ils à s'étonner de ce qu'on appelle le paradoxe de Russell ?
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Le paradoxe de Russell est celui-ci; on parle de l'ensemble de tous les ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes. Il faut que j'éclaire un peu cette histoire qui peut vous sembler au premier abord plutôt sèche. je vous l'indique tout de suite; si je vous y intéresse, du moins je l'espère, c'est avec cette visée qu'il y a le plus étroit rapport - et pas seulement homonymique, juste¬ment parce qu'il s'agit de signifiant et qu'il s'agit par conséquent de ne pas com¬prendre - avec la position du sujet analytique, en tant que lui aussi, dans un autre sens du mot comprendre... et si je vous dis de ne pas comprendre, c'est pour que vous puissiez comprendre de toutes les façons que lui aussi ne se com¬prend pas lui-même. Passer par là n'est pas inutile, vous allez le voir, car nous allons sur cette route pouvoir critiquer la fonction de notre objet. Mais arrêtons-¬nous un instant sur ces ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes.
Il faut évidemment, pour concevoir ce dont il s'agit, partir... puisque nous ne pouvons quand même pas, dans la communication, ne pas nous faire des conces¬sions de références intuitives, parce que les références intuitives, vous les avez déjà, il faut donc les bousculer pour en mettre d'autres. Comme vous avez l'idée qu'il y a une classe, et qu'il y a une classe mammifères, il faut tout de même que j'essaie de vous indiquer qu'il faut se référer à autre chose. Quand on entre dans la catégorie des ensembles, il faut se référer au classement bibliographique cher à certains, classement composé de décimales ou autre, mais quand on a quelque chose d'écrit, il faut que ça se range quelque part, il faut savoir comment auto-matiquement le retrouver. Alors, prenons un ensemble qui se comprend lui-¬même. Prenons par exemple l'étude des humanités dans un classement bibliographique. Il est clair qu'il faudra mettre à l'intérieur les travaux des huma¬nistes sur les humanités. L'ensemble de l'étude des humanités doit comprendre tous les travaux concernant l'étude des humanités en tant que telles. Mais consi¬dérons maintenant les ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes; cela n'est pas moins concevable, c'est même le cas le plus ordinaire. Et puisque nous sommes théoriciens des ensembles, et qu'il y a déjà une classe de l'ensemble des ensembles qui se comprennent eux-mêmes, il n'y a vraiment nulle objection à ce que nous fassions la classe opposée - j'emploie classe ici parce que c'est bien là que l'ambiguïté va résider -, la classe des ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes, l'ensemble de tous les ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes. Et c'est là que les logiciens commencent à se casser la tête, à savoir qu'ils se disent, cet ensemble de tous les ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes, est-ce qu'il se comprend lui-même, ou est-ce qu'il ne se comprend pas ? Dans un cas comme dans l'autre il va choir dans la contradiction. Car si,
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L'identification
comme selon l'apparence, il se comprend lui-même, nous voici en contradiction avec le départ qui nous disait qu'il s'agissait d'ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes. D'autre part, s'il ne se comprend pas, comment l'excepter Jus¬tement de ce que nous donne cette définition, à savoir qu'il ne se comprend pas lui-même? Cela peut vous sembler assez bébé, mais le fait que ça frappe, au point de les arrêter, les logiciens qui ne sont pas précisément des gens de nature à s'arrêter à une vaine difficulté, et s'ils y sentent quelque chose qu'ils peuvent appeler une contradiction mettant en cause tout leur édifice, c'est bien parce qu'il y a quelque chose qui doit être résolu et qui concerne, si vous voulez bien m'écouter, rien d'autre que ceci, qui concerne la seule chose que les logiciens en question n'ont pas exactement en vue, à savoir que la lettre dont ils se servent, c'est quelque chose qui a en soi-même des pouvoirs, un ressort auquel ils ne semblent point tout à fait accoutumés.
Car- si nous illustrons ceci en application de ce que nous avons dit qu'il ne s'agit de rien d'autre que de l'usage systématique d'une lettre -, de réduire, de réserver à la lettre sa fonction signifiante pour faire sur elle, et sur elle seulement, reposer tout l'édifice logique, nous arrivons à ce quelque chose de très simple, que c'est tout à fait et tout simplement, que cela revient à ce qui se passe quand nous chargeons la lettre A par exemple, si nous nous mettons à spéculer sur l'alphabet, de représenter comme lettre A toutes les autres lettres de l'alphabet. De deux choses l'une, ou les autres lettres de l'alphabet, nous les énumérons de B à Z, en quoi la lettre A les représentera sans ambiguïté sans pour autant se comprendre elle-même, mais il est clair d'autre part que, représentant ces lettres de l'alphabet en tant que lettre, elle vient tout naturellement, je ne dirai même point enrichir, mais compléter à la place dont nous l'avons tirée, exclue, la série des lettres, et simplement en ceci que, si nous partons de ce que A - c'est là notre point de départ concernant l'identification- foncièrement n'est point A, il n'y a là aucune difficulté; la lettre A, à l'intérieur de la parenthèse où sont orientées toutes les lettres qu'elle vient symboliquement subsumer, n'est pas le même A et est en même temps le même. Il n'y a là aucune espèce de difficulté. Il ne devrait y en avoir d'autant moins que ceux qui en voient une sont juste¬ment ceux-là qui ont inventé la notion d'ensemble pour faire face aux déficiences de la notion de classe, et par conséquent soupçonnant qu'il doit y avoir autre chose dans la fonction de l'ensemble que dans la fonction de la classe.
Mais ceci nous intéresse, car qu'est-ce que cela veut dire ? Comme je vous l'ai indiqué hier soir, l'objet métonymique du désir, ce qui, dans tous les objets, représente ce petit a électif où le sujet se perd, quand cet objet vient au jour
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métaphorique, quand nous venons à le substituer au sujet, qui dans la demande est venu à se syncoper, à s'évanouir, pas de trace, S barré, nous le révélons, le signifiant de ce sujet, nous lui donnons son nom, le bon objet, le sein de la mère, la mamme. Voilà la métaphore dans laquelle, disons-nous, sont prises toutes les identifications articulées de la demande du sujet. Sa demande est orale, c'est le sein de la mère qui les prend dans sa parenthèse. C'est le a qui donne leur valeur à toutes ces unités qui vont s'additionner dans la chaîne signifiante, a (1 + 1 + 1...). La question que nous avons à poser c'est établir la différence qu'il y a de cet usage que nous faisons de la mamme, avec la fonction qu'il prend dans la définition, par exemple, de la classe mammifères. Le mammifère se reconnaît à ceci qu'il a des mammes. Il est, entre nous, assez étrange que nous soyons aussi peu renseignés sur ce qu'on en fait effectivement dans chaque espèce. L'étholo¬gie des mammifères est encore rudement à la traîne puisque nous en sommes, sur ce sujet comme pour la logique formelle, à peu près pas plus loin que le niveau d'Aristote, excellent, l'ouvrage l'Histoire des Animaux. Mais nous, est¬-ce que c'est cela que veut pour nous dire le signifiant mamme, pour autant qu'il est l'objet autour de quoi nous substantifions le sujet dans un certain type de relation dite prégénitale ?
Il est bien clair que nous en faisons un tout autre usage, beaucoup plus proche de la manipulation de la lettre E dans notre paradoxe des ensembles, et pour vous le montrer,)* e vais vous faire voir ceci; a (1 + 1 + 1), c'est que, parmi ces un de la demande dont nous avons révélé la signifiance concrète, est-ce qu'il y a ou non le sein lui-même? En d'autres termes, quand nous parlons de fixation orale, le sein latent, l'actuel, celui après lequel votre sujet fait « ah ! ah ! ah ! », est-il mammaire? Il est bien évident qu'il ne l'est pas, parce que vos oraux qui ado¬rent les seins, ils adorent les seins parce que ces seins sont un phallus. Et c'est même pour ça, parce qu'il est possible que le sein soit aussi phallus, que Mélanie Klein le fait apparaître tout de suite aussi vite comme le sein, dès le départ, en nous disant qu'après tout c'est un petit sein plus commode, plus portatif, plus gentil. Vous voyez bien que poser ces distinctions structurales peut nous mener quelque part, dans la mesure où le sein refoulé réémerge, ressort dans le symp¬tôme, ou même simplement dans un coup que nous n'avons pas autrement qua¬lifié, la fonction sur l'échelle perverse, à produire, de ce quelque chose d'autre qui est l'évocation de l'objet phallus. La chose s'inscrit ainsi
$ _ sein (a)
sein phallus
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L'identification
Qu'est-ce que l'a ? Mettons à sa place la petite balle de ping-pong, c'est-à-dire rien, n'importe quoi, n'importe quel support du jeu d'alternance du sujet dans le fort-da. Là vous voyez qu'il ne s'agit strictement de rien d'autre que du pas¬sage du phallus de a+ à a- et que par là nous voyons dans le rapport d'identifi¬cation, puisque nous savons que dans ce que le sujet assimile, c'est lui dans sa frustration, nous savons que le rapport de l' $ à ce 1/A – lui, 1, en tant qu'assumant la signification de l'Autre comme tel –, a le plus grand rapport avec la réalisation de l'alternance a x -a, ce produit de a par -a qui formellement fait un -a2.
Nous serrerons pourquoi une négation est irréductible. Quand il y a affir¬mation et négation, l'affirmation de la négation fait une négation. La négation de l'affirmation aussi. Nous voyons là pointer dans cette formule même du -a2, nous retrouvons la nécessité de la mise en jeu, à la racine de ce produit, du racine de -1. Ce dont il s'agit, ce n'est pas simplement de la présence, ni de l'absence du petit a, mais de la conjonction des deux, de la coupure. C'est de la disjonction du a et du -a qu'il s'agit, et c'est là que le sujet vient à se loger comme tel, que l'identi¬fication a à se faire avec ce quelque chose qui est l'objet du désir. C'est pour ça que le point où, vous le verrez, je vous ai amenés aujourd'hui est une articula¬tion qui vous servira dans la suite.

Leçon 10, 21 février 1962


je vous ai laissés la dernière fois sur l'appréhension d'un paradoxe concernant les modes d'apparition de l'objet. Cette thématique, partant de l'objet en tant que métonymique, s'interrogeait sur ce que nous faisions quand, cet objet métony¬mique, nous le faisions apparaître en facteur commun de cette ligne dite du signi¬fiant, dont je désignai la place par celle du numérateur dans la grande fraction saussurienne, signifiant sur signifié. C'est ce que nous faisions quand nous le fai¬sions apparaître comme signifiant, quand nous désignions cet objet comme l'objet de la pulsion orale, par exemple. Comme ce type nouveau désignait le genre de l'objet, pour vous le faire saisir je vous ai montré ce qu'il y a de nouveau, d'apporté à la logique par le mode dans lequel est employé le signifiant en mathématiques, dans la théorie des ensembles, mode qui est justement impensable si nous n'y met¬tons pas au premier plan, comme constitutif, le fameux paradoxe dit paradoxe de Russell pour vous faire toucher du doigt ce dont je suis parti, à savoir, en tant que tel le signifiant, non seulement n'est pas soumis à la loi dite des contradictions, mais même en est à proprement parler le support, à savoir que A est utilisable en tant que signifiant pour autant que A n'est pas A. D'où il résultait que l'objet de la pulsion orale en tant que nous le considérons comme le sein primordial, à pro¬pos de cette mamme générique de l'objectalisation psychanalytique, la question pouvait se poser, le sein réel, dans ces conditions, est-il mammaire ? je vous disais non, comme il est bien évident, puisque dans toute la mesure où le sein se trouve, dans l'érotique orale, érotisé, c'est pour autant qu'il est tout autre chose qu'un sein, comme vous ne l'ignorez pas, et quelqu'un après la leçon est venu, s'appro¬chant de moi, me dire: « Dans ces conditions, le phallus est-il phallique ? »
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L'identification
Ce qu'il faut dire, c'est que pour autant que c'est le signifiant phallus qui vient en facteur révélateur du sens de la fonction signifiante à un certain stade, c'est pour autant que le phallus vient à la même place, sur la fonction symbolique où était le sein, c'est pour autant que le sujet se constitue comme phallique, que le pénis, lui, qui est à l'intérieur de la parenthèse de l'ensemble des objets parvenus pour le sujet au stade phallique, que le pénis, peut-on dire, non seulement n'est pas plus phallique que le sein n'est mammaire, mais que les choses beaucoup plus gravement à ce niveau se posent, c'est à savoir que le pénis, partie du corps réel, tombe sous le coup de cette menace qui s'appelle la castration. C'est en rai¬son de la fonction signifiante du phallus comme tel que le pénis réel tombe sous le coup de ce qui a d'abord été appréhendé dans l'expérience analytique comme menace, à savoir la menace de la castration. Voici donc le chemin sur lequel je vous mène. Je vous en montre ici le but et la visée. Il s'agit maintenant de la par¬courir pas à pas, autrement dit de rejoindre ce que depuis notre départ de cette année je prépare et aborde peu à peu, à savoir la fonction privilégiée du phallus dans l'identification du sujet.
Entendons bien qu'en tout ceci, c'est à savoir en ceci que cette année nous parlons d'identification, c'est à savoir en ceci qu'à partir d'un certain moment de l’œuvre freudienne, la question de l'identification vient au premier plan, vient à dominer, vient à remanier toute la théorie freudienne, c'est pour autant - on rougit presque d'avoir à le dire - qu'à partir d'un certain moment, pour nous après Freud, pour Freud avant nous, la question du sujet se pose comme telle, à savoir, qu'est-ce qui... qu'est-ce qui est là ? Qu'est-ce qui fonctionne ? Qu'est¬-ce qui parle ? Qu'est-ce qui bien d'autres choses encore, et c'est pour autant qu'il fallait tout de même bien s'y attendre, dans une technique qui est une technique, grossièrement, de communication, d'adresse de l'un à l'autre et pour tout dire de rapport, il fallait tout de même bien savoir qui est-ce qui parle, et à qui ? C'est bien pour cela que cette année nous faisons de la logique. Je n'y peux rien, il ne s'agit pas de savoir si ça me plaît ou si ça me déplaît. Ça ne me déplaît pas. Ça peut ne pas déplaire à d'autres, mais ce qui est certain, c'est que c'est inévitable. Il s'agit de savoir dans quelle logique ceci nous entraîne. Vous avez bien pu voir que déjà je vous ai montré - je m'efforce d'être aussi court-circuitant que pos¬sible, je vous assure que je ne fais pas l'école buissonnière - où nous nous situons par rapport à la logique formelle, et qu'assurément nous ne sommes pas sans y avoir notre mot à dire.
Je vous rappelle le petit cadran que je vous ai construit à toutes fins utiles et sur lequel nous aurons peut-être plus d'une fois l'occasion de revenir, à moins
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Leçon du 21 février 1962
que ceci, en raison du train que nous sommes forcés de mener pour arriver cette année à notre but, ne doive rester encore pendant quelques mois, ou années, une proposition suspendue pour l'ingéniosité de ceux qui se donnent la peine de revenir sur ce que je vous enseigne. Mais sûrement, il ne s'agit point que de logique formelle. S'agit-il, et c'est ce qu'on appelle depuis Kant, le veux dire, d'une façon bien constituée depuis Kant, une logique transcendantale, autrement dit la logique du concept ? Sûrement pas non plus. C'est même assez frappant de voir à quel point la notion du concept est absente apparemment du fonctionnement de nos catégories. Ce que nous faisons - ce n'est pas du tout la peine de nous donner beaucoup de mal pour l'instant pour lui donner un épinglage plus précis -, c'est une logique dont d'abord certains disent que j'ai essayé de constituer une sorte de logique élastique. Mais enfin, cela ne suffit pas à constituer quelque chose de bien rassurant pour l'esprit. Nous faisons une logique du fonctionnement du signifiant, car sans cette référence constituée comme primaire, fondamentale, du rapport du sujet au signifiant, ce que j'avance est qu'il est à proprement parler impensable même qu'on parvienne à situer où est l'erreur où s'est engagée progressivement toute l'analyse, et qui tient précisément en ceci qu'elle n'a pas fait cette critique de la logique transcendantale, au sens kantien, que les faits nouveaux qu'elle amène imposent strictement. Ceci - je vais vous en faire la confidence, qui n'a pas en elle-même une importance historique, mais que je crois pouvoir tout de même vous communiquer à titre de stimulation - ceci m'a amené, pendant le temps, court ou long, pendant lequel j'ai été séparé de vous et de nos rencontres hebdomadaires, amené à remettre le nez, non point comme je l'avais fait il y a deux ans dans la Critique de la Raison pratique, mais dans la Critique de la Raison pure.
Le hasard ayant fait que) e n'avais apporté par oubli que mon exemplaire en allemand, je n'ai pas fait la relecture complète, mais seulement celle du chapitre dit de l'Introduction à l'analytique transcendantale, et quoique déplorant que les quelques dix ans depuis lesquels je m'adresse à vous n'aient pas eu, je crois, beaucoup d'effet quant à la propagation parmi vous de l'étude de l'allemand, ce qui ne manque pas de me laisser toujours étonné, ce qui est un de ces petits faits qui me font quelquefois me faire à moi-même refléter ma propre image comme celle de ce personnage d'un film surréaliste bien connu qui s'appelle Le Chien andalou, image qui est celle d'un homme qui, à l'aide de deux cordes, hèle [sic] derrière lui un piano sur lequel reposent, sans allusion, deux ânes morts,... à ceci près, que ceux tout au moins qui savent déjà l'allemand n'hésitent pas à rouvrir
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L'identification
le chapitre que) e leur désigne de la Critique de la Raison pure. Cela les aidera sûrement à bien centrer l'espèce de renversement que j'essaie d'articuler pour vous cette année. je crois pouvoir très simplement vous rappeler que l'essence tient en la façon radicalement autre, excentrée, dont j'essaie de vous faire appré¬hender une notion qui est celle qui domine toute la structuration des catégories dans Kant. Ce en quoi il ne fait que mettre le point purifié, le point achevé, le point final à ce qui a dominé la pensée philosophique jusqu'à ce qu'en quelque sorte, là, il l'achève à la fonction de l'Einheit qui est le fondement de toute syn¬thèse a priori, comme il s'exprime, et qui semble bien en effet s'imposer, depuis le temps de sa progression à partir de la mythologie platonicienne, comme la voie nécessaire, l'Un, le grand Un qui domine toute la pensée, de Platon à Kant, l'Un qui pour Kant, en tant que fonction synthétique, est le modèle même de ce qui dans toute catégorie a priori apporte avec soi, dit-il, la fonction d'une norme, entendez bien d'une règle universelle. Eh bien! disons, pour ajouter sa pointe sensible à ce que, depuis le début de l'année, pour vous j'articule, s'il est vrai que la fonction de l'un dans l'identification, telle que la structure, et la décompose, l'analyse de l'expérience freudienne, est celle, non pas de l'Einheit, mais celle que j'ai essayé de vous faire sentir concrètement depuis le début de l'année comme l'accent original de ce que je vous ai appelé le trait unaire, c'est-à-dire tout autre chose que le cercle qui rassemble, sur lequel en somme débouche à un niveau d'intuition sommaire toute la formalisation logique; non le cercle mais tout autre chose, à savoir, ce que) e vous ai appelé un 1, ce trait, cette chose insituable, cette aporie pour la pensée, qui consiste en ceci que justement il est d'autant plus épuré, simplifié, réduit à n'importe quoi; avec suffisamment d'abattement de ses appendices il peut finir par se réduire à ça, un 1. Ce qu'il y a d'essentiel, ce qui fait l'originalité de ceci, de l'existence de ce trait unaire et de sa fonction, et de son introduction, par où ? C'est justement ce que je laisse en suspens, car il n'est pas si clair que ce soit par l'homme, s'il est d'un certain côté possible, probable, en tout cas mis en question par nous que c'est de là que l'homme soit sorti. Donc, cet un, son paradoxe c'est justement ceci, c'est que plus il se ressemble, je veux dire, plus tout ce qui est de la diversité des semblances s'en efface, plus il supporte, plus il un-carne, dirai-je, si vous me passez ce mot, la différence comme telle. Le renversement de la position autour de l'Un fait que, de l'Einheit kantienne, nous considérons que nous passons à l'Einzigkeit, à l'unicité expri¬mée comme telle. Si c'est par là, si je puis dire, que j'essaie - pour emprunter une expression à un titre, j'espère célèbre pour vous, d'une improvisation litté¬raire de Picasso -, si c'est par là que j'ai choisi cette année d'essayer de faire ce
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que j'espère vous amener à faire, à savoir d'attraper le désir par la queue, si c'est par là, c'est-à-dire non pas par la première forme d'identification définie par Freud, qui n'est pas facile à manier, celle de l' Einverleihung, celle de la consom¬mation de l'ennemi, de l'adversaire, du père, si je suis parti de la seconde forme de l'identification, à savoir de cette fonction du trait unaire, c'est évidemment dans ce but. Mais vous voyez où est le renversement, c'est que cette fonction, je crois que c'est le meilleur terme que nous ayons à prendre, parce que c'est le plus abstrait, c'est le plus souple, c'est le plus à proprement parler signifiant, c'est simplement un grand F. Si la fonction que nous donnons à l'un n'est plus celle de l'Einheit mais de l'Einzigkeit, c'est que nous sommes passés, ce qu'il convien¬drait quand même que nous n'oublions pas, qui est la nouveauté de l'analyse, des vertus de la norme aux vertus de l'exception. Chose que vous avez retenue quand même un petit peu, et pour cause; la tension de la pensée, on s'en arrange en disant, l'exception confirme la règle. Comme beaucoup de conneries c'est une connerie profonde, il suffit simplement de savoir la décortiquer. N'aurais-je fait que de reprendre cette connerie tout à fait lumineuse comme un de ces petits phares qu'on voit au sommet des voitures de police, que ce serait déjà un petit gain sur le plan de la logique. Mais évidemment c'est un bénéfice latéral. Vous le verrez, surtout si certains d'entre vous... peut-être que certains pourraient aller jusqu'à se dévouer, jusqu'à faire à ma place un jour un petit résumé de la façon dont il faut reponctuer l'analytique kantienne. Vous pensez bien qu'il y a les amorces de tout cela; quand Kant distingue le jugement universel et le jugement particulier, et qu'il isole le jugement singulier en en montrant les affinités pro¬fondes avec le jugement universel, je veux dire, ce dont tout le monde s'était aperçu avant lui, mais en montrant que cela ne suffit pas qu'on les rassemble, pour autant que le jugement singulier a bien son indépendance, il y a là comme la pierre d'attente, l'amorce de ce renversement dont je vous parle. Ceci n'est qu'un exemple. Il y a bien d'autres choses qui amorcent ce renversement dans Kant. Ce qui est curieux, c'est qu'on ne l'ait pas fait plus tôt, même.
Il est évident que ce à quoi je faisais allusion devant vous en passant, lors de l'avant dernière fois, à savoir le côté qui scandalisait tellement monsieur Jespersen, linguiste, ce qui prouve que les linguistes ne sont pas du tout pour¬vus d'aucune infaillibilité, à savoir qu'il y aurait quelque paradoxe à ce que Kant mette la négation à la rubrique des catégories désignant les qualités, à savoir comme second temps, si l'on peut dire, des catégories de la qualité, la première étant la réalité, la seconde étant la négation, et la troisième étant la limitation. Cette chose qui surprend, et dont il nous surprend que ça surprenne beaucoup
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L'identification
ce linguiste, à savoir Mr. Jespersen, dans ce très long travail sur la négation qu'il a publié dans les Annales de l'Académie danoise, on est d'autant plus surpris que ce long article sur la négation est justement fait pour, en somme de bout en bout, nous montrer que linguistiquement la négation est quelque chose qui ne se sou¬tient que par, si je puis dire, une surenchère perpétuelle. Ce n'est donc pas quelque chose de si simple que de la mettre à la rubrique de la quantité où elle se confondrait purement et simplement avec ce qu'elle est dans la quantité, c'est¬-à-dire le zéro. Mais justement, je vous en ai déjà là-dessus indiqué assez. Ceux que ça intéresse, je leur donne la référence, le grand travail de Jespersen est vrai¬ment quelque chose de considérable.
Mais si vous ouvrez le Dictionnaire d'étymologie latine de Ernout et Meillet vous référant simplement à l'article ne, vous vous apercevrez de la complexité historique du problème du fonctionnement de la négation, à savoir, cette pro¬fonde ambiguïté qui fait qu'après avoir été cette fonction primitive de discor¬dance sur laquelle j'ai insisté, en même temps que sur sa nature originelle, il faut bien toujours qu'elle s'appuie sur quelque chose qui est justement de cette nature de l'un, tel que nous essayons de le serrer ici de près; que la négation ça n'est pas un zéro, jamais, linguistiquement, mais un pas un. Au point que le sed non latin, par exemple, pour illustrer ce que vous pouvez trouver dans cet ouvrage paru à l'Académie danoise pendant la guerre de 1914, et pour cela très difficile à trouver, le non latin lui-même, qui a l'air d'être la forme de négation la plus simple du monde, est déjà un ne oinom, dans la forme de unum. C'est déjà un pas un, et au bout d'un certain temps on oublie que c'est un pas un, et on remet encore un un à la suite. Et toute l'histoire de la négation, c'est l'histoire de cette consommation par quelque chose, qui est où ? C'est justement ce que nous essayons de serrer, la fonction du sujet comme tel. C'est pour cela que les remarques de Pichon sont très intéressantes, qui nous montrent qu'en français on voit tellement bien jouer les deux éléments de la négation, le rapport du ne avec le pas, qu'on peut dire que le français en effet a ce privilège, pas unique d'ailleurs parmi les langues, de montrer qu'il n'y a pas de véritable négation en français. Ce qui est curieux d'ailleurs, c'est qu'il ne s'aperçoive pas que si les choses en sont ainsi, cela doit aller un petit peu plus loin que le champ du domaine français, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il est en effet très facile, sur toutes sortes de formes, de s'apercevoir qu'il en est forcément de même partout, étant donné que la fonction du sujet n'est pas suspendue jusqu'à la racine à la diver¬sité des langues. Il est très facile de s'apercevoir que le not, à un certain moment de l'évolution du langage anglais, est quelque chose comme naught.
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Revenons en arrière, afin que je vous rassure que nous ne perdons pas notre visée. Repartons de l'année dernière, de Socrate, d'Alcibiade et de toute la clique qui, j'espère, a fait à ce moment votre divertissement. Il s'agit de conjoindre ce renversement logique concernant la fonction du un avec quelque chose dont nous nous occupons depuis longtemps, à savoir du désir. Comme, depuis le temps que je ne vous en parle pas, il est possible que les choses soient devenues pour vous un peu floues, je vais faire un tout petit rappel, que je crois juste le moment de faire dans cet exposé cette année, concernant ceci. Vous vous souve¬nez, c'est un fait discursif, que c'est par là que j'ai introduit, l'année dernière, la question de l'identification; c'est à proprement parler quand j'ai abordé ce qui, concernant le rapport narcissique, doit se constituer pour nous comme consé¬quence de l'équivalence apportée par Freud entre la libido narcissique et la libido d'objet. Vous savez comment je l'ai symbolisée à l'époque, un petit schéma intuitif, je veux dire quelque chose qui se représente, un schème, non pas un schème au sens kantien - Kant est une très bonne référence, en français, c'est gris. Messieurs Tremesaygues et Pacaud ont réalisé tout de même ce tour de force de rendre la lecture de la Critique de la Raison pure, dont il n'est abso-lument pas impensable de dire que, sous un certain angle, on peut le lire comme un livre érotique, en quelque chose d'absolument monotone et poussiéreux. Peut-être, grâce à mes commentaires, vous arriverez, même en français, à lui restituer cette sorte de piment qu'il n'est pas exagéré de dire qu'il comporte. En tout cas je m'étais toujours laissé persuadé qu'en allemand c'était mal écrit, parce que d'abord les Allemands, sauf certains, ont la réputation de mal
écrire. Ce n'est pas vrai,
la.Critique de la Raison pure est aussi bien écrite que les livres de Freud, et ce n'est pas peu dire. Le schéma est le suivant
Il s'agissait de ce dont nous parle Freud, à ce
niveau de l'Introduction au narcissisme, à savoir, que nous aimons l'autre de la même substance humide qui est celle dont nous sommes le réservoir, qui s'appelle la libido, et que c'est pour autant qu'elle est ici, en 1, qu'elle peut être là, en 2, c'est-à-dire environ¬nant, noyant, mouillant l'objet d'en face. La référence de l'amour à l'humide n'est pas de moi, elle est dans Le Banquet que nous avons commenté l'an



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L'identification
dernier. Moralité de cette métaphysique de l'amour, puisque c'est de cela qu'il s'agit, l'élément fondamental de la Liebesbedingung, de la condition de l'amour, moralité, en un certain sens je n'aime, ce qui s'appelle aimer, ce que nous appe¬lons ici aimer, histoire de savoir aussi ce qu'il y a comme reste au-delà de l'amour, donc ce qui s'appelle aimer d'une certaine façon, je n'aime que mon corps, même quand, cet amour, je le transfère sur le corps de l'autre. Bien sûr, il en reste toujours une bonne dose sur le mien. C'est même jusqu'à un certain point indispensable, ne serait-ce, au cas extrême, qu'au niveau de ce qu'il faut bien qui fonctionne autoérotiquement, à savoir mon pénis, pour adopter pour la simplification le point de vue androcentrique. Cela n'a aucun inconvénient, cette simplification, comme vous allez le voir, puisque ça n'est pas cela qui nous intéresse. Ce qui nous intéresse, c'est le phallus.
Alors, le vous ai proposé implicitement, sinon explicitement, en ce sens que c'est plus explicite encore maintenant que l'année dernière, le vous ai proposé de définir par rapport à ce que j'aime dans autrui qui, lui, est soumis à cette condition hydraulique d'équivalence de la libido, à savoir que quand ça monte d'un côté, ça monte aussi de l'autre, ce que je désire, ce qui est différent de ce que j'éprouve, c'est ce qui, sous forme du pur reflet de ce qui reste de moi investi en tout état de cause, est justement ce qui manque au corps de l'autre, en tant que, lui, est constitué par cette imprégnation de l'humide de l'amour. Au point de vue du désir, au niveau du désir, tout ce corps de l'autre, du moins aussi peu que je l'aime, ne vaut que, justement, par ce qui lui manque. Et c'est très préci¬sément pour ça que j'allais dire que l'hétérosexualité est possible. Car il faut s'entendre; si c'est vrai, comme l'analyse nous l'enseigne, que c'est le fait que la femme soit effectivement, du point de vue pénien, castrée qui fait peur à certains, si ce que nous disons là n'est point insensé, et ce n'est point insensé, puisque c'est évident, on le rencontre à tous les tournants, chez le névrosé, j'insiste, je dis que c'est là bel et bien que nous l'avons découvert. je veux dire que nous en sommes sûrs, pour la raison que c'est là que les mécanismes jouent, avec un raffinement tel qu'il n'y a pas d'autre hypothèse possible pour expliquer la façon dont le névrosé institue, constitue son désir, hystérique ou obsessionnel. Ce qui nous mènera cette année à articuler complètement pour vous le sens du désir de l'hys¬térique, comme du désir de l'obsession, et très vite, car je dirai que, jusqu'à un certain point, c'est urgent. S'il en est ainsi, c'est encore plus conscient chez l'homosexuel que chez le névrosé. L'homosexuel vous le dit lui-même, que ça lui fait quand même un effet et très pénible d'être devant ce pubis sans queue. C'est justement à cause de cela que nous ne pouvons pas tellement nous y fier, et
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d'ailleurs nous avons raison. C'est pour cela que ma référence, je la prends chez le névrosé. Tout ceci étant dit, il reste bien qu'il y a encore quand même pas mal de gens à qui ça ne fait pas peur, et que par conséquent il n'est pas fou, disons, simplement - je suis bien forcé d'aborder la chose comme ça, puisque après tout personne ne l'a dit comme ça, quand) e vous l'aurai dit deux ou trois fois, je pense que cela finira par vous devenir tout à fait évident - il n'est pas fou de penser que ce qui, chez les êtres qui peuvent avoir un rapport normal, satisfai¬sant, j'entends de désir, avec le partenaire du sexe opposé, non seulement ça ne lui fait pas peur, mais c'est justement ça qui est intéressant, à savoir que ce n'est pas parce que le pénis n'est pas là que le phallus n'y est pas. Je dirai même, au contraire.
Ce qui permet de retrouver, à un certain nombre de carrefours, en particulier ceci, que ce que cherche le désir c'est moins, dans l'autre, le désirable que le dési¬rant, c'est-à-dire ce qui lui manque. Et là encore je vous prie de vous rappeler que c'est la première aporie, le premier b-a-ba de la question, telle qu'elle com¬mence à s'articuler quand vous ouvrez ce fameux Banquet qui semble n'avoir traversé les siècles que pour qu'on fasse autour de lui de la théologie. J'essaie d'en faire autre chose, à savoir vous faire apercevoir qu'à chaque ligne on y parle effectivement de ce dont il s'agit, à savoir d'Éros. Je désire l'autre comme dési¬rant. Et quand je dis comme désirant, je n'ai même pas dit, je n'ai expressément pas dit comme me désirant, car c'est moi qui désire, et désirant le désir, ce désir ne saurait être désir de moi que si je me retrouve à ce tournant, là où je suis, bien sûr, c'est-à-dire si je m'aime dans l'autre, autrement dit si c'est moi que j'aime. Mais alors j'abandonne le désir.
Ce que je suis en train d'accentuer, c'est cette limite, cette frontière qui sépare le désir de l'amour. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu'ils ne se conditionnent pas par toutes sortes de bouts. C'est même bien là tout le drame, comme je pense que ça doit être la première remarque que vous devez vous faire sur votre expé¬rience d'analyse, étant bien entendu qu'il arrive, comme à bien d'autres sujets à ce niveau de la réalité humaine, et que ce soit souvent l'homme du commun qui soit plus près de ce que j'appellerai dans l'occasion l'os. Ce qui est à désirer est évidemment toujours ce qui manque, et c'est bien pour cela qu'en français le désir s'appelle desiderium, ce qui veut dire regret.
Et ceci aussi rejoint ce que l'année dernière j'ai accentué comme étant ce point visé depuis toujours par l'éthique de la passion qui est de faire, je ne dis pas cette synthèse, mais cette conjonction dont il s'agit de savoir si, justement, elle n'est pas structuralement impossible, si elle ne reste pas un point idéal hors des limites

L'identification
de l'épure, que j'ai appelé la métaphore du véritable amour, qui est la fameuse équation, l'eron sur eromenon, eron se substituant... le désirant se substituant au désiré à ce point, et par cette métaphore équivalant à la perfection de l'amant, comme il est également articulé au Banquet, à savoir ce renversement de toute la propriété de ce qu'on peut appeler l'aimable naturel, l'arrachement dans l'amour qui met tout ce qu'on peut être soi-même de désirable hors de la por¬tée du chérissement, si je puis dire. Ce noli me amare, qui est le vrai secret, le vrai dernier mot de la passion idéale de cet amour courtois dont ce n'est pas pour rien que j'ai placé le terme, si peu actuel, je veux dire si parfaitement confusion¬nel qu'il soit devenu, à l'horizon de ce que j'avais l'année dernière articulé, pré¬férant plutôt lui substituer comme plus actuel, plus exemplaire, cet ordre d'expérience, elle non pas du tout idéale mais parfaitement accessible, qui est la nôtre sous le nom de transfert, et que je vous ai illustrée, montrée d'ores et déjà illustrée dans le Banquet, sous cette forme tout à fait paradoxale de l'interpréta¬tion à proprement parler analytique de Socrate, après la longue déclaration fol-lement exhibitionniste, enfin la règle analytique appliquée à plein tuyau à ce qui est le discours d'Alcibiade. Sans doute avez-vous pu retenir l'ironie implicite¬ment contenue en ceci, qui n'est pas caché dans le texte, c'est que celui qu'Alcibiade désire sur l'heure, pour la beauté de la démonstration, c'est Agathon, autrement dit le déconnographe, le pur esprit, celui qui parle de l'amour d'une façon telle, comme on doit sans doute en parler, en le comparant à la paix des flots, sur le ton franchement comique, mais sans le faire exprès, et même sans s'en apercevoir. Autrement dit, qu'est-ce que Socrate veut dire ? Pourquoi Socrate n'aimerait-il pas Agathon, si justement la bêtise chez lui, comme monsieur Teste, c'est justement ce qui lui manque ? « La bêtise n'est pas mon fort. » C'est un enseignement, car ça veut dire, et ceci alors est articulé en toutes lettres à Alcibiade : « Mon bel ami, cause toujours, car c'est celui-là, toi aussi, que tu aimes. C'est pour Agathon, tout ce long discours. Seulement la dif¬férence, c'est que toi tu ne sais pas ce dont il s'agit. Ta force, ta maîtrise, ta richesse t'abusent. » Et en effet, nous en savons assez long sur la vie d'Alcibiade pour savoir que peu de choses lui ont manqué de l'ordre du plus extrême de ce qu'on peut avoir. A sa façon, toute différente de Socrate, il n'était lui non plus de nulle part, reçu d'ailleurs les bras ouverts où qu'il allât, les gens toujours trop heureux d'une pareille acquisition. Une certaine atomia fut son lot. Il était lui-même trop encombrant. Quand il arriva à Sparte, il trouva simplement qu'il fai¬sait un grand honneur au roi de Sparte, la chose est rapportée dans Plutarque, articulée en clair, en faisant un enfant à sa femme, par exemple. C'est pour vous
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donner le style, c'est la moindre des choses. Il y en a qui sont des durs, il a fallu, pour en finir avec lui, le cerner de feu et l'abattre à coups de flèches.
Mais pour Socrate, l'important n'est pas là. L'important est de dire « Alcibiade, occupe-toi un peu de ton âme », ce qui, croyez-moi, j'en suis bien convaincu, n'a pas du tout le même sens chez Socrate que ça a pris à la suite du développement plotinien de la notion de l'Un. Si Socrate lui répond: « je ne sais rien, sinon peut-être ce qu'il en est de la nature de l'éros », c'est bien que la fonc¬tion éminente de Socrate est d'être le premier qui ait conçu quelle était la véri¬table nature du désir. Et c'est exactement pour ça qu'à partir de cette révélation jusqu'à Freud, le désir comme tel dans sa fonction, - le désir en tant qu'essence même de l'homme, dit Spinoza, et chacun sait ce que cela veut dire, l'homme, dans Spinoza, c'est le sujet, c'est l'essence du sujet-, que le désir est resté, pen¬dant ce nombre respectable de siècles une fonction à demi, aux trois quarts, aux quatre cinquièmes, occultée dans l'histoire de la connaissance.
Le sujet dont il s'agit, celui dont nous suivons la trace, est le sujet du désir et non pas le sujet de l'amour, pour la simple raison qu'on n'est pas sujet de l'amour, on est ordinairement, on est normalement sa victime. C'est tout à fait différent. En d'autres termes, l'amour est une force naturelle. C'est ce qui justi¬fie le point de vue qu'on appelle biologisant de Freud. L'amour, c'est une réalité. C'est pour cela d'ailleurs que je vous dis les dieux sont réels. L'amour, c'est Aphrodite qui frappe, on le savait très bien dans l'Antiquité, cela n'étonnait per¬sonne. Vous me permettrez un très joli jeu de mots. C'est un de mes plus divins obsessionnels qui me l'a fait il y a quelques jours : « L'affreux doute de l'herma¬phrodite ». je veux dire que je ne peux pas faire moins que d'y penser, depuis qu'évidemment il s'est passé des choses qui nous ont fait glisser de l'Aphrodite à l'affreux doute. je veux dire, il y a beaucoup à dire en faveur du christianisme; je ne saurais trop le soutenir, et tout spécialement quant au dégagement du désir comme tel. je ne veux pas trop déflorer le sujet, mais je suis bien décidé là-des¬sus à vous en avancer de toutes les couleurs, que tout de même, pour obtenir cette fin louable entre toutes, ce pauvre amour ait été mis dans la position de devenir un commandement, c'est quand même avoir payé cher l'inauguration de cette recherche qui est celle du désir. Nous, bien sûr, quand même, les analystes, il faudrait que nous sachions un petit peu résumer la question sur le sujet, que ce que nous avons bel et bien avancé sur l'amour, c'est qu'il est la source de tous les maux. Ça vous fait rire! ? La moindre conversation est là pour vous démon¬trer que l'amour de la mère est la cause de tout. je ne dis pas qu'on a toujours raison, mais c'est tout de même sur cette voie-là que nous faisons du manège
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L'identification
tous les jours. C'est ce qui résulte de notre expérience quotidienne. Donc, il est bien posé que, concernant la recherche de ce que c'est, dans l'analyse, que le sujet, à savoir à quoi il convient de l'identifier, ne fût-ce que d'une façon alter¬nante, il ne saurait s'agir que de celui du désir.
C'est là que je vous laisserai aujourd'hui, non sans vous faire remarquer qu'encore que, bien entendu, nous soyons en posture de le faire beaucoup mieux qu'il n'a été fait par le penseur que je vais nommer, nous ne sommes pas telle¬ment dans le no man's land. Je veux dire que, tout de suite après Kant, il y a quelqu'un qui s'en est avisé qui s'appelle Hegel, dont toute la Phénoménologie de l'Esprit part de là, de la Begierde. Il n'avait absolument qu'un tort, c'est de n'avoir aucune connaissance, encore qu'on puisse en désigner la place, de ce que c'était que le stade du miroir. D'où cette irréductible confusion qui met tout sous l'angle du rapport du maître et de l'esclave, et qui rend inopérante cette démarche, et qu'il faut reprendre toutes les choses à partir de là. Espérons, quant à nous, que, favorisés par le génie de notre maître, nous pourrons mettre au point d'une façon plus satisfaisante la question du sujet du désir.
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Leçon 11, 28 février 1962









On peut trouver que je m’occupe ici un peu beaucoup de ce qu’on appelle, Dieu damne cette dénomination! des grands philosophes. C’est que peut-être pas eux seuls, mais eux éminemment articulent ce qu’on peut bien appeler une recherche, pathétique de ce qu’elle revienne toujours, si on sait la considérer à-travers tous ses détours, ses objets plus ou moins sublimes, à ce nœud radical que j’essaie pour vous de desserrer, à savoir, le désir. C’est ce que j’espère, à [le] rechercher si vous voulez bien me suivre, rendre décisivement à sa propriété de point indépassable, indépassable au sens même que j’entends quand je vous dis que chacun de ceux qu’on peut appeler de ce nom de grand philosophe ne sau¬rait être, sur un certain point, dépassé. Je me crois en droit de m’affronter, avec votre assistance, à une telle tâche pour autant que, le désir, c’est notre affaire comme psychanalystes. Je me crois aussi requis de m’y attacher, et de vous requérir de le faire avec moi, parce que ce n’est qu’à rectifier notre visée sur le désir que nous pouvons maintenir la technique analytique dans sa fonction pre¬mière, le mot première devant être entendu au sens de d’abord apparue dans l’histoire; il n’était pas douteux au départ, une fonction de vérité. Bien sûr, c’est ce qui nous sollicite à l’interroger, cette fonction, à un niveau plus radical. C’est celui que j’essaie de vous montrer en articulant pour vous ceci, qui est au fond de l’expérience analytique, que nous sommes asservis, comme hommes, je veux dire comme êtres désirants, que nous le sachions ou pas, que nous croyions ou non le vouloir, à cette fonction de vérité. Car, faut-il le rappeler, les conflits, les impasses, qui sont la matière de notre praxis, ne peuvent être objectivés qu’à faire intervenir dans leur jeu la place du sujet comme tel, en tant que lié comme

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sujet dans la structure de l’expérience. C’est là le sens de l’identification, en tant que telle elle est définie par Freud.
Rien n’est plus exact, rien n’est plus exigeant que le calcul de la conjoncture subjective quand on en a trouvé ce que je peux appeler, au sens propre du terme, sens où il est employé dans Kant, la raison pratique. J’aime mieux l’appeler ainsi que de dire le biais opératoire, pour la raison de ce qu’implique ce terme d’opé¬ratoire depuis quelque temps, une sorte d’évitement du fonds. Rappelez-vous là-dessus ce que je vous ai enseigné il y a deux ans de cette raison pratique, en tant qu’elle intéresse le désir; Sade en est plus près que Kant, encore que Sade, presque fou si on peut dire, de sa vision, ne se comprenne qu’à être à cette occa¬sion rapporté à la mesure de Kant, comme j’ai tenté de le faire. Rappelez-vous ce que je vous en ai dit, de l’analogie frappante entre l’exigence totale de la liberté de la jouissance qui est dans Sade, avec la règle universelle de la conduite kan¬tienne. La fonction où se fonde le désir, pour notre expérience rend manifeste qu’elle n’a rien à faire avec ce que Kant distingue comme le Wohl en l’opposant au Gut et au bien, disons avec le bien-être, avec l’utile. Cela nous mène à nous apercevoir que cela va plus loin, que cette fonction du désir, il n’a rien à faire dirai-je, en général avec ce que Kant appelle, pour le reléguer au second rang dans les règles de la conduite, le pathologique. Donc, pour ceux qui ne se sou-viennent pas bien dans quel sens Kant emploie ce terme, pour qui cela pourrait faire contre-sens, j’essaierai de le traduire en disant, le protopathique, ou encore plus largement, ce qu’il y a dans l’expérience d’humain trop humain, de limites liées au commode, au confort, à la concession alimentaire. Cela va plus loin, cela va jusqu’à impliquer la soif tissulaire elle-même. N’oublions pas le rôle, la fonc¬tion que je donne à l’anorexie mentale, comme à celui dont les premiers effets où nous puissions sentir cette fonction du désir, et le rôle que je lui ai donnée à titre d’exemple pour illustrer la distinction du désir et du besoin. Donc, si loin d’elle commodité, confort, concession, n’irez-vous pas me dire [que] sans doute pas compromis, puisque tout le temps nous en parlons. Mais les compromis qu’elle a à passer, cette fonction du désir, sont d’un autre ordre que ceux liés, par exemple, à l’existence d’une communauté fondée sur l’association vitale, puisque c’est sous cette forme que le plus communément nous avons à évoquer, à constater, à expliquer la fonction du compromis. Vous savez bien qu’au point où nous en sommes, si nous suivons jusqu’au bout la pensée freudienne, ces compromis intéressent le rapport d’un instinct de mort avec un instinct de vie, lesquels, tous deux, ne sont pas moins étranges à considérer dans leurs rapports dialectiques que dans leur définition.
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Pour repartir, comme je le fais toujours, à quelque point de chaque discours que je vous adresse hebdomadairement, je vous rappelle que cet instinct de mort n’est pas un ver rongeur, un parasite, une blessure, même pas un principe de contrariété, quelque chose comme une sorte de yin opposé au yang, d’élément d’alternance. C’est pour Freud nettement articulé, un principe qui enveloppe tout le détour de la vie, laquelle vie, lequel détour ne trouvent leur sens qu’à le rejoindre. Pour dire le mot, ce n’est pas sans motif de scandale que certains s’en éloignent, car nous voilà bien sans doute retournés, revenus, malgré tous les principes positivistes c’est vrai, à la plus absurde extrapolation à proprement parler métaphysique, et au mépris de toutes les règles acquises de la prudence. L’instinct de mort dans Freud nous est présenté comme ce qui, pour nous je pense, en sa place, se situe de s’égaler à ce que nous appellerons ici le signifiant de la vie, puisque ce que Freud nous en dit c’est que l’essentiel de la vie, réins¬crite dans ce cadre de l’instinct de mort, n’est rien d’autre que le dessein, néces¬sité par la loi du plaisir, de réaliser, de répéter le même détour toujours pour revenir à l’inanimé. La définition de l’instinct de vie dans Freud, il n’est pas vain d’y revenir, de le réaccentuer, n’est pas moins atopique, pas moins étrange, de ceci qu’il convient toujours de ressouligner: qu’il est réduit à l’Eros, à la libido. Observez bien ce que ça signifie, j’accentuerai par une comparaison tout à l’heure, avec la position kantienne.
Mais d’ores et déjà, vous voyez ici à quel point de contact nous sommes réduits, concernant la relation au corps; c’est d’un choix qu’il s’agit, et tellement évident que ceci, dans la théorie, vient à se matérialiser en ces figures dont il ne faut point oublier qu’à la fois elles sont nouvelles, et quelles difficultés, quelles apories, voire quelles impasses elles nous opposent à les justifier, voire à les situer, à les définir exactement. Je pense que la fonction du phallus, d’être ce autour de quoi vient s’articuler cet Eros, cette libido, désigne suffisamment ce qu’ici j’entends pointer. Dans l’ensemble, toutes ces figures, pour reprendre le terme que je viens d’employer que nous avons à manier concernant cet Eros, qu’est-ce qu’elles ont à faire, qu’est-ce qu’elles ont de commun par exemple, pour en faire sentir la distance, avec les préoccupations d’un embryologiste dont on ne peut tout de même pas dire qu’il n’a rien à faire, lui, avec l’instinct de vie quand il s’interroge sur ce que c’est qu’un organisateur dans la croissance, dans le mécanisme de la division cellulaire, la segmentation des feuillets, la différen¬ciation morphologique?
On s’étonne de trouver quelque part sous la plume de Freud que l’analyse ait mené à une quelconque découverte biologique. Cela se trouve quelquefois, — 147 —

autant que je me souvienne dans l’Abriss. Quelle mouche l’a piqué à cet instant? Je me demande quelle découverte biologique a été faite à la lumière de l’analyse. Mais aussi bien, puisqu’il s’agit de pointer là la limitation, le point électif de notre contact avec le corps, en tant bien sûr qu’il est le support, la présence de cette vie, est-ce qu’il n’est pas frappant que, pour réintégrer dans nos calculs la fonction de conservation de ce corps, il faille que nous passions par l’ambiguïté de la notion du narcissisme, suffisamment désignée je pense pour ne point avoir à articuler autrement à la structure même du concept narcissique — et l’équi-valence qui y est mise à la liaison de l’objet — suffisamment désignée dis-je par l’accent mis, dès l’Introduction au narcissisme, sur la fonction de la douleur, et dès le premier article, en tant — relisez cet article excellemment traduit — que la douleur n’y est pas signal de dommage mais phénomène d’autoérotisme, comme il n’y a pas longtemps je rappelai, dans une conversation familière, et à propos d’une expérience personnelle, à quelqu’un qui m’écoute, l’expérience qu’une douleur en efface une autre. Je veux dire qu’au présent on souffre mal de deux douleurs à la fois; une prend le dessus, fait oublier l’autre, comme si l’investissement libidinal, même sur le propre corps, se montrait là soumis à la même loi que j’appellerai de partialité qui motive la relation au monde des objets du désir. La douleur n’est pas simplement, comme disent les techniciens, de sa nature exquise, elle est privilégiée, elle peut être fétiche. Ceci pour nous mener à ce point que j’ai déjà, lors d’une récente conférence non ici articulée, qu’il est actuel, dans notre propos, de mettre en cause ce que veut dire l’organisation sub¬jective que désigne le processus primaire, ce qu’elle veut dire pour ce qui est et ce qui n’est pas de son rapport au corps. C’est là que si je puis dire, la référence, l’analogie avec l’investigation kantienne va nous servir.
J e m’excuse avec toute l’humilité qu’on voudra auprès de ceux qui, des textes kantiens, ont une expérience qui leur donne droit à quelque observation margi¬nale, quand je vais un peu vite dans ma référence à l’essentiel de ce que l’explo¬ration kantienne nous apporte. Nous pouvons ici nous attarder à ces méandres, peut-être par certains points aux dépens de la rigueur, mais n’est-ce pas aussi qu’à trop les suivre, nous perdrions quelque chose de ce qu’ont de massif sur certains points ses reliefs, je parle de la Critique kantienne, et nommément de celle dite de la Raison pure. Dès lors, n’ai-je pas le droit de m’en tenir pour un instant à ceci, qui pour quiconque simplement aura lu une ou deux fois avec une attention éclairée ladite Critique de la Raison pure, ceci, d’ailleurs qui n’est contesté par aucun commentateur, que les catégories dite de la Raison pure exi¬gent assurément pour fonctionner comme telles le fondement de ce qui s’appelle — 148 —

intuition pure, laquelle se présente comme la forme normative, je vais plus loin obligatoire, de toutes les appréhensions sensibles. Je dis de toutes, quelles qu’elles soient. C’est en cela que cette intuition, qui s’ordonne en catégories de l’espace et du temps, se trouve désignée par Kant comme exclue de ce qu’on peut appeler l’originalité de l’expérience sensible, de la Sinnlichkeit, d’où seulement peut sortir, peut surgir quelque affirmation que ce soit de réalité palpable, ces affirmations de réalité n’en restant pas moins, dans leur articula¬tion, soumises aux catégories de ladite raison pure sans lesquelles elles ne sau¬raient, non pas seulement être énoncées, mais même pas être aperçues. Dès lors, tout se trouve suspendu au principe de cette fonction dite synthétique, ce qui ne veut dire rien d’autre qu’unifiante, qui est, si l’on peut dire aussi, le terme com¬mun de toutes les fonctions catégorielles, terme commun qui s’ordonne et se décompose dans le tableau fort suggestivement articulé qu’en donne Kant, ou plutôt dans les deux tableaux qu’il en donne, les formes des catégories et les formes du jugement, qui saisit qu’en droit, en tant qu’elle marque dans le rapport à la réalité la spontanéité d’un sujet, cette intuition pure est absolument exigible. Le schème kantien, on peut arriver à le réduire à la Beharrlichkeit, à la permanence, à la tenue dirai-je, vide, mais la tenue possible de quoi que ce soit dans le temps.
Cette intuition pure en droit est absolument exigée dans Kant pour le fonc¬tionnement catégoriel, mais après tout, l’existence d’un corps, en tant qu’il est le fondement de la Sinnlichkeit, de la sensorialité, n’est pas exigible du tout. Sans doute, pour ce qu’on peut appeler valablement d’un rapport à la réalité, ça ne nous mènera pas loin puisque, comme le souligne Kant, l’usage de ces catégo¬ries de l’entendement ne concernera que ce qu’il appellera des concepts vides. Mais quand nous disons que ça ne nous mènera pas loin, c’est parce que nous sommes philosophes, et même kantiens. Mais dès que nous ne le sommes plus, ce qui est le cas commun, chacun sait justement au contraire que ça mène très loin, puisque tout l’effort de la philosophie consiste à contrer toute une série d’illusions, de Schwärmerein, comme on s’exprime dans le langage philoso¬phique, et particulièrement kantien, de mauvais rêves — à la même époque, Goya nous dit: « Le sommeil de la raison engendre les monstres » — dont les effets théologisants nous montrent bien tout le contraire, à savoir que ça mène très loin, puisque par l’intermédiaire de mille fanatismes cela mène tout simple¬ment aux violences sanglantes, qui continuent d’ailleurs fort tranquillement, malgré la présence des philosophes, à constituer, il faut bien le dire, une partie importante de la trame de l’histoire humaine.
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C’est pour cela qu’il n’est point indifférent de montrer où passe effectivement la frontière de ce qui est efficace dans l’expérience, malgré toutes les purifica¬tions théoriques et les rectifications morales. Il est tout à fait clair en tout cas qu’il n’y a pas lieu d’admettre pour tenable l’esthétique transcendantale de Kant, malgré ce que j’ai appelé le caractère indépassable du service qu’il nous rend dans sa critique, et j’espère le faire sentir justement de ce que je vais montrer qu’il convient de lui substituer. Parce que justement, s’il convient de lui substituer quelque chose et que ça fonctionne en conservant quelque chose de la structure qu’il a articulé, c’est cela qui prouve qu’il a au moins entrevu, qu’il a profondé-ment entrevu ladite chose. C’est ainsi que l’esthétique kantienne n’est absolu¬ment pas tenable, pour la simple raison qu’elle est, pour lui, fondamentalement appuyée d’une argumentation mathématique qui tient à ce qu’on peut appeler l’époque géométrisante de la mathématique. C’est pour autant que la géométrie euclidienne est incontestée au moment où Kant poursuit sa méditation qu’il est soutenable pour lui qu’il y ait dans l’ordre spatio-temporel certaines évidences intuitives. Il n’est que de se baisser, que d’ouvrir son texte, pour cueillir les exemples de ce qui peut paraître maintenant, à un élève moyennement avancé dans l’initiation mathématique, d’immédiatement réfutable. Quand il nous donne, comme exemple d’une évidence qui n’a même pas besoin d’être démon¬trée, que par deux points il ne saurait passer qu’une droite, chacun sait, pour autant que l’esprit s’est en somme assez facilement ployé à l’imagination, à l’intuition pure d’un espace courbe par la métaphore de la sphère, que par deux points il peut passer beaucoup plus d’une droite, et même une infinité de droites. Quand il nous donne, dans ce tableau des Nichts, des riens, comme exemple du leerer Gegenstand ohne Begriff, de l’objet vide sans concept, l’exemple suivant qui est assez énorme, l’illustration d’une figure rectiligne qui n’aurait que deux côtés, voilà quelque chose qui peut sembler, peut-être à Kant, et sans doute pas à tout le monde à son époque, comme l’exemple même de l’objet inexistant, et par-dessus le marché impensable. Mais le moindre usage, je dirai même d’une expérience de géomètre tout à fait élémentaire, la recherche d’un tracé que décrit un point lié à une roulante, ce qu’on appelle une cycloïde de Pascal, vous mon¬trera qu’une figure rectiligne, pour autant qu’elle met proprement en cause la permanence du contact de deux lignes ou de deux côtés, est quelque chose qui est véritablement primordial, essentiel à toute espèce de compréhension géomé-trique, qu’il y a bel et bien là articulation conceptuelle, et même objet tout à fait définissable. Aussi bien, même avec cette affirmation que rien n’est fécond sinon le jugement synthétique, peut-il encore, après tout l’effort de logicisation de la — 150 —

mathématique, être considéré comme sujet à révision. La prétendue infécondité du jugement analytique a priori, à savoir de ce que nous appellerons tout sim¬plement l’usage purement combinatoire d’éléments extraits de la position pre¬mière d’un certain nombre de définitions, que cet usage combinatoire ait en soi une fécondité propre, c’est ce que la critique la plus récente, la plus poussée des fondements de l’arithmétique par exemple, peut assurément démontrer. Qu’il y ait au dernier terme, dans le champ de la création mathématique, un résidu obli¬gatoirement indémontrable, c’est ce à quoi sans doute la même exploration logi-cisante semble nous avoir conduits, le théorème de Gödel, avec une rigueur jusqu’ici irréfutée, mais il n’en reste pas moins que c’est par la voie de la démons¬tration formelle que cette certitude peut être acquise. Et quand je dis formelle, j’entends par les procédés les plus expressément formalistes de la combinatoire logicisante.
Qu’est-ce à dire? Est-ce pour autant que cette intuition pure, telle que Kant, aux termes d’un progrès critique concernant les formes exigibles de la science, que cette intuition pure ne nous enseigne rien? Elle nous enseigne assurément de discerner sa cohérence, et aussi sa disjonction possible de l’exercice, juste¬ment synthétique, de la fonction unifiante du terme de l’unité en tant que consti¬tuante dans toute formation catégorielle, et, les ambiguïtés étant une fois montrées de cette fonction de l’unité, de nous montrer à quel choix, à quel ren-versement nous sommes conduits sous la sollicitation de diverses expériences. La nôtre ici évidemment seule nous importe. Mais, n’est-il pas plus significatif que d’anecdotes, d’accidents, voire d’exploits, au point précis où on peut faire remarquer la minceur du point de conjonction entre le fonctionnement catégo¬riel et l’expérience sensible dans Kant, le point d’étranglement si je puis dire, où peut être soulevée la question, si l’existence d’un corps, bien sûr tout à fait exi¬gible en fait, ne pourrait pas être mise en cause dans la perspective kantienne, quant au fait qu’elle soit exigée en droit? Est-ce que quelque chose n’est point fait pour vous présentifier cette question, dans la situation de cet enfant perdu qu’est le cosmonaute de notre époque dans sa capsule, au moment où il est en état d’apesanteur ? Je ne m’appesantirai pas sur cette remarque que la tolérance, semble-t-il, sans doute n’a jamais été encore mise très longtemps à l’épreuve, mais tout de même, la tolérance surprenante de l’organisme à l’état d’apesanteur est tout de même faite pour nous faire poser une question. Puisque après tout des rêveurs s’interrogent sur l’origine de la vie et parmi eux, il y a ceux qui disent que ça s’est mis tout d’un coup à fructifier sur notre globe, mais d’autres que ça a dû venir par un germe venu des espaces astraux — je ne saurais vous dire à — 151 —

quel point cette sorte de spéculation m’indiffère — tout de même, à partir du moment où un organisme, qu’il soit humain, que ce soit celui d’un chat ou du moindre seigneur du règne vivant, semble si bien dans l’état d’apesanteur, est-ce qu’il n’est pas justement essentiel à la vie, disons simplement qu’elle soit en quelque sorte en position d’équipollence par rapport à tout effet possible du champ gravitationnel? Bien entendu, il est toujours dans les effets de gravita¬tion, le cosmonaute, seulement c’est une gravitation qui ne lui pèse pas. Eh bien!, là où il est dans son état d’apesanteur, enfermé comme vous le savez dans sa capsule, et plus encore soutenu, molletonné de partout par les replis de l’icelle capsule, que transporte-t-il avec lui d’une intuition, pure ou pas mais phéno¬ménologiquement définissable, de l’espace et du temps?
La question est d’autant plus intéressante que vous savez que depuis Kant nous sommes tout de même revenus là-dessus. Je veux dire que l’exploration, justement qualifiée de phénoménologique, nous a tout de même ramené l’atten¬tion sur le fait que ce qu’on peut appeler les dimensions naïves de l’intuition, spatiale nommément, ne sont pas même, à une intuition, si purifiée qu’on le pense, si facilement réductibles, et que le haut, le bas, voire la gauche conservent non seulement toute leur importance en fait, mais même en droit pour la pensée la plus critique. Qu’est-ce qui lui en est advenu, au Gagarine, ou au Titov, ou au Glenn, de son intuition de l’espace et du temps dans des moments où sûrement il avait, comme on dit, d’autres idées en tête? Cela ne serait peut-être pas tout à fait inintéressant, pendant qu’il est là-haut, d’avoir avec lui un petit dialogue phénoménologique. Dans ces expériences, naturellement on a considéré que ce n’était pas le plus urgent. On a, au reste, le temps d’y revenir. Ce que je constate c’est que, quoi qu’il en soit de ces points sur lesquels nous, quand même, nous pouvons être assez pressés d’avoir des réponses de l’Erfahrung, de l’expérience, lui en tout cas, cela ne l’a pas empêché d’être tout à fait capable de ce que j’appel¬lerai toucher des boutons, car il est clair, au moins pour le dernier, que l’affaire a été commandée à tel moment, et même décidée de l’intérieur. Il restait donc en pleine possession des moyens d’une combinatoire efficace. Sans doute sa raison pure était puissamment appareillée de tout un montage complexe qui faisait assurément l’efficacité dernière de l’expérience, il n’en reste pas moins que, pour tout ce que nous pouvons supposer, et aussi loin que nous pouvons supposer l’effet de la construction combinatoire dans l’appareil, et même dans les appren¬tissages, dans les consignes ressassées, dans la formation épuisante imposée au pilote lui-même, si loin que nous le supposions intégré à ce qu’on peut appeler l’automatisme déjà construit de la machine, il suffit qu’il ait à pousser un
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bouton dans le bon sens et en sachant pourquoi, pour qu’il devienne extraordi¬nairement significatif qu’un pareil exercice de la raison combinante soit possible, dans les conditions dont peut-être c’est loin d’être encore l’extrême atteint de ce que nous pouvons supposer de contrainte et de paradoxe imposé aux conditions de la motricité naturelle, mais que déjà nous pouvons voir que les choses sont poussées fort loin de ce double effet, caractérisé d’une part par la libération de ladite motricité des effets de la pesanteur, sur lesquels on peut dire que dans les conditions naturelles, ce n’est pas trop dire qu’elle s’appuie sur cette motricité, et que corrélativement les choses ne fonctionnent que pour autant que ledit sujet moteur est littéralement emprisonné, pris dans la carapace qui seule assure la contention, au moins à tel moment du vol, de l’organisation dans ce qu’on peut appeler sa solidarité élémentaire.
Voici donc ce corps devenu si je puis dire, une sorte de mollusque, mais arra¬ché à son implantation végétative. Cette carapace devient une garantie si domi¬nante du maintien de cette solidarité, de cette unité, qu’on n’est pas loin de saisir que c’est en elle en fin de compte qu’elle consiste, qu’on voit là, en une sorte de relation extériorisée de la fonction de cette unité, comme véritable contenant de ce qu’on peut appeler la pulpe vivante. Le contraste de cette position corporelle avec cette pure fonction de machine à raisonner, cette raison pure qui reste tout ce qu’il y a d’efficace et tout ce dont nous attendons une efficacité quelconque à l’intérieur, est bien là quelque chose d’exemplaire, qui donne toute son impor-tance à la question que j’ai posée tout à l’heure de la conservation ou non de l’intuition spatio-temporelle, au sens où je l’ai suffisamment appuyée de ce que j’appellerai la fausse géométrie du temps de Kant; est-ce qu’elle est, cette intui¬tion, toujours là ? J’ai une grande tendance à penser qu’elle est toujours là. Elle est toujours là, cette fausse géométrie, aussi bête et aussi idiote, parce qu’elle est effectivement produite comme une sorte de reflet de l’activité combinante, mais reflet qui n’est pas moins réfutable, car, comme l’expérience de la méditation des mathématiciens l’a prouvé, sur ce sol, nous ne sommes pas moins arrachés à la pesanteur que dans l’endroit là-haut où nous suivons notre cosmonaute. En d’autres termes, que cette intuition prétendue pure est sortie de l’illusion de leurres attachés à la fonction combinatoire elle-même, tout à fait possibles à dis¬siper, même si elle s’avère plus ou moins tenace. Elle n’est, si je puis dire, que l’ombre du nombre.
Mais bien sûr, pour pouvoir affirmer cela, il faut avoir fondé le nombre lui-même ailleurs que dans cette intuition. Au reste, à supposer que notre cosmo¬naute ne la conserve pas, cette intuition euclidienne de l’espace, et celle — 153 —

beaucoup plus discutable encore du temps qui lui est appendue dans Kant, à savoir quelque chose qui peut se projeter sur une ligne, qu’est-ce que ça prou¬vera? Ça prouvera simplement qu’il est tout de même capable d’appuyer cor¬rectement sur les boutons sans recourir à leur schématisme, ça prouvera simplement que ce qui est d’ores et déjà réfutable ici est réfuté là-haut dans l’intuition elle-même! Ce qui, vous me le direz, réduit peut-être un peu la por¬tée de la question que nous avons à lui poser. Et c’est bien pour cela qu’il y a d’autres questions plus importantes à lui poser, qui sont justement les nôtres, et particulièrement celle-ci, ce que devient dans l’état d’apesanteur une pulsion sexuelle qui a l’habitude de se manifester en ayant l’air d’aller contre. Et si le fait qu’il soit entièrement collé à l’intérieur d’une machine, j’entends, au sens maté¬riel du mot, qui incarne, manifeste d’une façon si évidente le fantasme phallique, ne l’aliène pas, particulièrement à son rapport avec les fonctions d’apesanteur naturelles au désir mâle ? Voilà une autre question dans laquelle je crois que nous avons tout à fait légitimement notre nez à mettre.
Pour revenir sur le nombre, dont il peut vous étonner que j’en fasse un élé¬ment si évidemment détaché de l’intuition pure, de l’expérience sensible, je ne vais pas ici vous faire un séminaire sur les Foundations of arithmetic, titre anglais de Frege, auquel je vous prie de vous reporter parce que c’est un livre aussi fas¬cinant que les Chroniques Martiennes, où vous verrez qu’il est en tout cas évi¬dent qu’il n’y a aucune déduction empirique possible de la fonction du nombre mais que, comme je n’ai pas l’intention de vous faire un cours sur ce sujet, je me contenterai, parce que c’est dans notre propos, de vous faire remarquer que par exemple les cinq points ainsi disposés :[disposition en quinconce]: que vous pouvez voir sur la face d’un dé, c’est bien une figure qui peut symboliser le nombre cinq, mais que vous auriez tout à fait tort de croire que d’aucune façon le nombre cinq soit donné par cette figure. Comme je ne désire pas vous fatiguer à vous faire des détours infinis, je pense que le plus court est de vous faire imaginer une expérience de conditionnement que vous seriez en train de poursuivre sur un animal.
C’est assez fréquent, pour voir cette faculté de discernement, à cet animal, dans telle situation constituée de buts à atteindre, supposez que vous lui don¬niez des formes diverses. [Supposez que,] à côté de cette disposition, chose qui constitue une figure, vous n’attendrez en aucun cas et d’aucun animal qu’il réagisse de la même façon à la figure suivante ....., qui est pourtant aussi un cinq, ou à celle-ci : : qui ne l’est pas moins, à savoir la forme du pentagone. Si jamais un animal réagissait de la même façon à ces trois figures, eh bien! vous seriez stupéfaits, et très précisément pour la raison que vous seriez alors absolument
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convaincus que l’animal sait compter. Or vous savez qu’il ne sait pas compter. Cela n’est pas une preuve, certes, de l’origine non empirique de la fonction du nombre. Je vous le répète, ceci mérite une discussion détaillée, dont après tout la seule raison vraie, sensée, sérieuse que j’ai de vous conseiller vivement de vous y intéresser, est qu’il est surprenant de voir à quel point peu de mathématiciens, encore que ce ne soient bien entendu que des mathématiciens qui les aient bien traités, s’y intéressent vraiment. Ce sera donc de votre part, si vous vous y inté¬ressez, une oeuvre de miséricorde, visiter les malades, s’intéresser aux questions peu intéressantes, est-ce que ce n’est pas aussi par quelque côté notre fonction?
Vous y verrez qu’en tout cas l’unité et le zéro, si importants pour toute consti¬tution rationnelle du nombre, sont ce qu’il y a de plus résistant, bien sûr, à toute tentative d’une genèse expérimentale du nombre, et tout spécialement si l’on entend donner une définition homogène du nombre comme tel, réduisant à néant toutes les genèses qu’on peut tenter de donner du nombre à partir d’une collection et de l’abstraction de la différence à partir de la diversité. Ici prend sa valeur le fait que j’ai été amené, par le droit fil de la progression freudienne, à articuler d’une façon qui m’a parue nécessaire la fonction du trait unaire, en tant qu’elle fait apparaître la genèse de la différence dans une opération qu’on peut dire se situer dans la ligne d’une simplification toujours accrue, que c’est dans une visée qui est celle qui aboutit à la ligne de bâtons, c’est-à-dire à la répétition de l’apparemment identique, qu’est créé, dégagé ce que j’appelle, non pas le sym¬bole, mais l’entrée dans le réel comme signifiant inscrit, et c’est là ce que veut dire le terme de primauté de l’écriture, l’entrée dans le réel, c’est la forme de ce trait répété par le chasseur primitif, de la différence absolue en tant qu’elle est là. Aussi bien, vous n’aurez pas de peine, vous les trouverez à la lecture de Frege, encore que Frege ne s’engage pas dans cette voie, faute d’une théorie suffisante du signifiant, à trouver dans le texte de Frege que les meilleurs analystes de la fonction de l’unité, nommément Jevons et Schröder, ont mis exactement l’accent de la même façon que je le fais sur la fonction du trait unaire. Voilà ce qui me fait dire que ce que nous avons ici à articuler, c’est qu’à renverser si je puis dire, la polarité de cette fonction de l’unité, à abandonner l’unité unifiante, l’Einheit, pour l’unité distinctive, l’Einzigkeit, je vous mène au point de poser la question de définir, d’articuler pas à pas la solidarité du statut du sujet en tant que lié à ce trait unaire, avec le fait que ce sujet est constitué dans sa structure où la pulsion sexuelle, entre toutes les afférentes du corps, a sa fonction privilégiée.
Sur le premier fait, la liaison du sujet à ce trait unaire, je vais mettre aujourd’hui le point final, considérant la voie suffisamment articulée, en vous
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rappelant que ce tait si important dans notre expérience, mis en avant par Freud, de ce qu’il appelle narcissisme des petites différences, c’est la même chose que ce que j’appelle la fonction du trait unaire, car ce n’est rien d’autre que le fait que c’est à partir d’une petite différence, et dire petite différence, cela ne veut rien dire d’autre que cette différence absolue dont je vous parle, cette différence déta¬chée de toute comparaison possible, c’est à partir de cette petite différence, en tant qu’elle est la même chose que le grand I, l’Idéal du moi, que peut s’accom¬moder toute la visée narcissique; le sujet se constitue ou non comme porteur de ce trait unaire. C’est ce qui nous permet de faire aujourd’hui notre premier pas dans ce qui constituera l’objet de notre leçon suivante, à savoir la reprise des fonctions privation, frustration, castration. C’est à les reprendre d’abord, que nous pourrons entrevoir où et comment se pose la question du rapport du monde du signifiant avec ce que nous appelons la pulsion sexuelle, privilège, prévalence de la fonction érotique du corps dans la constitution du sujet.
Abordons-la un petit peu, mordillons-la, cette question, en partant de la pri¬vation, parce que c’est le plus simple. Il y a du moins a dans le monde, il y a un objet qui manque à sa place, ce qui est bien la conception la plus absurde du monde, si l’on donne son sens au mot réel. Qu’est-ce qui peut bien manquer dans le réel?
Aussi bien est-ce en raison de la difficulté de cette question que vous voyez encore, dans Kant, traîner si je puis dire, bien au-delà donc de l’intuition pure, tous ces vieux restes qui l’entravent de théologie, et sous le nom de conception cosmologique. « In munda non est casus » nous rappelle-t-il, rien de casuel, d’occasionnel. « In mundo non est fatum », rien n’est d’une fatalité qui serait au-delà d’une nécessité rationnelle. « In mundo non est saltus », il n’y a point de saut. « In mundo non est hiatus », et le grand réfutateur des imprudences métaphy¬siques prend à son compte ces quatre dénégations dont je vous demande si, dans la perspective qui est la nôtre, elles peuvent apparaître autre chose que le statut même, inversé, de ce à quoi nous avons toujours affaire, à des cas, au sens propre du terme, à unfatum à proprement parler, puisque notre inconscient est oracle, à autant de hiatus qu’il y a de signifiants distincts, à autant de sauts qu’il se pro¬duit de métonymies. C’est parce qu’il y a un sujet qui se marque lui-même ou non du trait unaire, qui est i ou -1, qu’il peut y avoir un -a, que le sujet peut s’identifier à la petite balle du petit-fils de Freud, et spécialement dans la conno¬tation de son manque, il n’y a pas, ens privativum. Bien sûr il y a un vide, et c’est de là que va partir le sujet, leerer Gegenstand ohne Begriff Des quatre défini¬tions du rien que donne Kant et que nous reprendrons la prochaine fois, c’est la

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seule qui se tient avec rigueur, il y a là un rien. Observez que dans le tableau que je vous ai donné des trois termes castration-frustration-privation, la contre-par¬tie, l’agent possible, le sujet à proprement parler imaginaire d’où peut découler la privation, l’énonciation de la privation, c’est le sujet de la toute-puissance ima¬ginaire, c’est-à-dire de l’image inversée de l’impuissance. Ens rationis, leerer Begriff ohne Gegenstand, concept vide sans objet, pur concept de la possibilité, voici le cadre où se situe et apparaît l’ens privativum.
Kant, sans doute, ne manque pas d’ironiser sur l’usage purement formel de la formule qui semble aller de soi: tout réel est possible. Qui dira le contraire? Forcément! Et il fait le pas plus loin en nous faisant remarquer que donc quelque réel est possible, mais que ça peut vouloir dire aussi que quelque pos¬sible n’est pas réel, qu’il y a du possible qui n’est pas réel. Non moins sans doute l’abus philosophique qui peut en être fait est ici par Kant dénoncé. Ce qui nous importe c’est de nous apercevoir que le possible dont il s’agit, ce n’est que le pos-sible du sujet. Seul le sujet peut être ce réel négativé d’un possible qui n’est pas réel. Le -1 constitutif de l’ens privativum, nous le voyons ainsi lié à la structure la plus primitive de notre expérience de l’inconscient, pour autant qu’elle est celle, non pas de l’interdit, ni du dit que non, mais du non-dit, du point où le sujet n’est plus là pour dire s’il n’est plus maître de cette identification au 1, ou de cette absence soudaine du 1 qui pourrait le marquer. Ici se trouve sa force et sa racine. La possibilité du hiatus, du saltus, casus, fatum, c’est justement ce en quoi j’espère, dès la prochaine séance, vous montrer quelle autre forme d’intui¬tion pure, et même spatiale, est spécialement intéressée à la fonction de la sur¬face pour autant que je la crois capitale, primordiale, essentielle à toute articulation du sujet que nous pourrons formuler.
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Leçon 12, 7 mars 1962


En regroupant les pensées difficiles auxquelles nous sommes amenés, sur les¬quelles je vous ai laissés la dernière fois, en commençant d'aborder par la priva¬tion ce qui concerne le point le plus central de la structure de l'identification du sujet, en regroupant ces pensées je me prenais à repartir de quelques remarques introductives. Il n'est pas de ma coutume de reprendre absolument ex abrupto sur le fil interrompu; ces remarques faisaient écho à quelques-uns de ces étranges per¬sonnages dont je vous parlai la dernière fois, que l'on appelait les philosophes, grands ou petits. Cette remarque était à peu près celle-ci, en ce qui nous concerne, que le sujet se trompe. C'est assurément là, pour nous tous, analystes autant que philosophes, l'expérience inaugurale. Mais qu'elle nous intéresse, nous, c'est manifestement et je dirai exclusivement en ceci qu'il peut se dire. Et ce dire se démontre infiniment fécond et plus spécialement fécond dans l'analyse qu'ailleurs, du moins on aime à le supposer. Or n'oublions pas que la remarque a été faite par d'éminents penseurs que si ce dont il s'agit en l'affaire, c'est du réel, la voie dite de la rectification des moyens du savoir pourrait bien, c'est le moins qu'on puisse dire, nous éloigner indéfiniment de ce qu'il s'agit d'atteindre, c'est-¬à-dire de l'absolu. Car il s'agit du réel tout court, il s'agit de cela, il s'agit d'atteindre ce qui est visé comme indépendant de toutes nos amarres; dans la recherche de ce qui est visé, c'est ce que l'on appelle absolu; larguez tout à la fin, toute surcharge donc. C'est toujours une façon plus surchargée que tendent à établir les critères de la science, dans la perspective philosophique j'entends. Je ne parle pas de ces savants qui, eux, bien loin de ce que l'on croit, ne doutent guère. C'est dans cette mesure que nous sommes les plus sûrs de ce qu'ils approchent au moins le réel.
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L'identification
Dans la perspective philosophique de la critique de la science, nous devons, nous, faire quelques remarques, et nommément le terme dont nous devons le plus nous méfier pour nous avancer dans cette critique, c'est du terme d'appa¬rence, car l'apparence est bien loin d'être notre ennemie, je parle quand il s'agit du réel. Ce n'est pas moi qui ai fait incarner ce que je vous dis dans cette simple petite image. C'est bien dans l'apparence de cette figure que m'est donnée la réalité du cube, qu'elle me saute aux yeux comme réalité. À réduire cette image à la fonction d'illusion d'optique, je me détourne tout simplement du cube, c'est-à-dire de la réalité que cet artifice est fait pour vous montrer. Il en est de même pour la relation à une femme, par exemple. Tout approfondisse¬ment scientifique de cette relation ira en fin de compte à celle des formules, comme celle célèbre que vous connaissez sûrement, du colonel Bramble, qui réduit l'objet dont il s'agit, la femme en question, à ce qu'il en est juste du point de vue scientifique, un agglomérat d'albuminoïdes, ce qui évidemment n'est pas très accordé au monde de sentiments qui sont attachés audit objet.
Il est tout de même tout à fait clair que ce que j'appellerai, si vous le permet¬tez, le vertige d'objet dans le désir, cette espèce d'idole, d'adoration qui peut nous prosterner, ou au moins nous infléchir devant une main comme telle, disons même, pour mieux nous faire entendre sur le sujet que l'expérience nous livre, que ce n'est pas parce que c'est sa main, puisqu'en un lieu même moins ter¬minal, un peu plus haut, quelque duvet sur l'avant-bras peut prendre pour nous soudain ce goût unique qui nous fait en quelque sorte trembler devant cette appréhension pure de son existence. Il est bien évident que ceci a plus de rap¬port avec la réalité de la femme que n'importe quelle élucidation de ce que l'on appelle l'attrait sexuel, pour autant bien sûr que d'élucider l'attrait sexuel pose en principe qu'il s'agit de mettre en question son leurre, alors que ce leurre c'est sa réalité même.
Donc, si le sujet se trompe, il peut avoir bien raison du point de vue de l'absolu. Il reste quand même, et même pour nous qui nous occupons du désir, que le mot d'erreur garde son sens. Ici, permettez-moi de donner ce en quoi je conclus quant à moi, à savoir de vous donner comme achevé le fruit là-dessus d'une réflexion dont la suite est précisément ce que je vais avancer aujourd'hui. je vais tenter de vous en montrer le bien fondé, c'est qu'il n'est possible de don¬ner un sens à ce terme d'erreur, en tout domaine et pas seulement dans le nôtre

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- c'est une affirmation osée, mais cela suppose que je considère que, pour employer une expression sur laquelle j'aurai à revenir dans le cours de ma leçon d'aujourd'hui, j'ai bien fait le tour de cette question- il ne peut s'agir, si ce mot d'erreur a un sens pour le sujet, que d'une erreur dans son compte. Autrement dit, pour tout sujet qui ne compte pas, il ne saurait y avoir d'erreur. Ce n'est pas une évidence. Il faut avoir tâté dans un certain nombre de directions pour s'aper¬cevoir qu'on croit, c'est là que j'en suis, et je vous prie de me suivre, qu'il n'y a que cela qui ouvre les impasses, les diverticules dans lesquels on s'est engagé autour de cette question. Ceci bien sûr veut dire que cette activité de compter, pour le sujet, cela commence tôt. J'ai fait une ample relecture de quelqu'un dont chacun sait que je n'ai pas pour lui des penchants affines malgré la grande estime et le respect que mérite son oeuvre, et en plus le charme incontestable que répand sa personne, j'ai nommé monsieur Piaget, ce n'est pas pour déconseiller à qui¬conque de le lire! J'ai donc fait la relecture de La genèse du nombre chez l'enfant. C'est confondant qu'on puisse croire pouvoir détecter le moment où apparaît chez un sujet la fonction du nombre en lui posant des questions qui, en quelque sorte, impliquent leur réponse, même si ces questions sont posées par l'inter¬médiaire d'un matériel dont on s'imagine peut-être qu'il exclut le caractère orienté de la question. On peut dire une seule chose, qu'en fin de compte c'est bien plutôt d'un leurre qu'il s'agit dans cette façon de procéder. Ce que l'enfant paraît méconnaître, il n'est pas du tout sûr que cela ne tienne pas du tout aux conditions mêmes de l'expérience, mais la force de ce terrain est telle qu'on ne peut dire qu'il n'y ait pas beaucoup à instruire, non pas tellement dans le peu qui est enfin recueilli des prétendus stades de l'acquisition du nombre chez l'enfant, que des réflexions foncières que monsieur Piaget, qui est certainement bien meilleur logicien que psychologue, concernant les rapports de la psychologie et de la logique. Et nommément c'est ce qui rend un ouvrage, malheureusement introuvable, paru chez Vrin en 1942, qui s'appelle Classe, relation et nombre, un ouvrage très instructif, parce que là on y met en valeur les relations structurales, logiques, entre classe, relation et nombres, à savoir tout ce qu'on prétend par la suite ou auparavant retrouver chez l'enfant qui manifestement est déjà construit a priori. Et à très juste titre l'expérience [ne] nous montre là que ce que l'on a organisé pour trouver tout d'abord.
C'est une parenthèse confirmant ceci, c'est que le sujet compte, bien avant que d'appliquer ses talents à une collection quelconque, encore que, bien entendu, ce soit une de ses premières activités concrètes, psychologiques, que de constituer des collections. Mais il est impliqué comme sujet dans la relation dite

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du comput de façon bien plus radicalement constituante qu'on ne veut l'imagi¬ner, à partir du fonctionnement de son sensorium et de sa motricité. Une fois de plus ici, le génie de Freud dépasse la surdité, si je puis dire, de ceux à qui il s'adresse de toute l'ampleur exactement des avertissements qu'il leur donne, et qui entrent par une oreille et qui sortent par l'autre. Ceci justifiant sans doute l'appel à la troisième oreille mystique de monsieur Theodor Reik, qui n'a pas été ce jour-là le mieux inspiré, car à quoi bon une troisième oreille, si on n'entend rien avec les deux qu'on a déjà! Le sensorium en question, pour ce que Freud nous apprend, à quoi sert-il ? Est-ce que cela ne veut pas nous dire qu'il ne sert qu'à cela, qu'à nous montrer que ce qui est déjà là dans le calcul du sujet est bien réel, existe bien ? En tout cas, c'est ce que Freud dit, c'est avec lui que commence le jugement d'existence, cela sert à vérifier les comptes, ce qui est tout de même une drôle de position pour quelqu'un qu'on rattache au droit fil du positivisme du XIXe siècle.
Alors, reprenons les choses où nous les laissions, puisqu'il s'agit de calcul, et de la base, et du fondement du calcul pour le sujet, le trait unaire. Car bien sûr, si commence si tôt la fonction du compte, n'allons pas trop vite quant à ce que le sujet peut savoir d'un nombre plus élevé. Il parait peu pensable que 2 et 3 ne viennent assez vite, mais quand on nous dit que certaines tribus, dites primitives, du côté de l'embouchure de l'Amazone, n'ont pu découvrir que récemment la vertu du nombre 4 et lui ont dressé des autels, ce n'est pas le côté pittoresque de cette histoire de sauvages qui me frappe, ça me paraît même aller de soi, car si le trait unaire est ce que je vous dis, à savoir la différence, et la différence non seu-lement qui supporte, mais qui suppose la subsistance à côté de lui de 1 + 1 + 1... [un, plus un, et encore un], le plus n'est en fait là que pour bien marquer la sub¬sistance radicale de cette différence. Là où commence le problème, c'est juste¬ment qu'on puisse les additionner, autrement dit, que 2, que 3 aient un sens. Pris par ce bout, cela donne beaucoup de mal, mais il ne faut pas s'en étonner. Si vous prenez les choses en sens contraire, à savoir que vous partiez de 3, comme le fait John Stuart Mill, vous n'arriverez plus jamais à retrouver 1, la difficulté est la même. Pour nous ici, je vous le signale en passant, avec notre façon d'interroger l'effet du langage en termes d'effet de signifiant, en tant que, cet effet de signi-fiant, nous sommes habitués à le reconnaître au niveau de la métonymie, il nous sera plus simple qu'à un mathématicien de prier notre élève de reconnaître dans toute signification de nombre un effet de métonymie virtuellement surgi de rien de plus et, comme de son point électif, de la succession d'un nombre égal de signifiants. C'est pour autant que quelque chose se passe qui fait sens de la seule
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succession d'étendue x d'un certain nombre de traits unaires, que le nombre 3 par exemple, peut faire sens, à savoir, que cela fait sens, que cela en ait ou pas; que d'écrire le mot and en anglais, c'est peut-être là encore la meilleure façon que nous ayons de montrer le surgissement du nombre 3, parce qu'il y a trois lettres. Notre trait unaire nous n'avons pas besoin, quant à nous, de lui en demander tant, car nous savons qu'au niveau de la succession freudienne, si vous me permettez cette formule, le trait unaire désigne quelque chose qui est radical pour cette expérience originaire, c'est l'unicité comme telle du tour dans la répétition.
Je pense avoir suffisamment marqué pour vous que la notion de la fonction de la répétition dans l'inconscient se distingue absolument de tout cycle naturel en ce sens que ce qui est accentué ça n'est pas son retour, c'est que ce qui est recherché par le sujet c'est son unicité signifiante, et en tant qu'un des tours de la répétition, si l'on peut dire, a marqué le sujet qui se met à répéter ce qu'il ne saurait bien sûr que répéter, puisque cela ne sera jamais qu'une répétition, mais dans le but, mais au dessein de faire ressurgir l'unaire primitif d'un de ses tours. Avec ce que je viens de vous dire, je n'ai pas besoin de mettre l'accent sur ceci, c'est que déjà cela joue avant que le sujet sache bien compter. En tout cas, rien n'implique qu'il ait besoin de compter très loin les tours de ce qu'il répète, puisqu'il répète sans le savoir. Il n'est pas moins vrai que le fait de la répétition est enraciné sur cet unaire originel, que comme tel cet unaire est étroitement accolé et coextensif à la structure même du sujet en tant qu'il est pensé comme répétant au sens freudien.
Ce que je vais vous montrer aujourd'hui, par un exemple et avec un modèle que je vais introduire, ce que je vais vous montrer aujourd'hui c'est ceci, c'est qu'il n'y a aucun besoin qu'il sache compter pour qu'on puisse dire et démon¬trer avec quelle nécessité constituante de sa fonction de sujet il va faire une erreur de compte. Aucun besoin qu'il sache, ni même qu'il cherche à compter, pour que cette erreur de compte soit constituante de lui, sujet, en tant que telle, elle est l'erreur. Si les choses sont comme je vous le dis, vous devez vous dire que cette erreur peut durer longtemps, sur de telles bases, et c'est bien vrai. C'est telle¬ment vrai que ce n'est pas seulement chez l'individu que cela porte en son effet, cela porte ses effets dans les caractères les plus radicaux de ce qu'on appelle la pensée. Prenons pour un instant le thème de la pensée, sur lequel il y a lieu tout de même d'user de quelque prudence, vous savez que là-dessus je n'en manque pas, c'est pas tellement sûr qu'on puisse valablement s'y référer d'une façon qui soit considérée comme une dimension à proprement parler générique. Prenons-¬la pourtant comme telle, la pensée de l'espèce humaine. Il est bien clair que ce
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n'est pas pour rien que plus d'une fois je me suis avancé, d'une façon inévitable, à mettre en cause ici, depuis le début de mon discours de cette année, la fonction de la classe et son rapport avec l'universel, au point même que c'est en quelque sorte l'envers et l'opposé de tout ce discours que j'essaie de mener à bien devant vous. À cet endroit, rappelez-vous seulement ce que) 'essayais de vous montrer à propos du petit cadran exemplaire sur lequel j'ai essayé de réarticuler devant vous le rapport de l'universel au particulier et des propositions, respectivement affirmatives et négatives.
Unité et totalité apparaissent ici dans la tradition comme solidaires, et ce n'est pas par hasard que j'y reviens toujours pour en faire éclater la catégorie fonda¬mentale. Unité et totalité, à la fois solidaires, liées l'une à l'autre dans ce rapport que l'on peut appeler rapport d'inclusion, la totalité étant totalité par rapport aux unités, mais l'unité étant ce qui fonde la totalité comme telle en tirant l'unité vers cet autre sens, opposé à celui que j'en distingue d'être l'unité d'un tout. C'est autour de cela que se poursuit ce malentendu dans la logique dite des classes, ce malentendu séculaire de l'extension et de la compréhension dont il semble que la tradition effectivement fasse toujours plus état, s'il est vrai, à prendre les choses dans la perspective par exemple du milieu du XIXe siècle, sous la plume d'un Hamilton, s'il est vrai qu'on ne l'a bien franchement articulé qu'à partir de Descartes et que la Logique de Port-Royal, vous le savez, est calquée sur l'enseignement de Descartes. En plus, cela n'est même pas vrai, car elle est là depuis bien longtemps, et depuis Aristote lui-même, cette opposition de l'exten¬sion et de la compréhension. Ce que l'on peut dire, c'est qu'elle nous fait, concernant le maniement des classes, des difficultés toujours plus irrésolues, d'où tous les efforts qu'a fait la logique pour aller porter le nerf du problème ailleurs, dans la quantification propositionnelle, par exemple. Mais pourquoi ne pas voir que, dans la structure de la classe elle-même comme telle, un nouveau départ nous est offert si, au rapport d'inclusion, nous substituons un rapport d'exclusion comme le rapport radical ? Autrement dit, si nous considérons comme logiquement originel quant au sujet ceci, que je ne découvre pas, qui est à la portée d'un logicien de classe moyenne, c'est que le vrai fondement de la classe n'est ni son extension, ni sa compréhension, que la classe suppose toujours le classement. Autrement dit, les mammifères par exemple, pour éclairer tout de suite ma lanterne, c'est ce qu'on exclut des vertébrés par le trait unaire mamme. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que le fait primitif est que le trait unaire peut manquer, qu'il y a d'abord absence de mamme, et qu'on dit, il ne peut se faire que la mamme manque. Voilà ce qui constitue la classe mammifères.
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Regardez bien les choses au pied du mur, c'est-à-dire rouvrez les traités pour en faire le tour de ces mille petites apories que vous offre la logique formelle, pour vous apercevoir que c'est la seule définition possible d'une classe, si vous vou¬lez lui assurer vraiment son statut universel en tant qu'il constitue à la fois, d'un côté la possibilité de son inexistence, son inexistence possible avec cette classe, car vous pouvez tout aussi valablement, manquant à l'universel, définir la classe qui ne comporte nul individu, cela n'en sera pas moins une classe constituée uni¬versellement, avec la conciliation, dis-je, de cette possibilité extrême avec la valeur normative de tout jugement universel, en tant qu'il ne peut que trans¬cender tout inférence inductive, à savoir issue de l'expérience.
C'est là le sens du petit cadran que je vous avais représenté à propos de la classe, à constituer entre les autres, à savoir le trait vertical. Le sujet, d'abord, constitue l'absence de tel trait. Comme tel, il est lui-même le quart en haut à droite. Le zoologiste, si vous me per¬mettez d'aller aussi loin, ne taille pas la classe des mammifères dans la totalité assumée de la mamme maternelle, c'est parce qu'il détache la mamme qu'il peut identifier l'absence de mamme.


Le sujet comme tel est -1. C'est à partir de là, du trait unaire en tant qu'exclu, qu'il décrète qu'il y a une classe où universellement il ne peut y avoir absence de mamme, - (-1). Et c'est à partir de cela que tout s'ordonne, nommément dans les cas particuliers, dans le tout venant, il y en a ou il n'y en a pas. Une opposition contradictoire s'établit en diagonale, et c'est la seule vraie contradiction qui sub¬siste au niveau de l'établissement de la dialectique universelle-particulière, néga¬tive-affirmative, par le trait unaire. Tout s'ordonne donc dans le tout venant au niveau inférieur, il y en a ou il n'y en a pas, et ceci ne peut exister que pour autant qu'est constitué, par l'exclusion du trait, l'étage du tout valant ou du valant comme tout à l'étage supérieur. C'est donc le sujet, comme il fallait s'y attendre, qui introduit la privation, et par l'acte d'énonciation qui se formule essentielle¬ment ainsi, se pourrait-il qu'il n'y ait mamme ? Ne qui n'est pas négatif, ne qui est strictement de la même nature que ce que l'on appelle explétif dans la gram¬maire française. Se pourrait-il qu'il n'y ait mamme ? Pas possible... rien, peut-être, c'est là le commencement de toute énonciation du sujet concernant le réel.
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Dans le premier cadran [1], il s'agit de préserver les droits du rien en haut parce que c'est lui qui crée, en bas, le peut-être, c'est-à-dire la possibilité. Loin qu'on puisse dire comme un axiome, et c'est là l'erreur stupéfiante de toute la déduction abstraite du transcendantal, loin qu'on puisse dire que tout réel est possible, ce n'est qu'à partir dupas possible que le réel prend place. Ce que le sujet cherche, c'est ce réel en tant que justement pas possible, c'est l'exception, et ce réel existe bien sûr. Ce que l'on peut dire, c'est qu'il n'y a justement que du pas possible à l'origine de toute énonciation. Mais ceci se voit de ce que c'est de l'énoncé du rien qu'elle part. Ceci, pour tout dire, est déjà rassuré, éclairé dans mon énumération triple, privation-frustration-castration, telle que j'ai annoncé que nous la développerions l'autre jour.
Et certains s'inquiètent que je ne fasse pas sa place à la Verwerfung. Elle est là avant, mais il est impossible d'en partir d'une façon déductible. Dire que le sujet se constitue d'abord comme -1, c'est bien quelque chose où vous pouvez voir qu'effectivement, comme on peut s'y attendre, c'est comme verworfen que nous allons le retrouver, mais pour s'apercevoir que, ceci est vrai, il va falloir faire un sacré tour. C'est ce que je vais essayer d'amorcer maintenant.
Pour le faire, il faut que je dévoile la batterie annoncée, ce qui n'est pas tou¬jours sans tremblement, imaginez-le bien, et que je vous sorte un de mes tours, sans doute longuement préparé. Je veux dire que si vous recherchez dans le rap¬port de Rome, vous en trouverez déjà la place pointée quelque part, je parle de la structure du sujet comme de celle d'un anneau. Plus tard, je veux dire l'année dernière et à propos de Platon, et vous le voyez toujours non sans rapport avec ce que j'agite pour l'instant, à savoir la classe inclusive, vous avez vu toutes les réserves que j'ai cru devoir introduire à propos des différents mythes du Banquet, si intimement liés à la pensée platonicienne concernant la fonction de la sphère. La sphère, cet objet obtus si je puis dire, il n'y a qu'à la regarder pour le voir. C'est peut-être une bonne forme, mais ce qu'elle est bête! Elle est cos¬mologique, c'est entendu. La nature est censée nous en montrer beaucoup, pas tellement que cela, quand on y regarde de près, et celles qu'elle nous montre, nous y tenons. Exemple, la lune, qui pourtant serait d'un usage bien meilleur si nous la prenions comme exemple d'un objet unaire. Mais laissons cela de côté. Cette nostalgie de la sphère qui nous fait, avec un Von Uexküll, trimballer dans la biologie elle-même cette métaphore du Welt, innen et uni, voilà ce qui consti¬tuerait l'organisme. Est-ce qu'il est tout à fait satisfaisant de penser que, dans l'organisme, pour le définir, nous ayons à nous satisfaire de la correspondance, de la coaptation de cet innen et de cet uni ? Sans doute il y a là une vue profonde,
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car c'est bien là en effet le problème, et déjà seulement au niveau où nous sommes qui n'est pas celui du biologique mais de l'analyste du sujet. Qu'est-ce que fait le Welt là-dedans ? C'est ce que je demande. En tous les cas, puisqu'il faut bien qu'ici passant nous nous acquittions de je ne sais quel hommage aux biologistes, je demanderai pourquoi, s'il est vrai que l'image sphérique soit à considérer ici comme radicale, qu'on demande alors pourquoi cette blastula n'a de cesse qu'elle ne se gastrule, et que s'étant gastrulée, elle ne soit contente que quand elle ait redoublé son orifice stomatique d'un autre, à savoir d'un trou du cul ? Et pourquoi aussi, à un certain stade du système nerveux, il se présente comme une trompette ouverte aux deux bouts à l'extérieur ? Sans doute, cela se ferme, même c'est fort bien fermé, mais ceci, vous allez le voir, n'est pas du tout pour nous décourager, car je quitterai dès maintenant cette voie dite de la Naturwissenschaft. Ce n'est pas cela qui m'intéresse maintenant, et je suis bien décidé à porter la question ailleurs, même si je dois pour cela vous paraître me mettre, c'est le cas de le dire, dans mon tore. Car c'est du tore que je vais vous parler aujourd'hui.
À partir d'aujourd'hui, vous le voyez, j'ouvre délibérément l'ère des pres¬sentiments. Dans un certain temps, je voudrais envisager les choses sous le double aspect de l'à tort et à raison, et bien d'autres encore qui vous sont offertes. Essayons maintenant d'éclairer ce que je vais vous dire. Un tore, je pense que vous savez ce que c'est. Je vais en faire une figure grossière; c'est quelque chose avec quoi on joue quand c'est en caoutchouc. C'est commode, ça se déforme, un tore, c'est rond, c'est plein. Pour le géomètre, c'est une figure de révolution engendrée par la révolution d'une circonférence autour d'un axe situé dans son plan. Cela tourne, la circonférence, à la fin vous êtes entouré par le tore. Je crois même que cela s'est appelé le hula-hoop. Ce que je voudrais souligner c'est qu'ici, ce tore, j'en parle au sens géométrique strict du terme,

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c'est-à-dire que selon la définition géométrique, c'est une surface de révolution, c'est la surface de révolution de ce cercle autour d'un axe, et ce qui est engendré, c'est une surface fermée. Ceci est important parce que cela rejoint quelque chose que je vous ai annoncé, dans une conférence hors série 1, par rapport à ce que je vous dis ici mais à laquelle je me suis référé depuis, à savoir sur l'accent que j'entends mettre sur la surface dans la fonction du sujet. Dans notre temps, il est de mode d'envisager des tas d'espaces à des foultitudes de dimensions. Je dois vous dire que, du point de vue de la réflexion mathématique, ceci demande qu'on n'y croie pas sans réserve. Les philosophes, les bons, ceux qui traînent après eux une bonne odeur de craie comme monsieur Alain, vous diront que déjà la troisième dimension, eh bien! il est tout à fait clair que du point de vue que j'avançai tout à l'heure du réel, c'est tout à fait suspect. En tout cas pour le sujet deux suffisent, croyez-moi. Ceci vous explique mes réserves sur le terme psychologie des profondeurs et ne nous empêchera pas de donner un sens à ce terme.
En tout cas, pour le sujet tel que je vais le définir, dites-vous bien que cet être infiniment plat qui faisait, je pense, la joie de vos classes de mathématiques quand vous étiez en philosophie, le sujet infiniment plat, disait le professeur, comme la classe était chahuteuse, et que je l'étais moi-même, on n'entendait pas tout. C'est ici, eh bien!, c'est ici que nous allons nous avancer, dans le sujet infi¬niment plat tel que nous pouvons le concevoir si nous voulons donner sa valeur véritable au fait de l'identification tel que Freud nous le promeut. Et cela aura encore beaucoup d'avantages, vous allez le voir, car enfin, si c'est expressément à la surface que) e vous prie ici de vous référer, c'est pour les propriétés topolo¬giques qu'elle va être en mesure de vous démontrer. C'est une bonne surface, vous le voyez, puisqu'elle préserve, je dirai nécessairement, elle ne pourrait pas être la surface qu'elle est s'il n'y avait pas un intérieur. Par conséquent rassurez¬-vous, je ne vous soustrais pas au volume, ni au solide, ni à ce complément d'espace dont vous avez sûrement besoin pour respirer. Simplement,) e vous prie de remarquer que si vous ne vous interdisez pas d'entrer dans cet intérieur, si vous ne considérez pas que mon modèle est fait pour servir au niveau seulement des propriétés de la surface, vous allez si je puis dire, en perdre tout le sel, car l'avantage de cette surface tient tout entier dans ce que je vais vous montrer de sa topologie, de ce qu'elle apporte d'original topologiquement par rapport, par exemple, à la sphère ou au plan. Et si vous vous mettez à tresser des choses à
1. J. Lacan, De ce que j'enseigne.
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l'intérieur, d'avoir à mener des lignes d'un côté à l'autre de cette surface, je veux dire pourtant qu'elle a l'air de s'opposer à elle-même, vous allez perdre toutes ses propriétés topologiques. De ces propriétés topologiques vous allez avoir le nerf, le piquant et le sel. Elles consistent essentiellement dans un mot support que je me suis permis d'introduire sous forme de devinette à la conférence dont je parlai tout à l'heure, et ce mot, qui ne pouvait vous apparaître à ce moment¬ là dans son véritable sens, c'est le lacs. Vous voyez qu'à mesure qu'on avance je règne sur mes mots; pendant un certain temps je vous ai tympanisés avec la lacune, maintenant lacune se réduit à lacs.
Le tore a cet avantage considérable sur une surface pourtant bien bonne à déguster qui s'appelle la sphère, ou tout simplement le plan, de n'être pas du tout Umwelt quant aux lacs, quels qu'ils soient, lacs, c'est lacis, que vous pouvez tra¬cer à sa surface. Autrement dit vous pouvez, sur un tore comme sur n'importe quelle autre surface, faire un petit rond, et puis, comme on dit, par ratatinements progressifs vous le réduisez à rien, à un point. Observez que, quel que soit le lacs que vous situez ainsi dans un plan ou à la surface d'une sphère, ce sera toujours possible de le réduire à un point, et si tant est, comme nous le dit Kant, qu'il y a une esthétique transcendantale, j'y crois. Simplement, je crois que la sienne n'est pas la bonne, parce que justement c'est une esthétique transcendantale d'un espace qui n'en est pas un d'abord, et secundo où tout repose sur la possibilité de la réduction de quoi que ce soit qui soit tracé à la surface, qui caractérise cette esthétique, de façon à pouvoir se réduire à un point, de façon que la totalité de l'inclusion que définit un cercle puisse se réduire à l'unité évanouissante d'un point quelconque autour duquel il se ramasse, d'un monde dont l'esthétique est telle que, tout pouvant se replier sur tout, on croit toujours qu'on peut avoir le tout dans le creux de la main, autrement dit, que quoi que ce soit qu'on y des¬sine, on est en mesure d'y produire cette sorte de collapse qui, quand il s'agira de signifiance, s'appellera la tautologie. Tout rentrant dans tout, conséquem¬ment le problème se pose, comment il peut bien se faire qu'avec des construc¬tions purement analytiques on puisse arriver à développer un édifice qui fasse aussi bien concurrence au réel que les mathématiques ?
Je propose qu'on admette que d'une façon sans doute qui comporte un recel, quelque chose de caché qu'il va falloir reporter, retrouver où il est, on pose qu'il y a une structure topologique dont il va s'agir de démontrer en quoi elle est nécessairement celle du sujet, laquelle comporte qu'il y ait certains de ses lacs qui ne puissent pas être réduits. C'est tout l'intérêt du modèle de mon tore, c'est que, comme vous le voyez, rien qu'à le regarder, il y a sur ce tore un certain
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nombre de cercles traçables, celui-là, en tant qu'il se bouclerait, je l'appellerai, simplement question de dénomination, cercle plein. Aucune hypothèse sur ce qui est de son intérieur, c'est une simple étiquette que je crois, mon Dieu, pas plus mauvaise qu'une autre, tout étant bien considéré. J'ai longuement balancé en en parlant avec mon fils, pourquoi ne pas le nommer, on pourrait appeler cela le cercle engendrant, mais Dieu sait où cela nous mènerait! Mais supposons donc que toute énonciation des méthodes que l'on appelle synthétique - parce qu'on s'étonne spécialement de ceci, quoiqu'on puisse les énoncer a priori, elles ont l'air, on ne sait pas où, on ne sait pas quoi, de contenir quelque chose, et c'est ce que l'on appelle intuition, et on cherche son fondement esthétique, transcen¬dantal - supposons donc que toute énonciation synthétique, il y en a un cer¬tain nombre au principe du sujet, et pour le constituer, eh bien!, se déroule selon un de ces cercles, dit cercle plein, et que c'est cela qui nous image le mieux ce qui, dans la boucle de cette énonciation, est série irréductible. Je ne vais pas me limi¬ter à ce simple petit badinage, parce que j'aurai pu me contenter de prendre un cylindre infini, puis parce que si cela s'en tenait là, cela n'irait pas très loin. Métaphore intuitive, géométrique mettons. Chacun sait l'importance qu'a toute la bataille entre mathématiciens, elle ne fait rage qu'autour d'éléments de cette espèce. Poincaré et d'autres maintiennent qu'il y a un élément intuitif irréduc¬tible, et toute l'école des axiomaticiens prétend que nous pouvons entièrement formaliser à partir d'axiomes, de définitions et d'éléments, tout le développe¬ment des mathématiques, c'est-à-dire l'arracher à toute intuition topologique. Heureusement que monsieur Poincaré s'aperçoit très bien que la topologie, c'est bien là qu'on en trouve le suc de l'élément intuitif, et qu'on ne peut pas le résoudre et que, je dirai même plus, en-dehors de l'intuition on ne peut pas faire cette science qui s'appelle topologie, on ne peut pas commencer à l'articuler, parce que c'est une grande science.
Il y a de grosses vérités premières qui sont attachées autour de cette construc¬tion du tore et je vais vous faire toucher du doigt quelque chose; sur une sphère ou sur un plan, vous savez qu'on peut dessiner n'importe quelle carte, si compli¬quée soit-elle, qu'on appelle géographique, et qu'il suffit, pour colorier ses domaines d'une façon qui ne permette de confondre aucun avec son voisin, de quatre couleurs. Si vous trouvez une très bonne démonstration de cette vérité vraiment première, vous pourrez l'apporter à qui de droit parce qu'on vous décernera un prix, la démonstration n'étant pas encore à ce jour trouvée. Sur le tore, ce n'est pas expérimentalement que vous le verrez, mais cela se démontre, pour résoudre le même problème il faut sept couleurs. Autrement dit, sur le tore
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vous pouvez, avec la pointe d'un crayon définir jusqu'à, mais pas un de plus, sept domaines, ces domaines étant définis chacun comme ayant une frontière com¬mune avec les autres. C'est vous dire que si vous avez un peu d'imagination pour les voir tout à fait clairement, vous dessinerez ces domaines hexagonaux. Il est très facile de montrer que vous pouvez sur le tore, dessiner sept hexagones et pas un de plus, chacun ayant avec tous les autres une frontière commune. Ceci, je m'en excuse, pour donner un peu de consistance à mon objet. Ce n'est pas une bulle, ce n'est pas un souffle, ce tore, vous voyez comme on peut en parler, encore qu'entièrement, comme on dit dans la philosophie classique, comme construc¬tion de l'esprit, il a toute la résistance d'un réel. Sept domaines ? Pour la plupart d'entre vous, pas possible. Tant que je ne vous l'aurai pas montré, vous êtes en droit de m'opposer ce pas possible; pourquoi pas six ? Pourquoi pas huit ?
Maintenant continuons. Il n'y a pas que cette boucle là qui nous inté¬resse comme irréductible, il y en a d'autres que vous pouvez dessiner à la surface du tore et dont le plus petit est ce qui est ce que nous pouvons appeler le plus interne de ces cercles que nous appellerons les cercles vides. Ils font le tour de ce trou. On peut en faire beaucoup de choses. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il est essentiel apparemment. Maintenant qu'il est là, vous pouvez le dégonfler votre tore, comme une baudruche et le mettre dans votre poche, car il ne tient pas à la nature de ce tore qu'il soit toujours bien rond, bien égal. Ce qui est important, c'est cette structure trouée. Vous pourrez le regonfler chaque fois que vous en aurez besoin, mais il peut, comme la petite girafe du petit Hans qui faisait un nœud de son cou, se tordre. Il y a quelque chose que je veux vous montrer tout de suite. S'il est vrai que l'énonciation syn-thétique en tant qu'elle se maintient dans l'un des
tours, dans la répétition de cet un, est-ce qu'il ne vous semble pas que cela va être facile à figurer ? je n'ai qu'à continuer ce que je vous avais d'abord dessiné en plein, puis en pointillés, cela va faire une bobine. Voilà donc la série des tours qui font dans la répétition unaire que, ce qui revient est ce qui caractérise le sujet primaire




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L'identification
dans son rapport signifiant d'automatisme de répétition. Pourquoi ne pas pous¬ser le bobinage jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu'à ce que ce petit serpent de bobine se morde la queue ? Ce n'est pas une image à étudier comme analyste qui existe sous la plume de monsieur Jones. Qu'est-ce qui se passe au bout de ce cir¬cuit ? Cela se ferme. Nous trouvons là, d'ailleurs, la possibilité de concilier ce qu'il y a de supposé, d'impliqué et de dernier retour, au sens de la Naturwissenschaft, avec ce que je souligne concernant la fonction nécessaire-ment unaire du Tout.
Ça ne vous apparaît pas ici, tel que je vous le représente, mais déjà là au début, et pour autant que le sujet parcourt la succession des tours, il s'est nécessaire¬ment trompé de 1 dans son compte, et nous voyons ici reparaître le -1 incons¬cient dans sa fonction constitutive. Ceci pour la simple raison que le tour qu'il ne peut pas compter, c'est celui qu'il a fait en faisant le tour du tore, et je vais vous l'illustrer d'une façon importante par ce qui est de nature à vous introduire à la fonction que nous allons donner aux deux types de lacs irréductibles, ceux qui sont cercles pleins et ceux qui sont cercles vides, dont vous devinez que le second doit avoir quelque rapport avec la fonction du désir. Car, par rapport à ces tours qui se succèdent, succession des cercles pleins, vous devez vous aper¬cevoir que les cercles vides, qui sont en quelque sorte pris dans les anneaux de ces boucles et qui unissent entre eux tous les cercles de la demande, il doit bien y avoir quelque chose qui a rapport avec le petit a, objet de la métonymie, en tant qu'il est cet objet. Je n'ai pas dit que c'est le désir qui est symbolisé par ces cercles, mais l'objet comme tel qui se propose au désir. Ceci pour vous montrer la direction dans laquelle nous avancerons par la suite. Ce n'est qu'un tout petit
commencement.
Le point sur lequel je veux conclure, pour bien que vous sentiez qu'il n'y a point d'arti¬fice dans cette espèce de tour sauté que j'ai l'air de vous faire passer comme par un esca¬motage, je veux vous le montrer avant de ,
vous quitter. Je veux vous le montrer avant de
vous quitter à propos d'un seul tour sur le cercle plein. Je pourrai vous le montrer en fai¬sant un dessin au tableau. Je peux tracer un cercle qui soit de telle sorte, prêt à faire le tour du plein du tore. Il va se promener à l'exté¬rieur du trou central, puis revient de l'autre

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Leçon 13, du 7 mars 1962

côté. Une façon meilleure de vous le faire sentir, vous prenez le tore et une paire de ciseaux, vous le coupez selon un des cercles pleins, le voilà déployé comme un boudin ouvert aux deux bouts. Vous reprenez les ciseaux et vous coupez en long, il peut s'ouvrir complètement et s'étaler. C'est une surface qui est équiva¬lente à celle du tore, il suffit pour cela que nous la définissions ainsi, que chacun des points de ses bords opposés ait une équivalence impliquant la continuité avec un des points du bord opposé. Ce que je viens de vous dessiner sur le tore déplié se projette ainsi.
Voilà comment quelque chose qui n'est rien qu'un seul lacs va se présenter sur le tore convenablement coupé par ces deux coups de ciseaux. Et ce trait oblique définit ce que nous pouvons appeler une tierce espèce de cercle, mais qui est justement le cercle qui nous intéresse, concernant cette sorte de propriété possible que j'essaie d'articuler comme structurale du sujet, qu'encore qu'il n'ait fait qu'un seul tour, il en a néanmoins bel et bien fait deux, à savoir le tour du cercle plein du tore, et en même temps le tour du cercle vide, et que comme tel ce tour qui manque au compte, c'est justement ce que le sujet inclut dans les nécessités de sa propre surface d'être infiniment plat que la subjectivité ne sau¬rait saisir, sinon par un détour, le détour de l'Autre. C'est pour vous montrer comment on peut l'imaginer d'une façon particulièrement exemplaire grâce à cet artifice topologique, auquel, n'en doutez pas, j'accorde un peu plus de poids que seulement un artifice, de même, et pour la même raison, car c'est la même chose que, répondant à une question qu'on m'a posée concernant la racine de -1 telle que je l'ai introduite dans la fonction du sujet:
« Est-ce qu'en articulant la chose ainsi », me demandait-on, « vous entendez manifester autre chose qu'une pure et simple symbolisation remplaçable par n'importe quoi d'autre, ou quelque chose qui tienne plus radicalement à l'essence même du sujet?» «Oui», ai-je dit, «c'est dans ce sens qu'il faut entendre ce que j'ai développé devant vous », et c'est ce que je me propose de continuer à développer avec la forme du tore. –173–

174 page blanche
Leçon 13, 14 mars 1962

Dans le dialogue que je poursuis avec vous, il y a forcément des hiatus, des saltus, des casus, des occasions, pour ne pas parler de fatum. Autrement dit, il est coupé par diverses choses. Par exemple hier soir, nous avons entendu l'inté¬ressante, l'importante communication de Lagache, à la séance scientifique de la Société, sur la sublimation. Ce matin j'avais envie d'en repartir, mais d'un autre côté dimanche j'étais parti d'ailleurs, je veux dire d'une sorte de remarque sur le caractère de ce qui se poursuit ici comme recherche. C'est évidemment une recherche conditionnée par quoi ? Pour l'instant, par une certaine visée que j'appellerai visée d'une érotique. Je considère ceci comme légitime, non pas que nous soyons, de nature, essentiellement destinés à la faire quand nous sommes sur la route où elle est exigée,) e veux dire que nous sommes sur cette route un peu comme, au cours des siècles, ceux qui ont médité sur les conditions de la science ont été sur la route de ce à quoi la science réussit effectivement, d'où ma référence au cosmonaute qui a bien son sens, pour autant que ce à quoi elle réus¬sissait n'était certainement pas forcément ce à quoi elle s'attendait jusqu'à un certain point, bien que les phases de sa recherche soient abolies, réfutées par sa réussite. Il est certain qu'il y a chez les gens, nous employons ce terme au sens le plus large, à moins que nous ne l'employions d'un sens légèrement réduit, celui des gentils, ce qui évidemment laisserait ouverte la curieuse question des gentils définis par rapport à x, vous savez d'où cette définition des gentils part, ce qui laisserait ouverte la curieuse question de savoir comment il se trouve que les gentils représentent si je puis dire, une classe secondaire au sens où je l'en¬tendais la dernière fois, de quelque chose de fondé sur une certaine acception
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L'identification
antérieure. Malgré tout, cela ne serait pas mal, car dans cette perspective, les gen¬tils, c'est la chrétienté, et chacun sait que la chrétienté comme telle est dans un rapport notoire avec les difficultés de l'érotique, à savoir que les démêlés du chrétien avec Vénus sont tout de même quelque chose qu'il est assez difficile de méconnaître, encore qu'on feigne de prendre la chose, si je puis dire, par-dessus la jambe.
En fait, si le fond du christianisme se trouve dans la Révélation paulinienne, à savoir dans un certain pas essentiel fait dans les rapports au père, si le rapport de l'amour au père en est ce pas essentiel, s'il représente vraiment le franchisse¬ment de tout ce que la tradition sémite a inauguré de grand, de ce fondamental rapport au père, de cette baraka originaire, à laquelle il est tout de même diffi¬cile de méconnaître que la pensée de Freud se rattache, fût-ce d'une façon contradictoire, malédictoire, nous ne pouvons pas en douter, car si la référence à l'Œdipe peut laisser la question ouverte, le fait qu'il ait terminé son discours sur Moïse comme il l'a fait, ne laisse pas douteux que le fondement de la Révélation chrétienne est donc bien dans ce rapport de la grâce que Paul fait suc¬céder à la Loi. La difficulté est ceci, c'est que le chrétien ne se tient pas, et pour cause, à la hauteur de la Révélation, et que pourtant il la vit dans une société telle qu'on peut dire que, même réduits à la forme la plus laïque, ses principes de droit sont tout de même issus directement d'un catéchisme qui n'est pas sans rapport avec cette Révélation paulinienne. Seulement, comme la méditation du Corps mystique n'est pas à la portée de chacun, une béance reste ouverte qui fait que pratiquement le chrétien se trouve réduit à ceci qui n'est pas tellement normal, fondamental, de n'avoir plus réellement d'autre accès à la jouissance comme telle que de faire l'amour. C'est ce que j'appelle ses démêlés avec Vénus. Car, bien entendu, avec ce à quoi il est placé dans cet ordre, ça s'arrange somme toute dans l'ensemble assez mal.
C'est très sensible ce que je dis par exemple dès qu'on sort des limites de la chrétienté, dès qu'on va dans les zones dominées par l'acculturation chrétienne, je veux dire non pas les zones qui ont été converties au christianisme, mais qui ont subi les effets de la société chrétienne. je me souviendrai longtemps d'une longue conversation poursuivie une nuit de 1947 avec quelqu'un qui était mon guide pour une virée faite en Égypte. C'était ce qu'on appelle un arabe. Il était, bien entendu, par ses fonctions et aussi par la zone où il vivait, tout ce qu'il y a de plus sous le coup de notre catégorie. C'était très net dans son discours, cette sorte d'effet de promotion de la question érotique. Il était certes préparé par toutes sortes de résonances très antiques de sa sphère à mettre au premier plan
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Leçon du 14 mars 1962
de la question de la justification de l'existence sa jouissance, mais la façon dont il l'incarnait dans la femme avait tous les caractères en impasse de ce qu'on peut imaginer de plus dénué dans notre propre société, l'exigence en particulier d'un renouvellement, d'une succession infinie, due au caractère de sa nature essen¬tiellement non satisfaisante de l'objet était bien ce qui faisait l'essentiel, non pas seulement de son discours, mais de sa vie pratique. Personnage, aurait-on dit dans un autre vocabulaire, essentiellement arraché aux normes de sa tradition.
Quand il s'agit de l'érotique, que devons-nous penser de ces normes? Autrement dit, sommes-nous chargés de donner par exemple justification à la subsistance pratique du mariage comme institution à travers même nos trans¬formations les plus révolutionnaires ? je crois qu'il n'y a nul besoin de tout l'effort d'un Westermarck pour justifier à travers toutes sortes d'arguments, de nature ou de tradition, l'institution du mariage, car simplement elle se justifie de sa persistance que nous avons vue sous nos yeux, et sous la forme la plus nette-ment marquée de traits petit-bourgeois, à travers une société qui au départ croyait pouvoir aller plus loin dans la mise en question des rapports fondamen¬taux,) e veux dire dans la société communiste. Il semble très certain que la néces¬sité du mariage n'a même pas été effleurée par les effets de cette révolution. Est-ce que c'est à proprement [parler] le domaine qui est celui où nous sommes amenés à porter la lumière ? je ne le crois absolument pas. Les nécessités du mariage s'avèrent, pour nous, être un trait proprement social de notre condi-tionnement; elles laissent complètement ouvert le problème des insatisfactions qui en résultent, à savoir du conflit permanent où se trouve le sujet humain, pour cela seul qu'il est humain, avec les effets, les retentissements de cette loi du mariage. Qu'est-ce qui en est pour nous le témoignage ? Tout simplement l'exis¬tence de ce que nous constatons, pour autant que nous nous occupons du désir, je veux dire qu'il existe dans les sociétés, qu'elles soient bien organisées ou non, qu'on y fasse en plus ou moins grande abondance les constructions nécessaires à l'habitat des individus, nous constatons l'existence de la névrose, et ça n'est pas là où les conditions de vie les plus satisfaisantes sont assurées, ni où la tradition est la plus assurée, que la névrose est la plus rare. Bien loin de là.
Qu'est-ce que veut dire la névrose ? Quelle est pour nous l'autorité, si je puis dire, de la névrose ? Ça n'est pas tout simplement lié à sa pure et simple exis¬tence. La position est trop facile de ceux qui dans ce cas rejettent ses effets à une sorte de déplacement de l'humaine faiblesse. je veux dire que ce qui s'avère effec¬tivement de faible dans l'organisation sociale comme telle, est reporté sur le névrosé dont on dit que c'est un inadapté. Quelle preuve! Il me semble que le - 177 -

L'identification
droit, l'autorité qui découle de ce que nous avons à apprendre du névrosé, c'est la structure qu'il nous révèle. Et dans son fond, ce qu'il nous révèle, à partir du moment où nous comprenons que son désir c'est bien le même que le nôtre, et pour cause, ce qu'il vient peu à peu révéler à notre étude, ce qui fait la dignité du névrosé, c'est qu'il veut savoir. Et en quelque sorte c'est lui qui introduit la psy¬chanalyse. L'inventeur de la psychanalyse, c'est non pas Freud, mais Anna O. comme chacun sait, et bien entendu derrière elle bien d'autres, nous tous.
Le névrosé veut savoir quoi ? Ici je ralentis mon débit pour que vous enten¬diez bien, car chaque mot a son importance. Il veut savoir ce qu'il y a de réel dans ce dont il est la passion, à savoir, ce qu'il y a de réel dans l'effet du signi¬fiant. Bien entendu ceci supposant que nous en sommes arrivés assez loin pour savoir que ce qui s'appelle désir dans l'être humain est impensable, sinon dans ce rapport au signifiant et les effets qui s'y inscrivent. Ce signifiant qu'il est lui¬-même par sa position, à savoir en tant que névrose vivante, c'est si vous vous rapportez à ma définition du signifiant, c'est d'ailleurs inversement ce qui la jus¬tifie, c'est qu'elle est applicable, ce par quoi ce cryptogramme qu'est une névrose, ce qui le fait comme tel, le névrosé, un signifiant et rien de plus, car le sujet qu'il sert justement est ailleurs, c'est ce que nous appelons son inconscient. Et c'est pour ça qu'il est, selon la définition que je vous en donne, en tant que névrose, un signifiant, c'est qu'il représente un sujet caché. Mais pour quoi ? Pour rien d'autre que pour un autre signifiant.
Que ce qui justifie le névrosé comme tel, le névrosé pour autant que l'analyse, je laisse passer ce terme emprunté au discours de mon ami Lagache hier, le valo¬rise, c'est pour autant que sa névrose vient contribuer à l'avènement de ce dis¬cours exigé d'une érotique enfin constituée. Lui, bien entendu, n'en sait rien et ne le cherche pas. Et nous aussi bien, nous n'avons à le chercher que pour autant que vous êtes ici, c'est-à-dire que je vous éclaire sur la signification de la psy¬chanalyse par rapport à cet avènement exigé d'une érotique. Entendez de ce par quoi il est pensable que l'être humain fasse aussi dans ce domaine, et pourquoi pas, la même trouée, et qui d'ailleurs aboutit à cet instant bizarre du cosmonaute dans sa carapace. Ce qui vous laisse à penser que je ne cherche même pas à entre¬voir ce que pourra donner une érotique future. Ce qu'il y a de certain, c'est que les seuls qui y aient convenablement rêvé, à savoir les poètes, ont toujours abouti à d'assez étranges constructions. Et si quelque préfiguration peut s'en trouver dans ce sur quoi je me suis arrêté avec quelque longueur, les ébauches qui peuvent en être données justement dans certains points paradoxaux de la tradi¬tion chrétienne, l'amour courtois par exemple, ça a été pour vous souligner les -178 -


Leçon du 14 mars 1962
singularités tout à fait bizarres, que ceux qui en étaient les auditeurs s'en sou¬viennent, de certain sonnet d'Arnaut Daniel par exemple, qui nous ouvrent des perspectives bien curieuses sur ce que représenteraient effectivement les rela¬tions entre l'amoureux et sa dame. Cela n'est pas du tout indigne de la compa¬raison avec ce que j'essaie de situer comme point extrême sur les aspects du cosmonaute. Bien sûr, la tentative peut nous apparaître participer quelque peu de la mystification, et au reste elle a tourné court. Mais elle est tout à fait éclai-rante pour nous situer, par exemple, ce qu'il faut entendre par la sublimation. J'ai rappelé hier soir que la sublimation, dans le discours de Freud, est insépa¬rable d'une contradiction, c'est à savoir que la jouissance, la visée de la jouis¬sance, subsiste et est en un certain sens réalisée dans toute activité de sublimation. Qu'il n'y a pas de refoulement, qu'il n'y a pas effacement, qu'il n'y a même pas compromis avec la jouissance, qu'il y a paradoxe, qu'il y a détour, que c'est par les voies en apparence contraires à la jouissance que la jouissance est obtenue. Ceci n'est proprement pensable que, justement, pour autant que dans la jouissance le médium qui intervient, médium par où il est donné accès à son fond qui ne peut être, je vous l'ai montré, que la Chose, que ce médium ne peut être aussi qu'un signifiant. D'où cet étrange aspect que prend à nos yeux la dame dans l'amour courtois. Nous ne pouvons pas arriver à y croire, parce que nous ne pouvons plus identifier à ce point un sujet vivant à un signifiant, une personne qui s'appelle Béatrice avec la sagesse et avec ce qu'était pour Dante l'ensemble, la totalité du savoir. Il n'est pas du tout exclu par la nature des choses que Dante ait effectivement couché avec Béatrice. Cela ne change absolument rien au problème. On croit savoir que pas. Cela n'est pas fondamental dans la relation. Ces remarques étant posées, qu'est-ce qui définit le névrosé ? Le névrosé se livre à une curieuse retransformation de ce dont il subit l'effet. Le névrosé, somme toute, est un innocent, il veut savoir. Pour savoir, il s'en va dans la direction la plus naturelle, et c'est naturellement du même coup par là qu'il est leurré. Le névrosé veut retransformer le signifiant en ce dont il est le signe. Le névrosé ne sait pas, et pour cause, que c'est en tant que sujet qu'il a fomenté ceci, l'avènement du signifiant en tant que le signifiant est l'effaçons principal de la chose; que c'est lui, le sujet, qui en effaçant tous les traits de la chose, fait le signi¬fiant. Le névrosé veut effacer cet effacement, il veut faire que ça ne soit pas arrivé. C'est là le sens le plus profond du comportement sommaire, exemplaire, de l'obsessionnel. Ce sur quoi il revient toujours, sans jamais bien entendu pouvoir en abolir l'effet, car chacun de ses efforts pour l'abolir ne fait que le renforcer, c'est de faire que cet avènement à la fonction de signifiant ne se soit pas produit, - 179 -


L'identification
qu'on retrouve ce qu'il y a de réel à l'origine, à savoir, de quoi tout ça est le signe. Ceci, je le laisse là indiqué, amorcé, pour y revenir d'une façon généralisée et en même temps plus diversifiée, à savoir selon les trois espèces de névroses, pho¬bie, hystérie et obsession, après que j'aurai fait le tour auquel ce préambule est destiné à me ramener dans mon discours.
Ce détour donc est bien fait pour situer, et justifier du même coup, la double visée de notre recherche, en tant qu'elle est celle que nous poursuivons cette année sur le terrain de l'identification. Si extrêmement métapsychologique que notre recherche puisse paraître à certains, de ne pas le poursuivre exactement sur l'arête où nous la poursuivons, pour autant que l'analyse ne se conçoit que dans cette visée des plus eschatologiques si je puis m'exprimer ainsi, d'une érotique, mais impossible aussi sans maintenir, au moins à un certain niveau, la conscience du sens de cette visée, de faire avec convenance dans la pratique ce que vous avez à faire, c'est-à-dire bien sûr non pas à prêcher une érotique, mais à vous débrouiller avec ce fait que, même chez les gens les plus normaux et à l'intérieur de l'application pleine et entière, et de bonne volonté, des normes, eh bien! ça ne marche pas. Que non seulement, comme M. de La Rochefoucauld l'a dit: « Il y a des bons mariages, mais il n'y en a pas de délicieux », nous pouvons ajouter que depuis ça s'est détérioré un peu plus, puisqu'il n'y en a même pas de bons non plus, je veux dire, dans la perspective du désir. 11 serait tout de même un peu invraisemblable que de tels propos ne puissent pas être mis au premier plan dans une assemblée d'analystes. Ceci ne vous fait pas pour autant les propagandistes d'une érotique nouvelle, ceci vous situe ce que vous avez à faire dans chaque cas particulier, vous avez à faire exactement ce que chacun a à faire pour soi et pour lequel il a plus ou moins besoin de votre aide, à savoir, en attendant le cosmo¬naute de l'érotique future, des solutions artisanales.
Reprenons les choses où nous les avons laissées la dernière fois, à savoir au niveau de la privation. J'espère que je me suis fait entendre, concernant ce sujet, en tant que je l'ai symbolisé par ce -1, le tour, forcément pas compté, compté en moins dans la meilleure hypothèse, à savoir quand il a fait le tour du tour, le tour du tore. Le fait que j'ai tout de suite tendu le fil qui rapporte la fonction de ce -1 au fondement logique de toute possibilité d'une affirmation universelle, à savoir de la possibilité de fonder l'exception, et c'est ça d'ailleurs qui exige la règle, l'exception ne confirme pas la règle, comme on le dit gentiment, elle l'exige, c'est elle qui en est le véritable principe. Bref, qu'en vous traçant mon petit cadran, à savoir en vous montrant que la seule véritable assurance de l'affir¬mation universelle est l'exclusion d'un trait négatif, il n'y a pas d'homme qui ne - 180 -


Leçon du 14 mars 1962

soit mortel, j'ai pu prêter à une confusion que j'entends maintenant rectifier pour que vous sachiez sur quel terrain de principe je vous fais vous avancer. je vous donnai cette référence, mais il est clair qu'il ne faut pas la prendre pour une déduction du processus tout entier à partir du symbolique. La part vide où il n'y a rien, dans mon cadran, il faut à ce niveau là encore la considérer comme déta¬chée. Le -1 qu'est le sujet à ce niveau en lui-même n'est nullement subjectivé, il n'est nullement encore question ni de savoir ni de non-savoir. Pour que quelque chose arrive de l'ordre de cet avènement, il faut que tout un cycle soit bouclé dont la privation n'est donc que le premier pas. La privation dont il s'agit est pri¬vation réelle pour laquelle, avec le support d'intuition dont vous me concéderez qu'on peut bien m'en accorder le droit, je ne fais là que suivre les traces mêmes de la tradition, et la plus pure. On accorde à Kant l'essentiel de son procédé, et ce fondement du schématisme, j'en cherche un meilleur pour essayer de vous le rendre sensible, intuitif. Le ressort de cette privation réelle, je l'ai forgé. Ce n'est donc qu'après un long détour que peut advenir pour le sujet ce savoir de son rejet originel. Mais d'ici là, je vous le dis tout de suite, il se sera passé assez de choses pour que quand il viendra au jour le sujet sache, non pas seulement que ce savoir le rejette, mais que ce savoir est lui-même à rejeter en tant qu'il s'avèrera être tou¬jours soit au-delà, soit en-deçà de ce qu'il faut atteindre pour la réalisation du désir. Autrement dit, que si jamais le sujet, ce qui est son but depuis le temps de Parménide, arrive à l'identification, à l'affirmation que c'est to auto, le même, que de penser et être, noein kai einai, à ce moment-là il se trouvera lui-même irrémédiablement divisé entre son désir et son idéal. Ceci, si je puis dire, est des¬tiné à démontrer ce que je pourrais appeler la structure objective du tore en ques¬tion. Mais pourquoi me refuserait-on cet usage du mot objectif, puisqu'il est classique, concernant le domaine des idées, et encore employé jusqu'à Descartes ?
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L'identification
Au point donc où nous en sommes, et pour n'y plus revenir, ce dont il s'agit de réel est parfaitement touchable, et il ne s'agit que de cela. Ce qui nous a menés à la construction du tore au point où nous en sommes, c'est la nécessité de défi¬nir chacun des tours comme un un irréductiblement différent. Pour que ceci soit réel, à savoir que cette vérité symbolique, puisqu'elle suppose le comput, le comptage, soit fondée, s'introduise dans le monde, il faut et il suffit que quelque chose soit apparu dans ce réel, qui est le trait unaire. On comprendra que devant ce un, qui est ce qui donne toute sa réalité à l'idéal, l'idéal c'est tout ce qu'il y a de réel dans le symbolique, et ça suffit, on comprend qu'aux origines de la pen¬sée, comme on dit, au temps de Platon et chez Platon, pour ne pas remonter plus loin, ceci ait entraîné l'adoration, la prosternation, le un était le bien, le beau, le vrai, l'être suprême. Ce en quoi consiste le renversement à quoi nous sommes sollicités de faire face à cette occasion, c'est de nous apercevoir que, si légitime que puisse être cette adoration du point de vue d'une élation affective, il n'en reste pas moins que ce un n'est rien d'autre que la réalité d'un assez stupide bâton. C'est tout. Le premier chasseur, je vous l'ai dit, qui sur une côte d'anti¬lope a fait une coche pour se souvenir simplement qu'il avait chassé 10 fois, 12 ou 13 fois, il ne savait pas compter, remarquez, et c'est même pour ça qu'il était nécessaire de les mettre, ces traits, pour que le 10, 12 ou 13, toutes les fois ne se confondent pas, comme elles le méritaient pourtant, les unes dans les autres. Donc au niveau de la privation dont il s'agit, en tant que le sujet est d'abord objectivement cette privation dans la chose, cette privation qu'il ne sait pas qu'il est du tour non compté, c'est de là que nous repartons pour comprendre ce qui se passe. Nous avons d'autres éléments d'information, pour que de là il vienne se constituer comme désir, et qu'il sache le rapport qu'il y a de cette constitution à cette origine, en tant qu'elle peut nous permettre de commencer d'articuler quelques rapports symboliques plus adéquats que ceux jusqu'ici promus concernant ce qu'est sa structure de désir, au sujet. Ceci ne nous fait pas pour autant présumer de ce qui se maintiendra de la notion de la fonction du sujet quand nous l'aurons mis en situation de désir; c'est ce que nous sommes bien forcés de parcourir avec lui, selon une méthode qui n'est que celle en somme de l'expérience - c'est le sous-titre de la Phénoménologie de Hegel, Wissenschaft der Erfahrung, science de l'expérience - nous suivons un chemin analogue avec les données différentes qui sont celles qui nous sont offertes.
Le pas suivant est centré - je pourrais aussi bien ici ne pas marquer d'un titre de chapitre, je le fais à des fins didactiques - c'est celui de la frustration. C'est au niveau de la frustration que s'introduit, avec l'Autre, la possibilité pour le -182 -

Leçon du 14 mars 1962
sujet d'un nouveau pas essentiel. Le un du tour unique, le un qui distingue chaque répétition dans sa différence absolue, ne vient pas au sujet, même si son support n'est rien d'autre que celui du bâton réel, ne vient pas d'aucun ciel, il vient d'une expérience constituée, pour le sujet auquel nous avons affaire, par l'existence, avant qu'il ne soit né, de l'univers du discours; par la nécessité, que cette expérience suppose, du lieu de l'Autre avec le grand A, tel que je l'ai anté¬rieurement défini. C'est ici que le sujet va conquérir l'essentiel, ce que j'ai appelé cette seconde dimension, en tant qu'elle est fonction radicale de son propre repé¬rage dans sa structure, si tant est que métaphoriquement, mais non sans pré¬tendre atteindre dans cette métaphore la structure même de la chose, nous appelons structure de tore cette seconde dimension en tant qu'elle constitue parmi tous les autres, l'existence de lacs irréductibles à un point, de lacs non éva¬nouissants. C'est dans l'Autre que vient nécessairement à s'incarner cette irré¬ductibilité des deux dimensions pour autant que, si elle est quelque part sensible, ce ne peut être, puisque jusqu'à présent le sujet n'est pour nous que le sujet en tant qu'il parle, que dans le domaine du symbolique. C'est dans l'expérience du symbolique que le sujet doit rencontrer la limitation de ses déplacements qui lui fait entrer d'abord dans l'expérience, la pointe, si je puis dire, l'angle irréductible de cette duplicité des deux dimensions. C'est à cela que va au maximum me ser¬vir le schématisme du tore, vous allez le voir, et à partir de l'expérience majorée par la psychanalyse et l'observation qu'elle éveille.
L'objet de son désir, le sujet peut entreprendre de le dire. Il ne fait même que cela. C'est plus qu'un acte d'énonciation, c'est un acte d'imagination. Ceci sus¬cite en lui une manœuvre de la fonction imaginaire, et d'une façon nécessaire cette fonction se révèle présente dès qu'apparaît la frustration. Vous savez l'importance, l'accent que j'ai mis après d'autres, après saint Augustin nommé¬ment, sur le moment d'éveil de la passion jalouse dans la constitution de ce type d'objet, qui est celui même que nous avons construit comme sous-jacent à cha-cune de nos satisfactions, le petit enfant en proie à la passion jalouse devant son frère qui, pour lui, en image, fait surgir la possession de cet objet, le sein nom¬mément qui jusqu'alors n'a été que l'objet sous-jacent, élidé, masqué pour lui derrière ce retour d'une présence liée à chacune de ses satisfactions; qui n'a été, dans ce rythme où s'est inscrite, où se sent la nécessité de sa première dépen¬dance, que l'objet métonymique de chacun de ses retours, le voici soudain pour lui produit dans l'éclairage, aux effets pour nous signalés par sa pâleur mortelle, l'éclairage de ce quelque chose de nouveau qui est le désir. Le désir de l'objet comme tel, en tant qu'il retentit jusqu'au fondement même du sujet, qu'il
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l'ébranle bien au-delà de sa constitution comme satisfait ou non, comme sou¬dain menacé au plus intime de son être comme révélant son manque fondamen¬tal, et ceci dans la forme de l'Autre, comme mettant au jour à la fois la métonymie et la perte qu'elle conditionne. Cette dimension de perte essentielle à la métonymie, perte de la chose dans l'objet, c'est là le vrai sens de cette thé¬matique de l'objet en tant que perdu et jamais retrouvé le même qui est au fond du discours freudien, et sans cesse répétée.
Un pas de plus : si nous poussons la métonymie plus loin, vous le savez, c'est la perte de quelque chose d'essentiel dans l'image, dans cette métonymie qui s'appelle le moi, à ce point de naissance du désir, à ce point de pâleur où Augustin s'arrête devant le nourrisson, comme fait Freud devant son petit-fils dix-huit siècles plus tard. C'est faussement qu'on peut dire que l'être dont je suis jaloux, le frère, est mon semblable, il est mon image, au sens où l'image dont il s'agit est image fondatrice de mon désir. Là est la révélation imaginaire, et c'est le sens et la fonction de la frustration. Tout ceci est déjà connu, je ne fais que le rappeler comme la seconde source de l'expérience, après la privation réelle, la frustration imaginaire. Mais comme pour la privation réelle j'ai aujourd'hui bien essayé de vous situer à quoi elle sert, au terme qui nous intéresse, c'est-à-dire dans la fon¬dation du symbolique, de même nous avons ici à voir comment cette image fon¬datrice, révélatrice du désir, va se placer dans le symbolique.
Ce placement est difficile. Il serait bien entendu tout à fait impossible si le symbolique n'était, si, comme je l'ai rappelé, martelé depuis toujours et assez longtemps pour que ça vous entre dans la tête, si l'Autre et le discours où le sujet a à se placer ne l'attendaient depuis toujours, dès avant sa naissance, et que par l'intermédiaire au moins de sa mère, de sa nourrice, on lui parle. Le ressort dont il s'agit, celui qui est à la fois le b-a-ba, l'enfance de notre expérience, mais au¬-delà de quoi depuis quelques temps on ne sait plus aller faute justement de savoir le formaliser comme b-a-ba, est ceci, à savoir le croisement, l'échange naïf qui se produit, de par la dimension de l'Autre, entre le désir et la demande. S'il y a, vous le savez, quelque chose à quoi on peut dire qu'au départ le névrosé s'est laissé prendre, c'est à ce piège, et il essaiera de faire passer dans la demande ce qui est l'objet de son désir, d'obtenir de l'Autre, non pas la satisfaction de son besoin pour quoi la demande est faite, mais la satisfaction de son désir, à savoir d'en avoir l'objet, c'est-à-dire précisément ce qui ne peut se demander. Et c'est à l'ori¬gine de ce qu'on appelle dépendance dans les rapports du sujet à l'Autre. De même qu'il essaiera, plus paradoxalement encore, de satisfaire, par la conforma¬tion de son désir, à la demande de l'Autre. Et il n'y a pas d'autre sens, de sens - 184 -


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correctement articulé j'entends, à ce qui est la découverte de l'analyse et de Freud, à l'existence du Surmoi comme tel. Il n'y a pas d'autre définition correcte, j'entends, pas d'autre qui permette d'échapper à des glissements confusionnels.
Je pense, sans aller plus loin, que les résonances pratiques, concrètes de tous les jours, à savoir l'impasse du névrosé, c'est d'abord, et avant le problème des impasses de son désir, cette impasse sensible à chaque instant, grossièrement sen¬sible, et à quoi vous le voyez toujours se buter. C'est ce que j'exprimerai sommai¬rement en disant que pour son désir, il lui faut la sanction d'une demande. Qu'est-ce que vous lui refusez, sinon cela qu'il attend de vous, que vous lui demandiez de désirer congrûment ? Sans parler de ce qu'il attend de sa conjointe, de ses parents, de sa lignée et de tous les conformismes qui l'entourent. Qu'est-ce que ça nous permet de construire et d'apercevoir ? Si tant est que la demande se renouvelle selon les tours parcourus,
selon les cercles pleins, tout autour et, les successifs retours que nécessite la revenue, mais insérée par le lacs de la demande, du besoin, si tant est que, - comme je vous l'ai laissé entendre à tra¬vers chacun de ces retours, ce qui nous permet de dire que le cercle élidé, le cercle que j'ai appelé simplement, pour que vous voyez ce que je veux dire par rapport au tore, le cercle vide, vient ici matérialiser l'objet métonymique sous toutes ces demandes. Une construc¬tion topologique est imaginable d'un autre tore qui a pour propriété de nous permettre d'imaginer l'application de l'objet du désir, cercle interne vide du premier tore, sur le cercle plein du second qui constitue une boucle, un de
ces lacs irréductibles. Inversement, le cercle, sur le premier tore, d'une demande vient ici se superposer dans l'autre tore, le tore ici support de l'autre, de l'autre imaginaire de la frustration, vient ici se superposer au cercle vide de ce tore, c'est ¬à-dire remplir la fonction de montrer cette interversion, désir chez l'un, demande chez l'autre, demande de l'un, désir de l'autre, qui est le nœud où se coince toute la dialectique de la frustration. Cette dépendance possible des deux topologies, - 185 -



L'identification
celle d'un tore à celle de l'autre, n'exprime en somme rien d'autre que ce qui est le but de notre schème en tant que nous le faisons supporter par le tore. C'est que si l'espace de l'intuition kantienne, je dirais doit, grâce au nouveau schème que nous introduisons, être mis entre parenthèses, annulé, aufgehoben, comme illusoire parce que l'extension topologique du tore nous le permet, à ne considérer que les propriétés de la surface, nous sommes sûrs du maintien, de la solidité si je puis dire, du volume du système sans avoir à recourir à l'intuition de la profondeur.
Ce qui, vous voyez, et ce que ceci image, c'est qu'à nous maintenir dans toute la mesure où nos habitudes intuitives nous le permettent, dans ces limites, il en résulte que puisqu'il ne s'agit entre les deux surfaces que d'une substitution par application biunivoque, encore qu'elle soit inversée, à savoir qu'une fois décou¬pée ce sera dans ce sens sur l'une des surfaces et dans cet autre sur l'autre. Il n'en reste pas moins que ce que ceci rend sensible, c'est que du point de vue de l'espace exigé, ces deux espaces [surfaces], l'intérieure et l'extérieure, à partir du moment où nous nous refusons à leur donner substance autre que topologique, sont les mêmes. C'est ce que vous verrez exprimé dans la phrase [qui l'indique] déjà, dans le rapport de Rome, l'usage que je comp¬tais pour vous en faire, à savoir que la propriété de l'anneau, en tant qu'il sym¬bolise la fonction du sujet dans ses rapports à l'Autre, tient en ceci que l'espace de son intérieur et l'espace extérieur sont les mêmes. Le sujet à partir de là construit son espace extérieur sur le modèle d'irréductibilité de son espace inté-rieur. Mais ce que montre ce schéma, c'est avec évidence la carence de l'harmo¬nie idéale qui pourrait être exigée de l'objet à la demande, de la demande à l'objet. Illusion qui est suffisamment démontrée par l'expérience, je pense, pour que nous ayons éprouvé le besoin de construire ce modèle nécessaire de leur nécessaire discordance. Nous en savons le ressort et, bien entendu, si j'ai l'air de n'avancer qu'à pas de lenteur, croyez-moi, aucune stagnation n'est de trop si nous voulons nous assurer des pas suivants. -186-


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Ce que nous savons déjà et ce qu'il y a ici de représenté intuitivement, c'est que l'objet lui¬-même comme tel, en tant qu'objet du désir, est l'effet de l'impossibilité de l'Autre de répondre à la demande. C'est ce qui se voit ici manifestement dans ce sens qu'à ladite demande, quel que soit son désir, l'Autre ne saurait y suffire, qu'il laisse forcément à découvert la plus grande part de la structure. Autrement dit, que le sujet n'est pas enveloppé, comme on le croit, dans le tout, qu'au niveau du moins du sujet qui parle, l'Umwelt n'enveloppe pas son Innenwelt. Que s'il y avait quelque chose à faire pour imaginer le sujet par rapport à la sphère idéale, depuis toujours le modèle intuitif et mental de la structure d'un cos¬mos, ce serait plutôt que le sujet serait, si je puis me permettre pour vous de pousser, d'exploiter, mais vous verrez qu'il y a plus d'une façon de le faire, son image intuitive, cela serait de représen¬ter le sujet par l'existence d'un trou dans ladite sphère, et son supplément par deux sutures. Supposons le sujet à constituer sur une sphère cosmique. La surface d'une sphère infinie, c'est un plan, le plan du tableau noir indéfiniment pro¬longé. Voilà le sujet, un trou quadrangulaire, comme la configuration générale de ma peau de tout à l'heure, mais cette fois-ci en négatif. Je couds un bord avec l'autre, mais avec cette condi¬tion que ce sont des bords opposés, que je laisse libres les deux autres bords. Il en résulte la figure suivante, à savoir, avec le vide comblé ici, deux trous qui restent dans la sphère de surface infinie. Il ne reste plus qu'à tirer sur chacun des bords de ces deux trous pour constituer le sujet à la surface infinie, comme constitué en somme par ce qui est toujours un tore, même s'il aune besace de rayon infini, à savoir une poignée émergeant à la surface -187-

L'identification
d'un plan. Voilà ce que cela veut dire au maximum, la relation du sujet avec le grand Tout. Nous verrons les applications que nous pouvons en faire.
Ce qui est important ici à saisir, c'est que, pour ce recouvrement de l'objet à la demande, si l'autre imaginaire [est] ainsi constitué, dans l'inversion des fonc¬tions du cercle du désir avec celui de la demande, l'Autre, pour la satisfaction du désir du sujet doit être défini comme sans pouvoir. J'insiste sur ce sans, car avec lui émerge une nouvelle forme de la négation où s'indiquent à proprement par¬ler les effets de la frustration. Sans est une négation mais pas n'importe laquelle, c'est une négation-liaison que matérialise bien, dans la langue anglaise, l'homo¬logie conformiste des deux rapports des deux signifiants within et without. C'est une exclusion liée qui déjà en soi seule indique son renversement. Un pas de plus, faisons-le, c'est celui du pas sans. L'Autre, sans doute, s'introduit dans la perspective naïve du désir comme sans pouvoir, mais, essentiellement, ce qui le lie à la structure du désir, c'est le pas sans, il n'est pas non plus sans pouvoir. C'est pourquoi cet Autre, que nous avons introduit en tant qu'en somme métaphore du trait unaire, c'est-à-dire de ce que nous trouvons à son niveau et qu'il rem¬place, dans une régression infinie, puisqu'il est le lieu où se succèdent ces un tous différents les uns des autres dont le sujet n'est que la métonymie, cet Autre comme un, et le jeu de mots fait partie de la formule que j'emploie ici pour défi¬nir le mode sous lequel je l'ai introduit, se retrouve, une fois bouclée la néces¬sité des effets de la frustration imaginaire, comme ayant cette valeur unique, car lui seul n'est pas sans, pas sans pouvoir, il est à l'origine possible du désir posé comme condition, même si cette condition reste en suspens. Pour cela, il est comme pas un, il donne au -1 du sujet une autre fonction qui s'incarne d'abord dans cette dimension que ce comme vous situe assez comme étant celle de la métaphore. C'est à son niveau, au niveau du comme pas un et de tout ce qui va lui rester dans la suite suspendu comme ce que j'ai appelé la conditionnalité absolue du désir, que nous aurons affaire la prochaine fois, c'est-à-dire, au niveau du troisième terme, de l'introduction de l'acte de désir comme tel, de ses rapports au sujet d'une part, à la racine de ce pouvoir, à la réarticulation des temps de ce pouvoir, pour autant que, vous le voyez, il va me falloir revenir en arrière sur le pas possible pour marquer le chemin qui a été accompli dans l'introduction des termes pouvoir et sans pouvoir. C'est dans la mesure où nous aurons à poursuivre cette dialectique la prochaine fois que je m'arrête ici aujourd'hui.
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Je vous ai laissés la dernière fois au niveau de cet embrassement symbolique des deux tores où s'incarne imaginairement le rapport d'interversion si l'on peut dire, vécu par le névrosé, dans la mesure sensible, clinique, où nous voyons qu'apparemment au moins c'est dans une dépendance de la demande de l'Autre qu'il essaie de fonder, d'instituer son désir. Bien sûr, il y a là quelque chose de fondé dans cette structure que nous appelons la structure du sujet en tant qu'il parle, qui est celle pour laquelle nous fomentons pour vous cette topologie du tore que nous croyons très fondamentale. Il a la fonction de ce qu'on appelle ailleurs en topologie le groupe fondamental, et après tout, ce sera la question à quoi il faudra que nous indiquions une réponse. J'espère que cette réponse, au moment où il faudra la donner, sera vraiment surabondamment déjà dessinée. Pourquoi, si c'est là la structure fondamentale, a-t-elle été de si longtemps et de toujours si profondément méconnue par la pensée philosophique ? Pourquoi si c'est ainsi, l'autre topologie, celle de la sphère, qui traditionnellement paraît dominer toute l'élaboration de la pensée concernant son rapport à la chose ?
Reprenons les choses où nous les avons laissées la dernière fois, et où je vous indiquai ce qui est impliqué dans notre expérience même, il y a dans ce nœud avec l'Autre, pour autant qu'il nous est offert comme une première approxima¬tion sensible, peut-être trop facile, nous verrons qu'il l'est, assurément, il y a dans ce nœud avec l'Autre, tel qu'il est ici imagé, un rapport de leurre. Retournons ici à l'actuel, à l'articulé de ce rapport à l'Autre. Nous le connais¬sons. Comment ne le connaîtrions-nous pas, quand nous sommes chaque jour le support même de sa pression dans l'analyse et que le sujet névrosé, à qui nous -189-


L'identification
avons affaire fondamentalement, devant nous se présente comme exigeant de nous la réponse, ceci même si nous lui enseignons le prix qu'il y a, cette réponse, à la suspendre. La réponse sur quoi ? C'est bien là ce qui justifie notre schéma pour autant qu'il nous montre, l'un à l'autre se substituant, désir et demande, c'est justement que la réponse, c'est sur son désir et sur sa satisfaction.
Ce sans doute à quoi aujourd'hui je serai à peu près certainement limité par le temps qui m'est donné, c'est à bien articuler à quelles coordonnées se suspend cette demande faite à l'Autre, cette demande de réponse, laquelle spécifie dans sa raison vraie, sa raison dernière, auprès de quoi toute approximation est insuf¬fisante, celle qui dans Freud s'épingle comme versagen, la Versagung, le dédit, ou encore la trompeuse parole, la rupture de promesse, à la limite la vanitas, à la limite de la mauvaise parole, et l'ambiguïté, ici je vous la rappelle, qui unit le terme blasphème à ce qu'il a donné à travers toutes sortes de transformations, d'ailleurs en elles-mêmes bien jolies à suivre, le blâme. je n'irai pas plus loin dans cette voie. Le rapport essentiel de la frustration à laquelle nous avons affaire à la parole, est le point à soutenir, à maintenir toujours radical, faute de quoi notre concept de la frustration se dégrade, elle dégénère jusqu'à se réduire au défaut de gratification concernant ce qui au dernier terme ne peut plus être conçu que comme le besoin. Or il est impossible de ne pas rappeler ce que le génie de Freud nous avère originellement quant à la fonction du désir, ce dont il est parti dans ses premiers pas, laissons de côté les lettres à Fliess, commençons à la Science des rêves et n'oublions pas que Totem et tabou était son livre préféré, lequel génie de Freud nous avère, est ceci que le désir est foncièrement, radicalement struc¬turé par ce nœud qui s'appelle l'Œdipe, et d'où il est impossible d'éliminer ce nœud interne qui est ce que j'essaie de soutenir devant vous par ces figures, ce nœud interne qui s'appelle l'Œdipe en tant qu'il est essentiellement quoi ? Il est essentiellement ceci, un rapport entre une demande qui prend une valeur si pri¬vilégiée qu'elle devient le commandement absolu, la loi, et un désir, lequel est le désir de l'Autre, de l'Autre dont il s'agit dans l'Œdipe. Cette demande s'articule ainsi: tu ne désireras pas celle qui a été mon désir. Or c'est ceci qui fonde en sa structure l'essentiel, le départ de la vérité freudienne. Et c'est là, c'est à partir de là que tout désir possible est en quelque sorte obligé à cette sorte de détour irré¬ductible, ce quelque chose de semblable à l'impossibilité dans le tore de la réduc¬tion du lacs sur certains cercles, qui fait que le désir doit inclure en lui ce vide, ce trou interne spécifié dans ce rapport à la Loi originelle. N'oublions pas que les pas, pour fonder ce rapport premier autour de quoi - nous ne l'oublions que trop - sont pour Freud articulables, et seulement par là, toutes les -190-

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Liebesbedingungen, toutes les déterminations de l'amour, n'oublions pas les pas que dans la dialectique freudienne ceci exige, c'est dans ce rapport à l'Autre, le père tué, au-delà de ce trépas du meurtre originel, que se constitue cette forme suprême de l'amour. C'est le paradoxe, non du tout dissimulé, même s'il est élidé par ce voile aux yeux qui semble ici toujours accompagner de Freud la lecture. Ce temps est inéliminable, qu'après le meurtre du père surgit pour lui-même, si ceci ne nous est pas suffisamment expliqué, c'est assez pour que nous en rete¬nions le temps comme essentiel dans ce qu'on peut appeler la structure mythique de l'Œdipe, cet amour suprême pour le père, lequel fait justement de ce trépas du meurtre originel la condition de sa présence désormais absolue. La mort en somme, jouant ce rôle, se manifestait comme pouvant seule le fixer dans cette sorte de réalité, sans doute la seule comme absolument perdurable, d'être comme absent. Il n'y a nulle autre source à l'absoluité du commandement ori¬ginel.
Voilà où se constitue le champ commun dans lequel s'institue l'objet du désir, dans la position sans doute que nous lui connaissons déjà comme nécessaire au seul niveau imaginaire, à savoir une position tierce. La seule dialectique du rapport à l'autre en tant que transitif, dans le rapport imaginaire du stade du miroir, vous avait déjà appris qu'il constituait l'objet de l'intérêt humain comme lié à son semblable, l'objet a ici par rapport à cette image qui l'inclut, qui est l'image de l'autre au niveau du stade du miroir i (a). Mais cet intérêt n'est en quelque sorte qu'une forme, il est l'objet de cet intérêt neutre autour de quoi même toute la dialectique de l'enquête de monsieur Piaget peut s'ordonner, en mettant au premier plan ce rapport qu'il appelle de réciprocité, qu'il croit pou¬voir conjoindre à une formule radicale du rapport logique. C'est de cette équi¬valence, de cette identification à l'autre comme imaginaire que la ternarité du surgissement de l'objet s'institue. Ce n'est qu'une structure insuffisante, par¬tielle, et donc que nous devons retrouver, au terme, comme déductive de l'ins¬titution de l'objet du désir au niveau où, ici et aujourd'hui, je l'articule pour vous. Le rapport à l'Autre n'est point ce rapport imaginaire fondé sur la spéci¬ficité de la forme générique, puisque ce rapport à l'Autre y est spécifié par la demande, en tant qu'elle fait surgir de cet Autre, qui est l'Autre avec un grand A, son essentialité si je puis dire, dans la constitution du sujet, ou, pour reprendre la forme qu'on donne toujours au verbe inter-esser, son inter-essen¬tialité au sujet. Le champ dont il s'agit ne saurait donc d'aucune façon être réduit au champ du besoin et de l'objet qui pour la rivalité de ses semblables peut à la limite s'imposer, car ce sera là la pente où nous irons trouver notre recours pour -191-
L'identification
la rivalité dernière, s'imposer comme objet de subsistance pour l'organisme. Cet autre champ, que nous définissons et pour lequel est faite notre image du tore, est un autre champ, un champ de signifiant, champ de connotation de la présence et de l'absence, et où l'objet n'est plus objet de subsistance, mais d'ex-sistence du sujet.
Pour venir à le démontrer, il s'agit bien au dernier terme d'une certaine place d'ex-sistence du sujet nécessaire, et que c'est là la fonction à quoi est élevé, amené le petit a de la rivalité première, nous avons devant nous le chemin qui nous reste à parcourir, de ce sommet où je vous ai amenés la dernière fois de la dominance de l'autre dans l'institution du rapport frustrant. La seconde partie du chemin doit nous mener de la frustration à ce rapport à définir, ce qui constitue comme tel le sujet dans le désir, et vous savez que c'est là seulement que nous pourrons convenablement articuler la castration. Nous ne saurons donc au dernier terme ce que veut dire cette place d'ex-sistence que quand ce chemin sera achevé. Dès maintenant nous pouvons, nous devons même rappeler, mais rappeler ici au phi¬losophe le moins introduit à notre expérience, ce point singulier, à le voir si sou¬vent se dérober à son propre discours. C'est qu'il y a bien une question, à savoir, ce pourquoi il faut que le sujet soit représenté, et j'entends au sens freudien, représenté par un représentant représentatif, comme exclu du champ même où il a à agir dans des rapports disons lewiniens avec les autres comme individus, qu'il faut, au niveau de la structure, que nous arrivions à rendre compte de pourquoi il est nécessaire qu'il soit représenté quelque part comme exclu de ce champ pour y intervenir, dans ce champ même. Car après tout, tous les raisonnements où nous entraîne le psychosociologue dans sa définition de ce que j'ai appelé tout à l'heure un champ lewinien, ne se présentent jamais qu'avec une parfaite élision de cette nécessité que le sujet soit, disons, en deux endroits topologiquement définis, à savoir dans ce champ mais aussi essentiellement exclu de ce champ, et qu'il arrive à articuler quelque chose, et quelque chose qui se tient. Tout ce qui, dans une pensée de la conduite de l'homme comme observable, arrive à se défi¬nir comme apprentissage, et à la limite objectivation de l'apprentissage, c'est-à¬-dire montage, forme un discours qui se tient, et qui jusqu'à un certain point rend compte d'une foule de choses, sauf de ceci, qu'effectivement le sujet fonctionne non pas avec cet emploi simple, si je puis dire, mais dans un double emploi, lequel vaut tout de même qu'on s'y arrête et que, si fuyant qu'il se présente à nous, il est sensible de tellement de façons qu'il suffit, si je puis dire, de se pencher pour en ramasser les preuves. Ce n'est point autre chose que j'essaie de vous faire sentir, chaque fois par exemple qu'incidemment je ramène les pièges de la double néga¬tion, -192-

Leçon du 21 mars 1962
et que le je ne sache pas que le veuille n'est pas entendu de la même façon je pense, que je sais que je ne veux pas.
Réfléchissez sur ces petits problèmes jamais épuisés, car les logiciens de la langue s'y exercent, et leurs balbutiements sont là plus qu'instructifs, qu'aussi souvent qu'il y aura des paroles qui coulent, et même des écrivains qui laissent fluer les choses au bout de leur plume comme elles se parlent, on dira à quelqu'un - j'ai déjà insisté, mais on ne saurait trop y revenir - vous n'êtes pas sans ignorer pour lui dire vous savez bien, tout de même!
Le double plan sur lequel joue ceci est que cela va de soi que quelqu'un écrive comme cela, et que c'est arrivé. Cela m'a été rappelé récemment dans un de ces textes de Prévert, de quoi Gide s'étonnait: « Est-ce qu'il a voulu se moquer, ou sait-il bien ce qu'il écrit ? » Il n'a pas voulu se moquer, ça lui a coulé de la plume. Et toute la critique des logiciens ne fera pas qu'il nous advienne, pour peu que nous soyons engagés dans un véritable dialogue avec quelqu'un, à savoir qu'il s'agisse, d'une façon quelconque, d'une certaine condition essentielle à nos rap¬ports avec lui, qui est celle à laquelle je pense arriver tout à l'heure, qu'il est essentiel que quelque chose entre nous s'institue comme ignorance, que je glis¬serai à lui dire, si savant et si puriste que je sois vous n'êtes pas sans ignorer. Le même jour où je vous en parlai ici, je me suis détourné de citer ce que je venais de lire dans Le Canard Enchaîné, à la fin d'un de ces morceaux de bravoure qui se poursuivent sous la signature d'André Ribaud, avec pour titre « La Cour » « Il ne faut pas se décombattre », dans un style pseudo saint-simonien, de même que Balzac écrivait une langue du XVIe siècle entièrement inventée par lui, « de quelque défiance des rois ». Vous comprenez parfaitement ce que cela veut dire. Essayez de l'analyser logiquement, et vous voyez que cela dit exactement le contraire de ce que vous comprenez, et vous êtes naturellement tout à fait en droit de comprendre ce que vous comprenez, parce que c'est dans la structure du sujet. Le fait que les deux négations qui ici se superposent, non seulement ne s'annulent pas, mais bien effectivement se soutiennent, tient au fait d'une dupli¬cité topologique qui fait que il ne faut pas se décombattre ne se dise pas sur le même plan, si je puis dire, où s'institue le quelque défiance des rois. L'énoncia¬tion et l'énoncé, comme toujours, sont parfaitement séparables, mais ici leur béance éclate.
Si le tore comme tel peut nous servir, vous le verrez, de pont, s'avère déjà suf¬fisant à nous montrer en quoi consiste, une fois passé dans le monde ce dédou¬blement, cette ambiguïté du sujet, n'est-il pas bon aussi bien à cet endroit de nous arrêter sur ceci qu'elle comporte d'évidence cette topologie, et tout d'abord dans
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L'identification
notre plus simple expérience,) e veux dire celle du sujet ? Quand nous parlons de l'engagement, est-il besoin de grands détours, de ceux qu'ici je vous fais franchir pour les besoins de notre cause, est-il besoin de grands détours aux moins initiés pour évoquer ceci, que s'engager implique déjà en soi l'image du couloir, l'image de l'entrée et de la sortie, et jusqu'à un certain point l'image de l'issue derrière soi fermée, et que c'est bien dans ce rapport à ce fermer l'issue que le dernier terme de l'image de l'engagement se révèle ? En faut-il beaucoup plus ? Et toute la lit¬térature qui culmine dans l'œuvre de Kafka peut nous faire apercevoir qu'il suf¬fit de retourner ce que, paraît-il, la dernière fois, je n'ai pas assez imagé en vous montrant cette forme particulière du tore sous la forme de la poignée dégagée d'un plan, le plan ne présentant ici que le cas particulier d'une sphère infinie élar¬gissant un côté du tore. Il suffit de faire basculer cette image, de la présenter le ventre en l'air et comme le champ terrestre où nous nous ébattons, pour nous montrer la raison même où l'homme se présente à nous comme ce qu'il fut, et peut-être ce qu'il reste, un animal de terrier, un animal de tore. Toutes ces archi¬tectures ne sont tout de même pas sans quelque chose qui doive nous retenir pour leurs affinités avec quelque chose qui doit bien aller plus loin que la simple satis¬faction d'un besoin, pour une analogie dont il saute aux yeux qu'elle est irréduc-tible, impossible à exclure de tout ce qui s'appelle pour lui intérieur et extérieur, et que l'un et l'autre débouchent l'un sur l'autre et se commandent, ce que j'ai appelé tout à l'heure le couloir, la galerie, le sous-terrain. Mémoires écrits du sous-terrain, intitule Dostoïevski, ce point extrême où il scande la palpitation de sa question dernière. Est-ce là quelque chose qui s'épuise dans la notion d'ins¬trument socialement utilisable ? Bien sûr, comme nos deux tores, la fonction de l'agglomérat social et son rapport aux voies, en tant que leur anastomose simule quelque chose qui existe au plus intime de l'organisme, est pour nous un objet préfiguré d'interrogation. Ce n'est pas notre privilège, la fourmi et le termite le connaissent, mais le blaireau dont nous parle Kafka, dans son terrier n'est pas précisément, lui, un animal sociable. Que veut dire ce rappel ? Si ce n'est, pour nous, au point où nous avons à nous avancer, que si ce rapport de structure est si naturel, qu'à condition d'y penser nous trouvions partout, et fort loin enfoncées, ses racines dans la structure des choses, le fait que, quand il s'agit que la pensée s'organise, le rapport du sujet au monde, elle le méconnaisse au cours des âges si abondamment, pose justement la question de savoir pourquoi il y a là, si loin poussé, refoulement, disons à tout le moins, méconnaissance.
Ceci nous ramène à notre départ qui est celui du rapport à l'Autre, en tant que je l'ai appelé, fondé sur quelque leurre qu'il s'agit maintenant d'articuler -194-

Leçon du 21 mars 1962
bien ailleurs que ce rapport naturel, puisque aussi bien nous voyons combien à la pensée il se dérobe, combien la pensée le refuse. C'est d'ailleurs qu'il nous faut partir, et de la position de la question à l'Autre, de la question sur son désir et sa satisfaction. S'il y a leurre il doit tenir quelque part à ce que j'ai appelé tout à l'heure la duplicité radicale de la position du sujet. Et c'est ce que je voudrais vous faire sentir au niveau propre alors du signifiant en tant qu'il se spécifie de la duplicité de la position subjective, et un instant vous demander de me suivre sur quelque chose qui s'appelle au dernier terme la différence pour laquelle le graphe auquel je vous ai tenu pendant un certain temps de mon discours attachés, est à proprement par¬ler, forgé. Cette différence s'appelle dif¬férence entre le message et la question. Ce graphe qui s'inscrirait si bien ici Dans la béance même par où le sujet se raccorde doublement au plan du discours universel, je vais y inscrire aujourd'hui les quatre points de concours qui sont ceux que vous -195-



L'identification
connaissez, A, s (A) la signification du message en tant que c'est du retour venant de l'Autre du signifiant qui y réside, ici $  D le rapport du sujet à la demande en tant que s'y spécifie la pulsion, ici le S (A) le signifiant de l'Autre, en tant que l'Autre au dernier terme ne peut se formaliser, se significantiser que comme mar¬qué lui-même par le signifiant, autrement dit en tant qu'il nous impose la renon¬ciation à tout métalangage. La béance qu'il s'agit ici d'articuler se suspend tout entière en la forme où, au dernier terme, cette demande à l'Autre de répondre, alterne, se balance en une suite de retours entre le rien peut-être et le peut-être rien. C'est ici un message. Il s'ouvre sur ce qui nous est apparu comme l'ouver¬ture constituée par l'entrée d'un sujet dans le Réel. Nous sommes ici en rapport avec l'élaboration la plus certaine du terme de possibilité, Möglichkeit. Ce n'est pas du côté de la chose qu'est le possible, mais du côté du sujet. Le message s'ouvre sur le terme de l'éventualité constituée par une attente dans la situation constituante du désir, telle que nous tentons ici de la serrer. Peut-être, la possi¬bilité est antérieure à ce nominatif rien qui, à l'extrême, prend valeur de substi¬tut de la positivité. C'est un point, et un point c'est tout. La place du trait unaire est là réservée dans le vide qui peut répondre à l'attente du désir.
C'est tout autre chose que la question en tant qu'elle s'articule rien peut-être ? Que le peut-être, au niveau de la demande « qu'est-ce que je veux ? », parlant à l'Autre, que le peut-être qui vient ici en position homologique à ce qui au niveau du message constituait la réponse éventuelle. Peut-être rien, c'est la première formulation du message. Peut-être rien, ce peut être une réponse, mais est-ce la réponse à la question rien peut-être? Justement pas! Ici, l'énonciatif rien, comme posant la possibilité du non lieu de conclure, d'abord, comme antérieur à la cote d'existence, à la puissance d'être, cet énonciatif au niveau de la question prend toute sa valeur d'une substantivation du néant de la question elle-même. La phrase rien peut-être s'ouvre, elle, sur la probabilité que rien ne la détermine comme question, que rien ne soit déterminé du tout, qu'il reste possible que rien ne soit sûr, qu'il est possible qu'on ne puisse pas conclure, si ce n'est par le recours à l'antériorité infinie du procès kafkaïen, qu'il y ait pure subsistance de la question avec l'impossibilité de conclure. Seule l'éventualité du Réel permet de déterminer quelque chose, et la nomination du néant de la pure subsistance de la question, voilà ce à quoi, au niveau de la question elle-même, nous avons affaire. Peut-être rien pouvait être au niveau du message une réponse, mais le message n'était justement pas une question. Rien peut-être?, au niveau de la question, ne donne qu'une métaphore, à savoir, la puissance d'être est de l'au-delà. Toute éventualité y a disparu déjà, et toute subjectivité aussi. -196-


Leçon du 21 mars 1962
Il n'y a qu'effet de sens, renvoi du sens au sens à l'infini, à ceci près que, pour nous analystes, nous nous sommes habitués par expérience à structurer ce ren¬voi sur deux plans et que c'est cela qui change tout, à savoir que la métaphore pour nous est condensation, ce qui veut dire deux chaînes et qu'elle fait, la méta¬phore, son apparition de façon inattendue au beau milieu du message, qu'elle devient aussi message au milieu de la question, que la question famille com¬mence à s'articuler et que surgit au beau milieu le million du millionnaire, que l'irruption de la question dans le message se fait en ceci qu'il nous est révélé que le message se manifeste au beau milieu de la question, qu'il se fait jour sur le che-min où nous sommes appelés à la vérité, que c'est à travers notre question de vérité, j'entends, la question même, et non pas dans la réponse à la question, que le message se fait jour. C'est donc en ce point précis, précieux pour l'articulation de la différence de l'énonciation à l'énoncé, qu'il nous fallait un instant nous arrêter. Cette possibilité du rien, si elle n'est pas préservée, c'est ce qui nous empêche de voir, malgré cette omniprésence qui est au principe de toute articu¬lation possible proprement subjective, cette béance, qui est également très pré¬cisément incarnée dans le passage du signe au signifiant, où nous voyons apparaître ce qu'est ce qui distingue le sujet dans cette différence.
Est-il signe en fin de compte, lui, ou signifiant ? Signe. Signe de quoi ? Il est justement le signe de rien. Si le signifiant se définit comme représentant le sujet auprès d'un autre signifiant, renvoi indéfini des sens, et si ceci signifie quelque chose, c'est parce que le signifiant signifie auprès de l'autre signifiant cette chose privilégiée qu'est le sujet en tant que rien. C'est ici que notre expérience nous permet de mettre en relief la nécessité de la voie par où se supporte aucune réa¬lité dans la structure identifiable en tant qu'elle est celle qui nous permet de poursuivre notre expérience. L'Autre ne répond donc rien, si ce n'est que rien n'est sûr, mais ceci n'a qu'un sens, c'est qu'il y a quelque chose dont il ne veut rien savoir, et très précisément de cette question. A ce niveau, l'impuissance de l'Autre s'enracine dans un impossible, qui est bien le même, sur la voie duquel nous avait déjà conduit la question du sujet. Pas possible était ce vide où venait surgir dans sa valeur divisante le trait unaire. Ici nous voyons cet impossible prendre corps, et conjoindre ce que nous avons vu tout à l'heure être défini par Freud de la constitution du désir dans l'interdiction originelle. L'impuissance de l'Autre à répondre tient à une impasse, et cette impasse, nous la connaissons, s'appelle la limitation de son savoir. Il ne savait pas qu'il était mort, qu'il n'est parvenu à cette absoluité de l'Autre que par la mort non acceptée mais subie, et subie par le désir du sujet. Cela, le sujet le sait si je puis dire, que l'Autre ne doive -197-

L'identification
pas le savoir, que l'Autre demande à ne pas savoir. C'est là la part privilégiée dans ces deux demandes non confondues, celle du sujet et celle de l'Autre, c'est que justement le désir se définit comme l'intersection de ce qui dans les deux demandes est à ne pas dire. C'est seulement à partir de là que se libèrent les demandes formulables partout ailleurs que dans le champ du désir.
Le désir ainsi se constitue d'abord, de sa nature, comme ce qui est caché à l'Autre par structure. C'est l'impossible à l'Autre justement qui devient le désir du sujet. Le désir se constitue comme la partie de la demande qui est cachée à l'Autre. Cet Autre qui ne garantit rien, justement en tant qu'Autre, en tant que lieu de la parole, c'est là qu'il prend son incidence édifiante, il devient le voile, la couverture, le principe d'occultation de la place même du désir, et c'est là que l'objet va se mettre à couvert. Que s'il y a une existence qui se constitue d'abord, c'est celle-là, et qu'elle se substitue à l'existence du sujet lui-même, puisque le sujet, en tant que suspendu à l'Autre, reste également suspendu à ceci que du côté de l'Autre rien n'est sûr, sauf justement qu'il cache, qu'il couvre quelque chose qui est cet objet, cet objet qui n'est encore peut-être rien en tant qu'il va devenir l'objet du désir. L'objet du désir existe comme ce rien même dont l'Autre ne peut savoir que c'est tout ce en quoi il consiste. Ce rien en tant que caché à l'Autre prend consistance, il devient l'enveloppe de tout objet devant quoi la question même du sujet s'arrête, pour autant que le sujet alors ne devient plus qu'imaginaire. La demande est libérée de la demande de l'Autre dans la mesure où le sujet exclut ce non-savoir de l'Autre. Mais il y a deux formes possibles d'exclusion. je m'en lave les mains de ce que vous savez ou de ce que vous ne savez pas, et j'agis. Vous n'êtes pas sans ignorer veut dire à quel point je m'en moque que vous sachiez ou que vous ne sachiez pas. Mais il y a aussi l'autre façon, il faut absolument que vous sachiez, et c'est la voie que choisit le névrosé, et c'est pour cela qu'il est si je puis dire, désigné d'avance comme victime. La bonne façon pour le névrosé de résoudre le problème de ce champ du désir en tant que constitué par ce champ central des demandes, qui justement se recou¬pent et pour ça doivent être exclues, c'est que lui, il trouve que la bonne façon c'est que vous sachiez. S'il n'en était pas ainsi, il ne ferait pas de psychanalyse.
Qu'est-ce que fait l'Homme aux Rats en se levant la nuit comme Théodore ? Il se traîne en savates vers le couloir pour ouvrir la porte au fantôme de son père mort pour lui montrer quoi ? Qu'il est en train de bander. Est-ce que ce n'est pas là la révélation d'une conduite fondamentale ? Le névrosé veut que, faute de pouvoir, puisqu'il s'avère que l'Autre ne peut rien, à tout le moins il sache. je vous ai parlé tout à l'heure d'engagement; le névrosé, contrairement à ce qu'on -198-

Leçon du 21 mars 1962
croit, est quelqu'un qui s'engage comme sujet. Il se ferme à l'issue double du message et de la question, il se met lui-même en balance pour trancher entre le rien peut-être et le peut-être rien, il se pose comme réel en face de l'Autre, c'est¬-à-dire comme impossible. Sans doute ceci vous apparaîtra mieux de savoir com¬ment ça se produit. Ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui j'ai fait surgir cette image du Théodore freudien dans son exhibition nocturne et fantasmatique, c'est qu'il y a bien quelque medium, et pour mieux dire, quelque instrument à cette incroyable transmutation de l'objet du désir à l'existence du sujet, et que c'est justement le phallus. Mais ceci est réservé pour notre prochain propos. Aujourd'hui je constate simplement que, phallus ou pas, le névrosé arrive dans le champ comme ce qui, du réel, se spécifie comme impossible.
Ça n'est pas exhaustif, car, cette définition, nous ne pourrons pas l'appliquer à la phobie. Nous ne pourrons le faire que la prochaine fois, mais nous pouvons très bien l'appliquer à l'obsessionnel. Vous ne comprendrez rien à l'obsession¬nel si vous ne vous souvenez pas de cette dimension qu'il incarne, lui l'obses¬sionnel, en ceci qu'il est de trop, c'est sa forme de l'impossible à lui, et que dès qu'il essaie de sortir de sa position embusquée d'objet caché, il faut qu'il soit l'objet de nulle part. D'où cette espèce d'avidité presque féroce chez l'obses-sionnel, d'être celui qui est partout pour n'être justement nulle part. Le goût d'ubiquité de l'obsessionnel est bien connu, et faute de le repérer vous ne com¬prendrez rien à la plupart de ses comportements. La moindre des choses, puisqu'il ne peut pas être partout, c'est d'être en tous les cas en plusieurs endroits à la fois, c'est-à-dire qu'en tout cas nulle part on ne puisse le saisir. L'hystérique a un autre mode, qui est le même bien sûr puisque la racine de celui-ci, quoique moins facile, moins immédiat à comprendre. L'hystérique aussi peut se poser comme réel en tant qu'impossible, alors son truc, c'est que cet impos¬sible subsistera si l'Autre l'admet comme signe. L'hystérique se pose comme signe de quelque chose à quoi l'Autre pourrait croire, mais pour constituer ce signe elle est bien réelle, et il faut à tout prix que ce signe s'impose et marque l'Autre.
Voici donc où aboutit cette structure, cette dialectique fondamentale, tout entière reposant sur la défaillance dernière de l'Autre en tant que garantie du sûr. La réalité du désir s'y institue et y prend place par l'intermédiaire de quelque chose dont nous ne signalerons jamais assez le paradoxe, la dimension du caché, c'est-à-dire la dimension qui est bien la plus contradictoire que l'esprit puisse construire dès qu'il s'agit de la vérité. Quoi de plus naturel que l'introduction de ce champ de la vérité si ce n'est la position d'un Autre omniscient? Au point –199-

L'identification
que le philosophe le plus aigu, le plus acéré, ne peut faire tenir la dimension même de la vérité, qu'à supposer que c'est cette science de celui qui sait tout qui lui permet de se soutenir. Et pourtant rien de la réalité de l'homme, rien de ce qu'il quête ni de ce qu'il suit ne se soutient que de cette dimension du caché, en tant que c'est elle qui infère la garantie qu'il y a un objet bien existant, et qu'elle donne par réflexion cette dimension du caché. En fin de compte c'est elle qui donne sa seule consistance à cette autre problématique, la source de toute foi, et de la foi en Dieu éminemment, est bien ceci que nous nous déplaçons dans la dimension même de ce que, bien que le miracle de ce qu'il doit tout savoir lui donne en somme toute sa subsistance, nous agissons comme si toujours, les neuf dixièmes de nos intentions, il n'en savait rien. Pas un mot à la Reine mère, tel est le principe sur lequel toute constitution subjective se déploie et se déplace.
Est-ce qu'il n'est pas possible que se conçoive une conduite à la mesure de ce véritable statut du désir, et est-ce qu'il est même possible que nous ne nous aper¬cevions pas que rien, pas un pas de notre conduite éthique ne peut, malgré l'apparence, malgré le bavardage séculaire du moraliste, se soutenir sans un repé¬rage exact de la fonction du désir ? Est-il possible que nous nous contentions d'exemples aussi dérisoires que celui de Kant quand, pour nous révéler la dimen¬sion irréductible de la raison pratique, il nous donne comme exemple que l'hon¬nête homme, même au comble du bonheur, ne sera pas sans au moins un instant mettre en balance qu'il renonce à ce bonheur pour ne pas porter contre l'inno¬cence un faux témoignage au bénéfice du tyran? Exemple absurde, car à l'époque où nous vivons, mais aussi bien à celle de Kant, est-ce que la question n'est pas tout à fait ailleurs ? Car le juste va balancer, oui, à savoir si pour pré¬server sa famille il doit porter ou non un faux témoignage. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela veut dire que, s'il donne prise par là à la haine du tyran contre l'innocent, il pourrait porter un vrai témoignage, dénoncer son petit copain comme juif quand il l'est vraiment ? Est-ce que ce n'est pas là que commence la dimension morale, qui n'est pas de savoir quel devoir nous devons remplir ou non vis-à-vis de la vérité, ni si notre conduite tombe ou non sous le coup de la règle universelle, mais si nous devons ou non satisfaire au désir du tyran ? Là est la balance éthique à proprement parler, et c'est à ce niveau que, sans faire intervenir aucun dramatisme externe, nous n'en avons pas besoin, nous avons aussi affaire à ce qui, au terme de l'analyse, reste suspendu à l'Autre. C'est pour autant que la mesure du désir inconscient, au terme de l'analyse, reste encore impliquée dans ce lieu de l'Autre que nous incarnons comme analystes, que Freud au terme de son œuvre peut marquer comme irréductible le complexe –200-

Leçon du 21 mars 1962
de castration, comme par le sujet inassumable. Ceci je l'articulerai la prochaine fois, me faisant fort de vous laisser à tout le moins entrevoir qu'une juste défi¬nition de la fonction du fantasme et de son assomption par le sujet nous permet peut-être d'aller plus loin dans la réduction de ce qui est apparu jusqu'ici à l'expérience comme une frustration dernière.
201

202 page blanche
Leçon 15, 28 mars 1962



À quoi nous sert la topologie de cette surface, de cette surface appelée tore, pour autant que son inflexion constituante, ce qui nécessite ces tours et ces retours, est ce qui peut nous suggérer le mieux la loi à laquelle le sujet est sou¬mis, dans le processus de l'identification ?
Ceci bien sûr ne pourra finalement nous apparaître que quand nous aurons effectivement fait le tour de tout ce qu'il repré¬sente, et jusqu'à quel point il convient à la dialectique propre au sujet en tant qu'elle est dialectique de l'identification. A titre donc de repère, et pour que quand je mettrai en valeur tel ou tel point, que j'accen¬tuerai tel relief, vous enregistriez, si je -puis dire, à chaque instant le degré d'orientation, le degré de pertinence par rapport à un certain but à atteindre, de ce qu'à cet instant j'avancerai, je vous dirai qu'à la limite ce qui peut s'inscrire sur ce tore, pour autant que cela peut nous servir, va à peu près se symboliser ainsi, que cette forme, ces cercles dessi¬nés, ces lettres attenantes à chacun de ces cercles, vont nous le désigner à l'ins¬tant. Le tore, sans doute, paraît avoir une valeur privilégiée. Ne croyez pas que ce soit la seule forme de surface non sphérique qui soit capable de nous intéres¬ser. Je ne saurais trop encourager ceux qui ont pour cela quelque penchant, quelque facilité, à se rapporter à ce qu'on appelle topologie algébrique, et aux

- 203 -

L'identification
formes qu'elle vous propose dans ce quelque chose qui, si vous le voulez, par rapport à la géométrie classique, celle que vous gardez inscrite au fond de vos culottes du fait de votre passage dans l'enseignement secondaire, se présente exactement dans l'analogie de ce que j'essaie de vous faire sur le plan symbo¬lique, ce que j'ai appelé une logique élastique, une logique souple. Cela, c'est encore plus manifeste pour la géométrie dont il s'agit, car la géométrie dont il s'agit dans la topologie algébrique se présente elle-même comme la géométrie des figures qui sont en caoutchouc. Il est possible que les auteurs fassent inter-venir ce caoutchouc, ce rubber comme on dit en anglais, pour bien mettre dans l'esprit de l'auditeur ce dont il s'agit. Il s'agit de figures déformables et qui à tra¬vers toutes les déformations restent en rapport constant. Ce tore n'est pas forcé de se présenter ici dans sa forme bien remplie.
Ne croyez pas que parmi les surfaces qu'on définit, qu'on doit définir, qui sont celles qui nous intéressent essentiellement, les surfaces closes, pour autant qu'en tout cas le sujet se présente lui-même comme quelque chose de clos, les surfaces closes, quelle que soit votre ingéniosité, vous voyez qu'il y a tout le champ ouvert aux inventions les plus exorbitantes. Ne croyez pas d'ailleurs que l'imagination s'y prête de si bon gré, au forgeage de ces formes souples, complexes, qui s'enrou¬lent, se nouent avec elles-mêmes. Vous n'avez qu'à essayer de vous assouplir à la théorie des nœuds pour vous apercevoir combien il est difficile déjà de se repré¬senter les combinaisons les plus simples, encore ceci ne vous mènera-t-il pas loin, car on démontre que sur toute surface close, si compliquée soit-elle, vous arrive¬rez toujours à la réduire par des procédés appropriés à quelque chose qui ne peut pas aller plus loin qu'une sphère pourvue de quelques appendices, parmi lesquels justement ceux qui, du tore, s'y représentent comme poignée annexée, une poi¬gnée ajoutée à une sphère, telle que je vous l'ai dessinée récemment au tableau, une poignée suffisant à transformer la sphère et la poignée en un tore, du point de vue de la valeur topologique.
Donc tout peut se réduire à l'adjonction, à la forme d'une sphère avec un cer¬tain nombre de poignées, plus un certain nombre d'autres formes éventuelles. J'espère que la séance avant les vacances, je pourrai vous initier à cette forme qui est bien amusante mais quand je pense que la plupart d'entre vous ici n'en soup¬çonnent même pas l'existence! C'est ce qu'on appelle en anglais un cross-cap, ou ce qu'on peut désigner par le mot français de mitre. Enfin, supposez un tore qui aurait pour propriété quelque part sur son tour d'inverser sa surface, je veux dire qu'à un endroit qui se place ici entre deux points A et B, la surface exté¬rieure traverse... la surface qui est en avant traverse la surface qui est en arrière, -204-


Leçon du 28 mars 1962
les surfaces s'entrecroisent l'une l'autre. Je ne peux que vous l'indiquer ici. Cela a des propriétés bien curieuses, et cela peut être même pour nous assez exem¬plaire, pour autant qu'en tout cas c'est une surface qui a cette propriété que la surface externe, elle, si vous voulez, se trouve en continuité avec la face interne en passant à l'intérieur de l'objet, et donc peut revenir en un seul tour de l'autre côté de la surface d'où elle est partie. C'est là chose très facile à réaliser, de la façon la plus simple, quand vous faites avec une bande de papier ce qui consiste à la prendre, et à la tordre de façon à ce que son bord soit collé au bord extrême en étant renversé. Vous vous apercevez que c'est une surface qui n'a effective¬ment qu'une seule face, en ce sens que quelque chose qui s'y promène ne ren¬contre jamais, dans un certain sens, aucune limite, qui passe d'un côté à l'autre sans que vous puissiez saisir à aucun instant où le tour de passe-passe s'est réa¬lisé. Donc il y a là la possibilité, sur la surface d'une sphère quelconque comme venant à réaliser, à simplifier une surface si compliquée soit-elle, la possibilité de cette forme-là. Ajoutons-y la possibilité de trous, vous ne pouvez pas aller au-delà, c'est-à-dire que quelque compliquée que soit la surface que vous imaginiez, je veux dire par exemple quelque compliquée que [soit] la surface que vous ayez à faire, vous ne pourrez jamais trouver quelque chose de plus compliqué que ça. De sorte qu'il y a un certain naturel à la référence au tore comme à la forme la plus simple intuitivement, la plus accessible.
Ceci peut nous enseigner quelque chose. Là-dessus je vous ai dit la significa¬tion que nous pouvions donner par convention, artifice, à deux types de lacs cir¬culaires, pour autant qu'ils y sont privilégiés. Celui qui fait le tour de ce qu'on peut appeler le cercle générateur du tore, s'il est un tore de révolution, pour autant que susceptible de se répéter indéfiniment, en quelque sorte le même et toujours différent. Il est bien fait pour représenter pour nous l'insistance signi¬fiante, et spécialement l'insistance de la demande répétitive. D'autre part, ce qui est impliqué dans cette succession de tours, à savoir une circularité accomplie tout en étant inaperçue par le sujet, qui se trouve pour nous offrir une symbo¬lisation facile, évidente et en quelque sorte maxima quant à la sensibilité intui¬tive de ce qui est impliqué dans les termes mêmes de désir inconscient, pour autant que le sujet en suit les voies et les chemins sans le savoir. À travers toutes ces demandes, il est en quelque sorte à lui seul, ce désir inconscient, la métonymie de toutes ces demandes. Et vous voyez là l'incarnation vivante de ces références auxquelles je vous ai assouplis, habitués tout au long de mon discours, nommé¬ment à celui de la métaphore et de la métonymie. Ici, la métonymie trouve en quelque sorte son application la plus sensible comme étant manifestée par le -205-


L'identification
désir en tant que le désir est ce que nous articulons comme supposé dans la suc¬cession de toutes les demandes en tant qu'elles sont répétitives. Nous nous trou¬vons devant quelque chose où vous voyez que le cercle ici décrit mérite que nous l'affections du symbole grand D, en tant que symbole de la demande. Ce quelque chose concernant le cercle inté¬rieur doit bien avoir affaire avec ce que j'appellerai le désir métonymique. Eh bien! il y a parmi ces cercles, l'essai que nous pouvons en faire, un cercle privi¬légié qui est facile à décrire, c'est le cercle qui, partant de l'extérieur du tore, trouve le moyen de se boucler, non pas simplement en insérant le tore dans son épaisseur de poignée, non pas simplement de passer à travers le trou central, mais d'envelop¬per le trou central sans pour autant passer par le trou central. Ce cercle-là a le privilège de faire les deux à la fois, il passe à travers et il l'enveloppe. Il est donc fait de l'addition de ces deux cercles, c'est-à-dire il représente D + d, l'addition de la demande et du désir, en quelque sorte nous permet de symboliser la demande avec sa sous-jacence de désir.
Quel est l'intérêt de ceci ? L'intérêt de ceci est que si nous aboutissons à une dialectique élémentaire, à savoir celle de l'opposition de deux demandes, si c'est à l'intérieur de ce même tore que le symbolise par un autre cercle analogue la demande de l'Autre, avec ce qu'il va comporter pour nous de ou... ou..., ou ce que je demande, ou ce que tu demandes. Nous voyons ça tous les jours dans la vie quotidienne. Ceci pour rappeler que dans les conditions privilégiées, au niveau où nous allons la chercher, l'interroger dans l'analyse, il faut que nous nous souvenions de ceci, à savoir de l'ambiguïté qu'il y a toujours dans l'usage même du terme ou, ou bien, ce terme de la disjonction symbolisé en logique ainsi: A v B.
Il y a deux usages de ce ou... ou.... Ce n'est pas pour rien que la logique mar¬querait tous ses efforts et, si je puis dire, fait effort pour lui conserver toujours les valeurs de l'ambiguïté, à savoir pour montrer la connexion d'un ou... ou... inclusif, avec un ou... ou... exclusif. Que le ou... ou... concernant par exemple -206-











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