Séminaire 9: IDENTIFICATION | LACAN, Jacques (parte 2)

| terça-feira, 29 de dezembro de 2009











Leçon du 28 mars 1962
ces deux cercles peut vouloir dire deux choses, le choix entre un des deux de ces cercles. Mais est-ce que cela veut dire que simplement, __ quant à la position du ou... ou..., il y ait exclu¬sion ? Non. Ce que vous voyez, c'est que dans - le cercle dans lequel je vais introduire ce ou... ou... comporte ce que l'on appelle l'intersec¬tion symbolisée en logique par. Le rapport du désir avec une certaine intersection compor¬tant certaines lois n'est pas simplement appelé pour mettre sur le terrain, matter of fact, ce qu'on peut appeler le contrat, l'accord des demandes.

C'est, étant donné l'hété¬rogénéité profonde qu'il y a entre ce champ [1] et celui-ci [2], suffisamment sym¬bolisé par ceci, ici nous avons affaire à la fermeture de la surface [1], et là à proprement parler à son vide interne [2]. C'est cela qui nous propose un modèle qui nous montre qu'il s'agit d'autre chose que de saisir la partie commune entre les demandes. En d'autres termes, il s'agira pour nous de savoir dans quelle mesure cette forme peut nous permettre de symboliser comme tels les consti¬tuants du désir, pour autant que le désir, pour le sujet, est ce quelque chose qu'il a à constituer sur le chemin de la demande. D'ores et déjà je vous indique qu'il y a deux points, deux dimensions que nous pouvons privilégier dans ce cercle particulièrement significatif dans la topologie du tore. C'est, d'une part, la dis¬tance qui rejoint le centre du vide central avec ce point qui se trouve être, qui peut se définir comme une sorte de tangence grâce à quoi un plan recoupant le tore va nous permettre de dégager de la façon la plus simple ce cercle privilégié. C'est cela qui nous donnera la définition, la mesure du petit a en tant qu'objet du désir. D'autre part, ceci pour autant qu'il n'est lui-même repérable, définis¬sable que par rapport au diamètre même de ce cercle exceptionnel, c'est dans le rayon, dans la moitié si vous voulez de ce diamètre, que nous verrons ce qui est le ressort, la mesure dernière du rapport du sujet au désir, à savoir le petit phi en tant que symbole du phallus. Voilà ce vers quoi nous tendons, et ce qui prendra son sens, son applicabilité et sa portée du chemin que nous aurons parcouru avant, pour nous permettre de parvenir à rendre pour vous maniable, sensible et jusqu'à un certain point suggestif d'une véritable intensité structurale, cette image même. Ceci dit, il est bien entendu que le sujet, dans ce à quoi nous avons affaire, à notre partenaire qui nous appelle en ça que nous avons devant nous sous la forme de cet appel et ce qui vient parler devant nous, seul ce qu'on peut -207-


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définir et scander comme le sujet, seul cela s'identifie. Ça vaut la peine de le rap¬peler parce que après tout la pensée glisse facilement. Pourquoi, si on ne met pas les points sur les i, on ne dirait pas que la pulsion s'identifie et qu'une image s'identifie ? Ne peut être dit avec justice s'identifier, ne s'introduit dans la pen¬sée de Freud le terme d' identification, qu'à partir du moment où on peut à un degré quelconque, même si ce n'est pas articulé dans Freud, considérer comme la dimension du sujet; cela ne veut pas dire que ça ne nous mène pas beaucoup plus loin que le sujet, cette identification. La preuve, là aussi, je vous rappelle ceci, dont on ne peut savoir si c'est dans les antécédents, les premiers, ou dans le futur de mon discours que je le pointe, c'est que la première forme d'identification, et celle à laquelle on se réfère, avec quelle légèreté, quel psittacisme de sanson¬net, c'est l'identification qui, nous dit-on, incorpore, ou encore, ajoutant une confusion à l'imprécision de la première formule, introjecte. Contentons-nous d' incorpore, qui est la meilleure. Comment même commencer par cette pre¬mière forme d'identification, alors que pas la moindre indication, pas le moindre repère, sinon vaguement métaphorique, ne vous est donné dans une telle for-mule, sur ce que ça peut même vouloir dire ? Ou bien si l'on parle d'incorpora¬tion, c'est bien parce qu'il doit se produire quelque chose au niveau du corps. Je ne sais si je pourrai cette année pousser les choses assez loin, je l'espère tout de même, nous avons du temps devant nous pour arriver, revenant de là d'où nous partons, à donner son plein sens, et son sens véritable à cette incorporation de la première identification. Vous le verrez, il n'y a aucun autre moyen de la faire intervenir, sinon de la rejoindre par une thématique qui a déjà été élaborée, et depuis les traditions les plus antiques, mythiques, voire religieuses, sous le terme de corps mystique. Impossible de ne pas prendre les choses dans l'empan qui va de la conception sémitique primitive, il y a du père de toujours à tous ceux qui descendent de lui, identité de corps. Mais à l'autre bout, vous savez, il y a la notion que je viens d'appeler par son nom, celle de corps mystique, pour autant que c'est d'un corps que se constitue une église. Et ça n'est pas pour rien que Freud, pour définir pour nous l'identité du moi dans ses rapports avec ce qu'il appelle à l'occasion Massenpsychologie, se réfère à la corporéité de l'Eglise. Mais comment vous faire partir de là sans prêter à toutes les confusions et croire que, comme le terme de mystique l'indique assez, c'est sur de tout autres che¬mins que ceux où notre expérience voudrait nous entraîner ? Ce n'est que rétro¬activement, en quelque sorte revenant sur les conditions nécessaires de notre expérience, que nous pourrons nous introduire dans ce que nous suggère d'anté¬cédence toute tentative d'aborder, dans sa plénitude, la réalité de l'identification. –208-


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L'abord donc que j'ai choisi dans la deuxième forme de l'identification n'est pas de hasard, c'est parce que cette identification est saisissable sous le mode de l'abord par le signifiant pur, par le fait que nous pouvons saisir d'une façon claire et rationnelle, un biais pour entrer dans ce que ça veut dire l'identification du sujet, pour autant que le sujet met au monde le trait unaire... plutôt, que le trait unaire, une fois détaché, fait apparaître le sujet comme celui qui compte, au double sens du terme. L'ampleur de l'ambiguïté que vous pouvez donner à cette formule celui qui compte, activement sans doute, mais aussi celui qui compte tout simplement dans la réalité, celui qui compte vraiment, évidemment va mettre du temps à se retrouver dans son compte, exactement le temps que nous mettrons pour parcourir tout ce que je viens ici de vous désigner aura pour vous son plein sens. Shackleton et ses compagnons dans l'Antarctique, à plusieurs centaines de kilomètres de la côte, explorateurs livrés à la plus grande frustra¬tion, celle qui ne tient pas seulement aux carences plus ou moins élucidées à ce moment, car c'est un texte déjà d'une cinquantaine d'années, aux carences plus ou moins élucidées d'une alimentation spéciale qui est encore à l'épreuve à ce moment, mais qu'on peut dire désorientés dans un paysage, si je puis dire encore vierge, non encore habité par l'imagination humaine, nous rapporte, dans des notes bien singulières à lire, qu'ils se comptaient toujours un de plus qu'ils n'étaient, qu'ils ne s'y retrouvaient pas. « On se demandait toujours où était passé le manquant », le manquant qui ne manquait pas sinon de ceci que tout effort de compte leur suggérait toujours qu'il y en avait un de plus, donc un de moins. Vous touchez là l'apparition à l'état nu du sujet qui n'est rien que cela, que la possibilité d'un signifiant de plus, d'un 1 en plus, grâce à quoi il constate lui-même qu'il y en a 1 qui manque. Si je vous rappelle cela c'est simplement pour pointer, dans une dialectique comportant les termes les plus extrêmes, où nous situons notre chemin, et où vous pourrez croire et quelquefois vous demander même si nous n'oublions pas certaines références ? Vous pouvez par exemple vous demander même quel rapport il y a, entre le chemin que je vous ai fait parcourir et ces deux termes auxquels nous avons eu affaire, nous avons affaire constamment, mais à des moments différents, de l'Autre et de la Chose.
Bien sûr, le sujet lui-même au dernier terme est destiné à la Chose, mais sa loi, son fatum plus exactement, est ce chemin, qu'il ne peut décrire que par le pas¬sage par l'Autre, en tant que l'Autre est marqué du signifiant. Et c'est dans l'en¬-deça de ce passage nécessaire par le signifiant que se constituent comme tels le désir et son objet. L'apparition de cette dimension de l'Autre et l'émergence du sujet, je ne saurai trop le rappeler pour vous donner bien le sens de ce dont il -209-


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s'agit, et dont le paradoxe, je pense, doit vous être suffisamment articulé en ceci que le désir au sens, entendez-le, le plus naturel, doit et ne peut se constituer que dans la tension créée par ce rapport à l'Autre, laquelle s'origine en ceci, de l'avè¬nement du trait unaire - en tant que d'abord et pour commencer, de la chose il efface tout- ce quelque chose, tout autre chose que cet un qui a été, à jamais irremplaçable. Et nous trouvons là, dès le premier pas, je vous le fais remarquer en passant, la formule, là se termine la formule de Freud, là où était la Chose, là je dois advenir. Il faudrait remplacer à l'origine par Wo Es war, da durch den Ein, plutôt par durch den Eins, là, par le un en tant que un, le trait unaire, werde Ich, adviendra le Je. Tout du chemin est tout tracé, à chaque point du chemin.
C'est bien là que j'ai tenté de vous suspendre la dernière fois en vous montrant le progrès nécessaire à cet instant, en tant qu'il ne peut s'instituer que par la dia¬lectique effective qui s'accomplit dans le rapport avec l'Autre. Je suis étonné de l'espèce de matité dans laquelle il m'a semblé que tombait mon articulation, pour¬tant soignée, du rien peut-être et du peut-être rien. Qu'est-ce qu'il faut donc pour vous y rendre sensibles ? Peut-être que justement mon texte à cet endroit, et la spécification de leur distinction comme message et question, puis comme réponse, mais pas au niveau de la question, comme suspension de la question au niveau de la question, a été trop complexe pour être simplement entendu de ceux qui ne l'ont pas noté dans ses détours afin d'y revenir. Si déçu que je puisse être, c'est forcément moi qui ai tort. C'est pourquoi j'y reviens et pour me faire entendre. Est-ce qu'aujourd'hui, par exemple, je ne vous suggérerai pas au moins la nécessité d'y revenir, et en fin de compte c'est simplement vous demandant, est-ce que vous pensez que rien de sûr, comme énonciation, peut vous paraître prêter au moindre glissement, à la moindre ambiguïté avec sûrement rien? C'est tout de même pas pareil, il y a la même différence qu'entre le rien peut-être et le peut-être rien. Je dirai même qu'il y a dans le premier, le rien de sûr, la même vertu de sapage de la question à l'origine qu'il y a dans le rien peut-être. Et même dans le sûrement rien il y a la même vertu de réponse, éventuelle sans doute, mais tou¬jours anticipée par rapport à la question, comme c'est facile à toucher du doigt me semble-t-il, si je vous rappelle que c'est toujours avant toute question, et pour des raisons de sécurité si je puis dire, qu'on apprend à dire dans la vie, quand on est petit, sûrement rien. Cela veut dire sûrement rien d'autre que ce qui est déjà attendu, c'est-à-dire ce qu'on peut considérer d'avance comme réductible à zéro, comme le lacs. La vertu désangoissante de l'Erwartung, voilà ce que Freud sait nous articuler à l'occasion, rien que ce que nous savons déjà. Quand on est comme ça, on est tranquille, mais on ne l'est pas toujours. –210-


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Ainsi donc ce que nous voyons c'est que le sujet pour trouver la Chose, s'engage d'abord dans la direction opposée, qu'il n'y a pas moyen d'articuler ces premiers pas du sujet, sinon par un rien dont il est important de vous le faire sen¬tir dans cette dimension même, à la fois métaphorique et métonymique du pre¬mier jeu signifiant, parce que chaque fois que nous avons affaire avec ce rapport du sujet au rien, nous autres analystes, nous glissons régulièrement entre deux pentes. La pente commune qui tend vers un rien de destruction, c'est la fâcheuse interprétation de l'agressivité considérée comme purement réductible au pouvoir biologique d'agression, qui n'est d'aucune façon suffisante, sinon par dégrada¬tion, à supporter la tendance au rien telle qu'elle surgit à un certain stade néces¬saire de la pensée freudienne, et juste avant qu'il ait introduit l'identification, dans l'instinct de mort. L'autre, c'est une néantisation qui s'assimilerait à la négativité hégelienne. Le rien, que j'essaie de faire tenir à ce moment initial pour vous dans l'institution du sujet est autre chose. Le sujet introduit le rien comme tel, et ce rien est à distinguer d'aucun être de raison qui est celui de la négativité classique, d'aucun être imaginaire qui est celui de l'être impossible quant à son existence, le fameux Centaure qui arrête les logiciens, tous les logiciens, voire les métaphysi-ciens, à l'entrée de leur chemin vers la science, qui n'est pas non plus l'ens priva¬tivum, qui est à proprement parler ce que Kant, admirablement, dans la définition de ses quatre riens, dont il tire si peu parti, appelle le nihil negativum, à savoir, pour employer ses propres termes, leerer Gegenstand ohne Begrif, un objet vide, mais ajoutons, sans concept, sans saisie possible avec la main. C'est pour cela, pour l'introduire, que j'ai dû remettre devant vous le réseau de tout le graphe, à savoir le réseau constitutif du rapport à l'Autre avec tous ses renvois.
Je voudrais, pour vous mener sur ce chemin, vous paver la voie de fleurs. Je vais m'y essayer aujourd'hui, je veux dire marquer mes intentions. Quand je vous dis que c'est à partir de la problématique de l'au-delà de la demande que l'objet se constitue comme objet du désir, je veux dire que c'est parce que l'Autre ne répond pas, sinon que rien peut-être, que le pire n'est pas toujours sûr, que le sujet va trouver dans un objet les vertus mêmes de sa demande initiale. Entendez que c'est pour vous paver la voie de fleurs que je vous rappelle ces véri¬tés d'expérience commune, dont on ne reconnaît pas assez la signification, et tâcher de vous faire sentir que ce n'est pas hasard, analogie, comparaison, ni seu¬lement fleurs, mais affinités profondes qui me feront vous indiquer l'affinité, au terme, de l'objet à cet Autre, avec un grand A, en tant par exemple qu'elle se manifeste dans l'amour, que le fameux morceau qu'Eliante, dans Le Misanthrope, a repris du De natura rerum de Lucrèce
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« La pâle est aux jasmins en blancheur comparable; « La noire à faire peur, une brune adorable;
« La maigre a de la taille et de la liberté;
« La grasse est dans son port pleine de majesté;
« La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, «Est mise sous le nom de beauté négligée », etc.
ce n'est rien d'autre que le signe impossible à effacer de ce fait, que l'objet du désir ne se constitue que dans le rapport à l'Autre, en tant que lui-même s'ori¬gine de la valeur du trait unaire. Nul privilège dans l'objet, sinon dans cette valeur absurde donnée à chaque trait d'être un privilège.
Que faut-il encore d'autre. pour vous convaincre de la dépendance structu¬rale de cette constitution de l'objet, objet du désir, par rapport à la dialectique initiale du signifiant en tant qu'elle vient échouer sur la non-réponse de l'Autre ? Sinon le chemin déjà parcouru par nous de la recherche sadienne, que je vous ai longuement montré - et si c'est perdu, sachez tout au moins que je me suis engagé à y revenir dans une préface que j'ai promise à une édition de Sade -que nous ne pouvons méconnaître, avec ce que j'appelle ici l' affinité structurante de ce cheminement vers l'Autre, en tant qu'il détermine toute institution de l'objet du désir, que nous voyons dans Sade à chaque instant mêlées, tressées l'une avec l'autre l'invective - je dis l' invective, contre l'Etre suprême, sa négation n'étant qu'une forme de l'invective, même si c'en est la négation la plus authen¬tique - absolument tissées avec ce que j'appellerai, pour en approcher, l'abor¬der un peu, non pas tant la destruction de l'objet que ce que nous pourrions prendre d'abord pour son simulacre, parce que, vous savez l'exceptionnelle résistance des victimes du mythe sadien à toutes les épreuves par où les fait pas¬ser le texte romanesque. Et puis quoi ? Qu'est-ce que veut dire cette sorte de transfert à la mère, incarnée dans la nature, d'une certaine et fondamentale abo¬mination de tous ses actes ? Est-ce que ceci doit nous dissimuler ce dont il s'agit, et qu'on nous dit pourtant; qu'il s'agit, en l'imitant dans ses actes de destruc¬tion, et en les poussant jusqu'au dernier terme par une volonté appliquée, à la forcer à recréer autre chose, c'est-à-dire quoi ? Redonner sa place au Créateur. En fin de compte, au dernier terme, Sade l'a dit sans le savoir, il articule ceci, par son énonciation, je te donne ta réalité abominable, à toi le Père, en me substi¬tuant à toi dans cette action violente contre la mère. Bien sûr, la restitution mythique de l'objet au rien ne vise pas seulement la victime privilégiée, en fin de compte adorée comme objet du désir, mais la multitude même par millions de tout ce qui est. Rappelez-vous les complots anti-sociaux des héros de Sade, cette -212-

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restitution de l'objet au rien simule essentiellement l'anéantissement de la puissance signifiante. C'est là l'autre terme contradictoire de ce foncier rapport à l'Autre tel qu'il s'institue dans le désir sadien, et il est suffisamment indiqué dans le vœu dernier testamentaire de Sade, en tant qu'il vise précisément ce terme que j'ai spécifié pour vous de la seconde mort, la mort de l'être même, en tant que Sade, dans son testament, spécifie que de sa tombe et intention¬nellement de sa mémoire, malgré qu'il soit écrivain, il ne doit littéralement res¬ter pas de trace. Et le fourré doit être reconstitué sur la place où il aura été inhumé. Que de lui essentiellement comme sujet, c'est le pas de trace qui indique là où il veut s'affirmer, très précisément comme ce que j'ai appelé l'anéantis¬sement de la puissance signifiante.
S'il y a autre chose que j'ai à vous rappeler ici, pour scander suffisamment la légitimité de l'inclusion nécessaire de l'objet du désir dans ce rapport à l'Autre en tant qu'il implique la marque du signifiant comme tel, je vous la désignerai moins dans Sade que dans un de ses commentaires récents, contemporains les plus sensibles, voire les plus illustres. Ce texte, paru tout de suite après la guerre dans un numéro des Temps Modernes, réédité récemment par les soins de notre ami Jean-Jacques Pauvert dans l'édition nouvelle de la première version de Justine, c'est la préface de Paulhan. Un texte comme celui-là ne peut nous être indifférent, pour autant que vous suivez ici les détours de mon discours, car il est frappant que ce soit par les seules voies d'une rigueur rhétoricienne, vous le verrez, qu'il n'y a pas d'autre guide au discours de Paulhan, l'auteur de Fleurs de Tarbes, que le dégagement par lui si subtil, j'entends par ces voies, de tout ce qui a été articulé jusqu'à présent sur le sujet de la signification du sadianisme, à savoir ce qu'il appelle complicité de l'imagination sadienne avec son objet, c'est¬-à-dire la vue de l'extérieur, je veux dire par l'approche qu'en peut faire une ana¬lyse littérale, la vue la plus sûre, la plus stricte que l'on puisse donner de l'essence du masochisme, dont justement il ne dit rien, si ce n'est qu'il nous fait très bien sentir que c'est dans cette voie, que c'est là le dernier mot de la démarche de Sade. Non pas à la juger cliniquement, et en quelque sorte du dehors, où pourtant le résultat est manifeste. Il est difficile de mieux s'offrir à tous les mauvais traite¬ments de la société que Sade ne l'a fait à chaque instant, mais ce n'est pas là l'essentiel, l'essentiel étant suspendu, dans ce texte de Paulhan que je vous prie de lire, qui ne procède que par les voies d'une analyse rhétorique du texte sadien pour nous faire sentir seulement derrière un voile le point de convergence, en tant qu'il se situe dans ce renversement tout apparent, fondé sur la plus profonde complicité avec ce dont la victime n'est ici en fin de compte que le symbole
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marqué d'une sorte de substance absente de l'idéal des victimes sadiennes, c'est en tant qu'objet que le sujet sadien s'annule.
En quoi effectivement il rejoint ce qui phénoménologiquement nous apparaît alors dans les textes de Masoch. À savoir que le terme, que le comble de la jouis¬sance masochiste n'est pas tellement dans le fait qu'elle s'offre à supporter ou non telle ou telle douleur corporelle, mais dans cet extrême singulier, qu'à savoir dans les livres vous retrouverez toujours dans les textes petits ou grands de la fantasmagorie masochiste, cette annulation à proprement parler du sujet en tant qu'il se fait pur objet. Il n'y a à cela de terme que le moment où le roman maso¬chiste, quel qu'il soit, en arrive à ce point qui du dehors peut paraître tellement superflu, voire de fioritures, de luxe, qui est à proprement parler qu'il se forge lui-même, ce sujet masochiste, comme étant l'objet d'un marchandage, ou très exactement d'une vente entre les deux autres qui se le passent comme un bien. Bien vénal et, observez-le, même pas fétiche, car le dernier terme s'indique dans le fait que c'est un bien vil, vendu pour pas cher, qu'il n'y aura même pas lieu de préserver comme l'esclave antique qui au moins se constituait, s'imposait au res¬pect par sa valeur marchande.
Tout ceci, ces détours, ce chemin pavé des Fleurs de Tarbes précisément, ou des fleurs littéraires, pour bien vous marquer ce que je veux dire quand je parle de ce que j'ai pour vous accentué, à savoir la perturbation profonde de la jouis¬sance, en tant que la jouissance se définit par rapport à la Chose, par la dimen¬sion de l'Autre comme tel, en tant que cette dimension de l'Autre se définit par l'introduction du signifiant.
Encore trois petits pas en avant, et puis) e remettrai à la prochaine fois la suite de ce discours, dans la crainte que vous ne sentiez trop quelle fatigue grippale m'agrippe aujourd'hui. Jones est un curieux personnage dans l'histoire de l'ana¬lyse. Par rapport à l'histoire de l'analyse, ce qu'il impose à mon esprit, je vous le dirai tout de suite, pour continuer ce chemin de fleurs d'aujourd'hui, c'est quelle diabolique volonté de dissimulation il pouvait bien y avoir chez Freud pour avoir confié à ce rusé gallois, comme tel à trop courte vue pour qu'il n'aille pas trop loin dans le travail qui lui était confié, le soin de sa propre biographie. C'est là, dans l'article sur le symbolisme, que j'ai consacré à l’œuvre de Jones, ce qui ne signifie pas simplement le désir de clore mon article sur une bien bonne, ce qui signifie ce sur quoi j'ai conclu, à savoir la comparaison de l'activité du rusé gallois avec le travail du ramoneur. Il a en effet fort bien ramoné tous les tuyaux, et on pourra me rendre cette justice que dans ledit article, je l'ai suivi dans tous les détours de la cheminée, jusqu'à sortir avec lui tout noir par la porte qui -214-

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débouche sur le salon, comme vous vous le rappelez peut-être. Ce qui m'a valu de la part d'un autre membre éminent de la Société analytique, un de ceux que j'apprécie et aime le plus, gallois aussi [Winnicott] l'assurance dans une lettre qu'il ne comprenait vraiment absolument rien à l'utilité que je croyais appa¬remment trouver dans cette minutieuse démarche. Jones n'a jamais rien fait de plus dans sa biographie pour marquer quand même un peu ses distances, que d'apporter une petite lumière extérieure, à savoir les points où la construction freudienne se trouve en désaccord, en contradiction avec l'évangile darwinien, ce qui est tout simplement de sa part une manifestation proprement grotesque de supériorité chauvine. Jones donc, au cours d'une oeuvre dont le cheminement est passionnant en raison de ses méconnaissances mêmes, à propos spécialement du stade phallique et de son expérience exceptionnellement abondante des homosexuelles féminines, Jones rencontre le paradoxe du complexe de castra¬tion qui constitue assurément le meilleur de tout ce à quoi il a adhéré, et bien fait d'adhérer, pour articuler son expérience, et où littéralement il n'a jamais péné¬tré de ça! [geste de la main]. La preuve, c'est l'introduction de ce terme, certes maniable, à condition qu'on sache quoi en faire, à savoir qu'on sache y repérer ce qu'il ne faut pas faire pour comprendre la castration, le terme d' aphanisis. Pour définir le sens de ce que je peux appeler sans rien forcer ici l'effet de l'Œdipe, Jones nous dit quelque chose qui ne peut mieux se situer dans notre discours; ici il se trouve, qu'il le veuille ou non, partie prenante que l'Autre, comme je vous l'ai articulé la dernière fois, interdit l'objet ou le désir. Mon ou est, ou a l'air, d'être exclusif. Pas tout à fait. Ou tu désires ce que je désirai, moi, le Dieu mort, et il n'y a plus d'autre preuve, mais elle suffit, de mon existence que ce commandement qui t'en défend l'objet, ou plus exactement qui te le fait constituer dans la dimension du perdu. Tu ne peux plus, quoi que tu fasses, qu'en retrouver un autre, jamais celui-là. C'est l'interprétation la plus intelligente que je puisse donner à ce pas que franchit allègrement Jones, et je vous assure tam¬bour battant. Quant il s'agit de marquer l'entrée de ces homosexuelles dans le domaine soufré qui sera dès lors leur habitat, ou l'objet, ou le désir, je vous assure que ça ne traîne pas. Si je m'y arrête, c'est pour donner à ce choix, vel... vel..., la meilleure interprétation, c'est-à-dire que j'en rajoute, je fais parler au mieux mon interlocuteur. « Ou tu renonces au désir », nous dit Jones, quand on le dit vite, ça peut avoir l'air d'aller de soi, d'autant qu'auparavant on nous a donné l'occasion du repos de l'âme, et du même coup de la comprenoire, en nous traduisant la castration comme aphanisis. Mais qu'est-ce que ça veut dire, que renoncer au désir ? Est-ce que c'est tellement tenable, cette aphanasis du désir, -215-


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si nous lui donnons cette fonction, comme dans Jones, de sujet de crainte ? Est¬-ce que c'est même concevable d'abord dans le fait d'expérience, au point où Freud le fait entrer en jeu dans une des issues possibles, et je l'accorde exemplaire, du conflit freudien, celui de l'homosexuelle féminine ? Regardons-y de près.
Ce désir qui disparaît, à quoi, sujet, tu renonces, est-ce que notre expérience ne nous apprend pas que ça veut dire que, dès lors, ton désir va être si bien caché qu'il peut un temps paraître absent ? Disons même, à la façon de notre surface du cross-cap ou de la mitre, il s'inverse dans la demande. La demande ici, une fois de plus, reçoit son propre message sous une forme inversée. Mais en fin de compte qu'est-ce que ça veut dire, ce désir caché ? Sinon ce que nous appelons et découvrons dans l'expérience comme désir refoulé. Il n'y a en tout cas qu'une seule chose que nous savons fort bien que nous ne trouverons jamais dans le sujet, c'est la crainte du refoulement en tant que tel, au moment même où il s'opère, dans son instant. S'il s'agit dans l'aphanasis de quelque chose qui concerne le désir, il est arbitraire, étant donné la façon dont notre expérience nous apprend à le voir se dérober, il est impensable qu'un analyste articule que dans la conscience puisse se former quelque chose qui serait la crainte de la dis¬parition du désir. Là où le désir disparaît, c'est-à-dire dans le refoulement, le sujet est complètement inclus, non détaché de cette disparition. Et nous le savons, l'angoisse, si elle se produit, n'est jamais de la disparition du désir, mais de l'objet qu'il dissimule, de la vérité du désir, ou si vous voulez encore, de ce que nous ne savons pas du désir de l'Autre. Toute interrogation de la conscience concernant le désir comme pouvant défaillir ne peut être que complicité. Conscius veut dire complice d'ailleurs, ce en quoi ici l'étymologie reprend sa fraîcheur dans l'expérience, et c'est bien pour cela que je vous ai rappelé tout à l'heure, dans mon chemin pavé de fleurs, le rapport de l'éthique sadienne avec son objet. C'est ce que nous appelons l'ambivalence, l'ambiguïté, la réversibilité de certains couples pulsionnels. Mais nous n'en voyons pas, à simplement dire cela de cet équivalent, que ça se retourne, que le sujet se fait objet et l'objet sujet, nous n'en saisissons pas le véritable ressort qui implique toujours cette référence au grand Autre où tout ceci prend son sens.
Donc, l'aphanisis expliquée comme source de l'angoisse dans le complexe de castration est à proprement parler une exclusion du problème, car la seule ques¬tion qu'ait à se poser ici un théoricien analyste, dont on comprend fort bien qu'il ait en effet une question à se poser, car le complexe de castration reste jusqu'à présent une réalité non complètement élucidée, la seule question qu'il a à se poser, c'est celle qui part de ce fait bienheureux que, grâce à Freud qui lui a légué -216-

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sa découverte à un stade bien plus avancé que le point où il peut, lui, théoricien de l'analyse parvenir, la question est de savoir pourquoi l'instrument du désir, le phallus, prend cette valeur si décisive. Pourquoi c'est lui, et non pas le désir qui est impliqué dans une angoisse, dans une crainte dont il n'est tout de même pas vain, à propos du terme d'aphanisis, que nous ayons fait témoignage, pour ne pas oublier que toute angoisse est angoisse de rien, en tant que c'est du rien peut-être que le sujet doit se rembarder. Ce qui veut dire que pour un temps c'est pour lui la meilleure hypothèse, rien ne peut-être à craindre. Pourquoi est-ce là que vient surgir la fonction du phallus, là où en effet tout serait sans lui si facile à comprendre, malheureusement d'une façon tout à fait extérieure à l'expérience ? Pourquoi la chose du phallus, pourquoi le phallus vient-il comme mesure, au moment où il s'agit de quoi ? Du vide inclus au cœur de la demande, c'est-à-dire de l'au-delà du principe du plaisir, de ce qui fait de la demande sa répétition éter¬nelle, c'est-à-dire de ce qui constitue la pulsion. Une fois de plus nous voici ramenés à ce point, que je ne dépasserai pas aujourd'hui, que le désir se construit sur le chemin d'une question qui le menace, et qui est du domaine du n'être, que vous me permettrez d'introduire ici avec ce jeu de mots.
Une réflexion terminale m'a été suggérée ces) ours-ci, avec la présentification toujours quotidienne de la façon dont il convient d'articuler décemment, et non pas seulement en ricanant, les principes éternels de l'Eglise, ou les détours vacillants des diverses lois nationales sur le birth control. A savoir, que la pre¬mière raison d'être, dont aucun législateur jusqu'à présent n'a fait état, pour la naissance d'un enfant, c'est qu'on le désire. Et que nous qui savons bien le rôle de ceci, qu'il a été ou non désiré, sur tout le développement du sujet ultérieur, il ne semble pas que nous ayons éprouvé le besoin de rappeler, pour l'introduire, le faire sentir à travers cette discussion ivre, qui oscille entre les nécessités utili¬taires évidentes d'une politique démographique et la crainte angoissante, ne l'oubliez pas, des abominations qu'éventuellement l'eugénisme nous promet¬trait. C'est un premier pas, un tout petit pas, mais un pas essentiel, et combien, à mettre à l'épreuve, vous le verrez, départageant, que de faire remarquer le rap¬port constituant, effectif dans toute destinée future, soi-disant à respecter comme le mystère essentiel de l'être à venir, qu'il ait été désiré, et pourquoi. Rappelez-vous qu'il arrive souvent que le fond du désir d'un enfant c'est sim¬plement ceci, que personne ne dit, « qu'il ne soit comme pas un, qu'il soit ma malédiction sur le monde ».
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Leçon 16, 4 avril 1962



Ceux qui pour diverses raisons, personnelles ou pas, se sont distingués par leur absence à cette réunion de la Société qu'on appelle provinciale vont se sen¬tir en proie à un petit aparté, car pour le moment c'est aux autres que je vais m'adresser, pour autant que je suis avec eux en reste, car j'ai dit quelque chose à ce petit congrès. Ça a été pour défendre la part qu'il ont prise, et cela n'allait pas chez moi, je dois le dire, sans recouvrir quelque insatisfaction à leur endroit. Il faut quand même un peu philosopher sur la nature de ce qu'on appelle un congrès. C'est en principe une de ces sortes de rencontres où l'on parle, mais où chacun sait que quelque chose qu'il dise participe de quelque indécence, de sorte qu'il est bien naturel qu'il ne s'y dise que des riens pompeux, chacun restant pour l'ordinaire vissé dans son rôle à garder. Ceci n'est pas tout à fait ce qui se passe à ce que nous appelons, plus modestement, nos journées. Mais depuis quelque temps tout le monde est très modeste. On appelle ça colloque, ren¬contre, cela ne change rien... au fond de l'affaire, cela reste toujours des congrès. Il y a la question des rapports. Il me semble que ce terme vaut qu'on s'y arrête parce qu'enfin il est assez drôle, à y regarder de près. Rapport à quoi, de quoi, rapport entre quoi, voire, rapport contre quoi ? comme on dit le petit rappor¬teur ? Est-ce que c'est vraiment bien ça qu'on veut dire ? Il faudrait voir. En tout cas, si le mot rapport est clair quand on dit le rapport de monsieur Untel sur la situation financière, on ne peut tout de même pas dire qu'on soit tout à fait à l'aise pour donner un sens qui doit être analogue à un terme comme rapport sur l'angoisse par exemple. Avouez que c'est assez curieux qu'on fasse un rapport sur l'angoisse, ou sur la poésie d'ailleurs, ou sur un certain nombre de termes de 219

L'identification
ce genre. J'espère tout de même que l'étrangeté de la chose vous apparaît, et spé¬cifique pas seulement des congrès de psychanalystes mais d'un certain nombre d'autres congrès, disons, de philosophes en général. Le terme rapport, je dois dire, fait hésiter. Aussi bien, dans un temps je n'hésitai pas à appeler moi-même discours ce que je pouvais avoir à dire sur des termes analogues, discours sur la causalité psychique, par exemple. Cela fait précieux. Je suis revenu à rapport comme tout le monde.
Tout de même, ce terme, et son usage, est fait pour vous faire poser la ques¬tion justement, du degré de convenance à quoi se mesurent ces rapports étranges à leurs étrangers objets. Il est bien certain qu'il y a certaine proportion desdits rapports à un certain type constituant de la question à quoi ils se rapportent, le vide qui est au centre de mon tore par exemple. Quand il s'agit de l'angoisse ou du désir, c'est fort sensible. Ce qui nous permettrait de croire, de comprendre que le meilleur écho du signifiant que nous puissions avoir du terme de rapport dit scientifique en l'occasion, serait à prendre avec ce qu'on appelle aussi le rap¬port quand il s'agit du rapport sexuel. L'un et l'autre ne sont pas sans rapport avec la question dont il s'agit, mais c'est tout juste. C'est bien là que nous retrou¬vons cette dimension dupas sans, en tant que fondatrice du point même où nous nous introduisons dans le désir, et pour autant que l'accès du désir exige que le sujet ne soit pas sans l'avoir, l'avoir quoi ? c'est là toute la question. Autrement dit, que l'accès au désir réside dans un fait, dans ce fait que la convoitise de l'être dit humain ait à se déprimer inauguralement, pour se restaurer sur les échelons d'une puissance dont c'est la question de quoi elle est, mais surtout, cette puis¬sance, vers quoi elle s'évertue. Or ce vers quoi elle s'évertue visiblement, sensi¬blement à travers toutes les métamorphoses du désir humain, il semble que c'est vers quelque chose toujours plus sensible, plus précisé, qui s'appréhende pour nous comme ce trou central, cette chose dont il faut faire toujours plus le tour pour qu'il s'agisse de ce désir que nous connaissons, ce désir humain en tant qu'il est de plus en plus informé.
Voilà ce qui fait donc jusqu'à un certain point légitime que leur rapport, du rapport sur l'angoisse en particulier de l'autre jour, ne puisse accéder à la ques¬tion que de n'être pas sans rapport avec la question. Cela ne veut tout de même pas dire que le sans, si je puis dire, doive trop prendre le pas sur le pas, autre¬ment dit, qu'on croie un petit peu trop aisément répondre au vide constitutif du centre d'un sujet par trop de dénuement dans les moyens de son abord. Et ici vous me permettrez d'évoquer le mythe de la Vierge folle qui, dans la tradition judéo-chrétienne, répond si joliment à celui de la penia, de la misère dans Le 220

Leçon du 4 avril 1962
Banquet de Platon. La penia réussit son coup parce qu'elle est au fait de Vénus, mais ce n'est pas forcé, l'imprévoyance que symbolise ladite Vierge folle peut très bien rater son engrossement.
Alors, où est la limite, impardonnable en cette affaire, parce qu'enfin c'est bien de ça qu'il s'agit, c'est du style de ce qui peut se communiquer, dans un cer¬tain mode de communication que nous essayons de définir, celui qui me force à revenir sur l'angoisse ici, non pas histoire de reprendre ni de faire la leçon à ceux qui en ont parlé, non sans défaillance, limite évidemment cherchée, à partir de laquelle on peut faire reproche aux congrès en général de leurs résultats. Où est-¬elle à chercher ?
Puisque nous parlons de quelque chose qui nous permet d'en saisir le vide, quand il s'agit par exemple de parler du désir, est-ce que nous allons le chercher dans cette sorte de péché dans le désir, contre je ne sais quel feu de la passion, de la passion de la vérité par exemple, qui est le mode sur lequel nous pourrions très bien épingler par exemple une certaine tenue, un certain style, la tenue univer¬sitaire, par exemple ? Cela serait bien trop commode, ça serait bien trop facile. Je n'irai sûrement pas ici à parodier sur le rugissement fameux du vomissement de l'Eternel devant une tiédeur quelconque; une certaine chaleur aboutit aussi très bien, ça se sait, à la stérilité. Et à la vérité notre morale, une moralité qui déjà se tient très bien, la morale chrétienne, dit qu'il n'y a qu'un péché, le péché contre l'Esprit.
Eh bien! nous, nous dirons qu'il n'y a pas de péché contre le désir, pas plus qu'il n'y a de crainte de l'aphanisis, au sens où l'entend monsieur Jones. Nous ne pouvons dire qu'en aucun cas nous puissions nous reprocher de ne pas assez bien désirer. Il n'y a qu'une chose, et ça nous n'y pouvons rien, il n'y a qu'une chose à redouter, c'est cette obtusion à reconnaître la courbe propre de la démarche de cet être infiniment plat dont je vous démontre la propulsion néces¬saire sur cet objet fermé que j'appelle ici le tore, qui n'est à vrai dire que la forme la plus innocente que ladite courbure puisse prendre, puisque dans telle autre forme qui n'est pas moins possible ni moins répandue, il est dans la structure même de ces formes, où je vous ai un peu introduits la dernière fois, que le sujet se déplaçant se retrouve avec sa gauche placée à droite, et ceci sans savoir com¬ment ça a pu arriver, comment ça s'est fait. Ceci, à cet endroit, tous ceux qui ici m'écoutent n'ont rien à cet endroit de privilégié; jusqu'à un certain point) e dirai que moi non plus, ça peut m'arriver comme aux autres. La seule différence entre eux et moi jusqu'à présent, il me semble, ne résidait que dans le travail que j'y mets, pour autant que j'en donne un petit peu plus qu'eux. 221

L'identification
Je puis dire que dans un certain nombre de choses qui ont été avancées, sur un sujet que sans doute je n'ai point abordé, l'angoisse, ce n'est pas cela qui me décide à vous annoncer que ce sera le sujet de mon séminaire de l'année pro¬chaine, si tant est que le siècle nous permette qu'il y en ait un. Sur ce sujet de l'angoisse j'ai entendu bien des choses étranges, des choses aventurées, pas toutes erronées et que je n'aurai pas à reprendre, m'adressant nommément à tel ou tel, une par une. Il me semble néanmoins que ce qui s'est révélé là comme une certaine défaillance était bien celle d'un centre, et pas du tout de nature à recou-vrir ce que j'appelle le vide du centre. Tout de même, quelques propos de mon dernier séminaire eussent dû, sur les points les plus vifs, vous mettre en garde, et c'est pour ça qu'il me parait aussi légitime d'aborder la question sous ce biais aujourd'hui, puisque ceci s'enchaîne exactement au discours d'il y a huit jours. Ce n'est tout de même pas pour rien que j'y ai mis l'accent, rappelé la distance qui sépare, dans nos coordonnées fondamentales, celles où doivent s'insérer nos théorèmes sur l'identification cette année, sur la distance qui sépare l'Autre de la Chose, ni non plus qu'en propres termes j'ai cru devoir vous pointer le rap¬port de l'angoisse au désir de l'Autre. Faute vraiment de partir de là, de s'accro¬cher à ça comme à une sorte de poignée ferme, et pour n'avoir fait que tourner autour par je ne sais quelle pudeur, car vraiment à de certains moments, je dirai presque tout le temps, et jusque dans ces rapports dont j'ai parlé, pour je ne sais quoi, qui tient de cette sorte de manque qui n'est pas le bon, jusque dans ces rap¬ports, quand même, vous pouvez connoter en marge ce je ne sais quoi qui était toujours la convergence, s'imposant avec une espèce d'orientation d'aiguille de boussole, que seul le terme qui pouvait donner une unité à cette sorte de mou-vement d'oscillation autour de quoi la question tremblait, c'était ce terme, le rapport de l'angoisse au désir de l'Autre. Et c'est ceci que je voudrais... parce qu'il serait faux, vain, mais non sans risque, de ne pas ici marquer quelque chose au passage qui puisse être comme un germe là, pour en pêcher tout ce qui s'est dit, sans doute d'intéressant, au fur et à mesure des heures de cette petite réunion où des choses de plus en plus accentuées arrivaient à s'énoncer,... pour que ceci ne se dissipe pas, pour que ceci se raccorde à notre travail, permettez-moi d'essayer ici très massivement, comme en marge et presque en avance, mais non aussi sans une pertinence de points exacts, au point où nous étions arrivés, de ponctuer un certain nombre de repères premiers. C'est la référence qui ne devrait à aucun moment vous faire défaut.
Si le fait que la jouissance, en tant que jouissance de la Chose, est interdite en son accès fondamental, si c'est là ce que je vous ai dit pendant toute l'année du 222

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séminaire sur L'Éthique, si c'est dans cette suspension, dans le fait qu'elle est, cette jouissance, aufgehoben, suspendue, proprement que gît le plan d'appui où va se constituer comme tel et se soutenir le désir, ça c'est vraiment l'approxima¬tion la plus lointaine de tout ce que le monde peut dire, vous ne voyez pas que nous pouvons formuler que l'Autre, cet Autre en tant qu'à la fois il se pose être et qu'il n'est pas, qu'il est à être, l'Autre ici, quand nous nous avançons vers le désir, nous voyons bien qu'en tant que son support c'est le signifiant pur, le signifiant de la loi, que l'Autre se présente ici comme métaphore de cette inter¬diction. Dire que l'Autre c'est la loi ou que c'est la jouissance en tant qu'inter¬dite, c'est la même chose. Alors, alerte à celui, qui n'est pas là d'ailleurs aujourd'hui, qui, de l'angoisse, a fait le support et le signe et le spasme de la jouis¬sance d'un soi identifié, identifié exactement comme s'il n'était pas mon élève, avec ce fonds ineffable de la pulsion comme du cœur, du centre de l'être, juste¬ment où il n'y a rien. Or tout ce que je vous enseigne sur la pulsion, c'est juste¬ment qu'elle ne se confond pas avec ce soi mythique, qu'elle n'a rien à faire avec ce qu'on en fait dans une perspective jungienne. Évidemment, il n'est pas com¬mun de dire que l'angoisse est la jouissance de ce qu'on pourrait appeler le der¬nier fonds de son propre inconscient. C'est à cela que tenait ce discours. Ce n'est pas commun, et ce n'est pas parce que ce n'est pas commun que c'est vrai. C'est un extrême auquel on peut être amené quand on est dans une certaine erreur qui repose toute entière sur l'élision de ce rapport de l'Autre à la Chose en tant qu'antinomique. L'Autre est à être, il n'est donc pas. Il a tout de même quelque réalité, sans cela je ne pourrais même pas le définir comme le lieu où se déploie la chaîne signifiante. Le seul Autre réel, puisqu'il n'y a nul Autre de l'Autre, rien qui garantisse la vérité de la loi, le seul Autre réel étant ce dont on pourrait jouir sans la loi. Cette virtualité définit l'Autre comme lieu. La Chose en somme, éli¬dée, réduite à son lieu, voilà l'Autre avec un grand A.
Et je vais tout de suite très vite sur ce que j'ai à dire à propos de l'angoisse. Cela passe, vous ai-je annoncé, par le désir de l'Autre. Alors, c'est là que nous en sommes, avec notre tore, c'est là que nous avons à le définir, pas à pas. C'est là que le ferai un premier parcours, un peu trop vite, ça n'est jamais mauvais, puisqu'on peut revenir en arrière. Première approche, allons-nous dire que ce rapport que j'articule en disant que le désir de l'homme c'est le désir de l'Autre, ce qui bien sûr entend dire quelque chose, mais maintenant ce qui est en question, ce que déjà ça introduit, c'est qu'évidemment je dis tout autre chose, je dis que: le désir x du sujet ego est le rapport au désir de l'Autre, qu'il serait, par rapport au désir de l'Autre, dans un rapport de Beschriinkung, de limitation,
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L'identification
viendrait à se configurer dans un simple champ d'espace vital ou non, conçu comme homogène, viendrait se limiter par leur heurt. Image fondamentale de toutes sortes de pensées quand on spécule sur les effets d'une conjonction psychosociologique. Le rapport du désir du sujet, du sujet au désir de l'Autre n'a rien à faire avec quoi que ce soit d'intuitivement supportable de ce registre. Un premier pas serait d'avancer que si mesure veut dire mesure de grandeur, il n'y a point entre eux de commune mesure. Et rien qu'à dire ça, nous rejoignons l'expérience. Qui a jamais trouvé une commune mesure entre son désir et qui¬conque à qui il a affaire comme désir ? Si on ne met pas ça d'abord dans toute science de l'expérience, quand on a le titre de Hegel, le vrai titre de la Phénoménologie de l'Esprit, on peut tout se permettre, y compris les prêcheries délirantes sur les bienfaits de la génitalité. C'est ça et rien d'autre que veut dire mon introduction du symbole V-1, c'est quelque chose destiné à vous suggérer que V-1 x V-1, le produit de mon désir par le désir de l'Autre, ça ne donne et ça ne peut donner qu'un manque, -1, le défaut du sujet en ce point précis. Résultat, le produit d'un désir par l'autre ne peut être que ce manque, et c'est de là qu'il faut partir pour tenir quelque chose. Ceci veut dire qu'il ne peut y avoir aucun accord, aucun contrat sur le plan du désir, que ce dont il s'agit, dans cette iden¬tification du désir de l'homme au désir de l'Autre, c'est ceci, que je vous mon¬trerai dans un jeu manifeste; en faisant jouer pour vous les marionnettes du fantasme en tant qu'elles sont le support, le seul support possible de ce qui peut être au sens propre une réalisation du désir.
Eh bien! quand nous en serons arrivés là - vous pouvez quand même déjà le voir indiqué dans mille références, les références à Sade, pour prendre les plus proches, le fantasme un enfant est battu, pour prendre un des biais premiers avec lesquels j'ai commencé à introduire ce jeu - ce que je vous montrerai, c'est que la réalisation du désir signifie, dans l'acte même de cette réalisation, ne peut signifier qu'être l'instrument, que servir le désir de l'Autre, qui n'est pas l'objet que vous avez en face dans l'acte, mais un autre qui est derrière. Il s'agit là du terme possible dans la réalisation du fantasme. Ce n'est qu'un terme possible, et avant de vous être fait vous-mêmes l'instrument de cet Autre situé dans un hyperespace, vous avez bel et bien affaire à des désirs, à des désirs réels. Le désir existe, est constitué, se promène à travers le monde, et il exerce ses ravages avant toute tentative de vos imaginations, érotiques ou pas, pour le réaliser, et même, il n'est pas exclu que vous le rencontriez comme tel, le désir de l'Autre, de l'Autre réel tel que je l'ai défini tout à l'heure. C'est en ce point que naît l'angoisse. 224

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L'angoisse, c'est bête comme chou. C'est incroyable qu'à aucun moment je n'aie vu même l'ébauche de ceci, qui semblait à certains moments comme on dit, être un jeu de cache-tampon, qui est tellement simple. On a été chercher l'angoisse, et plus exactement ce qui est plus originel que l'angoisse, la préan¬goisse, l'angoisse traumatique. Personne n'a parlé de cela, l'angoisse c'est la sen¬sation du désir de l'Autre. Seulement, comme de bien entendu, chaque fois que quelqu'un avance une nouvelle formule, je ne sais pas ce qui se passe, les précé¬dentes filent dans le fond de vos poches ou n'en sortent plus. Il faut quand même que J'image ça, je m'excuse, et même grossièrement, pour faire sentir ce que je veux dire, quitte après cela à ce que vous essayiez de vous en servir, et cela peut servir dans tous les endroits où il y a angoisse. Petit apologue, qui n'est peut-être pas le meilleur, la vérité, c'est que je l'ai forgé ce matin, me disant qu'il fal¬lait que j'essaie de me faire comprendre. D'habitude je me fais comprendre à côté, ce qui n'est pas si mal, cela vous évite de vous tromper à la bonne place. Là, je vais essayer de me faire comprendre à la bonne place et vous éviter de faire erreur. Supposez-moi dans une enceinte fermée, seul avec une mante religieuse de trois mètres de haut. C'est la bonne proportion pour que j'aie la taille dudit mâle. En plus, je suis revêtu d'une dépouille à la taille dudit mâle qui a 1,75 m, à peu près la mienne. je me mire, je mire mon image ainsi affublée dans l'œil à facettes de ladite mante religieuse. Est-ce que c'est ça l'angoisse ? C'en est très près. Pourtant, en vous disant que c'est la sensation du désir de l'Autre, cette définition se manifeste ce qu'elle est, à savoir, purement introductive. Il faut évi¬demment vous référer à ma structure du sujet, c'est-à-dire connaître tout le dis¬cours antécédent, pour comprendre que si c'est de l'Autre avec un grand A qu'il s'agit, je ne peux pas me contenter de ne pas aller plus loin, pour ne représenter dans l'affaire que cette petite image de moi en mante mâle dans l'œil à facettes de l'autre. Il s'agit à proprement parler de l'appréhension pure du désir de l'Autre comme tel, si justement je méconnais quoi ? mes insignes, à savoir que moi, je suis affublé de la dépouille du mâle. Je ne sais pas ce que je suis comme objet pour l'Autre. L'angoisse, dit-on, est un affect sans objet, mais ce manque d'objet, il faut savoir où il est, il est de mon côté. L'affect d'angoisse est en effet connoté par un défaut d'objet, mais non pas par un défaut de réalité. Si je ne me sais plus objet éventuel de ce désir de l'Autre, cet Autre qui est en face de moi, sa figure m'est entièrement mystérieuse, dans la mesure surtout où cette forme comme telle que j'ai devant moi ne peut en effet non plus être constituée pour moi en objet, mais où tout de même je peux sentir un mode de sensations qui font toute la substance de ce qu'on appelle angoisse, de cette oppression 225

L'identification
indicible par où nous arrivons à la dimension même du lieu de l'Autre en tant qu'y peut apparaître le désir. C'est cela l'angoisse. Ce n'est qu'à partir de là que vous pouvez comprendre les divers biais que prend le névrosé pour s'en arranger, de ce rapport avec le désir de l'Autre.

Alors, au point où nous en sommes, ce désir, je vous l'ai montré la dernière fois comme inclus d'abord nécessairement dans la demande de l'Autre. Ici d'ailleurs, qu'est-ce que vous retrouvez comme vérité première, si ce n'est le commun de l'expérience quotidienne? Ce qui est angoissant, presque pour quiconque, pas seulement pour les petits enfants mais pour les petits enfants que nous sommes tous, c'est ce qui, dans quelque demande, peut bien se cacher de cet x, de cet x impénétrable et angoissant par excellence, du qu'est-ce qu'il peut bien à cet endroit vouloir ? Ce que la configuration ici demande, vous le voyez bien, c'est un medium entre demande et désir. Ce medium, il a un nom, ça s'appelle le phallus. La fonction phallique, ça n'a absolument pas d'autre sens que d'être ce qui donne la mesure de ce champ à définir, à l'intérieur de la demande, comme le champ du désir. Et aussi bien si on veut, que tout ce que nous raconte la théorie analytique, la doc¬trine freudienne, en la matière, consiste justement à nous dire que c'est là en fin de compte que tout s'arrange. Je ne connais pas le désir de l'Autre, angoisse, mais j'en connais l'instrument, le phallus, et qui que je sois, je suis prié d'en passer par là et de ne pas faire d'histoire, ce qui s'appelle en langage courant continuer les principes de papa. Et comme chacun sait que depuis quelques temps papa n'a plus de principe, c'est avec cela que commencent tous les malheurs. Mais tant que papa est là, en tant qu'il est le centre autour duquel s'organise le transfert de ce qui est en cette matière l'unité d'échange, à savoir,
1/φ
je veux dire l'unité qui s'instaure, qui devient la base et le principe de tout sou¬tien, de tout fondement, de toute articulation du [champ du] désir, eh bien! les choses peuvent aller; elles seront exactement tendues entre le me phunai puisse-¬t-il ne m'avoir jamais enfanté! à la limite, et ce qu'on appelle la baraka dans la tradition sémite, et même biblique à proprement parler, à savoir le contraire, ce qui me fait le prolongement vivant, actif, de la loi du père, du père comme ori¬gine de ce qui va se transmettre comme désir. 226


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L'angoisse de castration donc, vous allez voir ici qu'elle a deux sens et deux niveaux. Car si le phallus est cet élément de médiation qui donne au désir son support, eh bien! la femme n'est pas la plus mal partagée dans cette affaire, parce qu'après tout, pour elle c'est tout simple, puisqu'elle ne l'a pas, elle n'a qu'à le désirer, et ma foi dans les cas les plus heureux, c'est en effet une situation dont elle s'accommode fort bien. Toute la dialectique du complexe de castration, en tant que pour elle, elle introduit l'Œdipe, nous dit Freud, cela ne veut pas dire autre chose. Grâce à la structure même du désir humain, la voie pour elle néces¬site moins de détours, la voie normale, que pour l'homme. Car pour l'homme, pour que son phallus puisse servir à ce fondement du champ du désir, va-t-il fal¬loir qu'il le demande pour l'avoir? C'est bien quelque chose comme ça dont il s'agit, au niveau du complexe de castration, c'est d'un passage transitionnel de ce qui, en lui, est le support naturel, devenu à demi étranger, vacillant, du désir, à travers cette habilitation par la loi; ce en quoi ce morceau, cette livre de chair va devenir le gage, le quelque chose par où il va se désigner à la place où il a à se manifester comme désir, à l'intérieur du cercle de la demande. Cette préserva¬tion nécessaire du champ de la demande qui humanise par la loi le mode de rap¬port du désir à son objet, voilà ce dont il s'agit à ce point et ce qui fait que le danger pour le sujet est, non pas, comme on le dit dans toutes ces déviations que nous faisons depuis des années, d'essayer de contrarier l'analyse, que le danger pour le sujet n'est pas d'aucun abandon de la part de l'Autre, mais de son aban¬don de sujet à la demande. Car pour autant qu'il vit, qu'il développe la consti¬tution de son rapport au phallus étroitement sur le champ de la demande, c'est là que cette demande n'a à proprement parler pas de terme, car le phallus, encore qu'il faille, pour introduire, pour instaurer ce champ du désir, qu'il soit demandé, comme vous le savez, il n'est à proprement parler pas au pouvoir de l'Autre d'en faire le don sur ce plan de la demande.
C'est dans la mesure où la thérapeutique n'arrive point à résoudre mieux qu'elle ne l'a fait la terminaison de l'analyse, n'arrive pas à la faire sortir du cercle propre à la demande, qu'elle bute, qu'elle se termine à la fin sur cette forme revendicatoire, cette forme inassouvissable, unendliche, que Freud dans son der¬nier article, L'analyse terminée et interminable, désigne comme angoisse non résolue de la castration chez l'homme, comme Penisneid chez la femme. Mais une juste position, une position correcte de la fonction de la demande dans l'effi¬cience analytique et de la façon de la diriger pourrait peut-être nous permettre, si nous n'avions pas là-dessus tant de retard, un retard déjà suffisamment dési¬gné par le fait que manifestement ce n'est que dans les cas les plus rares que nous 227

L'identification
arrivons à buter à ce terme marqué par Freud comme point d'arrêt à sa propre expérience. Plût au ciel que nous en arrivions là, même si c'est en impasse! Cela prouverait déjà au moins jusqu'où nous pouvons aller, alors que ce dont il s'agit c'est de savoir effectivement si d'aller jusque-là nous mène à une impasse ou si ailleurs on peut passer.
Faut-il qu'avant de vous quitter je vous indique quelques-uns de ces petits points qui vous donnerons satisfaction, pour vous montrer que nous sommes à la bonne place, en nous référant à quelque chose qui soit dans notre expérience du névrosé ? Qu'est-ce que fait, par exemple, l'hystérique ou la névrose obses¬sionnelle dans le registre que nous venons d'essayer de construire ? Qu'est-ce qu'ils font l'un et l'autre en cet endroit du désir de l'Autre comme tel ? Avant que nous soyons tombés dans leur panneau en les incitant à jouer tout le jeu sur le plan de la demande, à nous imaginer, ce qui n'est pas d'ailleurs une imagina¬tion absurde, que nous arriverons à la limite à définir le champ phallique comme l'intersection de deux frustrations, qu'est-ce qu'ils font spontanément ? L'hys¬térique, c'est bien simple, l'obsessionnel aussi, mais c'est moins évident, l'hys¬térique n'a pas besoin d'avoir assisté à notre séminaire pour savoir que le désir de l'homme est le désir de l'Autre, et que par conséquent l'Autre peut parfaite¬ment, dans cette fonction du désir, elle, l'hystérique, la suppléer. L'hystérique vit son rapport à l'objet en fomentant le désir de l'Autre, avec un grand A, pour cet objet. Référez-vous au cas Dora. Je pense avoir suffisamment articulé ceci en long et en large pour n'avoir pas besoin même ici de le rappeler. Je fais simple¬ment appel à l'expérience de chacun, et aux opérations dites d'intrigante raffi¬née que vous pouvez voir se développer dans tout comportement hystérique, qui consiste à sustenter dans son entourage immédiat l'amour d'un tel pour telle autre qui est son amie et véritable objet dernier de son désir; l'ambiguïté restant bien sûr toujours profonde de savoir si la situation ne doit pas être comprise dans le sens inverse. Pourquoi ? C'est ce que bien sûr vous pourrez, dans la suite de nos propos, voir comme parfaitement calculable du seul fait de la fonction du phallus qui peut toujours ici passer de l'un à l'autre des deux partenaires de l'hystérique. Mais ceci nous y reviendrons en détail.
Et qu'est-ce que fait vraiment l'obsessionnel concernant, je parle directe¬ment, son affaire avec le désir de l'Autre ? C'est plus astucieux, puisque aussi bien ce champ du désir est constitué par la demande paternelle, en tant que c'est elle qui préserve, qui définit le champ du désir comme tel en l'interdisant. Eh bien! qu'il s'en débrouille donc lui-même! Celui qui est chargé de soutenir le désir à l'endroit de l'objet dans la névrose obsessionnelle, c'est le mort. Le sujet 228

Leçon du 4 avril 1962
a le phallus, il peut même à l'occasion l'exhiber, mais c'est le mort qui est prié de s'en servir. Ce n'est pas pour rien que j'ai pointé dans l'histoire de l'Homme aux rats, l'heure nocturne où, après s'être longuement contemplé en érection dans la glace, il va à la porte d'entrée ouvrir au fantôme de son père, le prier de consta¬ter que tout est prêt pour le suprême acte narcissique qu'est pour l'obsessionnel ce désir. À ceci près, ne vous étonnez pas, qu'avec de tels moyens l'angoisse n'affleure que de temps en temps, qu'elle ne soit pas là tout le temps, qu'elle soit même beaucoup plus et beaucoup mieux écartée chez l'hystérique que chez l'obsessionnel, la complaisance de l'Autre étant beaucoup plus grande que celle, quand même, d'un mort qu'il est toujours difficile quand même de maintenir présent, si l'on peut dire. C'est pourquoi l'obsessionnel, de temps en temps, chaque fois que ne peut pas être répété à satiété tout l'arrangement qui lui per¬met de s'en arranger, avec le désir de l'Autre, voit ressurgir, bien sûr d'une façon plus ou moins débordante, l'affect d'angoisse.
De là seulement, à retourner en arrière, vous pouvez comprendre que l'his¬toire phobique marque un premier pas, dans cette tentative qui est proprement le mode névrotique de résoudre le problème du désir de l'Autre, un premier pas dis-je de la façon dont ceci peut se résoudre. C'est un pas, comme chacun sait, celui-là, qui est loin bien sûr d'arriver à cette solution relative de la relation d'angoisse. Bien au contraire, ce n'est que d'une façon tout à fait précaire que cette angoisse est maîtrisée, vous le savez, par l'intermédiaire de cet objet dont déjà l'ambiguïté, à lui, nous a déjà été assez soulignée entre la fonction petit a et la fonction petit phi. Le facteur commun que constitue le petit phi dans tout petit a du désir est là en quelque sorte extrait et révélé. C'est ce sur quoi je mettrai l'accent la prochaine fois pour repartir à partir de la phobie, pour préciser en quoi exactement consiste cette fonction du phallus.
Aujourd'hui en gros que voyez-vous ? C'est qu'en fin de compte la solution que nous apercevons du problème du rapport du sujet au désir, dans son fonds radical se propose ainsi; puisque de demande il s'agit et qu'il s'agit de définir le désir, eh bien! disons-le grossièrement, le sujet demande le phallus et le phallus désire. C'est aussi bête que ça. C'est de là tout au moins qu'il faut partir comme formule radicale pour voir effectivement ce qu'il en est fait dans l'expérience. Ce modèle se module autour de ce rapport du sujet au phallus en tant que, vous le voyez, il est essentiellement de nature identificatoire, et que s'il y a quelque chose qui effectivement peut provoquer ce surgissement d'angoisse lié à la crainte d'une perte, c'est le phallus. Pourquoi non pas le désir ? Il n'y a pas de crainte de l'aphanisis, il y a la crainte de perdre le phallus, parce que seul le 229

L'identification
phallus peut donner son champ propre au désir. Mais maintenant, qu'on ne nous parle pas non plus de défense contre l'angoisse. On ne se défend pas contre l'angoisse, pas plus qu'il n'y a de crainte de l'aphanisis. L'angoisse est au prin¬cipe des défenses, mais on ne se défend pas contre l'angoisse. Bien sûr, si je vous dis que je consacrerai toute une année à ce sujet de l'angoisse, c'est vous dire que je ne prétends pas aujourd'hui en avoir fait le tour, que ceci ne pose pas de pro¬blème. Si l'angoisse, c'est toujours à ce niveau, que vous a défini presque carica¬turalement mon petit apologue, que se situe l'angoisse, si l'angoisse peut devenir un signe, c'est bien sûr que, transformée en signe, elle n'est peut-être pas tout à fait la même chose que là où j'ai essayé de vous la poser d'abord dans son point essentiel. Il y a aussi un simulacre de l'angoisse. À ce niveau bien sûr on peut être tenté d'en minimiser la portée, pour autant qu'il est vraiment sensible que si le sujet s'envoie à lui-même des signes d'angoisse, c'est manifestement pour que ça soit plus gai. Mais c'est tout de même pas de là que nous pouvons partir pour définir la fonction de l'angoisse. Et puis enfin pour dire, comme j'ai prétendu uniquement le faire aujourd'hui, des choses massives, qu'on s'ouvre à cette pen¬sée que, si Freud nous a dit que l'angoisse est un signal qui passe au niveau du moi, il faut quand même savoir que c'est un signal pour qui ? pas pour le moi, puisque c'est au niveau du moi qu'il se produit. Et ça aussi, j'ai regretté beau¬coup que dans notre dernière rencontre, cette simple remarque, personne n'ait songé à la faire.
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Leçon 17, 11 avril 1962



J'avais annoncé que je continuerai aujourd'hui sur le phallus, eh bien! je ne vous en parlerai pas, ou bien je ne vous en parlerai que sous cette forme de huit inversé, qui n'est pas tellement tranquillisante. Ça n'est pas d'un nou¬veau signifiant qu'il s'agit, vous allez voir, c'est toujours du même dont je parle, en somme, depuis le début de cette
année. Seulement, pourquoi je le ramène comme essentiel? C'est pour bien renouveler avec la base topologique dont il s'agit, à savoir, ce que ça veut dire, l'introduction faite cette année du tore. Il n'est pas tellement bien sûr que ce que j'ai dit sur l'angoisse ait été si bien entendu. Quelqu'un de très sympathique, et qui lit, parce que c'est quelqu'un d'un milieu où on travaille, m'a fort opportu¬nément - je dois dire que je choisis cet exemple parce qu'il est plutôt encou¬rageant - fait remarquer que ce que j'ai dit sur l'angoisse comme désir de l'Autre recouvrait ce qu'on trouve dans Kierkegaard. [De] la première lecture, car c'est tout à fait vrai, vous pensez bien que je m'en souvenais, que Kierkegaard, pour parler de l'angoisse, a évoqué la jeune fille, au moment où la première fois elle s'aperçoit qu'on la désire. Seulement si Kierkegaard l'a dit, la différence avec ce que je dis c'est, si je puis dire pour employer un terme kier¬kegaardien, que je le répète. S'il y a quelqu'un qui a fait remarquer que ce n'est jamais pour rien qu'on dit: «Je le dis et je le répète», c'est justement Kierkegaard. Si on éprouve le besoin de souligner qu'on le répète après l'avoir dit, c'est parce que probablement ce n'est pas du tout la même chose de le répé¬ter que de le dire, et il est absolument certain que, si ce que j'ai dit la dernière 231



L'identification
fois a un sens, c'est justement en ceci que le cas soulevé par Kierkegaard est quelque chose de tout à fait particulier et qui comme tel obscurcit, loin d'éclai¬rer, le sens véritable de la formule que l'angoisse est le désir de l'Autre, avec un grand A. Il se peut que cet Autre s'incarne pour la jeune fille à un moment de son existence en quelque galvaudeux. Cela n'a rien à faire avec la question que j'ai soulevée la dernière fois, et avec l'introduction du désir de l'Autre comme tel pour dire que c'est l'angoisse, plus exactement, que l'angoisse est la sensation de ce désir.
Aujourd'hui je vais donc revenir à ma voie de cette année, et d'autant plus rigoureusement que j'avais dû la dernière fois faire une excursion. Et c'est pour¬quoi, plus rigoureusement que jamais, nous allons faire de la topologie. Et il est nécessaire d'en faire, parce que vous ne pouvez faire que d'en faire à tout ins¬tant, je veux dire que vous soyez logiciens ou pas, que vous sachiez même le sens du mot topologie ou pas. Vous vous servez par exemple de la conjonction ou. Or il est assez remarquable, mais sûrement vrai, que l'usage de cette conjonc¬tion n'a été; sur le champ de la logique technique, de la logique des logiciens, bien articulé, bien précisé, bien mis en évidence qu'à une époque assez récente, beaucoup trop récente pour qu'en somme les effets vous en soient véritablement parvenus. Et c'est pour ça qu'il suffit de lire le moindre texte analytique courant par exemple, pour voir qu'à tout instant la pensée achoppe dès qu'il s'agit, non seulement du terme d'identification, mais même de la pratique d'identifier quoi que ce soit du champ de notre expérience. Il faut repartir des schémas malgré tout, disons-le, inébranlés dans votre pensée, inébranlés pour deux raisons; d'abord parce qu'ils ressortissent à ce que j'appellerai une certaine incapacité à proprement parler, propre à la pensée intuitive, ou plus simplement à l'intuition, ce qui veut dire aux bases mêmes d'une expérience marquée par l'organisation de ce qu'on appelle le sens visuel. Vous vous apercevez très facilement de cette impuissance intuitive - si j'ai le bonheur qu'après ce petit entretien vous vous mettiez à vous poser de simples problèmes de représentation sur ce que je vais vous montrer qui peut se passer à la surface d'un tore - vous verrez la peine que vous aurez à ne pas vous embrouiller. C'est pourtant bien simple un tore, un anneau. Vous vous embrouillerez, et puis je m'embrouille comme vous; il m'a fallu de l'exercice pour m'y retrouver un peu et même m'apercevoir de ce que ça suggérait, et de ce que ça permettait de fonder pratiquement. L'autre terme est lié à ce qu'on appelle instruction, c'est à savoir que, cette sorte d'impuissance intuitive, on fait tout pour l'encourager, pour l'asseoir, pour lui donner un caractère d'absolu, cela bien sûr dans les meilleures intentions. C'est
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Leçon du 11 avril 1962
ce qui est arrivé par exemple, quand en 1741, M. Euler, un très grand nom dans l'histoire des mathématiques, a introduit ses fameux cercles qui, que vous le sachiez ou pas, ont beaucoup fait en somme pour encourager l'enseignement de la logique classique dans un certain sens qui, loin de l'ouvrir, ne pouvait tendre qu'à rendre fâcheusement évidente l'idée que pouvaient s'en faire les simples écoliers. La chose s'est produite parce qu'Euler s'était mis en tête, Dieu sait pourquoi, d'enseigner une princesse, la princesse d'Anhalt Dessau. Pendant toute une période on s'est beaucoup occupé des princesses, on s'en occupe encore, et c'est fâcheux. Vous savez que Descartes avait la sienne, la fameuse Christine. C'est une figure historique d'un autre relief; il en est mort. Ça n'est pas tout à fait subjectif; il y a une espèce de puanteur très particulière qui se dégage de tout ce qui entoure l'entité princesse ou Prinzessin. Nous avons, pen¬dant une période d'à peu près trois siècles, quelque chose qui est dominé par les lettres adressées à des princesses, les mémoires des princesses, et ça tient une place certaine dans la culture. C'est une sorte de suppléance de cette Dame dont j'ai tenté de vous expliquer la fonction si difficile à comprendre, si difficile à approcher dans la structure de la sublimation courtoise, dont je ne suis pas sûr après tout de vous avoir fait apercevoir quelle est vraiment la véritable portée. Je n'ai pu vraiment vous en donner que des sortes de projections, comme on essaie de figurer dans un autre espace des figures à quatre dimensions qu'on ne peut pas voir [se représenter]. J'ai appris avec plaisir que quelque chose en est parvenu à des oreilles qui me sont voisines, et qu'on commence à s'intéresser ailleurs qu'ici à ce que pourrait être l'amour courtois. C'est déjà un résultat. Laissons la princesse et les embarras qu'elle a pu donner à Euler. Il lui a écrit 241 lettres, pas uniquement pour lui faire comprendre les cercles d'Euler. Publiées en 1775 à Londres, elles constituent une sorte de corpus de la pensée scientifique à cette date. Il n'en a surnagé effectivement que ces petits cercles, ces cercles d'Euler qui sont des cercles comme tous les cercles, il s'agit simplement de voir l'usage qu'il en a fait. C'était pour expliquer les règles du syllogisme, et en fin de compte l'exclusion, l'inclusion, et puis ce qu'on peut appeler le recoupement de deux quoi ? de deux champs, applicable à quoi ? mais mon Dieu applicable à bien des choses, applicable par exemple au champ où une certaine proposition est vraie, applicable au champ où une certaine relation existe, applicable tout sim¬plement au champ où un objet existe.
Vous voyez que l'usage du cercle d'Euler, si vous êtes habitués à la multipli¬cité des logiques, telles qu'elles se sont élaborées dans un immense effort, dont la plus grande part tient dans la logique propositionnelle, relationnelle, et la 233


L'identification
logique des classes, a été distingué de la façon la plus utile. je ne peux même pas songer à entrer, bien sûr, dans les détails que nécessiterait de donner la dis¬tinction de ces élaborations; ce que je veux simplement faire ici reconnaître, c'est que vous avez sûrement souvenir de tel ou tel moment de votre existence où vous est parvenue, sous cette forme de support, une démonstration logique quelconque de quelque objet comme objet logique, qu'il s'agisse de proposition, relation, classe, voire simplement objet d'existence. Prenons un exemple au niveau de la logique des classes, et représentons par exemple par un petit cercle à l'intérieur d'un grand les mammifères par rapport à la classe des vertébrés. Ceci va tout seul, et d'autant plus simplement que, la logique des classes, c'est certai¬nement ce qui au départ a frayé les voies de la façon la plus aisée à cette élabo¬ration formelle, et qu'on se rapporte là à quelque chose de déjà incarné dans une élaboration signifiante, celle de la classification zoologique tout simplement, qui vraiment en donne le modèle. Seulement l'univers du discours, comme on s'exprime à juste titre, n'est pas un univers zoologique, et à vouloir étendre les propriétés de la classification zoologique à tout l'univers du discours, on glisse facilement dans un certain nombre de pièges qui vous incitent à des fautes et lais¬sent assez vite entendre le signal d'alarme de l'impasse significative. Un de ces inconvénients est par exemple un usage inconsidéré de la négation. C'est juste¬ment à une époque récente que cet usage s'est trouvé ouvert comme possible, à savoir juste à l'époque où on a fait la remarque que, dans l'usage de la négation, ce cercle d'Euler extérieur de l'inclusion devait jouer un rôle essentiel, à savoir que ce n'est absolument pas la même chose de parler sans aucune précision, par exemple, de ce qui est non-homme, ou de ce qui est non-homme à l'intérieur des animaux. En d'autres termes que, pour que la négation ait un sens à peu près assuré, utilisable en logique, il faut savoir par rapport à quel ensemble quelque chose est nié. En d'autres termes, si A' est non A, il faut savoir dans quoi il est non A, à savoir dans B. La négation, vous la verrez, si vous ouvrez à cette occa¬sion Aristote, entraîner dans toutes sortes de difficultés. Il n'en reste néanmoins pas contestable qu'on n'a nullement ni attendu ces remarques, ni non plus fait le moindre usage de ce support formel, je veux dire qu'il n'est pas normal d'en faire usage pour se servir de la négation, à savoir que le sujet dans son discours fait fréquemment usage de la négation, dans des cas où il n'y a pas le moindre¬ment du monde de possibilité de l'assurer sur cette base formelle. D'où l'utilité des remarques que je vous fais sur la négation en distinguant la négation au niveau de l'énonciation, ou comme constitutive de la négation au niveau de l'énoncé. Cela veut dire que les lois de la négation, justement au point où elles
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Leçon du 11 avril 1962
ne sont pas assurées par cette introduction, tout à fait décisive, et qui date de la distinction récente de la logique des relations d'avec la logique des classes, que c'est en somme pour nous tout à fait ailleurs que là où elle a trouvé son assiette que nous avons à définir le statut de la négation. C'est un rappel, un rappel des¬tiné à vous éclairer rétrospectivement l'importance de ce que, depuis le début du discours de cette année,) e vous suggère concernant l'originalité primordiale, par rapport à cette distinction, de la fonction de la négation.


Vous voyez donc que ces cercles d'Euler, ce n'est pas Euler qui s'en est servi à cette fin; il a fallu depuis que s'introduise l'œuvre de Boole, puis de De Morgan pour que ceci soit pleine-ment articulé. Si j'en reviens à ces cercles d'Euler, ça n’est donc pas qu’il en fait lui-même si bon usage, mais c'est que c'est avec son maté¬riel, avec l'usage de ses cercles qu'ont pu être faits les progrès qui ont suivi, et dont je vous donne à la fois l'un de ceux qui ne sont pas le moindre, ni le moindre notoire, en tout cas particulièrement saisissant, immédiat à faire sentir. Entre Euler et De Morgan, l'usage de ces cercles a permis une symbolisation qui est aussi utile qu'elle vous paraît du reste implicitement fondamentale, qui repose sur la position de ces cercles qui se structurent ainsi. C'est ce que nous appelle¬rons deux cercles qui se recoupent, qui sont spécialement importants pour leur valeur intuitive qui paraîtra à chacun incontestable, si je vous fais remarquer que c'est autour de ces cercles que peuvent s'articuler d'abord deux relations qu'il convient de bien accentuer, qui sont celles, d'abord, de la réunion. Qu'il s'agisse de quoi que ce soit que j'ai énuméré tout à l'heure, leur réunion, c'est le fait qu'après l'opération de la réunion, ce qui est unifié ce sont ces deux champs. L'opération dite de la réunion, qui se symbolise ainsi ordinairement ∪, c'est pré¬cisément ce qui a introduit ce symbole, est, vous le voyez, quelque chose qui n'est pas tout à fait pareil à l'addition. C'est l'avantage de ces cercles de le faire sentir. Ce n'est pas la même chose que d'additionner par exemple deux cercles 235


L'identification
séparés ou de les réunir dans cette position. Il y a une autre relation qui est illus¬trée par ces cercles qui se recoupent, c'est celle de l'intersection, symbolisée par ce signe ∩, dont la signification est tout à fait différente. Le champ d'intersec¬tion est compris dans le champ de réunion. Dans ce qu'on appelle l'algèbre de Boole, on montre que, jusqu'à un certain point tout au moins, cette opération de la réunion est assez analogue à l'addition pour qu'on puisse la symboliser par le signe de l'addition +. On montre également que l'intersection est structurale¬ment assez analogue à la multiplication pour qu'on puisse la symboliser par le signe de la multiplication x.
je vous assure que je fais là un extrait ultra-rapide destiné à vous mener là où j'ai à vous mener et dont je m'excuse bien sûr, auprès de ceux pour qui ces choses se présentent dans toute leur complexité, quant aux élisions que tout ceci com¬porte, car il faut que nous allions plus loin. Et sur le point précis que j'ai à intro¬duire, ce qui nous intéresse c'est quelque chose qui, jusqu'à De Morgan, et on ne peut qu'être étonné d'une pareille omission, n'avait pas été à proprement par¬ler mis en évidence comme justement une de ces fonctions qui découlent, qui devraient découler d'un usage tout à fait rigoureux de la logique; c'est, précisément ce champ constitué par l'extraction, dans le rapport de ces deux cercles, de la zone d'intersection. Et considérer ce qui est le produit, quand deux cercles se recoupent, au niveau du champ ainsi défini, c'est-à-dire la réunion moins l'intersection, c'est ce qu'on appelle la différence symétrique.

Cette différence symétrique est ceci, qui va nous retenir, qui pour nous, vous verrez pourquoi, est du plus haut intérêt. Le terme de différence symétrique est ici une appellation que) e vous prie simplement de prendre pour son usage traditionnel, c'est comme cela qu'on l'a appelée, n'essayez pas de don¬ner un sens analysable grammaticalement à cette soi-disant symétrie. La diffé¬rence symétrique, c'est ça que cela veut dire, cela veut dire, ces champs, dans les deux cercles d'Euler, en tant qu'ils définissent comme tel un ou d'exclusion. Concernant deux champs [recoupés], la différence symétrique marque le champ tel qu'il est construit si vous donnez au ou non pas le sens alternatif, et qui implique la possibilité d'une identité locale entre les deux termes, et l'usage cou¬rant du terme ou, qui fait qu'en fait le terme ou s'applique ici fort bien au champ de la réunion. Si une chose est ou A ou B, c'est ainsi que le champ de son exten¬sion peut se dessiner, à savoir sous la forme première où ces deux champs sont recouverts. Si au contraire c'est exclusif, A ou B, c'est ainsi que nous pouvons le 236


Leçon du 11 avril 1962



symboliser, à savoir que le champ d'inter¬section est exclu.
Ceci doit nous mener à un retour, à ou A ou B vel A ou B est exclusif une réflexion concer-nant ce que suppose intuitivement l'usage du cercle comme base, comme support de quelque chose qui se formalise en fonction d'une limite. Ceci se définit très suffisamment dans ce fait que, sur un plan d'usage courant, ce qui ne veut pas dire un plan naturel, un plan fabricable, un plan qui est tout à fait entré dans notre univers d'outils, à savoir une feuille de papier, - nous vivons beaucoup plus en compagnie de feuilles de papier qu'en compagnie de tores. Il doit y avoir pour ça des raisons, mais enfin des raisons qui ne sont pas évidentes. Pourquoi après tout l'homme ne fabriquerait-il pas plus de tores ? D'ailleurs pendant des siècles, ce que nous avons actuellement sous la forme de feuilles, c'étaient des rouleaux, qui devaient être plus familiers avec la notion de volume à d'autres époques qu'à la nôtre. Enfin, il y a certainement une raison pour que cette surface plane soit quelque chose qui nous suffise, et plus exactement, dont nous nous suffisions. Ces raisons doivent être quelque part. Et, je l'indiquai tout à l'heure, on ne saurait accorder trop d'importance au fait que, contrairement à tous les efforts des physiciens comme des philosophes pour nous persuader du contraire, le champ visuel, quoiqu'on en dise, est essentiellement à deux dimensions. Sur une feuille de papier, sur une surface pratiquement simple, un cercle dessiné délimite de la façon la plus claire un intérieur et un extérieur. Voilà tout le secret, tout le mystère, le ressort simple de l'usage qui en est fait dans l'illustration eulérienne de la logique. Je vous pose la question suivante: qu'est-ce qui arrive si Euler, au lieu de des¬siner ce cercle, dessine mon huit inversé, celui dont aujourd'hui j'ai à vous entre¬tenir ? En apparence ce n'est qu'un cas particulier du cercle, avec le champ intérieur qu'il définit et la possibilité d'avoir un autre cercle à l'intérieur; sim¬plement, le cercle intérieur touche - voilà ce qu'à un premier aspect certains
pourront me dire -, le cercle intérieur touche à la limite
constituée par le cercle extérieur. Seulement c'est quand même pas tout à fait ça, en ce sens qu'il est bien clair, à la façon dont je le dessine, que la ligne ici du cercle extérieur se continue dans la ligne du cercle intérieur pour se retrouver ici. Et alors, pour simplement tout de suite 237



L'identification
marquer l'intérêt, la portée de cette très simple forme, je vous suggérerai que les remarques que j'ai introduites à un certain point de mon séminaire quand j'ai introduit la fonction du signifiant, consistaient en ceci, à vous rappeler le para¬doxe, ou prétendu tel, introduit par la classification des ensembles, rappelez-¬vous, qui ne se comprennent pas eux-mêmes. je vous rappelle la difficulté qu'ils introduisent; doit-on, ces ensembles qui ne se compren¬nent pas eux-mêmes, les inclure ou non dans l'ensemble des ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes ? Vous voyez là la difficulté. Si oui, c'est donc qu'ils se com¬prendront eux-mêmes dans cet ensemble des ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes.

Si non, nous nous trouvons devant une impasse analogue. Ceci est facilement ¬résolu, à cette simple condition qu'on s'aperçoive à tout le moins de ceci - c'est la solution qu'ont donnée d'ailleurs les formalistes, les logiciens - qu'on ne peut pas parler, disons, de la même façon des ensembles qui se comprennent eux-mêmes et des ensembles qui ne se comprennent pas eux-mêmes. Autrement dit, qu'on les exclut comme tels de la définition simple des ensembles, qu'on pose en fin de compte que les ensembles qui se comprennent eux-mêmes ne peuvent être posés comme des ensembles. je veux dire que loin que cette zone intérieure d'objets aussi considérables dans la construction de la logique moderne que les ensembles, loin qu'une zone intérieure définie par cette image du huit renversé par le recouvrement ou le redoublement dans ce recou¬vrement d'une classe, d'une relation, d'une proposition quelconque par elle-même, par sa portée à la seconde puissance, loin que ceci laisse dans un cas notoire la classe, la proposition, la relation d'une façon générale, la catégorie à l'intérieur d'elle-même d'une façon en quelque sorte plus pesante, plus accen¬tuée, ceci a pour effet de la réduire à l'homogénéité avec ce qui est à l'extérieur.
Comment ceci est-il concevable? Car enfin on doit tout de même bien dire que, si c'est ainsi que la question se présente, à savoir entre tous les ensembles un ensemble qui se recouvre lui-même, il n'y a aucune raison a priori de ne pas en faire un ensemble comme les autres. Vous définissez comme ensemble, par exemple, tous les ouvrages concernant ce qui se rapporte aux humanités, c'est-¬à-dire aux arts, aux sciences, à l'ethnographie, vous faites une liste. Les ouvrages qui sont des ouvrages faits sur la question de ce qu'on doit classer comme huma¬nités feront partie du même catalogue, c'est-à-dire que ce que) e viens même de définir à l'instant en -articulant le titre « les ouvrages concernant les humanités », 238


Leçon du 11 avril 1962
fait partie de ce qu'il y a à cataloguer. Comment pouvons-nous concevoir que quelque chose, qui se pose ainsi comme se redoublant soi-même dans la dignité d'une certaine catégorie, puisse pratiquement nous amener à une antinomie, à une impasse logique telle que nous soyons au contraire contraints de la rejeter ? Voilà quelque chose qui n'est pas d'aussi peu d'importance que vous pourriez le croire, puisqu'on a pratiquement vu les meilleurs logiciens y voir une sorte d'échec, de point de butée, de point de vacillation de tout l'édifice formaliste, et non sans raison. Voilà qui pourtant fait à l'intuition une sorte d'objection majeure, toute seule inscrite, sensible, visible dans la forme même de ces deux cercles qui se présentent, dans la perspective eulérienne, comme inclus l'un par rapport à l'autre.
C'est justement là-dessus que nous allons voir que l'usage de l'intuition de représentation du tore est tout à fait utilisable. Et, étant donné que vous sentez bien, j'imagine, ce dont il s'agit, à savoir un certain rapport du signifiant à lui-même, le vous l'ai dit, c'est dans la mesure où la définition d'un ensemble s'est de plus en plus rapprochée d'une articulation purement signifiante qu'elle a amené à cette impasse. C'est toute la question du fait qu'il s'agit pour nous de mettre au premier plan qu'un signifiant ne saurait se signifier lui-même. En fait, c'est une chose excessivement bête et simple, ce point très essentiel, que le signi¬fiant, en tant qu'il peut servir à se signifier lui-même, doit se poser comme dif¬férent de lui-même. C'est ceci qu'il s'agit de symboliser au premier chef parce que c'est aussi ceci que nous allons retrouver, jusqu'à un certain point d'exten¬sion qu'il s'agit de déterminer, dans toute la structure subjective, jusqu'au désir y compris. Quand un de mes obsessionnels, tout récemment encore, après avoir développé tout le raffinement de la science de ses exercices à l'endroit des objets féminins auxquels, comme il est commun chez les autres obsessionnels, si je puis dire, il reste attaché par ce qu'on peut appeler une infidélité constante, à la fois impossibilité de quitter aucun de ces objets et extrême difficulté à les maintenir tous ensemble, et qu'il ajoute qu'il est bien évident que dans cette relation, dans ce rapport si compliqué qui nécessite de si hauts raffinements techniques si je puis dire, dans le maintien de relations qui en principe doivent rester extérieures les unes aux autres, imperméables si l'on peut dire les unes aux autres et pour¬tant liées, que si tout ceci, me dit-il, n'a pas d'autre fin que de le laisser intact pour une satisfaction dont lui-même ici achoppe, elle doit donc se trouver ailleurs, non pas seulement dans un futur toujours reculé, mais manifestement dans un autre espace, puisque de cette intactitude et de sa fin il est incapable en fin de compte de dire sur quoi, comme satisfaction, ceci peut déboucher. Nous 239

L'identification
avons tout de même là, sensible, quelque chose qui, pour nous, pose la question de la structure du désir de la façon la plus quotidienne.
Revenons à notre tore et inscrivons-y nos cercles d'Euler. Ceci va nécessiter de faire, je m'en excuse, un tout petit retour qui n'est pas, quoi qu'il puisse apparaître à quelqu'un qui entrerait actuellement pour la première fois dans mon séminaire, un retour géométrique, il le sera peut-être, tout à fait à la fin, mais très incidem¬ment, qui est à proprement parler topologique. Il n'y a aucun besoin que ce tore soit un tore régulier ni un tore sur lequel nous puissions faire des mesures. C'est une surface constituée selon certaines relations fondamentales que je vais être amené à vous rappeler, mais comme je ne veux pas paraître aller trop loin de ce qui est le champ de notre intérêt, je vais me limiter aux choses que j'ai déjà amorcées
et qui sont très simples. je vous l'ai fait remarquer, sur une telle surface, nous pouvons décrire ce type de cercle [1], qui est celui que je vous ai connoté comme réductible, celui qui, si il est représenté par une petite ficelle qui passe à la fin par une boucle, je peux en tirant sur la ficelle le réduire à un point, autrement dit à zéro.
Je vous ai fait remar¬quer qu'il y a deux espèces d'autres cercles ou lacs, quelle que soit leur étendue, car il pourrait aussi bien, par exemple celui-là, avoir cette forme-là. Cela veut dire, un cercle qui traverse le trou, quelle que soit sa forme plus ou moins serrée, plus ou moins laxe, c'est ça qui le définit, il traverse le trou, il passe de l'autre côté du trou.


Il est ici représenté en pointillés, alors que là il est représenté en plein. C'est ceci que cela symbolise; ce cercle n'est pas réductible, ce qui veut dire que si vous le supposez réalisé par une ficelle passant toujours par ce petit arceau qui nous servirait à le serrer, nous ne pouvons pas le réduire à quelque chose de punctiforme; il restera toujours, quelle que soit sa circonférence, au centre, la circonférence de ce qu'on peut appeler ici l'épaisseur du tore. Ce cercle irréduc¬tible du point de vue qui nous intéressait tout à l'heure, à savoir de la définition d'un intérieur et d'un extérieur, s'il montre d'un côté une résistance particulière, quelque chose qui par rapport aux autres cercles lui confère une dignité éminente, sur cet autre point voici tout d'un coup qu'il va paraître singulièrement déchu des propriétés du précédent, car si, ce cercle dont je vous parle, vous le matérialisez 240

Leçon du 11 avril 1962
par exemple par une coupure avec une paire de ciseaux, qu'est-ce que vous obtien¬drez ? Absolument pas, comme dans l'autre cas, un petit morceau qui s'en va et puis le reste du tore. Le tore restera tout entier bien intact sous la forme d'un
tuyau, ou d'une manche si vous voulez.
Si vous prenez d'autre part un autre type de cercle [3], celui dont je vous ai déjà parlé, celui qui n'est pas celui qui traverse le trou, mais qui en fait le tour, celui-là se trouve dans la même situation que le précédent quant à l'irréductibi¬lité. Il se trouve également dans la même situa¬tion que le précédent concernant le fait qu'il ne suffit pas à définir un intérieur ni un extérieur. Autrement dit que, si vous le suivez, ce cercle, et que vous ouvrez le tore à l'aide d'une paire de ciseaux, vous aurez à la fin quoi ? Eh bien, la même chose que dans le cas précédent; ça a la forme du tore, mais c'est une forme qui ne présente une différence qu'intuitive, qui est tout à fait essentiellement la même du point de vue de la structure. Vous avez toujours après cette opération, comme dans le premier cas, une manche, simplement c'est une manche très courte et très large. Vous avez une ceinture si vous voulez, mais il n'y a pas de différence essentielle entre une ceinture et une manche du point de vue topologique. Appelez ça encore une bande si vous voulez.



Nous voilà donc en présence de deux types de cercles, qui de ce point de vue d'ailleurs n'en font qu'un, qui ne définissent pas un intérieur et un extérieur. je vous fais observer incidemment que, si vous coupez le tore successivement sui¬vant l'un et l'autre, vous n'arrivez pas encore pour autant à faire ce dont il s'agit, et que vous obtenez pourtant tout de suite avec l'autre type de cercle, le premier que je vous ai dessiné [1], à savoir deux morceaux. Au contraire le tore, non seu¬lement reste bien tout entier, mais c'était, la première fois que je vous en parlai, une mise à plat qui en résulte et qui vous permet de symboliser éventuellement d'une façon particulièrement commode le tore comme un rectangle que vous pouvez en tirant un peu étaler comme une peau épinglée aux quatre coins; défi¬nir les propriétés de correspondance de ses bords l'un à l'autre, de correspon¬dance aussi de ses sommets, les quatre sommets se réunissant en un point, et avoir ainsi, d'une façon beaucoup plus accessible à vos facultés d'intuition ordi¬naire, moyen d'étudier ce qui se passe géométriquement sur le tore. C'est-à-dire, il y aura un de ces types de cercles qui se représentera par une ligne comme celle-¬ci [2], un autre type de cercles par des lignes comme celle-ci [3] représentant 241



L'identification
deux points opposés [x-x', y-y'], définis d'une façon préalable comme étant équivalents sur ce qu'on appelle les bords de la surface étalée, mise à plat, la mise à plat comme telle étant impossible, puisqu'il ne s'agit pas d'une surface qui soit

métriquement identifiable à une sur¬face plane, je le répète, purement métriquement, pas topologiquement. Où est-ce que ceci nous mène ? Le fait que deux sections de cette espèce soient possibles, avec d'ailleurs néces¬site de se recouper l'une ou l'autre sans fragmenter d'aucune façon la surface, en la laissant entière, en la laissant d'un seul lambeau si je puis dire, ceci suffit à définir un certain genre d'une surface. Toutes les surfaces sont loin d'avoir ce genre. Si vous faites en particulier une telle section sur une sphère, vous n'aurez toujours que deux morceaux, quel que soit
le cercle. Ceci pour nous conduire à quoi ?


Ne faisons plus une seule section, mais deux sections sur la seule base du tore. Qu'est-ce que nous voyons apparaître ? Nous voyons appa¬raître quelque chose qui assurément va nous étonner tout de suite, c'est à savoir que si les deux cercles se recoupent, le champ dit de la dif¬férence symétrique existe bel et bien. Est-ce que
nous pouvons dire que, pour autant, existe le champ de l'intersection? Je pense que cette figure, telle qu'elle est construite, est suffisamment accessible à votre intuition pour que vous compreniez bien tout de suite et immédiatement qu'il n'en est rien. C'est à savoir que ce quelque chose qui serait intersection, mais qui ne l'est pas et qui - je dis pour l'œil, car bien entendu il n'est même pas question un seul instant que cette intersection existe- mais qui pour l'œil, et tel que je vous l'ai présenté ainsi sur cette figure telle qu'elle est dessinée, se trouverait peut-être quelque part ici [1] dans ce champ parfaitement continué d'un seul bloc, d'un seul lambeau, avec ce champ-là [2] qui pourrait analogiquement, de la façon la plus grossière pour une intuition justement habituée à se fonder aux choses qui se passent uniquement sur le plan, correspondre à ce champ externe où nous pourrions définir, par rapport à deux cercles d'Euler se recoupant, le champ de leur négation; à savoir, si ici nous avons le cercle A et ici le cercle B, ici nous avons A,, négation de A, et nous avons ici B,, négation de B, et il y a quelque 242


Leçon du 11 avril 1962
chose à formuler concernant leur inter¬section à ces champs extérieurs éventuels. Ici nous voyons donc, illustré de la façon la plus simple par la structure du tore, ceci que quelque chose est possible, quelque chose qui peut s'articuler ainsi; deux champs se recoupent, pouvant comme tels définir



leur différence en tant que différence symétrique, mais qui n'en sont pas moins deux champs dont on peut dire qu'ils ne peuvent se réunir et qu'ils ne peuvent pas non plus se recouvrir; en d'autres termes, qu'ils ne peuvent ni servir à une fonction de ou... ou..., ni servir à une fonction de multiplication par soi-même. Ils ne peuvent littéralement pas se reprendre à la deuxième puissance, ils ne peu¬vent pas se réfléchir l'un par l'autre et l'un dans l'autre, ils n'ont pas d'intersec¬tion, leur intersection est exclusion d'eux-mêmes. Le champ où l'on attendait l'intersection est le champ où l'on sort de ce qui les concerne, où on est dans le non-champ. Ceci est d'autant plus intéressant qu'à la représentation de ces deux cercles nous pouvons substituer notre huit inversé de tout à l'heure. Nous nous trouvons alors devant une forme qui pour nous est encore plus suggestive. Car essayons de nous rappeler ce à quoi j'ai pensé tout de suite à les comparer, ces cercles qui font le tour du trou du tore, à quelque chose, vous ai-je dit, qui a rap¬port avec l'objet métonymique, avec l'objet du désir en tant que tel. Qu'est-ce que ce huit inversé, ce cercle qui se reprend lui-même à l'intérieur de lui-même ? Qu'est-ce que c'est, si ce n'est un cercle qui à la limite se redouble et se ressai¬sit, qui permet de symboliser - puisqu'il s'agit d'évidence intuitive et que les cercles eulériens nous paraissent particulière¬ment convenables à une certaine symbolisation de la limite - qui permet de symboliser cette limite en tant qu'elle se reprend elle-même, qu'elle s'identifie à elle-même. Réduisez de plus en plus la distance qui sépare la première boucle, disons, de la seconde, et vous avez le cercle en tant qu'il se saisit lui-même.



Est-ce qu'il y a pour nous des objets qui aient cette nature, à savoir qui subsistent uniquement dans cette saisie de leur auto-différence ? Car de deux choses l'une, ou ils la saisissent, ou ils ne la saisissent pas. Mais il y a une chose en tout cas, que tout ce qui se passe à ce niveau de la saisie implique et nécessite, c'est que ce quelque chose exclut toute réflexion de cet objet sur soi-même. Je 243

L'identification
veux dire que, supposez que ce soit de petit a dont il s'agisse - comme je vous l'ai déjà indi-qué, que c'était ce à quoi ces cercles allaient nous servir -, ceci veut dire que a2, le champ ainsi défini, est le même champ que ce qui est là, c'est¬-à-dire non a ou -a. Supposez pour l'instant, je n'ai pas dit que c'était démontré, je vous dis que je vous fournis aujourd'hui un modèle, un sup¬port intuitif à quelque chose qui est précisément


ce dont nous avons besoin concernant la constitution du désir. Peut-être vous paraîtra-t-il plus accessible, plus immédiatement à votre portée d'en faire le symbole de l'auto-différence du désir à lui-même, et le fait que c'est précisément à son redoublement sur lui-même que nous voyons apparaître que ce qu'il enserre se dérobe et fuit vers ce qui l'entoure. Vous direz, arrêtez-vous, suspen¬dez-vous ici, car ce n'est pas réellement le désir que j'entends symboliser par la double boucle de ce huit intérieur, mais quelque chose qui convient beaucoup mieux à la conjonction du petit a, de l'objet du désir comme tel avec lui-même.
Pour que le désir soit effectivement, intelligemment supporté dans cette réfé¬rence intuitive à la surface du tore, il convient d'y faire entrer, comme de bien entendu, la dimension de la demande. Cette dimension de la demande, je vous ai dit d'autre part que les cercles enserrant l'épaisseur du tore, comme tels pouvaient servir très intelligiblement à la représenter, et que quelque chose - d'ailleurs qui est en partie contingent, je veux dire lié à une aperception toute extérieure, visuelle, elle-même trop marquée de l'intuition commune pour n'être pas réfu¬table, vous le verrez, mais enfin... - tel que vous êtes forcés de vous représen¬ter le tore, à savoir quelque chose comme cet anneau, vous voyez facilement combien aisément ce qui se passe dans la succession de ces cercles capables de se suivre en quelque sorte en hélice et selon une répétition qui est celle du fil, autour de la bobine, combien aisément la demande dans sa répétition, son identité et sa distinction nécessaires, son déroulement et son retour sur elle-même, est quelque chose qui trouve facilement à se supporter de la structure du tore. Ce n'est pas là ce que j'entends aujourd'hui répéter une fois de plus. D'ailleurs, si je ne faisais que le répéter ici, ce serait tout à fait insuffisant. C'est au contraire quelque chose sur lequel je voudrais attirer votre attention, à savoir ce cercle privilégié qui est constitué par ceci que c'est non seulement un cercle qui fait le tour du trou cen¬tral, mais que c'est aussi un cercle qui le traverse. En d'autres termes qu'il est constitué par une propriété topologique qui confond, qui additionne la boucle 244


Leçon du 11 avril 1962
constituée autour de l'épaisseur du tore avec celle qui se ferait d'un tour fait, par exemple, autour du trou intérieur. Cette sorte de boucle est pour nous d'un intérêt tout à fait privilégié, car c'est elle qui nous permettra de supporter, d'imager les relations comme structurales de la demande et du désir. Voyons, en effet, ce qui peut se produire concernant de telles boucles; observez qu'il peut y en avoir d'ainsi constituées, qu'une autre qui lui est voisine s'achève, revienne sur elle-même, sans du tout couper la première.



Vous le voyez, étant donné ce que j'ai là essayé de bien articuler, de bien dessiner, à savoir la façon dont ça passe de l'autre côté de cet objet, que nous supposons massif, parce que c'est comme ça que vous l'intuitionnez si facilement, et qui évi¬demment ne l'est pas, la ligne du cercle [1] passe ici, l'autre ligne [2] passe un peu plus loin, il n'y a aucune espèce d'intersection de ces deux cercles.

Voici deux demandes qui tout en impliquant le cercle central avec ce qu'il symbolise, à l'occasion l'objet, et dans quelle mesure il est effectivement intégré à la demande, ces deux demandes ne comportent aucune espèce de recoupement, aucune espèce d'intersection, et même aucune espèce de différence articulable entre elles, encore qu'elles aient le même objet inclus dans leur périmètre.

Au contraire, il y a un autre type de circuit, celui qui ici passe effectivement de l'autre côté du tore, mais loin de se rejoindre à lui-même au point d'où il est parti, amorce ici une autre courbe pour venir une seconde fois passer ici et revenir à son point de départ. Je pense que vous avez saisi ce dont il s'agit; il s'agit de rien moins que de quelque chose d'absolument équivalent à la fameuse courbe du huit inversé dont je vous ai parlé tout à l'heure. Ici les deux boucles repré¬sentent la réitération, la réduplication de la demande, et comportent alors ce champ de différence à soi-même, d'auto-différence qui est celui sur lequel nous avons mis l'accent tout à l'heure, c'est-à-dire qu'ici nous trouvons le moyen de 245

L'identification
symboliser d'une façon sensible, au niveau de la demande elle-même, une condition pour qu'elle suggère, dans toute son ambiguïté, et d'une façon strictement analogue à la façon dont elle est sug¬gérée dans la réduplication de tout à l'heure de l'objet du désir lui-même, la dimension centrale constituée par le vide du désir.


Tout ceci, je ne vous l'apporte que comme une sorte de proposi¬tion d'exercices, d'exercices mentaux, d'exercices avec lesquels vous avez à vous familiariser, si vous voulez pouvoir, dans le tore, trouver pour la suite la valeur métaphorique que j e lui donnerai quand j'aurai dans chaque cas, qu'il s'agisse de l'obsessionnel, de l'hystérique, du pervers, voire même du schizophrène, à articuler le rapport du désir et de la demande.
C'est pourquoi c'est sous d'autres formes, sous la forme du tore déployé, mis à plat de tout à l'heure, que je vais essayer de bien vous mar¬quer à quoi correspondent les divers cas que j'ai jusqu'ici évoqués, à savoir les deux premiers cercles, par exemple, qui étaient des cercles qui faisaient le tour du trou central, et qui se recou¬paient en constituant à proprement parler la même figure de différence symétrique qui est celle des cercles d'Euler. Voici ce que ça donne sur le tore étalé, certainement, de cette façon figurée, plus satis¬faisante que ce que vous voyiez tout à l'heure, en ceci que vous pouvez toucher du doigt ce fait qu'il n'y a pas de symétrie, disons entre les quatre champs deux à deux, tels qu'ils sont défi¬nis par le recoupement des deux cercles.

Vous auriez pu tout à l'heure vous dire, et certainement pas d'une façon qui aurait été le signe de peu d'attention, qu'à dessiner les choses ainsi, et à donner une valeur privilégiée à ce que j'appelle ici différence symétrique, je ne fais là que quelque chose d'assez arbitraire, puisque les deux autres champs, dont je vous ai fait remarquer qu'ils se confondent, occupaient peut-être par rapport à ces
deux-ci une place symétrique. Vous voyez ici qu'il n'en est rien, à savoir que les champs définis par ces deux secteurs, de quelque façon que vous les raccordiez, et vous pourriez le faire, ne sont d'aucune façon identifiables au premier champ. 246


Leçon du 11 avril 1962

L'autre figure, à savoir celle du huit inversé, se présente ainsi. La non-symétrie des deux champs est encore plus évidente. Les deux cercles que j'ai dessinés ensuite successivement sur le pourtour du tore comme définissant deux cercles de la demande en tant qu'ils ne se recou¬pent pas, les voici ainsi symbolisés.


Il y en a un [A] que nous pouvons identi¬fier purement, je parle des deux cercles de la demande tels que je viens de les définir en tant qu'ils incluaient en plus le trou central, l'un peut très facilement se définir, se situer sur le tore étalé comme une oblique reliant en diagonale un sommet au même point qu'il est réellement au bord opposé, au sommet opposé de sa position, AB. La seconde boucle [A'] que j'avais dessinée tout à l'heure se symboliserait ainsi; commençant en un point ici quelconque, nous avons ici A', ici C, un point C qui est le même que ce point C', et finis¬sant ici en B', A' C C' B'. Il n'y a ici aucune possibilité de distinguer le champ qui est en AN,
n'a aucun privilège par rapport à ce champ-ci n'en est pas de même si c'est au contraire le huit intérieur que nous symbolisons, car il se présente ainsi.




Voici l'un de ses champs; il est défini par les par¬ties ombrées ici. Il n'est manifestement pas symétrique avec ce qui reste de l'autre champ, de quelque façon que vous vous efforciez de le composer. Il est bien évident que vous pouvez le recomposer de la façon suivante, que cet élé¬ment-là, mettons le x, venant ici, cet y venant là, et ce z venant ici, vous avez la forme définie par l'auto-différence dessinée par le huit intérieur.
Ceci, dont nous verrons l'utilisation par la suite, peut vous paraître quelque peu fastidieux, 247



voire superflu, au moment même où j'essaie pour vous de l'articuler. Néanmoins je vou¬drais vous faire remarquer à quoi ça sert. Vous le voyez bien, tout l'accent que je porte sur la définition de ces champs est destiné à vous marquer en quoi ils sont uti¬lisables, ces champs de la différence symé¬trique et de ce que j'appelle l'auto-¬différence, en quoi ils sont utilisables pour une certaine fin, et en quoi ils se soutien¬nent comme existant par rapport à un autre champ qu'ils excluent. En d'autres termes, à établir leur fonction dissymétrique, si je me donne tellement de peine, c'est qu'il y a une raison. La raison est celle-ci, c'est quel
le tore, tel qu'il est structuré purement et simplement comme surface, il est très difficile de symboliser d'une façon valable ce que j'appellerai sa dissymétrie. En d'autres termes, quand vous le voyez étalé, à savoir sous la forme de ce rectangle dont il s'agira, pour reconstituer le tore, que vous conceviez, primo, que je le replie et que je fais un tube, secundo que je ramène un bout du tube sur l'autre et je fais un tube fermé, il n'en reste pas moins que ce que j'ai fait dans un sens j'aurais pu le faire dans l'autre. Puisqu'il s'agit de topologie, et non de propriétés métriques, la question de la plus grande lon¬gueur d'un côté par rapport à l'autre n'a aucune signification; que ce n'est pas ceci qui nous intéresse, puisque c'est la fonction réciproque de ces cercles qu'il s'agit d'utiliser. Or, justement dans cette réciprocité ils apparaissent pouvoir avoir des fonctions strictement équivalentes. Aussi bien cette possibilité est-elle à la base de ce que j'avais d'abord laissé pointer, apparaître dès le début pour vous dans l'utilisation de cette fonction du tore comme d'une possibilité d'image sensible à son propos. C'est que chez certains sujets, certains névrosés par exemple, nous voyons en quelque sorte d'une façon sensible la projection, si l'on peut s'exprimer ainsi, des cercles mêmes du désir dans toute la mesure où il s'agit pour eux, si je puis dire, d'en sortir dans des demandes exigées de l'Autre. Et c'est ce que j'ai symbolisé en vous montrant ceci, c'est que si vous dessinez un tore, vous pouvez simplement en imaginer un autre qui enserre si l'on peut dire, de cette façon le premier. Il faut bien voir que chacun des cercles qui sont des cercles autour du trou peuvent avoir, par simple roulement, leur correspondance
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Leçon du 11 avril 1962
dans des cercles qui passent à travers le trou de l'autre tore; qu'un tore en quelque sorte est toujours transformable en tous ses points en un tore opposé.


Ce qu'il s'agit donc de voir, c'est ce qui origina¬lise une des fonctions circulaires, celle des cercles pleins par exemple, par rapport à ce que nous avons appelé à un autre moment les cercles vides. Cette différence existe très évidemment. On pourrait par exemple la symboliser, la formaliser en indi¬quant, par un petit signe sur la surface du tore étalé en rectangle, si vous le voulez, l'antériorité selon laquelle se ferait le recoupement, et, si nous appelons ce côté petit a, et ce côté petit b, noter par exemple a < b, ou inversement. Ce serait là une notation à laquelle jamais personne n'a songé en topologie, et qui aurait quelque chose de tout à fait arti¬ficiel, car on ne voit pas pourquoi un tore serait d'aucune façon un objet qui aurait une dimension temporelle. À partir de ce moment, il est tout à fait diffi¬cile de le symboliser autrement, encore qu'on voit bien qu'il y a là quelque chose d'irréductible et qui fait même à proprement parler toute la vertu exemplaire de l'objet torique. Il y aurait une autre façon d'essayer de l'aborder. Il est bien clair que c'est pour autant que nous ne considérons le tore que comme surface, et ne prenant ses coordonnées que de sa propre structure, que nous sommes mis devant cette impasse, grosse pour nous de conséquences, puisque, si évidemment les cercles, dont vous voyez que je vais tendre à les faire servir pour y fixer la demande, bien entendu dans ses rapports avec d'autres cercles qui ont rapport avec le désir, s'ils sont strictement réversibles, est-ce que c'est là quelque chose que nous désirons avoir pour notre modèle ? Assurément pas. C'est, au contraire, du privilège essentiel du trou central qu'il s'agit, et par conséquent le statut topologique que nous cherchons comme utilisable dans notre modèle va se trouver nous fuir et nous échapper. C'est justement parce qu'il nous fuit et nous échappe qu'il va se révéler fécond pour nous. Essayons une autre méthode, pour marquer ce dont les mathématiciens, les topologistes, se passent parfaitement dans la définition, l'usage qu'ils font de cette structure du tore en topologie; eux-mêmes, dans la théorie générale des surfaces, ont mis en valeur la fonction du tore comme élé¬ment irréductible de toute réduction des surfaces à ce qu'on appelle une forme normale. Quand je dis que c'est un élément irréductible, je veux dire qu'on ne 249 L'identification peut réduire le tore à autre chose. On peut imaginer des formes de surface aussi complexes que vous voudrez, mais il faudra toujours tenir compte de la fonction tore dans toute planification, si je puis m'exprimer ainsi, dans toute triangulation dans la théorie des surfaces. Le tore ne suffit pas; il y faut d'autres germes, il y faut nommément la sphère, il y faut, ce à quoi je n'ai pas pu même aujourd'hui encore faire allusion, introduire la possibilité de ce qu'on appelle cross-cap, et la possibilité de trous. Quand vous avez la sphère, le tore, le cross-cap et le trou, vous pouvez représenter n'importe quelle surface qu'on appelle compacte, autre¬ment dit une surface qui soit décomposable en lambeaux. Il y a d'autres surfaces qui ne sont pas décomposables en lambeaux, mais nous les laissons de côté. Venons-en à notre tore et à la possibilité de son orientation. Est-ce que nous allons pouvoir la faire par rapport à la sphère idéale sur laquelle il s'accroche ? Nous pouvons, cette sphère, toujours l'introduire, à savoir qu'avec une suffi¬sante puissance de souffle, n'importe quel tore peut venir à se présenter comme une simple poignée à la surface d'une sphère qui est une partie de lui-même suf¬fisamment gonflée. Est-ce que par l'intermédiaire de la sphère nous allons pouvoir, si je puis dire, replon¬ger le tore dans ce que, vous le sentez bien, nous cher¬chons pour l'instant, à savoir ce troisième terme qui nous permette d'introduire la dissymétrie dont nous avons besoin entre les deux types de cercles ? Cette dissymétrie pourtant si évidente, si intuitivement sen¬sible, si irréductible même, et qui est pourtant telle qu'elle se manifeste à propos comme étant ce quelque chose que nous observons toujours dans tout dévelop¬pement mathématique, la nécessité, pour que ça démarre, d'oublier quelque chose au départ. Ceci vous le retrouvez dans toute espèce de progrès formel; ce quelque chose d'oublié et qui littéralement se dérobe à nous, nous fuit dans le formalisme. Est-ce que nous allons pouvoir le saisir, par exemple dans la réfé¬rence de quelque chose qui s'appelle tuyau à la sphère ? En effet, regardez bien ce qui se passe, et ce qu'on nous dit que toute surface formalisable peut nous donner, dans la réduction, la forme normale. On nous dit, ceci se ramènera toujours à une sphère, avec quoi ? avec des tores insérés sur celle-ci, et que nous pouvons valablement symboliser ainsi. je vous passe la théorie. L'expérience prouve que c'est strictement exact. Qu'en outre nous aurons ce qu'on appelle des cross-cap. Ces cross-cap, je renonce à vous en par¬ler aujourd'hui, il faudra que je vous en parle parce qu'ils nous rendront le plus grand service.250 Leçon du 11 avril 1962 Contentons-nous de considérer le tore. Il pourrait vous venir à l'idée qu'une poignée comme celle-ci, qui serait non pas extérieure à la sphère mais intérieure avec un trou pour y entrer, c'est quelque chose d'irréductible, d'inéliminable, et qu'il faudrait en quelque sorte distinguer les tores exté¬rieurs et les tores intérieurs. En quoi est-ce que ceci nous intéresse ? Très précisément à propos d'une forme mentale qui est nécessaire à toute notre intuition de notre objet. En effet, dans là perspective platonicienne, aristotélicienne, eulérienne d'un Umwelt et d'un Innenwelt, d'une dominance mise d'emblée sur la division de l'intérieur et de l'extérieur, est-ce que nous ne placerons pas tout ce que nous expérimentons, et nommément en analyse, dans la dimension de ce que j'ai appelé l'autre jour le souterrain, à savoir le couloir qui s'en va dans la profondeur, autrement dit, au maximum, je veux dire dans sa forme la plus développée selon cette forme ? Il est extrêmement exemplaire de faire sentir à ce propos la non-indépendance absolue de cette forme, car, je vous le répète, pour autant qu'on arrive à des formes réduites qui sont les formes inscrites, vaguement croquées au tableau dans le dessin pour donner un support à ce que je dis, il est absolument impos¬sible de soutenir, même un instant, dans la différence, l'originalité éventuelle de la poignée intérieure par rapport à la poignée extérieure, pour employer les termes techniques. Il vous suffit, je pense, d'avoir un peu d'imagination pour voir que s'il s'agit de quelque chose que nous matérialisons en caoutchouc, il suffit d'introduire le doigt ici, et d'accrocher de l'intérieur l'anneau central de cette poignée telle qu'elle est ainsi constituée, pour l'extra¬ire à l'extérieur selon exactement une forme qui sera celle-ci, c'est-à¬-dire un tore, exactement 251 L'identification le même, sans aucune espèce de déchirure, ni même à proprement parler d'inver¬sion. Il n'y a aucune inversion, ce qui était intérieur, à savoir x, le cheminement ainsi de l'intérieur du couloir, devient extérieur parce que ça l'a toujours été. Si cela vous surprend, je peux encore l'illustrer d'une façon plus simple qui est exactement la même parce qu'il n'y a aucune différence entre ceci et ce que je vais vous montrer maintenant, et que je vous avais montré dès le premier jour, espérant vous faire sentir de quoi il s'agissait. Supposez que ce soit au milieu de son parcours, ce qui est exactement la même chose du point de vue topologique, que le tore soit pris dans la sphère. Vous avez ici un petit couloir qui che¬mine d'un trou à un autre trou. Là je pense qu'il vous est suffisamment sensible qu'il n'est pas difficile, simplement en faisant bomber un peu ce que vous pouvez saisir par le couloir avec le doigt, de faire apparaître une figure qui sera à peu près celle-ci, de quelque chose qui est ici une poignée et dont les deux trous communiquant avec l'intérieur sont ici en pointillés. Nous arrivons donc à un échec de plus, je veux dire à l'impossibilité, par une référence à une troisième dimension ici représentée par la sphère, de symboliser ce quelque chose qui mette le tore, si l'on peut dire, dans son assiette par rap¬port à sa propre dissymétrie. Ce que nous voyons une fois de plus se manifes¬ter, c'est ce quelque chose qui est introduit par ce très simple signifiant que je vous ai apporté d'abord du huit intérieur, à savoir la possibilité d'un champ inté¬rieur comme étant toujours homogène au champ extérieur. Ceci est une catégo¬rie tellement essentielle, tellement essentielle à marquer, à imprimer dans votre esprit, que j'ai cru devoir aujourd'hui, au risque de vous lasser, voire de vous fatiguer, insister pendant une seule de nos leçons. Vous en verrez, je l'espère, l'utilisation dans la suite. 252 Leçon 18, 2 mai 1962 Ce n'est pas forcément dans l'idée de vous ménager, ni vous ni personne, que j'ai pensé aujourd'hui, pour cette séance de reprise, à un moment qui est une course de deux mois que nous avons devant nous pour finir de traiter ce sujet dif¬ficile, que j'ai pensé à faire pour cette reprise une sorte de relais. je veux dire qu'il y a longtemps que j'avais envie, non seulement de donner la parole à quelqu'un d'entre vous, mais même précisément de la donner à Mme Aulagnier. Il y a très longtemps que j'y pense, puisque c'est au lendemain d'une communication qu'elle a faite à une de nos séances scientifiques. Cette communication, je ne sais pourquoi certains d'entre vous, qui ne sont pas là malheureusement, en raison d'une espèce de myopie caractéristique de certaines positions que j'appelle par ailleurs mandarinales, puisque ce terme a fait fortune, ont cru voir je ne sais quel retour à la lettre de Freud, alors qu'à mon oreille il m'avait semblé que Mme Aulagnier, avec une particulière pertinence et acuité, maniait la distinction, longuement mûrie déjà à ce moment-là, de la demande et du désir. Il y a tout de même quelque chance qu'on reconnaisse mieux soi-même sa propre postérité que ne le font les autres; aussi bien il y avait une personne qui était d'accord avec moi là-dessus, c'était Mme Aulagnier elle-même. Je regrette donc d'avoir mis si longtemps à lui donner la parole, peut-être le sentiment, excessif d'ailleurs, de quelque chose qui toujours nous presse et nous talonne pour avancer. justement, aujourd'hui nous allons un instant faire cette sorte de boucle qui consiste à passer par ce qui, dans l'esprit de quelqu'un d'entre vous, peut répondre, fructifier, concernant le chemin que nous avons parcouru ensemble -il est grand déjà, depuis ce moment que j'évoque-, et c'est très spécialement 253 L'identification à ce recoupement, ce carrefour constitué dans l'esprit de Mme Aulagnier, sur ce que j'ai dit récemment sur l'angoisse, qu'il se trouve qu'elle m'a offert depuis quelques séances d'intervenir ici. C'est donc en raison d'une opportunité qui vaut ce qu'aurait valu une autre, le sentiment d'avoir quelque chose à vous com¬muniquer, et tout à fait à point, sur l'angoisse, et ceci dans le rapport le plus étroit de ce qu'elle a entendu comme vous de ce que je professe cette année de l'iden¬tification, qu'elle va vous apporter quelque chose qu'elle a préparé assez soi¬gneusement pour en avoir [comblé ?] le texte. Ce texte, elle a eu la bonté de m'en faire part, je veux dire que je l'ai regardé avec elle hier, et que je n'ai cru, je dois dire, que devoir l'encourager à vous le présenter. Je suis sûr qu'il représente un excellent medium, et j'entends par là quelque chose qui n'est pas une moyenne de ce que, le crois, les oreilles les plus sensibles, les meilleures d'entre vous peu¬vent entendre, et de la façon dont les choses peuvent être reprises, en raison de cette écoute. Je dirai donc, après qu'elle ait conçu ce texte, quel usage j'entends donner à cette étape que doit constituer ce qu'elle nous apporte, quel usage j'entends lui donner dans la suite. Exposé de Mme Aulagnier ANGOISSE ET IDENTIFICATION Lors des dernières journées Provinciales, un certain nombre d'interventions ont- porté sur la question de savoir si on pouvait définir différents types d'angoisse. C'est ainsi qu'on s'est demandé si l'on devait donner, par exemple, un statut particulier à l'angoisse psychotique. Je dirai tout de suite que je suis d'un avis un peu différent; l'angoisse, qu'elle apparaisse chez le sujet dit normal, chez le névrosé ou chez le psychotique, me paraît répondre à une situation spécifique et identique du moi, et c'est même là ce qui me paraît être un de ses traits caractéristiques. Quant à ce qu'on pourrait appeler la position du sujet vis-à-vis de l'angoisse, dans la psychose par exemple, on a pu voir que si on n'essaye pas de mieux définir les rapports existants entre affect et verbalisation, on peut arriver à une sorte de paradoxe qui s'exprimerait ainsi, d'une part le psychotique serait quelqu'un de particulièrement sujet à l'angoisse - c'est même dans la réponse en miroir qu'il susciterait chez l'ana¬lyste que serait à chercher une des difficultés majeures de la cure -, d'autre part 254 Leçon du 2 mai 1962 on nous a dit qu'il serait incapable de reconnaître son angoisse, qu'il la tiendrait à distance, s'en aliénerait. On énonce par là une position insoutenable si on n'essaye pas d'aller un peu plus loin. En effet, que pourrait bien signifier recon¬naître l'angoisse ? Elle n'attend pas, et n'a pas besoin d'être nommée pour sub¬merger le moi, et je ne comprends pas ce qu'on pourrait vouloir dire en disant que le sujet est angoissé sans le savoir. On peut se demander si le propre de l'angoisse n'est pas justement de ne pas se nommer; le diagnostic, l'appellation, ne peut venir que du côté de l'Autre, de celui face à qui elle apparaît. Lui, le sujet, il est l'affect d'angoisse, il la vit totalement, et c'est bien cette imprégnation, cette capture de son moi qui s'y dissout, qui lui empêche la médiation de la parole. On peut à ce niveau faire un premier parallèle entre deux états qui, pour dif¬férents qu'ils soient, me paraissent représenter deux positions extrêmes du moi, aussi opposées que complémentaires, je veux parler de l'orgasme. Il y a dans ce deuxième cas la même incompatibilité profonde entre la possibilité de le vivre et celle de prendre la distance nécessaire pour le reconnaître et le définir dans l'hic et nunc de la situation le déclenchant. Dire qu'on est angoissé indique en soi d'avoir déjà pu prendre une certaine distance par rapport au vécu affectif; cela montre que le moi a déjà acquis une certaine maîtrise et objectivité vis-à-vis d'un affect dont, à partir de ce moment, on peut douter qu'il mérite encore le nom d'angoisse. je n'ai pas besoin ici de rappeler le rôle métaphorique, médiateur de la parole, ni l'écart existant entre un vécu affectif et sa traduction verbale. À partir du moment où l'homme met en mots ses affects, il en fait justement autre chose, il en fait, par la parole, un moyen de communication, il les fait entrer dans le domaine de la relation et de l'inten¬tionnalité; il transforme en communicable ce qui a été vécu au niveau du corps et qui comme tel, en dernière analyse, reste quelque chose de l'ordre du non verbal. Nous savons tous que dire qu'on aime quelqu'un n'a que de très loin¬tains rapports avec ce qui est, en fonction de ce même amour, ressenti au niveau corporel. Dire à quelqu'un qu'on le désire, nous rappelait monsieur Lacan, c'est l'inclure dans notre fantasme fondamental. C'est aussi sans doute en faire le témoignage, le témoin de notre propre signifiant. Quoi que nous puissions dire à ce sujet, tout est fait pour nous montrer l'écart existant entre l'affect en tant qu'émotion corporelle, intériorisée, en tant que quelque chose qui tire sa source la plus profonde de ce qui par définition ne peut s'exprimer en mots, je veux parler du fantasme, et la parole qui nous apparaît ainsi dans toute sa fonction de métaphore. Si la parole est la clef magique indispensable qui seule peut nous permettre d'entrer dans le monde de la symbolisation, eh bien, je pense que 255 L'identification justement l'angoisse répond à ce moment entre, où cette clef n'ouvre plus aucune porte, où le moi a à affronter ce qui est derrière ou avant toute symbo¬lisation, où ce qui apparaît est ce qui n'a pas de nom, cette « figure mystérieuse », ce « lieu d'où surgit un désir que l'on ne peut plus appréhender », où se produit pour le sujet un télescopage entre fantasme et réalité; le symbolique s'évanouit pour laisser la place au fantasme en tant que tel, le moi s'y dissout, et c'est cette dissolution que nous appelons l'angoisse. Il est certain que le psychotique n'attend pas l'analyse pour connaître l'angoisse; il est certain aussi que pour tout sujet, la relation analytique est, dans ce domaine, un terrain privilégié. Cela n'est pas pour nous étonner, si l'on admet que l'angoisse a les rapports les plus étroits avec l'identification. Or, si dans l'identification il s'agit de quelque chose qui se passe au niveau du désir, désir du sujet par rapport au désir de l'Autre, il devient évident que la source majeure de l'angoisse en analyse va se trouver dans ce qui en est l'essence même, le fait que l'Autre est, dans ce cas, quelqu'un dont le désir le plus fondamental est de ne pas désirer, quelqu'un qui par cela même, s'il permet toutes les projections possibles, les dévoile aussi dans leur subjectivité fantasmatique et oblige le sujet à se poser périodiquement la question de ce qui est le désir de l'analyste, désir toujours présumé, jamais défini, et par là même pouvant à tout instant devenir ce lieu de l'Autre d'où surgit pour l'analysé l'angoisse. Mais avant d'essayer de définir les paramètres de la situation anxiogène, para¬mètres qui ne peuvent se dessiner qu'à partir des problèmes propres à l'identi¬fication, on peut se poser une première question d'ordre plus descriptif qui est celle-ci: qu'entendons-nous quand nous parlons d'angoisse orale, de castration, de mort ? Essayer de différencier ces différents termes au niveau d'une sorte d'étalonnage quantitatif est impossible, il n'y a pas d'angoissomètre. On n'est pas peu ou très angoissé, on l'est ou on ne l'est pas. La seule voie permettant une réponse à ce niveau est celle de nous placer à la place qui nous revient, celle de celui qui seul peut définir l'angoisse du sujet à partir de ce que cette angoisse lui signale. S'il est vrai, comme l'a fait remarquer monsieur Lacan, qu'il est fort difficile de parler de l'angoisse en tant que signal au niveau du sujet, il me paraît certain que son apparition désigne, signale l'Autre en tant que source, en tant que lieu d'où elle a surgi, et il n'est peut-être pas inutile de rappeler à ce propos qu'il n'existe pas d'affect que nous suppor¬tions plus mal chez l'autre que l'angoisse, qu'il n'y a pas d'affect auquel nous ne risquions plus de répondre de façon parallèle. Le sadisme, l'agressivité peut par exemple susciter chez le partenaire une réaction inverse, masochique ou passive; 256 Leçon du 2 mai 1962 l'angoisse ne peut provoquer que la fuite ou l'angoisse. Il y a ici une réciprocité de réponse qui n'est pas sans poser une question. Monsieur Lacan s'est insurgé contre cette tentative faite par plusieurs qui serait la recherche d'un contenu de l'angoisse. Cela me rappelle ce qu'il avait dit à propos de tout autre chose, que pour sortir un lapin d'un chapeau, encore fallait-il l'y avoir mis. Eh bien, je me demande si l'angoisse n'apparaît pas justement, non seulement quand le lapin est sorti, mais quand il s'en est allé brouter l'herbe, quand le chapeau ne représente que quelque chose qui rappelle le tore, mais qui entoure un lieu noir dont tout contenu nommable s'est évaporé, face auquel le moi n'a plus aucun point de repère, car la première chose que l'on puisse dire de l'angoisse, c'est que son apparition est signe de l'écroulement momentané de tout repère identificatoire possible. C'est seulement en partant de là qu'on peut répondre peut-être à la question que je posai quant aux différentes dénominations que nous pouvons donner à l'angoisse, et non pas au niveau de la définition d'un contenu, le propre du sujet angoissé étant, pourrait-on dire, d'avoir perdu son contenu. Il ne me semble pas, en d'autres termes, que l'on puisse traiter de l'angoisse en tant que telle. Pour prendre un exemple, je dirai que faire cela me paraîtrait aussi faux que vouloir définir un symptôme obsessionnel en restant au niveau du mouvement automatique qui peut le représenter. L'angoisse ne peut nous apprendre quelque chose sur elle-même que si nous la considérons comme la conséquence, le résul¬tat d'une impasse où se trouve le moi, signe pour nous d'un obstacle surgi entre ces deux lignes parallèles et fondamentales dont les rapports forment la clef de voûte de toute la structure humaine, soit l'identification et la castration. C'est les rapports entre ces deux pivots structurants chez les différents sujets que je vais essayer d'esquisser pour tenter une définition de ce qu'est l'angoisse, de ce dont, selon les cas, elle nous donne le témoignage. Monsieur Lacan, dans le séminaire du 4 Avril auquel je me réfère tout au long de cet exposé, nous a dit que la castration pouvait se concevoir comme un pas¬sage transitionnel entre ce qui est dans le sujet en tant que support naturel du désir, et cette habilitation par la loi grâce à quoi il va devenir le gage par où il va se désigner à la place où il a à se manifester comme désir. Ce passage transition¬nel est ce qui doit permettre d'atteindre l'équivalence pénis-phallus, c'est-à-dire que ce qui était, en tant qu'émoi corporel, doit devenir, céder la place à un signi¬fiant, car ce n'est qu'à partir du sujet, et jamais à partir d'un objet partiel, pénis ou autre, que peut prendre un sens quelconque le mot désir. « Le sujet demande et le phallus désire », disait monsieur Lacan; le phallus, mais jamais le pénis. Le pénis, lui, n'est qu'un instrument au service du signifiant phallus et s'il peut être 257 L'identification un instrument fort indocile, c'est justement parce que, en tant que phallus, c'est le sujet qu'il désigne, et pour que ça marche, il faut que l'Autre justement le reconnaisse, le choisisse, non pas en fonction de ce support naturel, mais pour autant qu'il est, en tant que sujet, le signifiant que l'Autre reconnaît, de sa propre place de signifiant. Ce qui différencie, sur le plan de la jouissance, l'acte masturbatoire du coït, différence évidente mais impossible à expliquer physiologiquement, c'est bien que le coït, pour autant que les deux partenaires aient pu dans leur histoire assu¬mer leur castration, fait qu'au moment de l'orgasme le sujet va retrouver, non pas comme certains l'ont dit une sorte de fusion primitive - car après tout on ne voit pas pourquoi la jouissance la plus profonde que l'homme puisse éprou¬ver devrait forcément être liée à une régression tout aussi totale -, mais au contraire ce moment privilégié où pour un instant il atteint cette identification toujours cherchée et toujours fuyante où il est, lui sujet, reconnu par l'autre comme l'objet de son désir le plus profond, mais où en même temps, grâce à la jouissance de l'autre, il peut le reconnaître comme celui qui le constitue en tant que signifiant phallique. Dans cet instant unique demande et désir peuvent pen¬dant un instant fugitif coïncider, et c'est cela qui donne au moi cet épanouisse¬ment identificatoire dont tire sa source la jouissance. Ce qu'il ne faut pas oublier c'est que si dans cet instant demande et désir coïncident, la jouissance porte tou-tefois en elle la source de l'insatisfaction la plus profonde, car si le désir est avant tout désir de continuité, la jouissance est par définition quelque chose d'instan¬tané. C'est cela qui fait que tout de suite se rétablit l'écart entre désir et demande, et l'insatisfaction qui est aussi gage de la pérennité de la demande. Mais s'il y a des simulacres de l'angoisse, il y a encore bien plus de simulacres de jouissance, car pour que cette situation identificatoire, source de la vraie Jouis¬sance, soit possible, encore faut-il que les deux partenaires aient évité l'obstacle majeur qui les guette, et qui est que pour l'un des deux, ou pour les deux, l'enjeu soit resté fixé sur l'objet partiel, enfin, d'une relation duelle où eux, en tant que sujets, n'ont pas de place. Car ce que nous montre tout ce qui est lié à la castra¬tion c'est bien que, loin d'exprimer la crainte qu'on le lui coupe, même si c'est ainsi que le sujet peut le verbaliser, ce dont il s'agit c'est de la crainte qu'on le lui laisse et qu'on lui coupe tout le reste, c'est-à-dire qu'on en veuille à son pénis ou à l'objet partiel, support et source de plaisir, et qu'on le nie, qu'on le méconnaisse en tant que sujet. C'est pour cela que l'angoisse a non seulement des rapports étroits avec la jouissance, mais qu'une des situations les plus facilement anxio¬gènes, c'est bien celle où le sujet et l'Autre ont à s'affronter à son niveau. 258 Leçon du 2 mai 1962 Nous allons alors essayer de voir quels sont les obstacles que le sujet peut ren¬contrer sur ce plan. Ils ne représentent pas autre chose que les sources mêmes de toute angoisse. Pour cela, nous aurons à nous reporter à ce que nous appelons les relations d'objet prégénitales, à cette époque, entre toutes déterminantes pour le destin du sujet, où la médiation entre le sujet et l'Autre, entre demande et désir, s'est faite autour de cet objet dont la place et la définition restaient fort ambiguës, et qui est dit l'objet partiel. La relation entre le sujet et cet objet par-tiel n'est pas autre chose que la relation du sujet à son propre corps et c'est à par¬tir de cette relation, qui reste pour tout humain fondamentale, que prend son point de départ et se moule toute la gamme de ce qui est inclus dans le terme de relation d'objet. Que l'on s'arrête à la phase orale, anale ou phallique, on y ren¬contre les mêmes coordonnées. Si je choisis la phase orale c'est simplement parce que, pour le psychotique dont nous parlerons tout à l'heure, elle me paraît être le moment fécond de ce que j'ai appelé ailleurs « l'ouverture de la psychose ». Par quoi pouvons-nous la définir ? Par une demande qui, dès le début, nous dit-on, est demande d'autre chose. Par une réponse aussi, qui est non seulement, et d'une façon évidente, réponse à autre chose, mais est, et c'est un point qui me paraît fort important, ce qui constitue ce qui est un cri, un appel peut-être, comme demande et comme désir. Quand la mère répond aux cris de l'enfant, elle les reconnaît en les constituant comme demande, mais ce qui est plus grave, c'est qu'elle les interprète sur le plan du désir, désir de l'enfant de l'avoir auprès de lui, désir de lui prendre quelque chose, désir de l'agresser, peu importe; ce qui est certain, c'est que par sa réponse, l'Autre va donner la dimension désir au cri du besoin, et que ce désir dont l'enfant est investi est toujours au début le résul¬tat d'une interprétation subjective, fonction du seul désir maternel, de son propre fantasme. C'est par le biais de l'inconscient de l'Autre que le sujet fait son entrée dans le monde du désir. Son propre désir à lui, il aura avant tout à le constituer en tant que réponse, en tant qu'acceptation ou refus de prendre la place que l'inconscient de l'Autre lui désigne. Il me semble que le premier temps du mécanisme clef de la relation orale, qui est l'identification projective, part de la mère; il y a une première projection sur le plan du désir, qui vient d'elle; l'enfant aura à s'y identifier ou à combattre, à nier une identification qu'il pourra sentir comme déterminante. Et à ce premier stade de l'évolution humaine, c'est aussi la réponse qu'il pourra faire, au sujet de la découverte de ce que cache sa demande. Dès ce moment la jouissance, qui n'attend pas l'organisation phallique pour entrer en jeu, prendra ce côté révélation qu'elle gardera toujours; car si la frustration est ce qui signifie au sujet l'écart existant entre besoin et désir, la 259 L'identification jouissance, par la marche inverse, lui dévoile, en répondant à ce qui n'était pas formulé, ce qui est au-delà de la demande, c'est-à-dire le désir. Or que voyons-nous dans ce qu'est la relation orale ? Avant tout que demande et réponse se signifient pour les deux partenaires autour de la relation partielle bouche-sein. Ce niveau, nous pourrons l'appeler celui du signifié; la réponse va provoquer au niveau de la cavité orale une activité d'absorption, source de plaisir; un objet externe, le lait, va devenir substance propre, corpo¬relle. L'absorption, c'est de là qu'elle tire son importance et sa signification. A partir de cette première réponse, c'est la recherche de cette activité d'absorption, source de plaisir, qui va devenir le but de la demande. Quant au désir, c'est ailleurs qu'il va falloir le chercher, bien que ce soit à partir de cette même réponse, de cette même expérience d'assouvissement du besoin qu'il va se constituer. En effet, si la relation bouche-sein et l'activité absorption-nourriture sont les numérateurs de l'équation représentant la relation orale, il y a aussi un dénominateur, celui qui met en cause la relation enfant-mère, et c'est là que peut se situer le désir. Si, comme je le pense, l'activité d'allaitement, en fonction de l'investissement dont elle est de part et d'autre l'objet, à cause du contrat et des expériences corporelles, au niveau du corps pris au sens large, qu'elle permet à l'enfant, représente par sa scansion répétitive même la phase fondamentale essentielle du stade oral, il faut bien rappeler que jamais autant qu'ici ne semble éclatant de vérité le proverbe qui dit: « la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. » Grâce, ou à cause de cette façon de donner, en fonction de ce que cela lui révélera du désir maternel, l'enfant va appréhender la différence entre don de nourriture et don d'amour. Parallèlement à l'absorption de nourriture, nous verrons alors se [démunir ?], au dénominateur de notre équation, l'absorption, ou mieux l'introjection d'un signifiant relationnel, c'est-à-dire que parallèlement à l'absorption de nourri¬ture, il y aura introjection, une relation fantasmatique où lui et l'autre seront représentés par leurs désirs inconscients. Or, si le numérateur peut facilement être investi du signe +, le dénominateur peut au même moment être investi du signe -. C'est cette différence de signe qui donne au sein sa place de signifiant, car c'est bien de cet écart entre demande et désir, à partir de ce lieu d'où surgit la frustration, que trouve sa genèse, que se dégage tout signifiant. À partir de cette équation qui mutatis mutandi se pourrait reconstituer pour les différentes phases de l'évolution du sujet, quatre éventualités sont possibles; elles aboutissent à ce qu'on appelle la normalisation, la névrose, la perversion, la psychose. J'essayerai de les schématiser, en lés simplifiant bien sûr d'une façon 260 Leçon du 2 mai 1962 un peu caricaturale, et de voir les rapports existant dans chaque cas entre iden¬tification et angoisse. La première de ces voies est sans doute la plus utopique. C'est celle où nous aurons à imaginer que l'enfant puisse trouver dans le don de nourriture le don d'amour désiré. Le sein et la réponse maternelle pourront alors devenir sym¬boles d'autre chose; l'enfant entrera dans le monde symbolique, il pourra accep¬ter le défilé de la chaîne signifiante; la relation orale, en tant qu'activité d'absorption, pourra être abandonnée, et le sujet évoluera vers ce qu'on appelle une solution normative. Mais, pour que l'enfant puisse assumer cette castration, qu'il puisse renoncer au plaisir que lui offre le sein en fonction de ce petit billet, de cette traite aléatoire sur le futur, il est nécessaire que la mère ait elle-même pu assumer sa propre castration; il faut dès ce moment, que dès cette relation dite duelle, le troisième terme, le père, soit présent en tant que référence maternelle. Seulement dans ce cas ce qu'elle cherchera chez l'enfant ne sera pas une satis¬faction au niveau d'une érogénéité corporelle qui en fait un équivalent phallique, mais une relation qui, en la constituant comme mère, la reconnaît tout autant comme femme du père. Le don de nourriture sera alors pour elle le pur symbole d'un don d'amour, et parce que ce don d'amour ne sera pas justement le don phallique que le sujet désire, l'enfant pourra maintenir son rapport à la demande. Le phallus, il aura à le chercher ailleurs, il entrera dans le complexe de castration qui seul peut lui permettre de s'identifier à autre chose qu'à un $. La deuxième éventualité, c'est que pour la mère elle-même la castration soit res¬tée quelque chose de mal assumé. Alors tout objet capable d'être pour l'autre la source d'un plaisir et le but d'une demande risque de devenir pour elle l'équiva¬lent phallique qu'elle désire. Mais, pour autant que le sein n'a pas d'existence pri¬vilégiée sinon en fonction de celui à qui il est indispensable, soit l'enfant, nous voyons se faire cette équivalence enfant-phallus qui est au centre de la genèse de la plupart des structures névrotiques. Le sujet alors, au cours de son évolution, aura toujours à affronter le dilemme de l'être ou de l'avoir, quel que soit l'objet corporel, sein, pénis, phallus, qui devient le support phallique. Ou bien il aura à s'identifier à celui qui l'a, mais faute d'avoir pu dépasser le stade du support natu¬rel, faute d'avoir pu accéder au symbolique, l'avoir signifiera toujours pour lui un « avoir châtré l'Autre », ou bien il renoncera à l'avoir, il s'identifiera alors au phal¬lus en tant qu'objet du désir de l'autre, mais devra alors renoncer à être, lui, le sujet du désir. Ce conflit identificatoire, entre être l'agent de la castration ou le sujet qui la subit, est ce qui définit cette alternance continuelle, cette question toujours pré¬sente au niveau de l'identification qui cliniquement s'appelle une névrose. 261 L'identification La troisième éventualité est celle que nous rencontrons dans la perversion. Si cette dernière a été définie comme le négatif de la névrose, cette opposition structurale, nous la retrouvons au niveau de l'identification. Le pervers est celui qui a éliminé le conflit identificatoire. Sur le plan que nous avons choisi, l'oral, nous dirons que dans la perversion le sujet se constitue comme si l'activité d'absorption n'avait d'autre but que de faire de lui l'objet permettant à l'Autre une jouissance phallique. Le pervers n'a pas et n'est pas le phallus, il est cet objet ambigu qui sert un désir qui n'est pas le sien, il ne peut tirer sa jouissance que dans cette situation étrange où la seule identification qui lui soit possible est celle qui le fait s'identifier, non pas à l'Autre ni au phallus, mais à cet objet dont l'acti¬vité procure la jouissance à un phallus dont en définitive il ignore l'appartenance. On pourrait dire que le désir du pervers est de répondre à la demande phal¬lique. Pour prendre un exemple banal, je dirai que la jouissance du sadique a besoin, pour apparaître, d'un Autre pour qui, en se faisant fouet, surgisse le plai¬sir. Si j'ai parlé de demande phallique, ce qui est un jeu de mots, c'est que pour le pervers l'autre n'a pas d'existence, sinon en tant que support presque ano¬nyme d'un phallus pour lequel le pervers accomplit ses rites sacrificiels. La réponse perverse porte toujours en elle une négation de l'autre en tant que sujet; l'identification perverse se fait toujours, en fonction de l'objet source de jouis-sance, pour un phallus aussi puissant que fantasmatique. Il y a encore un mot que je voudrais dire sur la perversion en général. je ne pense pas qu'il soit possible de la définir si on reste sur le plan que nous pour¬rions, entre guillemets, appeler sexuel, bien que ce soit à ça que semblent nous mener les vues classiques en cette matière. La perversion est, et en cela il me semble rester très proche des vues freudiennes, une perversion au niveau de la jouissance; peu importe la partie corporelle mise enjeu pour l'obtenir. Si je par¬tage la méfiance de monsieur Lacan sur ce qu'on appelle la génitalité, c'est qu'il est fort dangereux de faire de l'analyse anatomique. Le coït le plus anatomique¬ment normal peut être aussi névrotique ou aussi pervers que ce qu'on appelle une pulsion prégénitale. Ce qui signe la normalisation, la névrose ou la perver¬sion, ce n'est qu'au niveau du rapport entre le moi et son identification permet¬tant ou non la jouissance que vous pouvez le voir. Si on voulait réserver le diagnostic de perversion aux seules perversions sexuelles, non seulement on n'aboutirait à rien, car un diagnostic purement symptomatique n'a jamais rien voulu dire, mais encore nous serions obligés de reconnaître qu'il y a bien peu de névrosés alors qui y échappent. Et ce n'est pas non plus au niveau d'une culpa¬bilité dont le pervers serait exempt que vous trouverez la solution; il n'y a pas, 262 Leçon du 2 mai 1962 tout au moins à ma connaissance, d'être humain assez heureux pour ignorer ce qu'est la culpabilité. La seule façon d'approcher la perversion, c'est celle d'essayer de la définir là où elle est, soit au niveau d'un comportement relation¬nel. Le sadisme est loin d'être toujours méconnu ou toujours tenu en brèche chez l'obsessionnel. Ce qu'il signifie chez lui, c'est bien la persistance de ce qu'on appelle une relation anale, soit une relation où il s'agit de posséder ou d'être possédé, une relation où l'amour que l'on éprouve, ou dont on est l'objet, ne peut être signifié au sujet qu'en fonction de cette possession qui peut juste¬ment aller jusqu'à la destruction de l'objet. L'obsessionnel, pourrait-on dire, est vraiment celui qui châtie bien parce qu'il aime bien, il est celui pour qui la fes¬sée du père est restée la marque privilégiée de son amour et qui recherche tou¬jours quelqu'un à qui la donner, ou de qui la recevoir. Mais, l'ayant reçue ou donnée, s'étant assuré qu'on l'aime, la jouissance, c'est dans un autre type de rapport au même objet qu'il la cherchera, et que ce rapport se fasse oralement, analement ou vaginalement, il ne sera pas pervers dans le sens où) e l'entends, et qui me paraît le seul qui puisse éviter de mettre l'étiquette pervers sur un grand nombre de névrosés ou sur un grand nombre de nos semblables. Le sadisme devient une perversion quand la fessée n'est plus recherchée ou donnée comme signe d'amour, mais quand elle est en tant que telle assimilée par le sujet à la seule possibilité existant de faire jouir un phallus, et la vue de cette jouissance devient la seule voie offerte au pervers pour sa propre jouissance. On a beaucoup parlé de l'agressivité dont l'exhibitionnisme tirerait sa source. On « le » montre pour agresser l'autre, sans doute, mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que l'exhibitionniste est convaincu que cette agression est une source de jouissance pour l'autre. L'obsessionnel, lorsqu'il vit une tendance exhibition-niste, essaye, pourrait-on dire, de leurrer l'autre, il montre ce qu'il pense que l'autre n'a pas et convoite; il montre ce qui a pour lui, en effet, les rapports les plus étroits avec l'agressivité. Pensez à ce qui se passe chez l'Homme aux rats, la jouissance du père mort est le dernier de ses soucis. Montrer au père mort ce que celui-ci, l'Homme aux rats, pense que le père mort aurait désiré lui arracher fan¬tasmatiquement, voilà bien quelque chose qui s'appelle agressivité, et de cette agressivité l'obsessionnel tire sa jouissance. Le pervers, lui, ce n'est jamais qu'à travers une jouissance étrangère qu'il cherche la sienne. La perversion, c'est jus-tement ça, ce cheminement en zigzag, ce détour qui fait que son moi est tou¬jours, quoi qu'il fasse, au service d'une puissance phallique anonyme. Peu lui importe qui est l'objet, il lui suffira qu'il soit capable de jouir, qu'il puisse en faire le support de ce phallus face à qui il s'identifiera, et seulement à l'objet présumé 263 L'identification capable de lui procurer la jouissance. C'est pour cela que, contrairement à ce qu'on voit dans la névrose, l'identification perverse, comme son type de relation d'objet, est quelque chose dont ce qui frappe c'est la stabilité, l'unité. Et nous arrivons maintenant à la quatrième éventualité, la plus difficile à sai¬sir, c'est la psychose. Le psychotique est un sujet dont la demande n'a jamais été symbolisée par l'Autre, pour qui réel et symbolique, fantasme et réalité, n'ont jamais pu être délimités, faute d'avoir pu accéder à cette troisième dimension qui seule permet cette différenciation indispensable entre ces deux niveaux, soit, l'imaginaire. Mais ici, même en essayant de simplifier au maximum les choses, nous sommes obligés de nous situer au début même de l'histoire du sujet, avant la relation orale, c'est-à-dire au moment de la conception. La première amputa-tion que subit le psychotique se passe avant sa naissance, il est pour sa mère l'objet de son propre métabolisme, la participation paternelle est par elle niée, inacceptable. Il est dès ce moment, et pendant toute la grossesse, l'objet partiel venant combler un manque fantasmatique au niveau de son corps. Et dès sa nais¬sance, le rôle qui lui sera par elle assigné sera celui d'être le témoin de la néga¬tion de sa castration. L'enfant, contrairement à ce qu'on a souvent dit, n'est pas le phallus de la mère, il est le témoin que le sein est le phallus, ce qui n'est pas la même chose. Et pour que le sein soit le phallus, et un phallus tout puissant, il faut que la réponse qu'il apporte soit parfaite et totale. La demande de l'enfant ne pourra être reconnue pour rien d'autre qui ne soit demande de nourriture; la dimension désir au niveau du sujet doit être niée, et ce qui caractérise la mère du psychotique c'est l'interdiction totale faite à l'enfant d'être le sujet d'aucun désir. On voit alors dès ce moment comment va se constituer pour le psychotique sa relation particulière à la parole, comment, dès le début, il lui sera impossible de maintenir sa relation à la demande. En effet, si la réponse ne s'adresse jamais à lui qu'en tant que bouche à nourrir, qu'en tant qu'objet partiel, on comprend que pour lui toute demande, au moment même de sa formulation, porte en elle la mort du désir. Faute d'avoir été symbolisée par l'Autre, il sera, lui, amené à faire coïncider dans la réponse symbolique et réel. Puisque, quoi qu'il demande, c'est de la nourriture qu'on lui donne, ce sera la nourriture en tant que telle qui deviendra pour lui le signifiant clef. Le symbolique dès ce moment fera irrup¬tion dans le réel. Au lieu que le don de nourriture trouve son équivalent sym¬bolisé dans le don d'amour, pour lui tout don d'amour ne pourra se signifier que par une absorption orale. Aimer l'autre ou en être aimé se traduira pour lui en termes d'oralité, l'absorber ou en être absorbé. Il y aura pour lui toujours une contradiction fondamentale entre demande et désir, car, ou bien il maintient sa 264 Leçon du 2 mai 1962 demande, et sa demande le détruit en tant que sujet d'un désir, il doit s'aliéner en tant que sujet pour se faire bouche, objet à nourrir, ou bien il cherchera à se constituer en tant que sujet, tant bien que mal, et il sera obligé d'aliéner la par¬tie corporelle de lui-même source de plaisir et lieu d'une réponse incompatible pour lui avec toute tentation d'autonomie. Le psychotique est toujours obligé d'aliéner son corps en tant que support de son moi, ou d'aliéner une partie cor¬porelle en tant que support d'une possibilité de jouissance. Si je n'emploie pas ici le terme d'identification, c'est que justement je crois que dans la psychose il n'est pas applicable. L'identification, dans mon optique, implique la possibilité d'une relation d'objet où le désir du sujet et le désir de l'Autre sont en situation conflictuelle, mais existent en tant que deux pôles constitutifs de la relation. Dans la psychose, l'Autre et son désir, c'est au niveau de la relation fantasma¬tique du sujet à son propre corps qu'il faudrait le définir. Je ne le ferai pas ici, cela nous éloignerait de notre sujet qui est l'angoisse. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est bien d'elle que j'ai parlé tout au long de cet exposé. Comme je l'ai dit au début, ce n'est qu'à partir des paramètres de l'identification qu'il me semblait possible de l'atteindre. Or qu'avons-nous vu ? Que ce soit chez le sujet dit normal, chez le névrosé ou chez le pervers, toute tentative d'identification ne peut se faire qu'à partir de ce qu'il imagine, vrai ou faux peu importe, du désir de l'Autre. Que vous pre¬niez le sujet dit normal, le névrosé ou le pervers, vous avez vu qu'il s'agit tou¬jours de s'identifier en fonction ou contre ce qu'il pense être le désir de l'Autre. Tant que ce désir peut être imaginé, fantasmé, le sujet va y trouver les repères nécessaires à le définir, lui, en tant qu'objet du désir de l'Autre ou en tant qu'objet refusant de l'être. Dans les deux cas il est, lui, quelqu'un qui peut se définir, se retrouver. Mais à partir du moment où le désir de l'Autre devient quelque chose de mystérieux, d'indéfinissable, ce qui se dévoile là au sujet c'est que c'était justement ce désir de l'Autre qui le constituerait en tant que sujet. Ce qu'il retrouvera, ce qui se démasquera à ce moment face à ce néant, c'est son fan¬tasme fondamental, c'est qu'être l'objet du désir de l'Autre n'est une situation soutenable que pour autant que, ce désir, nous puissions le nommer, le façonner en fonction de notre propre désir. Mais devenir l'objet d'un désir auquel nous ne pouvons plus donner de nom, c'est devenir nous-même un objet dont les enseignes n'ont plus de sens, puisqu'elles sont pour l'Autre indéchiffrables. Ce moment précis, où le moi se réfère dans un miroir qui lui renvoie une image qui n'a plus de signification identifiable, c'est cela l'angoisse. En l'appelant orale, anale ou phallique, nous ne faisons qu'essayer de définir quelles étaient les 265 L'identification enseignes dont le moi se paraît pour se faire reconnaître. Si ce n'est que nous, en tant que ce qui apparaît dans le miroir, qui pouvons le faire, c'est que nous sommes les seuls à pouvoir voir de quel type sont ces enseignes qu'on nous accuse de ne plus reconnaître. Car si, comme je le disai au début, l'angoisse est l'affect qui, le plus facilement, risque de provoquer une réponse réciproque, c'est bien qu'à partir de ce moment nous devenons pour l'Autre celui dont les enseignes sont tout aussi mystérieuses, tout aussi inhumaines. Dans l'angoisse, ce n'est pas seulement le moi qui est dissout, c'est aussi l'Autre en tant que sup¬port identificatoire. Dans ce même sens, je me placerai en disant que la jouis¬sance et l'angoisse sont les deux positions extrêmes où peut se situer le moi. Dans la première, le moi et l'Autre pour un instant échangent leurs enseignes, se reconnaissent comme deux signifiants dont la jouissance partagée assure pen¬dant un instant l'identité des désirs. Dans l'angoisse, le moi et l'Autre se dissol¬vent, sont annulés dans une situation où le désir se perd, faute de pouvoir être nommé. Si maintenant, pour conclure, nous passons à la psychose, nous verrons que les choses sont un peu différentes. Bien sûr, ici aussi l'angoisse n'est pas autre chose que le signe de la perte pour le moi de tout repère possible. Mais la source d'où naît l'angoisse est ici endogène, c'est le lieu d'où peut surgir le désir du sujet, c'est son désir qui, pour le psychotique, est la source privilégiée de toute angoisse. S'il est vrai que c'est l'Autre qui nous constitue en nous reconnaissant comme objet de désir, que sa réponse est ce qui nous fait prendre conscience de l'écart existant entre demande et désir, et que c'est par cette brèche que nous entrons dans le monde des signifiants, eh bien, pour le psychotique, cet Autre est celui qui ne lui a jamais signifié autre chose qu'un trou, qu'un vide au centre même de son être. L'interdiction qui lui a été faite quant au désir fait que la réponse lui a fait appréhender, non pas un écart, mais une antinomie fondamentale entre demande et désir, et de cet écart, qui n'est pas une brèche mais un gouffre, ce qui s'est fait jour ce n'est pas le signifiant mais le fantasme, soit ce qui provoque le télescopage entre symbolique et réel, que nous appelons psychose. Pour le psy¬chotique, et je m'excuse de m'en tenir à de simples formules, l'Autre est intro¬jecté au niveau de son propre corps, au niveau de tout ce qui entoure cette béance première qui, seule, est ce qui le désigne en tant que sujet. L'angoisse est pour lui liée à ces moments spécifiques où, à partir de cette béance, apparaît quelque chose qui pourrait se nommer désir, car pour qu'il puisse l'assumer, il faudrait que le sujet accepte de se situer à la seule place d'où il puisse dire « je», soit qu'il 266 Leçon du 2 mai 1962 s'identifie à cette béance qui, en fonction de l'interdiction de l'Autre, est la seule place où il soit reconnu comme sujet. Tout le désir ne peut le renvoyer qu'à une négation de lui-même ou à une négation de l'Autre. Mais, pour autant que l'Autre est introjecté au niveau de son propre corps, que cette introjection est la seule chose qui lui permette de vivre - j'ai dit d'ailleurs que, pour le psycho¬tique, la seule possibilité de s'identifier à un corps imaginaire unifié serait celle de s'identifier à l'ombre que projetterait devant lui un corps qui ne serait pas le sien -, toute négation de l'Autre serait pour lui l'équivalent d'une automutila¬tion qui ne ferait que le renvoyer à son propre drame fondamental. Si chez le névrosé c'est à partir de notre silence que nous pouvons trouver les sources déclenchant son angoisse, chez le psychotique, c'est à partir de notre parole, de notre présence. Tout ce qui peut lui faire prendre conscience que nous existons en tant que différents de lui, en tant que sujets autonomes et qui par là même pouvons le reconnaître, lui, comme sujet, devient ce qui peut déclencher son angoisse. Tant qu'il parle, il ne fait que répéter un monologue qui nous situe au niveau de cet Autre introjecté qui le constitue. Mais qu'il vienne à nous par¬ler, alors, pour autant que nous pouvons, en tant qu'objet, devenir le lieu où il a à reconnaître son désir, nous verrons se déclencher son angoisse, car désirer c'est avoir à se constituer comme sujet, et pour lui la seule place d'où il puisse le faire est celle qui le renvoie à son gouffre. Mais ici encore, en conclusion, vous le voyez, on peut dire que l'angoisse apparaît au moment où le désir fait du sujet quelque chose qui est un manque à être, un manque à se nommer. Il y a un point que je n'ai pas traité et que je laisserai de côté-le le regrette, car il est pour moi fondamental et j'aurais voulu pouvoir le faire, malheureuse¬ment il aurait fallu, pour que je puisse l'inclure, que j'aie plus de maîtrise vis-à-vis du sujet que j'ai essayé de traiter - je veux parler du fantasme. Lui aussi est intimement lié à l'identification et à l'angoisse, à tel point que j'aurais pu dire que l'angoisse apparaît au moment où l'objet réel ne peut plus être appréhendé que dans sa signification fantasmatique, que c'est dès ce moment, puisque toute identification possible du moi se dissout et qu'apparaît l'angoisse. Mais si c'est la même histoire, ce n'est pas le même discours, et pour aujourd'hui je m'arrê¬terai ici. Mais avant de conclure ce discours, je voudrais vous apporter un exemple clinique très court sur les sources d'angoisse chez le psychotique. je ne vous dirai rien d'autre de l'histoire sinon qu'il s'agit d'un grand schizo¬phrène, délirant, interné à différentes reprises. Les premières séances sont un exposé de son délire, délire assez classique, c'est ce qu'il appelle « le problème de l'homme robot ». Et puis dans une séance où comme par hasard il est 267 L'identification question du problème du contact et de la parole, où il m'explique que ce qu'il ne peut supporter c'est « la forme de la demande », que « la poignée de main est un progrès sur les civilisations salutantes verbales, où la parole ça fausse les choses, ça empêche de comprendre, où la parole c'est comme une roue qui tourne où chacun verrait une partie de la roue à des moments différents, et alors quand on essaye de communiquer c'est forcément faux, il y a toujours un dia¬logue ». Dans cette même séance, au moment où il aborde le problème de la parole de la femme, il me dit tout à coup: « Ce qui m'inquiète, c'est ce qu'on m'a dit sur les amputés, qu'ils sentiraient des choses par le membre qu'ils n'ont plus ». Et à ce moment, cet homme dont le discours garde dans sa forme déli¬rante une dimension de précision d'une exactitude mathématique, commence à chercher ses mots, à s'embrouiller, me dit ne plus pouvoir suivre ses pensées, et finalement il prononce cette phrase que je trouve vraiment forte quant à ce qu'est pour le psychotique son image du corps: « Un fantôme, ce serait un homme sans membres et sans corps qui, par son intelligence seule, percevrait des sensations fausses d'un corps qu'il n'a pas. Ça, ça m'inquiète énormément. » « Percevrait des sensations fausses d'un corps qu'il n'a pas », cette phrase va trouver son sens à la séance d'après, quand il viendra me voir pour me dire qu'il veut interrompre les séances, que ce n'est plus supportable, que c'est malsain et dangereux, et ce qui est malsain et dangereux, ce qui suscite une angoisse qui pendant toute cette séance se fera lourdement sentir, c'est que « je me suis rendu compte que vous vouliez me séduire et que vous pourriez y arriver ». Ce dont il s'est rendu compte, c'est qu'à partir de ces « sensations fausses d'un corps qu'il n'a pas » pourrait surgir son désir, et alors il aurait à reconnaître, à assumer ce manque qui est son corps, il aurait à regarder ce qui, faute d'avoir pu être sym¬bolisé, n'est pas supportable à l'homme, la castration en tant que telle. Toujours dans cette même séance il dira lui-même, mieux que je ne pourrais le faire, où est pour lui la source de l'angoisse: « Vous avez peur de vous regarder dans un miroir, car le miroir ça change selon les yeux qui le regardent, on ne sait pas trop ce qu'on va y voir. Si vous achetez un miroir doré c'est mieux... » On a l'impres¬sion que ce dont il veut s'assurer, c'est que les changements sont du miroir. Vous voyez, l'angoisse apparaît au moment où il craint que je ne puisse deve¬nir un objet de désir, car à partir de ce moment-là, le surgissement de son désir impliquerait pour lui la nécessité d'assumer ce que j'ai appelé « le manque fon¬damental qui le constitue ». À partir de ce moment l'angoisse surgit, car sa posi¬tion de fantôme, de robot, n'est plus soutenable, il risque de ne plus pouvoir nier ses sensations fausses d'un corps qu'il ne peut reconnaître. Ce qui provoque son 268 Leçon du 2 mai 1962 angoisse, c'est bien le moment précis où, face à l'irruption de son désir, il se demande quelle image de lui-même va lui renvoyer le miroir, et cette image il sait qu'elle risque d'être celle du manque, du vide, de ce qui n'a pas de nom, de ce qui rend impossible toute reconnaissance réciproque et que nous, spectateurs et auteurs involontaires du drame, appelons angoisse. J. Lacan. -J'aimerais bien, avant d'essayer de pointer la place de ce discours, que certaines des personnes que j'ai vues avec des mimiques diverses, interroga¬tives, d'attente, mimiques qui se sont précisées à tel ou tel tournant du discours de Mme Aulagnier, veuillent bien, simplement, indiquer les suggestions, les pen¬sées produites chez eux à tel ou tel détour de ce discours, à titre de signe que ce discours a été entendu - je ne regrette qu'une chose, il a été lu - cela me four¬nira à moi-même les appuis sur lesquels j'accentuerai plus précisément les com¬mentaires. X. Audouard. - Ce qui m'a frappé associativement, c'est véritablement l'exemple clinique que vous avez apporté à la fin de l'exposé, c'est cette phrase du malade sur la parole qu'il compare à une roue dont diverses personnes ne voient jamais la même partie. Cela m'a paru éclairer tout ce que vous avez dit, et ouvrir, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, toute une amplification des thèmes que vous avez présentés. Je crois avoir à peu près compris le sens de l'exposé. Je n'ai pas l'habitude des schizophrènes mais, en ce qui concerne les névrosés et les pervers, l'angoisse, en tant qu'elle ne peut pas être objet de symbolisation parce qu'elle est justement la marque que la symbolisation n'a pas pu se faire et se sym¬boliser, c'est vraiment disparaître dans une sorte de non-symbolisation d'où part à chaque instant l'appel de l'angoisse. C'est évidemment quelque chose d'extrê¬mement riche, mais qui peut-être, sur un certain plan logique, demanderait quelques éclaircissements. Comment, en effet, est-il possible que cette expé¬rience fondamentale, qui est en quelque sorte le négatif de la parole, vienne se symboliser, et qu'est-ce qui se passe donc pour que, de ce trou central, jaillisse quelque chose que nous ayons à comprendre ? Enfin, comment naît la parole ? Quelle est l'origine du signifiant dans ce cas précis ? Comment passe-t-on de l'angoisse en tant qu'elle ne peut pas se dire, à l'angoisse en tant qu'elle se dit ? Il y a peut-être là un mouvement qui n'est pas sans rapport avec cette roue qui tourne, qui aurait peut-être besoin d'être un peu éclairé et précisé. A. Vergotte. - Je me suis demandé s'il n'y a pas deux sortes d'angoisses. Mme Aulagnier a dit l'angoisse-castration. Le sujet a peur qu'on le lui enlève et 269 L'identification qu'on l'oublie comme sujet; c'est là la disparition du sujet comme tel. Mais je me demande s'il n'y a pas une angoisse où le sujet refuse d'être sujet, si par exemple dans certains fantasmes il veut au contraire cacher le trou ou le manque. Dans l'exemple clinique de Mme Aulagnier, le sujet refuse son corps parce que le corps lui rappelle son désir et son manque. Dans l'exemple de l'angoisse-cas¬tration, vous avez plutôt dit, le sujet a peur qu'on le méconnaisse comme sujet. Une angoisse a donc les deux sens possibles, ou bien il refuse d'être sujet... il y a aussi l'autre angoisse où il a, par exemple dans la claustrophobie, l'impression que là il n'est plus sujet, ou au contraire il est enfermé, qu'il est dans un monde clos où le désir n'existe pas. Il peut être angoissé devant son désir et aussi devant l'absence de désir. P. Aulagnier. -Vous ne croyez pas que quand on refuse d'être sujet, c'est jus¬tement parce qu'on a l'impression que pour l'Autre on ne peut être sujet qu'en le payant de sa castration ?je ne crois pas que le refus d'être sujet soit d'être vrai¬ment un sujet. J Lacan. - Nous sommes bien au cœur du problème. Vous voyez bien tout de suite là le point sur lequel on s'embrouille. je trouve que ce discours est excel¬lent, en tant que le maniement de certaines des notions que nous trouvons ici a permis à Mme Aulagnier de mettre en valeur, d'une façon qui ne lui eût pas été autrement possible, plusieurs dimensions de son expérience. je vais reprendre ce qui m'a paru remarquable dans ce qu'elle a produit. je dis tout de suite que ce discours me parait rester à mi-chemin. C'est une sorte de conversion, vous n'en doutez pas, c'est bien ce que j'essaie d'obtenir de vous par mon enseignement, ce qui n'est pas, mon Dieu, après tout une prétention si unique dans l'histoire qu'elle ait pu être tenue pour exorbitante. Mais il est cer¬tain que toute une part du discours de Mme Aulagnier, et très précisément le pas¬sage où, dans un souci d'intelligibilité, aussi bien le sien que celui de ceux auxquels elle s'adresse, à qui elle croit s'adresser, retourne à des formules qui sont celles contre lesquelles je vous avertis, je vous adresse, je vous mets en garde, et non point simplement parce que c'est chez moi une forme de tic ou d'aversion, mais parce que leur cohérence avec quelque chose qu'il s'agit d'aban¬donner radicalement se montre toujours chaque fois qu'on les emploie, fût-ce à bon escient. L'idée d'une antinomie, par exemple, quelconque, quelle qu'elle soit, de la parole avec l'affect, encore qu'elle soit d'expérience empiriquement vérifiée, n'est néanmoins pas quelque chose sur lequel nous puissions articuler une dialectique, si tant est que ce que j'essaie de faire devant vous ait une valeur, c'est-à-dire vous permettre de développer aussi loin qu'il est possible toutes les 270 Leçon du 2 mai 1962 conséquences de l'effet que l'homme soit un animal condamné à habiter le lan¬gage. Moyennant quoi, nous ne saurions d'aucune façon tenir l'affect pour quoi que ce soit sans donner dans une primarité quelconque. Aucun effet significatif, aucun de ceux auxquels nous avons affaire, de l'angoisse à la colère et à tous les autres, ne peut même commencer d'être compris sinon dans une référence où le rapport de x au signifiant est premier. Avant de marquer des distorsions, je veux dire que, par rapport à certains franchissements qui seraient l'étape ultérieure, je veux, bien entendu, marquer le positif de ce que déjà lui a permis ce seul usage de ces termes, au premier plan desquels sont ceux dont elle s'est servi avec justesse et adresse, le désir et la demande. Il ne suffit pas d'avoir entendu parler de ceci qui, si on s'en sert d'une certaine façon - mais ce ne sont pas tout de même des mots tellement ésoté¬riques que chacun ne puisse se croire en droit de s'en servir -, il ne suffit pas d'employer ces termes, désir et demande, pour en faire une application exacte. Certains s'y sont risqués récemment, et je ne sache pas que le résultat en ait été d'aucune façon ni brillant, ce qui après tout n'aurait qu'une importance secon¬daire, ni même ayant le moindre rapport avec la fonction que nous donnons à ces termes. Ce n'est pas le cas de Mme Aulagnier, mais c'est ce qui lui a permis d'atteindre, à certains moments, une tonalité qui manifeste quelle sorte de conquête, ne serait-ce que sous la forme de questions posées, le maniement des termes nous permet. Pour désigner la première, très impressionnante ouverture qu'elle nous a donnée, je vous signalerai ce qu'elle a dit de l'orgasme, ou plus exactement de la jouissance amoureuse. S'il m'est permis de m'adresser à elle comme Socrate pou¬vait s'adresser à quelque [Diotime], je lui dirai qu'elle fait là la preuve qu'elle sait de quoi elle parle. Qu'elle le fasse en tant que femme, c'est ce qui semble tradi¬tionnellement aller de soi. J'en suis moins sûr; les femmes, dirai-je, sont rares, sinon à savoir, du moins à pouvoir parler, en sachant ce qu'elles disent, des choses de l'amour. Socrate disait qu'assurément, cela, il pouvait en témoigner lui-même, qu'il savait. Les femmes sont donc rares, mais entendez bien ce que je veux dire par là, les hommes le sont encore plus. Comme nous l'a dit Mme Aulagnier, à propos de ce que c'est que la jouissance de l'amour, en repous¬sant une fois pour toutes cette fameuse référence à la fusion dont justement, nous qui avons donné un sens tout à fait archaïque à ce terme de fusion, cela devrait nous mettre en éveil; on ne peut pas à la fois exiger que ce soit au bout d'un processus qu'on arrive à un moment qualifié et unique, et en même temps supposer que ce soit par un retour à je ne sais quelle différenciation primitive. 271 L'identification Bref, je ne relirai pas son texte, parce que le temps me manque, mais dans l'ensemble il ne me paraîtrait pas inutile que ce texte - auquel certes je suis loin de donner la note 20/20, je veux dire le considérer comme un discours parfait -, soit considéré plutôt comme un discours définissant un échelon à partir duquel nous pourrons situer les progrès, auquel nous pourrons nous référer, à quelque chose qui a été touché, ou en tout cas parfaitement saisi, attrapé, cerné, compris par Mme Aulagnier. Bien sûr je ne dis pas qu'elle nous donne là son der¬nier mot, je dirai même plus, à plusieurs reprises elle indique les points où il lui semblerait nécessaire de s'avancer pour compléter ce qu'elle a dit, et sans doute une grande part de ma satisfaction vient des points qu'elle désigne. Ce sont jus¬tement ceux-là mêmes qui pourraient être tournés, si je puis dire. Ces deux points, elle les a désignés, à propos du rapport du psychotique à son propre corps d'une part - elle a dit qu'elle avait beaucoup de choses à dire, elle nous en a indiqué un petit peu -, et d'autre part à propos du fantasme dont l'obscu¬rité dans laquelle elle l'a laissé me paraîtrait suffisamment indicative du fait que cette ombre est dans les groupes un peu générale. C'est un point. Second point, que je trouve très remarquable dans ce qu'elle nous a apporté, c'est ce qu'elle a apporté quand elle nous a parlé de la relation perverse. Non certes que je souscrive en tous points à ce qu'elle a dit sur ce sujet, qui est vrai¬ment d'une audace incroyable; c'est pour la féliciter hautement d'avoir été en état, même si c'est un pas à rectifier, de l'avoir fait tout de même. Pour ne point le qualifier autrement, ce pas, je dirai que c'est la première fois, non pas seulement dans mon entourage - et en cela je me félicite d'avoir été ici précédé -, que vient en avant quelque chose, une certaine façon, un certain ton pour parler de la rela¬tion perverse, qui nous suggère l'idée qui est proprement ce qui m'a empêché d'en parler jusqu'ici, parce que je ne veux pas passer pour être celui qui dit, tout ce qu'on a fait jusqu'à présent ne vaut pas tripette. Mais madame Aulagnier, qui n'a pas les mêmes raisons de pudeur que nous, et d'ailleurs qui le dit en toute inno¬cence, je veux dire qui a vu des pervers et qui s'y est intéressée d'une façon vrai¬ment analytique, commence à articuler quelque chose qui, du seul fait de pouvoir présenter sous cette forme générale - je vous le répète, incroyablement auda¬cieuse - que le pervers est celui qui se fait objet pour la jouissance d'un phallus dont il ne soupçonne pas l'appartenance, il est l'instrument de la jouissance d'un dieu, ça veut dire, en fin de compte, que ceci mérite quelque appointement, quelque rectification de manœuvre directive et, pour tout dire, que cela pose la question de réintégrer ce que nous appelons le phallus. Que cela pose l'urgence de la définition du phallus cela n'est pas douteux, puisque ça a sûrement comme 272 Leçon du 2 mai 1962 effet de nous dire que si ça doit, pour nous analystes, avoir un sens, un diagnos¬tic de structure perverse, cela veut dire qu'il faut que nous commencions par jeter par la fenêtre tout ce qui s'est écrit, de Kraft Ebing à Havelock Ellis, et tout ce qui s'est écrit d'un catalogue quelconque prétendu clinique des perversions. Bref il y a, sur le plan des perversions, à surmonter cette sorte de distance prise, sous le terme de clinique, qui n'est en réalité qu'une façon de méconnaître ce qu'il y a dans cette structure d'absolument radical, d'absolument ouvert à quiconque aura su franchir ce pas qui est justement celui que j'exige de vous, ce pas de conver¬sion qui nous permette d'être, au point de vue de la perception, où nous sachions ce que structure perverse veut dire d'absolument universel. Si j'ai évoqué les dieux ce n'est point pour rien, car aussi bien eussé-je pu évoquer le thème des métamorphoses et tout le rapport mystique, certain rapport païen au monde qui est celui dans lequel la dimension perverse a sa valeur, je dirai classique. C'est la première fois que j'entends parler d'un certain ton qui est vraiment décisif, qui est l'ouverture dans ce champ où justement le moment où je vais vous expliquer ce que c'est que le phallus, nous en avons besoin. La troisième chose, c'est ce qu'elle nous a dit à propos de son expérience des psychotiques. je n'ai pas besoin de souligner l'effet que ça peut faire, je veux dire qu'Audouard en a assurément témoigné. Là encore, ce qui m'apparaît éminent, c'est justement ce par quoi ça nous ouvre aussi cette structure psychotique comme étant quelque chose où nous devons nous sentir chez nous. Si nous ne sommes pas capables de nous apercevoir qu'il y a un certain degré, non pas archaïque, à mettre quelque part du côté de la naissance, mais structural, au niveau duquel les désirs sont à proprement parler fous; si pour nous le sujet n'inclut pas dans sa définition, dans son articulation première, la possibilité de la structure psychotique, nous ne serons jamais que des aliénistes. Or comment ne pas sentir vivant, comme il arrive tout le temps à ceux qui viennent écouter ce qui se dit ici à ce séminaire, comment ne pas nous apercevoir que tout ce que j'ai commencé d'articuler cette année, à propos de la structure de surface du sys¬tème et de l'énigme concernant la façon dont le sujet peut accéder à son propre corps, est que ça ne va pas tout seul, ce dont tout le monde, depuis tout le temps, est parfaitement averti, puisque cette fameuse et éternelle distinction de désu¬nion, ou union, de l'âme et du corps est toujours, après tout, le point d'aporie sur lequel toutes les articulations philosophiques sont venues se briser. Et pour¬quoi est-ce que, à nous analystes, justement, il ne serait pas possible de trouver le passage ? Seulement cela nécessite une certaine discipline, et au premier rang de quoi, savoir comment faire pour parler du sujet. 273 L'identification Ce qui fait la difficulté de parler du sujet est ceci, que vous ne vous mettrez jamais assez dans la tête sous la forme brutale où je vais l'énoncer, c'est que le sujet n'est rien d'autre que ceci, que la conséquence de ceci qu'il y a du signifiant, et que la naissance du sujet tient en ceci qu'il ne peut se penser que comme exclu du signi¬fiant qui le détermine. C'est là la valeur du petit cycle que je vous ai introduit la dernière fois, et dont nous n'avons pas fini d'entendre parler, car à la vérité il fau¬dra quand même que je le déplie plus d'une fois devant vous avant que vous puissiez voir bien exactement où il nous mène. Si le sujet n'est que cela, cette part exclue d'un champ entièrement défini par le signifiant, si ce n'est qu'à partir de cela que tout peut naître, il faut toujours savoir à quel niveau on le fait intervenir, ce terme sujet. Et malgré elle, parce que c'est à nous qu'elle parle, et parce que c'est à elle, et parce qu'il y a encore quelque chose qui n'est pas encore acquis, assumé, malgré tout, quand elle parle de ce choix par exemple qu'il y a à être sujet ou objet à propos, dans la relation du désir, eh bien, malgré elle, Mme Aulagnier se laisse glisser à réintroduire dans le sujet la per¬sonne, avec toute la dignité subséquente que vous savez que nous lui donnons dans nos temps éclairés, personnologie, personnalisme, personnalité et tout ce qui s'ensuit, aspect qui convient, dont chacun sait que nous vivons au milieu de cela. Jamais on n'en a autant parlé, de la personne. Mais enfin, comme notre travail n'est pas un travail qui doive beaucoup s'intéresser à ce qui se passe sur la place publique, nous avons à nous intéresser autrement au sujet. Alors là, Mme Aulagnier a appelé à son secours le terme de « paramètre de l'angoisse ». Eh bien là quand même, à propos de personne et de personnologie, vous voyez un travail assez considérable qui m'a pris quelques mois, un travail de remarques sur le discours de notre ami Daniel Lagache. Je vous prie de vous y reporter, je vous prie de vous y reporter pour voir l'importance qu'aurait eu, dans l'articulation qu'elle nous a donnée de la fonction de l'angoisse et de cette espèce de sifflet coupé qu'elle constituerait au niveau de la parole, l'importance que devait normalement prendre dans son exposé la fonction i (a), autrement dit l'image spéculaire, qui n'est certes pas absente du tout dans son exposé, puisqu'en fin de compte c'est devant son miroir qu'elle a fini par nous traîner son psychotique, et c'est pourquoi, c'est parce qu'il y était venu tout seul, ce psychotique, c'est donc là qu'elle lui avait à juste titre donné rendez-vous. Et pour mettre un peu de sourire j'inscrirai, en marge des remarques qui ont fait son admiration dans ce qu'elle a cité, ces quatre petits vers inscrits au fond d'une assiette que j'ai chez moi 274 Leçon du 2 mai 1962 À Mina son miroir fidèle Montre, hélas, des traits allongés Ah ciel! Oh Dieu! S'écrie-t-elle, Comme les miroirs sont changés! C'est effectivement ce que vous dit votre psychotique, montrant l'impor¬tance ici de la fonction, non pas de l'idéal du moi, mais du moi idéal comme place, non seulement où viennent se former les identifications proprement moïques, mais aussi comme place où l'angoisse se produit, l'angoisse que je vous ai qualifiée de sensation du désir de l'Autre. La ramener, cette sensation du désir de l'Autre, à la dialectique du désir propre du sujet en face du désir de l'Autre, voilà toute la distance qu'il y a entre ce que j'avais amorcé et le niveau déjà très efficace où s'est soutenu tout le développement de Mme Aulagnier. Mais ce niveau en quelque sorte, comme elle l'a dit, conflictuel, qui est de référence de deux désirs déjà; dans le sujet, constitués, ce n'est pas là ce qui d'aucune façon peut nous suffire pour situer la différence, la distinction qu'il y a dans les rapports du désir, par exemple au niveau des quatre espèces ou genres qu'elle a pour nous définis sous les termes de normal, pervers, névrosés, psy¬chotique. Que la parole en effet fasse défaut en quelque chose à propos de l'angoisse, c'est en ceci que nous ne pouvons méconnaître comme un des para-mètres absolument essentiels qu'elle ne peut désigner qui parle, qu'elle ne peut référer à ce point i (a) le je du discours lui-même, le je qui, dans le discours, se désigne comme celui-là qui actuellement parle, et l'associe à cette image de maî¬trise qui se trouve à ce moment vacillante. Et ceci a pu lui être rappelé par ce que j'ai noté dans ce qu'elle a bien voulu prendre comme point de départ, à propos du séminaire du 4 avril. Rappelez-¬vous l'image vacillante que j'ai essayé de dresser devant vous de ma confronta¬tion obscure avec la mante religieuse, et de ceci que si j'ai d'abord parlé de l'image qui se reflétait dans son oeil, c'était pour dire que l'angoisse commence à partir de ce moment essentiel où cette image est manquante. Sans doute le petit a que je suis pour le fantasme de l'Autre est essentiel, mais où il manque ceci, Mme Aulagnier ne le méconnaît pas, car elle l'a rétabli à d'autres passages de son discours, la médiation de l'imaginaire, c'est ça qu'elle veut dire, mais ce n'est point encore suffisamment articulé. C'est le i (a) qui manque, et qui est là en fonction. je ne veux pas pousser plus loin, parce que vous vous rendez bien compte qu'il ne s'agit de rien moins que de la reprise du discours du séminaire, mais c'est 275 L'identification là que vous devez sentir l'importance de ce que nous introduisons. Il s'agit de ce qui va faire la liaison, dans l'économie signifiante, de la constitution du sujet à la place de son désir. Et vous devez ici entrevoir, supporter, vous résigner à ceci, qui exige de nous quelque chose qui parait aussi loin de vos préoccupations ordi¬naires, enfin d'une chose qu'on peut décemment demander à d'honorables spé¬cialistes comme vous, qui ne venez tout de même pas ici pour faire de la géométrie élémentaire. Rassurez-vous, ce n'est pas de la géométrie, puisque ce n'est pas de la métrique, c'est quelque chose dont les géomètres n'ont eu jusqu'à présent aucune espèce d'idée, les dimensions de l'espace. J'irai jusqu'à vous dire que monsieur Descartes n'avait aucune espèce d'idée des dimensions de l'espace. Les dimensions de l'espace, c'est quelque chose, d'un autre côté, qui a été décidé, valorisé par un certain nombre de plaisanteries faites autour de ce terme comme la quatrième dimension, ou la cinquième dimension et autres choses qui ont un sens tout à fait précis en mathématiques, mais dont il est toujours assez marrant d'entendre parler par les incompétents, de sorte que quand on parle de ça, on a toujours le sentiment qu'on fait ce qu'on appelle de la science-fiction, et ça a malgré tout quand même assez mauvaise réputation. Mais après tout, vous verrez que nous avons notre mot à dire là-dessus. J'ai commencé à l'articuler en ce sens que, psychiquement, je vous ai dit que nous n'avons accès qu'à deux dimensions. Pour le reste, il n'y a qu'une ébauche, qu'un au-delà. Pour ce qui est de l'expérience, en tout cas pour une hypothèse de recherche qui peut nous servir à quelque chose, de bien vouloir admettre qu'il n'y a rien de bien établi au-delà - et c'est déjà bien suffisamment riche et compliqué - de l'expérience de la surface. Mais ça ne veut pas dire que nous ne pouvons pas trouver, dans l'expérience de la surface à elle toute seule, le témoignage qu'elle, la surface, est plongée dans un espace qui n'est pas du tout celui que vous imaginez, avec votre expérience visuelle de l'image spéculaire. Et pour tout dire, ce petit objet, qui n'est rien que le nœud le plus élémen¬taire, non pas celui que je n'ai fait que faute d'avoir pu me faire tresser une cor¬delette qui se fermerait sur elle-même, [mais] simplement ceci, le nœud le plus élémentaire, celui qui se trace comme ça, suffit à porter en lui-même un certain nombre de ques¬tions que j'introduis en vous disant que la troisième dimension ne suffit absolument pas à rendre compte de la possibilité de cela. Pourtant, un nœud quand même, c'est quelque chose qui est à la portée de tout le monde; ce n'est pas à la portée de tout le monde de savoir ce qu'il faisait en faisant un nœud, mais enfin, cela a pris 276 Leçon du 2 mai 1962 une valeur métaphorique, les nœuds du mariage, les nœuds de l'amour, les nœuds, sacrés ou pas, pourquoi est-ce qu'on en parle ? Ce sont des modes tout à fait simples, élémentaires, de mettre à votre portée le caractère usuel, si vous voulez bien vous y mettre, et devenu, une fois usuel, support possible d'une conversion qui, si elle se réalise, montrera bien tout de même après coup que, peut-être, ces termes doivent avoir quelque chose à faire avec ces références de structure dont nous avons besoin pour distinguer ce qui se passe, par exemple, à ces échelons que Mme Aulagnier a divisés en allant du normal au psychotique. Est-ce qu'à ce point de jonction où, pour le sujet, se constitue l'image du nœud, l'image fondamentale, l'image qui permet la médiation entre le sujet et son désir, est-ce que nous ne pouvons pas introduire des distinctions fort simples et, vous le verrez, tout à fait utilisables en pratique, qui nous permettent de nous représenter d'une façon plus simple et moins source d'antinomie, d'apo¬rie, d'embrouillis, de labyrinthe finalement, que ce que nous avions jusqu'ici à notre disposition, à savoir cette notion sommaire par exemple d'un intérieur et d'un extérieur, qui a en effet bien l'air d'aller de soi à partir de l'image spéculaire, et qui n'est pas du tout forcément celle qui nous est donnée dans l'expérience ? 277 278 page blanche Leçon 19, 9 mai 1962 Nous avons, la dernière fois, entendu madame Aulagnier nous parler de l'angoisse. J'ai rendu tout l'hommage qu'il méritait à son discours, fruit d'un tra¬vail et d'une réflexion tout à fait bien orientés. J'ai marqué en même temps com¬bien certain obstacle que j'ai situé au niveau de la communication est toujours le même, celui qui se lève chaque fois que nous avons à parler du langage. Assurément les points sensibles, les points qui méritent, dans ce qu'elle nous a dit, d'être rectifiés sont ceux précisément où, mettant l'accent sur ce qui existe, l'indicible, elle en fait l'indice d'une hétérogénéité de ce que justement elle vise comme le « ne pouvant être dit », alors que ce dont il s'agit en la matière quand se produit l'angoisse est justement à saisir dans son lien avec le fait qu'il y a du « dire » et du « pouvant être dit ». C'est ainsi qu'elle ne peut pas donner toute sa pleine valeur à la formule que le désir de l'homme est le désir de l'Autre. Il n'est pas par référence d'un tiers qui serait renaissant, le sujet plus central, le sujet identique à soi-même, la conscience de soi hégélienne qui aurait à opérer la médiation entre deux désirs qu'elle aurait en quelque sorte en face de soi, le sien propre, comme un objet, et le désir de l'Autre. Et même à donner à ce désir de l'Autre la primauté, elle aurait à situer, à définir son propre désir dans une sorte de référence, de rapport ou non de dépendance à ce désir de l'Autre. Bien sûr à un certain niveau où nous pouvons toujours rester, il y a quelque chose de cet ordre, mais ce quelque chose est précisément ce grâce à quoi nous évitons ce qui est au cœur de notre expérience et ce qu'il s'agit de saisir. Et c'est pourquoi c'est pour cela que je tente de vous en forger un modèle, de ce qu'il s'agit de saisir. Ce qu'il s'agit de saisir, c'est que le sujet qui nous intéresse c'est le désir. Bien sûr -279- L'identification ceci ne prend son sens qu'à partir du moment où nous avons commencé d'arti¬culer, de situer à quelle distance, à travers quel truchement, qui n'est pas d'écran intermédiaire mais de constitution, de détermination, nous pouvons situer le désir. Ce n'est pas que la demande nous sépare du désir - s'il n'y avait qu'à l'écar¬ter, la demande, pour le trouver! - son articulation signifiante me détermine, me conditionne comme désir. C'est là le chemin long que je vous ai déjà fait par¬courir. Si je vous l'ai fait aussi long, c'est parce qu'il fallait qu'il le soit pour que la dimension que ceci suppose vous fasse faire en quelque sorte l'expérience mentale de l'appréhender. Mais ce désir ainsi porté, reporté dans une distance, articulé tel, non pas au-delà du langage comme du fait d'une impuissance de ce langage, mais structuré comme désir de par cette puissance même, c'est lui main¬tenant qu'il s'agit de rejoindre pour que j'arrive à vous faire concevoir, saisir, et il y a dans la saisie, dans le Begriff, quelque chose de sensible, quelque chose d'une esthétique transcendantale qui ne doit pas être celle jusqu'ici reçue, puisque c'est justement à celle jusqu'ici reçue que la place du désir jusqu'à pré¬sent s'est dérobée. Mais c'est ce qui vous explique ma tentative, que j'espère devoir être réussie, de vous mener sur des chemins qui sont aussi de l'esthétique en tant qu'ils essaient d'attraper quelque chose qui n'a point été vu dans tout son relief, dans toute sa fécondité au niveau des intuitions non pas tellement spatiales que topologiques, car il faut bien que notre intuition de l'espace n'épuise pas tout ce qui est d'un certain ordre, puisque aussi bien ceux-là mêmes qui s'en occupent avec le plus de qualification, les mathématiciens, essaient de toutes parts, et y parviennent, à déborder l'intuition. je vous mène sur ce chemin en fin de compte pour dire les choses avec les mots, avec des mots qui soient des mots d'ordre; il s'agit d'échapper à la pré¬éminence de l'intuition de la sphère en tant qu'en quelque sorte elle commande très intimement, même quand nous n'y pensons pas, notre logique. Car, bien sûr, s'il y a une esthétique qui s'appelle transcendantale qui nous intéresse, c'est parce que c'est elle qui domine la logique. C'est pour cela qu'à ceux qui me disent: «Est-ce que vous ne pourriez pas nous dire vraiment les choses, nous faire comprendre ce qui se passe chez un névrosé et chez un pervers, et en quoi c'est différent, sans passer par vos petits tores et autres détours ? » je répondrai que c'est pourtant indispensable, tout aussi indispensable et pour la même rai¬son, parce que c'est la même chose que de faire de la logique, car la logique dont il s'agit n'est pas chose vide. Les logiciens, comme les grammairiens, disputent, 280- Leçon du 9 mai 1962 et ces disputes, pour autant que bien sûr nous ne pouvons faire, à entrer sur leur champ, que les évoquer avec discrétion pour ne pas nous y perdre, mais toute la confiance que vous me faites repose sur ceci, c'est que vous me faites le crédit d'avoir fait quelque effort pour ne pas prendre le premier chemin venu et pour en avoir éliminé un certain nombre. Mais quand même, pour vous rassurer, il me vient l'idée de vous faire remar¬quer qu'il n'est pas indifférent de mettre au premier plan, dans la logique, la fonction de l'hypothèse par exemple, ou la fonction de l'assertion. On fait dire au théâtre, dans ce qu'on appelle une adaptation, on fait dire à Ivan Karamazov « Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis ». Vous vous reportez au texte, vous lisez - et d'ailleurs, si mon souvenir est bon, c'est Aliocha qui dit cela, comme par hasard -: « Puisque Dieu n'existe pas, alors tout est permis ». Entre ces deux termes, il y a la différence du si au puisque, c'est-à-dire d'une logique hypo¬thétique à une logique assertorique. Et vous me direz: « Distinction de logicien, en quoi est-ce qu'elle nous intéresse ? » Elle nous intéresse tellement que c'est pour représenter les choses de la pre¬mière façon qu'au dernier terme, le terme kantien, on nous maintient l'existence de Dieu. Puisqu'en somme tout est là; comme il est clair que tout n'est pas per¬mis, alors dans la formule hypothétique il s'impose comme nécessaire que Dieu existe. Et voilà pourquoi votre fille est muette et comment, dans l'articulation enseignante de la libre pensée, on maintient au cœur de l'articulation de toute pensée valide l'existence de Dieu comme un terme sans quoi il n'y aurait même pas moyen d'avancer quelque chose où se saisisse l'ombre d'une certitude. Et vous savez - ce que j'ai cru devoir vous rappeler un peu sur ce sujet - que la démarche de Descartes ne peut pas passer par d'autres chemins. Il reste que ce n'est pas forcément à l'épingler du terme d'athéiste qu'on définira le mieux notre projet, qui est peut-être d'essayer de faire passer par autre chose les suites que comporte de fait, pour nous d'expérience, qu'il y ait du permis. « Il y a du per¬mis parce qu'il y a de l'interdit », me direz-vous, tous contents de retrouver là l'opposition de l'A et du non-A, du blanc et du noir. Oui, mais cela ne suffit pas, parce que loin que ça épuise le champ, le permis et l'interdit, ce qu'il s'agit de structurer, d'organiser, c'est comment il est vrai que l'un et l'autre se détermi¬nent, et fort étroitement, tout en laissant un champ ouvert qui, non seulement n'est pas par eux exclu, mais les fait se rejoindre, et dans ce mouvement de torsion, si l'on peut dire, donne sa forme à proprement parler à ce qui soutient le tout, c'est-à-dire la forme du désir. Pour tout dire, que le désir s'institue en -281- L'identification transgression, chacun sent, chacun voit bien, chacun a l'expérience de ceci, ce qui ne veut pas dire, ne peut même pas vouloir dire qu'il ne s'agit là que d'une question de frontière, de limite tracée. C'est au-delà de la frontière franchie que commence le désir. Bien sûr, cela paraît souvent la voie la plus courte, mais c'est une voie déses¬pérée. C'est par ailleurs que se fait le chemin de passage. Encore que la frontière, celle de l'interdit, ça ne signifie pas non plus de la faire descendre du ciel et de l'existence du signifiant. Quand je vous parle de la Loi, je vous en parle comme Freud, à savoir que si un jour elle a surgi, sans doute il a fallu que le signifiant y mette d'emblée sa marque, son poinçon, sa forme, mais c'est tout de même de quelque chose qui est un désir originel que le nœud a pu se former pour que se fondent ensemble la Loi comme limite et le désir dans sa forme. C'est cela que nous essayons de figurer pour entrer jusque dans le détail, reparcourir ce che¬min qui est toujours le même, mais que nous serrons autour d'un nœud de plus en plus central dont je ne désespère pas de vous montrer la figure ombilicale. Nous reprenons le même chemin et nous n'oublions pas que ce qui est le moins situé pour nous en termes de références qui seraient soit légalistes, soit forma¬listes, soit naturalistes, c'est la notion du petit a en tant que ce n'est pas l'autre imaginaire qu'il désigne. Pour autant qu'à lui nous nous identifions dans la méconnaissance moïque, c'est i (a). Et là aussi nous trouvons ce même nœud interne qui fait que ce qui a l'air d'être tout simple, que l'Autre nous est donné sous une forme imaginaire, ne l'est pas, en ceci que cet Autre, c'est justement de lui qu'il s'agit quand nous parlons de l'objet. De cet objet, il n'est pas du tout à dire que c'est tout simplement l'objet réel, que c'est précisément l'objet du désir en tant que tel, sans doute originel, mais que nous ne pouvons dire tel qu'à par¬tir du moment où nous aurons saisis, compris, appréhendé ce que veut dire que le sujet, en tant qu'il se constitue comme dépendance du signifiant, comme au-¬delà de la demande, c'est le désir. Or c'est ce point de la boucle qui n'est point encore assuré et c'est là que nous avançons, et c'est pour cela que nous rappelons l'usage que nous avons fait jusqu'ici du petit a. Où l'avons-nous vu ? Où allons-nous d'abord le désigner? Dans le fantasme, où, bien évidemment, il a une fonction qui a quelque rapport avec l'imaginaire. Appelons-la la valeur imaginaire dans le fantasme Elle est tout autre que simplement projetable d'une façon intuitive dans la fonction de leurre telle qu'elle nous est donnée dans l'expérience biologique par exemple. C'est autre chose, et c'est ce que nous rappellent la formalisation du fantasme -282- Leçon du 9 mai 1962 comme étant constitué dans son rapport par l'ensemble $ désir de a [$ a], et la situation de cette formule dans le graphe qui montre homologiquement, par sa position à l'étage supérieur qui la fait l'homologue du i (a) de l'étage inférieur en tant qu'il est le support du moi, petit m ici, de même que $ désir de a est le support du désir. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est que le fantasme est là où le sujet se saisit, dans ce que je vous ai pointé pour être en question au second étage du graphe, sous la forme reprise au niveau de l'Autre, dans le champ de l'Autre, en ce point ici du graphe, de la ques¬tion: « Qu'est-ce que ça veut ? », qui est aussi bien celle qui prendra la forme « Que veut-il ? » si quelqu'un a su prendre la place, projetée par la structure, du lieu de l'Autre, à savoir de ce lieu de qui en est le maître et le garant. Ceci veut dire que sur le champ et le parcours de cette question le fantasme a une fonction homologue à celle de i (a), du moi idéal, moi imaginaire sur lequel je me repose; que cette fonction a une dimension, sans doute quelquefois pointée et même plus d'une fois, dont il me faut ici vous rappeler qu'elle anticipe la fonction du moi idéal, comme vous le marque dans le graphe ceci que c'est par une sorte de retour qui permet quand même un court-circuit par rapport à la menée inten¬tionnelle du discours considéré comme constituant, à ce premier étage, du sujet, qu'ici avant que signifié et signifiant se recroisant il ait constitué sa phrase, le sujet imaginairement anticipe celui qu'il désigne comme moi. C'est celui-là même sans doute que le je du discours supporte dans sa fonction de shifter. Le je littéral dans le discours n'est sans doute rien d'autre que le sujet même qui parle, mais celui que le sujet désigne ici comme son support idéal c'est à l'avance, dans un futur antérieur, celui qu'il imagine qui aura parlé: « Il aura parlé ». Au fond même du fantasme il y a de même un « Il l'aura voulu ». je ne pousse pas plus loin. Ainsi cette ouverture ni cette remarque ne se repè¬rent, qu'au départ de notre chemin dans le graphe j'ai tenu impliquée une dimen¬sion de temporalité. Le graphe est fait pour montrer déjà ce type de nœud que nous sommes pour l'instant en train de chercher au niveau de l'identification. Les deux courbes s'entrecroisant en sens contraire, montrant que synchronisme -283- L'identification n'est pas simultanéité, sont déjà indiquant dans l'ordre temporel ce que nous sommes en train d'essayer de nouer dans le champ topologique. Bref, le mou¬vement de succession, la cinétique signifiante, voici ce que supporte le graphe. je le rappelle ici pour vous montrer la portée du fait que je n'en ai point fait tel¬lement état doctrinal, de cette dimension temporelle, dont la phénoménologie contemporaine fait ses choux gras, parce que, à la vérité, je crois qu'il n'y a rien de plus mystificatoire que de parler du temps à tort et à travers. Mais c'est quand même - ici je prends acte pour vous l'indiquer - là qu'il nous en faudra revenir pour en constituer, non plus une cinétique, mais une dynamique temporelle, ce que nous ne pourrons faire qu'après avoir franchi ce qu'il s'agit de faire pour l'instant, à savoir, le repérage topologique spatialisant de la fonction identificatoire. Ceci veut dire que vous auriez tort de vous arrê¬ter à quoi que ce soit que j'aie déjà formulé, que j'ai cru devoir formuler de façon également anticipante sur le sujet de l'angoisse, avec le complément qu'a bien voulu y ajouter madame Aulagnier l'autre jour, tant qu'effectivement ne sera pas restituée, rapportée, ramenée dans le champ de cette fonction ce que j'ai déjà indiqué depuis toujours, je peux dire dès l'article sur le stade du miroir, qui dis¬tinguait le rapport de l'angoisse du rapport de l'agressivité, c'est à savoir la ten¬sion temporelle. Revenons à notre fantasme et au petit a, pour saisir ce dont il s'agit dans cette imaginification propre à sa place dans le fantasme. Il est bien sûr que nous ne pouvons pas l'isoler sans son corrélatif du $, du fait que l'émergence de la fonc¬tion de l'objet du désir comme petit a dans le fantasme est corrélative de cette sorte de fading, d'évanouissement du symbolique qui est cela même que j'ai arti¬culé la dernière fois - je crois en répondant à madame Aulagnier, si mon sou¬venir est bon-comme l'exclusion déterminée par la dépendance même du sujet de l'usage du signifiant. C'est pourquoi c'est en tant que le signifiant a à redou¬bler son effet à vouloir se désigner lui-même que le sujet surgit comme exclu¬sion du champ même qu'il détermine, n'étant alors ni celui qui est désigné, ni celui qui désigne, mais à ceci près, qui est le point essentiel, que ceci ne se pro¬duit qu'en rapport avec le jeu d'un objet, d'abord comme alternance d'une pré¬sence et d'une absence. Ce que veut dire d'abord formellement la conjonction $ et petit a, c'est que dans le fantasme, sous son aspect purement formel et radica¬lement, le sujet se fait -a, absence de a et rien que cela, devant le petit a au niveau, si vous voulez, de ce que j'ai appelé l'identification au trait unaire. L'identifica¬tion n'est introduite, ne s'opère purement et simplement que dans ce produit du -284- Leçon du 9 mai 1962 -a par le petit a, et qu'il n'est pas difficile de voir en quoi - non pas simplement comme par un jeu men¬tal, mais parce que nous y sommes ramenés par quelque chose qui est, à nous, notre mode de quelque chose qui reçoit là légitimement sa formule - le -a2 = 1 qui en résulte nous introduit à ce qu'il y a de charnel, d'impliqué dans ce symbole mathématique du – racine de -1 . Bien entendu, nous ne nous arrêterions pas à un tel jeu si nous n'y étions ramenés par plus d'un biais d'une façon convergente. Reprenons pour l'instant notre marche pour tenter de désigner ce que com¬mande pour nous, dans le dessin de la structure, la nécessité de rendre compte de la forme à laquelle le désir nous conduit. Ne l'oublions pas, le désir incons¬cient tel que nous avons à en rendre compte, il se trouve dans la répétition de la demande, et après tout, depuis l'origine de ce que Freud pour nous module, c'est lui qui la motive. Je vois quelqu'un qui me dit: « Eh bien oui, bien sûr on ne parle jamais de ça! », à ceci près que pour nous, le désir ne se justifie pas seulement d'être tendance, il est autre chose. Si vous entendez, si vous suivez ce que j'entends vous signifier par le désir, c'est que nous ne nous contentons pas de la référence opaque à un automatisme de répétition, nous l'avons parfaitement identifié, il s'agit de la recherche, à la fois nécessaire et condamnée, d'une fois unique, qualifiée, épinglée comme telle par ce trait unaire, celui-là même qui ne peut se répéter, sinon toujours à être un autre. Et dès lors, dans ce mouvement, cette dimension nous apparaît par quoi le désir, c'est ce qui supporte le mouve¬ment, sans doute circulaire, de la demande toujours répétée, mais dont un cer¬tain nombre de répétitions peuvent être conçues - c'est là l'usage de la topologie du tore - comme achevant quelque chose. Le mouvement de bobine de la répétition de la demande se boucle quelque part, même virtuellement, défi¬nissant une autre boucle qui s'achève de cette répétition même et qui dessine quoi ? l'objet du désir; ce qui pour nous est nécessaire à formuler ainsi, pour autant qu'également au départ ce que nous instituons comme base même de toute notre appréhension de la signification analytique, c'est essentiellement ceci que, sans doute nous parlons d'un objet oral, anal, etc., mais que cet objet nous importe, cet objet structure ce qui pour nous est fondamental du rapport du sujet au monde en ceci, que nous oublions toujours, c'est que cet objet ne reste pas objet du besoin; c'est du fait d'être pris dans le mouvement répétitif de la demande, dans l'automatisme de répétition, qu'il devient objet du désir. -285- L'identification C'est ce que j'ai voulu vous montrer le jour où, par exemple, prenant le sein comme signifiant de la demande orale, je vous montrai que justement c'est à cause de cela qu'éventuellement - c'était ce que j'avais de plus simple pour vous le faire toucher du doigt - c'est justement à ce moment-là que le sein réel devient, non pas objet de nourriture, mais objet érotique, nous montrant une fois de plus que la fonction du signifiant exclut que le signifiant puisse se signi¬fier lui-même. C'est justement parce que l'objet devient reconnaissable comme signifiant d'une demande latente qu'il prend valeur d'un désir qui est d'un autre registre. La dimension libidinale, sur laquelle on a commencé d'entrer dans l'analyse comme marquant tout désir humain, ça ne veut dire, ça ne peut vou¬loir dire que cela. Cela ne veut pas dire qu'il ne soit pas nécessaire de le rappe¬ler. C'est le f acteur de cette transmutation qu'il s'agit de saisir. Le facteur de cette transmutation, c'est la fonction du phallus, et il n'y a pas moyen de la définir autrement. La fonction du phallus φ, c'est ce à quoi nous allons essayer de don¬ner son support topologique. Le phallus, sa vraie forme, qui n'est pas forcément celle d'une queue, encore que ça y ressemble beaucoup, c'est cela que je ne déses¬père pas de vous dessiner au tableau. Si vous étiez capables sans succomber au vertige de contempler avec quelque suite ladite queue dont je parlai, vous pour¬riez apercevoir qu'avec son prépuce, c'est drôlement fait. Cela vous aiderait peut-être à vous apercevoir que la topologie n'est pas la chose chiffon de papier que vous vous imaginez, comme vous aurez l'occasion certainement de vous en rendre compte. Ceci dit, ce n'est pas pour rien sans doute qu'à travers des siècles d'histoire de l'art il n'y a que des représentations vraiment si lamentablement grossières de ce que j'appelle la queue. Enfin, commençons par rappeler ceci tout de même, parce qu'il ne faut pas aller trop vite, il n'est jamais tant là, ce phallus, c'est de là qu'il faut partir, que quand il est absent. Ce qui est déjà un bon signe pour présumer que c'est lui qui est le pivot, le point tournant de la constitution de tout objet comme objet de désir. Qu'il ne soit jamais tant là que quand il est absent, il serait fâcheux que j'aie besoin de vous le rappeler plus que d'une indi¬cation, qu'il ne me suffise pas de vous évoquer l'équivalence girl phallus, pour tout dire, que la silhouette omniprésente de Lolita peut vous faire sentir. Je n'ai pas besoin tellement de Lolita que ça, il y a des gens qui savent très bien ressen¬tir ce qu'est simplement l'apparition d'un bourgeon sur une petite branche d'arbre. Ce n'est évidemment pas le phallus, car quand même, le phallus c'est le phallus, c'est quand même sa présence justement là où il n'est pas. Cela va même très loin. Mme Simone de Beauvoir a fait tout un livre pour reconnaître Lolita -286- Leçon du 9 mai 1962 dans Brigitte Bardot. La distance qu'il y a entre l'épanouissement achevé du charme féminin et ce qui est proprement le ressort, l'activité érotique de Lolita, me paraît constituer une béance totale, la chose au monde la plus facile à distin¬guer. Le phallus, quand avons-nous commencé ici de nous en occuper d'une façon qui soit un peu structurante et féconde ? C'est évidemment à propos des problèmes de la sexualité féminine. Et la première introduction de la différence de structure entre demande et désir, ne l'oublions pas, c'est à propos des faits découverts dans tout leur relief originel par Freud quand il a abordé ce sujet, c'est-à-dire qui s'articulent de la façon la plus resserrée à cette formule, que c'est parce qu'il a à être demandé là où il n'était pas, le phallus, à savoir chez la mère, à la mère, par la mère, pour la mère, que par là passe le chemin normal par où il peut venir à être désiré par la femme. Si tant est que ceci lui arrive, qu'il puisse être constitué comme objet de désir, l'expérience analytique met l'accent sur ceci qu'il faut que le processus passe par une primitive demande, avec tout ce qu'elle comporte en l'occasion d'absolument fantasmatique, d'irréel, contraire à la nature, une demande structurée comme telle, et une demande qui continue à véhiculer ses marques à ce point qu'elle apparaît inépuisable et que tout l'accent de ce que dit Freud ne veut pas dire que ça suffise pour que monsieur Jones lui¬-même l'entende, cela veut dire que c'est dans la mesure où le phallus peut conti¬nuer à rester indéfiniment objet de demande à celui qui ne peut pas le donner sur ce plan, que justement s'élève toute la difficulté à ce que même il atteigne à ce qui semblerait même - si vraiment Dieu les avait faits homme et femme, comme dit l'athée Jones, pour qu'ils soient l'un pour l'autre comme le fil est pour l'aiguille - ce qui semblerait pourtant naturel que le phallus fût d'abord objet de désir. C'est par la porte d'entrée, et la porte d'entrée difficile, et la porte d'entrée qui tord le rapport avec lui, que ce phallus entre, même là où il semble être l'objet le plus naturel, dans la fonction de l'objet. Le schéma topologique que je vais former pour vous et qui consiste, par rap¬port à ce qui d'abord s'est présenté pour vous sous cette forme du huit inversé, est destiné à vous avertir de la problématique de tout usage limitatif du signi¬fiant, en tant que par lui un champ limité ne peut être iden¬tifié à celui pur et simple d'un cercle. Le champ marqué à l'intérieur n'est pas aussi simple que cela, ici, que ce qui marquait un certain signifiant au-dehors. Il y a quelque part nécessairement, du fait que le signifiant se redouble, est appelé à la fonction de se signifier lui-même, un champ -287- L'identification produit qui est d'exclusion et par quoi le sujet est rejeté dans le champ extérieur. J'anticipe et profère que le phallus dans sa fonction radicale est seul signifiant, mais, quoiqu'il puisse se signifier lui-même, il est innommable comme tel. S'il est dans l'ordre du signifiant, car c'est un signifiant et rien d'autre, il peut être posé sans différer de lui-même. Comment le concevoir intuitivement ? Disons qu'il est le seul nom qui abolisse toutes les autres nominations et que c'est pour cela qu'il est indicible. Il n'est pas indicible puisque nous l'appelons le phallus, mais on ne peut pas à la fois dire le phallus et continuer de nommer d'autres choses. Dernier repère, dans nos pointages au début d'une de nos journées scienti¬fiques, quelqu'un a essayé d'articuler d'une certaine façon la fonction transfé¬rentielle la plus radicale occupée par l'analyste en tant que tel. C'est certainement une approche qui n'est point à négliger qu'il soit arrivé à articuler tout crûment - et ma foi qu'on puisse avoir le sentiment que c'est quelque chose de culotté - que l'analyste dans sa fonction ait la place du phallus, qu'est¬-ce que ça peut vouloir dire ? C'est que le phallus à l'Autre, c'est très précisément ce qui incarne, non pas le désirable, l'eromenon, bien que sa fonction soit celle du facteur par quoi quelque objet que ce soit, soit introduit à la fonction d'objet du désir, mais celle du désirant, de l'eron. C'est en tant que l'analyste est la pré¬sence-support d'un désir entièrement voilé qu'il est ce Che vuoi ? incarné. Je rappelai tout à l'heure qu'on peut dire que le facteur φ a valeur phallique constitutive de l'objet même du désir; il la supporte et il l'incarne, mais c'est une fonction de subjectivité tellement redoutable, problématique, projetée dans une altérité si radicale, et c'est bien pour cela que je vous ai menés et ramenés à ce carrefour, l'année dernière, comme étant le ressort essentiel de toute la question du transfert; que doit-il être, ce désir de l'analyste ? Pour l'instant, ce qui se propose à nous c'est de trou¬ver un modèle topologique, un modèle d'esthétique trans¬cendantale qui nous permette de rendre compte à la fois de toutes ces fonctions du phallus. Y-a-t-il quelque chose qui ressemble à cela? qui, comme cela, soit ce qu'on appelle en topologie une surface close, notion qui prend sa fonction, à laquelle nous avons le droit de donner une valeur homologue, une valeur équivalente de la fonction de signifiance, parce que nous pouvons la définir par la fonction de la coupure. J'y ai déjà fait plu¬sieurs fois référence; la coupure, entendez-la avec une paire de ciseaux sur un -288- Leçon du 9 mai 1962 ballon de caoutchouc, de façon à inhiber, par des habitudes qu'on peut bien qua¬lifier de séculaires, que dans bien des cas une foule de problèmes qui se posent ne sautent pas aux yeux. Quand j'ai cru vous dire des choses très simples à pro¬pos du huit intérieur sur la surface d'un tore, et qu'ensuite j'ai déroulé mon tore croyant que ça allait de soi, qu'il y avait longtemps que je vous avais expliqué qu'il y avait une façon d'ouvrir le tore avec un coup de ciseaux, et quand vous ouvrez le tore à travers vous avez une ceinture ouverte, le tore est réduit à cela [ci-contre], et il suffit à ce moment-là d'essayer de projeter sur cette surface le rectangle, que nous aurions mieux fait d'appe¬ler quadrilatère, d'appliquer là-dessus ce que nous avons dési¬gné auparavant sous cette forme de huit renversé, pour voir ce qui se passe et à quoi quelque chose est effectivement limité, quelque chose peut être choisi, distingué entre un champ limité par cette coupure et, si vous voulez, ce qui est au-dehors. Ce qui ne va pas tellement de soi, ne saute pas aux yeux. Néanmoins, cette petite image que je vous ai représentée semble avoir pour certains, au premier choc, fait problème. C'est donc que ça n'est pas tellement facile. La prochaine fois j'aurai, non seulement à y revenir, mais à vous montrer quelque chose dont je n'ai pas lieu de faire mystère avant, car après tout, si cer¬tains veulent s'y préparer,) e leur indique que je parlerai d'un autre mode de sur¬face, définie comme telle et purement en termes de surface, dont j'ai déjà prononcé le nom et qui nous sera très utile. Cela s'appelle en anglais, où les ouvrages sont les plus nombreux, un cross-cap, ce qui veut dire quelque chose comme bonnet croisé. On l'a traduit en français à certaines occasions par le terme de mitre, avec quoi effectivement cela peut avoir une ressemblance gros¬sière. Cette forme de surface topologique définie comporte en soi certainement un attrait purement spéculatif et mental qui, j'espère, ne manquera pas de vous retenir. Je prendrai soin de vous en donner des représentations figurées que j'ai faites nombreuses, et surtout sous les angles qui ne sont pas ceux bien sûr sous lesquels elles intéressent les mathématiciens ou sous lesquels vous les trouverez représentées dans les quelques ouvrages concernant la topologie. Mes figures conserveront toute leur fonction originale, étant donné que je ne leur donne pas le même usage et que ce n'est pas les mêmes choses que j'ai recherchées. Sachez pourtant que ce qu'il s'agit de former d'une façon sensée, d'une façon sensible, est destiné à comporter comme support un certain nombre de -289- L'identification réflexions, et d'autres qui sont attendues à la suite, les vôtres à l'occasion; à com¬porter une valeur, si je puis dire, mutative qui vous permette de penser les choses de la logique, par lesquelles j'ai commencé, d'une autre façon que ne les main¬tiennent pour vous arrimées les fameux cercles d'Euler. Loin que ce champ intérieur [x] du huit soit obligatoi¬rement et pour tout un champ exclu, au moins dans une forme topologique, fait plus sensible et des plus représen¬tables, et des plus amusants des cross-caps en question, pour autant que loin que ce champ soit un champ à exclure, il est au contraire parfaitement à garder. Bien sûr ne nous montons pas la tête; il y aurait une façon qui serait tout à fait simple de l'imager d'une façon à garder. Ce n'est pas très difficile, vous n'avez qu'à prendre quelque chose qui ait une forme un petit peu appropriée, un cercle mou et, le tordant d'une certaine façon et le repliant, d'avoir devant une languette dont le bas serait en continuité avec le reste des bords. Seulement il y a tout de même ceci, que ça n'est jamais qu'un artifice, à savoir que ce bord est effectivement toujours le même bord. C'est bien de cela qu'il s'agit; il s'agit de savoir très différemment si cette surface, [qui] fait litige pour nous, qui se trouve symboliser esthétiquement, intuitivement, une autre portée possible de la limite signifiante du champ marqué, est réalisable d'une façon différente et en quelque sorte immédiate à obtenir, par simple application des propriétés d'une surface dont vous n'avez pas, jusqu'à présent, l'habitude. C'est ce que nous verrons la prochaine fois. 290 Leçon 20, 16 mai 1962 Cette élucubration de la surface, j'en justifie la nécessité, il est évident que ce que) e vous en donne est le résultat d'une réflexion. Vous n'avez pas oublié que la notion de surface en topologie ne va pas de soi et n'est pas donnée comme une intuition. La surface est quelque chose qui ne va pas de soi. Comment l'abor¬der ? À partir de ce qui dans le réel, l'introduit, c'est-à-dire ce qui montrerait que l'espace n'est pas cette étendue ouverte et méprisable comme le pensait Bergson. L'espace n'est pas si vide qu'il croyait, il recèle bien des mystères. Posons au départ certains termes. Il est certain qu'une première chose essen¬tielle dans la notion de surface est celle de face; il y aurait deux faces ou deux côtés. Cela va de soi si cette surface, nous la plongeons dans l'espace. Mais pour nous approprier ce que peut pour nous prendre la notion de surface, il faut que nous sachions ce qu'elle nous livre de ses seules dimensions. Voir ce qu'elle peut nous livrer en tant que surface divisant l'espace de ses seules dimensions, nous suggère une amorce qui va nous permettre de reconstruire l'espace autrement que nous croyions en avoir l'intuition. En d'autres termes, je vous propose de considérer comme plus évident [du fait de la capture imaginaire], plus simple, plus certain [car lié à l'action], plus structural de partir de la surface pour défi¬nir l'espace, dont je tiens que nous sommes peu assurés, disons plutôt définir le lieu, que de partir du lieu pour définir la surface. [Vous pouvez d'ailleurs vous reporter à ce que la philosophie a pu dire du lieu.] Le lieu de l'Autre a déjà sa place dans notre séminaire. Pour définir la face d'une surface, il ne suffit pas de dire que c'est d'un côté et de l'autre, d'autant plus que ça n'a rien de satisfaisant, et si quelque chose nous -291- L'identification donne le vertige pascalien, c'est bien ces deux régions dont le plan infini divise¬rait tout l'espace. Comment définir cette notion de face ? C'est le champ où peut s'étendre une ligne, un chemin, sans avoir à rencontrer un bord. Mais il y a des surfaces sans bord, le plan à l'infini, la sphère, le tore et plusieurs autres qui comme surfaces sans bord se réduisent pratiquement à une seule, le cross-cap ou mitre ou bonnet figuré ci-dessous [fig. 1]. Le cross-cap dans les livres savants, c'est ça [fig. 2], coupé pour pouvoir s'insérer sur une autre surface. Ces trois surfaces, sphère, tore, cross-cap sont des surfaces closes élémentaires à la composition desquelles toutes les autres sur¬faces closes peuvent se réduire. J'appellerai néanmoins cross-cap la figure 1. Son vrai nom est le plan projectif de la théorie des surfaces de Riemann, dont ce plan est la base. Il fait intervenir au moins la quatrième dimension. Déjà la troisième dimension, pour nous psychologues des profondeurs, fait assez problème pour que nous la considérions comme peu assurée. Néanmoins dans cette simple figure, le cross-cap, la quatrième est déjà impliquée nécessairement. Le nœud élémentaire fait l'autre jour avec une ficelle présentifie déjà la quatrième dimen¬sion. Il n'y a pas de théorie topologique valable sans que nous fassions interve¬nir quelque chose qui nous mènera à la quatrième dimension. 292 Leçon du 16 mai 1962 Si ce nœud, vous voulez essayer de le reproduire en usant du tore, en suivant les tours et les détours que vous pouvez faire à la surface d'un tore, vous pour¬riez après plusieurs tours revenir sur une ligne qui se boucle comme le nœud ci-dessus. Vous ne pouvez le faire sans que la ligne se coupe elle-même. Comme sur la surface du tore vous ne pourrez pas marquer que la ligne passe au-dessus ou au-dessous, il n'y a pas moyen de faire ce nœud sur le tore. Il est par contre parfaitement faisable sur le cross-cap. Si cette surface implique la présence de la quatrième dimension, c'est un commencement de preuve que le plus simple nœud implique la quatrième dimension. Cette surface, le cross-cap, je vais vous dire comment vous pouvez l'imagi¬ner. Ça n'imposera pas sa nécessité, par là-même, pour nous, menée. Elle n'est pas sans rapport avec le tore, elle a même avec le tore le rapport le plus profond. La façon la plus simple de vous donner ce rapport est de vous rappeler comment le tore est construit quand on le décompose sous une forme polyédrique, c'est-à-dire en le ramenant à son polygone fondamen¬tal. Ici, ce polygone fondamental, c'est un quadrilatère. Si ce quadrilatère, vous le repliez sur lui-même, vous aurez un tube enjoi¬gnant les bords [fig. 3]. Si on vectorise ces bords en convenant que ne peuvent être accolés l'un à l'autre que les vecteurs qui vont dans le même sens, le début d'un vecteur s'appliquant au point où se termine l'autre vecteur, dès lors on a toutes les coordonnées pour définir la structure du tore. Si vous faites une surface dont le polygone fondamental est ainsi défini par des vecteurs allant tous dans le même sens sur le quadrilatère de base, si vous partez d'un polygone ainsi défini [fig. 4, 1], ça ferait seulement deux bords, ou même un seul; vous obtenez ce que je vous matérialise comme la mitre [fig. 4, 2]. Je reviendrai sur sa fonc¬tion de symbolisation de quelque chose et ça sera plus clair quand ce nom servira de support. -293- L'identification En coupe avec sa gueule de mâchoire ça n'est pas ce que vous croyez. Ceci [fig. 5] est une ligne de pénétration grâce à quoi ce qui est en avant, au-dessous est une demi-sphère; en haut la paroi passe par pénétration dans la paroi opposée et revient en avant. Pourquoi cette forme-là plutôt qu'une autre ? Son polygone fondamental est distinct de celui du tore [fig. 6]. Un polygone dont les bords sont marqués par des vecteurs de même direction, et distinct de celui du tore, qui part d'un point pour aller au point opposé, qu'est-ce que ça fait comme surface ? Dès maintenant se déga¬gent des points probléma¬tiques de ces surfaces. Je vous ai introduit les surfaces sans bord à propos de la face. S'il n'y a pas de bord, com¬ment définir la face? Et si que possible de plonger trop vite notre modèle dans la troisième dimension, là où il n'y a pas de bord, nous serons assurés qu'il y a un intérieur et un extérieur. C'est ce que suggère cette surface sans bord par excellence qu'est la sphère. Je veux vous détacher de cette intuition indécise, il y a ce qui est au-dedans et ce qui est au dehors. Pourtant pour les autres surfaces, cette notion d'intérieur et d'extérieur se dérobe. Pour le plan infini, elle ne suffirait pas. Pour le tore, l'intuition colle en apparence suffisamment parce qu'il y a l'intérieur d'une chambre à air et l'exté¬rieur. Néanmoins, ce qui se passe dans le champ par où cet espace extérieur tra-verse le tore, c'est-à-dire l'espace du trou central, là est le nerf topologique de ce qui a fait l'intérêt du tore et où le rapport de l'intérieur et de l'extérieur s'illustre de quelque chose qui peut nous toucher. Remarquez que, jusqu'à Freud, l'anato¬mie traditionnelle un tant soit peu Naturwissenschaft, avec Paracelse et Aristote, a toujours fait état, parmi les orifices du corps, des organes des sens comme d'authentiques orifices. La théorie psychanalytique, en tant que structurée par la fonction de la libido, a fait un choix bien étroit parmi les orifices et ne nous parle pas des orifices sensoriels comme orifices, sinon à les ramener au signifiant des ori-fices d'abord choisis. Quand on a fait de la scoptophilie une scoptophagie, on dit nous nous interdisons autant _ -294- Leçon du 16 mai 1962 que l'identification scoptophile est une identification orale, comme le fait Fénichel. Le privilège des orifices oraux, anaux et génitaux nous retient en ceci que ce ne sont pas vraiment les orifices qui donnent sur l'intérieur du corps; le tube digestif n'est qu'une traversée, il est ouvert sur l'extérieur. Le vrai intérieur est l'intérieur mésodermique et les orifices qui y introduisent existent bel et bien sous la forme des yeux ou de l'oreille dont jamais la théorie psychanalytique ne fait mention comme tels, sauf sur la couverture de la revue La Psychanalyse. C'est la vraie portée donnée au trou central du tore, encore que ce ne soit pas un véritable intérieur, mais que ça nous suggère quelque chose de l'ordre d'un passage de l'inté¬rieur à l'extérieur. Ceci nous donne l'idée qui vient à l'inspection de cette surface close, le cross cap. Supposez quelque chose d'infiniment plat qui se déplace sur cette surface [fig. 7], passant de l'extérieur [t] de la surface close à l'intérieur [2] pour suivre plus loin à l'intérieur [3] jusqu'à ce qu'il arrive à la ligne de pénétration où il ressurgira à l'extérieur [a] de dos. Ceci montre la difficulté de la définition de la distinction intérieur-extérieur, même lorsqu'il s'agit d'une surface close, d'une surface sans bord. Je n'ai fait qu'ouvrir la question pour vous montrer que l'important dans cette figure c'est que cette ligne de pénétration doit être tenue par vous pour nulle et non avenue. On ne peut le [ce paradoxe] matérialiser au tableau sans faire intervenir cette ligne de pénétration, car l'intuition spatiale ordinaire exige qu'on la montre, mais la spéculation n'en tient aucun compte. On peut la faire glisser indéfiniment, cette ligne de pénétration. Il n'y a rien de l'ordre d'une couture, il n'y a pas de passage possible. À cause de cela, le problème de l'intérieur et de l'extérieur est soulevé dans toute sa confusion. Il y a deux ordres de considérations quant à la surface, métrique et topologique. Il faut renoncer à toute considération métrique. En effet à partir de ce carré [fig. 8], je pourrais donner toute la surface, du point de vue topologique; cela n'a aucun sens. Topo¬logiquement la nature des rapports structuraux qui constituent la surface est présente en chaque point, la face interne se confond avec la face extérieure, pour chacun de ses points et de ses propriétés. -295- L'identification Pour marquer l'intérêt de ceci, nous allons évoquer une question encore jamais posée qui concerne le signifiant; un signifiant n'a-t-il pas toujours pour lieu une surface ? Ça peut paraître une question bizarre, mais elle a au moins l'intérêt, si elle est posée, de suggérer une dimension. Au premier abord le gra¬phique comme tel exige une surface, si tant est que l'objection peut s'élever qu'une pierre levée, une colonne grecque c'est un signifiant et que ça a un volume; n'en soyez pas si sûrs, si sûrs de pouvoir introduire la notion de volume avant d'être bien assurés de ce qui concerne la notion de surface. Surtout si, en mettant les choses à l'épreuve, vous vous apercevez que la notion de volume n'est pas saisissable autrement qu'à partir de celle de l'enveloppe. Nulle pierre levée ne nous a intéressés par autre chose, je ne dirai pas, que son enveloppe, ce qui serait aller à un sophisme, mais par ce qu'elle enveloppe. Avant d'être des volumes, l'architecture s'est faite à mobiliser, à arranger des surfaces autour d'un vide. Des pierres levées servent à faire des alignements ou des tables, à faire quelque chose qui sert par le trou qu'il y a autour. Car c'est cela le reste à quoi nous avons affaire. Si, attrapant la nature de la face, je suis parti de la surface avec bords pour vous faire remarquer que le cri¬tère nous défaillait aux surfaces sans bord, s’il est possible de vous montrer une surface sans bord fondamentale, où la définition de la face n'est pas forcée, puisque la surface sans bord n'est pas faite pour résoudre le problème de l'inté¬rieur et de l'extérieur, nous devons tenir compte de la distinction d'une surface sans avec une surface avec, elle a le rapport le plus étroit avec ce qui nous inté¬resse, à savoir le trou qui est à faire entrer positivement comme tel dans la théo-rie des surfaces. Ce n'est pas un artifice verbal. Dans la théorie combinatoire de la topologie générale, toute surface triangulable, c'est-à-dire composable de petits morceaux triangulaires que vous collez les uns aux autres, tore ou cross cap, peut se réduire par le moyen du polygone fondamental à une composition de la sphère à laquelle seraient adjoints plus ou moins d'éléments toriques, d'élé¬ments de cross-cap, et des éléments purs trous indispensables représentés par ce vecteur bouclé sur lui-même. Est-ce qu'un signifiant, dans son essence la plus radicale, ne peut être envisagé que comme coupure dans une surface, ces deux signes plus grand >, et plus petit <, ne s'imposant que de leur structure de cou¬pure inscrite sur quelque chose où toujours est marquée, non seulement la conti¬nuité d'un plan sur lequel la suite s'inscrira, mais aussi la direction vectorielle où ceci se retrouvera toujours ? Pourquoi le signifiant dans son incarnation corporelle, c'est-à-dire vocale, s'est toujours présenté à nous comme d'essence -296- Leçon du 16 mai 1962 discontinue ? Nous n'avions donc pas besoin de la surface, la discontinuité le constitue. L'interruption dans le successif fait partie de sa structure. Cette dimension temporelle du fonctionnement de la chaîne signifiante que j'ai d'abord articulée pour vous comme succession, a pour suite que la scansion introduit un élément de plus que la division de l'interruption modulatoire, elle introduit la hâte que j'ai insérée en tant que hâte logique. C'est un vieux travail Le temps logique. Le pas que j'essaye de vous faire franchir a déjà commencé d'être tracé, c'est celui où se noue la discontinuité avec ce qui est l'essence du signifiant, à savoir la différence. Si ce sur quoi nous avons fait pivoter, nous avons ramené sans cesse cette fonction du signifiant, c'est à attirer votre atten¬tion sur ceci que, même à répéter le même, le même, d'être répété s'inscrit comme distinct. Où est l'interpolation d'une différence ? Réside-t-elle seule¬ment dans la coupure, c'est ici que l'introduction de la dimension topologique au-delà de la scansion temporelle nous intéresse, ou dans ce quelque chose d'autre que nous appellerons la simple possibilité d'être différent, l'existence de la batterie différentielle qui constitue le signifiant et par laquelle nous ne pou¬vons pas confondre synchronie avec simultanéité à la racine du phénomène, syn¬chronie qui fait que, réapparaissant le même, c'est comme distinct de ce qu'il répète que le signifiant réapparaît, et ce qui peut être considéré comme distin¬guable, c'est l'interpolation de la différence, pour autant que nous ne pouvons poser comme fondement de la fonction signifiante l'identité du A est A, à savoir que la différence est dans la coupure, ou dans la possibilité synchronique qui constitue la différence signifiante. En tout cas, ce qui se répète comme signifiant n'est différent que de pouvoir être inscrit. Il n'en reste pas moins que la fonction de la coupure nous importe au premier chef dans ce qui peut être écrit. Et c'est ici que la notion de surface topologique doit être introduite dans notre fonctionnement mental parce que c'est là seule¬ment que prend son intérêt la fonction de la coupure. L'inscription nous rame¬nant à la mémoire est une objection à réfuter. La mémoire qui nous intéresse, nous analystes, est à distinguer d'une mémoire organique, celle qui, à la même succion du réel répondrait par la même façon pour l'organisme de s'en défendre, celle qui maintient l'homéostasie, car l'organisme ne reconnaît pas le même qui se renouvelle en tant que différent. La mémoire organique même-orise. Notre mémoire est autre chose, elle intervient en fonction du trait unaire marquant la fois unique et a pour support l'inscription. Entre le stimulus et la réponse, l'ins¬cription, le printing, doit être rappelée en termes d'imprimerie gutenbergienne. -297- L'identification Le premier jet de la théorie psycho-physique contre lequel nous nous révoltons est toujours atomistique, c'est toujours à l'impression dans des schémas de sur¬face que cette psycho-physique prend sa première base. Il ne suffit pas de dire que c'est insuffisant avant qu'on n'ait trouvé autre chose. Car s'il est d'un grand intérêt de voir que la première théorie de la vie relationnelle s'inscrit en des termes intéressants qui traduisent seulement sans le savoir la structure même du signi¬fiant sous les formes masquées des effets distincts de contiguïté et de continuité, associationnisme, il est bon de montrer que ce qui était reconnu et méconnu comme dimension signifiante, c'étaient les effets de signifiant dans la structure de monde idéaliste dont cette psycho-physique ne s'est jamais détachée. Inversement ce qu'on a traduit par la Gestalt est insuffisant à rendre compte de ce qui se passe au niveau des phénomènes vitaux, en raison d'une ignorance fondamentale qui se traduit par la rapidité avec laquelle on tient pour certaines des évidences que tout contredit. La prétendue bonne forme de la circonférence que l'organisme s'obstinerait sur tous les plans, subjectifs ou objectifs, à cher¬cher à reproduire est contraire à toute observation des formes organiques. Je dirai aux Gestaltistes qu'une oreille d'âne ressemble à un cornet, à un arum, à une surface de Moebius. Une surface de Moebius est l'illustration la plus simple du cross-cap, ça se fabrique avec une bande de papier dont on colle les deux extrémités après l'avoir tordue, de sorte que l'être infiniment plat qui s'y pro¬mène peut le suivre sans jamais franchir un bord. Ça montre l'ambiguïté de la notion de face. Car il ne suffit pas de dire que c'est une surface unilatère, à une seule face, comme certains mathématiciens le formulent. Autre chose est une définition formelle, il n'en reste pas moins qu'il y a coalescence pour chaque point de deux faces et c'est ça qui nous intéresse. Pour nous qui ne nous conten¬tons pas de la dire unilatère sous prétexte que les deux faces sont partout pré¬ sentes, il n'en reste pas moins que nous pouvons manifester en chaque point le scandale pour notre intuition de ce rap¬port à deux faces. En effet dans un plan, si nous traçons un cercle qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre, de l'autre côté, par transparence, la même flèche tourne dans le -298- Leçon du 16 mai 1962 sens contraire [fig. 9]. L'être infiniment plat, le petit personnage sur la bande de Moebius, s'il véhicule avec lui un cercle tournant autour de lui dans le sens des aiguilles d'une montre, ce cercle tournera toujours dans le même sens, si bien que de l'autre côté de son point de départ, ce qui s'inscrira tournera dans le sens horaire, c'est-à-dire en sens opposé à ce qui se passerait sur une bande normale; sur le plan, ça n'est pas inversé [fi g. 10]. C'est pour ça qu'on définit ces surfaces comme non-orientables et pourtant ça n'en est pas moins orienté. Le désir, de n'être pas articulable, nous ne pou¬vons dire pour autant qu'il ne soit pas articulé. Car ces petites oreilles dans la bande de Moebius, toutes non-orientables qu'elles soient, sont plus orientées qu'une bande normale. Faites-vous une ceinture conique [fig. 11], retournez-la, ce qui était ouvert en bas l'est en haut. Mais la bande de Moebius, retournez-la, ça aura toujours la même forme. Même quand vous retournez l'objet, il y aura toujours la bosse rentrée sur la gauche, la bosse renflée sur la droite. Une sur¬face non-orientable est donc beaucoup plus orientée qu'une surface orientable. Quelque chose va encore plus loin et surprend les mathématiciens qui ren¬voient avec un sourire le lecteur à l'expérience, c'est que si dans cette surface de Moebius, à l'aide de ciseaux, vous tracez une coupure à égale distance des points -299- L'identification les plus accessibles des bords, elle n'a qu'un seul bord, si vous faites un cercle, la coupure se ferme, vous réalisez un cycle, un lacs, une courbe fermée de Jordan. Or cette coupure, non seulement laisse la surface entière, mais transforme votre surface non-orientable en surface orientable, c'est-à-dire en une bande dont, si vous colorez l'un des côtés, tout un côté restera blanc, contrairement à ce qui se serait passé tout à l'heure sur la surface de Moebius entière, tout aurait été coloré sans que le pinceau change de face. La simple intervention de la coupure a changé la structure omniprésente de tous les points de la surface, vous disais-je. Et si je vous demande de me dire la différence entre l'objet d'avant la coupure et celui-ci, il n'y a pas moyen de le faire. Ceci pour introduire l'intérêt de la fonc¬tion de la coupure. Le polygone quadrilatère est originaire du tore et du bonnet. Si je n'ai jamais introduit la véritable verbalisation de cette forme , poinçon, désir unissant le $ au a dans $a, ce petit quadrilatère doit se lire, le sujet en tant que marqué par le signifiant est proprement, dans le fantasme, coupure de a. La prochaine fois, vous verrez comment ceci nous donnera un support fonctionnant pour articu¬ler la question, comment ce que nous pouvons définir, isoler à partir de la demande comme champ du désir, dans son côté insaisissable, peut-il, par quelque torsion, se nouer avec ce qui, pris d'un autre côté, se définit comme le champ de l'objet a, comment le désir peut-il s'égaler à a ? C'est ce que j'ai intro¬duit, et qui vous donnera un modèle utile jusque dans votre pratique. 300 Leçon 21, 23 mai 1962 Pourquoi un signifiant est-il saisie de la moindre chose, peut-il saisir la moindre chose ? Voilà la question; une question dont peut-être il n'est pas exces¬sif de dire qu'on ne l'a point encore posée en raison de la forme qu'a prise clas¬siquement la logique. En effet, le principe de la prédication, qui est la proposition universelle, n'implique qu'une chose, c'est que ce que l'on saisit, ce sont des êtres nullifiables, dictum de omni et nullo. Pour ceux dont ces termes ne sont pas familiers et qui par conséquent ne comprennent pas très bien, je rap¬pelle ce qu'est ce que je suis en train de vous expliquer depuis plusieurs fois, à savoir de prendre le support du cercle d'Euler, d'autant plus légitimement que ce qu'il s'agissait de substituer est autre chose, le cercle d'Euler, comme tout cercle si je puis dire « naïf », cercle à propos duquel la question ne se pose pas de savoir s'il cerne un morceau, un lambeau... le propre du cercle... détache-t-il un lambeau de cette surface hypothétique impliquée ?... c'est qu'il peut se réduire progressivement à rien. La possibilité de l'universel, c'est la nullité. Tous les professeurs, vous ai-je dit un jour, parce que j'ai choisi cet exemple pour ne pas retomber toujours dans les mêmes problèmes, tous les professeurs sont lettrés. Eh bien! si par hasard quelque part aucun professeur ne mérite d'être qualifié de lettré, qu'à ceci ne tienne, nous aurons des professeurs nuls. Observez bien que ceci n'est pas équivalent à dire qu'il n'y a pas de professeur. La preuve c'est que, les professeurs nuls, eh bien! nous les avons à l'occasion. Quand je dis avoir, prenez cet avoir au sens fort, au sens dont il s'agit. Ce n'est pas comme cela un mot glissant destiné à laisser échapper la savonnette. Quand je dis nous les avons cela veut dire que nous sommes habitués à les avoir, de -301- L'identification même que nous avons des tas de choses comme cela, nous avons la République... Comme disait un paysan avec qui je conversais il n'y a pas très longtemps: « cette année nous avons eu la grêle, et puis après, les boy-scouts ». Quelle que soit la précarité définitionnelle pour le paysan de ces météores, le verbe avoir a donc bien ici son sens. Nous avons par exemple aussi les psychanalystes, et c'est évidemment bien plus compliqué, parce que les psychanalystes commencent à nous faire entrer dans l'ordre de la définition existentielle. On y entre par la voie de la condition. On dit par exemple: « il n'y a pas... nul ne pourra se dire psychanalyste s'il n'a été psychanalysé ». Eh bien! il y a un grand danger à croire que ce rapport soit homogène avec ce que nous avons évoqué précédemment, dans ce sens où, pour nous servir des cercles d'Euler, il y aurait le cercle des psychanalysés, mais comme cha¬cun sait, les psychanalystes devant être psy-chanalysés, le cercle des psychanalystes pourrait donc être tracé inclus au cercle des psychanalysés. je n'ai pas besoin de vous dire que si notre expérience avec les psychana-lystes nous fait tant de difficultés, c'est pro¬bablement que les choses ne sont pas si simples, à savoir qu'après tout, si ce n'est pas évident, au niveau du professeur, que le fait même de fonctionner comme professeur puisse aspirer au sein du professeur, à la manière d'un siphon, quelque chose qui le vide de tout contact avec les effets de la lettre, il est au contraire tout à fait évident pour le psychanalyste que tout est là. Il ne suffit pas de renvoyer la question à : « qu'est-ce que c'est que d'être psychanalysé ? » car bien entendu ce qu'on croit faire là, et bien sûr naturelle¬ment, ne serait que de détourner personne de mettre au premier plan la question de ce que c'est qu'être psychanalysé. Mais dans le rapport au psychanalyste, ce n'est pas cela qu'il s'agit de saisir, si nous voulons attraper la conception du psy¬chanalyste, c'est de savoir qu'est-ce que ça lui fait, au psychanalyste, d'être psy-chanalysé, ceci en tant que psychanalyste, et non pas partie des psychanalysés. je ne sais pas si je me fais bien entendre, mais je vais vous ramener une fois de plus au b-a-ba, à l'élémentaire. Si tout de même, à entendre le plus vieil exemple de la logique, le premier pas que l'on fait pour pousser Socrate dans le trou, à savoir: « tous les hommes sont -302- Leçon du 23 mai 1962 mortels... » depuis le temps qu'on nous tympanise avec cette formule... je sais bien que vous avez eu le temps de vous endurcir, mais pour tout être un peu frais, le fait même de la promotion de cet exemple au cœur de la logique ne peut pas ne pas être la source de quelque malaise, de quelque sentiment de l'escroquerie. Car en quoi nous intéresse une telle formule, si c'est l'homme qu'il s'agit de sai¬sir ? À moins que ce dont il s'agit, et c'est justement ce que les cercles concen¬triques de l'inclusion eulérienne escamotent, ce n'est pas de savoir qu'il y a un cercle des mortels et à l'intérieur le cercle de l'homme, ce qui n'a strictement aucun intérêt, c'est de savoir, qu'est-ce que ça lui fait, à l'homme, d'être mortel, d'attraper le tourbillon qui se produit quelque part au centre de la notion d'homme, du fait de sa conjonction au prédicat « mortel », et que c'est bien pour ça que nous courons après quelque chose. Quand nous parlons de l'homme, c'est justement à ce tourbillon, à ce trou qui se fait là, dans le milieu quelque part, que nous touchons. J'ouvrais récemment un excellent livre, d'un auteur américain dont on peut dire que l’œuvre accroît le patrimoine de la pensée et de l'élucidation logique. Je ne vous dirai pas son nom, parce que vous allez chercher qui c'est. Et pourquoi est-ce que je ne le fais pas ? Parce que, moi, j'ai eu la surprise de trouver dans les pages où il travaille si bien, un tel sens si vif de l'actualité du progrès de la logique, où justement mon huit intérieur intervient. Il n'en fait pas du tout le même usage que moi, néanmoins je me suis amené à la pensée que quelque man-darin parmi mes auditeurs viendrait me dire un jour que c'est là que je l'ai pêché. Sur l'originalité du passage de M. Jakobson, je compte en effet la plus forte réfé¬rence. Il faut dire que dans ce cas - je crois avoir commencé à pousser en avant la métaphore et la métonymie dans notre théorie quelque part du côté du dis¬cours de Rome, qui est paru -, c'est en parlant avec Jakobson qu'il m'a dit: « Bien sûr, cette histoire de la métaphore et de la métonymie, nous avons tordu cela ensemble, souvenez-vous, le 14 Juillet 1950 ». Pour le logicien en question, il y a longtemps qu'il est mort, et son petit huit intérieur précède incontestable¬ment sa promotion ici. Mais quand il entre d'un bon pas dans son examen de l'universel affirmatif, il use d'un exemple qui a le mérite de ne pas traîner par¬tout. Il dit: « Tous les saints sont des hommes, tous les hommes sont passion¬nés, donc tous les saints sont passionnés ». Il ramasse cela parce que vous devez bien sentir, dans un tel exemple, que le problème est bien de savoir où est cette passion prédicative, la plus extérieure de ce syllogisme universel, de savoir quelle sorte de passion revient au cœur pour faire la sainteté. -303- L'identification Tout cela, j'y ai pensé ce matin, je veux dire à vous le dire comme cela, pour vous faire sentir ce dont il s'agit concernant ce que j'ai appelé un certain mou¬vement de tourbillon. Qu'est-ce que nous essayons de serrer, avec notre appa¬reil concernant les surfaces, les surfaces au sens que nous entendons leur donner d'un usage ici qui, pour rassurer mes auditeurs inquiets, est peut-être, de mes excursions, peu classique, mais est tout de même quelque chose qui n'est rien d'autre que de renouveler, de réinterroger la fonction kantienne du schème. Je pense que le radical illogisme, à l'expérience, de l'appartenance, de l'inclu¬sion, le rapport de l'extension à la compréhension, aux cercles d'Euler, toute cette direction où s'est engagée avec le temps la logique, est-ce que dans son fourvoiement même elle n'est pas le rappel de ce qui fut, à son départ, oublié ? Ce qui fut, à son départ oublié, c'est que l'objet dont il s'agit, fût-il le plus pur, c'est, ça a été, ce sera, quoi qu'on y fasse, l'objet du désir, et que s'il s'agit de le cerner pour l'attraper logiquement, c'est-à-dire avec le langage, c'est que d'abord il s'agit de le saisir comme objet de notre désir, l'ayant saisi de le garder, ce qui veut dire l'enclore, et que, ce retour de l'inclusion au premier plan de la formalisation logique, y trouve sa racine dans ce besoin de le posséder où se fonde notre rapport à l'objet en tant que tel du désir. Le Begriff évoque la saisie, parce que c'est de courir après la saisie d'un objet de notre désir que nous avons forgé le Begriff Et chacun sait que tout ce que nous voulons posséder qui soit objet de désir, ce que nous voulons posséder pour le désir, et non pour la satis¬faction d'un besoin, nous fuit et se dérobe. Qui ne l'évoque dans le prêche mora¬liste! « Nous ne possédons rien enfin, il faudra quitter tout cela », dit le célèbre cardinal, comme c'est triste !, « nous ne possédons rien, dit le prêche moraliste, parce qu'il y a la mort » Autre escamotage, ce qu'on nous promeut ici, au niveau du fait de la mort réelle, n'est pas ce qui est en question. Ce n'est pas pour rien qu'une longue année je vous fis promener dans cet espace que mes auditeurs ont qualifié d'entre-deux-morts. La suppression de la mort réelle n'arrangerait rien à cette affaire du dérobement de l'objet du désir, parce que ce dont il s'agit, c'est de l'autre mort, celle qui fait que même si nous n'étions pas mortels, si nous avions promesse de vie éternelle, la question reste toujours ouverte si cette vie éternelle, je veux dire dont serait écartée toute promesse de la fin, n'est pas concevable comme une forme de mourir éternellement. Elle l'est assurément, puisque c'est notre condition quotidienne, et nous devons en tenir compte dans notre logique d'analystes parce que c'est ainsi, si la psychanalyse a un sens, et si Freud n'était pas fou, car c'est cela que désigne ce point dit de l'instinct de mort. -304- Leçon du 23 mai 1962 Déjà le physiologiste le plus génial, on peut dire, de tous ceux qui ont le sens de ce biais de l'approche biologique, Bichat : « La vie, dit-il, est l'ensemble des forces qui résistent à la mort ». Si quelque chose de notre expérience peut se réfléchir, peut un jour prendre sens ancré sur ce plan si difficile, c'est cette précession produite par Freud de cette forme de tourbillon de la mort sur les flans de laquelle la vie se cramponne pour ne pas y passer. Car la seule chose à ajouter, pour rendre à quiconque cette fonction tout à fait claire, est qu'il suffit de ne pas confondre le mort avec l'inanimé, quand dans la nature inanimée il suffit que, nous baissant, nous ramassions la trace de ce que c'est qu'une forme morte, le fossile, pour que nous saisissions que la présence du mort dans la nature, c'est autre chose que l'inanimé. Est-il bien sûr que c'est là, coquilles et déchets, une fonction de la vie ? C'est résoudre un peu aisément le problème quand il s'agit de savoir pourquoi la vie ça se tortille comme ça. Au moment de reprendre la question du signifiant déjà abordée par la voie de la trace, il m'est venu l'idée ironique, soudain sortant des dialogues platoniciens, de penser que, cette empreinte un tant soit peu scandaleuse dont Platon fait état, pensant à la marque laissée dans le sable du stade par les culs nus des bien-aimés, expressions vers lesquelles sans doute se précipitait l'adoration des amants et dont la bienséance consistait à l'effacer, ils auraient mieux fait de la laisser en place. Si les amants avaient été moins obnubilés par l'objet de leur désir, ils auraient été capables d'en tirer parti et d'y voir l'ébauche de cette curieuse ligne que je vous propose aujourd'hui. Telle est l'image de l'aveuglement que porte avec lui trop vif tout désir. Repartons donc de notre ligne, qu'il faut bien prendre sous la forme où elle nous est donnée, close et nullifiable, la ligne du zéro originel de l'histoire effec¬tive de la logique. Si nous y apprenons, y revenant d'ores et déjà, que nul, c'est la racine du tous, au moins l'expérience n'aura pas été faite en vain. Cette ligne, pour nous, nous l'appelons la coupure, une ligne, c'est notre départ, qu'il nous faut tenir a priori pour fermée. C'est là l'essence de sa nature signifiante, rien ne pourra jamais nous prouver, puisqu'il est de la nature de chacun de ces tours de se fonder comme différent, rien dans l'expérience ne peut nous permettre de [le] fonder comme étant la même ligne. C'est justement cela qui nous permet d'appréhender le réel, c'est en ceci que son retour étant structuralement diffé¬rent, toujours une autre fois, si cela se ressemble, alors il y a suggestion, proba¬bilité que la ressemblance vienne du réel. Aucun autre moyen d'introduire d'une -305- L'identification façon correcte la fonction du semblable. Mais ce n'est là qu'une indication que je vous donne, à pousser plus loin. Il me semble que je l'ai maintes fois répétée, si ce n'est, pour n'avoir point à y revenir, que tout de même, la rappelant, je vous renvoie à cette oeuvre d'un génie précoce, et comme tous les génies précoces trop précocement disparu, Jean Nicod, La géométrie du monde sensible, où le pas¬sage concernant la ligne axiomatique, au centre de l'ouvrage - peut-être quelques-uns d'entre vous qui s'intéressent authentiquement à notre progrès peuvent s'y reporter -, montre bien comment l'escamotage de la fonction du cercle signifiant, dans cette analyse de l'expérience sensible, est chimérique et mène l'auteur, malgré l'incontestable intérêt de ce qu'il promeut, au paralogisme que vous ne manquerez pas d'y trouver. Nous prenons au départ cette ligne fer¬mée, dont l'existence de la fonction des surfaces topologiquement définies a servi d'abord à renverser pour vous l'évidence trompeuse que l'intérieur de la ligne fût quelque chose d'univoque, puisqu'il suffit que ladite ligne se dessine sur une surface définie d'une certaine façon, le tore par exemple, pour qu'il soit apparent que, tout en y restant dans sa fonction de coupure, elle ne saurait d'aucune façon y remplir la même fonction que sur la surface que vous me per¬mettrez sans plus d'appeler ici fondamentale, celle de la sphère, à savoir de défi¬nir un lambeau nullifiable par exemple. Pour ceux qui viennent ici pour la première fois, ceci veut dire une ligne fermée, ici dessinée [a], ou encore celle-ci [b], qui ne sauraient en aucune façon se réduire à zéro, c'est à savoir que la fonc¬tion de la coupure qu'elles introduisent dans la sur¬face est quelque chose qui à chaque fois fait problème. Je pense que ce dont il s'agit, concernant le signifiant, c'est de cette liaison réciproque qui fait que si, d'une part, comme je vous l'ai rendu sensible la dernière fois à propos de la surface de Moebius - cette jolie petite oreille contournée dont je vous ai donné quelques exemplaires -, la coupure médiane par rapport à son champ la transforme en une surface autre, qui n'est plus cette surface de Moebius; si tant est que la surface de Moebius, et là-dessus je fais plus d'une réserve, peut être dite n'avoir qu'une face, assurément celle qui résultait de la coupure en avait deux, de faces. Ce dont il s'agit pour nous, prenant ce biais d'interroger les effets du désir par l'abord du signifiant, c'est de nous apercevoir comment le champ de la cou¬pure, la béance de la coupure, c'est en s'organisant en surface qu'elle fait surgir -306- Leçon du 23 mai 1962 pour nous les différentes formes où peuvent s'ordonner les temps de notre expé¬rience du désir. Quand je vous dis que c'est à partir de la coupure que s'organi¬sent les formes de la surface dont il s'agit, pour nous, dans notre expérience, d'être capables de faire venir au monde l'effet du signifiant, je l'illustre, je ne l'illustre pas pour la première fois. Voici la sphère, voici notre coupure centrale, prise par le biais inverse du cercle d'Euler. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas le morceau qui est nécessairement, par la ligne fermée sur la sphère, détaché, c'est la coupure ainsi produite et, si vous voulez, d'ores et déjà le trou. Il est bien clair que tout doit être donné de ce que nous trouverons à la fin, en d'autres termes qu'un trou, cela a déjà là tout son sens, sens rendu particulièrement évident du fait de notre recours à la sphère. Un trou fait ici communiquer l'un avec l'autre l'intérieur avec l'extérieur. Il n'y a qu'un malheur, c'est que dès que le trou est fait, il n'y a plus ni intérieur, ni extérieur, comme est trop évident ceci, c'est que cette sphère trouée se retourne le plus aisément du monde. Il s'agit de la créature universelle, primordiale, celle du potier éternel. Il n'y a rien de plus facile à retourner qu'un bol, c'est-à-dire une calotte. Le trou n'aurait donc pas grand sens pour nous s'il n'y avait pas autre chose pour supporter cette intuition fondamentale - je pense que cela vous est familier aujourd'hui-, c'est à savoir qu'un trou, une coupure, il lui arrive des avatars, et le premier possible est que deux points du bord s'accolent. Une des premières possibilités concernant le trou, c'est de devenir deux trous. Certains m'ont dit: «que ne référez-vous à l'embryologie vos images ? ». Croyez bien qu'elles n'en sont jamais bien loin. C'est ce que devant vous j'explique, mais ce ne serait qu'un alibi parce qu'ici me référer à l'embryologie, c'est m'en remettre au pouvoir mystérieux de la vie, dont on ne sait pas, bien sûr, pour¬quoi elle croit devoir ne s'introduire dans le monde que par le biais, l'intermédiaire de cette globule, de cette sphère qui se multiplie, se déprime, s'invagine, -307- L'identification s'avale elle-même, puis singulièrement, du moins jusqu'au niveau du batracien, le blastopore, à savoir ce quelque chose qui n'est pas un trou dans la sphère mais un morceau de la sphère qui s'est rentré dans l'autre. Il y a assez de médecins ici qui ont fait un tout petit peu d'embryologie élémentaire pour se rappeler ce quelque chose qui se met à se diviser en deux pour amorcer ce curieux organe que l'on appelle canal neurentérique, complètement injustifiable par aucune fonction, cette communication de l'intérieur du tube neural avec le tube digestif étant plutôt à considérer comme une singularité baroque de l'évolution, d'ailleurs promptement résorbée; dans l'évolution ultérieure on n'en parle plus. Mais peut-être les choses prendraient-elles un tour nouveau à être prises comme un métabolisme, une méta¬morphose guidée par des éléments de structure dont la présence et l'homogénéité avec le plan [dans lequel nous nous déplaçons dans la tenue] du signifiant sont le terme d'un isolement en quelque sorte prévital de la trace de quelque chose qui pourrait peut-être nous mener à des formalisations qui, même sur le plan de l'organisation de l'expérience biologique, pourraient s'avérer fécondes. Quoiqu'il en soit, ces deux trous isolés à la surface de la sphère, ce sont eux qui, rejoints l'un à l'autre, étirés, prolongés puis conjoints, nous ont donné le tore. Cela n'est pas nouveau, simplement, je voudrais bien articuler pour vous le résultat. Le résultat d'abord, c'est que s'il y a quelque chose qui, pour nous, supporte l'intuition du tore, c'est cela, un macaroni qui se rejoint, qui se mord la queue; c'est ce qu'il y a de plus exemplaire dans la fonction du trou, il y en a un au milieu du macaroni et il y en a un courant d'air, ce qui fait qu'en passant à travers du cerceau qu'il forme... il y a un trou qui fait communiquer l'intérieur avec l'intérieur, et puis il y en a un autre, plus formidable encore, qui met un trou au cœur de la surface, qui est là trou tout en étant en plein exté¬rieur. L'image du forage est introduite, car ce que nous appelons trou, c'est cela, c'est ce couloir qui s'enfoncerait dans une épaisseur [a], image fonda¬mentale qui, quant à la géométrie du monde sensible, n'a jamais été suffisamment distinguée, et puis l'autre trou [b], qui est le trou central de la surface, à savoir le trou que j'appellerai le trou courant d'air. Ce que je prétends avancer pour poser nos -308- Leçon du 23 mai 1962 problèmes, c'est que ce trou courant d'air irréductible, si nous le cernons d'une coupure, c'est proprement là que se tient, dans les effets de la fonction signifiante, a, l'objet en tant que tel. Ceci veut dire que l'objet est raté, puisqu'il ne saurait en aucun cas y avoir là que le contour de l'objet, dans tous les sens que vous pouvez donner au mot contour. Une autre possibilité s'ouvre encore, qui pour nous vivifie, donne son intérêt à la comparaison structurante et structurale de ces surfaces, c'est que la coupure peut, en surface, s'articuler autrement. Sur le trou ici dessiné à la surface de la sphère, nous pouvons énoncer, formuler, souhaiter que chaque point soit conjoint à son point antipodique, que sans nulle division de la béance, la béance s'organise en surface de cette façon qui l'épuise complètement sans le medium de cette divi¬sion intermédiaire. Je vous l'ai montré la dernière fois, et je vous le remontrerai; ceci nous donne la surface quali¬fiée de bonnet ou de cross-cap, à savoir quelque chose dont il convient que vous n'oubliiez pas que l'image que je vous ai donnée n'est qu'une image à proprement parler tordue, puisque ce qui semble à tout un chacun qui pour la première fois a à y réfléchir, ce qui y fait obstacle, c'est la question de cette fameuse ligne d'appa¬rente pénétration de la surface à travers elle-même, qui est nécessaire pour la représenter dans notre espace. Ceci, que je désigne ici d'une façon tremblée, est fait pour indiquer qu'il faut la considérer comme vacillante, non pas fixée. En d'autres termes, nous n'avons jamais à tenir compte de tout ce qui se promène ici d'un côté, à l'extérieur de la surface, qui ne saurait passer à l'extérieur de la surface... qui ne saurait passer à l'extérieur de ce qui est de l'autre côté, puisqu'il n'y a pas de réelle rencontre des faces, mais au contraire ne saurait passer que de l'autre côté, à l'intérieur donc de l'autre face, je dis l'autre, par rapport à l'observateur ici placé [grosse flèche]. -309- L'identification Donc, de représenter les choses ainsi, concernant cette forme de surface, ne tient qu'à une certaine incapacité des formes intuitives de l'espace à trois dimen¬sions pour permettre le support d'une image qui rende réellement compte de la continuité obtenue sous le nom de cette nouvelle surface dite cross-cap, le bon¬net en question. En d'autres termes, qu'est-ce que cette surface soutient ? Nous l'appellerons - puisque ce sont là les thèses que j'avance d'abord, et nous nous permettrons ensuite de donner son sens à l'usage que je vous proposerai de faire de ces diverses formes, - nous l'appellerons, cette surface, non pas le trou, car comme vous le voyez il y en a au moins un qu'elle escamote, qui disparaît com-plètement dans sa forme, mais la place du trou. Cette surface ainsi structurée est particulièrement propice à faire fonctionner devant nous cet élément le plus insaisissable qui s'appelle le désir en tant que tel, autrement dit le manque. Il reste pourtant que pour cette surface qui comble la béance, malgré l'apparence qui fait de tous ces points, que nous appellerons si vous le voulez antipodiques, des points équivalents, ils ne peuvent néanmoins fonction¬ner dans cette équivalence antipodique que s'il y a deux points privilégiés. Ceux-ci sont ici représentés par ce tout petit rond [a] sur lequel m'a déjà interrogé la pers¬picacité d'un de mes auditeurs: « Qu'est-ce que vous voulez en effet représenter ainsi par ce tout petit rond ? » Bien sûr, ce n'est d'aucune façon quelque chose d'équi¬valent au trou central du tore, puisque tout ce qui, à quelque niveau que vous vous placiez de ce point même privilégié, tout ce qui s'échange d'un côté à l'autre de la figure, ici passera par cette fausse décussation [b], ce chiasma ou croisement, qui en fait la structure. Néan¬moins, ce qui est ainsi indiqué par cette forme ainsi encerclée n'est pas autre chose que la pos¬sibilité au-dessous, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ce point, de passer d'une surface extérieure à l'autre. C'est aussi la nécessité d'indiquer qu'un cercle non privilégié sur cette surface, un cercle réductible, si vous le faites glisser, si vous l'extrayez de son apparence -310- Leçon du 315 mai 1962 de mi-occultation, au-delà de la ligne apparemment, ici, de recroisement et de pénétration, pour l'amener à s'étendre, à se développer ainsi vers la moitié infé¬rieure de la figure, et donc à s'isoler ici en une forme à l'extérieur de la figure, devra toujours ici contourner quelque chose qui ne lui permet pas, en aucune façon, de se transformer en ce qui serait son autre forme, la forme privilégiée d'un cercle en tant qu'il fait le tour du point privilégié et qu'il doit se figurer ainsi sur la surface en question. Celle-ci, en effet, d'aucune façon ne saurait lui être équivalente, puisque cette forme est quelque chose qui passe autour du point privilégié, du point struc¬tural autour duquel est supportée toute la structure de la surface ainsi définie. Ce point double et point simple à la fois, autour duquel est supportée la possibilité même de la structure entrecroisée du bonnet ou du cross-cap, ce point, c'est par lui que nous symbolisons ce qui peut introduire un objet a quel¬conque à la place du trou. Ce point privilégié, nous en connaissons les fonctions et la nature, c'est le phallus, le phallus pour autant que c'est par lui, comme opé¬rateur, qu'un objet a peut être mis à la place même où nous ne saisissons dans une autre structure [à savoir le tore] que son contour. C'est là la valeur exem¬plaire de la structure du cross-cap que j'essaie d'articuler devant vous, la place du trou, c'est au principe ce point d'une structure spéciale, en tant qu'il s'agit de le distinguer des autres formes de points, celui-ci par exemple, défini par le recoupement d'une coupure sur elle-même, première forme possible à donner à mon huit intérieur. Nous coupons quelque chose dans un papier, par exemple, et un point sera défini par le fait que la coupure repasse sur l'endroit déjà coupé. Nous savons bien que ceci n'est nullement nécessaire pour que la coupure ait sur la surface une action complètement définissable et y introduise ce change¬ment dont il s'agit que nous prenions le support pour imager certains effets du signifiant. Si nous prenons un tore et le coupons ainsi, ça fait cette forme que nous avons ici dessinée. Passant de l'autre côté du tore, vous voyez bien qu'à aucun moment cette coupure ne se rejoint elle-même. Faites-en l'expérience sur quelque vieille chambre à air, vous verrez ce que cela donnera; cela donnera une surface conti¬nue, organisée de telle sorte qu'elle se retourne deux fois sur elle-même avant de se rejoindre. Si elle ne s'était retournée qu'une fois, ce serait une surface de Moebius. Comme elle se retourne deux fois, cela fait une surface à deux faces, 311 L'identification qui n'est pas identique à celle que je vous ai montrée l'autre jour après section de la surface de Moebius, puisque celle-là se retourne deux fois et une autre fois encore différemment, pour former ce que l'on appelle un anneau de Jordan. Mais l'intérêt, c'est de voir qu'est-ce qu'est exactement ce point privilégié en tant que, comme tel, il intervient, il spécifie le lambeau de surface sur lequel il demeure, où il reste irré-ductiblement, lui donnant l'accent particulier qui lui permet, pour nous, à la fois de désigner la fonction selon laquelle un objet là depuis tou¬jours est, avant même l'introduction des reflets, des apparences que nous en avons eues sous la forme d'images, l'objet du désir. Cet objet, il n'est à prendre que dans les effets pour nous de la fonction du signifiant, et cependant on ne fait que retrouver en lui sa destination de toujours. Comme objet, c'est le seul objet absolument autonome, primordial par rapport au sujet, décisif par rapport à lui, au point que ma relation à cet objet est en quelque sorte à inverser, au point que, si, dans le fantasme, le sujet, par un mirage en tous points parallèle à celui de l'imagination du stade du miroir, quoique d'un autre ordre, s'imagine, de par l'effet de ce qui le constitue comme sujet, c'est-à-dire l'effet du signifiant, supporter l'objet qui vient pour lui combler le manque, le trou de l'Autre, et c'est cela le fantasme, inversement peut-on dire que toute la coupure du sujet, ce qui dans le monde le constitue comme séparé, comme rejeté, lui est imposée par une détermination non plus subjective, allant du sujet vers l'objet, mais objective, de l'objet vers le sujet, lui est imposée par l'objet a, mais en tant qu'au cœur de cet objet a il y a ce point central, ce point tourbillon par où l'objet sort d'un au-delà du nœud imaginaire, idéaliste sujet-objet qui a fait jusqu'ici depuis toujours l'impasse de la pensée, ce point central qui, de cet au¬-delà, promeut l'objet comme objet du désir. C'est ce que nous poursuivrons la prochaine fois. 312 Leçon 22317, 30 mai 1962 L'enseignement où je vous conduis est commandé par les chemins de notre expérience. Il peut paraître excessif, sinon fâcheux, que ces chemins suscitent dans mon enseignement une forme de détours, disons inusités qui, à ce titre, peuvent paraître à proprement parler exorbitants. Je vous les épargne autant que je peux. Je veux dire que, par des exemples noués aussi serrés que possible près de notre expérience, je dessine une sorte de réduction si l'on peut dire, de ces chemins nécessaires. Vous ne devez pourtant pas vous étonner que soient impli¬qués dans notre explication des champs, des domaines tels que celui, par exemple cette année, de la topologie si, en fait, les chemins que nous avons à par¬courir sont ceux qui, mettant en cause un ordre aussi fondamental que la consti¬tution la plus radicale du sujet comme tel, intéressant de ce fait tout ce qu'on pourrait appeler une sorte de révision de la science. Par exemple cette supposition radicale qui est la nôtre, qui met le sujet dans sa constitution dans la dépendance, dans une position seconde par rapport au signifiant, qui fait du sujet comme tel un effet du signifiant; ceci ne peut pas manquer de rejaillir de notre expérience, si incarnée soit-elle, dans les domaines en apparence les plus abstraits de la pensée. Et je crois ne rien forcer en disant que ce que nous élaborons ici pourrait intéresser au plus haut point le mathé¬maticien. Par exemple, comme on le constatait récemment à y regarder je crois d'assez près, dans une théorie qui, pour le mathématicien, au moins un temps, a fait grandement problème, une théorie comme celle du transfini dont assuré¬ment les impasses antécèdent grandement notre mise en valeur de la fonction du trait unaire, pour autant que, cette théorie du transfini, ce qui la fonde c'est un -313- L'identification retour, c'est une saisie de l'origine du comptage d'avant le nombre, je veux dire de ce qui antécède à tout le comptage et le comprend, et le supporte, à savoir la correspondance bi-univoque, le trait pour trait. Bien sûr, ces détours-là, ce peut être pour moi une façon de confirmer l'ampleur, l'infini et la fécondité de ce qu'il nous est absolument nécessaire de construire, quant à nous, à partir de notre expérience. je vous les épargne. S'il est vrai que les choses sont ainsi, que l'expérience analytique est celle qui nous conduit à travers les effets incarnés de ce qui est - bien sûr depuis tou¬jours, mais dont le fait que nous nous en apercevions seulement est la chose nou¬velle -, les effets incarnés de ce fait de la primauté du signifiant sur le sujet, il ne se peut pas que toute espèce de tentative de réduction des dimensions de notre expérience au point de vue déjà constitué de ce qu'on appelle la science psycho¬logique - en ce sens que personne ne peut nier, ne peut pas ne pas reconnaître qu'elle s'est constituée sur des prémisses qui négligeaient, et pour cause parce qu'elle était éludée, cette articulation fondamentale sur quoi nous mettons l'accent, cette année seulement d'une façon plus encore explicite, plus serrée, plus nouée, - il ne se peut pas, dis-] e, que toute réduction au point de vue de la science psychologique telle qu'elle s'est déjà constituée en conservant comme hypothèse un certain nombre de points d'opacité, de points éludés, de points d'irréalité majeurs, n'aboutisse forcément à des formulations objectivement menteuses, je ne dis pas trompeuses, je dis menteuses, faussées, qui déterminent quelque chose qui se manifeste toujours dans la communication de ce qu'on peut appeler un mensonge incarné. Le signifiant détermine le sujet, vous dis-je, pour autant que nécessairement c'est cela que veut dire l'expérience psychana¬lytique. Mais suivons les conséquences de ces prémisses nécessaires. Le signi¬fiant détermine le sujet, le sujet en prend une structure; c'est celle que j'ai essayé pour vous de vous démontrer dans le graphe. Cette année, à propos de l'identi¬fication, c'est-à-dire de ce quelque chose qui focalise sur la structure même du sujet notre expérience, j'essaie de vous faire suivre plus intimement ce lien du signifiant à la structure subjective. Ce à quoi je vous amène sous ces formules topologiques, dont vous avez déjà senti qu'elles ne sont pas purement et sim¬plement cette référence intuitive à laquelle nous a habitués la pratique de la géo¬métrie, c'est à considérer que ces surfaces sont structures, et j'ai dû vous dire qu'elles sont toutes structurellement présentes en chacun de leurs points, si tant est que nous devions employer ce mot point sans réserver ce que je vais y appor¬ter aujourd'hui. -314- Leçon du 30 mai 1995 Je vous ai amenés, par mes énonciations précédentes, à ceci qu'il s'agit main¬tenant de dresser dans son unité, que le signifiant est coupure, et ce sujet et sa structure, il s'agit de l'en faire dépendre. Cela est possible en ceci, que je vous demande d'admettre et de me suivre au moins un temps, que le sujet a la struc¬ture de la surface, au moins topologiquement définie. Il s'agit donc de saisir, et ce n'est pas difficile, comment la coupure engendre la surface. C'est cela que j'ai commencé à exemplifier pour vous le jour où vous envoyant, comme autant de petits volants à je ne sais quel jeu, mes surfaces de Moebius, je vous ai aussi mon-tré que ces surfaces, si vous les coupez d'une certaine façon, deviennent d'autres surfaces, je veux dire topologiquement définies et matériellement saisissables comme changées, puisque ce ne sont plus des surfaces de Moebius, du seul fait de cette coupure médiane que vous avez pratiquée, mais une bande un peu tor¬due sur elle-même, mais bel et bien une bande, ce qu'on appelle une bande, telle cette ceinture que j'ai là autour des reins. Ceci pour vous donner l'idée de la pos¬sibilité de la conception de cet engendrement, en quelque sorte inversée par rap¬port à une première évidence. C'est la surface, penserez-vous, qui permet la coupure, et je vous dis, c'est la coupure que nous pouvons concevoir, à prendre la perspective topologique, comme engendrant la surface. Et c'est très impor¬tant, car en fin de compte c'est là peut-être que nous allons pouvoir saisir le point d'entrée, d'insertion du signifiant dans le réel, constater dans la praxis humaine que c'est parce que le réel nous présente, si je puis dire, des surfaces naturelles que le signifiant peut y entrer. Bien sûr, on peut s'amuser à faire cette genèse avec des actions concrètes, comme on les appelle, afin de rappeler que l'homme coupe, et que Dieu sait que notre expérience est bien celle où l'on a mis en valeur l'importance de cette pos¬sibilité de couper avec une paire de ciseaux. Une des images fondamentales des premières métaphores analytiques, les deux petits pouces qui sautent sous le cla¬quement des ciseaux, est, bien sûr, pour nous inciter à ne pas négliger ce qu'il y a de concret, de pratique, le fait que l'homme est un animal qui se prolonge avec des instruments, et la paire de ciseaux au premier plan. On pourrait s'amuser à refaire une histoire naturelle; qu'en résulte-t-il pour les quelques animaux qui ont la paire de ciseaux à l'état naturel ? Ce n'est pas à cela que je vous amène, et pour cause; ce à quoi nous amène la formule l'homme coupe, c'est bien plutôt à ses échos sémantiques qu'il se coupe, comme on dit, qu'il essaye d'y couper. Tout cela est autrement à rassembler autour de la formule fondamentale: on t'la coupe! Effet de signifiant, la coupure a d'abord été pour nous, dans l'analyse -315- L'identification phonématique du langage, cette ligne temporelle, plus précisément successive des signifiants que je vous ai habitués à appeler jusqu'à présent la chaîne signi¬fiante. Mais que va-t-il arriver, si maintenant je vous incite à considérer la ligne elle-même comme coupure originelle? Ces interruptions, ces individualisations, ces segments de la ligne qui s'appe¬laient, si vous voulez, à l'occasion phonèmes, qui supposaient donc d'être sépa¬rés de celui qui précède et de celui qui suit, faire une chaîne au moins ponctuellement interrompue, cette géométrie du monde sensible à laquelle, la dernière fois, je vous ai incités à vous référer avec la lecture de Jean Nicod et l'ouvrage ainsi intitulé, vous verrez en un chapitre central l'importance qu'a cette analyse de la ligne en tant qu'elle peut être, je puis dire, définie par ses pro¬priétés intrinsèques, et quelle aisance lui aurait donnée la mise au premier plan radicale de la fonction de la coupure, pour l'élaboration théorique qu'il doit échafauder avec la plus grande difficulté et avec des contradictions qui ne sont autres que la négligence de cette fonction radicale. Si la ligne elle-même est cou¬pure, chacun de ses éléments sera donc section de coupure, et c'est cela en somme qui introduit cet élément vif, si je puis dire, du signifiant que j'ai appelé le huit intérieur, à savoir précisément la boucle. La ligne se recoupe. Quel est l'intérêt de cette remarque ? La coupure portée sur le réel y manifeste, dans le réel, ce qui est sa caractéristique et sa fonction, et ce qu'il introduit dans notre dialectique, contrairement à l'usage qui en est fait, que le réel est le divers, le réel, depuis toujours je m'en suis servi, de cette fonction originelle, pour vous dire que le réel est ce qui revient toujours à la même place. Qu'est-ce à dire, sinon que la section de coupure, autrement dit le signifiant étant ce que nous avons dit, toujours différent de lui-même - A :;,- A, A n'est pas identique à A -, nul moyen de faire apparaître le même, sinon du côté du réel. Autrement dit la coupure, si je puis m'exprimer ainsi, au niveau d'un pur sujet de coupure, la coupure ne peut savoir qu'elle s'est fermée, qu'elle repasse par elle-même, que parce que le réel, en tant que distinct du signifiant, est le même. En d'autres termes, seul le réel la ferme. Une courbe fermée, c'est le réel révélé, mais, comme vous le voyez, le plus radicalement il faut que la coupure se recoupe. Si rien déjà ne l'interrompt, immédiatement après le trait, le signifiant prend cette forme, qui est à proprement parler la coupure. La coupure est un trait qui se recoupe. Ce n'est qu'après qu'il se ferme sur le fondement que, se -316- Leçon du 30 mai 1995 coupant, il a rencontré le réel, lequel seul permet de connoter comme le même, respectivement ce qui se trouve sous la première, puis la seconde boucle. Nous trouvons là le nœud qui nous donne un recours à l'endroit de ce qui constituait l'incertitude, le flottement de toute la construction identificatoire - vous le sai¬sirez très bien dans l'articulation de jean Nicod -, il consiste en ceci, faut-il attendre le même pour que le signifiant consiste, comme on l'a toujours cru, sans s'arrêter suffisamment au fait fondamental que le signifiant, pour engendrer la différence de ce qu'il signifie originellement, à savoir la fois, cette fois-là qui, je vous assure, ne saurait se répéter, mais qui toujours oblige le sujet à la retrou¬ver, cette fois-là exige donc, pour achever sa forme signifiante, qu'au moins une fois le signifiant se répète, et cette répétition n'est rien d'autre que la forme la plus radicale de l'expérience de la demande. Ce qu'est, incarné, le signifiant, ce sont toutes les fois que la demande se répète. Et si justement ce n'était pas en vain que la demande se répète, il n'y aurait pas de signifiant, parce que pas de demande. Si, ce que la demande enserre dans sa boucle, vous l'aviez, pas besoin de demande. Nul besoin de demande si le besoin est satisfait. Un humoriste s'écriait un jour: «Vive la Pologne, messieurs, parce que s'il n'y avait pas de Pologne, il n'y aurait pas de Polonais! » La demande, c'est la Pologne du signi¬fiant. C'est pourquoi je serais assez porté aujourd'hui, parodiant cet accident de la théorie des espaces abstraits qui fait qu'un de ces espaces - et il y en a main¬tenant de plus en plus nombreux, auxquels je ne me crois pas forcé de vous inté¬resser - s'appelle l'espace polonais, appelons aujourd'hui le signifiant un signifiant polonais, cela vous évitera de l'appeler le lacs, ce qui me semblerait un dangereux encouragement à l'usage qu'un de mes fervents, récemment, a cru devoir faire du terme de lacanisme ! J'espère qu'au moins aussi longtemps que je vivrai, ce terme, manifestement appétant, après ma seconde mort, me sera épar¬gné ! Donc, ce que mon signifiant polonais est destiné à illustrer, c'est le rapport du signifiant à soi-même, c'est-à-dire à nous conduire au rapport du signifiant au sujet, si tant est que le sujet puisse être conçu comme son effet. J'ai déjà remarqué qu'apparemment il n'y a que [du] signifiant, toute surface où il s'inscrit lui étant supposée. Mais ce fait est en quelque sorte imagé par tout le système des Beaux-Arts qui éclaire quelque chose qui vous introduit à inter¬roger l'architecture par exemple, sous ce biais qui vous fait apparaître ce pour¬quoi elle est irréductiblement trompe-l'œil, perspective. Et ce n'est pas pour rien que j'ai mis aussi l'accent, en une année dont les préoccupations me semblent bien éloignées de préoccupations proprement esthétiques, sur l'anamorphose, -317- L'identification c'est-à-dire, pour ceux qui n'étaient pas là auparavant, l'usage de la fuite d'une surface pour faire apparaître une image, qui assurément déployée est mécon¬naissable, mais qui, à un certain point de vue, se rassemble et s'impose. Cette sin¬gulière ambiguïté d'un art sur ce qui apparaît de sa nature de pouvoir se rattacher aux pleins et aux volumes, à je ne sais quelle complétude qui, en fait, se révèle toujours soumise au jeu des plans et des surfaces, est quelque chose d'aussi important, intéressant, que de voir aussi ce qui en est absent, à savoir toutes sortes de choses que l'usage concret de l'étendue nous offre, par exemple les nœuds, tout à fait concrètement imaginables à réaliser dans une architecture de souterrains, comme peut-être l'évolution des temps nous en fera connaître. Mais il est clair que jamais aucune architecture n'a songé à se composer autour d'une ordonnance des éléments, des pièces et communications, voire des couloirs, comme quelque chose qui, à l'intérieur de soi-même, ferait des nœuds. Et pour¬quoi pas pourtant? C'est bien pourquoi notre remarque qu' « il n'y a de signi¬fiant qu'une surface lui étant supposée », se renverse dans notre synthèse qui va chercher son nœud le plus radical de ceci que la coupure, en fait, commande, engendre la surface, que c'est elle qui lui donne, avec ses variétés, sa raison constituante. C'est bien ainsi que nous pouvons saisir, homologuer ce premier rapport de la demande à la constitution du sujet en tant que ces répétitions, ces retours dans la forme du tore, ces boucles qui se renouvellent en faisant ce qui, pour nous, dans l'espace imaginé du tore, se présente comme son contour. Ce retour à son origine nous permet de structurer, d'exemplifier d'une façon majeure un certain type de rapports du signifiant au sujet qui nous permet de situer dans son opposition la fonction D de la demande et celle de a, de l'objet a, l'objet du désir. D, la scansion de la demande. Vous avez pu remarquer que dans le graphe, vous avez les symboles suivants s (A), A, à l'étage supérieur, S (A), $  D [S barré coupure de D], aux deux étages intermédiaires, i (a), m, et de l'autre côté, $ 0 a [S barré coupure de a], le fan¬tasme, et d. Nulle part vous ne voyez conjoints D et a. Qu'est-ce que cela tra¬duit ? Qu'est-ce que cela reflète ? Qu'est-ce que cela supporte ? Cela supporte d'abord ceci, c'est que ce que vous trouvez par contre, c'est $  D, et que ces élé¬ments du trésor signifiant à l'étage de l'énonciation,) je vous apprends à les recon¬naître, c'est ce qui s'appelle le Trieb, la pulsion. C'est ainsi que je vous le formalise, la première modification du réel en sujet sous l'effet de la demande, c'est la pulsion. Et si, dans la pulsion, il n'y avait pas déjà cet effet de la demande, cet effet de signifiant, celle-ci ne pourrait pas s'articuler en un schéma tellement -318- Leçon du 30 mai 1995 manifestement grammatical. Je fais expressément allusion, à ce qu'ici je suppose tout le monde rompu à mes analyses antérieures; quant aux autres, je les renvoie à l'article Trieb und Triebschicksale, ce qu'ici on traduit bizarrement par « ava¬tars des pulsions », sans doute par une espèce de référence confuse aux effets que la lecture d'un tel texte produit sur la première obtusion de la référence psy¬chologique. L'application du signifiant, que nous appelons aujourd'hui pour nous amuser le signifiant polonais, à la surface du tore, vous la voyez ici, c'est la forme la plus simple de ce qui peut se produire d'une façon infiniment enrichie par une suite de contours embobinés, la bobine à proprement parler, celle de la dynamo, pour autant qu'au cours de cette répétition le tour est fait autour du trou central. Mais sous la forme où vous la voyez ici des¬sinée, la plus simple, ce tour est fait également - je le souligne, cette coupure est la coupure simple - de telle sorte que cela ne se recoupe pas. Pour imager les choses, dans l'espace réel, celui que vous pouvez visualiser, vous la voyez jusqu'ici, à cette surface à vous présentée, cette face vers vous du tore; elle disparaît ensuite sur l'autre face, c'est pour cela qu'elle est en pointillés, pour revenir de ce côté ci. Une telle coupure ne saisit, si je puis dire, absolument rien. Pratiquez-la sur une chambre à air, vous verrez à la fin la chambre ouverte d'une certaine façon, transformée en une surface deux fois tordue sur elle-même, mais point coupée en deux. Elle rend, si je puis dire, saisissable une façon signifiante et préconcep¬tuelle, mais qui n'est point sans caractériser une sorte de saisie à sa façon de ceci de radical de la fuite, si l'on peut dire l'absence d'aucun accès à la saisie à l'endroit de son objet au niveau de la demande. Car si nous avons défini la demande en ceci qu'elle se répète et qu'elle ne se répète qu'en fonction du vide intérieur qu'elle cerne - ce vide qui la soutient et la constitue, ce vide qui ne comporte, je vous le signale en passant, aucun jeu en quelque sorte éthique, ni plaisamment pessimiste, comme s'il y avait un pire dépassant l'ordinaire du sujet, c'est sim¬plement une nécessité de logique abécédaire, si je puis dire - toute satisfaction saisissable, qu'on la situe sur le versant du sujet ou sur le versant de l'objet, fait 319- L'identification défaut à la demande. Simplement, pour que la demande soit demande, à savoir qu'elle se répète comme signifiant, il faut qu'elle soit déçue. Si elle ne l'était pas, il n'y aurait pas de support à la demande. Mais ce vide est différent de ce dont il s'agit concernant a, l'objet du désir. L'avènement constitué par la répétition, l'avènement méto¬nymique, ce qui glisse, est évoqué par le glis-sement même de la répétition de la demande; a, l'objet du désir, ne saurait aucunement être évoqué dans ce vide cerné ici par la boucle de la demande. Il est à situer dans ce trou que nous appellerons le rien fondamental pour le distinguer du vide de la demande, le rien où est appelé à l'avènement l'objet du désir. Ce qu'il s'agit pour nous de formaliser avec les éléments que je vous apporte, c'est ce qui permet de situer dans le fantasme le rapport du sujet comme $, du sujet informé par la demande, avec ce a, alors qu'à ce niveau de la structure signifiante que je vous démontre dans le tore, pour autant que la coupure la créée dans cette forme, ce rapport est un rapport opposé, le vide qui soutient la demande n'est pas le rien de l'objet qu'elle cerne comme objet du désir, c'est ceci qu'est destiné à illustrer pour vous cette réfé¬rence au tore. Si ce n'était que cela que vous pouvez en tirer, ce serait bien des efforts pour un résultat court, mais, comme vous allez le voir, il y a bien d'autres choses à en tirer. En effet, pour aller vite et sans, bien sûr, vous faire franchir les différentes marches de la déduction topologique qui vous montrent la nécessité interne qui commande la construction que je vais maintenant vous donner, je vais vous mon¬trer que le tore permet quelque chose qu'assurément vous pourrez voir, que le cross-cap, lui, ne permet pas. Je pense que les personnes les moins portées à l'imagi¬nation voient, à travers les enroulements topologiques, de quoi il s'agit [Lacan des¬sine la figure ci-contre], au moins métaphoriquement. Le terme de chaîne, qui implique concaténation, est déjà entré suffisamment dans le langage pour que -320- Leçon du 30 mai 1995 nous ne nous y arrêtions pas. Le tore, de par sa structure topologique, implique ce que nous pourrons appeler un complémentaire, un autre tore qui peut venir se concaténer avec lui. Supposons-les comme tout à fait conformes avec ce que je vous prie de conceptualiser dans l'usage de ces surfaces, à savoir qu'elles ne sont pas métriques, qu'elles ne sont pas rigides, qu'elles sont en caoutchouc. Si vous prenez un de ces anneaux avec lesquels on joue au jeu de ce nom, vous pourrez constater que si vous l'empoignez d'une façon ferme et fixe par son pourtour, et que vous fassiez tourner sur lui-même le corps de ce qui est resté libre, vous obtiendrez très facilement, et de la même façon que si vous vous ser¬viez d'un jonc incurvé, en le tordant ainsi sur lui-même, vous le ferez revenir à sa position première sans que la torsion soit en quelque sorte inscrite dans sa substance. Simplement, il sera revenu à son point primitif. Vous pouvez imagi¬ner que par une torsion, qui serait donc celle-ci, d'un de ces tores sur l'autre, nous procédions à ce qu'on peut appeler un décalque de quoi que ce soit qui serait inscrit déjà sur le premier, que nous appellerons le 1, et mettons que ce dont il s'agit soit, ce que je vous prie de référer simplement au premier tore, cette courbe, en tant que non seulement elle englobe l'épaisseur du tore, et que non seulement elle englobe l'espace du trou mais qu'elle le traverse, ce qui est la condition qui peut lui permettre d'englober à la fois les deux vides et riens, et ce qui est ici dans l'épaisseur du tore, et ce qui est ici au centre du nœud. On démontre - mais je vous dispense de la démonstration qui serait longue et vous demanderait effort - qu'à procéder ainsi ce qui viendra sur le second tore sera une courbe superposable à la première si l'on superpose les deux tores. Qu'est-ce que cela veut dire ? D'abord qu'elles pourraient n'être pas superposables. Voici deux courbes, elles ont l'air d'être faites de la même façon, elles sont pourtant irréductible¬ ment non-superposables. Cela implique que le tore, malgré son apparence symé¬trique, comporte des possibilités de mettre en évidence, par la coupure, un de ces effets de torsion qui permettent ce que j'appellerai la dissymétrie radicale, celle dont vous savez que la présence dans la nature est un problème pour toute for¬malisation, celle qui fait que les escargots ont en principe un sens de rotation qui -321- L'identification fait de ceux qui ont le sens contraire une exception grandissime. Une foule de phé¬nomènes sont de cet ordre, jusques et y compris les phénomènes chimiques qui se traduisent dans les effets dits de polarisation. Il y a donc structurellement des sur¬faces dont la dissymétrie est élective, et qui comportent l'importance du sens de giration, dextrogyre ou lévogyre. Vous verrez plus tard l'importance de ce que cela signifie. Sachez seulement que le phénomène, si l'on peut dire, de report par décalque de ce qui s'est produit de composant, d'englobant la boucle de la demande avec la boucle de l'objet central, ce report sur la surface de l'autre tore, dont vous sentez qu'il va nous permettre de symboliser le rapport du sujet au grand Autre, donnera deux lignes qui, par rapport à la structure du tore, sont superposables. je vous demande pardon de vous faire suivre un chemin qui peut vous paraître aride, il est indispensable que je vous en fasse sentir les pas pour vous montrer ce que nous pouvons en tirer. Quelle est la raison de cela ? Elle se voit très bien au niveau des poly¬gones dits fondamen-taux. Ce polygone étant ainsi décrit, vous suppo¬sez en face son décalque qui s'inscrit ainsi. La ligne dont il s'agit sur le polygone se projette ici, comme une oblique, et se pro¬longera de l'autre côté, sur le décalque, inversée. Mais vous devez vous aperce¬voir qu'en faisant basculer de 90° ce polygone fondamental, vous reproduirez exactement, y compris la direction des flèches, la figure de celui-ci, et que la ligne oblique sera dans le même sens, cette bascule représentant exactement la com¬position complémentaire de l'un des tores avec l'autre. Faites maintenant sur le tore, non plus cette ligne simple, mais la courbe répétée dont je vous ai appris tout à l'heure la fonction. En est-il de même ? je vous dispense d'hésita¬tions, après décalque et bascule, ce que vous aurez ici se symbolise comme ceci. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, dans notre -322- Leçon du 30 mai 1995 transposition signifiée, dans notre expérience, que la demande du sujet, en tant qu'ici deux fois elle se répète, inverse ses rapports D et a, demande et objet au niveau de l'Autre, que la demande du sujet correspond à l'objet a de l'Autre, que l'objet a du sujet devient la demande de l'Autre. Ce rapport d'inversion est essentiellement la forme la plus radicale que nous puissions donner à ce qui se passe chez le névrosé; ce que le névrosé vise comme objet, c'est la demande de l'Autre; ce que le névrosé demande, quand il demande à saisir a, l'insaisissable objet de son désir, c'est a, l'objet de l'Autre. L'accent est mis différemment selon les deux versants de la névrose. Pour l'obsessionnel, l'accent est mis sur la demande de l'Autre, pris comme objet de son désir. Pour l'hystérique, l'accent est mis sur l'objet de l'Autre, pris comme support de sa demande. Ce que ceci implique, nous aurons à y entrer dans le détail pour autant que ce dont il s'agit pour nous n'est rien d'autre ici que l'accès à la nature de ce a. La nature de a, nous ne la saisirons que lorsque nous aurons élucidé structuralement par la même voie le rapport de $ à a, c'est-à-dire le sup¬port topologique que nous pouvons donner au fantasme. Disons, pour com¬mencer d'éclairer ce chemin, que a, l'objet du fantasme, a, l'objet du désir, n'a pas d'image et que l'impasse du fantasme du névrosé c'est que, dans sa quête de a, l'objet du désir, il rencontre i (a) telle qu'elle est l'origine d'où part toute la dialectique à laquelle, depuis le début de mon enseignement, je vous introduis, à savoir que l'image spéculaire, la compréhension de l'image spéculaire, tient en ceci dont je suis étonné que personne n'ait songé à gloser la fonction que je lui donne, l'image spéculaire est une erreur. Elle n'est pas simplement une illusion, un leurre de la Gestalt captivante dont l'agressivité ait marqué l'accent, elle est foncièrement une erreur en tant que le sujet s'y me-connais, si vous me permet¬tez l'expression, en tant que l'origine du moi et sa méconnaissance fondamen¬tale sont ici rassemblées dans l'orthographe. Et pour autant que le sujet se trompe, il croit qu'il a en face de lui son image. S'il savait se voir, s'il savait, ce qui est la simple vérité, qu'il n'y a que les rapports les plus déformés, d'aucune façon identifiables, entre son côté droit et son côté gauche, il ne songerait pas à s'identifier à l'image du miroir. Quand, grâce aux effets de la bombe atomique, nous aurons des sujets avec une oreille droite grande comme une oreille d'élé¬phant et, à la place de l'oreille gauche, une oreille d'âne, peut-être les rapports à l'image spéculaire seront-ils mieux authentifiés! En fait, bien d'autres condi¬tions plus accessibles et aussi plus intéressantes seraient à notre portée. Supposons un autre animal, la grue, avec un oeil sur chaque côté du crâne. Cela -323- L'identification semble une montagne que de savoir comment peuvent bien se composer les plans de vision des deux yeux chez un animal ayant ainsi les yeux disposés. On ne voit pas pourquoi cela ouvre plus de difficultés que pour nous. Simplement, pour que la grue ait une vue de ses images, il faut lui mettre, à elle, deux miroirs, et elle ne risquera pas de confondre son image gauche avec son image droite. Cette fonction de l'image spéculaire, en tant qu'elle se réfère à la méconnais¬sance de ce que j'ai appelé tout à l'heure la dissymétrie la plus radicale, c'est celle-là même qui explique la fonction du moi chez le névrosé. Ce n'est pas parce qu'il a un moi plus ou moins tordu que le névrosé est subjectivement dans la position critique qui est la sienne. Il est dans cette position critique en raison d'une impossibilité structurante radicale d'identifier sa demande avec l'objet du désir de l'Autre ou d'identifier son objet avec la demande de l'Autre, forme, elle, pro¬prement leurrante de l'effet du signifiant sur le sujet, encore que la sortie en soit possible, précisément lorsque la prochaine fois je vous montrerai comment, dans une autre référence de la coupure, le sujet en tant que structuré par le signi¬fiant, peut devenir la coupure a elle-même. Mais c'est justement ce à quoi le fan¬tasme du névrosé n'accède pas, parce qu'il en cherche les voies et les chemins par un passage erroné. Non point que le névrosé ne sache pas fort bien distinguer, comme tout sujet digne de ce nom, i (a) de a, parce qu'ils n'ont pas du tout la même valeur, mais ce que le névrosé cherche, et non sans fondement, c'est à arri¬ver à a par i (a). La voie dans laquelle s'obstine le névrosé, et ceci est sensible à l'analyse de son fantasme, c'est à arriver à a en détruisant i (a) ou en le fixant. J'ai dit d'abord en détruisant, parce que c'est le plus exemplaire. C'est le plus exem¬plaire, c'est le fantasme de l'obsessionnel en tant qu'il prend la forme du fan¬tasme sadique et qu'il ne l'est pas. Le fantasme sadique, comme les commentateurs phénoménologistes ne man¬quent pas un instant de l'appuyer, avec tout l'excès des débordements qui leur permet de se fixer à jamais dans le ridicule, le fantasme sadique, c'est soi-disant la destruction de l'Autre. Et comme les phénoménologistes ne sont, disons - bien fait pour eux! -, pas d'authentiques sadiques mais simplement ont l'accès le plus commun aux perspectives de la névrose, ils trouvent en effet toutes les apparences à soutenir une telle explication. Il suffit de prendre un texte sadiste, ou sadien, pour que ceci soit réfuté. Non seulement l'objet du fantasme sadique n'est pas détruit, mais il est littéralement résistant à toute épreuve, comme je l'ai maintes fois souligné. Ce qu'il en est du fantasme proprement sadien, entendez bien que je n'entends pas ici encore y entrer, comme probablement je pourrai le -324- Leçon du 30 mai 1995 faire la prochaine fois. Ce que je veux seulement ici ponctuer, c'est que ce que l'on pourrait appeler l'impuissance du fantasme sadique chez le névrosé repose tout entière sur ceci, c'est qu'en effet il y a bien visée destructive dans le fantasme de l'obsessionnel, mais cette visée destructive, comme je viens de l'analyser, a le sens, non pas de la destruction de l'autre, objet du désir, mais de la destruction de l'image de l'autre au sens où ici je vous la situe, à savoir que justement elle n'est pas l'image de l'autre, parce que l'autre, a, objet du désir, comme je vous le montrerai la prochaine fois, n'a pas d'image spéculaire. C'est bien là une pro¬position, j'en conviens, qui abuse un peu... Je la crois non seulement entière¬ment démontrable, mais essentielle à comprendre ce qui se passe dans ce que j'appellerai le fourvoiement chez le névrosé de la fonction du fantasme. Car, qu'il la détruise ou pas, d'une façon symbolique ou imaginaire, cette image i (a), le névrosé, ce n'est pas cela pour autant qui lui fera jamais authentifier d'aucune coupure subjective l'objet de son désir, pour la bonne raison que ce qu'il vise, soit à détruire, soit à supporter, i (a), n'a pas de rapport, pour la seule raison de la dissymétrie fondamentale d'i, le support, avec a qui ne la tolère pas. Ce à quoi le névrosé d'ailleurs aboutit effectivement, c'est à la destruction du désir de l'Autre. Et c'est bien pourquoi il est irrémédiablement fourvoyé dans la réalisation du sien. Mais ce qui l'explique, c'est ceci, à savoir que ce qui fait, au névrosé, si l'on peut dire, symboliser quelque chose dans cette voie qui est la sienne, viser dans le fantasme l'image spéculaire, est expliqué par ce qu'ici je vous matérialise, la dissymétrie apparue dans le rapport de la demande et de l'objet chez le sujet, par rapport à la demande et à l'objet au niveau de l'Autre, cette dis¬symétrie qui n'apparaît qu'à partir du moment où il y a à proprement parler demande, c'est-à-dire déjà deux tours, si je puis m'exprimer ainsi, du signifiant, et paraît exprimer une dissymétrie de la même nature que celle qui est suppor¬tée par l'image spéculaire; elles ont une nature qui, comme vous le voyez, est suffisamment illustrée topologiquement, puisque ici la dissymétrie qui serait celle que nous appellerions spéculaire serait ceci avec ceci. [Graphe en page sui¬vante.] C'est de cette confusion par où deux dissymétries différentes se trouvent, pour le sujet, servir de support à ce qui est la visée essentielle du sujet dans son être, à savoir la coupure de a, le véritable objet du désir où se réalise le sujet lui-même, c'est dans cette visée fourvoyée, captée par un élément structural qui tient à l'effet du signifiant lui-même sur le sujet, que réside non seulement le secret des effets de la névrose, à savoir que le rapport dit du narcissisme, le rapport -325- L'identification inscrit dans la fonction du moi, n'est pas le véritable support de la névrose, mais, pour que le sujet en réalise la fausse analogie, l'important - encore que déjà le serrage, la découverte de ce nœud interne soit capitale pour nous orienter dans les effets névrotiques -, c'est que c'est aussi la seule référence qui nous permette de différencier radicalement la structure du névrosé des structures voisines, nommément de celle qu'on appelle perverse et de celle qu'on appelle psycho¬tique. 326 Leçon 23, 6 Juin 1962 Nous allons continuer aujourd'hui à élaborer la fonction de ce qu'on peut appeler le signifiant de la coupure, ou encore le huit intérieur, ou encore le lacs, ou encore ce que j'ai appelé la dernière fois le signifiant polonais. Je voudrais pouvoir lui donner un nom encore moins significatif, pour essayer d'approcher ce qu'il a de purement signifiant. Nous nous sommes avancés sur ce terrain tel qu'il se présente, c'est-à-dire dans une remarquable ambiguïté puisque, pure ligne, rien n'indique qu'il se recoupe, comme la forme où je l'ai dessiné là vous le rappelle, mais en même temps laisse ouverte la possibilité de ce recoupement. Bref, ce signifiant ne préjuge en rien de l'espace où il se situe. Néanmoins pour en faire quelque chose, nous posons que c'est autour de ce signifiant de la coupure que s'orga¬nise ce que nous appelons la surface, au sens où ici nous l'entendons. La dernière fois, je vous rappelai - car ce n'est pas la première fois que je le montrai devant vous - comment peut se construire la surface du tore autour, et autour seulement, d'une coupure, d'une cou¬pure ordonnée, manipulée de cette façon quadrilatère, que la formule exprimée par la succession d'un A, d'un B, puis d'un A' et d'un B', nos témoins respectivement pour autant qu'ils peuvent être rapportés, accolés aux précédents, dans une disposition que nous pouvons qualifier, en général, par deux termes orientée d'une part, croisée d'autre part. 327 L'identification je vous ai montré le rapport, le rapport si l'on peut dire exemplaire au pre¬mier aspect, métaphorique, et dont justement la question est de savoir si cette métaphore dépasse, si l'on peut dire, le pur plan de la métaphore, le rapport métaphorique dis-je qu'il peut prendre du rapport du sujet à l'Autre, à condi¬tion qu'explorant la structure du tore nous apercevions que nous pouvons mettre deux tores, en tant qu'enchaînés l'un à l'autre, dans un mode de corres-pondance tel qu'à tel cercle privilégié sur l'un des deux que nous avons fait cor¬respondre pour des raisons analogiques à la fonction de la demande, à savoir cette sorte de cercle tournant dans la forme familière de la bobine qui nous paraît particulièrement propice à symboliser la répétition de la demande pour autant qu'elle entraîne cette sorte de nécessité de se boucler, s'il est exclu qu'elle se recoupe après de nombreuses répétitions aussi multipliées que nous pouvons le supposer, ad libitum, pour avoir fait ce bouclage, avoir dessiné le tour, le contour d'un autre vide que celui qu'elle cerne, celui que nous avons distingué le pre¬mier, lui définissant cette place du rien dont le circuit dessiné pour lui-même nous sert à symboliser, sous la forme de l'autre cercle topologiquement défini dans la structure du tore, l'objet du désir. Pour ceux qui n'étaient pas là- je sais qu'il y en a dans cette assemblée - j'illustre ce que je viens de dire par cette forme très simple, en répétant que cette boucle du bobinage de la demande, qui se trouve autour du vide constitutif du tore, se trouve dessiner ce qui nous sert à symboliser le cercle de l'objet du désir, à savoir tous les cercles qui font le tour du trou central de l'an¬neau. Il y a donc deux sortes de cercles privilé¬giés sur un tore: ceux qui se dessinent autour du trou central, et ceux qui le traversent. Un cercle peut cumuler les deux propriétés. C'est préci¬sément ce qui arrive avec ce cercle ainsi dessiné, je le mets en pointillés quand il passe de l'autre côté. Sur la surface quadrilatère du polygone fondamental qui sert à montrer d'une façon claire et univoque la structure du tore, je sym-bolise - 328 - Leçon du 6 juin 1995 ici, pour employer les mêmes couleurs, de là à là un cercle dit cercle de la demande, de là à là un cercle dit cercle a symbolisant l'objet du désir. Et c'est ce cercle-là, que vous voyez sur la première figure, qui est ici dessiné en jaune, représentant le cercle oblique, qui pourrait à la rigueur nous servir à symboliser, comme coupure du sujet, le désir lui-même. La valeur expressive, symbolique du tore, en l'occasion, est précisément de nous faire voir la difficulté, pour autant qu'il s'agit de la surface du tore et non d'une autre, d'ordonner ce cercle ici, jaune, du désir, avec le cercle, bleu, de l'objet du désir. Leur relation est d'autant moins univoque que l'objet n'est ici fixé, déterminé par rien d'autre que par la place d'un rien qui, si l'on peut dire, préfigure sa place éventuelle, mais d'aucune façon ne permet de le situer. Telle est la valeur exemplaire du tore. Vous avez entendu la dernière fois que cette valeur exemplaire se complète de ceci, qu'à le supposer enchaîné, concaténé avec un autre tore en tant qu'il sym¬boliserait l'Autre, nous voyons qu'assurément ceci, je vous l'ai dit, se démontre, je vous ai laissé le soin, cette démonstration, de la trouver vous-mêmes, pour ne pas nous attarder, nous voyons qu'assurément, à décalquer ainsi le cercle du désir projeté sur le premier tore, sur le tore qui s'emboîte à lui symbolisant le lieu de l'Autre, nous trouvons un cercle orienté de la même façon. Rappelez¬ vous, vous avez représenté en face de cette figure, que je recommencerai si la chose ne vous paraît pas trop fasti¬dieuse, le décalque, qui est une image symétrique. Nous aurons alors une ligne oblique, orientée du sud au nord, que nous pourrons dire inver¬sée, spéculaire à proprement parler. Mais la bascule à 90°, correspondant à l'emboîtement à 90° des deux tores, restituera la même obliquité. Autre¬ment dit, après avoir pris effective¬ment - ce sont des expériences très faciles à réaliser qui ont toute la valeur d'une expérience - ces deux tores, et avoir fait effectivement, par la méthode de rotation d'un tore à l'intérieur de l'autre que je vous ai -329- L'identification désignée la dernière fois, ce décalque, ayant relevé, si l'on peut dire, la trace de ces deux cercles, arbitrairement dessiné sur l'un et déterminé dès lors sur l'autre, vous pourrez voir, à les comparer ensuite, qu'ils sont exactement, au cercle qui les sectionne, superposables l'un à l'autre. En quoi donc cette image s'avère appropriée à représenter la formule que le désir du sujet est le désir de l'Autre. Néanmoins vous ai-je dit, si nous supposons, non pas ce simple cercle des¬siné dans cette propriété, dans cette définition topologique particulière d'à la fois entourer le trou et le traverser, mais de lui faire faire deux fois la traversée du trou, et une seule fois son entour, c'est-à-dire sur le polygone fondamental, de se représenter ainsi, ces deux points ici x, x' étant équivalents, nous avons alors quelque chose qui, sur le décalque, au niveau de l'Autre, se présente selon la formule suivante. [Page suivante, en haut.] Si vous voulez, disons que la réa¬lisation de deux fois le tour qui correspond à la fonction de l'objet, et au trans¬fert, sur le décalque sur l'autre tore, en deux fois, de la demande selon la formule d'équivalence qui est pour nous en cette occasion précieuse, c'est de symboliser ceci que, dans une certaine forme de structure subjective, la demande du sujet consiste dans l'objet de l'Autre, l'objet du sujet consiste dans la demande de l'Autre. Recoupement, alors la superposition des deux termes après la bascule n'est plus possible. Après la bascule à 90°, la coupure est celle-ci, laquelle ne se -330- Leçon du 6 juin 1995 superpose pas à la forme précédente. Nous y avons reconnu une correspondance qui nous est d'ores et déjà familière, pour autant que ce que nous pouvons expri¬mer du rapport du névrosé à l'Autre en tant qu'il conditionne au dernier terme L'identification sa structure, est précisément cette équivalence croisée de la demande du sujet à l'objet de l'Autre, de l'objet du sujet à la demande de l'Autre. On sent là dans une sorte d'impasse, ou tout au moins d'ambiguïté, la réalisation de l'identité des deux désirs. Ceci est évidemment aussi abrégé que possible comme formule, et bien sûr suppose déjà une familiarité acquise avec ces références, lesquelles sup¬posent tout notre discours antérieur. La question donc restant ouverte étant celle que nous allons aborder aujourd'hui d'une structure qui nous permette de formaliser d'une façon exem¬plaire, riche de ressources, de suggestions, qui nous donne un support de ce qui est ce vers quoi pointe notre recherche précisément, à savoir la fonction du fan¬tasme; c'est à cette fin que peut nous servir la structure particulière dite du cross cap ou du plan projectif, pour autant que déjà aussi je vous en ai donné une suffisante indication pour que cet objet vous soit, sinon tout à fait familier, du moins que déjà vous ayez tenté d'approfondir ce qu'il représente comme pro-priétés exemplaires. je m'excuse donc d'entrer, à partir de maintenant, dans une explication qui, pour un instant, va rester très étroitement liée à cet objet d'une géométrie particulière dite topologique, géométrie non métrique mais topolo¬gique, dont déjà je vous ai fait remarquer, autant que j'ai pu au passage, quelle idée vous devez vous en faire, quitte à ce que, après vous être donné la peine de me suivre dans ce que je vais maintenant vous expliquer, vous en soyez ensuite récompensés par ce qu'il nous permettra de supporter comme formule concer¬nant l'organisation subjective qui est celle qui nous intéresse, par ce qu'il nous permettra d'exemplifier comme étant la structure authentique du désir, en ce qu'on pourrait appeler sa fonction centrale organisante. Bien sûr je ne suis pas sans réluctance au moment, une fois de plus, de vous entraîner sur des terrains qui peuvent n'être pas sans vous fatiguer. C'est pour¬quoi je me référerai un instant à deux termes qui se trouvent être proches dans mon expérience, et qui vont me donner l'occasion, d'abord, première référence, de vous annoncer la parution imminente de la traduction faite par quelqu'un d'éminent, qui nous fait aujourd'hui l'honneur de sa visite, à savoir M. de Waelhens. M. de Waelhens vient de faire la traduction, dont on ne saurait trop s'étonner qu'elle n'ait pas été réalisée plus tôt, de L'Être et le temps, Sein und Ait, tout au moins d'amener jusqu'à son point d'achèvement la première partie du volume paru, dont vous savez qu'il n'est que la première partie d'un projet dont la seconde partie n'est jamais venue à jour. Donc, en cette première partie il y a deux sections et la première section est d'ores et déjà traduite par M. de -332- Leçon du 6 juin 1995 Waelhens qui m'a fait le grand honneur, la faveur de me la communiquer, ce qui m'a permis de prendre connaissance moi-même de cette partie, la moitié encore seulement, et je dois dire avec un infini plaisir, un plaisir qui va me permettre de m'en offrir un second, c'est de dire enfin, à cet endroit, ce que j'ai sur le cœur depuis longtemps et que je me suis toujours dispensé de professer en public, parce qu'à la vérité, vu la réputation de cet ouvrage dont je ne crois pas que beau¬coup de personnes ici l'aient lu, cela aurait eu l'air d'une provocation. C'est ceci, c'est qu'il y a peu de textes plus clairs, enfin d'une clarté et d'une simplicité concrètes et enfin directes, je ne sais pas quelles sont les qualifications qu'il faut que j'invente pour ajouter une dimension supplémentaire à l'évidence, que les textes de Heidegger. Ce n'est pas parce que ce qu'en a fait monsieur Sartre est effectivement assez difficile à lire que cela retire rien au fait que ce texte là de Heidegger, je ne dis pas tous les autres, est un texte qui porte en lui cette sorte de surabondance de clarté qui le rend véritablement accessible, sans aucune dif¬ficulté, à toute intelligence non intoxiquée par un enseignement philosophique préalable. Je peux vous le dire maintenant, parce que vous aurez très bientôt l'occasion de vous apercevoir, grâce à la traduction de M. de Waelhens, vous ver¬rez à quel point c'est ainsi. La deuxième remarque est celle-ci, que vous pourrez constater du même coup; des assertions se sont véhiculées dans des follicules bizarres, de la part d'une baveuse de profession, que mon enseignement est néo¬heideggerien. Ceci était dit dans une intention nocive. La personne probable¬ment a mis néo en raison d'une certaine prudence, comme elle ne savait ni ce que voulait dire heideggerien, ni non plus ce que voulait dire mon enseignement, cela la mettait à l'abri d'un certain nombre de réfutations, que cet enseignement qui est le mien n'a véritablement rien ni de néo, ni d'heideggerien, malgré l'exces¬sive révérence que j'ai pour l'enseignement d'Heidegger. La troisième remarque est liée à une seconde référence, à savoir que quelque chose va paraître, vous allez être régalés, d'ici peu, qui est au moins aussi impor¬tant, enfin, l'importance ne se mesure pas, dans des domaines différents, avec un centimètre, qui est très important aussi, disons, c'est le volume, qui n'est pas encore en librairie m'a-t-on dit, de Claude Lévi-Strauss qui s'appelle La Pensée sauvage. Il est paru, me dites-vous ? J'espère que vous avez déjà commencé à vous amuser! Grâce aux soins que m'impose notre séminaire le ne suis pas avancé très loin, mais j'ai lu les pages inaugurales magistrales par où Claude Lévi-Strauss entre dans l'interprétation de ce qu'il appelle la pensée sauvage, qu'il faut entendre, -333- L'identification comme, je pense, son interview dans le Figaro vous l'a déjà appris, non pas comme la pensée des sauvages, mais comme, peut-on dire, l'état sauvage de la pensée, disons, la pensée en tant qu'elle fonctionne bien, efficacement, avec tous les caractères de la pensée, avant d'avoir pris la forme de la pensée scientifique, de la pensée scientifique moderne avec son statut. Et Claude Lévi-Strauss nous montre qu'il est tout à fait impossible de mettre là une coupure si radicale puisque la pensée qui n'a pas encore conquis son statut scientifique est tout à fait déjà appropriée à porter certains effets scientifiques. Telle est du moins sa visée apparente à son départ, et il prend singulièrement comme exemple, pour illus¬trer ce qu'il veut en dire, de la pensée sauvage quelque chose où sans doute entend-il rejoindre ce quelque chose de commun qu'il y aurait avec la pensée, disons telle que, il le souligne, telle qu'elle a porté des fruits fondamentaux à par¬tir du moment lui-même qu'on ne peut pas qualifier d'absolument anhistorique puisqu'il le précise, la pensée à partir de l'ère néolithique qui donne, nous dit-il, encore tous ses fondements à notre assiette dans le monde. Pour l'illustrer, si je puis dire, encore fonctionnant à notre portée, il ne trouve rien d'autre et rien de mieux que de l'exemplifier sous une forme, sans doute non unique mais privilé¬giée par sa démonstration, sous la forme de ce qu'il appelle le bricolage. Ce pas¬sage a tout le brillant que nous lui connaissons, l'originalité propre à cette sorte d'abrupt, de nouveauté, de chose qui bascule et renverse les perspectives bana¬lement reçues, et c'est un morceau qui assurément est fort suggestif. Mais il m'a paru justement particulièrement suggestif pour moi, après la relecture que je venais de faire, grâce à M. de Waelhens, des thèmes heideggeriens, précisément en tant qu'il prend comme exemple dans sa recherche du statut, si l'on peut dire, de la connaissance en tant qu'il peut s'établir dans une approche qui pour l'éta¬blir prétend cheminer à partir de l'interrogation concernant ce qu'il appelle l'être là, c'est-à-dire la forme la plus voilée à la fois et la plus immédiate d'un cer¬tain type d'étant, le fait d'être qui est celui particulier à l'être humain. On ne peut manquer d'être frappé, encore que probablement la remarque révolterait autant l'un et l'autre de ces auteurs, de la surprenante identité du terrain sur lequel l'un et l'autre s'avancent. je veux dire que ce que rencontre d'abord Heidegger dans cette recherche, c'est un certain rapport de l'être-là à un étant qui est défini comme ustensile, comme outil, comme ce quelque chose qu'on a sous la main, Vorhanden, pour employer le terme dont il se sert, comme Zuhandenheit, pour ce qui est à la main. Telle est la première forme de lien, non pas au monde, mais à l'étant, que Heidegger nous dessine. Et c'est seulement à partir de là, à savoir, -334- Leçon du 6 juin 1995 si l'on peut dire, dans les implications, la possibilité d'une pareille relation, qu'il va, dit-il, donner son statut propre à ce qui fait le premier grand pivot de son analyse, la fonction de l'être dans son rapport avec le temps, à savoir la Weltlichkeit que M. de Waelhens a traduit par la mondanéité, à savoir la consti¬tution du monde en quelque sorte préalable, préalable à ce niveau de l'être-là qui ne s'est pas détaché encore à l'intérieur de l'étant, ces sortes d'étants que nous pouvons considérer comme purement et simplement subsistants par eux-mêmes. Le monde est autre chose que l'ensemble, l'englobement de tous ces êtres qui existent, subsistent par eux-mêmes, auxquels nous avons affaire au niveau de cette conception du monde qui nous paraît si immédiatement natu¬relle, et pour cause, parce que c'est elle que nous appelons la nature. L’antério¬rité de la constitution de cette mondanéité par rapport au moment où nous pouvons la considérer comme nature, tel est l'intervalle que préserve, par son analyse, Heidegger. Ce rapport primitif d'ustensilité préfigurant l'Umwelt, antérieur encore à l'entourage qui ne se constitue, par rapport à lui, que secondairement, c'est là la démarche d'Heidegger et c'est exactement la même, - je ne crois pas là rien dire qui puisse être retenu comme une critique qui, certes, après tout ce que je connais de la pensée et des dires de Claude Lévi-Strauss, nous paraîtrait bien la démarche la plus opposée à la sienne, pour autant que ce qu'il donne comme sta¬tut à la recherche d'ethnographie ne se produirait que dans une position d'aver¬sion par rapport à la recherche métaphysique, ou même ultra-métaphysique d'Heidegger, - pourtant, c'est bien la même que nous trouvons dans ce premier pas par lequel Claude Lévi-Strauss entend nous introduire à la pensée sauvage sous la forme de ce bricolage, qui n'est pas autre chose que la même analyse, sim¬plement en des termes différents, un éclairage à peine modifié, une visée sans doute distincte de ce même rapport à l'ustensilité comme étant ce que l'un et l'autre considèrent comme antérieur, comme primordial par rapport à cette sorte d'accès structuré qui est le nôtre, par rapport au champ de l'investigation scientifique, en tant qu'il permet de le distinguer comme fondé sur une articu¬lation de l'objectivité qui soit en quelque sorte autonome, indépendante de ce qui est à proprement parler notre existence, et que nous ne gardons plus avec lui que ce rapport dit sujet-objet qui est ce point où se résume à ce jour tout ce que nous pouvons articuler de l'épistémologie. Eh bien disons, pour le fixer une fois, ce que notre entreprise ici en tant qu'elle est fondée sur l'expérience analytique, a de distinct par rapport autant à -335- L'identification l'une que l'autre de ces investigations dont je viens de vous montrer le caractère parallèle, c'est que nous aussi nous cherchons ici ce statut, si l'on peut dire, anté¬rieur à l'accès classique du statut de l'objet, entièrement concentré dans l'oppo¬sition sujet-objet. Et nous le cherchons dans quoi ? Dans ce quelque chose qui, quel qu'en soit le caractère évident d'approche, d'attraction dans la pensée, autant celle d'Heidegger que celle de Claude Lévi-Strauss, en est pourtant bel et bien distinct, puisque ni l'un ni l'autre ne nomment comme tel cet objet comme objet du désir. Le statut primordial de l'objet, pour, disons en tout cas, une pen¬sée analytique, ne peut être et ne saurait être autre chose que l'objet du désir. Toutes les confusions dont s'est embarrassée jusqu'ici la théorie analytique sont conséquences de ceci, d'une tentative, de plus d'une tentative, de tous les modèles possibles de tentatives pour réduire ce qui s'impose à nous, à savoir cette recherche du statut de l'objet du désir, pour le réduire à des références déjà connues dont la plus simple et la plus commune est celle du statut de l'objet de la science en tant qu'une épistémologie philosophante l'organise dans l'opposi¬tion dernière et radicale sujet-objet, en tant qu'une interprétation, plus ou moins infléchie par les nuances de la recherche phénoménologique, peut à la rigueur en parler comme de l'objet du désir. Ce statut de l'objet du désir comme tel reste toujours éludé dans toutes ses formes jusqu'ici articulées de la théorie analy¬tique, et ce que nous cherchons ici est précisément à lui donner son statut propre. C'est dans cette ligne que se situe la visée que je poursuis devant vous pour l'instant. Voici donc les figures où aujourd'hui je vais essayer de vous faire remarquer ce qui nous intéresse dans cette structure de surface dont les propriétés privilé¬giées sont faites pour nous retenir comme support structurant de ce rapport du sujet à l'objet du désir, en tant qu'il se situe comme supportant tout ce que nous pouvons articuler, à quelque niveau que ce soit de l'expérience analytique, autrement dit comme cette structure que nous appelons le fantasme fondamental. Pour ceux qui n'étaient pas là au séminaire précédent, je rappelle cette forme, ici dessinée en blanc, c'est cela que nous appelons cross-cap ou, pour être plus précis, puisque, je vous l'ai dit, une certaine ambiguïté reste sur l'usage de ce terme cross-cap, le plan projectif. Comme son dessin ici à la craie blanche ne suffit pas, pour ceux qui ne l'ont pas encore appréhendé, à vous faire -336- Leçon du 6 juin 1995 représenter ce que c'est, je vais essayer de vous le faire imaginer en vous le décri¬vant comme si cette surface était là constituée en baudruche. Pour être encore plus clair, je vais partir de la base. Supposez que vous avez deux arceaux comme ceux d'un piège à loups. C'est cela qui va nous servir à représenter la coupure. Si nous orien-tons les deux cercles du piège à loups dans le même sens, cela veut dire que nous allons simplement les refermer l'un sur l'autre. Si vous avez [une coupure qui est faite ainsi et que vous tendiez, de l'un à l'autre,] une baudruche, précisément si vous soufflez dedans et si vous refermez le piège à loups, il est tout de même à la portée des imaginations les plus élémentaires de voir que vous allez faire une sphère. Si le souffle ne vous paraît pas suffisant, vous remplissez d'eau jusqu'à ce que vous obteniez cette forme-ci, vous refer¬mez les deux demi-cercles du piège à loups, et vous avez une sphère à demi¬ pleine, ou à demi-vide. je vous ai déjà expliqué comment au lieu de cela on peut faire un tore. Un tore, c'est cela, vous mettez les deux coins de ce mou¬choir rejoints en l'air, comme cela, et les deux autres par en-dessous comme ceci, et cela suffit à faire un tore. L'essentiel du tore est là puisque vous avez ici le trou central, et ici le vide circulaire autour duquel tourne le circuit de la demande. C'est cela que le polygone fondamental du tore vous a déjà illustré. Un tore, ce n'est pas du tout comme une sphère. Naturellement, un cross-cap, ce n'est pas du tout comme une sphère non plus. -337- L'identification Le cross-cap, vous l'avez ici. Vous devez l'imaginer comme étant, pour cette moitié inférieure, réalisé comme la moitié de ce que vous avez fait tout à l'heure avec la baudruche, quand vous l'avez remplie d'eau ou de votre souffle. Dans la partie supérieure, ce qui est ici antérieur viendra traverser ce qui est continu, ce qui est ici postérieur. Les deux faces se croisent l'une l'autre, donnent l'apparence de se pénétrer, puisque les conventions concernant les surfaces sont libres, car n'oubliez pas que nous ne les considérons que comme surfaces, que nous pouvons dire que sans doute les pro¬priétés de l'espace tel que nous l'imaginons nous forcent, dans la représentation, à les représenter comme se péné¬trant, mais il suffit que nous ne tenions aucun compte de cette ligne d'intersection, dans aucun des moments de notre traitement de cette surface, pour que tout se passe comme si nous la tenions pour rien. Ce n'est pas une arête, ce n'est rien que quelque chose que nous sommes forcés de nous repré¬senter, parce que nous voulons représenter ici cette surface, comme une ligne de pénétration. Mais cette ligne, si l'on peut dire, dans la constitution de la surface, n'a aucun privilège. Vous me direz: Que signifie ce que vous êtes en train de dire ?... - X, dans la salle: Est-ce que cela veut dire que vous admettez, avec l'esthé¬tique transcendantale de Kant, la constitution fondamentale de l'espace en trois dimensions, puisque vous nous dites que, pour représenter ici les choses vous êtes forcé d'en passer par quelque chose qui dans la représentation est en quelque sorte gênant ? » - Lacan: Bien sûr, d'une certaine façon, oui. Tous ceux qui articulent ce qui concerne la topologie des surfaces comme telles partent - c'est le b-a-ba de la question - de cette distinction de ce qu'on peut appeler les propriétés intrin¬sèques de la surface et les propriétés extrinsèques. Ils nous diront que tout ce qu'ils vont articuler, déterminer, concernant le fonctionnement des surfaces ainsi définies, est à distinguer de ce qui se passe, comme ils s'expriment littéra¬lement, quand on plonge ladite surface dans l'espace, nommément, dans le cas présent, à trois dimensions. C'est cette distinction fondamentale qui est aussi -338- Leçon du 6 juin 1995 celle que je vous ai sans cesse rappelée pour vous dire que nous ne devions pas considérer l'anneau, le tore, comme un solide et que, quand je parle du vide qui est central, du pourtour de l'anneau, comme du trou qui lui est, si je puis dire, axial, ce sont des termes qu'il convient de prendre à l'intérieur de ceci, que nous n'avons pas à les faire fonctionner pour autant que nous visons purement et sim¬plement la surface. Il n'en reste pas moins que c'est pour autant que, comme s'expriment les topologistes, nous la plongeons dans un espace que nous pou-vons laisser à l'état d'x, qu'en est-il du nombre de dimensions qui le structurent ? nous ne sommes point forcés d'en préjuger, que nous pouvons mettre en valeur telle ou telle des propriétés intrinsèques dont il s'agit dans une surface. Et la preuve est justement ceci, c'est que le tore, nous n'aurons aucune difficulté à le représenter dans l'espace à trois dimensions qui nous est intuitivement familier, alors que pour celle-ci nous aurons tout de même une certaine peine, puisqu'il nous faudra y ajouter la petite note de toutes sortes de réserves, concernant ce que nous avons à lire quand nous tentons de représenter dans cet espace cette surface. C'est ce qui nous permettra de poser justement la question de la struc¬ture d'un espace en tant qu'il admet ou qu'il n'admet pas nos surfaces telles que nous les avons préalablement constituées. Ces réserves étant faites, je vous prie maintenant de poursuivre et de consi¬dérer ce que j'ai à vous enseigner sur cette surface, précisément en tant que c'est à propos de sa représentation dans l'espace que je vais essayer de vous mettre en valeur certains de ses caractères, qui n'en sont pas moins intrinsèques pour cela. Car si j'ai d'ores et déjà éliminé la valeur que nous pouvons donner à cette ligne, ligne de pénétration, dont vous voyez ici, le détail illustré, c'est ainsi que nous pouvons la représenter, vous voyez que rien que par la façon dont je l'ai, moi, déjà dessinée au tableau, il y a ici quelque chose qui nous pose une question. La valeur de ce point qui est ici est-elle une valeur que nous pouvons en quelque sorte effacer, comme la valeur de cette ligne ? Est-ce que ce point est lui aussi quelque chose qui ne tient qu'à la nécessité de la représentation dans l'espace à trois dimen¬sions ? je vous le dis tout de suite pour éclairer un peu à l'avance mon propos, ce point, quant à sa fonction, n'est pas éliminable, au moins à un certain niveau de la spéculation sur la surface, un niveau qui n'est pas seulement défini par l'existence de l'espace à trois dimensions. En effet, que signifie radicalement la construction de cette surface dite du cross-cap, en tant qu'elle s'organise à partir de la coupure que je vous ai -339- L'identification représentée tout à l'heure comme un piège à loups qui se referme ? Rien de plus simple que de voir qu'il faut que ce piège à loups soit bipartite [fig. 8], quand il s'agit de la sphère, puisqu'il faut bien qu'il se replie quelque part, que ses deux moitiés sont orientées dans le même sens. Le terminus ad quo se distinguera donc du terminus ad quem en tant qu'ils doivent se recouvrir de leur long. Nous pouvons dire qu'ici nous avons la façon dont fonctionnent l'une par rapport à l'autre les deux moitiés du bord qu'il s'agit de rejoindre pour constituer un plan projectif. Ici, ils sont orientés en sens contraire, ce qui veut dire qu'un point situé à cette place, point a par exemple, correspondra, sera identique, équivalent à un point situé à cette place en a', diamétralement opposé, qu'un autre point b situé ici par exemple se rapportera à un autre point b' situé diamétralement. Ceci ne nous incite-t-il pas à penser qu'étant donné ce rap¬port antipodique des points, sur ce circuit orienté d'une façon continue toujours dans le même sens, aucun point n'aura de privilège et que, quelle que soit notre difficulté d'intui¬tionner ce dont il s'agit, il nous faut simple¬ment penser ce rapport circulaire anti¬podique comme une sorte d'entrecroisement rayonné si l'on peut dire, concentrant l'échange d'un point au point opposé du bord unique de ce trou, et le concentrant, si l'on peut dire, autour d'un vaste entrecroisement central qui échappe à notre pensée et qui ne nous permet d'aucune façon donc d'en donner de représentation satisfaisante. Néanmoins, ce qui justifie que les choses soient ainsi représentées, c'est qu'il y a quelque chose qu'il convient de ne pas oublier, c'est qu'il ne s'agit pas de figures métriques, à savoir que ce n'est pas la distance de a à A, et de a' à A' qui règle la correspon¬dance point par point qui nous permet de construire la surface en organisant de cette façon la coupure, mais c'est uniquement la position relative des points, autrement dit, dans un ensemble de trois points qui se situent sur la moitié - admettez l'usage du terme la moitié dont je me sers en cette occasion, qui est déjà représenté par la référence analogique que j'ai faite ici des deux moitiés du -340- Leçon du 6 juin 1995 bord -, c'est en tant que sur ce bord, sur cette ligne, comme sur toute ligne, un point peut être défini comme étant entre deux autres, qu'un point c, par exemple, va pouvoir trouver son correspondant dans le point c' de l'autre côté. Mais si nous n'avons pas de point d'origine, de point arken – ten arken o ti xai lalo umin [St Jean VIII - 25], comme on dit dans l'Évangile, ce qui a prêté à de telles difficultés de traduction qu'un penseur de Franche-Comté a cru devoir me dire: « C'est bien là qu'on vous reconnaît! Le seul passage de l'Évangile sur lequel personne ne peut s'accorder, c'est lui que vous avez pris en épigraphe pour une partie de votre rapport de Rome ». arken, donc, le com¬mencement, s'il n'y a pas ces points de commencement quelque part, il est impossible de définir un point comme étant entre deux autres, car c et c' sont aussi bien entre ces deux autres, a et B, s'il n'y a pas de AA' pour repérer d'une façon univoque ce qui se passe dans chaque segment. C'est donc pour d'autres raisons que la possibilité de les représenter dans l'espace, qu'il faut que nous définissions un point d'origine à cet échange entrecroisé, qui constitue la surface du plan projectif, entre un bord qu'il faut bien, malgré qu'il tourne toujours dans le même sens, que nous le divisions en deux. Ceci peut vous paraître fort ennuyeux, mais vous allez voir que cela va prendre un intérêt de plus en plus grand. Je vous annonce tout de suite ce que j'entends dire, j'entends dire que ce point arken, origine, a une structure tout à fait privilégiée, que c'est lui, c'est sa présence qui assure à la boucle intérieure de notre signifiant polonais un statut qui lui est tout à fait spécial. En effet, pour ne pas vous faire attendre plus longtemps, j'applique ce signifiant, dit huit intérieur, sur la surface du cross-cap. Nous verrons après ce que cela veut dire. Observez tout de même que, l'appliquer de cette façon, cela veut dire que cette ligne que dessine notre signifiant huit intérieur se trouve ici faire deux fois le tour de ce point privilégié. Là, faites un effort d'imagination. Je veux bien vous l'illustrer par quelque chose. Voyez ce que cela peut faire. Vous avez ici, si vous voulez, le renflement de la moitié inférieure (a), le renflement de la pince gauche de la patte de homard (b), le ren-flement de la pince droite (c). Ici, cela rentre dans l'autre, cela passe de l'autre côté (d). Qu'est-ce que -341- L'identification cela veut dire? Cela veut dire que vous avez en somme un plan qui s'enroule comme cela sur lui, puis qui à un moment se traverse lui-même, de sorte que cela fait comme deux espèces de volets, ou d'ailes battantes ici superposées, qui se trouvent en somme, par la coupure, isolées du renflement inférieur, et au niveau supérieur ces deux ailes se croisent l'une l'autre. Ce n'est pas très inconcevable. Si vous vous étiez intéressés aussi longtemps que moi à cet objet, évidemment cela vous paraî¬trait peu sur¬ prenant car, à vrai dire, le pri¬vilège de cette double coupure, cela est très intéressant. C'est très inté¬ressant en ce sens que, concernant le tore, je vous l'ai déjà montré, si vous faites une coupure [a], cela le transforme en une bande. Si vous en faites une seconde [b], qui traverse la première, cela ne le fragmente pas pour autant. C'est cela qui vous permet de l'étaler comme un beau carré. Si vous faites deux coupures qui ne se recroisent pas, sur un tore, essayez d'imaginer cela, là vous le met¬tez forcément en deux morceaux. Ici [en haut de la page suivante], sur le cross-cap, avec une coupure qui est une coupure simple comme celle qui peut se dessiner ainsi, vous ouvrez cette surface. Amusez-vous à en faire le dessin, ce sera un très bon exercice intellec¬tuel de savoir ce qui se passe à ce moment-là. Vous ouvrez la surface, vous ne la coupez pas en deux, vous n'en faites pas deux morceaux. Si vous faites n'importe quelle autre coupure, qui se croise ou qui ne se croise pas, vous la divisez. Ce qui 342 Leçon du 6 juin 1995 est paradoxal et intéressant, c'est qu'en somme il ne s'agit ici que d'une seule coupure toujours et que néanmoins, à simplement lui faire faire deux fois le tour du point privilégié, vous divisez la surface. Ce n'est pas du tout pareil sur un tore. Sur un tore, si vous faites autant de fois que vous voudrez le tour du trou central, vous n'obtiendrez jamais qu'un allongement en quelque sorte de la bande, mais vous ne la diviserez pas pour autant. Ceci pour vous faire remar¬quer que nous touchons là, sans doute, quelque chose d'intéressant concernant la fonction de cette surface. Il y a d'ailleurs quelque chose qui n'est pas moins intéressant, c'est que ce double tour, avec ce résultat, est quelque chose que vous ne pouvez pas répéter une seule fois de plus. Si vous faites un triple tour, vous serez amenés à dessiner sur la surface quelque chose qui se répétera indéfiniment, à la manière des boucles que vous opérez sur le tore quand vous vous livrez à l'opération de bobinage dont je vous ai parlé au départ, à ceci près qu'ici la ligne ne se rejoindra jamais, ne se mordra jamais la queue. La valeur privilégiée de ce double tour est donc suffisamment assurée par ces deux propriétés. Considérons maintenant la surface qu'isole ce double tour sur le plan pro¬jectif. Je vais vous en faire remarquer certaines propriétés. D'abord c'est ce que nous pouvons appeler une surface - appelons-la comme cela, pour la rapidité, entre nous si l'on peut dire, puisque je vais vous rappeler ce que cela veut dire - c'est une surface gauche, comme un corps gauche, comme n'importe quoi que nous pouvons définir comme cela dans l'espace. Je ne l'emploie pas pour l'opposer à droite, je l'emploie pour définir ceci, que vous devez bien connaître, c'est que si vous voulez définir l'enroulement d'un escargot, qui comme vous le savez est privilégié, dextrogyre ou lévogyre peu importe, cela dépend comment vous définissez l'un ou l'autre, cet enroulement, vous le trouverez le même, que vous regardiez l'escargot du côté de sa pointe ou que vous le retourniez pour le -343- L'identification regarder du côté de l'endroit où il ébauche un creux. En d'autres termes, c'est qu'à retourner ici le cross-cap pour le voir de l'autre côté, si nous définissons ici la rotation de la gauche vers la droite en nous éloignant du point central, vous voyez qu'il tourne toujours dans le même sens de l'autre côté. Ceci est la propriété de tous les corps qui sont dissymétriques. C'est donc bien d'une dis¬symétrie qu'il s'agit, fondamentale à la forme de cette surface. À preuve, c'est que vous avez au-dessous quelque chose qui est l'image de cette surface ainsi définie sur notre double boucle, dans le miroir. La voici. Nous devons nous attendre à ce que, comme dans tout corps dissymétrique, l'image dans le miroir ne lui soit pas superposable, de même que notre image dans le miroir, à nous qui ne sommes pas symétriques, malgré ce que nous en croyons, ne se superpose pas du tout à notre propre support. Si nous avons un grain de beauté sur la joue droite, ce grain de beauté sera sur la joue gauche de l'image dans le miroir. Néanmoins la propriété de cette surface est telle que, comme vous le voyez, il suffit de faire remonter un tout petit peu cette boucle là [a], et c'est légitime de la faire passer au-dessus de l'autre, puisque les deux plans ne se traversent pas réellement, pour que vous ayez une image absolument identique [b], et donc -344- Leçon du 6 juin 1995 superposable à la première, à celle dont nous sommes partis. Vous voyez ce qui se passe; remontez cela tout doucement, progressivement jusqu'ici, et voyez ce qui va se passer, à savoir que l'occultation de cette petite partie en pointillés située ici est la réalisation identique de ce qui est dans l'image primitive. Ceci nous sert à illustrer cette propriété que je vous ai dit être celle de a en tant qu'objet du désir, d'être ce quelque chose qui est à la fois orientable, et assuré¬ment très orienté, mais qui n'est pas, si je puis m'exprimer ainsi, spécularisable. A ce niveau radical qui constitue le sujet dans sa dépendance par rapport à l'objet du désir, la fonction i (a), fonction spéculaire, perd sa prise, si l'on peut dire. Et tout ceci est commandé par quoi ? Par quelque chose qui est justement ce point [point central] en tant qu'il appartient à cette surface. Pour éclairer tout de suite ce que je veux dire, je vous dirai que c'est en arti¬culant la fonction de ce point que nous pourrons trouver toutes sortes de for¬mules heureuses qui nous permettent de concevoir la fonction du phallus au centre de la constitution de l'objet du désir. C'est pour cela qu'il vaut la peine que nous continuions de nous intéresser à la structure de ce point. Ce point, en tant que c'est lui qui est la clef de la structure de cette surface ainsi définie, découpée par notre coupure dans le plan projectif, ce point, il faut que je m'arrête un instant à vous montrer quelle est sa véritable fonction. C'est ce qui vous demandera bien sûr encore un peu de patience. Quelle est la fonction de ce point? Ce qui là dans ce moment auquel nous nous arrêtons est manifeste, c'est qu'il est dans une des deux parts dont, par la double cou¬pure, le plan projectif est divisé. Il appartient à cette par¬tie, qui se détache, il n'appar¬tient pas à la partie qui reste. Puisqu'il semble que vous ayez été capables tout à l'heure - je dois tout au moins l'induire du fait qu'il ne s'est élevé aucun murmure de protestation - de concevoir comment cette figure peut passer à celle-ci par simple déplacement légitime du niveau de la coupure, vous allez, je pense, être aussi bien capables de faire l'effort mental de voir ce qui se passe si, d'une part nous faisons franchir l'horizon du cul de sac inférieur de la surface à cette coupure (a), en la faisant -345- L'identification passer donc de l'autre côté comme l'indique ma flèche jaune, et si nous faisons franchir à la partie supérieure de la boucle également l'horizon de ce qui est en haut du cross-cap (b), ceci nous conduit sans difficulté à la figure suivante. Le passage à la dernière (c) est un petit peu plus difficile à concevoir, non pas pour la boucle inférieure comme vous le voyez, mais pour la boucle supérieure, pour autant que vous pouvez peut-être avoir un instant d'hésitation concernant ce qui se passe au moment du franchissement de ce qui ici se présente comme l'extrémité de la ligne de pénétration. Si vous y réfléchissez un petit peu, vous verrez que si c'est de l'autre côté que la coupure est amenée à franchir cette ligne -346- Leçon du 6 juin 1995 de pénétration, évidemment elle se présentera comme cela (c), c'est-à-dire comme elle est de l'autre côté, elle sera pointillée de ce côté-ci, et elle sera pleine, puisque d'après notre convention ce qui est pointillé est vu par transparence. Rien dans la structure de la surface ne nous permet de distinguer la valeur de ces coupures donc de celles auxquelles nous aboutissons ici, mais pour l’œil elles se présentent comme rentrant toutes deux du même côté de la ligne de pénétration. Est-ce que c'est très simple pour l'œil ? Sûrement pas. Car cette différence qu'il y a entre, pour la coupure, de rentrer de deux côtés différents ou rentrer par le même côté, c'est quelque chose qui doit tout de même se signaler dans le résul¬tat, sur la figure. Et d'ailleurs, ceci est tout à fait sensible. Si vous réfléchissez à ce que c'est, ce qui désormais est découpé sur cette sur¬ face, vous le reconnaîtrez facilement. D'abord, c'est la même chose que notre signifiant. En plus, de la façon dont cela découpe une surface, cela découpe une sur¬face dont vous sentez très bien, vous n'avez qu'à regarder la figure, que c'est une bande, une bande qui n'a qu'un bord. je vous ai déjà montré ce que c'est, c'est une surface de Moebius (a). Or, les propriétés d'une surface de Moebius sont des propriétés complètement différentes de celles de cette petite surface tournante (b) dont je vous ai montré tout à l'heure les propriétés en la retournant, en la mirant, en la transformant et en vous disant finalement que c'est celle-là qui nous intéresse. Ce petit tour de passe-passe a évidemment une raison qui n'est pas difficile à chercher. Son intérêt est simplement de vous montrer que cette coupure divise la surface toujours en deux parts, dont l'une conserve le point dont il s'agit à son inté¬rieur, et dont l'autre ne l'a plus. Cette autre partie, qui est tout aussi bien présente là que dans la figure terminale, c'est une surface de Moebius. La double coupure divise toujours la surface appelée cross-cap en deux, ce quelque chose auquel nous nous intéressons et dont je vais faire pour vous le support de l'explication du rap¬port de $ avec a dans le fantasme, et de l'autre côté, une surface de Moebius. Quelle est la première chose que je vous ai fait toucher du doigt quand je vous ai fait cadeau de cette petite cinq ou sixaine de surfaces de Moebius que j'ai lancées à tra¬vers l'assemblée ? C'est que la surface de Moebius, elle, au sens où je l'entendais tout à l'heure, est irréductiblement gauche. Quelque modification que vous lui fassiez subir, vous ne pourrez pas lui superposer son image dans le miroir. -347- L'identification Voilà donc la fonction de cette coupure et ce qu'elle montre d'exemplaire. Elle est telle que, divisant une certaine surface d'une façon privilégiée, surface dont la nature et la fonction nous sont complètement énigmatiques puisqu'à peine pouvons-nous la situer dans l'espace, elle fait apparaître des fonctions pri¬vilégiées d'un côté, qui sont celles que j'ai appelées tout à l'heure d'être spécu¬larisables, c'est-à-dire de comporter son irréductibilité à l'image spéculaire, et de l'autre côté, une surface qui, quoi que présentant tous les privilèges d'une sur¬face, elle, orientée, n'est pas spécularisée. Car remarquez bien que, cette surface, on ne peut pas dire, comme sur la surface de Moebius, qu'un être infiniment plat se promenant se retrouvera tout d'un coup sur cette surface à son propre envers. Chaque face est bel et bien séparée de l'autre dans celle-ci. Cette propriété, bien sûr, est quelque chose qui laisse ouverte une énigme, car ce n'est pas si simple. C'est d'autant moins simple que la surface totale, c'est bien évident, n'est reconstituable, et reconstituable immédiatement, qu'à partir de celles-ci. Il faut donc bien que les propriétés les plus fondamentales de la surface soient quelque part conservées, malgré son apparence plus rationnelle que celle de l'autre, dans cette surface. Il est tout à fait clair qu'elles sont conservées au niveau du point. Si le passage qui, dans la figure totale, rend toujours possible à un voyageur infi¬niment plat de se retrouver, par un chemin excessivement bref, en un point qui est son propre envers, je dis, sur la surface totale, si ce n'est plus possible au niveau de la surface centrale fragmentée, divisée par le signifiant de la double boucle, c'est que très précisément quelque chose de cela est conservé au niveau du point. A ceci près que justement, pour que ce point fonctionne comme ce point, il a ce privilège d'être, justement, infranchissable, sauf à faire s'évanouir, si l'on peut dire, toute la structure de la surface. Vous le voyez, je n'ai même pas pu encore donner son plein développement à ce que je viens de dire de ce point. Si vous y réfléchissez, vous pourrez d'ici la pro¬chaine fois le trouver vous-mêmes. L'heure est avancée et c'est bien là que je suis forcé de vous laisser. je m'excuse de l'aridité de ce que j'ai été amené aujourd'hui à produire devant vous, du fait de la complexité même, encore que ce soit d'une complexité extraordinairement punctiforme, c'est le cas de le dire. C'est là que je reprendrai la prochaine fois. je reviens donc sur ce que j'ai dit à l'entrée, le fait que je n'aie pu arriver que jusqu'à ce point de mon exposé fera que le séminaire de mer¬credi prochain - dites-le à ceux qui ont reçu la prochaine annonce - sera main¬tenu dans le dessein de ne pas laisser trop d'espace, trop d'intervalle entre ces deux séminaires, car cet espace pourrait être nuisible à la suite de notre explication. -348- Leçon 24, 13 juin 1962 Voici trois figures. La figure 1 répond à la coupure simple, en tant que le plan projectif n'en saurait tolérer plus d'une sans être divisé. Celle-là ne divise pas, elle ouvre. Cette ouver¬ture est intéressante à montrer sous cette forme parce qu'elle permet de visualiser pour nous, de matérialiser la fonction du point. La figure 2 nous aidera à com¬prendre l'autre. Il s'agit de savoir ce qui se passe quand la coupure ici désignée a ouvert la surface. Bien entendu, il s'agit là d'une description de la surface liée à ce qu'on appelle ses relations extrinsèques, à savoir la surface pour autant que nous essayons de l'insérer dans l'espace à trois dimensions. Mais je vous ai dit que cette distinction des propriétés intrinsèques de la surface et de ses propriétés extrin¬sèques n'était pas aussi radicale qu'on y insiste quel¬quefois dans un souci de formalisme, car c'est justement à propos de sa plongée dans l'espace comme on dit, que certaines des propriétés in¬trinsèques de la surface apparaissent dans toutes leurs conséquences. Je ne fais que vous signaler le pro¬blème. Tout ce que je vais vous dire en effet sur le plan projectif, la place privilégiée qu'y occupe le point, ce que nous appellerons le point, qui est ici figuré dans le cross-cap, ici (fig. 11), point terminal de la ligne de pseudo-pénétration de la surface sur elle-même, ce -349- L'identification point, vous voyez sa fonction dans cette forme ouverte (fig. 2) du même objet décrit à la figure l. Si vous l'ouvrez selon la coupure, ce que vous allez voir appa¬raître c'est un fond (fig. l a) qui est en bas, celui de la demi-sphère. En haut, c'est le plan de cette paroi antérieure (fig. 1b) pour autant qu'elle se continue en paroi postérieure (fig. 1 c) après avoir pénétré le plan qui lui est, si l'on peut dire, symé¬trique dans la composition de cet objet. Pourquoi le voyez-vous ainsi dénudé jusqu'en haut ? Parce qu'une fois la cou¬pure pratiquée, comme ces deux plans, qui se croisent comme ceci (fig. 1 hachures) au niveau de la ligne de pénétration, ne se croisent pas réellement; il ne s'agit pas d'une réelle pénétration mais d'une pénétration qui n'est nécessitée que par la projection dans l'espace de la surface dont il s'agit. Nous pouvons à notre gré remonter, une fois qu'une coupure a dissout la continuité de la surface, un de ces plans à travers l'autre puisque aussi bien, non seulement il n'est pas important de savoir à quel niveau ils se traversent, quels points correspondent dans la tra-versée, mais au contraire il convient expressément de ne pas tenir compte de cette coïncidence des niveaux des points en tant que la pénétration pourrait les rendre, à certains moments du raisonnement, superposables. Il convient au contraire de marquer qu'ils ne le sont pas. Le plan antérieur de la figure 1 (A), et qui passe de l'autre côté, s'est trouvé abaissé vers le point que nous appelons dès lors le point tout court, tandis qu'en haut nous voyons se produire ceci, une ligne qui va jusqu'en haut de l'objet et qui, derrière, passe de l'autre côté. Lorsque nous pratiquons, dans cette figure, une traversée, nous obtenons quelque chose qui se présente comme un creux ouvert vers l'avant. Le trait en poin¬tillés va passer derrière cette sorte d'oreille et trouve une sortie de l'autre côté, à savoir la coupure entre ce bord-ci et ce qui, de l'autre côté, est symétrique de cette sorte de panier, mais en arrière. Il faut considérer que derrière il y a une sortie. Voilà la figure 3 qui est une figure intermédiaire. Ici vous voyez encore l'entrecroisement à la partie supérieure du plan antérieur, qui devient postérieur pour revenir ensuite. Et vous pouvez relever cela indéfiniment, je vous l'ai fait remarquer. C'est bien ce qui s'est produit au niveau extrême. C'est la même chose que ce bord-là que vous trouvez décrit à la figure l. Cette partie que je désigne à la figure 1, nous allons l'appeler A. C'est cela qui se maintient à cet endroit de la figure 2. -350- Leçon du 13 juin 1962 La continuité de ce bord (fig. 4) se fait avec ce qui, derrière la surface en quelque sorte oblique ainsi dégagée, se replie en arrière une fois que vous avez commencé à lâcher le tout, de sorte que si on les recollait, cela se rejoindrait comme à la figure 3. C'est pourquoi je l'ai indiqué en bleu sur mon dessin [trait fléché]. Le bleu est, en somme, tout ce qui perpétue la coupure elle-même. Qu'en résulte-t-il ? C'est que vous avez un creux, une poche dans laquelle vous pouvez introduire quelque chose. Si vous passez la main, celle-ci passe derrière cette oreille qui est en continuité par l'avant avec la surface. Ce que vous rencontrez derrière, c'est une surface qui correspond au fond du panier, mais séparée de ce qui reste sur la droite, à savoir cette surface qui vient en avant, là, et qui se replie en arrière à la figure 2. En suivant un chemin comme celui-là, vous avez une flèche pleine, puis en pointillés parce qu'elle passe derrière l'oreille qui correspond à A. Elle sort ici parce que c'est la partie de la coupure qui est derrière. C'est la partie que je peux désigner par B. L'oreille qui est dessinée ici par les limites de ce pointillé à la figure 2 pourrait se trouver de l'autre côté. Cette possibilité de deux oreilles, c'est ce que vous trouverez lorsque, quand vous avez réalisé la double coupure et que vous isolez dans le cross-cap quelque chose qui se fabrique ici. Ce que vous voyez dans cette pièce centrale ainsi isolée de la figure 5, c'est en somme un plan tel que vous effa¬cez maintenant le reste de l'objet, de sorte que vous n'aurez plus à mettre de pointillés ici, ni même de traversée. Il ne reste que la pièce centrale. Qu'avez-vous alors ? Vous pouvez l'imaginer aisément. Vous avez une sorte de plan qui, en gauchissant, vient, à un moment, à se recouper lui-même selon une ligne qui passe alors derrière. Vous avez donc ici aussi deux oreilles, une lamelle en avant, une lamelle en arrière. Et le plan se traverse lui-même selon une ligne strictement limitée à un point. Il se pourrait que ce point fût placé à l'extré¬mité de l'oreille postérieure; ce serait, pour le plan, une manière de se recouper lui-même qui serait tout aussi intéressante par certains côtés, puisque c'est ce que j'ai réalisé à la figure 6 pour vous montrer tout à l'heure la façon dont il -351- L'identification convient de considérer la structure de ce point. Je sais personnelle¬ment que vous vous êtes inquiétés déjà de la fonction de ce point, puisque vous m'avez un jour posé en privé la question de savoir pourquoi toujours, moi-même et les auteurs, nous le représentons sous cette forme, indiquant au centre une sorte de petit trou. Il est bien certain que ce petit trou donne à réfléchir. Et c'est juste¬ment sur lui que nous allons insister, car il livre la structure tout à fait particu¬lière de ce point qui n'est pas un point comme les autres. C'est ce sur quoi, maintenant, je vais être amené à m'expliquer. Sa forme un peu oblique, tordue, est amusante, car l'analogie est frappante avec l'hélix, l'anthélix, et même le lobule de la forme de ce plan projectif coupé, si l'on considère qu'on peut retrouver cette forme, qui foncièrement est attirée par la forme de la bande de Moebius, on la retrouve beaucoup plus simplifiée dans ce que j'ai appelé un jour l'arum ou encore l'oreille d'âne. Ceci n'est fait que pour attirer votre attention sur ce fait évident que la nature semble en quelque sorte aspirée par ces structures, et dans des organes particulièrement significatifs, ceux de ces orifices du corps qui sont en quelque sorte laissés à part, distincts de la dialectique analytique. À ces orifices du corps, quand ils montrent cette sorte de ressemblance, pourrait se raccrocher une sorte de considération, de rattachement à la Naturwissenschaft de ce point, lequel doit bien y attenir, s'y refléter, s'il a effectivement quelque valeur. L'analogie frappante de plusieurs de ces dessins que j'ai faits avec les figures que vous trouvez à chaque page des livres d'embryologie mérite aussi de retenir l'attention. Lorsque vous considérez ce qui se passe, à peine franchi le stade de la plaque germinative, dans l'œuf des ser¬pents ou des poissons, pour autant que c'est ce qui se rapproche le plus, à un exa¬men qui n'est pas absolument complet dans l'état actuel de la science, du développement de l’œuf humain, vous trouvez quelque chose de frappant, c'est l'apparition sur cette plaque germinative, à un moment donné, de ce qu'on appelle la ligne primitive, qui est également terminée par un point, le nœud de Hensen, qui est un point tout à fait significatif et vraiment problématique dans sa formation, pour autant qu'il est lié par une sorte de corrélation avec la for¬mation du tube neural; il vient en quelque sorte à sa rencontre par un processus -352- Leçon du 13 juin 1962 de repli de l'ectoderme. C'est, comme vous ne l'ignorez pas, quelque chose qui donne l'idée de la formation d'un tore, puisqu'à un certain stade ce tube neural reste ouvert comme une trompette des deux côtés. Par contre, la formation du canal chordal qui se produit au niveau de ce nœud de Hensen, avec une façon de se propager latéralement, donne l'idée qu'il se produit là un processus d'entre¬croisement, dont l'aspect morphologique ne peut pas manquer de rappeler la structure du plan projectif, surtout si l'on songe que le processus qui se réalise, de ce point appelé nœud de Hensen, est en quelque sorte un processus régres¬sif. À mesure que le développement s'avance, c'est dans une ligne, dans un recul postérieur du nœud de Hensen que se complète cette fonction de la ligne pri¬mitive, et qu'ici se produit cette ouverture vers l'avant, vers l'entoblaste, de ce canal qui, chez les sauropsidés, se présente comme l'homologue, sans être du tout identifiable au canal neuro-entérique qu'on trouve chez les batraciens, à savoir ce qui met en communication la partie terminale du tube digestif et la par¬tie terminale du tube neural. Bref, ce point si hautement significatif pour conjoindre l'orifice cloacal, cet orifice si important dans la théorie analytique, avec quelque chose qui se trouve, devant la partie la plus inférieure de la forma¬tion caudale, être ce qui spécifie le vertébré et le prévertébré plus fortement que n'importe quel autre caractère, à savoir l'existence de la chorde dont cette ligne primitive et le nœud de Hensen sont le point de départ. Il y a certainement toute une série de directions de recherches qui, je crois, mériteraient de retenir l'atten¬tion. En tout cas, si je n'y ai point insisté, c'est qu'assurément ce n'est pas dans ce sens que je désire m'engager. Si j'en parle à l'instant, c'est à la fois pour réveiller chez vous un peu plus d'intérêt pour ces structures si captivantes en elles-mêmes, et aussi bien authentifier une remarque qui m'a été faite sur ce que l'embryologie aurait ici à dire son mot, au moins à titre illustratif. Cela va nous permettre d'aller plus loin, et tout de suite, sur la fonction de ce point. Une discussion très ser¬rée sur le plan du formalisme de ces constructions topo¬logiques ne ferait que s'éterniser et peut-être pourrait vous lasser. Si la ligne que je trace ici sous la forme d'une sorte d'entrecroisement de fibres est quelque chose dont vous connaissez déjà la fonction dans ce cross-cap, ce que j'entends vous signaler c'est que le point qui le ter¬mine, bien sûr, est un point mathématique, un point abs¬trait. Nous ne pouvons donc lui donner aucune -353- L'identification dimension. Néanmoins nous ne pouvons le penser que comme une coupure à laquelle il faut que nous donnions des propriétés paradoxales, d'abord du fait que nous ne pouvons la concevoir que comme punctiforme. D'autre part elle est irréductible. En d'autres termes, pour la conception même de la surface nous ne pouvons la consi¬dérer comme comblée. C'est un point-trou, si l'on peut dire. De plus, si nous la considérons comme un point trou, c'est-à-dire faite de l'accolement de deux bords, elle serait en quelque sorte insécable dans le sens qui la traverse, et on peut en effet l'illustrer de ce type de coupure unique (a) qu'on peut faire dans le cross-cap. Il y en a qui sont faites normalement pour expliquer le fonctionnement de la sur¬face, dans les livres techniques qui s'y consacrent. S'il y a une coupure (b) qui passe par ce point, comment devons-nous la concevoir ? Est-ce qu'elle est en quelque sorte l'homologue, et uniquement l'homologue, de ce qui se passe quand vous faites passer une de ces lignes plus haut, traversant la ligne structurale de fausse pénétration ? C'est-à-dire en quelque sorte, si quelque chose existe que nous pouvons appeler point-trou, de telle sorte que la coupure, même lorsqu'elle s'en rapproche jusqu'à se confondre avec ce point, fasse le tour de ce trou ? C'est en effet ce qu'il faut bien concevoir, car lorsque nous tra¬çons une telle coupure, voici à quoi nous abou¬tissons. Prenez, si vous voulez, la fig. 1, trans¬formez-la en figure 3, et considérez ce dont il s'agit entre les deux oreilles qui restent là, au niveau de A, et de B qui serait derrière; c'est quelque chose qui peut encore s'écarter indéfiniment, au point que l'ensemble prenne cet aspect, figure 6. Ces deux parties de la figure représentent les replis antérieur et postérieur que j'ai dessinés en figure 5. Ici, au centre, cette surface que j'ai des¬sinée en figure 5 apparaît ici aussi en figure 6. Elle est là en effet, derrière. Il reste qu'en ce point quelque chose doit être maintenu qui est en quelque sorte l'amorce de la fabrication mentale de la surface, à savoir par rapport à cette -354- Leçon du 13 juin 1962 coupure qui est celle autour de laquelle elle se construit réellement. Car cette surface que vous voulez montrer, il convient de la concevoir comme une certaine façon d'organiser un trou. Ce trou, dont les bords sont ici figure, est l'amorce et le point d'où il convient de partir pour que puisse se faire, d'une façon qui construise effectivement la surface dont il s'agit, les jointements bord à bord qui sont ici dessinés, à savoir que ce bord-là, après bien sûr toutes les modifications nécessaires à sa descente à travers l'autre surface, et ce bord-là viennent se joindre avec celui que nous avons amené dans cette partie de la figure 6, a avec a'. L'autre bord, au contraire, doit venir se conjoindre, selon le sens général de la flèche verte, avec ce bord-là, d avec d'. C'est un conjointement qui n'est concevable qu'à partir d'une amorce de quelque chose qui se signifie comme le recouvrement, aussi ponctuel que vous le voudrez, de cette surface par elle-même en un point, c'est-à-dire de quelque chose qui est ici, en un petit point où elle est fendue et où elle vient se recouvrir elle-même. C'est autour de cela que le processus de construction s'opère. Si vous n'avez pas cela, si vous considérez que la coupure b que vous faites ici traverse le point-trou, non pas en le contournant comme les autres coupures à un tour, mais au contraire en venant le couper ici, à la manière dont dans un tore nous pouvons considérer qu'une coupure se pro¬duise ainsi, que devient cette figure ? Elle prend un autre et tout diffé-rent aspect. Voici ce qu'elle devient. Elle devient purement et simplement la forme la plus simplifiée du reploiement en avant et en arrière de la surface de la figure 6, c'est-à-dire que ce que vous avez vu, figure 6, s'organiser selon une forme qui vient s'entrecroiser bord à bord selon quatre segments, le segment a venant sur le segment a', c'est un segment qui porterait le n°1 par rapport à un autre qui porterait le n°3 par rapport à la continuité de la coupure ainsi dessinée, puis un segment n°2 avec le segment n°4. Ici, dernière figure, vous n'avez que deux segments. Il nous faut les concevoir comme s'accolant l'un à l'autre par une complète inversion de l'un par rapport à l'autre. -355- L'identification C'est fort difficilement visualisable, mais le fait que ce qui est d'un côté dans un sens doive se conjoindre à ce qui, de l'autre côté, est dans le sens opposé, nous montre ici la structure pure, encore que non visualisable, de la bande de Moebius. La différence de ce qui se produit quand vous pratiquez cette coupure simple sur le plan projectif avec le plan projectif lui-même, c'est que vous perdez un des élé¬ments de sa structure, vous n'en faites qu'une pure et simple bande de Moebius, à ceci près que vous ne voyez nulle part apparaître ce qui est essentiel dans la struc¬ture de la bande de Moebius, un bord. Or ce bord est tout à fait essentiel dans la bande de Moebius. En effet, dans la théorie des surfaces - je ne peux pas m'y étendre de façon entièrement satisfaisante -, pour déterminer des propriétés telles que le genre, le nombre de connexions, la caractéristique, tout ce qui fait l'intérêt de cette topologie, vous devez faire entrer en ligne de compte que la bande de Mœbius a un bord et n'en a qu'un, qu'elle est construite sur un trou. Ce n'est pas pour le plaisir du paradoxe que je dis que les surfaces sont des organisations du trou. Ici donc, s'il s'agit d'une bande de Mœbius, cela signifie que, quoique nulle part il n'y ait lieu de le représenter, il faut bien que le trou demeure. Pour que ce soit une bande de Moebius vous mettrez donc là un trou. Si petit soit-il, si punc¬tiforme qu'il soit, il remplira topologiquement exactement les mêmes fonctions que celles du bord complet dans ce quelque chose que vous pouvez dessiner quand vous dessinez une bande de Moebius, c'est-à-dire à peu près quelque chose comme ceci. Comme je vous l'ai fait remarquer, une bande de Mœbius est aussi simple que cela. Une bande de Mœbius n'a qu'un bord. Si vous suivez son bord, vous avez fait le tour de tout ce qui est bord sur cette bande, et en fait ce n'est qu'un trou, une chose qui peut apparaître comme purement cir¬culaire. En soulignant les deux côtés, en inversant, l'un par rapport à l'autre s'accolant, il resterait qu'il serait nécessaire, pour qu'il s'agisse bien d'une bande de Moebius, que nous conservions sous une forme aussi réduite que possible l'existence d'un trou. C'est bien effectivement ce qui nous indique le caractère irréductible de la fonction de ce point. Et si nous essayons de l'articuler, de mon¬trer sa fonction, nous sommes amenés, en le désignant comme point-origine de l'organisation de la surface sur le plan projectif, à y retrouver des propriétés qui ne sont pas complètement celles du bord de la surface de Moebius, mais qui sont tout de même quelque chose qui est tellement un trou que si on entend le sup¬primer par cette opération de section par la coupure passant par ce point, c'est en tout cas un trou qu'on fait apparaître de la façon la plus incontestable. -356- Leçon du 13 juin 1962 Qu'est-ce que cela veut dire encore ? Pour que cette surface fonctionne avec ses propriétés complètes, et particulièrement celle d'être unilatère comme la bande de Moebius - à savoir qu'un sujet infiniment plat s'y promenant peut, partant d'un point quelconque extérieur de sa surface, revenir par un chemin extrêmement court, et sans avoir à passer par aucun bord, au point envers de la surface dont il est parti - pour que cela puisse se produire, il faut que dans la construction de l'appareil que nous appelons plan pro¬jectif il y ait quelque part, si réduit que vous le suppo¬siez, cette sorte de fond qui est représenté ici, ce cul de l'appareil (b) la partie qui n'est pas structurée par l'entrecroisement. Il doit en rester un petit morceau, si petit soit-il, sans quoi la surface devient autre chose, et nommément ne représente plus cette propriété de fonctionner comme unilatère. Une autre façon de mettre en valeur la fonction de ce point: le cross-cap ne peut pas se dessiner purement et simplement comme quelque chose qui serait divisé en deux par une ligne où s'entrecroiseraient les deux surfaces (a). Il faut qu'il reste ici (b) quelque chose qui, au-delà du point, l'entoure; quelque chose comme une cir¬conférence, si réduite soit-elle, une surface qui permette de faire communiquer les deux lobes supérieurs si l'on peut dire, de la surface ainsi structurée. C'est cela qui nous montre la fonction paradoxale et organisatrice du point. Mais ce que ceci nous permet d'articuler maintenant, c'est que ce point est fait de l'accolement de deux bords d'une coupure, coupure qui ne saurait elle-même d'aucune façon être retraversée, être sécable, coupure que vous voyez ici, à la façon dont je l'ai pour vous imagée, comme déduite de la structure de la surface, et qui est telle qu'on peut dire que si nous définissons arbitrairement quelque chose comme intérieur et comme extérieur, en mettant par exemple en bleu sur le dessin ce qui est intérieur et en rouge ce qui est extérieur, à l'un des bords de ce point l'autre se présenterait ainsi, puisqu'il est fait d'une coupure, si minimale que vous puissiez la supposer, de la surface qui vient se superposer à l'autre. Dans cette coupure privilégiée, ce qui s'affrontera sans se rejoindre ce sera un extérieur avec un intérieur, un inté¬rieur avec un extérieur. Telles sont les propriétés que je vous présente; on pour¬rait exprimer cela sous une forme savante, plus formaliste, plus dialectique... sous une forme qui me paraît non seulement suffisante, mais nécessaire pour pouvoir ensuite imager la fonction que j'entends lui donner pour notre usage. -357- L'identification je vous ai fait remarquer que la double coupure est la première forme de cou¬pure qui introduise, dans la surface définie comme cross-cap du plan projectif, la première coupure, la coupure minimale qui obtienne la division de cette sur¬face. Je vous ai déjà indiqué la dernière fois ce à quoi aboutissait cette division et ce qu'elle signifiait. Je vous l'ai montré dans des figures très précises que vous avez, je l'espère, toutes prises en notes, et qui consistaient à vous prouver que cette division a justement pour résultat de diviser la surface en: 1°. une surface de Moebius, c'est-à-dire une surface unilatère du type de la figure que voici (1). Celle-ci conserve, si l'on peut dire, en elle une partie seulement des propriétés de la surface appelée cross-cap, et justement cette partie particulièrement intéressante et expressive qui consiste dans la propriété unilatère, et dans celle que j'ai depuis toujours mise en valeur lorsque j'ai fait circu¬ler parmi vous de petits rubans de Mœbius de ma fabrication, à savoir qu'il s'agit d'une surface gauche, qu'elle est, dirons-nous dans notre langage, spéculari¬sable, que son image dans le miroir ne saurait lui être superposée, qu'elle est structurée par une dissymétrie foncière. Et c'est tout l'intérêt de cette structure que je vous démontre, c'est que 2°. la partie centrale au contraire (2), ce que nous appelons la pièce centrale, isolée par la double coupure, tout en étant manifestement celle qui emporte avec elle la véritable structure de tout l'appareil appelé cross-cap, il suffit de la regar¬der, dirai-je, pour le voir, il suffit d'imaginer que, d'une façon quelconque, se rejoignent ici les bords dans les points de correspondance qu'ils présentent visuellement, pour que soit aussitôt reconstituée la forme générale de ce plan projectif ou cross-cap. Mais avec cette coupure, ce qui apparaît, c'est une sur¬face qui a cet aspect que vous pouvez, je pense, maintenant considérer comme quelque chose qui, pour vous, arrive à une suffisante familiarité pour que vous la projetiez dans l'espace cette surface qui se traverse elle-même selon une cer¬taine ligne qui s'arrête en un point. C'est cette ligne, et c'est surtout ce point, qui donnent à la forme à double tour de cette coupure sa signification privilégiée du point de vue schématique, -358- Leçon du 13 juin 1962 parce que c'est à celle-là que nous allons nous fier pour nous donner un schéma de représentation schématique de ce qu'est la relation $ coupure de a, ce que nous n'arrivons pas à saisir au niveau de la structure du tore, à savoir de quelque chose qui nous permet d'articuler schématiquement la structure du désir, la structure du désir en tant que formellement nous l'avons déjà inscrite dans ce quelque chose dont nous disons qu'il nous permet de concevoir la structure du fantasme, $  a. Nous n'épuiserons pas aujourd'hui le sujet, mais nous essaierons d'introduire aujourd'hui pour vous que cette figure, dans sa fonction schématique, est assez exemplaire pour nous permettre de trouver la relation de $ coupure de a, la for¬malisation du fantasme dans son rapport avec quelque chose qui s'inscrit dans ce qui est le reste de la surface dite du plan projectif, ou cross-cap, quand la pièce centrale en est en quelque sorte énucléée. Il s'agit d'une structure spécularisable, foncièrement dissymétrique, qui va nous permettre de localiser le champ de cette dissymétrie du sujet par rapport à l'Autre, spécialement concernant la fonction essentielle qu'y joue l'image spéculaire. Voici en effet ce dont il s'agit; la vraie fonction imaginaire, si l'on peut dire, en tant qu'elle intervient au niveau du désir, est une relation privilégiée avec a, objet du désir, termes du fantasme. Je dis termes puisqu'il y en a deux, $ et a, liés par la fonction de la coupure. La fonction de l'objet du fantasme, en tant qu'il est terme de la fonction du désir, cette fonction est cachée. Ce qu'il y a de plus efficient, de plus efficace dans la relation à l'objet telle que nous l'entendons dans le vocabulaire actuellement reçu de la psychanalyse, est marqué d'un voilement maximum. On peut dire que la structure libidinale, en tant qu'elle est marquée de la fonction narcissique, est ce qui pour nous recouvre et masque la relation à l'objet. C'est en tant que la relation narcissique, narcissique secondaire, la relation à l'image du corps comme telle, est liée par quelque chose de structural à cette relation à l'objet qui est celle du fantasme fondamental, qu'elle prend tout son poids. Mais ce quelque chose de structural dont le parle est une relation de complémentaire; c'est en tant que la relation du sujet marqué du trait unaire trouve un certain appui qui est de leurre, qui est d'erreur, dans l'image du corps comme constitutive de l'identification spéculaire, qu'elle a sa relation indirecte avec ce qui se cache der¬rière elle, à savoir la relation à l'objet, la relation au fantasme fondamental. Il y a donc deux imaginaires, le vrai et le faux, et le faux ne se soutient que dans cette sorte de subsistance à laquelle restent attachés tous les mirages du méconnaître. J'ai déjà introduit ce jeu de mots mé-connaissance; le sujet se mé-connaît dans -359- L'identification la relation du miroir. Cette relation du miroir, pour être comprise comme telle, doit être située sur la base de cette relation à l'Autre qui est fondement du sujet, en tant que notre sujet est le sujet du discours, le sujet du langage. C'est en situant ce qu'est $ coupure de a par rapport à la déficience fondamentale de l'Autre comme lieu de la parole, par rapport à ce qui est la seule réponse défini¬tive au niveau de l'énonciation, le signifiant de A, du témoin universel en tant qu'il fait défaut et qu'à un moment donné il n'a plus qu'une fonction de faux témoin, c'est en situant la fonction de a en ce point de défaillance, en montrant le support que trouve le sujet dans ce a qui est ce que nous visons dans l'analyse comme objet qui n'a rien de commun avec l'objet de l'idéalisme classique, qui n'a rien de commun avec l'objet du sujet hégélien, c'est en articulant de la façon la plus précise ce a au point de carence de l'Autre, qui est aussi le point où le sujet reçoit de cet Autre, comme lieu de la parole, sa marque majeure, celle du trait unaire, celle qui distingue notre sujet de la transparence connaissante de la pensée classique, comme un sujet entièrement attaché au signifiant en tant que ce signifiant est le point tournant de son rejet, à lui le sujet, hors de toute la réa¬lisation signifiante, c'est en montrant, à partir de la formule $ 0 a comme struc¬ture du fantasme, la relation de cet objet a avec la carence de l'Autre, que nous voyons comment à un moment tout recule, tout s'efface dans la fonction signi¬fiante devant la montée, l'irruption de cet objet. C'est là ce vers quoi nous pouvons nous avancer, quoi que ce soit la zone la plus voilée, la plus difficile à articuler de notre expérience. Car justement nous en avons le contrôle en ceci que par ces voies qui sont celles de notre expérience, voies que nous parcourons, le plus habituellement celles du névrosé, nous avons une structure qu'il ne s'agit pas du tout de mettre ainsi sur le dos de boucs émis¬saires. À ce niveau, le névrosé, comme le pervers, comme le psychotique lui-même, ne sont que des faces de la structure normale. On me dit souvent après ces conférences: quand vous parlez du névrosé et de son objet qui est la demande de l'Autre, à moins que sa demande ne soit l'objet de l'Autre, que ne parlez-vous du désir normal! Mais justement, j'en parle tout le temps. Le névrosé, c'est le normal en tant que pour lui l'Autre avec un grand A a toute l'importance. Le pervers, c'est le normal en tant que pour lui le phallus, le grand , que nous allons identifier à ce point qui donne à la pièce centrale du plan projectif toute sa consistance, le phallus a toute l'importance. Pour le psychotique le corps propre, qui est à distinguer à sa place, dans cette structuration du désir, le corps propre a toute l'importance. Et ce ne sont que des faces où quelque chose se -360- Leçon du 13 juin 1962 manifeste de cet élément de paradoxe qui est celui que je vais essayer d'articuler devant vous au niveau du désir. Déjà, la dernière fois, je vous en ai donné un avant-goût, en vous montrant ce qu'il peut y avoir de distinct dans la fonction en tant qu'elle émerge du fantasme, c'est-à-dire de quelque chose que le sujet fomente, essaie de produire à la place aveugle, à la place masquée qui est celle dont cette pièce centrale donne le schéma. Déjà à propos du névrosé, et précisément de l'obsessionnel, je vous indiquai comment peut se concevoir que la recherche de l'objet soit la véritable visée, dans le fantasme obsessionnel, de cette tentative toujours renouvelée et toujours impuissante de cette destruction de l'image spéculaire en tant que c'est elle que l'obsessionnel vise, qu'il sent comme obstacle à la réalisation du fantasme fon¬damental. je vous ai montré que ceci éclaire fort bien ce qui se passe au niveau du fantasme, non point sadique mais sadien, c'est-à-dire celui que j'ai eu l'occa¬sion d'épeler devant vous, pour vous, avec vous, dans le séminaire sur l'Éthique, pour autant que, réalisation d'une expérience intérieure qu'on ne peut entière¬ment réduire aux contingences du cadre connaissable d'un effort de pensée concernant la relation du sujet à la nature, c'est dans l'injure à la nature que Sade essaie de définir l'essence du désir humain. Et c'est bien là ce par quoi, aujourd'hui déjà, je pourrai, pour vous, introduire la dialectique dont il s'agit. Si quelque part nous pouvons encore conserver la notion de connaissance, c'est assurément hors du champ humain. Rien ne fait obstacle à ce que nous pensions, nous autres positivistes, marxistes, tout ce que vous voudrez, que la nature, elle, se connaît. Elle a sûrement ses préférences, elle ne prend pas, elle, n'importe quel matériau. C'est bien ce qui nous laisse depuis quelque temps le champ, nous, pour en trouver des tas d'autres, et de drôles, qu'elle avait drôlement laissés de côté! De quelque façon qu'elle se connaisse, nous n'y voyons aucun obstacle. Il est bien certain que tout le développement de la science, dans toutes ses branches, se fait pour nous d'une façon qui rend de plus en plus claire la notion de connaissance. La connaturalité avec quelque moyen que ce soit dans le champ naturel est ce qu'il y a de plus étranger, de tou¬jours plus étranger au développement de cette science. Est-ce que ce n'est pas justement cela qui rend si actuel que nous nous avancions dans la structure du désir telle que notre expérience justement, effectivement, nous la fait sentir tous les jours ? Le noyau du désir inconscient et son rapport d'orientation, d'aiman¬tation si l'on peut dire, est absolument central par rapport à tous les paradoxes -361- L'identification de la méconnaissance humaine. Et est-ce que son premier fondement ne tient pas en ceci, que le désir humain est une fonction [foncièrement] acosmique ? C'est pourquoi, quand j'essaie pour vous de fomenter ces images plastiques, il peut vous sembler voir une remise à jour d'anciennes techniques imaginaires qui sont celles que je vous ai appris à lire sous la forme de la sphère dans Platon. Vous pourriez vous dire cela, ce petit point double, ce poinçon nous montre que là est le champ où se cerne ce qui est le véritable ressort du rapport entre le possible et le réel. Ce qui a fait tout le charme, toute la séduction longuement poursuivie de la logique classique, le véritable point d'intérêt de la logique formelle, j'entends celle d'Aristote, c'est ce qu'elle suppose et ce qu'elle exclut et qui est vraiment son point-pivot, à savoir le point de l'impossible en tant qu'il est celui du désir. Et j'y reviendrai. Donc vous pourriez vous dire que tout ce que je suis en train de vous expliquer là est la suite du discours précédent. C'est, laissez-moi employer cette formule, c'est des trucs à théo, car en fin de compte il convient de lui donner un nom, à ce Dieu dont nous nous gargarisons un petit peu trop romantiquement la gorge sous cette profération que nous aurions fait un joli coup en disant que Dieu est mort. Il y a dieux et dieux. je vous ai déjà dit qu'il y en a qui sont tout à fait réels. Nous aurions tort d'en méconnaître la réalité. Le dieu qui est en cause, et dont nous ne pouvons pas élu¬der le problème comme un problème qui est notre affaire, un problème dans lequel nous avons à prendre parti, celui-là, pour la distinction des termes, fai¬sant écho à Beckett qui l'a appelé un jour Godot, pourquoi ne pas l'avoir appelé de son vrai nom, l'Etre suprême ? Si je me souviens bien d'ailleurs, la bonne amie de Robespierre avait ce nom pour nom propre: je crois qu'elle s'appelait Catherine Théot. Il est bien certain que toute une partie de l'élucidation analy¬tique, et pour tout dire toute l'histoire du père dans Freud, c'est notre contri¬bution essentielle à la fonction du théo dans un certain champ, très précisément dans ce champ qui trouve ses limites au bord de la double coupure, en tant que c'est elle qui détermine les caractères structurants, le noyau fondamental du fan¬tasme dans la théorie comme dans la pratique. Si quelque chose peut s'articuler qui met en balance les domaines de théo qui s'avèrent n'être pas si totalement réduits, ni réductibles puisque nous nous en occupons autant, à ceci près que depuis quelque temps nous en perdons, si je puis dire, l'âme, le suc et l'essentiel. On ne sait plus bien que dire, ce père semble se résorber dans une nuée de plus en plus reculée, et du même coup laisser sin¬gulièrement en suspens la portée de notre pratique. Qu'il y ait bien en effet là -362- Leçon du 13 juin 1962 quelque corrélatif historique, il n'est pas du tout superflu que nous l'évoquions lorsqu'il s'agit de définir ce à quoi nous avons affaire dans notre domaine; je crois qu'il est temps. Il est temps parce que déjà, sous mille formes concrétisées, articulées, cliniques et praticiennes, un certain secteur se dégage dans l'évolution de notre pratique, qui est distinct de la relation à l'Autre, grand A, comme fon¬damentale, comme structurante de toute l'expérience dont nous avons trouvé les fondements dans l'inconscient. Mais son autre pôle a toute la valeur que j'ai appelée tout à l'heure complé¬mentaire, celle sans laquelle nous vaguons, je veux dire celle sans laquelle nous revenons, comme un recul, une abdication, à ce quelque chose qui a été l'éthique de l'ère théologique, celle dont je vous ai fait sentir les origines, certainement gardant tout leur prix, toute leur valeur, dans cette fraîcheur originelle que leur ont conservée les dialogues de Platon. Que voyons-nous après Platon, si ce n'est la promotion de ce qui maintenant se perpétue sous la forme poussiéreuse de cette distinction, dont c'est véritablement un scandale qu'on puisse encore la trouver sous la plume d'un analyste, du moi-sujet et du moi-objet! Parlez-moi du cavalier et du cheval, du dialogue de l'âme et du désir. Mais justement il s'agit de cette âme et de ce désir, ce renvoi du désir à l'âme au moment où précisément il ne s'agissait que du désir, bref, tout ce que je vous ai montré l'année dernière dans le transfert. Il s'agit de voir cette clarté plus essentielle que nous pouvons, nous, y apporter. C'est que le désir n'est pas d'un côté. S'il a l'air d'être ce non-maniable que Platon décrit d'une façon si pathétique, si émouvante et que l'âme supé¬rieure est destinée à dominer, à captiver, bien sûr c'est qu'il y a un rapport, mais le rapport est interne, et le diviser c'est justement se laisser aller à un leurre, à un leurre qui tient à ce que cette image de l'âme, qui n'est rien d'autre que l'image centrale du narcissisme secondaire, telle que je l'ai tout à l'heure définie et sur laquelle je reviendrai, ne fonctionne que comme voie d'accès, voie d'accès leur¬rante mais voie d'accès, orientée comme telle, au désir. Il est certain que Platon ne l'ignorait pas. Et ce qui rend son entreprise d'autant plus étrangement per¬verse, c'est qu'il nous le masque. Car je vous parlerai du phallus dans sa double fonction, celle qui nous permet de le voir comme le point commun d'éversion si je puis dire, d'évergence, si je puis avancer ce mot comme construit à l'envers de celui de convergence, si, ce phallus, je pense pouvoir vous articuler d'un côté sa fonction au niveau du $ du fantasme et au niveau du a que pour le désir il authentifie. -363- L'identification Dès aujourd'hui je vous indiquerai la parenté du paradoxe avec cette image même que vous donne ce schéma de la figure [7] puisque ici rien d'autre que ce point n'assure à cette surface ainsi découpée son carac¬tère de surface unilatère, mais le lui assure entièrement, faisant vraiment de $ la coupure de a - mais n'allons pas trop vite. a, lui assurément, est la coupure de S. La sorte de réalité que nous visons dans cette objectalité, ou cette objectivité, que nous sommes seuls à défi¬nir, est vraiment pour nous ce qui unifie le sujet. Et qu'avons-nous vu dans le dialogue de Socrate avec Alcibiade ? Et qu'est-¬ce que cette comparaison de cet homme, porté au pinacle de l'hommage pas¬sionné, avec une boîte ? Cette boîte merveilleuse, comme toujours elle a existé partout où l'homme a su se construire des objets, figures de ce qu'est pour lui l'objet central, celui du fantasme fondamental. Elle contient quoi, dit Alcibiade à Socrate ? L'agalma. Nous commençons à entrevoir ce que cet agalma est, quelque chose qui ne doit pas avoir un mince rapport avec ce point central qui donne son accent, sa dignité à l'objet a. Mais les choses, en fait, sont à inverser au niveau de l'objet. Ce phallus, s'il est si paradoxalement constitué qu'il faut toujours faire très attention à ce qui est la fonction enveloppante et la fonction enveloppée, je crois que c'est plutôt au cœur de l’agalma, qu'Alcibiade cherche ce à quoi là il fait appel, en ce moment où le Banquet se termine, dans ce quelque chose que nous sommes seuls à être capables de lire, quoique ce soit évident, puisque ce qu'il cherche, ce devant quoi il se prosterne, ce à quoi il faisait cet appel impu¬dent, c'est à quoi ? Socrate comme désirant, dont il veut l'aveu. Au cœur de l’agalma, ce qu'il cherche dans l'objet se manifeste comme étant le pur eron, car ce qu'il veut ce n'est pas nous dire que Socrate est aimable, c'est nous dire que ce qu'il a désiré le plus au monde c'est de voir Socrate désirant. Cette impli¬cation subjective la plus radicale au cœur de l'objet lui-même du désir - où je pense que tout de même vous vous retrouvez un peu, simplement parce que vous pouvez le faire rentrer dans le vieux tiroir du désir de l'homme et du désir de l'Autre -, c'est quelque chose que nous allons pouvoir pointer plus précisé¬ment. Nous voyons que ce qui l'organise, c'est la fonction ponctuelle, centrale du phallus. Et là, nous avons notre vieil enchanteur, pourrissant ou pas, mais enchanteur assurément, celui qui sait quelque chose sur le désir, qui envoie notre Alcibiade sur les roses en lui disant, quoi ? de s'occuper de son âme, de son -364- Leçon du 13 juin 1962 moi, de devenir ce qu'il n'est pas, un névrosé pour les siècles plus tard, un enfant de Théo. Et pourquoi ? Qu'est-ce que c'est que ce renvoi de Socrate à un être aussi admirable qu'Alcibiade ? En ce qui concerne l'agalma, c'est manifestement lui qui l'est, comme je crois l'avoir manifesté devant vous, c'est purement et mani¬festement que, le phallus, Alcibiade l'est. Simplement, personne ne peut savoir de qui il est le phallus. Pour être phallus à cet état là, il faut avoir une certaine étoffe. Il n'en manquait pas, assurément, et les charmes de Socrate restent sans prise sur Alcibiade, sans aucun doute. Il passe sur les siècles qui ont suivi, de l'éthique théologique vers cette forme énigmatique et fermée, mais que Le Banquet pourtant nous indique au point de départ et avec tous les compléments nécessaires, à savoir qu'Alcibiade, manifestant son appel du désirant au cœur de l'objet privilégié, ne fait là rien d'autre que d'apparaître dans une position de séduction effrénée par rapport à celui que j'ai appelé le con fondamental, que pour comble d'ironie Platon a connoté du nom propre du bien lui-même, Agathon. Le bien suprême n'a pas d'autre nom dans sa dialectique. Est-ce qu'il n'y a pas là quelque chose qui montre suffisamment qu'il n'y a rien de nouveau dans notre recherche ? Elle retourne au point de départ pour, cette fois, com¬prendre tout ce qui s'est passé depuis. 365 366 366 Leçon 25, 20 juin 1962 Le temps approche du terme de cette année. Mon discours sur l'identification n'aura bien entendu pas pu épuiser son champ. Aussi bien ne puis-je éprouver là-dessus aucun sentiment de vous avoir fait défaut. Ce champ, en effet, quelqu'un au départ s'inquiétait un peu, non sans fondement, que j'y aie choisi une thématique qui lui semblait permettre, être instrument, même pour nous, du tout est dans tout. J'ai essayé tout au contraire de vous montrer ce qui s'y attache de rigueur structurale. Je l'ai fait en partant du deuxième mode d'iden¬tification distingué par Freud, celui que je crois sans fausse modestie avoir rendu désormais, pour vous tous, impensable sinon sous le mode de la fonction du trait unaire. Le champ sur lequel je suis, depuis que j'ai introduit le signifiant du huit inté¬rieur, est celui du troisième mode d'identification, cette identification où le sujet se constitue comme désir, et dans lequel tout notre discours antérieur nous évi¬tait de méconnaître que le champ du désir n'est concevable pour l'homme qu'à partir de la fonction du grand Autre. Le désir de l'homme se situe au lieu de l'Autre, et s'y constitue précisément comme ce mode d'identification originelle que Freud nous apprend à séparer empiriquement - ce qui ne veut pas dire que sa pensée en ce point soit empirique - sous la forme de ce qui est donné dans notre expérience clinique, tout spécialement à propos de cette forme si manifeste de la constitution du désir qui est celle de l'hystérique. Se contenter de dire: « il y a l'identification idéale et puis il y a l'identification du désir au désir », cela peut aller bien sûr pour un premier débroussaillage des affaires, vous devez bien le voir. Le texte de Freud ne laisse pas les choses là, et ne laisse pas les choses là -367- L'identification pour autant déjà que, dans l'intérieur des ouvrages majeurs de sa troisième topique, il nous montre le rapport de l'objet, qui ne peut être ici que l'objet du désir, avec la constitution de l'idéal lui-même; il le montre sur le plan de l'iden¬tification collective, de ce qui est en somme une sorte de point de concours de l'expérience, par quoi l'unarité du trait si je puis dire, mon trait unaire, c'est ce que je voulais dire, se reflète dans l'unicité du modèle pris comme celui qui fonc¬tionne dans la constitution de cet ordre de réalité collective qu'est, si l'on peut dire, la masse avec une tête, le leader. Ce problème, pour local qu'il soit, est bien sans doute celui qui offrait à Freud le meilleur terrain pour saisir lui-même, au point où il élaborait les choses au niveau de la troisième topique, quelque chose qui, pour lui, non pas d'une façon structurale mais en quelque sorte liée à une sorte de point de concours concret, ramassa les trois formes de l'identification, puisque aussi bien la première forme, celle qui restera en somme au bord, au terme de notre développement cette année, celle qui s'ordonne comme la pre¬mière, la plus mystérieuse aussi, quoique la première en apparence portée au jour de la dialectique analytique, l'identification au père, est là dans ce modèle de l'identification au leader de la foule, et est là en quelque sorte impliquée sans être du tout impliquée, sans être du tout incluse dans sa dimension totale, dans sa dimension entière. L'identification au père fait entrer en effet en question quelque chose dont on peut dire que, lié à la tradition d'une aventure proprement historique au point que nous pouvons probablement l'identifier à l'histoire elle-même, ça ouvre un champ que nous n'avons même pas songé cette année à faire entrer dans notre intérêt, faute de devoir y être vraiment absorbé tout entier. Prendre d'abord pour objet la première forme d'identification eût été engager tout entier notre discours sur l'identification dans les problèmes du Totem et tabou, l’œuvre ani¬matrice pour Freud, qu'on peut bien dire être pour lui ce qu'on peut appeler die Sache selbst, la chose elle-même, et dont on peut dire aussi qu'elle restera au sens hégélien, c'est-à-dire pour autant que pour Hegel die Sache selbst, l’œuvre, c'est en somme tout ce qui justifie, tout ce en quoi mérite de subsister ce sujet qui ne fut, qui ne vécut, qui ne souffrit, qu'importe, seule cette extériorisation essen¬tielle avec une voie par lui tracée d'une oeuvre, c'est bien là, en effet, ce qu'on regarde et qu'elle veut seule rester, phénomène en mouvement de la conscience. Et sous cet angle on peut dire en effet que nous avons raison, que nous aurions tort plutôt de ne pas identifier le legs de Freud, si c'était à son oeuvre qu'il devait se limiter, au Totem et tabou. -368- Leçon du 20 juin 1962 Car le discours sur l'identification que j'ai poursuivi cette année, par ce qu'il a constitué comme appareil opératoire - je crois que vous ne pouvez qu'en être au point de commencer à le mettre en usage -, vous pouvez encore avant l'épreuve en apprécier l'importance qui ne saurait manquer d'être tout à fait décisive dans tout ce qui est pour l'instant appelé à l'actualité d'une formulation urgente, au premier chef, le fantasme. Je tenais à marquer que c'était là l'étape préalable essentielle, exigeant absolument une antécédence proprement didac¬tique, pour que puisse s'articuler convenablement la faille, le défaut, la perte où nous sommes pour pouvoir nous référer avec la moindre convenance à ce dont il s'agit concernant la fonction paternelle. Je fais très précisément allusion à ceci que nous pouvons qualifier comme l'âme de l'année 1962, celle où paraissent deux livres de Claude Lévi-Strauss : Le Totémisme et La Pensée sauvage. Je crois que pas un analyste n'en a pris connais¬sance sans se sentir à la fois, pour ceux qui suivent l'enseignement d'ici, raffermi, rassuré et sans y trouver le complément... Car bien sûr il a le loisir de s'étendre en des champs, que je ne peux faire venir ici que par allusion, pour vous mon¬trer le caractère radical de la constitution signifiante dans tout ce qui est, disons, de la culture, encore que, bien sûr, il le souligne, ce n'est pas là marquer un domaine dont la frontière soit absolue. Mais en même temps, à l'intérieur de ses si pertinentes exhaustions du mode classificatoire dont on peut dire que la pen¬sée sauvage est moins instrument qu'elle n'en est en quelque sorte l'effet même, la fonction du totem parait entièrement réduite à ces oppositions signifiantes. Or il est clair que ceci ne saurait se résoudre sinon d'une façon impénétrable, si nous, analystes, ne sommes pas capables d'introduire ici quelque chose qui soit du même niveau que ce discours, à savoir, comme ce discours, une logique. C'est cette logique du désir, cette logique de l'objet de désir dont je vous ai donné cette année l'instrument, en désignant l'appareil par quoi nous pouvons saisir quelque chose qui, pour être valable, ne peut qu'avoir été depuis toujours la véritable ani-mation de la logique, je veux dire là où, dans l'histoire de son progrès, elle s'est fait sentir comme quelque chose qui ouvrait à la pensée. Il n'en reste pas moins que, ce ressort secret peut être [resté] masqué, que logique elle n'intéressât, elle n'impliquât le mouvement de ce monde, qui n'est pas rien; on l'appelle monde de la pensée, dans une certaine direction qui, pour être centrifuge, n'en était pas moins tout de même déterminée par quelque chose qui se rapportait à un certain type d'objet qui est celui auquel nous nous intéressons pour l'instant. Ce que j'ai défini la dernière fois comme le point, -369- L'identification le point (D dans une certaine façon nouvelle de délimiter le cercle de connotation de l'objet, c'est ce qui nous met au seuil d'avoir, avant de vous quitter cette année, à poser la fonction de ce point (D, ambigu vous ai-je dit, non pas seulement dans la médiation, mais dans la constitution, l'une à l'autre inhérentes - non seulement comme l'envers vaudrait l'endroit, mais comme un envers vous ai-je dit, qui serait la même chose que l'endroit -, du $ et du point a dans le fantasme, dans la recon¬naissance de ce qu'est l'objet du désir humain à partir du désir, dans la reconnais¬sance de ce pourquoi dans le désir le sujet n'est rien d'autre que la coupure de cet objet, et comment l'histoire individuelle, ce sujet discourant où cet individu n'est que compris, est orientée, polarisée par ce point secret et peut-être au dernier terme jamais accessible, si tant est qu'il faille admettre avec Freud, pour un temps du moins, dans l'irréductibilité d'une Urverdrüngung, l'existence de cet ombilic du désir dans le rêve dont il parle dans la Traumdeutung. C'est cela dont nous ne pouvons omettre la fonction dans toute appréciation des termes dans lesquels nous décomposons les faces de ce phénomène nucléaire. C'est pourquoi, avant de rejoindre la clinique, trop facile toujours à nous remettre dans les ornières de vérités dont nous nous accommodons fort bien à l'état voilé, à savoir, qu'est-ce que l'objet du désir pour le névrosé, ou encore pour le pervers, ou encore pour le psychotique ? Ce n'est pas cela, cet échan¬tillonnage, cette diversité des couleurs qui ne servira jamais qu'à nous faire perdre des cartes qui sont intéressantes... « Deviens ce que tu es », dit la formule de la tradition classique. C'est possible... vœu pieux. Ce qui est assuré, c'est que tu deviens ce que tu méconnais. La façon dont le sujet méconnaît les termes, les éléments et les fonctions entre lesquels se joue le sort du désir, pour autant pré¬cisément que quelque part lui en apparaît sous une forme dévoilée un de ses termes, c'est cela par quoi chacun de ceux que nous avons nommés névrosé, per¬vers et psychotique, est normal. Le psychotique est normal dans sa psychose et pas ailleurs, parce que le psychotique dans le désir a affaire au corps. Le pervers est normal dans sa perversion, parce qu'il a affaire dans sa variété au phallus, et le névrosé parce qu'il a affaire à l'Autre, le grand Autre comme tel. C'est en cela qu'ils sont normaux, parce que ce sont les trois termes normaux de la constitu-tion du désir. Ces trois termes bien sûr sont toujours présents. Pour l'instant, il ne s'agit pas qu'ils soient dans un quelconque de ces sujets, mais ici, dans la théo¬rie. C'est pour cela que je ne peux pas avancer en ligne droite; c'est qu'il me vient à chaque pas le besoin de refaire avec vous le point, non pas tant dans un tel souci que vous me compreniez... -370- Leçon du 20 juin 1962 « Tenez-vous tellement à ce qu'on vous comprenne ? » me dit-on de temps en temps, ce sont des amabilités que j'entends dans mes analyses. Évidement, oui. Mais ce qui fait la difficulté, c'est la nécessité de vous faire voir que, dans ce dis¬cours, vous y êtes compris. C'est à partir de là qu'il peut être trompeur, parce que vous y êtes compris de toute façon. Et l'erreur peut venir uniquement de la façon dont vous concevez que vous y êtes compris. J'ai été frappé, à lire, hier matin, à l'heure où la grève de l'électricité n'était pas encore commencée, le tra¬vail d'un de mes élèves sur le fantasme. Mon dieu, pas mauvais. Bien sûr ça n'est pas encore la mise en action des appareils dont j'ai parlé, mais enfin, la seule col-lation des passages de Freud où il parle du fantasme de façon absolument géniale... Quand on se demande quelle pertinence, en l'absence de tout ce qu'on peut dire, ces ouvertures ont conditionnée depuis; d'où la première formulation peut avoir trouvé cette pertinence pour rester en quelque sorte maintenant mar¬quée du poinçon même qui est celui que j'essaie d'isoler des choses ? Cette pul¬sion qui se fait sentir de l'intérieur du corps, ces schémas tout entiers structurés de ces prévalences topologiques, il n'y a que là-dessus qu'est l'accent. Comment définir ce qui fonctionne de l'arrivée de l'extérieur et de l'arrivée de l'intérieur ? Quelle incroyable vocation de platitude a-t-il fallu, dans ce qu'on peut appeler la mentalité de la communauté analytique, pour croire que c'est la référence à ce qu'on appelle l'instance biologique! Non pas que je sois en train de dire qu'un corps, un corps vivant - je ne suis pas en train de badiner -, ça ne soit pas une réalité biologique, seulement le faire fonctionner dans la topologie freudienne comme topologie, et y voir je ne sais quel biologisme qui serait radical, inaugu¬ral, coextensif de la fonction de la pulsion, c'est ce qui fait là toute l'ampleur, toute la béance de ce qu'on appelle un contresens, un contresens absolument manifeste dans les faits, à savoir que, comme il n'y a pas besoin de le faire remar¬quer, jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire la révision que nous attendons dans la biologie, il n'y a pas eu trace d'une découverte biologique, ni même physiolo¬gique, ni même esthésiologique, qui ait été faite par la voie de l'analyse - esthé¬siologique, cela veut dire une découverte sensorielle, quelque chose qu'on aurait pu trouver de nouveau dans la façon de sentir les choses. Ce qui fait contresens, c'est très clair à définir, c'est que le rapport de la pulsion au corps est partout marqué dans Freud, topologiquement. Cela n'a pas la même valeur de renvoi, l'idée d'une direction, qu'une découverte d'une recherche biologique. Il est bien certain que ce qu'est-ce qu'un corps 2, vous le savez, ce n'est même pas une idée ébauchée dans le consensus du monde philosophant, au moment -371- L'identification où Freud ébauche sa première topique. Toute la notion du Dasein est posté¬rieure et construite pour nous donner, si je puis dire, l'idée primitive qu'on peut avoir de ce que c'est qu'un corps comme d'un là, constituant de certaines dimen¬sions de présence, et je ne vais pas vous refaire Heidegger, parce que si je vous en parle, c'est que bientôt vous allez avoir ce texte dont je vous ai dit qu'il est facile, vous le prendrez au mot. En tout cas, la facilité avec laquelle nous le lisons maintenant prouve bien que ce qu'il a lancé dans le courant des choses est bel et bien en circulation. Ces dimensions de présence, de quelque façon qu'on les appelle le Mitsein, ce là-être, et tout ce que vous voudrez, In-der-Welt-sein, toutes les mondanéités si différentes et si distinctes, car il s'agit justement de les distinguer de l'espace latum, longum et profundum, lequel on n'a pas de peine à nous montrer que ce n'est là que l'abstraction de l'objet, et parce que aussi bien cela se propose comme tel dans ce Descartes que j'ai mis cette année au début de notre exposé, l'abstraction de l'objet comme subsistant, c'est-à-dire déjà ordonné dans un monde qui n'est pas simplement un monde de cohérence, de consistance, mais énucléé de l'objet du désir comme tel. Oui, tout ceci fait dans Heidegger d'admirables irruptions dans notre monde mental. Laissez-moi vous dire que s'il y a des gens pour devoir n'en être à aucun degré satisfaits, ce sont les psychanalystes, c'est moi. Cette référence, sans doute suggestive, à ce que j'appellerai - n'y voyez aucune espèce de tentative de rabaisser ce dont il s'agit - une praxis artisanale, fondement de l'objet-ustensile, comme découvrant assurément au plus haut degré ces premières dimensions de la présence si subti-lement détachées que sont la proximité, l'éloignement, comme constituant les premiers linéaments de ce monde, Heidegger le doit beaucoup, il me l'a dit à moi-même, au fait que son père fut tonnelier. Certes, tout cela nous découvre quelque chose à quoi la présence a éminemment à faire, et à quoi nous nous accrocherions bien plus passionnément à poser la question de savoir ce qu'a de commun tout instrument, la cuiller primitive, la première façon de puiser, de retirer quelque chose au courant des choses, qu'est-ce qu'elle a à voir avec l'ins¬trument du signifiant ? Mais en fin de compte, tout n'est-il pas pour nous dès l'abord décentré ? Si cela a un sens, ce que Freud apporte, à savoir qu'au cœur de la constitution de tout objet il y a la libido, si cela a un sens, cela veut dire que la libido ne soit pas simplement le surplus de notre présence praxique dans le monde, ce qui est la thématique depuis toujours, et ce que Heidegger ramène, car si la Sorge est le souci, l'occupation, est ce qui caractérise cette présence de l'homme dans le -372- Leçon du 20 juin 1962 monde, cela veut dire que quand le souci se relâche un peu, on commence à bai¬ser, ce qui, comme vous le savez, est l'enseignement par exemple de quelqu'un, que je choisis là vraiment sans aucun scrupule et dans un esprit de polémique car c'est un ami, monsieur Alexander. Monsieur Alexander a d'ailleurs sa place fort honorable dans ce concert, simplement un peu cacophonique, qu'on peut appe¬ler la discussion théorique dans la société psychanalytique américaine. Il a sa place de plein droit, parce qu'il est évident que cela serait un peu fort qu'on pût se permettre, dans une société aussi importante et officiellement constituée que cette Association américaine, de rejeter ce qui coïncide vraiment aussi bien avec les idéaux, avec la pratique d'une aire, qu'on appelle culturelle, déterminée. Mais enfin il est clair que même d'ébaucher une théorie du fonctionnement libidinal comme étant constitué avec la part de surplus d'une certaine énergie, de quelque façon que nous la catégorisions, énergie de survivance ou autre, c'est absolument nier toute la valeur, non pas simplement noétique, mais la raison d'être de notre fonction de thérapeute, telle que nous en définissons les termes et la visée. Que dans l'ensemble pratiquement nous nous accommodions fort bien, nous faisions fort bien notre affaire de ramener les gens à la leur, d'affaire, bien sûr, seulement, ce qu'il y a de certain, c'est que même quand nous épinglons ce résultat sous la forme de succès thérapeutique, nous savons au moins ceci, de deux choses l'une - ou que nous l'avons fait en-dehors de toute espèce de voie proprement analytique, et alors que ce qui clochait au cœur de l'affaire, car c'est de cela qu'il s'agit, cloche toujours - ou bien que si nous sommes là parvenus, c'est juste¬ment dans toute la mesure, qui n'est là que le b-a-ba de ce qu'on nous enseigne, nous avons été ailleurs, vers ce qui clochait, ce qui touchait, au centre, le nœud libidinal. C'est pour cela que tout résultat sanctionner dans le sens de l'adap¬tation - je m'excuse, je fais là un petit détour par des banalités, mais il y a des banalités qu'il faut tout de même rappeler, surtout qu'après tout, rappelées d'une certaine façon, les banalités peuvent quelquefois passer pour peu banales -, tout succès thérapeutique, c'est-à-dire ramener les gens au bien-être de leur Sorge, de leurs petites affaires, est toujours pour nous plus ou moins, dans le fond nous le savons, c'est pour cela que nous n'avons pas à nous en vanter, un pis-aller, un alibi, un détournement de fonds, si je puis m'exprimer ainsi. En fait ce qui est encore bien plus grave, c'est que nous nous interdisons de faire mieux, tout en sachant que cette action qui est la nôtre, dont nous pouvons nous van¬ter de temps en temps comme d'une réussite, est faite par des voies qui ne concernent pas le résultat. Grâce à ces voies nous apportons, dans un lieu -373- L'identification complémentaire qu'elles ne concernent pas, si ce n'est par retentissement, des retouches, c'est le maximum de ce qu'on peut dire. Quand est-ce qu'il nous arrive de replacer un sujet dans son désir ? C'est une question que je pose à ceux qui ici ont quelque expérience comme analystes évi¬demment, pas aux autres. Est-il concevable qu'une analyse ait pour résultat de faire entrer un sujet en désir, comme on dit entrer en transe, en rut, ou en reli¬gion ? C'est bien pour cela que je me permets de poser la question en un point local, le seul en fin de compte qui soit décisif, parce que nous ne sommes pas des apôtres, c'est, si cette question ne mérite pas d'être préservée quand il s'agit des analystes, car pour les autres, le problème posé, c'est, qu'est-ce que le désir, pour qu'il puisse subsister, persister dans cette position paradoxale ? Car enfin il est bien clair que d'aucune façon je n'émets de vœu par là que l'effet de l'analyse_ aille rejoindre celui rempli depuis toujours parles sectes mystiques dont les opé¬rations fameuses, sans doute trompeuses, souvent douteuses, en tout les cas la plupart du temps, ne sont pas ce à quoi je vous demande spécialement de vous intéresser, si ce n'est quand même pour les situer comme occupant cette place globale d'amener le sujet sur un champ qui n'est pas autre chose que le champ de son désir. Et pour tout dire, passant mon dernier week-end par une série de rebondis¬sements, à essayer de voir le sens de quelques mots de la technique mystique musulmane, j'avais ouvert ces choses que je pratiquai en un temps, comme tout le monde. Qui n'a pas un petit peu regardé ces indigestes et assommants bou¬quins d'hindouisme, de philosophie de je ne sais quelle ascèse, qui nous sont donnés dans une terminologie poussiéreuse et en général incomprise, je dirais d'autant mieux comprise que le transcripteur est plus bête! C'est pour cela que ce sont les travaux anglais qui sont les meilleurs. Ne lisez surtout pas les travaux allemands, je vous en prie, ils sont tellement intelligents que cela se transforme immédiatement en Schopenhauer. Et puis il y a René Guénon, dont je parle parce que c'est un curieux lieu géo¬métrique. Je vois, au nombre de sourires, la proportion de pécheurs ! Je vous jure qu'à un moment, au début de ce siècle dont je fait partie - je ne sais si cela conti¬nue, mais je vois que ce nom n'est pas inconnu, donc cela doit continuer-, toute la diplomatie française trouvait dans René Guénon, cet imbécile, son maître à penser. Vous voyez le résultat! Il est impossible d'ouvrir un de ses ouvrages sans y trouver vraiment rien à faire car ce qu'il dit toujours, c'est qu'il doit la boucler. Ceci a un charme probablement absolument inextinguible, car -374- Leçon du 20 juin 1962 le résultat c'est que grâce à cela, toutes sortes de gens, qui probablement n'avaient pas grand chose à faire - comme disait Briand : « Vous savez bien que nous n'avons pas de politique extérieure, car le diplomate doit être dans une atmosphère un peu irrespirable. » -, eh bien! cela les a aidés à rester dans leur petite carapace. Bref, tout cela n'est pas pour vous diriger sur l'hindouisme, mais quand même, puisque je me trouve, je ne peux pas dire à relire parce que je ne les ai jamais lus, les textes hindous, et comme je vous le dis, c'est toujours fort déce¬vant dès l'abord, mais je viens de revoir retranscrites, rapprochées, des choses beaucoup plus accessibles de la technique mystique musulmane, par quelqu'un de merveilleusement intelligent, quoique présentant toutes les apparences de la folie, qui s'appelle monsieur Louis Massignon - je dis les apparences -, et se référant au bouddhi, à propos d'élucidation de ces termes, le point qu'il met en valeur de la fonction terme - je veux dire que c'est l'avant dernier seuil à fran¬chir qu'il donne au bouddhi comme l'objet, car c'est cela que cela veut dire, qui bien entendu n'est écrit nulle part sauf dans ce texte de Massignon, où il en trouve l'équivalence avec le Mansûr de la mystique shî'ite -, la fonction de l'objet comme étant le point tournant, indispensable, de cette concentration, pour en venir à des termes métaphoriques de la réalisation subjective dont il s'agit, qui n'est en fin de compte que l'accès à ce champ du désir que nous pou¬vons appeler le désirant tout court. Et qu'en est-il, ce désirant ? Il est bien sûr que ceux qui sont les officiants du domaine, déjà bien constitué, que j'ai appelé la dernière fois celui de Théo, d'où naturellement la suspicion, l'exclusion, l'odeur de soufre dont est environnée, dans toutes les religions, l'ascèse mys¬tique. Quoi qu'il en soit le rapport articulé, à ce stade, au stade qu'on peut appe¬ler d'achèvement de l'involution, de l'assomption du sujet dans un objet - choisi d'ailleurs par les techniques mystiques avec un ordre très arbitraire, ça peut être une femme, ça peut être un bouchon de carafe -, me paraissait coïn¬cider parfaitement avec la formule $  a telle que je vous la formule comme don¬née, comme formalisation la plus simple qu'il nous soit permis d'atteindre au contact des diverses formes de la clinique, c'est-à-dire parce qu'il est nécessaire de présumer de la structure de ce point central telle que nous pouvons la construire nécessairement pour rendre compte des ambiguïtés de ses effets. Le travail auquel je faisais allusion tout à l'heure, que j'ai lu hier matin, s'atta¬chait à reprendre - il faut bien que les choses se digèrent - un chapitre que j'avais traité depuis longtemps, à savoir la structure de l'Homme aux loups, à la -375- L'identification lumière spécialement de la structure du fantasme. La chose est tout à fait bien cernée dans ce travail. Toutefois, par rapport aux premières formulations, celles que j'ai faites avant de vous avoir apporté les récents appareils, elle marque peu de gain, mais elle me désigne en quel point après tout vous me suivez, ce que je puis ici vous montrer comme lieu à franchir. Reprenons donc, simplement pour le pointer, ce n'est pas une critique, ce travail. Il y en aurait bien d'autres à faire, et il faudrait que vous le connaissiez, que ce travail soit diffusé, ce que je trouverais souhaitable. La définition logique de l'objet, que je me permets d'appe¬ler lacanien en l'occasion, car ce n'est pas la même chose que de parler de lacanisme exécré, de l'objet du désir, sa fonction logique à cet objet, ne tient, c'est ce que désigne la nouveauté du petit cercle dont je vous apprends à le cer¬ner en vous disant qu'il est essentiellement constitué par la présence de ce point qui est là, soit dans son champ cen¬tral, soit à la limite de ce champ, voire ici, car ces trois cas sont les mêmes, comme réduction dernière du champ, sa fonction logique ne tient ni à son extension, ni à sa com¬préhension, car son extension, si l'on peut désigner quelque chose de ce terme, tient en la fonction structu¬rante du point. Plus il est, si je puis dire, punctiforme, ce champ, plus il y a d'effets, et ces effets sont, si l'on peut dire, d'inversion. À la lumière de ce principe, il n'y a pas de problème concernant ce que Freud nous a fourni comme reproduction du fantasme de l'Homme aux loups. Vous connaissez cet arbre, ce grand arbre, et les loups qui ne sont absolument pas des loups, perchés sur cet arbre au nombre de cinq, alors qu'ailleurs on parle de sept... Si nous avions besoin d'une image exemplaire de ce que c'est que petit a, à la limite du champ, quand sa radicalité phallique se manifeste par une sorte de singularité comme accessible là où seulement elle peut nous apparaître, c'est-¬à-dire quand elle approche, ou qu'elle peut s'approcher du champ externe, du champ de ce qui peut se réfléchir, du champ de ce dans quoi une symétrie peut permettre l'erreur spéculaire, nous l'avons là. Car il est clair, à la fois que cela n'est pas, bien sûr, l'image spéculaire de l'Homme aux loups qui est là devant lui, -376- Leçon du 20 juin 1962 et que pourtant - nous l'avons marqué d'ailleurs depuis assez longtemps pour que cela ne soit pas une nouveauté -, pour l'auteur du travail dont je parle c'est l'image même de ce moment que vit le sujet comme scène primitive. Je veux dire que c'est la structure même du sujet devant cette scène. Je veux dire que, devant cette scène, le sujet se fait loup regardant, et se fait cinq loups regardant. Ce qui s'ouvre subitement à lui cette nuit de Noël, c'est le retour de ce qu'il est, lui, essen¬tiellement, dans le fantasme fondamental. Sans doute la scène elle-même dont il s'agit est-elle voilée - nous reviendrons tout à l'heure sur ce voile -; de ce qu'il voit n'émerge que ce V en ailes de papillon des jambes ouvertes de sa mère, ou le V romain de l'heure d'horloge, ce cinq heures du chaud été où semble s'être pro¬duite la rencontre. Mais l'important, c'est ce qu'il voit dans son fantasme, c'est S barré lui-même en tant qu'il est coupure de petit a. Les petits a, ce sont les loups. Et si j'y passe aujourd'hui, c'est parce qu'à côté d'un discours difficile, abs¬trait, et que je désespère de pouvoir porter, dans les limites où nous sommes, jusqu'à ses derniers détails, cet objet du désir s'illustre ici d'une façon qui me permet d'accéder tout de suite à des éléments concrets de structure, que j'aurais des façons plus didactiques de vous exposer, mais je n'ai pas le temps et je passe par là. Cet objet non spéculaire qu'est l'objet du désir, cet objet qui peut se trou¬ver à cette zone frontière en fonction d'images du sujet, disons pour aller plus vite, quoique j'aie là des risques de confusion, dans le miroir que constitue le grand Autre, disons dans l'espace développé par le grand Autre, car il faut reti¬rer ce miroir pour en faire alors cette sorte de miroir qu'on appelle, sans doute non par hasard, de sorcière, je veux dire ces miroirs avec une certaine concavité, qui en comportent à leur intérieur un certain nombre d'autres, concentriques, dans lesquels vous voyez votre propre image reflétée autant de fois qu'il y a de ces miroirs dans le grand. C'est que c'est bien là ce qui se passe; vous avez, pré¬sent dans le fantasme, ce qui n'est peut-être définissable, accessible, que par les voies de notre expérience, ou peut-être, je n'en sais rien, je m'en soucie peu au reste, par les voies des expériences auxquelles j'ai fait allusion tout à l'heure, ce qui est de la nature de l'objet du désir, et ceci est intéressant parce que c'est une référence logique, l'objet connoté, corné par les cercles d'Euler, est l'objet de cette fonction qu'on appelle la classe. Je vous montrerai son rapport étroit, structural avec la fonction de privation, je veux dire le premier de ces trois termes que j'ai articulés comme privation frustration-castration. Seulement, ce qui voile complètement la véritable fonction de la privation... encore qu'on puisse l'aborder, c'est de là que je suis parti pour vous faire le -377- L'identification schéma des propositions universelles et particulières; rappelez-vous, quand je vous ai dit, tout professeur est lettré, cela ne veut pas dire qu'il n'y a qu'un seul professeur. La chose est toujours véridique pour autant. Le ressort de la priva¬tion, de la privation comme trait unaire, comme constituant de la fonction de la classe, est là suffisamment indiqué. Mais telle est la fonction de la raison dialec¬tique, n'en déplaise à monsieur Lévi-Strauss qui croit qu'elle n'est qu'un cas par¬ticulier de la raison analytique, c'est que justement elle ne permet de saisir ses stades sauvages qu'à partir de ses stades élaborés. Or ce n'est pas pour dire que la logique des classes soit l'état sauvage de la logique de l'objet du désir. Si l'on a pu établir une logique des classes - je vous demanderai de consacrer notre prochaine rencontre à cet objet -, c'est parce qu'il y avait l'accès qu'on se refu¬sait à une logique de l'objet du désir; autrement dit, c'est à la lumière de la cas¬tration que peut se comprendre la fécondité du thème privatif. Ce que j'ai voulu indiquer seulement aujourd'hui, c'est cette fonction que dès longtemps j'avais repérée pour vous la montrer comme exemplaire des incidences du signifiant les plus décisives, voire les plus cruelles dans la vie humaine, quand je vous disais, la jalousie, la jalousie sexuelle exige que le sujet sache compter. Les lionnes de la petite troupe léonine que je vous peignai dans je ne sais quel zoo n'étaient mani¬festement pas jalouses l'une de l'autre, parce qu'elle ne savaient pas compter. Nous touchons là du doigt quelque chose, c'est qu'il est assez probable que l'objet tel qu'il est constitué au niveau du désir, c'est-à-dire l'objet en fonction non pas de privation mais de castration, seul cet objet vraiment peut être numé-rique. Je ne suis pas sûr que cela suffise pour affirmer qu'il est dénombrable, mais quand je dis qu'il est numérique, je veux dire qu'il porte le nombre avec lui comme une qualité. On ne peut pas être sûr duquel; là ils sont cinq sur le schéma et sept dans le texte, mais qu'importe, ils ne sont sûrement pas douze! Quand je m'aventure dans des indications semblables, qu'est-ce qui le permet? Ici, je suis sur le velours, comme dans une interprétation risquée, j'attends la réponse. Je veux dire que vous indiquant cette corrélation, je vous propose de vous apercevoir de tout ce que vous pourriez laisser passer de sa confirmation ou de son infirma¬tion éventuelle dans ce qui se présente, ce qui se propose à vous. Bien sûr, vous pouvez me faire confiance, j'ai poussé un tout petit peu plus loin le statut de cette relation de la catégorie de l'objet, l'objet du désir, avec la numération. Mais ce qui fait que je suis ici sur le velours, c'est que je peux me donner du temps, me contenter de vous dire que nous reverrons cela par la suite, sans qu'il reste pour -378- Leçon du 20 juin 1962 autant moins légitime de vous indiquer là un repère dont la reprise par vous peut éclairer certains faits. En tout cas, sous la plume de Freud, ce que nous voyons à ce niveau, c'est une image; la libido, nous dit-il, du sujet est sortie de l'expé¬rience éclatée, zersplittert, zerstört. Mon cher ami Leclaire ne lit pas l'allemand, il n'a pas mis entre parenthèses le terme allemand, et je n'ai pas eu le temps d'aller le vérifier. C'est la même chose que le terme de splitting, refendu. L'objet ici manifesté dans le fantasme porte la marque de ce que nous avons appelé à maintes occasions les refentes du sujet. Ce que nous trouvons, c'est assurément ici, dans l'espace même, topologique, qui définit l'objet du désir, il est probable que ce nombre inhérent n'est que la marque de la temporalité inaugurale qui constitue ce champ. Ce qui caractérise la double boucle, c'est la répétition, si l'on peut dire, radicale; il y a dans sa struc¬ture le fait de deux fois le tour, et c'est le nœud ainsi constitué dans ce deux fois le tour, c'est à la fois cet élément du temporel, de temporel puisque en somme la question reste ouverte de la façon où le temps développé qui fait partie de l'usage courant, où notre discours s'insère, mais c'est aussi ce terme essentiel par quoi la logique ici constituée se différencie d'une façon tout à fait véritable de la logique formelle telle qu'elle a subsisté intacte dans son prestige jusqu'à Kant. Et c'est là le problème, d'où venait ce prestige, étant donné son caractère abso¬lument mort apparemment pour nous ? Le prestige de cette logique était tout entier dans ce à quoi nous l'avons réduite nous-mêmes, à savoir l'usage des lettres. Les petit a et les petit b du sujet et du prédicat et de leur inclusion réci¬proque, tout est là. Cela n'a jamais rien apporté à personne, cela n'a jamais fait faire le moindre progrès à la pensée, c'est resté fascinatoire pendant des siècles comme l'un des rares exemples qui nous était donné de la puissance de la pen¬sée. Pourquoi ? Elle ne sert à rien, mais elle pourrait servir à quelque chose. Il suffirait, ce que nous faisons, d'y rétablir ceci qui est pour elle la méconnaissance constituante, A = A est là principe d'identité, voilà son principe. Nous ne dirons A, le signifiant, que pour dire que ce n'est pas le même grand A. Le signifiant, d'essence, est différent de lui-même, c'est-à-dire que rien du sujet ne saurait s'y identifier sans s'en exclure. Vérité très simple, presque évi¬dente, qui suffit à elle seule à ouvrir la possibilité logique de la constitution de l'objet à la place de ce splitting, à la place même de cette différence du signifiant avec lui-même, dans son effet subjectif. Comment cet objet constituant du monde humain... car ce qu'il s'agit de vous montrer, c'est que loin d'avoir la moindre aversion pour ce fait d'évidence psychologique que l'être humain est -379- L'identification susceptible de prendre, comme on dit, ses désirs pour des réalités, c'est là que nous devons le suivre car, comme il a raison, au départ ça n'est nulle part ailleurs que dans le sillon ouvert par son désir qu'il peut constituer une réalité quel¬conque qui tombe ou pas dans le champ de la logique. C'est là que je reprendrai la prochaine fois. 380 Leçon 26, 27 juin 1962 Aujourd'hui, dans le cadre de l'enseignement théorique que nous aurons réussi cette année à parcourir ensemble, je vous indique qu'il me faut choisir mon axe, si je puis dire, et que je mettrai l'accent sur la formule support de la troisième espèce d'identification que je vous ai notée dès longtemps, dès le temps du graphe, sous la forme de S barré que vous savez lire maintenant comme cou¬pure de petit a. Non pas sur ce qui y est implicite, nodal, à savoir le φ, le point grâce auquel l'éversion peut se faire de l'un dans l'autre, grâce auquel les deux termes se présentent comme identiques, à la façon de l'envers et de l'endroit, mais non pas de n'importe quel envers et de n'importe quel endroit, sans cela je n'aurais pas eu besoin de vous montrer en son lieu ce qu'il est quand il repré¬sente la double coupure sur cette surface particulière dont j'ai essayé de vous montrer la topologie dans le cross-cap. Ce point ici désigné est le point φ grâce auquel le cercle dessiné par cette coupure peut être pour nous le schéma mental d'une identification originale. Ce point - je crois avoir assez accentué dans mes derniers discours sa fonction struc¬turale - peut, jusqu'à un certain point, receler pour vous trop de propriétés satisfaisantes; ce phallus, le voilà avec cette fonction magique qui est bien celle que tout notre dis¬cours lui implique depuis longtemps. Ce serait un peu trop facile que de trouver là notre point de chute. C'est pourquoi aujourd'hui je veux mettre l'accent sur ce point, c'est-à¬-dire sur la fonction de a, le petit a, en tant qu'il est à la fois à proprement parler ce qui peut nous permettre de concevoir la fonction de l'objet dans la théorie -381 - L'identification analytique, à savoir cet objet qui, dans la dynamique psychique, est ce qui struc¬ture pour nous tout le procès progressif-régressif, ce à quoi nous avons affaire dans les rapports du sujet à sa réalité psychique, mais qui est aussi notre objet, l'objet de la science analytique. Et ce que je veux mettre en avant, dans ce que je vais vous en dire aujourd'hui, c'est que si nous voulons qualifier cet objet dans une perspective proprement logique, et j'accentue logicisante, nous n'avons rien de mieux à en dire sinon ceci qu'il est l'objet de la castration. J'entends par là, je spécifie, par rapport aux autres fonctions définies jusqu'ici de l'objet, car si on peut dire que l'objet dans le monde, pour autant qu'il s'y discerne, est l'objet d'une privation, on peut dire également que l'objet est l'objet de la frustration. Et je vais essayer de vous montrer justement en quoi cet objet qui est le nôtre s'en distingue. Il est bien clair que si cet objet est un objet de la logique, il ne saurait avoir été jusqu'ici complètement absent, indécelable dans toutes les tentatives faites pour articuler comme telle ce qu'on appelle la logique. La logique n'a pas existé de tout temps sous la même forme, celle qui nous a parfaitement satisfaits, nous a comblés jusqu'à Kant qui s'y complaisait encore. Cette logique formelle, née un jour sous la plume d'Aristote, a exercé cette captivation, cette fascination jusqu'à ce qu'on s'attache, au siècle dernier, à ce qui pouvait y être repris dans le détail. On s'est aperçu par exemple qu'il y manquait beaucoup de choses du côté de la quantification. Ce n'est certainement pas ce qu'on y a ajouté qui est inté¬ressant, mais c'est ce par quoi elle nous retenait et bien des choses qu'on a cru devoir y ajouter ne vont que dans un sens singulièrement stérile. En fait, c'est sur la réflexion que l'analyse nous impose, concernant ces pouvoirs si longtemps insistants de la logique aristotélicienne, que peut se présenter pour nous l'inté¬rêt de la logique. Le regard de celui qui dépouille de tous ses détails fascinants la logique formelle aristotélicienne doit, je vous le répète, s'abstraire de ce qu'elle a apporté de décisif, de coupure dans le monde mental, pour comprendre même vraiment ce qui l'a précédée; par exemple la possibilité de toute la dialectique platonicienne, qu'on lit toujours comme si la logique formelle était déjà là, ce qui la fausse complètement pour notre lecture, mais laissons. L'objet aristotélicien, car c'est bien ainsi qu'il faut l'appeler, a justement, si je puis dire, pour propriété de pouvoir avoir des propriétés qui lui appartiennent en propre, ses attributs. Et ce sont ceux-ci qui définissent les classes. Or ceci est une construction qu'il ne doit qu'à confondre ce que j'appellerai, faute de mieux, les catégories de l'être et de l'avoir. Ceci mériterait de longs développements, et -382- Leçon du 27 juin 1962 pour vous faire franchir ce pas je suis obligé de recourir à un exemple qui me servira de support. Déjà, cette fonction décisive de l'attribut, je vous l'ai mon¬trée dans le quadrant, c'est l'introduction du trait unaire qui distingue la partie phasique, où il sera dit par exemple que tout trait est vertical, ce qui n'implique en soi l'existence d'aucun trait, de la partie lexique, où il peut y avoir des traits verticaux, mais où il peut n'y en pas avoir. Dire que tout trait est vertical doit être la structure originelle, la fonction d'universalité, d'universalisation propre à une logique fondée sur le trait de la privation. Πας c'est le tout. Il évoque je ne sais quel écho du dieu Pan. C'est bien là une des coalescences mentales dont je vous prie de faire l'effort de la rayer de vos papiers. Le nom du dieu Pan n'a absolument rien à faire avec le tout, et les effets paniques auxquels il se joue le soir auprès des esprits simples de la campagne n'ont rien à voir avec quelque effusion mystique ou non. Le raptus alcoolique, dit par les vieux auteurs pano¬phobique, est bien nommé en ce sens que, lui aussi quelque chose le traque, le perturbe, et qu'il passe par la fenêtre. Il n'y a rien de plus à mettre là-dedans, c'est une erreur des esprits trop hellénistes d'y apporter cette retouche sur laquelle un de mes maîtres anciens, pourtant bien-aimé de moi, nous apportait cette rectification, on doit dire le raptus pantophobique. Absolument pas. πας, c'est bien en effet le tout, et si cela se rapporte à quelque chose, c'est à πασασθαι, à la possession. Et peut-être trouverai-je à me faire reprendre si je rapproche ce πας du pos de possidere et de possum, mais je n'hésite point à le faire. La pos¬session ou non du trait unaire, du trait caractéristique, voilà autour de quoi tourne l'instauration d'une nouvelle logique classificatoire explicite des sources de l'objet aristotélicien. Ce terme, classificatoire, je l'emploie intentionnellement, puisque c'est grâce à Claude Lévi-Strauss si vous avez désormais le corpus, l'articulation dogma¬tique de la fonction classificatoire à ce qu'il appelle lui-même, je lui en laisse la responsabilité humoristique, l'état sauvage, bien plus proche de la dialectique platonicienne que de l'aristotélicisme, la division progressive du monde en une série de moitiés, couples de termes antipodiques qu'il enserre dans des types. Donc, sur ce sujet lisez La pensée sauvage, vous verrez que l'essentiel tient en ceci : ce qui n'est pas hérisson mais ce que vous voudrez, musaraigne ou mar¬motte, est autre chose. Ce qui caractérise la structure de l'objet aristotélicien, c'est que ce qui n'est pas hérisson est non-hérisson. C'est pourquoi je dis que c'est la logique de l'objet de la privation. Ceci peut nous mener beaucoup plus loin, jusqu'à cette sorte d'élusion par quoi le problème se pose, toujours aigu -383- L'identification dans cette logique, de la fonction du tiers exclu dont vous savez qu'elle fait pro¬blème jusqu'au cœur de la logique la plus élaborée, de la logique mathématique. Mais nous avons affaire à un début, à un noyau plus simple que je veux, pour vous, imaginifier comme je vous l'ai dit par un exemple. Et je n'irai pas le cher¬cher bien loin, mais dans un proverbe qui présente dans la langue française une particularité qui cependant ne saute pas aux yeux, tout au moins des franco¬phones. Le proverbe est celui-ci: « Tout ce qui brille n'est pas or ».Dans la col¬loquialité allemande par exemple, ne croyez pas qu'on puisse se contenter de la transcrire tout cru: « Alles was glänzt ist kein Gold ». Ce ne serait pas une bonne traduction. je vois Mile Ubersfeld opiner du bonnet à m'entendre... elle m'approuve en ceci. « Nicht alles was glänzt ist Gold », cela peut donner plus de satisfaction quant au sens apparemment, mettant l'accent sur le « alles », grâce à une anticipation du « nicht » qui n'est nullement habituelle, qui force le génie de la langue et qui, si vous y réfléchissez, manque le sens, car ce n'est pas de cette distinction qu'il s'agit. je pourrais employer les cercles d'Euler, les mêmes dont nous nous sommes servis l'autre jour à propos du rapport du sujet à un cas quelconque: tous les hommes sont menteurs. Est-ce simplement ce que cela signifie ? Est-ce que, pour le refaire ici, une partie de ce qui brille est dans le cercle de l'or, et une autre n'y est pas, est-ce là le sens ? Ne croyez pas que je sois le premier parmi les logiciens à m'être arrêté à cette structure. Et à la vérité, plus d'un auteur qui s'est occupé de la négation s'est arrêté en effet à ce problème, non point tant du point de vue de la logique formelle qui, vous le voyez, ne s'y arrête guère sinon pour le méconnaître, mais du point de vue de la forme grammaticale, insistant sur ceci que le tout s'ordonne de telle façon que soit justement mise en ques¬tion l'orité si je puis m'exprimer ainsi, la qualité d'or de ce qui brille, va dans le sens de lui dénier l'authentique de -384- Leçon du 27 juin 1962 l'or, va donc dans le sens d'une mise en question radicale. L'or est ici symbolique de ce qui fait briller et, si je puis dire pour me faire entendre, j'accentue, ce qui donne à l'objet la couleur fascinatoire du désir. Ce qui est important dans une telle formule, si je puis m'exprimer ainsi, pardonnez-moi le jeu de mots, c'est le point d'orage autour de quoi tourne la question de savoir ce qui fait briller, et pour dire le mot, la question de ce qu'il y a de vrai dans cette brillance. Et à par¬tir de là bien sûr, nul or ne sera assez véritable pour assurer ce point autour duquel subsiste la fonction du désir. Telle est la caractéristique radicale de cette sorte d'objet que j'appelle petit a. C'est l'objet mis en question, en tant qu'on peut dire que c'est ce qui nous inté¬resse, nous autres analystes, comme ce qui intéresse l'auditeur de tout enseigne¬ment. Ce n'est pas pour rien que j'ai vu surgir la nostalgie sur la bouche de tel ou tel qui voulait dire: « Pourquoi ne dit-il pas », comme s'est exprimé quelqu'un, « le vrai sur le vrai ? ». C'est vraiment un grand honneur qu'on peut faire à un discours qui se tient tous les huit jours dans cette position insensée d'être là derrière une table devant vous, à articuler cette sorte d'exposé dont jus¬tement on se contente fort bien d'ordinaire qu'il élude toujours une telle ques¬tion. S'il ne s'agissait que de l'objet analytique, à savoir de l'objet du désir, jamais une telle question n'aurait pu même songer à surgir, sauf de la bouche d'un huron qui s'imaginerait que lorsqu'on vient à l'Université, c'est pour savoir le vrai sur le vrai. Or c'est de cela qu'il s'agit dans l'analyse. On pourrait dire que c'est ce dont nous sommes embarrassés de faire, souvent malgré nous, briller le mirage dans l'esprit de ceux auxquels nous nous adressons. Nous nous trou¬vons, je l'ai bien dit, embarrassés, tels le poisson de le pro¬verbiale pomme, et pourtant c'est bien elle qui est là, c'est à elle que nous avons affaire, c'est sur elle en tant qu'elle est au cœur de la structure, c'est sur elle que porte ce que nous appelons la castration. C'est justement en tant qu'il y a une structure subjective qui tourne autour d'un type de cou¬pure, celui que je vous ai représenté ainsi, qu'il y a au cœur de l'identification fantasmatique cet objet organisateur, cet objet inducteur. Et il ne saurait en être autrement de tout le monde de l'angoisse auquel nous avons affaire, qui est l'objet comme défini objet de la castration. Ici je veux vous rappeler à quelle surface est empruntée cette partie que je vous ai appelée la dernière fois énucléée, qui donne l'image même du cercle selon laquelle cet objet peut se définir. Je veux vous imager quelle est la propriété de -385- L'identification - ce cercle au double tour. Agrandissez progressivement les deux lobes de cette coupure, de façon qu'ils passent tous les deux, si je puis dire, derrière la surface antérieure. Ceci n'est rien de nouveau, c'est la façon dont je vous ai déjà démon¬tré à déplacer cette coupure. Il n'y a en effet qu'à la déplacer, et on fait apparaître très facilement que la partie complémentaire de la surface, par rapport à ce qui est isolé autour de ce qu'on peut appeler les deux feuilles centrales, ou les deux pétales, pour les faire se rejoindre avec la métaphore inaugurale de la couverture du livre de Claude Lévi-Strauss, avec cette image même, ce qui reste, c'est une surface de Moebius apparente. C'est la même figure que vous retrouvez là. Ce qui se trouve en effet, entre les deux bords ainsi déplacés des deux boucles de la coupure, au moment où ses deux bords se rapprochent, c'est une surface de Moebius. Mais ce que je veux vous montrer ici, c'est que pour que cette double -386- Leçon du 27 juin 1962 coupure se rejoigne, se ferme sur elle-même, ce qui est impliqué dans sa structure même, vous devez étendre peu à peu la boucle interne du huit intérieur. C'est bien cela que vous en espérez, c'est qu'il se satisfasse de son propre recouvrement par lui-même, qu'il rentre dans la norme, qu'on sache à quoi on a affaire, ce qui est dehors, et ce qui est dedans, ce que vous montre cet état de la figure, car vous voyez bien comment il faut la voir. Ce lobe (a) s'est prolongé de l'autre côté, il a gagné sur l'autre face (b); il nous montre visiblement que la boucle externe va, dans cette surface, rejoindre la boucle interne (c) à condition de passer par l'extérieur. La surface dite plan projectif se complète, se ferme, s'achève. L'objet défini comme notre objet, l'objet for¬mateur du monde du désir, ne rejoint son intimité que par une voie centrifuge. Qu'est-ce à dire ? Que retrou¬vons-nous là? je reprends de plus haut. La fonction de cet objet est liée au rapport par où le sujet se constitue dans la relation au lieu de l'Autre, grand A, qui est le lieu où s'ordonne la réalité du signifiant. C'est au point où toute signifiance fait défaut, s'abolit, au point nodal dit le désir de l'Autre, au point dit phallique, pour autant qu'il signifie l'abolition comme telle de toute signifiance, que l'objet petit a, objet de la castration, vient prendre sa place. Il a donc un rapport au signifiant, et c'est pour cela qu'ici encore je dois vous rappeler la définition dont je suis parti cette année, concernant le signifiant. Le signifiant n'est pas le signe et l'ambiguïté de l'attribut aristotélicien, c'est justement de vouloir le naturaliser, en faire le signe naturel: « tout chat tricolore est femelle ». Le signifiant, vous ai je dit, c'est, contrairement au signe qui représente quelque chose pour quelqu'un, ce qui représente le sujet pour un autre signifiant. Et il n'y a pas de meilleur exemple que le sceau. Qu'est-ce qu'un sceau ? Le lendemain du jour où je vous livrai cette formule, le hasard fit qu'un antiquaire de mes amis me remit entre les mains un petit sceau égyptien qui, d'une façon non habituelle, mais non rare non plus, avait la forme d'une semelle avec, sur le dessus, les doigts du pied et les os dessinés. Le sceau, comme vous l'avez compris, je l'ai trouvé dans les -387- L'identification textes, c'est bien cela, une trace si l'on peut dire. Et il est vrai que la nature en abonde, mais ça ne peut devenir un signifiant que si, cette trace, avec une paire de ciseaux, vous en faites le tour et vous la découpez. Si vous extrayez la trace après, cela peut devenir un sceau. Et je pense que l'exemple vous éclaire déjà suf¬fisamment, un sceau représente le sujet, l'envoyeur, pas forcément pour le des¬tinataire. Une lettre peut toujours rester scellée, mais le sceau est là pour la lettre, il est un signifiant. Eh bien! l'objet petit a, l'objet de la castration participe de la nature ainsi exem¬plifiée de ce signifiant. C'est un objet structuré comme cela. En fait, vous vous apercevrez de ce qu'au terme de tout ce que les siècles ont pu rêver de la fonction de la connaissance, il ne nous reste en main que cela. Dans la nature, il y a de la chose, si je puis m'exprimer ainsi, qui se présente avec un bord. Tout ce que nous pouvons y conquérir qui simule une connaissance, ça n'est jamais que détacher ce bord, et non pas s'en servir mais l'oublier pour voir le reste qui, chose curieuse, de cette extraction se trouve complètement transformé, exactement comme le cross cap vous l'image, à savoir, ne l'oubliez pas, qu'est-ce que c'est que ce cross-cap ? C'est une sphère. je vous l'ai déjà dit, il la faut, on ne peut pas s'en passer, du cul de cette sphère. C'est une sphère avec un trou que vous organisez d'une cer¬taine façon, et vous pouvez très bien imaginer que c'est en tirant sur un de ses bords que vous faites apparaître, plus ou moins en le retenant, ce quelque chose qui va venir boucher le trou, à condition de réaliser ceci que chacun de ses points s'unisse au point opposé, ce qui crée des difficultés intuitives naturellement considérables, et même qui nous ont obligé à toute la construction que j'ai détaillée devant vous, sous la forme du cross-cap imagé dans l'espace. Mais quoi ? Quel est l'important ? C'est que, par cette opération qui se produit au niveau du trou, le reste de la sphère est transformé en surface de Moebius. Par l'énucléation de l'objet de la castration, le monde entier s'ordonne d'une certaine façon qui nous donne si je puis dire, l'illusion d'être un monde. Et je dirai même que, d'une certaine façon, de faire un intermédiaire entre cet objet aristotélicien, où cette réalité est en quelque -388- LeÇon du 27 juin 1962 sorte masquée, et notre objet que j'essaie ici pour vous de promouvoir, j'intro¬duirai dans le milieu cet objet qui nous inspire à la fois la plus grande méfiance, en raison des préjugés hérités d'une éducation épistémologique, mais qui est ce dans quoi l'on choit toujours bien sûr, qui est notre grande tentation... Nous autres, dans l'analyse, si nous n'avions pas eu l'existence de Jung pour l'exorci¬ser, nous ne nous serions peut-être même pas aperçus à quel point nous y croyons toujours. C'est l'objet de la Naturwissenschaft, c'est l'objet goethéen si je puis dire, l'objet qui, dans la nature, lit sans cesse comme à livre ouvert toutes les figures d'une intention qu'il faudrait bien appeler quasi divine si le terme de Dieu n'avait pas été d'un autre côté si bien préservé. Cette, disons-le, démonique plutôt que divine intuition goethéenne, qui lui fait aussi bien lire dans le crâne trouvé sur le Lido la forme de Werther complètement imaginaire ou forger la théorie des couleurs, bref, laisse pour nous les traces d'une activité dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle est cosmogène, engendreuse des plus vieilles illu¬sions de l'analogie micro-macrocosmique, et pourtant captivante encore dans un esprit si proche de nous. À quoi cela tient-il ? A quoi le drame personnel de Goethe doit-il la fascination exceptionnelle qu'il exerce sur nous ? sinon à l'affleurement comme central, du drame, chez lui, du désir. « Warum Goethe lieg Friederike ? » a écrit, vous le savez, un des survivants de la première génération dans un article, Theodor Reik. La spécificité et le caractère fascinant de la per¬sonnalité de Goethe, c'est que nous y lisons dans toute sa présence l'identifica¬tion de l'objet du désir à ce à quoi il faut renoncer pour que nous soit livré le monde comme monde. J'ai très suffisamment rappelé la structure de ce cas, en en montrant l'analogie avec celle développée par Freud dans l'histoire de l'Homme aux rats, dans Le mythe individuel du névrosé ou plutôt l'a-t-on fait paraître sans mon consentement quelque part, puisque ce texte, je ne l'ai ni revu ni corrigé, ce qui le rend quasi illisible. Néanmoins il traîne par-ci par-là, et on peut en retrouver les grandes lignes. Ce rapport complémentaire de a, l'objet d'une castration constitutive où se situe notre objet comme tel, avec ce reste, et où nous pouvons tout lire, et spé¬cialement notre figure i (a), c'est ceci que j'ai tenté d'illustrer cette année à la pointe, pour vous, de mon discours. Dans l'illusion spéculaire, dans la mécon¬naissance fondamentale à laquelle nous avons toujours affaire, $ prend fonction d'image spéculaire sous la forme de i (a) alors qu'il n'a, si je puis dire, avec elle rien à faire de semblable. Il ne saurait d'aucune façon y lire son image pour la bonne raison que s'il est quelque chose, ce S barré, ce n'est pas le complément -389- L'identification de petit i facteur de petit a; ça pourrait en être assez bien la cause dirons-nous et j'emploie ce terme intentionnellement, car depuis quelque temps, justement depuis que les catégories de la logique flageolent un peu, la cause, bonne ou mauvaise, n'a en tout cas pas bonne presse, et l'on préfère éviter d'en parler. Et en effet, il n'y a guère que nous qui puissions nous y retrouver, dans cette fonc¬tion dont en somme on ne peut approcher l'ombre ancienne, après tout le pro¬grès mental parcouru, qu'à y voir en quelque sorte l'identique de tout ce qui se manifeste comme effets, mais quand ils sont encore voilés. Et bien entendu ceci n'a rien de satisfaisant, sauf peut-être si justement ça n'est pas d'être à la place de quelque chose, de couper tous les effets, que la cause soutient son drame. S'il y a d'ailleurs aussi bien une cause qui soit digne que nous nous y attachions, au moins par notre attention, ça n'est pas toujours et d'avance une cause perdue. Donc nous pouvons articuler que s'il est quelque chose sur quoi nous devons mettre l'accent, loin de l'éluder, c'est que la fonction de l'objet partiel ne saurait pour nous d'aucune façon être réduite, si ce que nous appelons l'objet partiel c'est ce qui désigne le point de refoulement du fait de sa perte. Et c'est à partir de là que s'enracine l'illusion de la cosmicité du monde. Ce point acosmique du désir en tant qu'il est désigné par l'objet de la castration, c'est ce que nous devons préserver comme le point pivot, le centre de toute l'élaboration de ce que nous avons à accumuler comme faits concernant la constitution du monde comme objectal. Mais cet objet petit a que nous voyons surgir au point de défaillance de l'Autre, au point de perte du signifiant, parce que cette perte c'est la perte de cet objet même, du membre jamais retrouvé d'Horus [en fait Osiris] démembré, cet objet, comment ne pas lui donner ce que j'appellerai parodiquement sa propriété réflexive si je puis dire, puisqu'il la fonde, que c'est de lui qu'elle part, que c'est pour autant que le sujet est d'abord et uniquement essentiellement coupure de cet objet que quelque chose peut naître qui est cet intervalle entre cuir et chair, entre Wahrnehmung et Bewusstsein, entre perception et conscience, qui est la Selbstbewusstsein. C'est ici qu'il vaut de dire sa place dans une ontologie fondée sur notre expérience. Vous verrez qu'elle rejoint ici une formule longuement commentée par Heidegger, dans son origine présocratique. Le rapport de cet objet à l'image du monde qu'il ordonne constitue ce que Platon a appelé à proprement parler la dyade, à condition que nous nous aper¬cevions que dans cette dyade le sujet S barré et le petit a sont du même côté. To auto einai kai noein, cette formule, qui a longtemps servi à confondre, ce qui -390- Leçon du 27 juin 1962 n'est pas soutenable, l'être et la connaissance, ne veut pas dire autre chose que cela. Par rapport au corrélat de petit a, à ce qui reste quand l'objet constitutif du fantasme s'est séparé, être et pensée sont du même côté, du côté de ce petit a. Petit a, c'est l'être en tant qu'il est essentiellement manquant au texte du monde, et c'est pourquoi autour de petit a peut se glisser tout ce qui s'appelle retour du refoulé, c'est-à-dire qu'y suinte et s'y trahit la vraie vérité qui, nous, nous inté¬resse, et qui est toujours l'objet du désir en tant que toute humanité, tout huma¬nisme est construit pour nous la faire manquer. Nous savons par notre expérience qu'il n'y a rien qui pèse dans le monde véritablement que ce qui fait allusion à cet objet dont l'Autre, grand A, prend la place pour lui donner un sens. Toute métaphore, y compris celle du symptôme, cherche à faire sortir cet objet dans la signification, mais toute la pullulation des sens qu'elle peut engendrer n'arrive pas à étancher ce dont il s'agit dans ce trou d'une perte centrale. Voilà ce qui règle les rapports du sujet avec l'Autre, grand A, ce qui règle secrè¬tement, mais d'une façon dont il est sûr qu'elle n'est pas moins efficace que ce rapport de petit a à la réflexion imaginaire qui la couvre et la surmonte. Qu'en d'autres termes dans la route, la seule qui nous soit offerte pour retrouver l'inci¬dence de ce petit a, nous rencontrons d'abord la marque de l'occultation de l'Autre, sous le même désir. Telle est en effet la voie; a peut être abordé par cette voie qui est ce que l'Autre, avec un grand A, désire dans le sujet défaillant, dans le fantasme, le S barré. C'est pourquoi je vous ai enseigné que la crainte du désir est vécue comme équivalente à l'angoisse, que l'angoisse c'est la crainte de ce que l'Autre désire en soi du sujet, cet en soi fondé justement sur l'ignorance de ce qui est désiré au niveau de l'Autre. C'est du côté de l'Autre que le petit a vient au jour, non pas comme manque tellement que comme à être. C'est pourquoi nous arri¬vons ici à poser la question de son rapport avec la Chose, non pas Sache, mais ce que je vous ai appelé das Ding. Vous savez qu'en vous menant sur cette limite je n'ai rien fait que de vous indiquer qu'ici, la perspective s'inversant, c'est petit l 'de petit a qui enveloppe cet accès à l'objet de la castration, c'est ici l'image même qui fait obstacle dans le miroir, ou plutôt que, à la façon de ce qui se passe dans ces miroirs obscurs, il faut toujours penser à cette obscurité chaque fois que, dans les auteurs anciens, vous voyez intervenir la référence au miroir, quelque chose peut apparaître au-delà de l'image que donne le miroir clair. L'image du miroir clair, c'est à elle que s'accroche cette barrière que j'ai appelée en son temps celle de la beauté. C'est qu'aussi bien la révélation de petit a au-delà de cette image, même apparue sous la forme la plus horrible, en gardera toujours le reflet. -391- L'identification Et c'est ici que je voudrais vous faire part du bonheur que j'ai pu avoir à ren¬contrer ces pensées sous la plume de quelqu'un que je considère tout simple¬ment comme le chantre de nos Lettres, qui a été incontestablement plus loin que quiconque, présent ou passé, dans la voie de la réalisation du fantasme, j'ai nommé Maurice Blanchot, dont dès longtemps L'arrêt de mort était pour moi la sûre confirmation de ce que j'ai dit toute l'année, au séminaire sur L'Éthique, concernant la seconde mort. Je n'avais pas lu la seconde version de son couvre première, Thomas l'Obscur. Je pense qu'un aussi petit volume, nul d'entre vous, après ce que je vais vous en lire, ne manquera de s'y éprouver. Quelque chose s'y rencontre qui incarne l'image de cet objet petit a, à propos duquel j'ai parlé d'horreur, c'est le terme qu'emploie Freud quand il s'agit de l'Homme au rat. Ici, c'est du rat qu'il s'agit. Georges Bataille a écrit un long essai qui vire autour du fantasme central bien connu de Marcel Proust, lequel concernait aussi un rat, Histoire de rats. Mais ai-je besoin de vous dire que si Apollon crible l'armée grecque des flèches de la peste, c'est parce que, comme s'en est très bien aperçu monsieur Grégoire, si Esculape, comme je vous l'ai enseigné il y a longtemps, est une taupe - il n'y a pas si longtemps que je retrouvai le plan de la taupinière dans une tholos, une de plus, que j'ai visitée récemment -, si donc Esculape est une taupe, Apollon est un rat. Voici. J'anticipe, ou plus exactement je prends un peu avant Thomas l'Obscur, ce n'est pas par hasard qu'il s'appelle ainsi : « Et dans sa chambre [...] ceux qui entraient, voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu'il fei¬gnait de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer. L'un et l'autre se regardaient. Les mots, issus d'un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le regard qui les touchait un attrait doux et paisible. Chacun d'eux, comme un oeil à demi-fermé, laissait entrer le regard trop vif qu'en d'autres circonstances il n'eût pas souffert. Thomas se glissa donc vers ces couloirs dont il s'approcha sans défense jusqu'à l'instant où il fut aperçu par l'intime du mot. Ce n'était pas encore effrayant, c'était au contraire un moment presque agréable qu'il aurait voulu prolonger. Le lecteur considérait joyeusement cette petite étincelle de vie qu'il ne doutait pas d'avoir éveillée. Il se voyait avec plaisir dans cet oeil qui le voyait. Son plaisir même devint très grand. Il devint si grand, si impitoyable qu'il le subit avec une sorte d'effroi et que, s'étant dressé, moment insupportable, sans recevoir de son interlocuteur un signe complice, il aperçut toute l'étrangeté qu'il y avait à être -392- LeÇon du 27 juin 1962 observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l'accompa¬gnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d'autres mots, comme une suite d'anges s'ouvrant à l'infini jusqu'à l'œil de l'absolu ». je vous passe ces franchissements qui passent par ce « tandis que, juchés sur ses épaules, le mot « "Il" et le mot "je" commençaient leur carnage », jusqu'à la confrontation à laquelle je visais en vous évoquant ce passage: « Ses mains cher¬chèrent à toucher un corps impalpable et irréel. C'était un effort si pénible que cette chose qui s'éloignait de lui et, en s'éloignant, tentait de l'attirer, lui parut la même que celle qui indiciblement se rapprochait. Il tomba à terre. Il avait le sentiment d'être couvert d'impuretés. Chaque partie de son corps subissait une agonie. Sa tête était contrainte de toucher le mal, ses poumons de le respirer. Il était là sur le parquet, se tordant, puis rentrant en lui-même, puis sortant. Il ram¬pait lourdement, à peine différent du serpent qu'il eût voulu devenir pour croire au venin qu'il sentait dans sa bouche [...]. C'est dans cet état qu'il se sentit mordu ou frappé, il ne pouvait le savoir, par ce qui lui sembla être un mot, mais qui ressemblait plutôt à un rat gigantesque, aux yeux perçants, aux dents pures, et qui était une bête toute puissante. En la voyant à quelques pouces de son visage, il ne put échapper au désir de la dévorer, de l'amener à l'intimité la plus profonde avec soi. Il se jeta sur elle et, lui enfonçant les ongles dans les entrailles, chercha à la faire sienne. La fin de la nuit vint. La lumière qui brillait à travers les volets s'éteignit. Mais la lutte avec l'affreuse bête qui s'était enfin révélée d'une dignité, d'une magnificence incomparables, dura un temps qu'on ne put mesurer. Cette lutte était horrible pour l'être couché par terre qui grinçait des dents, se labourait le visage, s'arrachait les yeux pour y faire entrer la bête et qui eût ressemblé à un dément s'il avait ressemblé à un homme. Elle était presque belle pour cette sorte d'ange noir, couvert de poils roux, dont les yeux étin-celaient. Tantôt l'un croyait avoir triomphé et il voyait descendre en lui avec une nausée incoercible le mot innocence qui le souillait. Tantôt l'autre le dévo¬rait à son tour, l'entraînait par le trou d'où il était venu, puis le rejetait comme un corps dur et vide. A chaque fois, Thomas était repoussé jusqu'au fond de son être par les mots mêmes qui l'avaient hanté et qu'il poursuivait comme son cauchemar et comme l'explication de son cauchemar. Il se retrouvait toujours plus vide et plus lourd, il ne remuait plus qu'avec une fatigue infinie. Son corps, après tant de luttes, devint entièrement opaque et, à ceux qui le regardaient, il donnait l'impression reposante du sommeil, bien qu'il n'eût cessé d'être -393- L'identification éveillé ». Vous lirez la suite. Et le chemin ne s'arrête pas là, de ce que Maurice Blanchot nous découvre. Si j'ai pris ici le soin de vous indiquer ce passage, c'est qu'au moment de vous quitter cette année, je veux vous dire que souvent j'ai conscience de ne rien faire d'autre ici que de vous permettre de vous porter avec moi au point où, autour de nous, multiples, parviennent déjà les meilleurs. D'autres ont pu remarquer le parallélisme qu'il y a entre telle ou telle des recherches qui se poursuivent à pré¬sent et celles qu'ensemble nous élaborons. je n'aurai aucune peine à vous rap¬peler que sur d'autres chemins, les oeuvres, puis les réflexions sur les oeuvres par lui-même d'un Pierre Klossowski, convergent avec ce chemin de la recherche du fantasme tel que nous l'avons élaboré cette année. Petit i de petit a, leur différence, leur complémentarité et le masque que l'un constitue pour l'autre, voilà le point où je vous aurai menés cette année. Petit i de petit a, son image, n'est donc pas son image, elle ne le représente pas, cet objet de la castration, elle n'est d'aucune façon ce représentant de la pulsion sur quoi porte électivement le refoulement, et pour une double raison, c'est qu'elle n'en est, cette image, ni la Vorstellung, puisqu'elle est elle-même un objet, une image réelle - reportez-vous à ce que j'ai écrit sur ce sujet dans mes Remarques sur le rapport de Daniel Lagache -, un objet qui n'est pas le même que petit a, qui n'est pas son représentant non plus. Le désir, ne l'oubliez pas, dans le graphe où se situe¬-t-il ? Il vise S barré coupure de a, le fantasme, sous un mode analogue à celui du petit m où le moi se réfère à l'image spéculaire. Qu'est-ce à dire? sinon qu'il y a quelque rapport de ce fantasme au désirant lui-même. Mais pouvons-nous, de ce désirant, faire purement et simplement l'agent du désir? N'oublions pas qu'au deuxième étage du graphe, petit d, le désir, est un qui qui répond à une question, qui ne vise pas un qui mais un che vol ?. A la question che vol ? le désirant est la réponse, la réponse qui ne désigne pas le qui de qui veut ?, mais la réponse de l'objet. Ce que je veux dans le fantasme détermine l'objet d'où le désirant qu'il contient doit s'avouer comme désirant. Cherchez-le toujours, ce désirant, au sein de quelque objet que ce soit du désir, et n'allez pas objecter la perversion nécro¬philique, puisque justement c'est là l'exemple où il se prouve en deçà de la seconde mort, la mort physique laisse encore à désirer, et que le corps se laisse là apercevoir comme entièrement pris dans une fonction de signifiant, séparé de lui-même et témoigne de ce qu'étreint le nécrophile, une insaisissable vérité. Ce rapport de l'objet au signifiant, avant de vous quitter, revenons-en au point où ces réflexions s'assoient, c'est-à-dire à ce que Freud lui-même a -394- Leçon du 27 juin 1962 marqué de l'identification du désir, chez l'hystérique entre parenthèses, au désir de l'Autre. L'hystérique nous montre en effet, bien, quelle est la distance de cet objet au signifiant, cette distance que j'ai définie par la carence du signifiant, mais impli¬quant sa relation au signifiant, en effet, à quoi s'identifie l'hystérique quand, nous dit Freud, c'est le désir de l'Autre où elle s'oriente et qui l'a mise en chasse. Et c'est sur quoi les affects, nous dit-il, les émotions, considérées ici sous sa plume comme embrouillées, si je puis m'exprimer ainsi, dans le signifiant, et reprises comme telles, c'est à ce propos qu'il nous dit que toutes les émotions entérinées, les formes, si je puis dire, conventionnelles de l'émotion, ne sont rien d'autre que des inscriptions ontogéniques de ce qu'il compare, de ce qu'il révèle comme expressément équivalent à des accès hystériques, ce qui est retomber sur la relation au signifiant. Les émotions sont en quelque sorte des caduques du comportement, des parties chues reprises comme signifiant. Et ce qui est le plus sensible, tout ce que nous pouvons en voir, se trouve dans les formes antiques de la lutte. Que ceux qui ont vu le film Rashomon se souviennent de ces étranges intermèdes qui soudain suspendent les combattants, qui vont chacun séparé¬ment faire sur eux-mêmes trois petits tours, faire â je ne sais quel point inconnu de l'espace une paradoxale révérence. Ceci fait partie de la lutte, de même que dans la parade sexuelle, Freud nous apprend à reconnaître cette espèce de para¬doxe interruptif d'incompréhensible scansion. Les émotions, si quelque chose nous en est montré chez l'hystérique, c'est justement quand elle est sur la trace du désir, c'est ce caractère nettement mimé, comme on dit hors de saison, à quoi on se trompe et d'où se tire l'impression de fausseté. Qu'est-ce à dire, si ce n'est que l'hystérique bien sûr ne peut pas faire autre chose que de chercher le désir de l'Autre là où il est, où il laisse sa trace chez l'Autre, dans l'utopie, pour ne pas dire l'utopie, la détresse, voire la fiction, bref, que c'est par la voie de la manifestation comme on peut s'y attendre, que se montrent tous les aspects symptomatiques. Et si ces symptômes trouvent cette voie frayée, c'est en liaison avec ce rapport, que Freud désigne, au désir de l'Autre. J'avais autre chose à vous indiquer, concernant la frustration. Bien sûr, ce que je vous en ai apporté cette année concernant le rapport au corps, ce qui est seu¬lement ébauché dans la façon dont j'ai entendu dans un corps mathématique vous donner l'amorce de toutes sortes de paradoxes concernant l'idée que nous pouvons nous faire du corps, trouve ses applications assurément bien faites pour -395- L'identification modifier profondément l'idée que nous pouvons avoir de la frustration comme d'une carence concernant une gratification se référant à ce qui serait une soi-disant totalité primitive, telle qu'on voudrait la voir désignée dans les rapports de la mère et de l'enfant. Il est étrange que la pensée analytique n'ait jamais ren¬contré sur ce chemin, sauf dans les coins, comme toujours, des observations de Freud, et ici je désigne, dans l'Homme aux loups, le mot Schleier, ce voile dont l'enfant naît coiffé, et qui traîne dans la littérature analytique sans qu'on ait même jamais songé que c'était là l'amorce d'une voie très féconde, les stigmates. S'il y a quelque chose qui permette de concevoir comme comportant une tota-lité de je ne sais quel narcissisme primaire - et ici je ne peux que regretter que se soit absenté quelqu'un qui m'a posé la question -, c'est bien assurément la référence du sujet, non pas tant au corps de la mère parasité, mais à ces enve¬loppes perdues où se lit si bien cette continuité de l'intérieur avec l'extérieur, qui est celle à quoi vous a introduit mon modèle de cette année, sur lequel nous aurons à revenir. Simplement je veux vous indiquer, parce que nous le retrouve¬rons dans la suite, que s'il y a quelque chose où doit s'accentuer le rapport au corps, à l'incorporation, à l' Einverleibung, c'est du côté du père, laissé entière¬ment de côté, qu'il faut regarder. Je l'ai laissé entièrement de côté parce qu'il aurait fallu que je vous introduise - mais quand le ferai-je ? - à toute une tradition qu'on peut appeler mystique et qui assurément, par sa présence dans la tradition sémitique, domine toute l'aventure personnelle de Freud. Mais s'il y a quelque chose qu'on demande à la mère, ne vous paraît-il pas frappant que ce soit la seule chose qu'elle n'ait pas, à savoir le phallus ? Toute la dialectique de ces dernières années, jusques et y com¬pris la dialectique kleinienne qui pourtant s'en approche le plus, reste faussée parce que l'accent n'est pas mis sur cette divergence essentielle. C'est aussi bien qu'il est impossible de la corriger, impossible aussi de rien comprendre à ce qui fait l'impasse de la relation analytique, et tout spécialement dans la transmission de la vérité analytique telle qu'elle se fait, l'analyse didac¬tique, c'est qu'il est impossible d'y introduire la relation au père, qu'on n'est pas le père de son analysé. J'en ai assez dit et assez fait pour que personne n'ose plus, au moins dans un entourage voisin du mien, risquer d'avancer qu'on peut en être la mère. C'est pourtant de cela qu'il s'agit. La fonction de l'analyse telle qu'elle insère là où Freud nous en a laissé la suite ouverte, la trace béante, se situe là où sa plume est tombée, à propos de l'article sur le splitting de l'ego, au point d'ambiguïté où l'amène ceci, l'objet de la castration est ce terme assez ambigu -396- Leçon du 27 juin 1962 pour qu'au moment même où le sujet s'est employé à le refouler, il l'instaure plus ferme que jamais en un Autre. Tant que nous n'aurons pas reconnu que cet objet de la castration, c'est l'objet même par quoi nous nous situons dans le champ de la science, je veux dire que c'est l'objet de notre science, comme le nombre ou la grandeur peuvent être l'objet de la mathématique, la dialectique de l'analyse, non seulement sa dialec¬tique, mais sa pratique, son apport même, et jusqu'à la structure de sa commu¬nauté, resteront en suspens. L'année prochaine je traiterai pour vous, comme poursuivant strictement le point où je vous ai laissés aujourd'hui, l'angoisse. 397 -398- PAGE BLANCHE De ce que j'enseigne Conférence prononcée par Lacan à l'Évolution psychiatrique le 23 janvier 1962. Nous publions en regard les deux versions dont nous disposons: un compte rendu dont nous ignorons l'origine, certainement fait à partir d'un enregistrement magnétique, et les notes prises par Claude Conté. Malgré bien des démarches, il a été impossible de mettre la main sur le texte in extenso. COMPTE RENDU NOTES C. C. Ceux à qui sont attachés de mauvais souvenirs ne sont pas pour rien dans ce que j'enseigne, transmis par télé-phone: « ce que j'en sais » ; même ainsi raboté, ça tient. Faire passer quelque chose à ceux qui ne suivent pas mon enseignement habituel (rappel habituel de ses 9 ans + 2 d'enseignement de l'expérience psychanalytique). Partons de ceux qui sont au seuil de la psychanalyse. Partons du plaisir pour arriver à un autre point un peu différent. Comme en allemand Lust n'est pas tout à fait identique à Lüste (désir). C'est une boucle. Le plaisir est mis au principe, au principe dit du plaisir. Défini par Freud. C'est la défi-nition de tous ceux qui s'occupent du plaisir depuis qu'il y a des philo¬ De, sens partitif, ce que j'enseigne. Partir du plaisir en tant que diffé¬rent des plaisirs (les Lüste). PP déf. froide de Freud. Conforme à l'hédonisme antique, aux positions des philosophes prédé-cesseurs de Freud. sophes. Le Principe du plaisir est de tempérer le plus possible la tension. En fin de compte, de la résoudre. La tension comme telle est déplaisir. = ça consiste à résoudre, tempérer une tension qui est par elle-même déplaisir. Fondement du processus primaire tension = déplaisir. S'arrêter au sens commun du plaisir. Est-ce plaisant ? Le jeu, l'effort intel-lectuel, amènent l'image phallique. La tension n'est pas déplaisir puisqu'on la maintient le plus longtemps possible. C'est donc de quelque chose de diffé¬rent qu'il s'agit. mais pas si clair. cf. jeu, effort, érec-tion < désirée comme telle >, la tension parait bien recherchée pour elle¬même, fut-ce comme instrument du plaisir, objet de désir.
La totalité: cette eau où nagent les lochies douteuses de la psychologie académique (continue ainsi à démolir la « totalité »). Pour moi, l'individu réel suffit; Le principe de plaisir pré-side au fonctionnement d'un système partiel qui intéresse au plus vif l'indi¬vidu dont je parle et qui intéresse son monde sans qu'on sache trop de quoi on parle, ce qui est fréquent en ces délicates matières métaphysiques.
c'est que le PP ne concerne pas l'individu réel (pour ne pas parler d'organisme comme totalité - critique)
il préside au fonctionnement d'un système partiel qui intéresse, il est vrai, au plus vif le rapport de l'individu à son monde.
Système partiel dont parle l'Entwurf
(Aus den Anfängen - ces lettres
sont cisaillées dans les passages où
on le désirerait le moins).
Dans l'Entwurf, le système Ψ, construit comme un modèle qui s'appuie sur les premiers linéaments
cf. modèle dans l'Entwurf système Ψ.
(rapprocher des premières décou¬
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De ce que j'enseigne
surgis à cette époque de micro-anato-mie du système nerveux: c'est sur ce système partiel dont je parle. (Ne veut pas expliquer pourquoi il veut parler de partiel en réfutant « totalité »).
Venez donc à mon séminaire. Je maintiens partiel.
vertes sur l'anatomie microscopique du système nerveux: synapses, réseau) le système Ψ est un réseau partiel. (et cf. logique moderne: on peut dire cela sans aucunement impliquer une totalité)
Le système Ψ, pour ceux qui se lais-sent bercer par des métaphores, comme psychologie des profondeurs, si lac il y a, l'inconscient serait au fond; pour Freud, l'inconscient est une sur¬face avec deux faces: il y en a une bonne, celle qui s'oppose à l'extérieur, et une autre, moins défendue, dirigée vers le dedans. Tout ce qui se passe se déploie en réseau dans cette surface. Quand Freud cherche une comparai-son, il trouve celle du bloc-notes.
C'est à deux dimensions: feuillets de l'embryologie, ectodermique par exemple; question de ce qui se localise à ce feuillet, ou le déborde, de notre car¬tographie analytique. Savoir jusqu'où ça va dans l'endoderme, au niveau des orifices, serait intéressant. Mais c'est ce que je n'enseigne pas, laissant le champ libre aux élucubrations sur une préten¬due typologie analytique.
Je pense que la première chose à débrouiller est la structure de cette surface (avant d'étudier sa nature c'est prématuré).
L'inconscient est supporté (et préfi-guré dans l'œuvre de Freud) par ce réseau qui est une surface (contre la métaphore de la psychologie des pro¬fondeurs) avec ses deux faces.
Une bonne, bien lisse tournée vers l'extérieur, une autre moins bien défendue vers le dedans
et tout ce qui se passe se dessine en réseau sur cette surface.
cf. plus tard métaphore du bloc¬notes. (intérêt d'élaborer un rappro-chement avec le devenir du feuillet ectodermique
de même si le champ de l'analyse comporte les orifices, jusqu'où à l'intérieur de l'endoderme s'étend-il ?)
Mais avant de poser la question de la nature de cette surface, en préciser la structure: à quelle structure le système naturel qui la supporte doit-il répondre pour que ça puisse fonction¬ner comme ça fonctionne ?
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L'identification
Cette structure, je l'ai fait sentir, sur tout le champ de notre expérience, elle est telle qu'elle doit prêter à toutes les ambiguïtés du signifiant.
Structure telle qu'elle doive prêter à toutes les ambiguïtés de la fonction du signifiant comme telle.
Voilà ce dont témoigne l'expression de Niederschrift (inscription) qui pré¬figure la Traumdeutung qui nous pré¬sente, à un degré presque unique dans l'histoire de la science, une découverte in statu nascendi, celle dont la lecture nous empêche de dire, par exemple, que le rêve est une production du moi, conception analphabète de la psycha¬nalyse (allusion à un texte récent: la réalité analytique).
cf. dès lettres à Fliess ?, notion de la Niederschrift, écriture, et science des rêves = le rêve n'est nullement « l'œuvre du moi » !!
(conception analphabète de la psy-chanalyse. Bouvet ?)
Ça nous plonge à la racine du signi-fié et nous fait voir que ce sont effets propres du langage où s'inscrit l'in-conscient dont les liens avec le repré¬sentable sont prévalents, comme ceci est souligné par Freud lui-même. Sans accroître le danger d'intellectualisation, tarte à la crème un peu rancie d'un cer¬tain ton dans l'analyse. Dû à l'opposi¬tion à un certain affectif (indiffé¬rencié ?). Pure niaiserie. L'affect est hautement différencié, à intervention locale, blocale, stéréodifférenciée. Signal dans une machine, effet de feed¬back. C'est évident partout, sauf en médecine, comme toujours, cinquante ans de retard. Un mécanisme, c'est autre chose que la machine. Actuel¬lement, le mécanisme est secondaire.
Science des rêves, Witz, psychopa-thologie quotidienne = étude de la production du signifié, i.e du champ des effets propres du langage où s'ins¬crit l'inconscient (dont les liens avec le représentable sont manifestement pré¬valents)
Ici reproche à Lacan d'intellectuali-sation
cette référence supposant toujours « l'affectif » comme substrat (ça c'est le solide, le fond commun) mais à l'opposé l'affect est une fonction haute¬ment définie, d'intervention toute locale, d'incidence mécanique (signal dans une machine, feed back) les méca¬nismes ne devant pas être confondus avec les machines? contre l'inconscient ou le psychisme comme machine?
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De ce que j'enseigne
Une machine, ça peut se faire sur une feuille de papier. Représentative de l'inconscient. La machine est dans le dessin de Freud. C'est avec ça qu'il a construit les configurations subjec-tives. L'expérience prouve que ça suf¬fit: il doit y avoir des raisons. Voilà à quoi s'applique le principe du plaisir.
L'originalité de la visée de la théorie freudienne est sans égale. D'où vient le matériel ? Fechner a également construit un modèle du psychisme sur la notion des états stationnaires et des lois qui président à leur maintien. Freud en a fait tout autre chose, qui prend d'autant plus de relief qu'on peut comparer et voir comment il uti¬lise la thématique de l'état stationnaire, du maximum et du minimum qu'il comporte, voire les fonctions pério¬diques de Fourier auxquelles Fechner se réfère.
Système Ψ = une machine représen¬tative de l'inconscient, parcourue de signaux abstraits.
c'est à cela que s'applique le PP
(intérêt d'une étude historique des matériaux utilisés par Freud, mais transfigurés par contre en fonction de sa visée.
cf. construction du très grand savant Fechner.
notion d'états stationnaires avec des max. et des min., voire les fonctions périodiques de Fourier - qui ---> théo¬rie des ensembles ?)
Revenons à ma provocante surface où il s'agit du maintien stationnaire de l'état de moindre tension. C'est à par¬tir de là qu'il faut tâter le mot d'ordre de tel récent tournant de la pensée ana¬lytique (on tourne autour de quelque chose sans jamais se retourner). C'est par exemple Fairbairn qui distingue les deux orientations qui distingueraient libido en pleasure-seeking ou object-seeking. Pour tout dire, nous sommes engagés dans une théorie de la relation
dernier « tournant » de la psychana¬lyse = Fairbairn ? Écosse
différenciant libido pleasure see-king et libido object seeking
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L'identification
d'objet qui peut être très amusante, mais n'a rien à faire avec la théorie freudienne.
antinomie à ne pas trop accentuer, car elle mène à la thématique leurrante de la relation d'objet.
Enfin le principe de plaisir ne peut être dissocié de son complément dia-lectique, le principe de réalité.
Le PP est en relation dialectique avec le PR, n'en est pas isolable.
Je dis : pour tout individu vivant, une huître. L'un des plus beaux sym¬boles de l'être. Seul l'arbre est plus beau. Pas question pour eux de prin¬cipe de plaisir. Je ne préjuge pas pour autant de leur faculté de connaissance, pas plus que pour aucun de mes contemporains. Pour les uns comme pour les autres, j'en ai aucun témoi-gnage. N'était pas l'intérêt pour M. Fechner, grand savant qui donnait de la conscience aux pierres.
Prenons le vivant - l'huître (mieux encore, l'arbre comme symbole de l'être: n'ont rien à faire avec une autre réalité que la leur, n'ont aucun rapport avec le PP - ce qui n'est nullement leur dénier la conscience ou la connais¬sance.
Ce qui pour nous s'interroge de la fonction de la libido, c'est de son rap¬port avec cette extrémité du réel qui s'appelle la jouissance, et de la façon dont à ce que l'animal parlant que nous sommes cette jouissance se dérobe par sa dépendance, non du principe de réa¬lité, mais de celui du plaisir, Freud le met au cœur de l'être. La sexualité est ce à quoi s'arriment tous nos investis¬sements inconscients.
la fonction de la libido ne nous interroge pas sur ce qu'elle vise (plai-sir, objet?) mais sur son rapport avec cette extrémité du réel qui s'appelle la jouissance
et la façon dont l'animal parlant s'y dérobe non par soumission au PR, mais au PP.
Jouissance cœur de mon être - s'y arrime toute mesure des investisse-ments inconscients.
Ce qu'est la jouissance, sera plus facile à voir de notre surface. On jouit de son corps, ce n'est pas un sens
Quid ? on jouit de quoi? de son corps - Le ?
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De ce que j'enseigne
simple. Mais qu'est-ce qu'un corps? On pense trop rarement au point du plaisir qui parle, on jouit aussi d'un corps qui ne soit pas nôtre, d'un autre corps, pendant de courts instants on peut savoir du point de contact du plaisir, ça se balance, le corps de l'autre peut être senti comme le nôtre. Mais quand nous l'avons entre les bras, nous n'avons que ça et ne savons qu'en faire. D'autres m'ont frayé la voie, d'où moins de pudeur à le dire. Ça se trouve dans l'Écriture. Dans le Banquet: Aristophane tient un lan-gage indépassé par tous les poètes. Lyrisme romantique le plus intempé-rant, le mythe de l'homme double, de l'homme fraîchement séparé par le fil des Dieux de sa propre moitié. Et faute d'être suffisamment raboté, il ne sait que faire de cette moitié dont il ne peut se détacher et meurt d'inanition pour ne point la quitter au bord du hallier primitif où se passe la scène. Le fond de la passion en amour exprime cette irréductible possibilité. Quel compor¬tement peut satisfaire à cet élan ? Vise la limite, insatisfaction foncière de la jouissance.
on jouit aussi à l'occasion - rare¬ment - d'un autre corps
points ponctuels d'oscillation, d'alternance
même le corps de l'autre est vécu comme le mien - mais on l'a entre les bras sans savoir qu'en faire
mythe d'Aristophane in Banquet = l'homme perplexe devant sa moitié retrouvée, meurt d'inanition faute de savoir comment s'y unir
fond de la passion amoureuse = impossibilité de dépasser une limite, insatisfaction foncière de ce qui est visé dans la jouissance.
Nous traitons les troubles et insuf-fisances de l'orgasme, et nous y réus¬sissons de moins en moins, surtout chez les femmes (j'ai réveillé la ques¬tion endormie depuis 20 ans, comme dans la spécialité gynécologique
soigner l'orgasme
de plus en plus difficile chez la femme - pourquoi ? Lacan a dû réveiller la question endormie de la jouissance féminine
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L'identification
depuis un demi-siècle). Anesthésie propre au vagin, connue sans qu'on articule la moindre idée sur la vraie nature de l'orgasme chez la femme: la résistance est du côté du praticien. Il ne peut dans ces matières raisonner sainement s'il n'a jamais lui-même pu prendre un aperçu du caractère sor-dide des mœurs sexuelles dans notre ère culturelle où seul le terme « sau¬vage » convient pour l'épingler.
même insuffisance côté somaticiens où rien d'articulé sur l'anesthésie vagi-nale et la physiologie de l'orgasme
de même l'impuissance masculine, devenue plus difficile à traiter que l'homosexualité
la résistance doit bien être du côté du praticien
Cf. la sexualité d'aujourd'hui, domaine sordide et sauvage
L'analyste doit prendre la mesure de ce qui sépare la jouissance de l'écra-sement du besoin. Il ne s'agit pas d'étouffer les cris (jamais si forts) du besoin sexuel. Mais le caractère bâclé dont on expédie les rapports sexuels, si bien légitimes qu'illégitimes. En prendre conscience, comprendre la véritable fonction du désir. Qu'est-ce que vous oblatez ? Un neuf, « l’œuf sur l'oblat ».
mesurer ce qui sépare la dimension de la jouissance de «l'écrasement du besoin » et bien voir la fonction du fantasme - fonction d'emprise ajour-née sur le désir
critique de l'oblativité
En venir à l'objet. On ne l'a pas, comme ça, au premier tournant. La notion de l'objet ne saurait être située si on le noie dans une approximation sommaire du rapport à l'autre. À ce rapport le plus étroit avec l'image du corps propre, en tant que autre et image sont liés à des formes d'enve-loppement en miroir. C'est le médium du narcissisme, c'est-à-dire i (a), pre-mier noyau de m (le moi). i : l'imagi-naire va structurer la réalité humaine
l'objet « génital » à ne pas noyer dans une approximation sommaire du rapport à l'autre, lié foncièrement à l'image du corps propre
c'est le médium du narcissisme i (a) l'image de l'autre constitue le premier noyau de m
la fonction imaginaire i structure toute la réalité humaine en y incarnant
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De ce que j'enseigne
en y incarnant l'espace à deux dimen-sions du système Ψ. Quand l'homme rencontre son semblable, il tourne autour, il éprouve alors sa vision comme tendue entre faces et profils. Les faces vers lesquelles il palpite, et toute sa palpitation, lui reviennent en miroir, dans un tournoiement d'ailes battantes. Les vagues de la face inter-dits, combien de temps lui a-t-il fallu pour les revêtir d'un masque. Ce que ça veut dire? Allez-y voir, c'est pas loin. 53, rue de Seine, Chez Jeanne Bucher. Mâts de cabanes arrivés de Nouvelle Guinée, avec de grandes figures, et sur les veines de ce bois, des ondulations qui les suivent et parais¬sent noyer tout ce qu'on a pu voir des statues aux porches gothiques. Vous me direz ce que veut dire la face.
l'espace à deux dimensions du système quand l'homme rencontre son sem¬blable il tourne autour -> vision tor¬due entre les faces et les profils
la face --> sa propre palpitation lui revient en vagues
cf. masques sur la face interdits
(on les voit 53 rue de Seine)
Puis les profils. L'homme cerne l'image, puis il s'accroche la forme de l'harmonieuse unité ramassée dans le moment. Celui qui commande à ses muscles devient le cavalier qui maîtrise la jument du cauchemar animiste.
profil --> l'homme cerne et fige l'image
ici s'accroche la formule de l'har-monieuse unité < Gestalt > ramassée dans le mouvement - commander à ses muscles - image du cavalier plato¬nicien maîtrisant la jument folle du cauchemar animiste
Les êtres composites comme le Centaure récupèrent un dernier ins-tant la mêmeté au moment où elle diverge dans les deux voies du « ganz » et du « alles » (pan et olon). Le com¬posite ressoude pour un instant l'état
le Centaure - utilisé par les logi¬ciens classiques comme exemple de la différence entre essence et existence ¬en fait ces êtres composites récupèrent un instant la mêmeté au niveau où elle diverge en pan et olon alles et ganz
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L'identification
panique. Pour l'homme, il en reste quelque chose dans la conjonction du moi idéal et de l'idéal du moi.
l'identité du pan au moment où elle fuit se traduit dans ce composite où se ressoude en un instant l'état-panique
il en reste la conjonction idéal du moi, moi idéal
Le sujet de la surface ne s'identifie qu'à se voir comme unité qui se suffit; résidu de son ex-sistence; parti de l'oubli que le corps de l'autre lui est aussi proche que le sien. Il aurait pu l'aimer comme lui-même avant qu'il fût autre et qu'il lui était aussi proche que le sien.
le sujet de la « surface » ne s'identi¬fie qu'à se voir comme unité qui se suf¬fit, résidu de ses ex-sistences, totalité (autoritaire)
parti de l'oubli que le corps de l'autre lui est aussi prochain que le sien, pour son plaisir et l'insatisfaction qui le soutient il aurait pu l'aimer comme lui-même
C'est sous la plume de Pindare (vicie Pythique) : skias onar anthropos (skias onar anthropos): rêve d'une ombre, Homme.
Il peut se servir de cet autre, désor-mais vide, comme d'un miroir pour y projeter la surface qui est lui-même, pour y voir s'y dessiner la chose qui n'a pas de nom, d'être ce qui pourrait être la fin de sa jouissance.
Cette chose n'est pas en deçà de cette fixation narcissique de la vie, car pour inaccessible qu'elle soit, la jouis¬sance est ressentie comme péril de mort. Si l'on ne peut jouir du corps de l'autre, c'est parce qu'en jouir c'est en faire une proie, et qu'il en serait autant du sien propre s'il n'était une ombre.
cf. Pindare VIIIe Pythique < d'autant plus frappant que lié à l'idéal de force virile, victoire sportive >
rêve d'une ombre, l'homme skias onar anthropos
l'homme va se reconnaître et se méconnaître partout -> se sert de cet autre désormais vide comme d'un miroir vrai pour y projeter la surface invisible qui est lui-même et y voir se dessiner ce qui lui est le plus interdit - la Chose
surface qui le défend et le leurre quant à la Chose = barrière de la Beauté
lien à l'identification narcissique la jouissance est ressentie comme péril de mort; jouir de l'autre en fait une proie --- > mon corps est remplacé par une ombre
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De ce que j'enseigne
Tout accès au réel fait entrevoir que le corps n'est que transition de forme et ne va qu'à recréer un autre corps, objet offert de support au désir.
La vie du corps s'offre au cycle répété de son propre anéantissement. L'inconscient est le lieu d'où le sujet vit l'ignorance de ce qu'il est sa propre mort anticipée (quelques phrases imprenables sur l'alternative de tuer ce qu'il aime, ou rester pris dans les rets ?).
Vous rencontrerez de ces deuils étranges décrits par Freud dans la mélancolie. je vous présente comme terme le métamour. Il n'y a pas de métalangage, mais il y a sûrement un métamour. C'est sur la même voie que l'amour se court, et se court-circuite en faisant surgir de ses ébats un objet dont on peut dire que c'est un miracle, car il ne peut qu'étonner dans ce contexte qui a si peu affaire avec lui. Objet déjà promis aux affres du désir. Avant d'avoir à jouir, le sujet humain est aimé. C'est sa servitude, car si éton¬nant que ça paraisse, l'humanité de l'homme a été donnée à l'amour. Pourtant on sait ce qu'il coûte.
L'instinct de mort - si opaque à certains - c'est ce que devient la libido quand le PP ne lui passe plus la chaîne de ses cycles courts
le corps crée un autre corps comme support du désir ---> la vie du corps tend à s'articuler dans le sujet comme le signifiant d'un cycle toujours soi¬gneux à répéter son propre anéantisse¬ment
l'inconscient est lieu d'où le sujet vit l'ignorance de ce qu'il est comme sujet, à savoir sa propre mort anticipée
seul choix < laissé à l'homme > = aimer son reflet, ou tuer ce qu'il aime pour franchir la passe de sa propre mort
cf. certains deuils (Trauer und Melancholie) = regret que cet être aimé qui s'échappe ait été tué par un autre que par moi
Il n'y a pas de métalangage mais il existe un métamour
court-circuit surgissant au milieu des ébats de l'amour = l'enfant
avant d'avoir à jouir, il est aimé
Thématique de l'Amour Parfait - théologien < qui donne quoi ? >
C'est avec ça qu'il va à l'autre qui lui fait don de sa personne. Là il s'arrête. Car cette personne, c'est elle qu'il aime. Comme pour l'amour de Dieu.
Lacan: l'amour comme sentiment comique, car le désir fait surgir l'image phallique (cf. Witz lien de PICS au rire)
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L'identification
Malaise engendré par la maldonne qui projette au bout de l'expérience une sorte de tristesse, envers de la joie, de l'extase d'abord promise. Peut-être aussi comique. J'enseigne que l'amour est un sentiment comique, mais ça ne se décèle pas à ce détour, mais à celui du désir qui fuse dans les mots d'esprit. C'est l'organe qu'il évoque qui est comique. Il faut que cet objet existe quelque part pour que le comique éclate. Chez Aristophane, il ôtait sur la scène. Aujourd'hui, il est plus pudique, mais il est là. L'avare n'est comique que quand le godelu¬reau lui parle de sa fille, et que lui entend cassette, c'est-à-dire le phallus de l'autre.
• comédie ancienne Aristophane - phallus réellement en bandoulière
• Lacan l'a montré en analysant l'École des femmes
le phallus est toujours en scène
• scène de la cassette dans l'Avare n'est comique que de son lien étroit à la fille plus ou moins violée
Continuons notre recherche l'amour, c'est ce qui répond à la demande d'amour. On peut satisfaire tous les besoins du bébé sans étancher une goutte de sa soif d'amour. Mais si on pense à la demande d'amour dans l'appel, c'est à autre chose qu'à la main qui satisfait le besoin, mais à la pré-sence. L'enfant distingue les deux registres dès maman et papa. À papa peut être appliqué le pur retour à l'appel de la mère, et maman récom-pensera l'apport de friandise par le père.
l'amour est ce qui répond à la demande d'amour
la soif d'amour du bébé n'est pas un besoin
sa demande est appel à tous les témoignages de la présence comme retour lié spécifiquement à l'appel (avant tout langage articulé)
Cf. Jus phonèmes papa maman et leur emploi interchangeable
papa serait ler (linguistes) - adressé significativement au plus loin¬tain, au moins engagé dans la satisfac¬tion des besoins
Le distributeur de consolation n'est pas le même autre que le répartiteur
--> frustration nécessaire pour don¬ner l'amour, qui est don symbolique
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De ce que j'enseigne
des satisfactions substantielles. Les deux rôles sont attendus de la mère, mais le premier sera d'autant plus apprécié que la mère se montrera sub-tilement frustrante, pour mieux faire sentir les bienfaits de l'amour: don symbolique sur une frustration réelle. (chute sur l'identification).
sur fond de frustration réelle
son 1 er effet: identification à l'insigne de l'autre, au signifiant de son unicité
moment crucial de l'évolution
Freud met à l'origine de la conquête de la réalité l'objet perdu qu'on ne peut atteindre, car même présent, son souvenir le situe sur une autre scène. La béance est la rançon de cette perte. L'objet et sa perte sont co-extensifs. Ils sont le numérateur et le dénominateur communs de toute demande. Numérateur: signifiant, dans sa multi¬plicité, il désigne le sujet comme un. Dénominateur: signifié. Signifiant du sujet comme métaphore, et signifiant refoulé. Voici à quoi nous avons affaire. Ne pas le faire venir à cette fonction sans prudence. Si l'objet a (métonymique) dont nous faisons le caractère de l'objet prégénital est évo-qué jusqu'à venir à la bouche. Si c'est le sein, il donnera du lait mais si c'est de la m..., tout le monde en sera écla-boussé. L'homme n'est pas souillé seu¬lement par ce qui entre, mais aussi par ce qui sort de la bouche.
---> dans l'amour se réfugie l'objet perdu de la jouissance
qui est à l'origine de toute réalité (autre scène = la jouissance est vécue sur une autre scène ? manque de l'être et rançon de sa perte)
Ils sont comme numérateur et dénominateur communs de toute demande
numérateur - tous les signifiants, marqués d'un manque - unicité dénominateur - le signifié, l'objet
signifiant refoulé (à l'origine) l'objet métonymique («prégéni¬tal ») sein ou merde
Parle d'une variante phallique
nar¬cissique (allusion à un article récent.
Article de Green dans R.F.P. 1963).
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L'identification
Évoque un conte de Perrault « Finette, l'adroite princesse ». Roses et crapauds qui sortent de la bouche, amènent au thème des coffrets. Ce sont les coffrets de la demande. Nous devrions nous en souvenir comme du sens de ce qu'on nous apprend: l'appa¬rente demande est toujours menteuse. Qu'est-elle ? Que la vérité dans sa fonction radicale qui est mensonge.
les trois coffrets de la demande la demande primitive - amour et objet du désir -
c'est la vérité dans sa fonction radi¬cale qui est mensonge
Ne s'agirait-il pas au-delà de cette énigme de ce qui a causé ce désordre, de ce que le sujet a toujours cherché sans le savoir dans l'autre dont il demande l'amour: quel est son désir? Ce désir questionnant est la vraie vérité de l'inconscient qui est indi¬cible. Si le désir est désir de l'Autre dans le transfert qui fait que vous êtes le lieu où vient habiter le discours, ce désir par l'Autre cherché, c'est votre désir. Si le drame des 3 coffrets est un drame, c'est que seul le désir droit est capable de choisir le bon coffret.
ce que le sujet cherche dans un autre dont il demande l'amour, c'est quel est son désir
désir questionnant du désir de l'Autre
Le désir du sujet en analyse attend
qu'on lui donne son objet véritable.
Trouver la bonne demande pour l
e bon objet, c'est là l'affaire de l'analyste.
je ne peux que donner le cadre: que doit être le désir de l'analyste, n'est-ce pas la question de Freud qui nous laisse au bord de la réponse et nous prémunit contre celle-ci: que notre désir soit
le psychanalyste n'a nullement à désirer le bien de son patient
Freud nous en garde expressément
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De ce que j'enseigne
celui du bien du sujet en analyse ?
Pour conclure: je ne fais pas fi de la maturation génitale; il n'y a pas d'objet du désir si ce n'est l'enfant. La femme désire des enfants, ça ne la rend pas moins frigide. (Quelques phrases de murmure incompréhensible).
La commune fonction, chez l'homme comme chez la femme, du désir phallique est ce que je viens de vous dire. C'est la chance de la femme qu'elle n'en a pas, pour pouvoir le désirer, car pour l'homme, il faut la castration pour que son désir aille vers la vie. Le phallus, objet dans le coffret de la demande, est un phallus mort. Rechercher chez l'obsessionnel ce qui se passe dans la sorte d'amour qu'il cultive; ça ressemble à un rite funé¬raire, honneur au phallus embaumé. Si l'on savait que l'objet est un objet mort, on ne dirait pas tant de bêtises sur la maturation en psychanalyse. Le sein est un sein coupé (...), le désir va vers la marque de langage.
le phallus pour l'homme comme pour la femme
le phallus comme objet dans le cof-fret de la demande c'est un phallus mort
cf. l'obsessionnel et son amour = un rite funéraire
honneur au phallus embaumé
S'excuse d'avoir fait un séminaire. On est marqué par la psychanalyse. C'est à le savoir qu'on a quelque chance que ce ne soit pas la marque des erreurs et des préjugés de l'analyste. Promet le paradis à ceux qui le suivent. Seront dignes de la marque de leur des¬tin, mais aussi le destin de la marque.
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414 PAGE BLANCHE


Le quadrant
C. S. Peirce
3. LE QUADRANT.

455. Selon la terminologie 2 traditionnelle, la distinction entre les proposi¬tions Universelles et Particulières est réputée distinction de Quantité; celle entre les propositions Affirmatives et Négatives est réputée distinction de Qualité. Mais cela est un abus malheureux des termes quantité et qualité, dont on ressent l'inconvénient lorsque l'on étudie la Critique de la raison pure. Par conséquent, je les regrette, malgré qu'ils aient été couramment utilisés depuis une génération. Disons qu'Universel et Particulier diffèrent en Lexis, Affirmatif et Négatif diffèrent en Phasis 3- Lexis et Phasis veulent dire indiquer la voie et dire la voie. Lexis vient de A£~£tv, désigner ainsi qu'énoncer, c'est le mode de distinguer ou de reconnaître. Phasis a le sens illustré par: « Que dites-vous ? Oui ou Non ? » ; elle est la base de xaiacparnS, affirmation, et unocpa6tô, négation. Je ne vois vraiment aucune raison de les rejeter, si ce n'est leur nouveauté. À Lexis, j'opposerais metalexis, et à Phasis j'opposerai metaphasis, bien que la signification soit proche du grec avT~ocatô.
1. C.S. Peirce, Collected papers, Cambridge, Harward University Press,1960, Vol II, Book III, chap. 1, par 2 et 3.
2. Elle date de Apuleius, Universel et Particulier ont la même origine. Affirmatif et Négatif sont des mots créés par Boethius. [voir Prantl, Op. cit., I, 691.]
3. De «ltt et non pas ~aivcp ; par conséquent, n'a rien à voir avec phase.
-415-

L'identification
456. [...] Ayant retenu le Diodoran, en opposition avec la conception de vali¬dité philomenne, Aristote doit, pour rester cohérent, soutenir que l'Affirmative universelle implique l'existence de son sujet; [...] Il doit comprendre « certaines pierres philosophales sont rouges » comme n'affirmant pas l'existence d'aucune pierre philosophale... Comme la distinction entre les propositions Universelles et Particulières concernent le sujet, la distinction entre Affirmatif et Négatif devrait, par souci de symétrie, concerner le prédicat, de telle sorte que la différence entre affirmer et ne pas affirmer l'existence du sujet relève de la distinction entre Universels et Particuliers, et non pas entre Affirmatifs et Négatifs. Les propo¬sitions Universelles, contrairement aux propositions Particulières, n'impliquent
pas l'existence de leurs sujets. La
figure ci-dessous illustre le sens précis assigné aux quatre formes A, E, I, O ici.



Dans le quadrant 1, il y a des lignes qui sont verticales. Dans le quadrant 2, certaines lignes sont verticales et cer¬taines ne le sont pas.
Dans le quadrant 3, il n'y a pas de lignes verticales.
Dans le quadrant 4, il n'y a pas de lignes.
Maintenant, prenons la ligne comme sujet, et vertical comme prédicat:
A est vraie pour les quadrants 1 et 4, et faux pour les quadrants 2 et 3
E - 3 et 4, - 1 et 2
I - 1 et 2, - 3 et 4
O - 2 et 3, - 1 et 4
Ainsi, A et O s'opposent précisément, ainsi que E et I. Mais toute autre paire de propositions peut être vraie pour chaque proposition, ou encore vraie pour une proposition et fausse pour l'autre.
416

Le quadrant
457. Le quadrant 1 comprend le cas où le prédicat couvre l'univers entier du discours l, de telle sorte qu'il y a une distinction intrinsèque entre Affirmatives et Négatives, le dernier terme niant la nécessité de leurs prédicats, alors que le premier les autorise; de même il y a cette distinction entre Universelles et Particulières, le premier terme affirmant l'existence de leur sujet, tandis que le deuxième ne le précise pas.
458. Dans certaines langues, la particule négative a un sens tel que sa répétition signifie une intensité, mais je comprendrai la négation d'une proposition comme une inversion du diagramme ci-dessus à travers sa diagonale gauche, interpolant les diagrammes 3 et 1, de telle sorte que Tout S est pas-pas P, ce qui signifie tout S est P. De la même façon, j'utiliserai le terme « quelque » 2 dans un sens tel que sa répétition n'est pas gauche, mais signifie une inversion à travers la diagonale droite, interpolant les quadrants 2 et 4, de telle sorte que quelque S est P signifie Tout S est P. Je fais ceci par souci de symétrie; en même temps il est facile de lui donner un sens intelligible. Dire « Tout S est P » revient à dire « un S, même si un des pires cas est choisi, sera identique à un P favorablement choisi ». Dire: « quelque S est P » revient à dire: « Un S, même si l'un est choisi dans le plus mau¬vais cas, sera identique à un P favorablement choisi ». Mais dire: « Un S, si non dif¬férent d'un des pires est choisi, sera identique à un P favorablement choisi », reproduit l'Universel. Il faut comprendre « favorablement » comme favorable¬ment à l'identité, mais « un des pires cas » doit être compris comme un de ceux les mieux calculés pour contredire l'affirmation. Dire « Un S, si aucun des pires cas n'est sélectionné, sera identique à un P défavorablement choisi » implique que tout P est S, de même que « Tout nom n'est pas P » implique la même chose. Cette signi¬fication du mot « quelque » diffère certainement beaucoup du sens qu'il a dans l'usage ordinaire du langage. Mais ceci n'a pas d'importance, c'est parfaitement intelligible, et c'est pris de manière à donner équilibre et symétrie au système logique, qui est un enjeu de la plus haute importance, si ce système doit remplir une fonction philosophique. Si l'objet principal des formes syllogistiques était habituellement utilisé, tester des raisonnements pour lesquels il est difficile de dire s'ils sont valides ou invalides, comme certains logiciens semblent naïvement le supposer, alors leur proximité avec des habitudes ordinaires de pensée pourrait
l. Le terme univers, maintenant d'usage courant, a été introduit par De Morgan en 1846. Cambridge Philosophical transactions, VIII, 380.
2. De l'anglais original some. N. d. T.
417

L'identification
avoir un grand inconvénient. Mais en réalité, leur principale fonction est de nous éclairer sur la structure interne du raisonnement en général, et pour cela la per¬fection systématique est indispensable...
459. Aristote commet une erreur lorsqu'il appelle les propositions A et E contraires, simplement parce qu'elles peuvent être toutes deux fausses, mais pas toutes les deux vraies. Elles devraient être appelées incongrues ou disparates, et ces deux termes sont parfois utilisés. Les sub-contraires (le terme est de Boëthius 1, qui reprend le unEvavit(x de Ammonius) sont des propositions d'ecphase opposés, mais étant particulières les deux peuvent être vraies mais ne peuvent être chacune fausses. Ce serait une bonne chose que d'imiter l'usage des auteurs qui appellent tout couple de propositions pouvant logiquement être toutes les deux vraies mais non toutes les deux fausses, subcontraires.
Deux propositions sont contradictoires (d'Aristote avitlçF-tgvoc, le terme contradictoire vient de Boëthius 2) si elles ne peuvent être toutes deux vraies ou fausses, mais s'incluent l'une l'autre.
Une proposition est subalterne (mot trouvé dans une traduction de l'Isagoge de Porphyre par Marius Victorinus au ive siècle3, le mot de Porphyre est un«I~jxov, mais dans le sens présent trouvé originairement chez Boëtius 4) s'il s'agit d'une proposition particulière, suivie par une inférence immédiate de son correspondant universel, par rapport auquel elle est dite subalterne.
460. Dans mon système aucune des relations montrées dans le diagramme d'Apuleius [le carré d'opposition] n'est préservée, sauf les deux paires de contra¬dictoires. Tout autre paire de contradictoires peut être vraie ou fausse ensemble. A et E, Tout S est P, et pas S est P, sont vraies ensemble lorsqu'il n'y a pas de S, et fausse ensemble lorsque seule une partie des S sont P 1 et O, quelque S est P, quelque S n'est pas P, sont vraies et fausses ensembles précisément sous les conditions opposées.
A et 1, Tout S est P, quelque S est P, sont vraies ensemble lorsqu'il y a des S qui sont tous P, et sont fausses ensemble lorsqu'il y a des S dont aucune n'est P. E et O, Pas quelque S est P, et quelque S n'est pas P, sont vraies et fausses ensembles précisément dans les circonstances opposées...
1. Voir Prantl, op. cit., I, 687 ff. 2. Ibid, 687.
3. Ibid, 66.
4. Ibid, 684, 692.

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- Le Bain de Diane, J.-J. Pauvert, 1956. KoYRÉ Alexandre, Épiménide le menteur, Hermann,1947. LA PLANCHE J. et LECLAIRE S., L'Inconscient: une étude psychanalytique, in Les Temps modernes, n° 183, juillet 1961 et dans le recueil des textes du 6e Congrès de Bonneval, Desclée de Brouwer, 1966.
MILL John Stuart, System of logic ratiocinative and inductive, London, long¬man, 1955, 1957. Traduction française, Système de logique déductive et inductive, Paris, Lagrange, 1866-1867.
NiCOD J., La Géométrie dans le monde sensible, PUF,1952.
PEIRCE Charles Sanders, Collected Papers, Harward university Press, 1960. PÉTRIE F.. Sir, The formation of the alphabet, London, Macmillan and Co,1912. POLITZER George, Critique des fondements de la psychologie, 1928, PUF, 1957. REIK Theodor, Warum Verlief3 Goethe friederike ? Imago, 1929, XV, 4. ROUSSELOT J.-P, Principes de phonétique expérimentale, Paris, H. Welter, 1897¬1901.
UEXKÜLL Jacob Johann von, Umwelt und Innenwelt der Tiere, Berlin, 1909, 1921.
- Theorische Biologie, Berlin, 1920, 1928. UEXKÜLL Thure von, Le Sens de la vie, Godesberg, 1947.
- L'Unité de notre image de la réalité et les limites de chaque science, Berne, 1951.
- L'Homme et la nature, Berne, 1953. (non cités par Lacan).
VARAGNAC André, L'Homme avant l'écriture, Armand Colin, 1968. WESTERMARCK E.-A., Origine du mariage dans l'espèce humaine, 1875. - Histoire du mariage, Paris,1934-1945.
- The future of the mariage in western civilisation, Londres, 1936.

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Table des matières
Note liminaire........................................................................................…... 7
Leçon 1 (15 novembre 1961)...................................................................….. 9
Leçon 2 (22 novembre 1961)...................................................................... 23
Leçon 3 (29 novembre 1961)....................................................................... 35
Leçon 4 (6 décembre 1961)..........................................................…............ 47
Leçon 5 (13 décembre 1961).......................................................…............ 61
Leçon 6 (20 décembre 1961)..................….................................…............ 71
Leçon 7 (10 janvier 1962) .........................................…..................………..... 87
Leçon 8 (17 janvier 1962).................................................................…..... 105
Leçon 9 (24 janvier 1962).................................................................…..... 121
Leçon 10 (21 février 1962)................................................................….... 133
Leçon 11 (28 février 1962)......................…...…………………....................145
Leçon 12 (7 mars 1962)..........................…................................................. 159
Leçon 13 (14 mars 1962).......................…................................................. 175
Leçon 14 (21 mars 1962)......................….................................................. 189
Leçon 15 (28 mars 1962)......................…................................................... 203
Leçon 16 (4 avril 1962) .........................…....................................................... 219
Leçon 17 (11 avril 1962) .......................…....................................................... 231
Leçon 18 (2 mai 1962)........................…..................................................... 253
Leçon 19 (9 mai 1962).......................….…................................................ 279
Leçon 20 (16 mai 1962)....................….…................................................. 291
Leçon 21 (23 mai 1962).....................….…................................................. 301
Leçon 22 (30 mai 1962)...................…..…................................................. 313
Leçon 23 (6 juin 1962) ........................…..….....................................……….327
Leçon 24 (13 juin 1962)………….…..…….………………………………. 349
Leçon 25 (20 juin 1962) .............…............…................................................ 367
Leçon 26 (27 juin 1962) .............................…............................................... 381
Annexes......................................................................….................................. 399
De ce que j'enseigne (J. Lacan) ................................…................................ 399
Le quadrant (C. S. Peirce)....…...........................….............................. 415 Bibliographie sommaire...........................…….........................................….............. 421

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