Entretiens sur Descartes | Alexandre KOYRE

| sábado, 7 de novembro de 2009
1. Le monde incertain

La philosophie progressant lentement, les réponses que fournissent les grands philosophes aux questions simples (l'être, la cce, l'homme) demeurent importantes pendant des siècles: "l'actualité philosophique s'étend aussi loin que la philosophie elle-même", et mis à part Platon, nulle pensée n'est plus actuelle que celle de Descartes ; depuis trois siècles, toute la pensée européenne s'oriente par rapport à son oeuvre, qui constitue une des plus grandes révolutions










Entretiens sur Descartes - Alexandre KOYRE
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1. Le monde incertain

La philosophie progressant lentement, les réponses que fournissent les grands philosophes aux questions simples (l'être, la cce, l'homme) demeurent importantes pendant des siècles: "l'actualité philosophique s'étend aussi loin que la philosophie elle-même", et mis à part Platon, nulle pensée n'est plus actuelle que celle de Descartes ; depuis trois siècles, toute la pensée européenne s'oriente par rapport à son oeuvre, qui constitue une des plus grandes révolutions intellectuelles pour la libération spirituelle. Or les intérêts spirituels de ses contemporains différaient des nôtres : le Discours de la Méthode (DM) était pour eux tout autre chose qu'il n'est pour nous, à savoir "un charmant petit livre qui contient surtout et avant tout une autobiographie spirituelle de Descartes; les fameuses quatre règles dont nous ne savons que faire (...); une petite esquisse de morale, assez stoïcienne et passablement conformiste; un petit traité de métaphysique, fort abstrus, avec le fameux "je pense donc je suis" et un exposé - passionant pour l'historien, mais fort ennuyeux pour l'honnête homme de nos jours - de recherches scientifiques faites et à faire", avec ses appendices (Dioptrique, Météores et Géométrie) qui ne sont plus lus aujourd'hui ; à l'époque, au contraire il s'agissait d'un gros bouquin contenant trois traités scientifiques novateurs et capitaux et agrémentés d'une longue préface philosophique, iè que pour ses contemporains et pour Descartes lui-même, "le DM - introduction à une science nouvelle, annonce d'une révolution intellectuelle dont une révolution scientifique sera le fruit - est une préface" ; c'est qu'aujourd'hui, les traités sont dépassés tandis que le discours reste actuel.

Le dernier traité de méthode en date, le Novum organum, se voulait également novateur en décrivant une science opérative et non plus contemplative pour déjà faire de l'homme le maître et possesseur de la nature; mais Descartes ne fait pas que la théoriser, il en montre l'application concrète dans ses traités qui seule permet de comprendre le sens des règles vagues et banales - qui sont à vrai dire des lieux communs- que donne le DM.

Descartes n'était alors connu que dans le cercle littéraire et savant ; grâce à Mersenne, avec qui il gardera contact (cette boîte à lettres du monde savant, pour Huygens, et le procureur général de la République des Lettres pour Hobbes), son livre, bien qu'anonyme, est attendu et ne déçoit pas tant pour sa partie scientifique, très originale, que pour sa préface étonnante puisqu'il y conte, chose saugrenue, non seulement les voies par lesquelles il est parvenu à sa méthode mais aussi sa biographie ! Selon lui, cet exposé sert à ce que ses lecteurs puissent tirer profit de sa découverte, mais puisqu'il pourrait très bien se tromper, il ajoute que "mon dessein n'est-il pas d'enseigner ici la Méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne (...) ne proposant cet écrit que comme une histoire ... ou comme une fable, en laquelle parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre ... J'espère qu'il (cet écrit) sera utile à quelques-uns, sans être nuisible à personne, et que tous me seront gré de ma franchise". La sollicitude (désir de venir en aide) envers ses contemporains est l'un des motifs les plus puissants de l'oeuvre de Descartes, mais elle demeure ici insuffisante pour expliquer ce fait : c'est que Descartes est un homme prudent et discret, qui pense à ce qu'il dit et ne dit pas ce qu'il pense; on se souvient de l'épisode Galilé, alors que son message est bien plus dangereux, puisque sa science nouvelle brise le cosmos en plus de chasser l'homme de son centre, et qu'il vient de mettre au point la plus formidable arme de guerre contre l'autorité et la tradition; et il tente déjà, et sincèrement, de réduire la portée de cette méthode - qui n'est que la révision systématique et critique de toute nos idées - aux siennes.

Pourquoi se raconte-il donc à nous ? Les raisons légères qu'il donne impliqueraient que cette méthode, qui doit "amener la NH à son plus haut degré de perfection", n'aurait qu'une valeur strictement personnelle et subjective, et que chacun pourrait y choisir ce qui lui plaît ; or, rien n'est moins cartésien, puisqu'elle forme un bloc dont on ne peut rien extraire et qu'elle est la voie, la seule, qui nous conduise à la connaissance. Elle n'est certes pas d'une application universelle, longue et pénible qu'elle est, et se révélera dangereuse pour ceux qui ne sont pas capables de la suivre jusqu'au bout ; Descartes n'écrit donc pas pour la foule, pas plus que Platon ou Augustin, il ne nous raconte pas sa conversion spirituelle pour nous faire connaître ce qu'elle a de singulier mais pour nous faire faire retour sur nous-mêmes et nous y faire voir l'expression de la situation essentielle de l'homme de son temps, laquelle se formule en deux mots : incertitude et désarroi.

Le XVIème siècle fut possédé d'une véritable passion de la découverte (scientifique) et de la redécouverte (de la philosophie grecque et orientale) et opéra un élargissement sans pareil de l'image historique, géographique et scientifique de l'homme et du monde, le tout reposant sur la destruction des anciennes croyances (la pensée humaine est polémique) sans que rien ne soit reconstruit. Dans cet amas de richesses et de décombres, l'homme se sent perdu dans un monde devenu incertain, où rien n'est sûr et tout est possible, et donc où rien n'est vrai et où seule l'erreur est certaine.

C'est en tout cas le constat d'Agrippa (De l'incertitude et de la vanité des sciences), de Sanchez (on ne sait rien) et de Montaigne (l'homme ne sait rien parce qu'il n'est rien). En ces temps de crise, la question n'est plus où suis-je (définir l'homme par rapport au cosmos) mais que suis-je : le cosmos se désagrège puisqu'incertain, c'est pourquoi Montaigne cherche en lui-même le fondement de la certitude, et ce n'est pas de sa faute s'il ne trouve que finitude et mortalité, néant; mais il admet son échec, et ses Essais ne sont pas un traité du désespoir mais un traité du renoncement. Or le scepticisme n'est pas tenable à la longue, car l'homme a besoin de se diriger dans la vie : aussi naît au XVIIème siècle un mouvement de réaction, celui de Charron, Bacon et Descartes (la foi, l'expérience, la raison).

Dans les Trois Vérités, et De la sagesse, Charron oppose à l'incertitude naturelle de la raison la certitude surnaturelle de la foi. Si son fidéisme sceptique eu peu de succès, c'est que le "sentiment religieux" était inconnu à son époque, le Dieu de son siècle étant un Dieu prouvé.

Bacon lui, est un homme d'Etat et ne se préoccupe pas de béatitude à venir mais de bien être actuel : la raison théorique est certes encombrée de chimères, mais c'est dans l'action, l'expérience que se trouvent les bases sûres et certaines du savoir ; la raison spéculative est donc la folle du logis qui s'égare dès qu'elle quitte l'expérience, aussi faut-il l'alourdir par des règles et la contraindre à l'usage empirique. À l'incertitude de la raison livrée à elle-même, Bacon oppose la certitude de l'expérience ordonnée (De La Dignité et du Progrès des Sciences). Mais la réforme baconienne a été un échec parce qu'elle a voulu suivre l'ordre des choses et non celle des raisons, parce que l'empirisme ne mène à rien et que toute expérience suppose une théorie préalable, un langage dans lequel on pose les questions à la nature. La révolution cartésienne, elle, en libérant la raison au lieu de l'entraver, a été un succès.
Concernant Aristote et les scolastiques, il ne s'agit pour Descartes que de les remplacer, car son véritable adversaire, et en même temps son véritable maître, est Montaigne. Il combat l'attitude sceptique en la poussant jusqu'au bout; et parce qu'il est partout allé jusqu'au bout - c'est là sa plus grande vertu - qu'il a pu se sauver de l'erreur.

2. Le cosmos disparu

On pourrait appeller le DM itinéraire de l'esprit vers la vérité. La première des crises de Descartes est une crise de jeunesse au sortir de l'école : crise de doute et de déception face à ce qu'il a appris. Toutes ces conaissances ne sont certes pas sans valeur, mais elles ne sont ni claires ni certaines, alors qu'on lui avait promis une science autant qu'une sagesse. Aucune n'est indispensable ni même très utile et rien n'est certain en dehors des mathématiques ; de la philosophie, qui est la plus douteuse puisqu'elle est au principe de la science scolaire, Descartes ne sauve que les certitudes qui n'en dépendent pas : la croyance en Dieu et les Mathématiques. Son état d'esprit est celui de l'honnête homme de l'époque excédé par la scolastique et la science de son temps - "Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes professeurs, je quittai entièrement l'étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde [//Montaigne], j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées ... Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie" ; mais pourquoi quitter Paris pour s'engager dans une armée étrangère? La Hollande, alors une grande puissance maritime et alliée de la France, était pleine de français. De plus le voyage était considéré comme une école de la vie, ébranlant les dernières certitudes ; jusqu'ici, tout est donc naturel et normal. C'est qu'il ne s'agit pas d'une crise personnelle de Descartes, mais de la crise d'une culture. Descartes propose, comme Montaigne, d'étudier en lui-même, mais survient dans le poêle une cassure : les sciences s'étant constituées petit à petit, elles ne possèdent aucune certitude et n'enseignent pas l'ordre véritable des choses ; il faut donc que quelqu'un entreprenne, une bonne fois pour toute et comme pour la première fois, de les reconstruire et de les mettre en ordre. Descartes annonce donc une véritable révolution scientifique dans des pages pourtant prudentes et réticentes.

"Pour ce que nous avons tous été enfants avant que d'être homme (...) il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils auraient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance [et pas celle que nous possédons à l'âge mûr, encombrée d'erreurs], et que nous n'eussions jamais été conduits par elle " : seul Adam est né en possession de toute sa raison, de sa raison essentielle. L'idée n'est pas nouvelle mais Descartes est le premier à l'avoir prise au sérieux et à entreprendre de rendre à notre esprit sa pureté native : révolution intellectuelle qui, avec un radicalisme et une audace inouïe, proclame l'autocratie absolue de la raison, même s'il cherche ensuite à la rendre inoffensive quant aux véritées révélées (iè religieuses), car il n'est pas un révolutionnaire politique : c'est très sincèrement qu'il tient à la tranquilité et à l'ordre public car il en a besoin pour poursuivre ses recherches scientifiques. Le fait qu'il prenne les devants, de part sa prudence, est la preuve manifeste qu'il comprenait la portée universelle de sa méthode. Il ne veut pas réformer les idées des autres, seulement les siennes : réformer, iè créer de toute pièce une logique, une physique et métaphysique, suffit à cet homme si modeste.

L'homme, et l'humanité, a besoin une fois dans sa vie de se défaire de toutes ses idées antérieures et reçues (croyances et opinions) pour les soumettre toutes au contrôle et au jugement de la raison, iè se libérer de toutes traditions et de toutes autorités. Le sceptique a raison de douter de certaines opinions, mais il ne peut pas distinguer les vraies des fausses; la seule solution est de vider son esprit complètement (cf Lettre au Père Bourdin : " Si vous avez un panier de pommes dont plusieurs sont pourries et qui, partant, empoisonnent le reste, comment faire sinon le vider tout entier, et reprendre les pommes une à une, pour remettre les bonnes dans votre panier et jeter au fumier les mauvaises"); mais de ne pas ensuite le laisser vide, puisque c'est par cette même raison, décrassée et ayant retrouvée sa perfection naturelle, iè capable de discernement, que le tri se fera, ne gardant que les idées qui "se présenteraient si clairement et si distincement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de les mettre en doute". Le doute est la pierre de touche de la vérité et doit donc être radical : il nous faut douter de tout, pas à la manière d'un état mais comme une action, un acte libre et volontaire ( la philosophie présuppose cette affirmation effective de la liberté); alors que le sceptique subit son doute, Descartes l'exerce librement, il s'en est rendu maître iè qu'il s'en est libéré. Possédant un critère de vérité, il peut exercer une critique iè un jugement, un choix.

Mais quelles sont ces idées claires et distinctes qui formeront la règle, le niveau auquel l'esprit devra ajuster toutes les autres ? Aux idées qui nous viennent de la tradition et des sens, Descartes oppose les idées mathématiques, mais les mathématiques doivent être elles-mêmes réformées en généralisant leurs méthodes iè qu'il faut dégager l'essence même du raisonnement mathématique, l'esprit qui anime le déroulement de ces longues chaînes de raisons dont les géomètres ont coutume de se servir : il consiste dans le fait que le mathématicien, quels que soient les objets particuliers de son étude, essaye d'établir entre eux des relations ou proportions précises, et de les reliers par des séries de rapports ordonnés. L'essence de la pensée mathématique est l'invention de rapports et d'un ordre entre ces rapports; pour elle, la raison est synonyme de proportion et de rapport. les règles du Discours nous en enseignent les lois (hors mis la première qui concerne simplement l'exercice du doute):

• diviser tout rapport complexe en autant de rapports simples qu'il est possible - "de diviser chacune des difficultés ... en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ..."
• commencer par les équations les plus simples et de là remonter par degrés et en ordre aux équations plus complexes - "conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degré, jusqu'à la cce des plus composés..."
• intercaler des termes entres les termes extrêmes en supposant tous les termes reliables entre eux par une série - "...en supposant même de l'ordre entre ceux qui ne procèdent pas naturellement l'un de l'autre..."
• prendre soin de ne pas laisser un des termes ou une des inconnues du problème non reliés aux autres et ne pas écrire moins d'équations que d'inconnues - "... de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre".


La plus grande conquête intellectuelle de Descartes est l'application de cette algèbre nouvelle à la géométrie qui la rend indépendante de l'imagination et transforme l'espace en une entité pleinement intelligible (iè la géométrie algébrique, ou géométrie analytique), et il en a l'intuition dès 1619, ainsi que de ses deux idées maîtresses :
• l'unité des mathématiques : les mêmes méthodes, à savoir algébriques, s'appliquent en géométrie et en arithmétique iè aussi bien au nombre qu'à l'espace; ce qui prouve que la chose importante n'est pas l'objet mais la méthode, iè les opérations qui relient entre eux ces objets dans un ordre fécond et vivant et non un ordre statique des genres et des espèces de la logique scolastique, iè dans un ordre de production et non de classement, où chaque terme dépend de celui qui le précède et détermine celui qui le suit ; si bien qu'on va pouvoir traduire tout rapport numérique en rapport spatial, et inversément, pour dégager une science, beaucoup plus générale, des rapport et de l'ordre, "science, purement rationnelle, et toute claire pour l'esprit, puisqu'en elle l'esprit n'étudie rien d'autre que ses propres actions, ses propres opérations, ses propres raisons" - Koyré.
• et celle des sciences et de tout le savoir humain qui ne sont rien d'autre que l'esprit humain diversement appliqué aus objets : l'algèbre nouvelle sera donc le modèle de toute science humaine. Ainsi, il est ridicule de classer et de diviser les sciences selon leurs objets. C'est donc en commençant par les idées de l'esprit (et son ordre de composition immanent) et non par la perception des choses que l'on retrouvera l'ordre véritable des sciences, à savoir l'arbre du savoir dont la philosophie est la racine, la physique le tronc et la morale le fruit. Les fondements, les "semences", de cette nouvelle science se trouvent en nous, iè que notre raison n'est pas vide et ne doit pas tout recevoir du dehors, elle contient des idées innées, ou vérités éternelles, essences purement intelligibles, que révèleront l'ascèse rigoureuse du doute méthodique.


Mais Descartes s'apperçoit bien vite que c'est plus facile à dire qu'à faire et avouera même être très malaisé de savoir quelles sont au juste ces idées claires et disctinctes. Il repart donc en voyage pendant six ans puis retourne à Paris où le climat s'est dégradé : l'honnête homme est désormais franchement sceptique, libertin, déiste (Mersenne compte 50000 athées dans Paris) et une énorme littérature apologétique s'abat sur lui. Au début, Descartes ignore ce débat, il vient de trouver les idées simples par où commencer, celles là mêmes que les philosophes trouvent les plus difficiles : les notions de mouvement, d'étendue, de durée, et surtout d'infini, et il écrit sa logique (les Regulae, où il oppose la richesse et la fécondité de l'intuition intellectuelle à la stérilité de la rectitude formelle du syllogisme). Descartes est croyant, même si son Dieu est celui du philosophe, et croit qu'il y a, en dehors des mystères sacrés de la religion révélée, une vérité religieuse parfaitement accessible à la raison humaine, à savoir l'existence de Dieu et de l'âme ; cependant, il sait, avec les sceptiques, que les arguments que défenseurs de la foi leurs assènent ne valent rien, eux qui tentent de prouver Dieu par tous les moyens (y compris par des faits merveilleux), et ne sont pas seulement des croyants mais aussi des crédules. Car même leurs arguments rationnels s'appuie sur l'ancienne logique déductive d'Aristote (du classement et du concept, du fini), sur l'ancienne physique fondée sur la donnée immédiate des sens et le sens commun, et sur l'ancien cosmos déjà ébranlé par la science moderne, auxquels Descartes oppose une logique intuitive (de la relation et du jugement, fondée sur la primauté intellectuelle de l'infini), une physique mathématique (physique des idées claires, qui chasse toute donnée sensible d'un univers devenu strictement mécanique, la plus invraissemblable pour un philosophe!).
Ce faisceau de découverte constitue la révolution cartésienne. Pour Aristote, le cosmos est un monde ordonné et fini où chaque chose a sa place, et est animée d'une tendance à s'y rendre, déterminée selon sa valeur, et a fortiori pour le chrétien, il est bâti pour l'homme ; Descartes le détruit et le remplace par de l'étendue (à la fois espace et matière et donc à la fois sans fin et sans limite) et du mouvement (sans fin ni but), soit presque rien; touts les lieux se valent parfaitement, ainsi que les choses, et il n'y pas plus de lieux propres, le monde n'est pas ordonné, il n'est pas à échelle humaine mais à l'échelle de l'esprit.

Sa victoire est donc tragique : dans ce monde infini de la science nouvelle, il n'y a plus de place ni pour l'homme, ni pour Dieu ; c'est donc dans l'âme qu'il nous faut chercher Dieu.

3. L'univers retrouvé

Après la logique et la physique, vient tardivement (9 ans sont passés) la métaphysique pour répondre à une double exigence de sa pensée :
• un besoin de certitude religieuse : son univers mécanique ne laisse plus de place à Dieu, et pourtant Descartes est sincèrement croyant ; cf ses Cogiationes privatae, Trois merveilles faites par Dieu, à savoir quelque chose de rien [l'acte créateur de Dieu qui pose le monde à une distance infinie de Lui-même franchit l'infinie distance qui sépare le Néant de l'Etre] , l'Homme-Dieu [l'Incarnation unité l'infinité divine à la finitude humaine] et le libre arbitre [la liberté est une réalisation de l'infini dans le fini] en lesquelles se rencontrent le fini et l'infini. cf Lettre à Elisabeth du 15/09/1645 : l'homme est cet être qui possède l'idée innée de Dieu; puis Lettre à Mersenne du 15/04/1630 : Descartes est un croyant-philosophe, il estime que l'existence de Dieu peut et doit être prouvée ; or sa physique a détruit le cosmos hiérarchique, sa logique a rendu impossible les preuves traditionnelles (à cause de la régression à l'inifini). Cette métaphysique, il ne l'a pas encore élaboré, mais il est en train d'en esquisser le programme : "Métaphysique plus libre, moins discursive, que celle de l''école ; métaphysique préoccupée surtout de l'intuition intellectuelle des principes, métaphysique qui cherchera Dieu dans l'âme, ainsi que jadis l'avait fait Augustin; et qui s'efforcera de mettre en oeuvre la grande découverte cartésienne de la primauté intellectuelle de l'infini" (Koyré); enfin, Bérulle, et ses amis, le somment de la formuler, s'étant mis d'accord sur le caractère périmé de l'apologétique courante, sur la ruine amenée par l'alliance avec Aristote, et sur la nécessité de remonter, par delà le thomisme et la scolastique, à Augustin; on est à la veille de Port-Royal, un grand mouvement augustinien catholique se prépare ; mais Descartes n'est pas un simple disciple d'Augustin : alors que ce dernier se contente de connaître Dieu et son âme, Descartes, lui, veut encore une physique, une conaissance du monde pour pouvoir agir librement, et pour ce faire une métaphysique iè la caution divine.
• un besoin de certitude scientifique donc aussi puisqu'il faut fonder métaphysiquement les bases de la science nouvelle, car la science, loin d'être autonome, doit commencer par une métaphysique, alors qu'elle n'en est que le courronement dans les écoles (première en soi, elle était donc dernière pour nous). Car la pensée cartésienne est progressive, elle va des idées aux choses et non l'inverse, du simple au complexe, de la théorie à l'application, et ne part pas d'un divers donné pour remonter de là à l'unité des principes et des causes qui les fondent. Le donné n'est pas pour Descartes les objets complexes de la sensation mais l'objet simple de l'intuition intellectuelle. Comment parvient-il à bannir toute force et toute qualité de la physique ? N'est clair que ce que l'intelligence conçoit sans aucun concours de l'imagination et du sens, iè que ce qui est mathématique, ou du moins mathématisable (note 1 - l'idée même de vie n'a pas sa place, entre la pensée et l'étendue, il n'y a rien). Mais de quel droit conclure de l'idée (qui n'est claire que pour ma raison) à la chose ? On peut parfaitement avoir une idée claire de quelque chose qui n'existe pas. Pour Aristote, la rigueur et l'exactitude de la géométrie s'expliquent par le fait qu'elle ne s'occupe que des êtres abstraits, c'est pourquoi l'espace euclidien, infini, est justement un espace irréel, qui n'existe que dans notre esprit ; tandis que le réel lui est riche de toutes les qualités que les sens y perçoivent ; aussi, la géométrie ne pourra jamais expliquer le monde réel.

La métaphysique est la science de ce qui est, et de la connaissance de ce qui est, et pour la fonder, ainsi que la physique comme science du réel, il faut découvrir un point où notre jugement coïncide avec le réel : cette fois-ci, le doute ira plus loin et englobera jusqu'aux mathématiques ; il nous faut condamner le sens (le rêve et la folie), puis le raisonnement et l'intuition intellectuelle elle-même (erreur de calcul, de démonstration), inventer de nouvelles raisons de douter, avec l'hypothèse du malin génie. Mais c'est toujours par une décision libre que je doute; "la philosophie de Descartes ne démontre pas la liberté de la volonté humaine. Elle la présuppose, et la "prouve" par son existence même; comme jadis Diogène "prouvait" le mouvement en marchant" (Koyré). Or, si je me trompe toujours et partout, il faut bien que moi, qui me trompe, je sois ou j'existe, et admettant que ces idées soient toutes fausses, il est bien certain que je les aies. La pensée implique l'être : je pense donc je suis, et je suis un être qui pense, doute, nie, iè un être imparfait et fini et qui le sait ; or comment percevoir ma propre imperfection si je n'avais en moi-même une idée de quelque chose d'infini et de parfait, Dieu.

"En effet, la logique cartésienne nous apprend que l'idée positive et première, l'idée que l'esprit conçoit par elle-même, n'est pas, comme le croit le vulgaire - et la scolastique - l'idée du fini; mais, bien au contraire, celle de l'infini. Ce n'est pas en niant la limitation du fini que l'esprit se forme la notion de la non-finitude. C'est, au contraire, en apportant une limite, donc une négation, à l'idée de l'infinitude que l'esprit en arrive à concevoir le fini. Le vulgaire se laisse abuser par la langue qui confère un nom négative à une idée positive (et inversement). Mais la langue est trompeuse, c'est au sens commun, d'ailleurs, qu'elle s'adresse, comme aussi c'est le sens commun qui la forme. Pour le sens commun, et pour l'imagination, l'infini est sans doute impossible à saisir. Le fini, pour ceux-là, vient d'abord. L'infini, par contre, jamais ... [la raison cartésienne] comprend que l'idée claire du fini implique et englobe celle de l'infinitude".
Le vulgaire a une idée de Dieu et de lui-même, mais elles sont obscurcies ; pour Descartes, la conscience de soi implique la conscience de Dieu, et l'homme n'est rien d'autre que l'être qui a une idée de Dieu, et cette idée est si claire qu'elle implique son existence, de manière bien plus certaine encore que les plus simples propositions arithmétiques. Voilà donc une seconde idée claire dont l'objet est réel : Dieu existe, car j'existe, moi qui ai une idée de Dieu.

Dieu existe, Dieu est certain, or c'est lui qui nous a donné l'être, et c'est de lui que proviennent nos idées; mais un être parfait tel que Dieu ne peut nous tromper : nos idées claires et simples sont donc vraies iè peuvent fonder des jugements d'existence, elles nous révèlent le réel tel qu'il est iè tel que Dieu l'a crée. Créateur de l'idée et de l'être, Dieu accorde les deux. Un athée lui ne pourrait être sûr de rien, tandis que la croyant, s'appuyant sur la véracité divine (l'existence de Dieu garantie la valeur des idées claires et simples), peut faire confiance à sa raison : la physique est fondée.
Et le fait que j'ai pu me comprendre sans rien connaître encore du monde-étendue me démontre que je n'en dépends pas, que je ne suis pas étendu en moi-même, que l'âme n'est pas lié au corps.
Aujourd'hui, la primauté intellectuelle de l'infini demeure vraie même si la métaphysique cartésienne s'est périmée; et de même que la physique de Descartes était une revanche de Platon, la physique d'Einstein est une revanche de Descartes, et réalise le vieux rêve de la réduction de la physique à la géométrie; notre physique n'est plus celle de Descartes, elle est plus cartésienne que la sienne.
Certes le réel est plus riche qu'il ne l'a cru, il n'est pas qu'étendue et mouvement; certes, sa méthode est d'inquiétude et d'effort, puisqu'infinie, mais son message nous semble plus actuel que jamais.













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